L'homelie du dimanche

5 avril 2021

Quand vaincre c’est croire

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Quand vaincre c’est croire

Homélie du 2° Dimanche de Pâques / Année B
11/04/2021

Cf. également :

Thomas, Didyme, abîme…
Quel sera votre le livre des signes ?
Lier Pâques et paix
Deux utopies communautaires chrétiennes
Le Passe-murailles de Pâques
Le maillon faible
Que serions-nous sans nos blessures ?
Croire sans voir
Au confluent de trois logiques ecclésiales : la communauté, l’assemblée, le service public
Trois raisons de fêter Pâques
Riches en miséricorde ?

Quand vaincre c’est croire dans Communauté spirituelle tombe-jaune

Balade entre les tombes

Aux premières douceurs du soleil de printemps, flâner au hasard des allées d’un cimetière a  quelque chose d’apaisant. On y apprend beaucoup sur l’histoire d’une commune et l’état d’esprit de ses habitants au cours des siècles. Le cimetière d’une grande métropole m’a récemment interpellé : dans le quartier de la première moitié du XX° siècle, il y avait une grande quantité de tombes portantes en grandes lettres gravées dans le granit ou le marbre : CREDO. Je n’avais jamais remarqué auparavant l’omniprésence de ce motif, qui d’ailleurs a disparu des tombes après 1945. Ces cinq lettres plus hautes que les noms des défunts affirmaient haut et fort le sentiment de victoire sur la mort de ceux qui se faisaient enterrer ainsi. Les sépultures de la seconde moitié du siècle étaient ornées de plaques banales affirmant – à tort ! – que jamais le souvenir des chers disparus ne s’effacerait des survivants, avec force oiseaux et fleurs romantiques. J’étais impressionné : en quelques années, le rapport à la mort a donc changé, à 180° ! On est passé de la foi victorieuse à la ‘survie’ dans le souvenir, ce qui est un tout autre paradigme…

 

Désigner l’ennemi

La deuxième lecture de ce dimanche (1 Jn 5,1-6) fait ce lien, qui peut nous paraître aujourd’hui étonnant : être vainqueur du monde, c’est croire :
« Tout être qui est né de Dieu est vainqueur du monde. Or la victoire remportée sur le monde, c’est notre foi. Qui donc est vainqueur du monde ? N’est-ce pas celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? »
Normalement, être vainqueur suppose de gagner contre : contre un ennemi, contre l’adversité, contre la maladie etc. Or ici, l’accent n’est pas sur l’ennemi à terrasser (le « monde ») mais sur l’attitude qui rend vainqueur : croire. Vaincre n’est alors pas terrasser  (l’adversaire) mais faire confiance (à Dieu), pas éliminer mais s’abandonner, pas se mobiliser mais accueillir…

Cette conception christique de la victoire est à rebrousse-poil de nos stratégies les plus courantes. On sait depuis Carl Schmitt (1888-1985) qu’un État a toujours intérêt à désigner un ennemi pour souder le peuple derrière lui :
« La distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi. Elle fournit un principe d’identification qui a valeur de critère » [1]. Selon Carl Schmitt, le critère fondamental d’un acte politique est sa faculté de mobiliser une population en lui désignant un ennemi, ce qui peut concerner un parti comme un État. Omettre une telle désignation, par idéalisme, c’est renoncer au politique. Le jeu d’un État conséquent sera donc d’éviter que des partisans ne s’arrogent le pouvoir de désigner des ennemis intérieurs à la collectivité, voire intérieurs à l’État lui-même. En aucun cas, le politique ne peut se fonder sur l’administration des choses ou renoncer à sa dimension polémique. Toute souveraineté, comme toute autorité, est contrainte à désigner un ennemi pour faire aboutir ses projets.

Napoléon, chef de guerreAinsi la Révolution française a fait bloc devant le risque d’invasion des armées royales européennes. Napoléon a utilisé ses guerres pour fédérer la France derrière ses rêves de conquête européenne, jusqu’en l’immense Russie. Dans cette même lignée, Napoléon III a voulu affermir son empire chancelant en déclarant la guerre à la Prusse en 1870, avec le succès que l’on connaît. Guillaume II a répliqué en 1914 pour fortifier l’empire allemand, puis Hitler en 1939 pour fédérer le Reich. La guerre froide a pris le relais : on pouvait unir les occidentaux en les mobilisant contre le danger communiste. Après la chute du mur de Berlin en 1989, l’islamisme d’Al Qaïda, Daesh et consorts est devenu l’ennemi légitime contre lequel le consensus national des démocraties est requis. Et récemment Emmanuel Macron décrétait qu’on était « en guerre » contre le virus….
On pourrait d’ailleurs faire une histoire des rivalités économiques parallèles à cette histoire géopolitique des ennemis successifs bien utiles.

Tout se passe comme s’il fallait s’opposer (à d’autres) pour s’unir (entre nous).

 

Croire en plutôt que gagner contre

Eh bien ! Jésus renverse la table comme à son habitude en situant la victoire dans le fait  de croire et non de combattre ! Croire, c’est l’acte de confiance où je m’appuie sur un autre que moi-même. C’est accepter de recevoir mon salut des mains de celui en qui je crois, et non de mes seules forces. Ce qui ne me dispense pas de m’engager pleinement dans la mise en œuvre du don reçu ! Mais l’objectif n’est plus d’éliminer l’ennemi : il est de se laisser conduire jusqu’au bout.

Peut être une image de texte qui dit ’Courage! Moi, je suis vainqueur du monde» Jn16 16, 29-33 @Notr NotreDamedesInternautes eDamedesInter’Jésus fait ce lien entre croire et vaincre à un autre endroit dans l’Évangile de Jean :
« Maintenant nous savons que tu sais toutes choses, et tu n’as pas besoin qu’on t’interroge : voilà pourquoi nous croyons que tu es sorti de Dieu.” Jésus leur répondit : “Maintenant vous croyez ! Voici que l’heure vient – déjà elle est venue – où vous serez dispersés chacun de son côté, et vous me laisserez seul ; mais je ne suis pas seul, puisque le Père est avec moi. Je vous ai parlé ainsi, afin qu’en moi vous ayez la paix. Dans le monde, vous avez à souffrir, mais courage ! Moi, je suis vainqueur du monde” »(Jn 16, 30 33).
Le contexte est clairement celui des persécutions romaines et juives des trois premiers siècles, qui ont dispersé les disciples tout autour du de la Méditerranée et au-delà. Ces  persécutions ont provoqué beaucoup de reniements, de trahisons, de souffrances, de déchirements familiaux et communautaires. C’est cette œuvre de division que vise Jean et contre laquelle il veut fortifier les croyants : ‘n’ayez pas peur ! La foi est plus grande que ces menaces. Ceux qui tuent le corps ne peuvent séparer les croyants de celui qu’ils aiment. Dès lors, qui est vainqueur, sinon l’Amour qui nous attend au terme du chemin ?’ Paul s’écriait : « ô mort, où est ta victoire ? » (1 Co 15,55) « En tout cela nous sommes les grands vainqueurs. Car rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ » (cf. Rm 8, 31 39).

Certains objecteront : il s’agit quand même d’être vainqueur du monde, et donc il y a bien un ennemi à abattre ! ?
Le monde dans l’Évangile de Jean n’est pas une personne en particulier – fut-il Hérode ou César -, ni un pouvoir politique – l’empire romain ou le Sanhédrin –, ni un adversaire nommément désigné. Le monde johannique est tout ce qui s’oppose à la foi, tout ce qui empêche l’acte de croire. En ce sens, la frontière entre le monde et la foi passe au-dedans de nous, car chacun est traversé par ce conflit intérieur. Vaincre le monde n’est pas renverser César, châtier les infidèles ou faire régner une loi religieuse. C’est bien plutôt faire confiance à Dieu pour mener le bon combat, celui contre le mal en nous et autour de nous, le combat de la foi-confiance.

 

L’histoire des vaincus de l’histoire
Jésus, Fukuyama ou Huntington ? dans Communauté spirituelle 41DJo-BoIqL._SX330_BO1,204,203,200_Les vainqueurs ne sont donc pas ceux que l’on croit, ceux que la postérité retient. Car la mémoire officielle ne retient souvent que le nom des vainqueurs ! Si vaincre n’est pas l’apanage des puissants de ce monde mais des gens qui font confiance en l’Amour, alors il faut compléter – voire réécrire – l’histoire officielle de nos manuels. La Bible est tout entière parcourue par ce désir de réhabiliter les petits, les souffrants, ceux qui ont subi l’exil, la déportation, la dispersion, la crucifixion au nom de leur foi. Jésus n’est qu’un obscur agitateur politique de piètre envergure aux yeux des historiens romains ou grecs, mais la puissance de Pâques fera qu’avec lui les damnés de la terre retrouveront leur dignité et leur place dans l’histoire des hommes. Un théologien catholique – Jean-Baptiste Metz – a longuement étudié ce caractère politique éminemment subversif de la foi chrétienne victorieuse du monde :
« La résurrection communiquée par la mémoire de la souffrance signifie : il y a une dette à l’égard des morts, des vaincus d’autrefois, des oubliés. Le potentiel de sens de l’histoire ne tient pas seulement aux survivants, aux vainqueurs et à ceux qui ont réussi ! Le « sens » n’est justement pas une catégorie réservée aux vainqueurs » [2] .
Au nom de la mémoire des oubliés, le repli sur soi est impossible. Une Église « ex memoria passionis » ne peut que se dresser contre la tendance de battre en retraite dans la vie privée. En un temps de crise, elle doit s’impliquer plus que jamais dans la vie sociale. Le christianisme est une « religion au visage tourné vers le monde ».
Puisque la vraie victoire est celle de la foi, ne nous laissons pas impressionner par les success stories officielles : l’immense foule de l’Apocalypse portant les palmes du triomphe est inconnue des historiens de ce monde, mais connue dans la mémoire de Dieu…

Credo

Les tombes d’autrefois n’avaient pas tort d’inscrire CREDO comme arme ultime à opposer à la mort : la foi en Dieu ôte au néant son pouvoir ; la confiance en Dieu Tout-Autre nous transforme en Lui ; le lien de confiance en Lui nous maintient en vie à travers la dissolution de tous nos autres liens humains…

Dénonçons donc avec courage toutes les hypocrisies religieuses qui veulent mener un djihad quelconque contre le monde. L’ennemi est en nous comme autour de nous. Vaincre le mal n’est pas gagner contre (un ennemi), mais compter sur Dieu pour qu’il n’arrête pas l’œuvre de ses mains en nous (cf. Ps 138,8).

 


[1]. Carl Schmitt, La notion de politique (Der Begriff des Politischen), 1927, éditions Calmann-Lévy, 1972

[2]. J.B. METZ, La foi dans l’histoire et dans la société. Essai de théologie fondamentale pratique, Cerf, coll. Cogitatio Fidei  n° 99, 1999 (nouv. éd.), pp. 133-134.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Un seul cœur et une seule âme » (Ac 4, 32-35)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

La multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur et une seule âme ; et personne ne disait que ses biens lui appartenaient en propre, mais ils avaient tout en commun. C’est avec une grande puissance que les Apôtres rendaient témoignage de la résurrection du Seigneur Jésus, et une grâce abondante reposait sur eux tous. Aucun d’entre eux n’était dans l’indigence, car tous ceux qui étaient propriétaires de domaines ou de maisons les vendaient, et ils apportaient le montant de la vente pour le déposer aux pieds des Apôtres ; puis on le distribuait en fonction des besoins de chacun.

PSAUME
(117 (118), 2-4, 16ab-18, 22-24)
R/ Rendez grâce au Seigneur : Il est bon ! Éternel est son amour ! ou : Alléluia ! (117,1)

Oui, que le dise Israël :
Éternel est son amour !
Que le dise la maison d’Aaron :
Éternel est son amour !

Qu’ils le disent, ceux qui craignent le Seigneur :
Éternel est son amour !
Le bras du Seigneur se lève,
le bras du Seigneur est fort !

Non, je ne mourrai pas, je vivrai
pour annoncer les actions du Seigneur.
Il m’a frappé, le Seigneur, il m’a frappé,
mais sans me livrer à la mort.

La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle :
c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux.
Voici le jour que fit le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie !

DEUXIÈME LECTURE
« Tout être qui est né de Dieu est vainqueur du monde » (1 Jn 5, 1-6)

Lecture de la première lettre de saint Jean

Bien-aimés, celui qui croit que Jésus est le Christ, celui-là est né de Dieu ; celui qui aime le Père qui a engendré aime aussi le Fils qui est né de lui. Voici comment nous reconnaissons que nous aimons les enfants de Dieu : lorsque nous aimons Dieu et que nous accomplissons ses commandements. Car tel est l’amour de Dieu : garder ses commandements ; et ses commandements ne sont pas un fardeau, puisque tout être qui est né de Dieu est vainqueur du monde. Or la victoire remportée sur le monde, c’est notre foi. Qui donc est vainqueur du monde ? N’est-ce pas celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ?
C’est lui, Jésus Christ, qui est venu par l’eau et par le sang : non pas seulement avec l’eau, mais avec l’eau et avec le sang. Et celui qui rend témoignage, c’est l’Esprit, car l’Esprit est la vérité.

ÉVANGILE
« Huit jours plus tard, Jésus vient » (Jn 20, 19-31)
Alléluia. Alléluia.Thomas, parce que tu m’as vu, tu crois, dit le Seigneur. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! Alléluia. (Jn 20, 29)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

C’était après la mort de Jésus. Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »
Or, l’un des Douze, Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), n’était pas avec eux quand Jésus était venu. Les autres disciples lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! »
Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux. Il dit : « La paix soit avec vous ! » Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. » Alors Thomas lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ». Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.
Patrick Braud

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19 février 2011

También la lluvia : même la pluie !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

También la lluvia : même la pluie !

 

Homélie pour le 7° dimanche ordinaire / Année A

Dimanche 20 Février 2011

 

·       « Même la pluie ! »

C’est le titre d’un film de la réalisatrice Icíar Bollaín, sorti en 2010.

« Même la pluie ! Ils veulent tout acheter, même l’eau qui tombe du ciel… »

En protestant contre la privatisation de l’eau en Bolivie en Avril 2000, un humble « survivant » de la ville de Cochabamba va bouleverser le destin de sa famille, de son peuple, des Américains venus tourner un film où il figure Hatuey, le leader indien de la révolte contre Christophe Colomb en 1511.

 

« Même la pluie ! »

Ce cri de révolte contre l’injustice fait presque écho, de manière inversée, au cri d’admiration de Jésus envers l’amour de Dieu : « même la pluie » tombe sur les injustes comme sur les justes ! C’est donc que Dieu lui-même aime ses ennemis : il fait tomber la pluie sur tous, sans considération de leurs mérites.

« Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. »

 

La pointe de cet argument ne porte pas sur le lien entre Dieu et la pluie. Dans une société préscientifique, Jésus lui-même ne peut remettre en cause ce lien magique, naïf, archaïque. Non, la pointe de l’argument c’est que « même la pluie » (ou le soleil d’ailleurs) atteste de la bonté de Dieu pour tous, en tombant également pour les injustes.

 

·       De la récompense / punition à la gratuité pour tous

Il faut se souvenir qu’aujourd’hui encore, un juif pratiquant récite trois fois par jour dans la prière du ?Shema Israël’ (« écoute Israël ! » Dt 6,4) que la pluie ne tombe en Israël que si les commandements de la Loi sont respectés. « Si tu observes mes commandements, je ferai tomber la pluie et bénirai tes récoltes… Mais si tu n’observes pas mes commandements, je fermerai les cieux et la terre ne produira plus de récoltes» (Dt 11,13-17 : c’est dans la 2° section du shema Israël en fait, Dt 11,13-21, après Dt 6,4 et avant Nb 15, 37-41).

Jésus connaît bien ces versets, incorporés depuis au Shema Israël… Et pourtant il ose affirmer en quelque sorte que Dieu n’est pas lié par cette loi, puisqu’il fait tomber la pluie même sur les injustes ! Il ose se réjouir de cet amour de Dieu pour tous, qui devient ainsi la source de son amour pour ses ennemis. L’eau qui jaillira de son côté ouvert sur la croix tombera en pluie de grâce sur les soldats romains qui l’ont torturé et cloué, sur les chefs des prêtres qui l’ont jugé et condamné, comme sur Marie ou sur Jean…

 

Cela scandalise encore les ultras-religieux trop raides dans leur foi ! Ou les amoureux d’une justice éblouissante.

Comment ? Dieu ne punit pas les méchants ? Il pardonne à ses bourreaux ? Il va jusqu’à aimer ses ennemis ? Mais c’est un faible, un sous homme (cf. Marx), un esclave (cf. Nietzsche) qui supporte l’insupportable !

 

·       Même Élie a dû apprendre à aimer ses ennemis

Souvenez-vous du prophète Élie (1R 17-19). Le grand prophète Élie, dont le peuple juif attend le retour à la fin des temps. Il était tellement ‘religieux’ qu’il a voulu être plus royaliste que le roi, plus sévère que le Dieu d’Israël. Révolté par l’idolâtrie du roi Achab et de sa fameuse compagne Jézabel, il s’attendait à ce que Dieu fasse cesser la pluie sur le pays, en châtiment, selon la Loi. Or la pluie tombe encore sur Israël, et cela irrite Élie, qui décide alors de faire ce que Dieu aurait dû faire d’après lui (tous les terroristes religieux suivent ce raisonnement, hélas). Il décrète (de sa seule initiative) à Achab qu’il n’y aura plus de pluie qui tombera en Israël. Élie se prend pour Dieu. Il exige de Dieu qu’il applique sa Loi à la lettre.

Ce coup de force contre Dieu marchera un temps au mont Carmel contre les prophètes de Baal. Mais ensuite, à travers les signes du pain et de la cruche d’huile de la veuve de Sarepta, à travers le doux murmure devant sa grotte, Élie découvrira que Dieu n’est pas dans la violence qui s’impose, pas dans l’ouragan qui foudroie [1]. Il est dans l’humble nourriture chaque jour (« notre pain quotidien »), dans le patient murmure qui annonce son passage, « de dos »… 

Elie réclamait la sévérité pour les idolâtres.

Jésus révèle l’amour de Dieu pour les injustes.

Les ultras-religieux veulent punir ceux qui ne le sont pas.

Jésus fait tomber une pluie de grâce sur « celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas ».

Seule la contemplation de cet amour universel en Dieu peut nous donner le courage et la force d’aimer nos ennemis, nous aussi, avec Lui et en Lui. « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ».

 

La loi de gradualité

·       Pour cela, il nous faudrait peut-être réapprendre la « loi de gradualité », que la Doctrine Sociale de l’Église décline comme une patience bienveillante envers tous :

« Il faut une conversion continuelle, permanente, qui, tLa loi de gradualité: Une nouveauté en morale? : fondements théologiques et applicationsout en exigeant de se détacher intérieurement de tout mal et d’adhérer au bien dans sa plénitude, se traduit concrètement en une démarche conduisant toujours plus loin. Ainsi se développe un processus dynamique qui va peu à peu de l’avant grâce à l’intégration progressive des dons de Dieu et des exigences de son amour définitif et absolu dans toute la vie personnelle et sociale de l’homme. C’est pourquoi un cheminement pédagogique de croissance est nécessaire pour que les fidèles, les familles et les peuples, et même la civilisation, à partir de ce qu’ils ont reçu du mystère du Christ, soient patiemment conduits plus loin, jusqu’à une conscience plus riche et à une intégration plus pleine de ce mystère dans leur vie. » (Jean-Paul II, Familiaris Consortio n° 9, 1981)

 

Cette loi de gradualité n’implique pas la gradualité de la loi : elle n’enlève pas l’exigence un impératif absolu (« aimez vos ennemis ! »), mais elle nous laisse le temps de progresser vers cet horizon, par degrés, patiemment, graduellement.

 

·       « Même la pluie » qui tombe témoigne de l’amour des ennemis. Cette pluie-là n’est pas à vendre, pas plus que la pluie bolivienne. Personne ne peut l’acheter.

Qu’elle empêche notre rapport à la loi de se dessécher !

 


[1]. Les rabbins, constatant eux aussi que la pluie tombe sur Israël même idolâtre, vont distinguer deux pluies : une pluie minimale, garantie à tous, et une pluie de bienfaisance, surabondance de vie accordée à ceux qui observent les commandements.

[2]Cf. Le doux murmure, Sébastien Allali, DDB, 2010, ou Ce Dieu censé aimer la souffrance, François Varone, Cerf, 1984.

 

 

 

1ère lecture : Tu aimeras ton prochain, car je suis saint (Lv 19, 1-2.17-18)

 

Lecture du livre des Lévites

Le Seigneur adressa la parole à Moïse :
« Parle à toute l’assemblée des fils d’Israël ; tu leur diras : Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint.
Tu n’auras aucune pensée de haine contre ton frère. Mais tu n’hésiteras pas à réprimander ton compagnon, et ainsi tu ne partageras pas son péché.

Tu ne te vengeras pas. Tu ne garderas pas de rancune contre les fils de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Je suis le Seigneur ! »

 

Psaume : 102, 1-2, 3-4; 8.10, 12-13

R/ Le Seigneur est tendresse et pitié.

Bénis le Seigneur, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits ! 

Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.

Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
il n’agit pas envers nous selon nos fautes,
ne nous rend pas selon nos offenses.

Aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés ;
comme la tendresse du père pour ses fils,
la tendresse du Seigneur pour qui le craint !

2ème lecture : La sagesse véritable: appartenir tous ensemble au Christ (1 Co 3, 16-33)

 

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères,
n’oubliez pas que vous êtes le temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous.

Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira ; car le temple de Dieu est sacré, et ce temple, c’est vous.

Que personne ne s’y trompe : si quelqu’un parmi vous pense être un sage à la manière d’ici-bas, qu’il devienne fou pour devenir sage.

Car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu. L’Écriture le dit : C’est lui qui prend les sages au piège de leur propre habileté.

Elle dit encore : Le Seigneur connaît les raisonnements des sages : ce n’est que du vent !

Ainsi, il ne faut pas mettre son orgueil en des hommes dont on se réclame. Car tout vous appartient,

Paul et Apollos et Pierre, le monde et la vie et la mort, le présent et l’avenir : tout est à vous, mais vous, vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu.

 

Evangile : Sermon sur la montagne. Aimez vos ennemis, soyez parfaits comme votre Père céleste (Mt 5, 38-48)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Celui qui garde la parole du Christ connaît l’amour de Dieu dans sa perfection. Alléluia. (cf. 1 Jn 2, 5)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Comme les disciples s’étaient rassemblés autour de Jésus, sur la montagne, il leur disait :
« Vous avez appris qu’il a été dit : Oeil pour oeil, dent pour dent. Eh bien moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre. 
Et si quelqu’un veut te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. Et si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. Donne à qui te demande ; ne te détourne pas de celui qui veut t’emprunter.
Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »
Patrick Braud

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