L'homelie du dimanche

29 août 2021

Bien faire le Bien

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Bien faire le Bien

Homélie du 23° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
05/09/2021

Cf. également :

Le speed dating en mode Jésus
Le coup de gueule de saint Jacques
La revanche de Dieu et la nôtre
Effata : la Forteresse vide
L’Église est comme un hôpital de campagne !

Il a passé en faisant le bien

Bien faire le Bien dans Communauté spirituelle cimetiere-rbx-126-1024x575Aux siècles précédents, on aimait personnaliser les tombes des cimetières : chaque famille apportait sa touche pour honorer le caractère singulier du défunt. Ainsi fleurissaient les statues, sculptures et motifs divers évoquant son métier, sa vie sociale. Les épitaphes décrivaient le caractère ou l’œuvre du disparu. Une de ces épitaphes a récemment attiré mon regard, sans doute à cause de sa couleur biblique : il passa en faisant le bien. C’était un docteur, et on imagine facilement le médecin de famille dévoué auprès des ménages pauvres de son quartier populaire.

Il a passé en faisant le bien : on croirait entendre Pierre parlant à la foule de Pentecôte dans les Actes des apôtres ( « Là où il passait, il faisait le bien … » Ac 10,38). Cette épitaphe rejoint l’exclamation admirative de la foule témoin de la guérison d’un sourd-muet (Mc 7, 1-23) : « il a bien fait toutes choses ! »

Étonnamment, Marc emploie le passé au lieu du présent qui vient juste après : « il fait entendre les sourds et parler les muets ». L’intention théologique est sans doute de renvoyer à la Genèse du monde : « et Dieu vit que cela était bon » (Gn 1). La bonté de cette guérison par Jésus renvoie à la bonté foncière de la Création par Dieu.

Saint Laurent de Brindisi, prédicateur capucin célèbre au XVI° siècle, a développé ce parallèle qui associe Jésus à la création du monde :

La Loi divine raconte les œuvres que Dieu a accomplies à la création du monde, et elle ajoute : Dieu vit tout ce qu’il avait fait: c’était très bon (Gn 1,31). L’Évangile rapporte l’œuvre de la Rédemption et de la nouvelle création, et il dit de la même manière : Il a bien fait toutes choses (Mc 7,37). Car l’arbre bon donne de bons fruits, et un arbre bon ne peut pas porter de mauvais fruits (Mt 7,17-18). Assurément, par sa nature, le feu ne peut répandre que de la chaleur, et il ne peut produire du froid; le soleil ne diffuse que de la lumière, et il ne peut être cause de ténèbres. De même, Dieu ne peut faire que des choses bonnes, car il est la bonté infinie, la lumière même. Il est le soleil qui répand une lumière infinie, le feu qui donne une chaleur infinie: Il a bien fait toutes choses. (…)
Reparer-les-vivants-DVD bien dans Communauté spirituelle
Il nous faut donc aujourd’hui dire sans hésiter avec cette sainte foule : Il a bien fait toutes choses: il fait entendre les sourds et parler les muets (Mc 7,37). Vraiment, cette foule a parlé sous l’inspiration de l’Esprit Saint, comme l’ânesse de Balaam. C’est l’Esprit Saint qui dit par la bouche de la foule : Il a bien fait toutes choses. Cela signifie qu’il est le vrai Dieu qui accomplit parfaitement toutes choses, car faire entendre les sourds et faire parler les muets sont des œuvres réservées à la seule puissance divine.

ephata BrundisiEn associant Jésus à l’acte créateur, Marc plaide pour sa divinité. En même temps, il nous rappelle que la Création continue aujourd’hui encore, notamment chaque fois que les vivants sont ‘réparés’ (selon le titre d’un beau roman récent : Réparer les vivants), ici à travers la guérison de la surdité et du mutisme. Envisager la Création au passé et au présent engage notre responsabilité vis-à-vis de ce processus créateur toujours à l’œuvre. La Création n’est pas une chiquenaude initiale d’autrefois nous livrant un monde à exploiter. C’est une relation continue de l’auteur à son œuvre, à laquelle nous sommes associés, et qui nous rend capables – plus encore : responsables – de participer ou non à la création continue de cet univers dont nous faisons partie. Une écologie chrétienne ne peut renvoyer l’acte créateur à l’origine seulement, dans le passé, sans actualiser cette puissance créatrice dans les transformations d’aujourd’hui.

« Il a bien fait toutes choses. Il fait entendre les sourds et parler des muets » : garder le passé et le présent dans la Création du monde, c’est unir le don de la vie et sa guérison, la nature et l’humain, le donné à respecter et sa ‘réparation’ à effectuer.

 

Quel but poursuivent vos actions ?

71-C4Gi5dqL CréationLaurent de Brindisi approfondit cette piste de la responsabilité humaine dans la Création continue en réfléchissant sur le bien accompli par Dieu, et la bonne manière par laquelle il l’accomplit :

Il a bien fait toutes choses. La Loi dit que tout ce que Dieu a fait était bon, et l’Évangile qu’il a bien fait toutes choses. Or, faire de bonnes choses n’est pas purement et simplement les faire bien. Beaucoup, à la vérité, font de bonnes choses sans les faire bien, comme les hypocrites qui font certes de bonnes choses, mais dans un mauvais esprit, avec une intention perverse et fausse. Dieu, lui, fait toutes choses bonnes et il les fait bien. Le Seigneur est juste en toutes ses voies, fidèle en tout ce qu’il fait (Ps 144,17). Tout cela, ta sagesse l’a fait (Ps 103,24), c’est-à-dire: Tu l’as fait avec la plus grande sagesse et très bien. C’est pourquoi la foule dit : Il a bien fait toutes choses.
Et si Dieu, sachant que nous trouvons notre joie dans ce qui est bon, a fait pour nous toutes ses œuvres bonnes et les a bien faites, pourquoi, de grâce, ne nous dépensons-nous pas pour ne faire que des œuvres bonnes et les bien faire, dès lors que nous savons que Dieu y trouve sa joie ?

Si nous voulons accomplir notre vocation humaine d’être co-créateurs avec Dieu, il nous faut donc considérer non seulement la manière de faire des choses (bien faire) mais également le but poursuivi (faire le bien). Or ce sont deux choses fort différentes, comme le souligne notre capucin.

Un ami me racontait le passage éclair d’un DRH dans une grande entreprise. Sa réputation de cost killer l’avait précédé, et effectivement en quelques mois il a mis sur pied un plan de départ expéditif pour des centaines de salariés. Satisfait d’avoir atteint son objectif en un temps record, il quitte l’entreprise pour aller se vendre à une autre mission de ‘réduction des coûts’… Les exemples abondent : quelqu’un peut être heureux d’avoir bien travaillé, sans se poser de questions sur l’utilité ou l’éthique de son travail. Le mafieux rentre chez lui le soir après une journée de labeur avec le sentiment du devoir accompli. Le vendeur d’armes se frotte les mains d’avoir si bien négocié un contrat mirifique à des gens sans scrupules. Le commerçant est fier de montrer son expertise en montrant une opération spéciale où le volume et la marge seront au rendez-vous, peu importe que ce soit pour vendre des sodas sucrés, des volailles élevées en batterie ou des sextoys à la mode ! Souvenez-vous : tout le monde vantait l’extrême conscience professionnelle des fonctionnaires nazis…

Ne pas se poser la question du Bien est caractéristique du libéralisme. Se libérer de tout jugement moral sur la marchandise est la condition du marché généralisé. Peu importe ce que vous produisez ou vendez, si c’est utile ou non, écologique ou non, socialement acceptable ou non. D’ailleurs la mesure de la richesse produite par le PIB comptabilise aussi bien le chiffre d’affaire du commerce des armes que celui de l’automobile !

Bernard Mandeville, médecin hollandais pionnier du libéralisme, publie en 1714 une « Fable des abeilles » où il conte l’histoire d’une ruche à qui on interdirait de satisfaire ses vices : « Les Murmures de la Ruche, ou les fripons devenus honnêtes ». L’auteur y dépeint la situation épouvantable d’une communauté prospère où brusquement, dans l’intérêt de l’Épargne, les citoyens décident de renoncer à la vie luxueuse, et l’État d’arrêter les armements.

B0765F3PWQ.01._SCLZZZZZZZ_SX500_ écologieAucun seigneur maintenant ne s’honore
De vivre aux dépens de ses créanciers.
Les livrées s’amassent chez les fripiers,
On abandonne à vil prix ses carrosses,
On vend de magnifiques attelages,
Et des villas pour rembourser ses dettes;
On fait la dépense comme une faute;
On n’entretient plus d’armée au dehors;
On méprise l’opinion étrangère,
Et aussi la vaine gloire des armes.
On se bat encore, mais pour le pays,
Lorsque Droit et Liberté sont en cause.

Quel est le résultat ?
Contemplez maintenant la Ruche illustre.
Comment s’accordent Commerce et Vertu ?
De son luxe il n’en reste plus de trace.
Elle apparaît sous un aspect tout autre.
Car ceux qui faisaient de grosses dépenses
Ne sont pas les seuls qui doivent partir.
Les multitudes aussi qu’ils entretenaient
Sont forcées aussi chaque jour de fuir. (…)
Dans la construction, l’arrêt est total;
Les artisans ne trouvent plus d’emploi;
La peinture n’illustre plus personne;
On ne cite aucun sculpteur ni graveur.

La « morale » est donc :
La Vertu ne peut faire vivre les nations dans la Splendeur.
Qui veut ramener l’âge d’or doit accueillir
Également le Vice et la Vertu.

La conclusion est claire : Commerce et Vertu sont antagonistes… Cette idée a la vie dure !

Il faudra l’émergence des contre-pouvoirs des syndicats, des associations de consommateurs etc., et maintenant des réseaux sociaux pour obliger les industriels à ne pas mettre n’importe quoi sur le marché. Mais la bataille pour réintroduire le Bien dans l’économie est loin d’être gagnée !

Collectivement, faire le bien nous oblige à nous mettre d’accord sur ce qui est bien ou non, et à hiérarchiser nos activités, nos productions, nos consommations en conséquence.

Individuellement, chacun peut s’interroger sur l’utilité sociale réelle de son travail, de ses engagements. À quoi sert en effet de bien faire son métier si ce métier consiste à exploiter la Terre ou les hommes ? Dirait-on d’un trafiquant de drogue qu’il a bien fait son job ? Si oui, alors le cynisme n’est pas loin. Ce cynisme qui engendre la banalité du mal observée par Hannah Arendt au procès Eichmann à Jérusalem : les nazis étaient consciencieux, et mettait un point d’honneur au travail bien fait, sans se poser de questions (disaient-ils) sur la finalité de ce travail logistique, statistique, scientifique, administratif etc.

Faire le bien (et pas seulement bien faireest donc un impératif qui doit corriger le cynisme du marché, et l’aveuglement de nos ambitions personnelles.

 

Il y a manière et manière de faire les choses

Laurent de Brindisi y ajoutait l’exigence de bien le faire.

logo_mof Mandeville

Logo du Meilleur Ouvrier de France

Bien faire le bien est dans la nature du Verbe de Dieu. Sa parole et ses actes consignés dans l’Écriture constituent la boussole la plus précise et la plus accessible pour orienter nos choix, nos comportements, notre action. Son Esprit est notre inspiration pour agir.

Notre culture environnante confond bien faire et être efficace ou être rentable. De même qu’elle ne veut pas entendre parler de Bien supérieur à l’opinion commune, elle réduit à des critères techniques, technocratiques ou financiers la qualité des actions entreprises. Seul compte ce qui est légal ou non, autorisé ou interdit par la loi délibérative. Le Droit a remplacé le Bien. La conformité aux normes a remplacé le bien faire.

Mal faire le Bien est certes moins épouvantable que bien faire le mal. Cependant, de  médiocres gens de bien ouvrent une voie royale aux excellents artisans du mal. C’est ainsi que bien des démocraties ont sombré et sombreront encore dans des dictatures de l’intérieur ou de l’extérieur…

Le cri admiratif de la foule n’a donc rien perdu de sa force contestatrice : « il a bien fait toutes choses ! » En regardant vers lui, inspirés par son Esprit, à nous de bien faire le Bien, à la mesure de nos responsabilités du moment.

Avec les Hébreux nous nous nourrirons, dans le désert de cette vie, de la manne céleste, si, en suivant l’exemple du Christ, nous nous appliquons, autant que nous le pouvons, à bien faire toutes nos actions, de sorte que l’on puisse dire à propos de chacune de nos œuvres : Il a bien fait toutes choses.

 

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Alors s’ouvriront les oreilles des sourds et la bouche du muet criera de joie » (Is 35, 4-7a)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Dites aux gens qui s’affolent : « Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. Il vient lui-même et va vous sauver. » Alors se dessilleront les yeux des aveugles, et s’ouvriront les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf, et la bouche du muet criera de joie ; car l’eau jaillira dans le désert, des torrents dans le pays aride. La terre brûlante se changera en lac, la région de la soif, en eaux jaillissantes.

Psaume
(Ps 145 (146), 6c-7, 8-9a, 9bc-10)
R/ Je veux louer le Seigneur, tant que je vis. ou : Alléluia. (Ps 145, 2)

Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés.

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger.

Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

Deuxième lecture
« Dieu n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres pour en faire des héritiers du Royaume ? » (Jc 2, 1-5)

Lecture de la lettre de saint Jacques

Mes frères, dans votre foi en Jésus Christ, notre Seigneur de gloire, n’ayez aucune partialité envers les personnes. Imaginons que, dans votre assemblée, arrivent en même temps un homme au vêtement rutilant, portant une bague en or, et un pauvre au vêtement sale. Vous tournez vos regards vers celui qui porte le vêtement rutilant et vous lui dites : « Assieds-toi ici, en bonne place » ; et vous dites au pauvre : « Toi, reste là debout », ou bien : « Assieds-toi au bas de mon marchepied. » Cela, n’est-ce pas faire des différences entre vous, et juger selon de faux critères ? Écoutez donc, mes frères bien-aimés ! Dieu, lui, n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde pour en faire des riches dans la foi, et des héritiers du Royaume promis par lui à ceux qui l’auront aimé ?

Évangile
« Il fait entendre les sourds et parler les muets » (Mc 7, 31-37)
Alléluia. Alléluia. Jésus proclamait l’Évangile du Royaume et guérissait toute maladie dans le peuple. Alléluia. (cf. Mt 4, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus quitta le territoire de Tyr ; passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée et alla en plein territoire de la Décapole. Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler, et supplient Jésus de poser la main sur lui. Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue. Puis, les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : « Effata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! » Ses oreilles s’ouvrirent ; sa langue se délia, et il parlait correctement. Alors Jésus leur ordonna de n’en rien dire à personne ; mais plus il leur donnait cet ordre, plus ceux-ci le proclamaient. Extrêmement frappés, ils disaient : « Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , ,

18 juillet 2021

Afin que rien ni personne ne se perde

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Afin que rien ni personne ne se perde

Homélie pour le 17° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
25/07/2021

Cf. également :

De l’achat au don
2, 5, 7, 12 : les nombres au service de l’eucharistie
Foule sentimentale
Multiplication des pains : une catéchèse d’ivoire
Le festin obligé
Épiphanie : l’économie du don
Donnez-leur vous mêmes à manger
Les deux sous du don…
Le jeu du qui-perd-gagne
Un festin par-dessus le marché
L’eucharistie selon Melchisédek

Afin que rien ni personne ne se perde dans Communauté spirituelle logo_fpg_complet_T2

Faut pas gâcher

Selon une analyse menée en 2011 par la FAO, on estime que le gaspillage alimentaire dans le monde s’élève à 1,3 milliard de tonnes par an, soit environ un tiers de la production totale de denrées alimentaires destinée à la consommation humaine, soit plus de 41 tonnes par seconde ! Au niveau mondial, un quart de la nourriture produite est jeté sans avoir été consommé. Des chiffres choquants lorsque l’on sait que 13% de la population mondiale souffre de sous-alimentation. Ce gaspillage représente environ 750 milliards d’euros, soit 400 € par habitant en France (1250 € aux États-Unis).

Ce serait sans doute anachronique de projeter sur Jésus notre souci actuel de limiter un tel gaspillage alimentaire. Pourtant, dans les sociétés anciennes où prévalait l’économie de la rareté et non de l’abondance, on pratiquait par éducation et par habitude des réflexes pas si vieux que cela : respecter la nourriture, ne pas prendre plus qu’on ne peut manger, ne pas jeter ce qui est encore comestible. Comme disait mon grand-père qui nous racontait les tickets de rationnement d’après-guerre : « faut pas gâcher ! ». « Si tu as les yeux plus gros que le ventre, tu devras finir toute ton assiette », nous prévenaient les parents avant que nous nous servions à table en famille…

Dans le célèbre épisode de la multiplication des pains de ce dimanche (Jn 6, 1-15), on voit Jésus avoir ce souci de ne rien jeter de la nourriture partagée, et éduquer ses disciples à faire de même : « ‘Rassemblez les morceaux en surplus, pour que rien ne se perde.’ Ils les rassemblèrent, et ils remplirent douze paniers avec les morceaux des cinq pains d’orge, restés en surplus pour ceux qui prenaient cette nourriture ».

Des quatre évangélistes, Jean est le seul à rapporter cette parole du Christ : « Rassemblez les morceaux afin que rien ne se perde ». Rassembler pour que rien ne se perde. Et si nous aussi, nous étions invités à entrer dans cette dynamique ? Rassembler pour que rien ne se perde, pour que tout se multiplie et porte fruit…

 

Afin que rien ne se perde

Le sens premier de cet ordre du Christ est très simple : ne rien perdre des pains en surplus, c’est respecter la Terre qui a donné son fruit et le travail humain qui l’a transformé. Pensez aux cantines scolaires ou aux restaurants à la chaîne : éduquer à ne pas jeter de nourriture reste un défi !

124490416_o écologie dans Communauté spirituelleNous savons que Jn 6 est une catéchèse sur l’eucharistie. Raison de plus pour ne pas passer trop vite sur ce premier niveau de signification de notre texte : l’eucharistie s’ancre dans un respect de la Création et du travail humain, une écologie de la nourriture où rien n’est gaspillé ni jeté en vain. Célébrer l’eucharistie tout en cautionnant par nos comportements un tel gaspillage alimentaire serait profondément choquant, et contradictoire. À nous aujourd’hui de ramasser ce qui reste de nos productions abondantes, afin que rien ne se perde.

Pour en faire quoi ? Les garder en réserve pour les absents ; les porter à ceux qui ne peuvent se déplacer ni produire : les malades, les infirmes, les travailleurs retenus au loin etc. C’est exactement ce que les premières communautés chrétiennes ont fait avec le pain eucharistique. Lors de chaque assemblée, ce qui restait du pain consacré était pieusement recueilli, et gardé en réserve pour aller le porter aux absents, aux malades. C’est ainsi qu’est née ce qu’on appelle la réserve eucharistique. Pas pour adorer, mais afin que rien ne se perde, et qu’ainsi ceux qui ne sont pas là puissent en bénéficier après. Les diacres particulièrement étaient chargés de distribuer ce pain consacré aux absents, comme ils étaient chargés de distribuer l’argent de l’assemblée aux pauvres. Et c’était un seul et même service. La catacombe de Saint Calixte à Rome a gardé le tombeau de Tarcisius, diacre lapidé en 257 pour avoir voulu préserver l’eucharistie (qu’il portait sur lui pour les malades) de la profanation de ceux qui voulaient lui arracher [1].

Pyxide colombe Limoges vers 1210 - 1220

Pyxide colombe Limoges vers 1210 – 1220

Au fur et à mesure, on a inventé des moyens pour transporter dignement cette nourriture sacrée aux absents : scapulaire (étui), custode (petite boîte), ou pour garder cette nourriture en attendant (tabernacle). Les orthodoxes mettent le reste des hosties consacrées dans une pyxide (petit vase sculpté en ivoire ou métal précieux). On a retrouvé par exemple à Limoges une pyxide en émail en forme de colombe (l’Esprit) qu’on accrochait par une chaîne au-dessus de l’autel : on la descendait après la communion pour y mettre le reste des hosties consacrées, afin que rien ne se perde. Puis on la remontait en attendant la prochaine célébration. Ce n’est qu’après les controverses eucharistiques du IX° siècle que les catholiques en Occident ont transformé ce reste-à-partager en hosties-à-adorer. Même s’il est bien sûr légitime, cet usage occidental d’adoration du Saint Sacrement exposé ne doit pas faire oublier la finalité première de la réserve eucharistique : afin que rien ne se perde. Que ce soit de la nourriture humaine ou de la nourriture eucharistique, veillez à ne pas gaspiller, manifester respect et gratitude font partie d’une écologie chrétienne où notre lien à la Création nous empêche de l’instrumentaliser à l’excès.

 

Afin que nul ne se perde

Jésus ne sépare pas le souci (le care) de l’humain et de celui de la Création. Si Jésus veut que rien ne se perde des 12 paniers ramassés, c’est qu’il désire également que rien ne se perde des 12 tribus d’Israël refondées dans l’Église reposant sur les 12 apôtres. Jean dans son Évangile le répète 5 fois. C’est le dessein de Dieu d’abord, qui envoie son Fils unique pour que la vie éternelle soit offerte en abondance, et qu’ainsi l’homme ne se perde pas dans la mort : « Car Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle » (Jn 3, 16). Du coup, Jésus invite ses disciples à travailler non pour ce qui est périssable (la gloire, les honneurs, l’argent, le pouvoir…) mais pour ce qui restera à jamais (la communion d’amour entre les êtres) : « Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle » (Jn 6, 27). Et Jésus fait sienne la volonté de son père de ne perdre aucun de ses compagnons de route (à part Judas, qui de lui-même selon Jean s’est exclu de cette offre de salut, courant ainsi à sa perte) : « Or, telle est la volonté de Celui qui m’a envoyé : que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour » (Jn 6, 39). « J’ai veillé sur eux, et aucun ne s’est perdu, sauf celui qui s’en va à sa perte de sorte que l’Écriture soit accomplie » (Jn 17, 12). « Ainsi s’accomplissait la parole qu’il avait dite : “Je n’ai perdu aucun de ceux que tu m’as donnés” » (Jn 18, 9).

Ne perdre personne de ceux que Dieu nous a confiés…
Itineraire-d-un-enfant-perdu eucharistieCette phrase résonne fortement dans le cœur des parents qui veillent sur la croissance de leurs fils, de leurs filles ; dans la tête des responsables en entreprise (directeurs, managers, chefs d’équipe, syndicalistes etc.) qui doivent faire grandir (empowerment) leurs collaborateurs en savoir-faire et savoir être ; dans l’action des maires, députés, conseillers régionaux et acteurs politiques de tous ordres qui ont reçu la charge de maintenir l’unité et la paix entre leurs administrés etc.

Afin que nul ne se perde. N’est-ce pas la raison d’être de tous nos mécanismes de solidarité : Sécurité sociale, Aide à l’enfance, accompagnement des chômeurs etc. ?
Se perdre : socialement, c’est dériver dans l’économie souterraine de la drogue, de la prostitution, des mafias de toutes sortes. C’est baisser les bras jusqu’à abandonner le désir de travailler. C’est laisser l’alcool – ou tout autre addiction – aliéner sa propre existence jusqu’à devenir une brute.
Se perdre : spirituellement, c’est gagner l’univers en perdant son âme (Mc 8,36). Beaucoup de puissants se perdent eux-mêmes dans leur quête de pouvoir. Beaucoup de riches s’égarent dans l’accumulation des biens et la jouissance effrénée. À tel point qu’il est plus facile à un chameau qu’à eux d’obtenir la vie éternelle (Mt 19,24) !

Être habités par la passion que nul ne se perde est notre vocation de baptisés : au lieu de condamner ce qui nous choque, notre regard doit d’abord être celui du berger qui s’inquiète pour la brebis en danger. Au lieu de chercher à conforter notre position ou celle de notre Église, notre souci premier est d’aller chercher et sauver ceux qui étaient perdus (Lc 19,10), quitte à nous perdre nous-mêmes, quitte à y perdre la vie s’il le fallait.

Impossible que cette vocation baptismale n’ait pas de conséquences sociales ! Au travail, en famille, entre amis : notre désir est de nourrir chacun comme le Christ sur la montagne de l’autre côté de la mer (Jn 6,1), c’est-à-dire en pays étranger, là où les autres habitent et nous attendent, dans leur langue, leur culture, leurs aspirations, leurs contradictions. Il nous faut les nourrir de paroles et d’actes à consistance eucharistique. Et célébrer avec eux et pour eux ce partage des 5 pains et 2 poissons en chaque messe.

Voilà donc une double conversion à laquelle cet Évangile nous appelle : mieux respecter notre nourriture, afin que rien ne se perde ; mieux nourrir nos proches (physiquement, socialement, rituellement), afin que nul ne se perde.
Faisons nôtre cette double responsabilité, afin que rien ni personne ne se perde.

 


[1]. Son tombeau porte cette inscription : « Le vertueux Tarcisius portait les saintes espèces du Christ alors qu’une foule de méchants le pressait de les faire voir aux impies. Mais lui préféra perdre la vie et se faire tuer plutôt que de montrer à des chiens enragés les membres célestes ».

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« On mangera, et il en restera » (2 R 4, 42-44)

Lecture du deuxième livre des Rois

En ces jours-là, un homme vint de Baal-Shalisha et, prenant sur la récolte nouvelle, il apporta à Élisée, l’homme de Dieu, vingt pains d’orge et du grain frais dans un sac. Élisée dit alors : « Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent. » Son serviteur répondit : « Comment donner cela à cent personnes ? » Élisée reprit : « Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent, car ainsi parle le Seigneur : ‘On mangera, et il en restera.’ » Alors, il le leur donna, ils mangèrent, et il en resta, selon la parole du Seigneur.

 

PSAUME
(Ps 144 (145), 10-11, 15-16, 17-18)
R/ Tu ouvres la main, Seigneur : nous voici rassasiés. (Ps 144, 16)

Que tes œuvres, Seigneur, te rendent grâce
et que tes fidèles te bénissent !
Ils diront la gloire de ton règne,
ils parleront de tes exploits.

Les yeux sur toi, tous, ils espèrent :
tu leur donnes la nourriture au temps voulu ;
tu ouvres ta main :
tu rassasies avec bonté tout ce qui vit.

Le Seigneur est juste en toutes ses voies,
fidèle en tout ce qu’il fait.
Il est proche de tous ceux qui l’invoquent,
de tous ceux qui l’invoquent en vérité.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Un seul Corps, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême » (Ep 4, 1-6)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, moi qui suis en prison à cause du Seigneur, je vous exhorte à vous conduire d’une manière digne de votre vocation : ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour ; ayez soin de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix. Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même il y a un seul Corps et un seul Esprit. Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, au-dessus de tous, par tous, et en tous.

 

ÉVANGILE
« Ils distribua les pains aux convives, autant qu’ils en voulaient » (Jn 6, 1-15)
Alléluia. Alléluia.Un grand prophète s’est levé parmi nous : et Dieu a visité son peuple. Alléluia. (Lc 7, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus passa de l’autre côté de la mer de Galilée, le lac de Tibériade. Une grande foule le suivait, parce qu’elle avait vu les signes qu’il accomplissait sur les malades. Jésus gravit la montagne, et là, il était assis avec ses disciples. Or, la Pâque, la fête des Juifs, était proche. Jésus leva les yeux et vit qu’une foule nombreuse venait à lui. Il dit à Philippe : « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ? » Il disait cela pour le mettre à l’épreuve, car il savait bien, lui, ce qu’il allait faire. Philippe lui répondit : « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas pour que chacun reçoive un peu de pain. » Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit : « Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons, mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ! » Jésus dit : « Faites asseoir les gens. » Il y avait beaucoup d’herbe à cet endroit. Ils s’assirent donc, au nombre d’environ cinq mille hommes. Alors Jésus prit les pains et, après avoir rendu grâce, il les distribua aux convives ; il leur donna aussi du poisson, autant qu’ils en voulaient. Quand ils eurent mangé à leur faim, il dit à ses disciples : « Rassemblez les morceaux en surplus, pour que rien ne se perde. » Ils les rassemblèrent, et ils remplirent douze paniers avec les morceaux des cinq pains d’orge, restés en surplus pour ceux qui prenaient cette nourriture.
À la vue du signe que Jésus avait accompli, les gens disaient : « C’est vraiment lui le Prophète annoncé, celui qui vient dans le monde. » Mais Jésus savait qu’ils allaient l’enlever pour faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira dans la montagne, lui seul.
.Patrick Braud

Mots-clés : , , ,

24 novembre 2019

L’Apocalypse, version écolo, façon Greta

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

L’Apocalypse, version écolo, façon Greta

Homélie du 1° dimanche de l’Avent / Année A
01/12/2019

Cf. également :

Encore un Avent…
Bonne année !
Gravity, la nouvelle arche de Noé ?
La limaille et l’aimant
Le syndrome du hamster

Greta, ou la fin du monde en couettes

Greta Thunberg au parlement européen (33744056508), recadré.pngLe visage de Greta Thunberg est fascinant. Elle a les traits ronds et purs de Tintin, et ce n’est peut-être pas pour rien que notre héroïne porte le nom du personnage de Hergé dans son état civil complet : Greta Tintin Eleonora Ernman Thunberg. Comme Tintin, elle incarne la jeunesse et le courage, elle n’a pas peur de s’adresser d’égal à égal aux puissants et elle prétend sauver le monde. Une sainte laïque ? Dans La Révolution des Saints (1965 ; trad. fr. Belin, 1987), le philosophe Michael Walzer a montré comment le radicalisme politique moderne, celui des mouvements et des partis révolutionnaires, était né au moment de la Révolution anglaise du XVIIe siècle avec l’apparition d’un nouvel acteur politique, celui du « saint puritain ». Se con­sidérant comme un élu, détaché des anciennes solidarités, il développe un zèle activiste inédit : il a le sentiment d’agir pour répondre à un appel, il veut échapper à l’angoisse de la damnation grâce à l’action disciplinée dans le monde.                                                                                                         Philo Magazine, article « La croisade de Greta Thunberg », Novembre 2019.

Cet article de la revue « Philosophie Magazine » pointe de manière fort intelligente la sécularisation des thèmes apocalyptiques traversant l’écologie contemporaine. Les textes de ce dimanche parlent bien de la fin des temps : « il arrivera dans les derniers jours… » (Isaïe 12,1–5). « C’est le moment, l’heure est venue… » (Rm 12,11–14). « Ainsi en sera-t-il lors de la venue du fils de l’homme… » (Mt 24,37–44). Mais les différences avec les prophéties de Greta Thunberg sautent aux yeux : Jésus parle de sa venue et non d’événements naturels ; il annonce un monde nouveau et non l’effondrement de l’humanité ; il prêche l’espérance et non la peur.

 

La sécularisation de l’Apocalypse

Déjà au XIX° siècle, les grandes idéologies socialistes avaient repris les thèmes bibliques apocalyptiques pour les transposer à l’évolution de la classe ouvrière. Le capitalisme allait bientôt s’écrouler sous le poids de ses contradictions, crise économique après crise économique, prophétisait le jeune Karl Marx, nourri de sa culture biblique. D’ailleurs, les communistes ont fait de lui un prophète, et la nouvelle religion avait ses saints et ses saintes, comme Louise Michel surnommée la « vierge rouge » de la commune de Paris (1870) et tant d’autres figures révolutionnaires [1]. Le messianisme politique marxiste prenait ainsi le relais du messianisme chrétien, en voulant réaliser ici-bas le royaume de justice et de paix que le Christ annonçait.

L’Apocalypse, version écolo, façon Greta dans Communauté spirituelle 519J2ztgilL._SX300_BO1,204,203,200_Ces idéologies ont implosé avec la chute du mur de Berlin en 1989, commémorée récemment, et la dislocation de l’empire soviétique qui s’en est suivi. On oublie d’ailleurs trop souvent le rôle joué par Jean-Paul II dans la dénonciation du mensonge soviétique et de sa violence meurtrière. Revanche de l’Évangile sur « Le Capital » en quelque sorte…

Aujourd’hui, il n’y a plus guère que deux grandes idéologies pour prendre le relais de la contestation anticapitaliste qu’incarnait le socialisme autrefois : l’islam et l’écologie. L’islam propose une vision politique, une société alternative aux démocraties occidentales, fondée sur la charia et non sur la liberté individuelle, sur le Coran et non les Droits de l’homme, la soumission structurant toute la vie sociale. Les jeunes occidentaux ne semblent pas prêts d’épouser facilement cette idéologie politico-religieuse. Alors ils se tournent massivement vers le seul courant de pensée qui leur paraît crédible : l’écologie. Ou plutôt les écologies, tant les courants et conceptions d’un juste équilibre entre humanité et planète sont nombreux !

Luc Ferry en son temps en avait distingué trois :

•   le mouvement environnementaliste, de nature démocratique, vise la protection des intérêts bien compris de l’homme à travers la protection de la nature, qui n’a pas de valeur intrinsèque mais dont la destruction fait courir un danger à l’homme ;
•   la seconde tendance, utilitariste, considère que la souffrance animale doit être prise en compte moralement, comme l’est la souffrance humaine. Dès lors les animaux deviennent des sujets de droit, ce qui est la justification utilisée par certains des mouvements de « libération animale » ;
•   la troisième attribue des droits à la nature elle-même, y compris sous ses formes non animales. Ferry rattache à cette tendance le courant de l’écologie profonde ainsi que les idées des philosophes Hans Jonas et Michel Serres.
                                                                                               Le Nouvel Ordre écologique, L’arbre, l’animal et l’homme, Luc Ferry, Grasset, 1992.

Nul doute que Greta Thunberg se rattache plutôt au troisième courant, parfois appelé la deep ecology par les Américains. Cette écologie prophétise l’écroulement (collapse) de notre civilisation sur elle-même, comme autrefois Marx pour le capitalisme. Elle en vient à considérer l’homme comme le problème et non la solution, et pense survie de la planète avant développement humain. Les collapsologues utilisent les mêmes images terrifiantes que l’Apocalypse pour prédire le déferlement de catastrophes naturelles qui vont s’abattre sur notre monde à cause de l’activité humaine.

 

L’absence d’altérité

limits_2bto_2bgrowth-640 Apocalypse dans Communauté spirituelleÀ force de souligner la continuité entre toutes les formes du vivant, de l’arbre à l’homme, la collapsologie s’enferme dans un principe d’immanence, où tout est déjà contenu dans tout : il ne peut rien arriver de neuf sinon l’aboutissement final de la logique économique et industrielle actuelle en effondrement quasi-total. Antihumanistes, ces courants annoncent la fin du monde sans s’attarder à la fin du mois (selon l’expression qui a fleuri sur les manifestations des gilets jaunes). Il n’y a pas de salut à attendre d’un autre ; il n’y a pas d’autres logiques à respecter que celle (supposée) de la Nature quasi déifiée. C’est le même monde qui doit rester identique à lui-même sous peine d’engloutir l’homme comme un détail insignifiant et éphémère. C’est un raisonnement finalement très conservateur, qui ne veut pas penser d’autres évolutions possibles, notamment grâce à l’intelligence humaine, sa capacité d’adaptation, ou même celle de la nature, qui en a connu d’autres !

Or Jésus parle d’un monde autre – celui de la Résurrection – et non de la fin de ce monde. Il évoque sa venue, promesse de renouvellement et non de destruction. Il rappelle que l’engloutissement du déluge du temps de Noé a marqué l’émergence d’une Alliance nouvelle (cf. l’arc-en-ciel) avec une humanité renouvelée.

 

Prêcher la peur ou l’espérance ?

Pas de salut venant de l’homme ou de Dieu dans la contestation écologique radicale donc.

La deuxième différence – majeure – avec l’apocalyptique biblique réside dans le levier choisi pour transformer le monde.

Greta Thunberg à l'ONU, le 23 septembre 2019.Comme les « saints puritains », Greta Thunberg admet voir le monde « principalement en noir ou blanc » et est venue à la politique par vocation personnelle. À 15 ans, sous le coup de la découverte de la menace climatique, elle a traversé une dépression, arrêtant de s’alimenter, d’aller à l’école et même de parler. Sa rhétorique retrouve les intonations de cette tradition. S’adressant au Parlement européen à Strasbourg, elle entend saisir ses interlocuteurs d’effroi : « Je veux vous faire paniquer. » À l’ONU, c’est la culpabilité qu’elle mobilise : « Je ne devrais pas être là, je devrais être à l’école, de l’autre côté de l’océan. […] Comment osez-vous ? Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos paroles creuses. » Parfois, ses discours prennent la forme de sermons : « Si vous comprenez vraiment la situation, tout en continuant d’échouer, c’est que vous êtes mauvais, et ça, je refuse de le penser. » Tandis qu’elle n’hésite pas à se faire menaçante si une réforme radicale n’était pas engagée : « Si vous décidez de nous laisser tomber, je vous le dis : nous ne vous pardonnerons jamais ! Nous ne vous laisserons pas vous en sortir. » Quant à l’enjeu, il engage « notre survie » et il a l’urgence d’une guerre. Si nous étions vraiment conscients de notre responsabilité, affirme Greta Thunberg, « nous ne parlerions jamais de rien d’autre, comme si c’était une guerre mondiale qui était en cours ». Face à ce retour de la figure de la sainteté en politique, on ne sait pas trop si l’on doit se réjouir que les jeunes renouent avec le radicalisme ou si l’on doit s’inquiéter de la forme puritaine que prend ce retour.
                                                                                          Philo Magazine, article « La croisade de Greta Thunberg », Novembre 2019.

Bureau des affaires de désarmement de l’ONU © research.un.orgLa tonalité des avertissements bibliques est de nature totalement opposée. Les textes de ce dimanche en donnent quelques exemples : « de leurs épées ils forgeront des socs, et de leurs lances des faucilles. Jamais plus nation contre nation ne lèvera l’épée ; on ne se fera plus la guerre » (1° lecture). On ne peut pas dire qu’Isaïe cherche à terroriser son auditoire ! Il cherche au contraire à réveiller l’espérance du peuple dans un monde autre, pacifique et juste. De même Paul dans la 2° lecture interprète la venue du Christ comme une chance et non une menace : « le salut est plus près de nous qu’à l’époque où nous devenions croyants. Le jour est tout proche ». Quant à Jésus il ne cherche pas à faire peur, mais à réveiller la conscience de l’homme : « veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient ».

L’espérance est un levier plus puissant que la peur, et plus intelligent. L’écologie dite punitive se fourvoie lorsqu’elle met la sanction au-dessus de l’éducation. L’écologie « terrifiante » se trompe également parce qu’elle noircit les scénarios à venir décrivant les conséquences de l’économie contemporaine. Toute tempête devient un signe annonciateur de la fin des temps ; la fonte des glaciers engendre des submersions marines catastrophiques ; les tsunamis ou autres éruptions volcaniques se multiplient, les évolutions climatiques également, multipliant les exodes, les sécheresses, les famines, et les guerres qui vont avec. Telle une pensée magique (que Karl Popper aurait qualifiée d’infalsifiable, car voulant échapper à la contradiction), la collapsologie interprète tout phénomène naturel anormal comme une confirmation de sa thèse…

 

D’autres écologies sont possibles

Pourtant, tous les écologistes ne raisonnent pas ainsi, heureusement ! Citons comme seul exemple Aurélien Brulé, qui au lieu de vouloir faire peur à tous entreprend de protéger les forêts… en les rachetant !

klassi ChaneeBasé depuis plus de vingt ans à Bornéo en Indonésie, Aurélien Brulé, alias Chanee, un Franco-Indonésien de 40 ans, est un écologiste de terrain. Son quotidien se partage entre le centre de préservation des gibbons – le plus petit des grands singes – qu’il a créé au beau milieu de la forêt de Bornéo, le sauvetage d’animaux aussi divers que des singes, des panthères, des cobras ou des crocodiles, et Kalaweit, l’association qu’il a fondée (www.kalaweit.org). C’est avec Kalaweit que Chanee a décidé de combattre les compagnies d’huile de palme en achetant des hectares de forêt pour protéger les animaux et les mettre à l’abri de la déforestation et du braconnage. Une méthode très peu utilisée par les ONG écologistes, qui peut surprendre, mais qui est en train de prouver son efficacité. Chanee tient chaque semaine une chronique dans l’émission « Vivement dimanche » présentée par Michel Drucker, sur France 2. Il poste également de nombreuses vidéos de ses actions sur sa chaîne YouTube : Chanee Kalaweit.

Utiliser la logique de l’économie de marché pour sauver l’économie de marché n’est sans doute pas impossible. Un peu comme le rachat des esclaves autrefois préparait les mentalités à l’abandon de l’esclavage, cette protection immédiate et surprenante des forêts primaires menacées peut préparer les consciences à d’autres investissements, d’autres rentabilités, d’autres énergies.

La majorité des catholiques n’attend plus guère le retour du Christ en gloire au jour du Jugement dernier ! Malgré la récitation du Credo le dimanche, rares sont les pratiquants qui intègrent cette venue comme un principe structurant de leur foi. La plupart confondent la venue du Christ avec leur mort individuelle ! Or l’espérance chrétienne est bien plus grande que la seule attente d’une survie individuelle : c’est un monde entièrement renouvelé que nous attendons, « des cieux nouveaux et une terre nouvelle », où la résurrection de tous en Christ instaurera des modes de relation inédits et indescriptibles, au-delà de toutes nos représentations humaines. C’est la grandeur de cette espérance qui nous permettra d’écouter le meilleur des aspirations écologiques d’aujourd’hui sans jamais aplatir cette espérance aux prédictions culpabilisantes ou terrifiantes qui prolifèrent.

Soyons témoins de cette espérance, qui nourrit notre amour de la planète comme compagne de route de l’humanité, alliée et amie de son développement intégral.

 



[1]. Une autre femme est également connue sous le terme de « vierge rouge du socialisme » : Marta Desrumeaux (1897-1982), communiste du Nord, syndicaliste CGT et résistante (déportée 3 ans à Ravensbrück), l’une des seize premières femmes représentantes parlementaires en France en 1945.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

Le Seigneur rassemble toutes les nations dans la paix éternelle du royaume de Dieu (Is 2, 1-5)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Parole d’Isaïe, – ce qu’il a vu au sujet de Juda et de Jérusalem.
Il arrivera dans les derniers jours que la montagne de la maison du Seigneur se tiendra plus haut que les monts, s’élèvera au-dessus des collines. Vers elle afflueront toutes les nations et viendront des peuples nombreux. Ils diront : « Venez ! montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob ! Qu’il nous enseigne ses chemins, et nous irons par ses sentiers. » Oui, la loi sortira de Sion, et de Jérusalem, la parole du Seigneur.
 Il sera juge entre les nations et l’arbitre de peuples nombreux. De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances, des faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre.
 Venez, maison de Jacob ! Marchons à la lumière du Seigneur.

PSAUME

(Ps 121 (122), 1-2, 3-4ab, 4cd-5, 6-7, 8-9)
R/ Dans la joie, nous irons à la maison du Seigneur. (cf. Ps 121, 1)

Quelle joie quand on m’a dit :
« Nous irons à la maison du Seigneur ! »
Maintenant notre marche prend fin
devant tes portes, Jérusalem !

Jérusalem, te voici dans tes murs :
ville où tout ensemble ne fait qu’un !
C’est là que montent les tribus,
les tribus du Seigneur.

C’est là qu’Israël doit rendre grâce
au nom du Seigneur.
C’est là le siège du droit,
le siège de la maison de David.

Appelez le bonheur sur Jérusalem :
« Paix à ceux qui t’aiment !
Que la paix règne dans tes murs,
le bonheur dans tes palais ! »

À cause de mes frères et de mes proches,
je dirai : « Paix sur toi ! »
À cause de la maison du Seigneur notre Dieu,
je désire ton bien.

DEUXIÈME LECTURE
« Le salut est plus près de nous » (Rm 13, 11-14a)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, vous le savez : c’est le moment, l’heure est déjà venue de sortir de votre sommeil. Car le salut est plus près de nous maintenant qu’à l’époque où nous sommes devenus croyants. La nuit est bientôt finie, le jour est tout proche. Rejetons les œuvres des ténèbres, revêtons-nous des armes de la lumière. Conduisons-nous honnêtement, comme on le fait en plein jour, sans orgies ni beuveries, sans luxure ni débauches, sans rivalité ni jalousie, mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ.

ÉVANGILE

Veillez pour être prêts (Mt 24, 37-44)
Alléluia. Alléluia.Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. Alléluia. (Ps 84, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Comme il en fut aux jours de Noé, ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme. En ces jours-là, avant le déluge, on mangeait et on buvait, on prenait femme et on prenait mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis : telle sera aussi la venue du Fils de l’homme. Alors deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée. Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient. Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , ,

28 juillet 2019

Êtes-vous croissant ou décroissant ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Êtes-vous croissant ou décroissant ?

Homélie pour le 18° Dimanche du temps ordinaire / Année C
04/08/2019

Cf. également :

Vanité des vanités…
La double appartenance
Gardez-vous bien de toute âpreté au gain !
La sobriété heureuse en mode Jésus

Êtes-vous croissant ou décroissant ? dans Communauté spirituelleRien à voir avec le petit déjeuner ! C’est l’Évangile du jour (Lc 12, 13-21) qui semble rejoindre nos questions très actuelles sur l’urgence écologique. Jésus parle de l’accumulation des richesses (des récoltes en l’occurrence) dans des greniers toujours plus nombreux et plus vastes, alors que la vie éternelle ne s’achète pas : « Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ? ».

L’opinion publique contemporaine suit les médias et les scientifiques du climat qui nous alertent : attention, à quoi sert d’accumuler des richesses, de faire croître sans cesse le PIB [1], si c’est en pillant les ressources (limitées) de la Terre et en la rendant irrespirable ? La version sécularisée de l’histoire des greniers de Jésus en quelque sorte…

C’est d’autant plus troublant que dans les évangiles, Jésus semble à d’autres moments tout à fait partisan de la multiplication des richesses grâce au travail humain. La parabole des talents par exemple, avant d’évoquer les talents spirituels, reconnaît bel et bien la logique de l’investissement et du rendement croissant au cœur de notre économie, « jusqu’à cent pour un » comme il le dit dans l’autre parabole du semeur ! D’ailleurs, dès le premier chapitre de la Bible, l’impératif divin de la Genèse ne laisse planer aucun doute : « croissez et multipliez-vous » (Gn 1,28).

De manière étonnante, ces deux courants de pensée vis-à-vis de la création de richesses ont engendré toute une gamme de positions en débat aujourd’hui.

Il y a ceux qui pensent que la croissance peut être quasi-illimitée, grâce à la science et le progrès technique. La majorité des économistes classiques et néoclassiques misent tout sur cette croissance, seule capable de créer des emplois, de nourrir bientôt 12 milliards d’habitants, de continuer la courbe de progrès et l’amélioration du niveau de vie, de l’espérance de vie pour tous. Bien sûr les ressources naturelles sont limitées, mais l’intelligence humaine a inventé le charbon après le bois, puis la vapeur, l’électricité, l’énergie nucléaire, et chaque rareté des biens disponibles entraîne un nouveau cycle basé sur d’autres progrès techniques. Devant les critiques écologistes, les politiques tempèrent cet enthousiasme tout droit issu du mythe du progrès en parlant de développement certes mais soutenable, durable. De plus, la croissance continue à accroître le fossé des inégalités de façon dangereuse, préparant la voie à toutes les révoltes [2].

Il s’agit de garder une pente ascendante : ni trop pour ne pas épuiser la terre, ni trop peu pour ne pas compromettre notre niveau de vie et l’emploi.

croissance economique

Inoxydable oxymore le developpement durable ?Face à eux, la contestation des décroissants est radicale : l’humanité court au suicide si elle continue à vouloir remplir toujours plus de greniers en pillant la terre et en épuisant ses ressources. Alors que pendant des millénaires, la croissance n’existait quasiment pas [3]. Il faut donc donner un coup d’arrêt – et pas seulement un coup de frein – à cet appétit destructeur. Apprendre à vivre avec moins de biens matériels, apprendre à ne pas chercher à posséder toujours plus, à se contenter de ce qu’on a : voilà quelques pistes de la sobriété heureuse et de ces courants promouvant la décroissance. Ce qui n’est pas sans rappeler l’invitation à la pauvreté volontaire de Jésus (lui-même n’a pas de pierre où reposer la tête), qui a révolutionné l’Europe avec François d’Assise et sa fraternité basée sur la non-possession, avec les monastères bénédictins menant une vie simple sans chercher d’autres richesses que celles permettant à la communauté de continuer à prier et travailler (du moins au début, car la tentation de l’avoir corrompra même les meilleurs hélas !). D’ailleurs, beaucoup d’abbayes sont aujourd’hui encore dotées d’un versant de production industrielle (bière, fromage, informatique, voire même conseil en management !) qui a les traits d’un véritable business, mais dont l’objectif n’est pas de croître et de s’étendre sans cesse. Regroupés sous le label ‘Monastik’, ces activités brassent de l’argent, dégagent des bénéfices, mais seulement à raison des besoins – simples – des communautés, pour qu’elles soient libres de poursuivre leur but ultime : la louange et l’accueil, non le profit. Le profit retrouve ainsi sa place : bon serviteur, mauvais maître.

DecroiLune croissance dans Communauté spirituelle

Voilà de quoi mettre les deux courants de pensée précités en dialogue : tout dépend de l’attitude spirituelle qui est la vôtre. Si la convoitise et l’appétit de jouissance président à votre travail, vous deviendrez vos propres fossoyeurs. Si à l’inverse vous refusez la vocation humaine à régner sur le monde, vous risquez de nous faire régresser à des niveaux de vie misérables et insupportables.

Le Christ appelle à la fois la multiplication des richesses pour tous et à l’esprit de pauvreté qui rend libre de toute attache, de possession ou de convoitise. Il manie l’image de la moisson abondante, mais lui ne possède rien ni personne. Il sait bien que l’envie d’accumuler sans cesse est un piège mortel, et il appelle à ce que chacun ait de quoi vivre dignement de son travail.

le chat et l'humilitéLe sage Qohélet de notre première lecture appelait déjà il y a 3000 ans à se débarrasser de l’illusion de la réussite matérielle :

« Un homme s’est donné de la peine ; il est avisé, il s’y connaissait, il a réussi. Et voilà qu’il doit laisser son bien à quelqu’un qui ne s’est donné aucune peine. Cela aussi n’est que vanité, c’est un grand mal ! En effet, que reste-t-il à l’homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil ? Tous ses jours sont autant de souffrances, ses occupations sont autant de tourments : même la nuit, son cœur n’a pas de repos. Cela aussi n’est que vanité » (Qo 2, 21-23).

Après Pâques, les Églises locales seront partagées entre ces deux grands courants. L’Église de Jérusalem misera plutôt sur ce qu’on pourrait appeler avec anachronisme un ‘communisme intégral’ : « La multitude de ceux qui avaient adhéré à la foi avait un seul coeur et une seule âme ; et personne ne se disait propriétaire de ce qu’il possédait, mais on mettait tout en commun » (Ac 4,32). L’Église d’Antioche invitera plutôt chacun à partager son surplus de richesses qu’à abandonner ses biens. Paul sera fier de travailler de ses mains pour n’être à la charge de personne (le premier prêtre ouvrier dirait certains !). Et il encourage clairement à faire de même : « celui qui ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » (2Th 3, 6-13). Constatant que l’Église de Jérusalem s’est mise dans une situation catastrophique en vendant les biens de chacun, Paul va organiser une grande collecte tout autour du bassin méditerranéen (cf. 2Co 8-9) pour venir en aide à ces utopistes de la première heure qui avait renoncé à produire des richesses à cause du supposé retour imminent du Christ en gloire.

 écologiePar la suite, l’Église catholique à continuer à prôner l’esprit de pauvreté (franciscains, dominicains, ordres mendiants) et à critiquer les riches dans la lignée de saint Jacques (premier ‘évêque’ de Jérusalem) : « Vous les riches, pleurez à grand bruit sur les malheurs qui vous attendent ! Votre richesse est pourrie, vos vêtements rongés des vers ; votre or et votre argent rouillent et leur rouille servira contre vous de témoignage, elle dévorera vos chairs comme un feu. Vous vous êtes constitué des réserves à la fin des temps ! Voyez le salaire des ouvriers qui ont fait la récolte dans vos champs : retenu par vous, il crie et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur Sabaoth. Vous avez eu sur terre une vie de confort et de luxe, vous vous êtes repus au jour du carnage. Vous avez condamné, vous avez assassiné le juste : il ne vous résiste pas » (Jc 5, 1-6). L’aversion des pays du sud de l’Europe pour l’argent sale, la corruption, les milliardaires etc. vient de leurs racines catholiques. Dans les années 60-80, Frère Roger de Taizé prolongeait cette ligne en appelant à une « dynamique du provisoire » inversant la logique de l’accumulation : « une des pures joies d’Évangile est d’avancer encore et toujours vers une simplicité du cœur qui entraîne à une simplicité de vie ».

L'éthique protestante et l'esprit du capitalismeLes Églises protestantes du nord ont plutôt suivi l’autre courant biblique, reconnaissant dans la croissance des richesses un signe de la bénédiction divine. C’est la fameuse thèse de Max Weber sur « l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » (1904-1905) : les héritiers de Calvin considèrent comme un devoir et une bénédiction de faire fructifier la terre grâce à l’activité humaine, de s’enrichir et d’augmenter le volume des affaires, sous condition de frugalité du mode de vie et de partage avec les pauvres. La philanthropie légendaire des milliardaires américains vient de là, ainsi que le rapport décomplexé à l’argent aux USA et ailleurs. On a vu ainsi récemment 18 milliardaires américains demander à être taxés sur leur fortune ! « Nous écrivons à tous les candidats à la présidence, qu’ils soient républicains ou démocrates, pour apporter notre appui à une taxe modérée sur les fortunes de un dixième des 1% des Américains les plus riches, sur nous » [4]. Ils sentent bien que l’accroissement des inégalités de patrimoine peut engendrer une situation socialement explosive et révolutionnaire. Warren Buffet vient par exemple de donner 3,6 milliards à des œuvres, amenant ainsi le montant total de ses dons à 34,5  milliards [5] !

À l’extrémité de l’arc-en-ciel des positions sur la croissance, les survivalistes prédisent le proche effondrement (collapse en anglais) final de la civilisation occidentale, victime de ces contradictions énergétiques, sociales, écologiques. Ces collapsologues construisent des abris « pour l’après », apprenant à cultiver pour vivre en autosuffisance, se regroupant en cercles de convaincus pour s’encourager à préparer la survie de leur famille après le cataclysme imminent. Cela fait irrésistiblement penser à l’annonce de la fin du monde (Armageddon) par les Témoins de Jéhovah, d’abord prédite pour 1918, puis 1942, 1975, puis prudemment « avant 1994 »… La sécularisation des grands thèmes religieux n’en finit pas de produire des résurgences sociales étonnantes !

Croissance illimitée, développement durable, développement soutenable, décroissance douce ou radicale, survivalistes : la bataille idéologique s’est déplacée de la lutte des classes au conflit des croissances. Et tout dépendra de ce que chacun veut finalement choisir pour son mode de vie. L’Évangile de ce dimanche va clairement dans le sens du deuxième courant : à quoi sert à l’homme de posséder tant de richesses si c’est pour le payer de sa vie ? « Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu ». Jésus dit ailleurs : « là où est en trésor, là aussi est ton cœur » (Mt 6,21). Et les psaumes le répétaient : « si tu amasses des richesses, n’y met pas ton cœur » (Ps 61,11). Si le plus important pour toi est de gravir les échelons professionnels, d’acheter une résidence secondaire après la maison principale, de multiplier les placements pour être à l’abri de tout, alors tu seras absorbé par cette obsession d’avoir plus, toujours plus, et tu oublieras d’être avec.

Reste libre vis-à-vis de ce que tu possèdes, sinon ce sont tes biens qui te posséderont.

Qu'est-ce qu'un chef ?Le général Pierre de Villiers raconte que, quand il était chef d’état-major des armées, il se gardait toujours son mardi matin libre de toute réunions afin de préparer le Conseil de défense avec le président de la République le mercredi matin. Et quand on lui objectait : ‘comment pouvez-vous libérer une demi-journée par semaine sur l’agenda d’un responsable de votre niveau ? C’est impossible’. Il répondait : ‘c’est moi qui suis maître de mon agenda et non l’inverse. Il est là pour me servir, pas pour me commander’. Comme quoi la non-possession par les biens s’étend aux biens immatériels comme le temps. Mitterrand confiait d’ailleurs ne pas prendre de réunions le soir pendant son deuxième mandat de président. Il avait besoin de cette plage disait-il pour lire, se ressourcer, relire la journée écoulée, prendre de la hauteur, ne pas subir…

Alors, quels sont les greniers où nous entassons un tas de richesses inutiles ? Sur quoi se fixe notre obsession d’accumuler sans raison ? Pourquoi refuser de méditer sur la vanité de cette course à la possession : « Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ? ».

Frugalité, sobriété heureuse, esprit de pauvreté, simplicité volontaire : à quelle conversion cela nous appellerait-il concrètement ?

 

 


[1]. L’indicateur du PIB pourrait être abandonné pour laisser place à de nouveaux outils de mesure du progrès réel de l’humanité, qui tiendraient compte de l’adéquation du développement économique et matériel avec la capacité biologique de la terre et du bien-être social. De nouvelles approches voient le jour : PID (Produit Intérieur Doux), IBH (Indice de Bonheur Humain), IDH (Indice de Développement Humain).

[2]. La croissance économique se calcule de manière globale sans prendre en compte le niveau d’équité de répartition des richesses entre individus. L’idée qu’elle serait un vecteur de réduction des inégalités n’est désormais plus recevable. Bien au contraire, 20% des habitants de la planète s’accaparent 80% des ressources ; les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus nombreux. Selon les Nations Unies, les 225 personnes les plus riches ont une fortune supérieure à ce que gagnent chaque année les trois milliards d’individus les plus pauvres (soit près de la moitié de l’humanité !). Les inégalités au sein d’un même pays ne cessent de croître également. En Europe centrale et de l’Est, malgré un fort taux de croissance ces dernières années, la proportion d’habitants vivant avec moins de un dollar par jour est passée de 0,5% en 1990 à 3,5% en 2005.

[3]. Est-ce qu’on a toujours connu la croissance ?
Anne-Laure Delatte : « Il y a des historiens de l’économie qui nous montrent que depuis la nuit des temps jusqu’à la révolution industrielle on a une croissance quasiment nulle. C’est-à-dire que la population augmentait mais le gâteau n’augmentait pas, voire augmentait un peu moins que la population ou à peu près au même niveau. Par exemple en France, on a les chiffres entre 1200 et 1800, la croissance du PIB par tête est de 30% en 600 ans, ce qu’on est capable de faire aujourd’hui en 15 ans environ. » Source : https://www.franceculture.fr/economie/la-croissance-est-elle-necessaire

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Que reste-t-il à l’homme de toute sa peine ? » (Qo 1, 2 ; 2, 21-23)

Lecture du livre de Qohèleth

Vanité des vanités, disait Qohèleth. Vanité des vanités, tout est vanité !
Un homme s’est donné de la peine ; il est avisé, il s’y connaissait, il a réussi. Et voilà qu’il doit laisser son bien à quelqu’un qui ne s’est donné aucune peine. Cela aussi n’est que vanité, c’est un grand mal !
En effet, que reste-t-il à l’homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil ? Tous ses jours sont autant de souffrances, ses occupations sont autant de tourments : même la nuit, son cœur n’a pas de repos. Cela aussi n’est que vanité.

Psaume
(Ps 89 (90), 3-4, 5-6, 12-13, 14.17abc)

R/ D’âge en âge, Seigneur, tu as été notre refuge. (Ps 89, 1)

Tu fais retourner l’homme à la poussière ; tu as dit : « Retournez, fils d’Adam ! »
À tes yeux, mille ans sont comme hier, c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit.

Tu les as balayés : ce n’est qu’un songe ; dès le matin, c’est une herbe changeante :
elle fleurit le matin, elle change ; le soir, elle est fanée, desséchée.

Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : que nos cœurs pénètrent la sagesse.
Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ? Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

Rassasie-nous de ton amour au matin, que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu ! Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains.

Deuxième lecture
« Recherchez les réalités d’en haut ; c’est là qu’est le Christ » (Col 3, 1-5.9-11)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens

Frères, si donc vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu. Pensez aux réalités d’en haut, non à celles de la terre.
En effet, vous êtes passés par la mort, et votre vie reste cachée avec le Christ en Dieu. Quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire. Faites donc mourir en vous ce qui n’appartient qu’à la terre : débauche, impureté, passion, désir mauvais, et cette soif de posséder, qui est une idolâtrie. Plus de mensonge entre vous : vous vous êtes débarrassés de l’homme ancien qui était en vous et de ses façons d’agir, et vous vous êtes revêtus de l’homme nouveau qui, pour se conformer à l’image de son Créateur, se renouvelle sans cesse en vue de la pleine connaissance. Ainsi, il n’y a plus le païen et le Juif, le circoncis et l’incirconcis, il n’y a plus le barbare ou le primitif, l’esclave et l’homme libre ; mais il y a le Christ : il est tout, et en tous.

Évangile
« Ce que tu auras accumulé, qui l’aura ? » (Lc 12, 13-21)
Alléluia. Alléluia.
Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux ! Alléluia. (Mt 5, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, du milieu de la foule, quelqu’un demanda à Jésus : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. » Jésus lui répondit : « Homme, qui donc m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? » Puis, s’adressant à tous : « Gardez-vous bien de toute avidité, car la vie de quelqu’un, même dans l’abondance, ne dépend pas de ce qu’il possède. » Et il leur dit cette parabole : « Il y avait un homme riche, dont le domaine avait bien rapporté. Il se demandait : ‘Que vais-je faire ? Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.’ Puis il se dit : ‘Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens. Alors je me dirai à moi-même : Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.’ Mais Dieu lui dit : ‘Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ?’ Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , ,
12