L'homelie du dimanche

24 novembre 2019

L’Apocalypse, version écolo, façon Greta

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

L’Apocalypse, version écolo, façon Greta

Homélie du 1° dimanche de l’Avent / Année A
01/12/2019

Cf. également :

Encore un Avent…
Bonne année !
Gravity, la nouvelle arche de Noé ?
La limaille et l’aimant
Le syndrome du hamster

Greta, ou la fin du monde en couettes

Greta Thunberg au parlement européen (33744056508), recadré.pngLe visage de Greta Thunberg est fascinant. Elle a les traits ronds et purs de Tintin, et ce n’est peut-être pas pour rien que notre héroïne porte le nom du personnage de Hergé dans son état civil complet : Greta Tintin Eleonora Ernman Thunberg. Comme Tintin, elle incarne la jeunesse et le courage, elle n’a pas peur de s’adresser d’égal à égal aux puissants et elle prétend sauver le monde. Une sainte laïque ? Dans La Révolution des Saints (1965 ; trad. fr. Belin, 1987), le philosophe Michael Walzer a montré comment le radicalisme politique moderne, celui des mouvements et des partis révolutionnaires, était né au moment de la Révolution anglaise du XVIIe siècle avec l’apparition d’un nouvel acteur politique, celui du « saint puritain ». Se con­sidérant comme un élu, détaché des anciennes solidarités, il développe un zèle activiste inédit : il a le sentiment d’agir pour répondre à un appel, il veut échapper à l’angoisse de la damnation grâce à l’action disciplinée dans le monde.                                                                                                         Philo Magazine, article « La croisade de Greta Thunberg », Novembre 2019.

Cet article de la revue « Philosophie Magazine » pointe de manière fort intelligente la sécularisation des thèmes apocalyptiques traversant l’écologie contemporaine. Les textes de ce dimanche parlent bien de la fin des temps : « il arrivera dans les derniers jours… » (Isaïe 12,1–5). « C’est le moment, l’heure est venue… » (Rm 12,11–14). « Ainsi en sera-t-il lors de la venue du fils de l’homme… » (Mt 24,37–44). Mais les différences avec les prophéties de Greta Thunberg sautent aux yeux : Jésus parle de sa venue et non d’événements naturels ; il annonce un monde nouveau et non l’effondrement de l’humanité ; il prêche l’espérance et non la peur.

 

La sécularisation de l’Apocalypse

Déjà au XIX° siècle, les grandes idéologies socialistes avaient repris les thèmes bibliques apocalyptiques pour les transposer à l’évolution de la classe ouvrière. Le capitalisme allait bientôt s’écrouler sous le poids de ses contradictions, crise économique après crise économique, prophétisait le jeune Karl Marx, nourri de sa culture biblique. D’ailleurs, les communistes ont fait de lui un prophète, et la nouvelle religion avait ses saints et ses saintes, comme Louise Michel surnommée la « vierge rouge » de la commune de Paris (1870) et tant d’autres figures révolutionnaires [1]. Le messianisme politique marxiste prenait ainsi le relais du messianisme chrétien, en voulant réaliser ici-bas le royaume de justice et de paix que le Christ annonçait.

L’Apocalypse, version écolo, façon Greta dans Communauté spirituelle 519J2ztgilL._SX300_BO1,204,203,200_Ces idéologies ont implosé avec la chute du mur de Berlin en 1989, commémorée récemment, et la dislocation de l’empire soviétique qui s’en est suivi. On oublie d’ailleurs trop souvent le rôle joué par Jean-Paul II dans la dénonciation du mensonge soviétique et de sa violence meurtrière. Revanche de l’Évangile sur « Le Capital » en quelque sorte…

Aujourd’hui, il n’y a plus guère que deux grandes idéologies pour prendre le relais de la contestation anticapitaliste qu’incarnait le socialisme autrefois : l’islam et l’écologie. L’islam propose une vision politique, une société alternative aux démocraties occidentales, fondée sur la charia et non sur la liberté individuelle, sur le Coran et non les Droits de l’homme, la soumission structurant toute la vie sociale. Les jeunes occidentaux ne semblent pas prêts d’épouser facilement cette idéologie politico-religieuse. Alors ils se tournent massivement vers le seul courant de pensée qui leur paraît crédible : l’écologie. Ou plutôt les écologies, tant les courants et conceptions d’un juste équilibre entre humanité et planète sont nombreux !

Luc Ferry en son temps en avait distingué trois :

•   le mouvement environnementaliste, de nature démocratique, vise la protection des intérêts bien compris de l’homme à travers la protection de la nature, qui n’a pas de valeur intrinsèque mais dont la destruction fait courir un danger à l’homme ;
•   la seconde tendance, utilitariste, considère que la souffrance animale doit être prise en compte moralement, comme l’est la souffrance humaine. Dès lors les animaux deviennent des sujets de droit, ce qui est la justification utilisée par certains des mouvements de « libération animale » ;
•   la troisième attribue des droits à la nature elle-même, y compris sous ses formes non animales. Ferry rattache à cette tendance le courant de l’écologie profonde ainsi que les idées des philosophes Hans Jonas et Michel Serres.
                                                                                               Le Nouvel Ordre écologique, L’arbre, l’animal et l’homme, Luc Ferry, Grasset, 1992.

Nul doute que Greta Thunberg se rattache plutôt au troisième courant, parfois appelé la deep ecology par les Américains. Cette écologie prophétise l’écroulement (collapse) de notre civilisation sur elle-même, comme autrefois Marx pour le capitalisme. Elle en vient à considérer l’homme comme le problème et non la solution, et pense survie de la planète avant développement humain. Les collapsologues utilisent les mêmes images terrifiantes que l’Apocalypse pour prédire le déferlement de catastrophes naturelles qui vont s’abattre sur notre monde à cause de l’activité humaine.

 

L’absence d’altérité

limits_2bto_2bgrowth-640 Apocalypse dans Communauté spirituelleÀ force de souligner la continuité entre toutes les formes du vivant, de l’arbre à l’homme, la collapsologie s’enferme dans un principe d’immanence, où tout est déjà contenu dans tout : il ne peut rien arriver de neuf sinon l’aboutissement final de la logique économique et industrielle actuelle en effondrement quasi-total. Antihumanistes, ces courants annoncent la fin du monde sans s’attarder à la fin du mois (selon l’expression qui a fleuri sur les manifestations des gilets jaunes). Il n’y a pas de salut à attendre d’un autre ; il n’y a pas d’autres logiques à respecter que celle (supposée) de la Nature quasi déifiée. C’est le même monde qui doit rester identique à lui-même sous peine d’engloutir l’homme comme un détail insignifiant et éphémère. C’est un raisonnement finalement très conservateur, qui ne veut pas penser d’autres évolutions possibles, notamment grâce à l’intelligence humaine, sa capacité d’adaptation, ou même celle de la nature, qui en a connu d’autres !

Or Jésus parle d’un monde autre – celui de la Résurrection – et non de la fin de ce monde. Il évoque sa venue, promesse de renouvellement et non de destruction. Il rappelle que l’engloutissement du déluge du temps de Noé a marqué l’émergence d’une Alliance nouvelle (cf. l’arc-en-ciel) avec une humanité renouvelée.

 

Prêcher la peur ou l’espérance ?

Pas de salut venant de l’homme ou de Dieu dans la contestation écologique radicale donc.

La deuxième différence – majeure – avec l’apocalyptique biblique réside dans le levier choisi pour transformer le monde.

Greta Thunberg à l'ONU, le 23 septembre 2019.Comme les « saints puritains », Greta Thunberg admet voir le monde « principalement en noir ou blanc » et est venue à la politique par vocation personnelle. À 15 ans, sous le coup de la découverte de la menace climatique, elle a traversé une dépression, arrêtant de s’alimenter, d’aller à l’école et même de parler. Sa rhétorique retrouve les intonations de cette tradition. S’adressant au Parlement européen à Strasbourg, elle entend saisir ses interlocuteurs d’effroi : « Je veux vous faire paniquer. » À l’ONU, c’est la culpabilité qu’elle mobilise : « Je ne devrais pas être là, je devrais être à l’école, de l’autre côté de l’océan. […] Comment osez-vous ? Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos paroles creuses. » Parfois, ses discours prennent la forme de sermons : « Si vous comprenez vraiment la situation, tout en continuant d’échouer, c’est que vous êtes mauvais, et ça, je refuse de le penser. » Tandis qu’elle n’hésite pas à se faire menaçante si une réforme radicale n’était pas engagée : « Si vous décidez de nous laisser tomber, je vous le dis : nous ne vous pardonnerons jamais ! Nous ne vous laisserons pas vous en sortir. » Quant à l’enjeu, il engage « notre survie » et il a l’urgence d’une guerre. Si nous étions vraiment conscients de notre responsabilité, affirme Greta Thunberg, « nous ne parlerions jamais de rien d’autre, comme si c’était une guerre mondiale qui était en cours ». Face à ce retour de la figure de la sainteté en politique, on ne sait pas trop si l’on doit se réjouir que les jeunes renouent avec le radicalisme ou si l’on doit s’inquiéter de la forme puritaine que prend ce retour.
                                                                                          Philo Magazine, article « La croisade de Greta Thunberg », Novembre 2019.

Bureau des affaires de désarmement de l’ONU © research.un.orgLa tonalité des avertissements bibliques est de nature totalement opposée. Les textes de ce dimanche en donnent quelques exemples : « de leurs épées ils forgeront des socs, et de leurs lances des faucilles. Jamais plus nation contre nation ne lèvera l’épée ; on ne se fera plus la guerre » (1° lecture). On ne peut pas dire qu’Isaïe cherche à terroriser son auditoire ! Il cherche au contraire à réveiller l’espérance du peuple dans un monde autre, pacifique et juste. De même Paul dans la 2° lecture interprète la venue du Christ comme une chance et non une menace : « le salut est plus près de nous qu’à l’époque où nous devenions croyants. Le jour est tout proche ». Quant à Jésus il ne cherche pas à faire peur, mais à réveiller la conscience de l’homme : « veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient ».

L’espérance est un levier plus puissant que la peur, et plus intelligent. L’écologie dite punitive se fourvoie lorsqu’elle met la sanction au-dessus de l’éducation. L’écologie « terrifiante » se trompe également parce qu’elle noircit les scénarios à venir décrivant les conséquences de l’économie contemporaine. Toute tempête devient un signe annonciateur de la fin des temps ; la fonte des glaciers engendre des submersions marines catastrophiques ; les tsunamis ou autres éruptions volcaniques se multiplient, les évolutions climatiques également, multipliant les exodes, les sécheresses, les famines, et les guerres qui vont avec. Telle une pensée magique (que Karl Popper aurait qualifiée d’infalsifiable, car voulant échapper à la contradiction), la collapsologie interprète tout phénomène naturel anormal comme une confirmation de sa thèse…

 

D’autres écologies sont possibles

Pourtant, tous les écologistes ne raisonnent pas ainsi, heureusement ! Citons comme seul exemple Aurélien Brulé, qui au lieu de vouloir faire peur à tous entreprend de protéger les forêts… en les rachetant !

klassi ChaneeBasé depuis plus de vingt ans à Bornéo en Indonésie, Aurélien Brulé, alias Chanee, un Franco-Indonésien de 40 ans, est un écologiste de terrain. Son quotidien se partage entre le centre de préservation des gibbons – le plus petit des grands singes – qu’il a créé au beau milieu de la forêt de Bornéo, le sauvetage d’animaux aussi divers que des singes, des panthères, des cobras ou des crocodiles, et Kalaweit, l’association qu’il a fondée (www.kalaweit.org). C’est avec Kalaweit que Chanee a décidé de combattre les compagnies d’huile de palme en achetant des hectares de forêt pour protéger les animaux et les mettre à l’abri de la déforestation et du braconnage. Une méthode très peu utilisée par les ONG écologistes, qui peut surprendre, mais qui est en train de prouver son efficacité. Chanee tient chaque semaine une chronique dans l’émission « Vivement dimanche » présentée par Michel Drucker, sur France 2. Il poste également de nombreuses vidéos de ses actions sur sa chaîne YouTube : Chanee Kalaweit.

Utiliser la logique de l’économie de marché pour sauver l’économie de marché n’est sans doute pas impossible. Un peu comme le rachat des esclaves autrefois préparait les mentalités à l’abandon de l’esclavage, cette protection immédiate et surprenante des forêts primaires menacées peut préparer les consciences à d’autres investissements, d’autres rentabilités, d’autres énergies.

La majorité des catholiques n’attend plus guère le retour du Christ en gloire au jour du Jugement dernier ! Malgré la récitation du Credo le dimanche, rares sont les pratiquants qui intègrent cette venue comme un principe structurant de leur foi. La plupart confondent la venue du Christ avec leur mort individuelle ! Or l’espérance chrétienne est bien plus grande que la seule attente d’une survie individuelle : c’est un monde entièrement renouvelé que nous attendons, « des cieux nouveaux et une terre nouvelle », où la résurrection de tous en Christ instaurera des modes de relation inédits et indescriptibles, au-delà de toutes nos représentations humaines. C’est la grandeur de cette espérance qui nous permettra d’écouter le meilleur des aspirations écologiques d’aujourd’hui sans jamais aplatir cette espérance aux prédictions culpabilisantes ou terrifiantes qui prolifèrent.

Soyons témoins de cette espérance, qui nourrit notre amour de la planète comme compagne de route de l’humanité, alliée et amie de son développement intégral.

 



[1]. Une autre femme est également connue sous le terme de « vierge rouge du socialisme » : Marta Desrumeaux (1897-1982), communiste du Nord, syndicaliste CGT et résistante (déportée 3 ans à Ravensbrück), l’une des seize premières femmes représentantes parlementaires en France en 1945.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

Le Seigneur rassemble toutes les nations dans la paix éternelle du royaume de Dieu (Is 2, 1-5)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Parole d’Isaïe, – ce qu’il a vu au sujet de Juda et de Jérusalem.
Il arrivera dans les derniers jours que la montagne de la maison du Seigneur se tiendra plus haut que les monts, s’élèvera au-dessus des collines. Vers elle afflueront toutes les nations et viendront des peuples nombreux. Ils diront : « Venez ! montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob ! Qu’il nous enseigne ses chemins, et nous irons par ses sentiers. » Oui, la loi sortira de Sion, et de Jérusalem, la parole du Seigneur.
 Il sera juge entre les nations et l’arbitre de peuples nombreux. De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances, des faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre.
 Venez, maison de Jacob ! Marchons à la lumière du Seigneur.

PSAUME

(Ps 121 (122), 1-2, 3-4ab, 4cd-5, 6-7, 8-9)
R/ Dans la joie, nous irons à la maison du Seigneur. (cf. Ps 121, 1)

Quelle joie quand on m’a dit :
« Nous irons à la maison du Seigneur ! »
Maintenant notre marche prend fin
devant tes portes, Jérusalem !

Jérusalem, te voici dans tes murs :
ville où tout ensemble ne fait qu’un !
C’est là que montent les tribus,
les tribus du Seigneur.

C’est là qu’Israël doit rendre grâce
au nom du Seigneur.
C’est là le siège du droit,
le siège de la maison de David.

Appelez le bonheur sur Jérusalem :
« Paix à ceux qui t’aiment !
Que la paix règne dans tes murs,
le bonheur dans tes palais ! »

À cause de mes frères et de mes proches,
je dirai : « Paix sur toi ! »
À cause de la maison du Seigneur notre Dieu,
je désire ton bien.

DEUXIÈME LECTURE
« Le salut est plus près de nous » (Rm 13, 11-14a)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, vous le savez : c’est le moment, l’heure est déjà venue de sortir de votre sommeil. Car le salut est plus près de nous maintenant qu’à l’époque où nous sommes devenus croyants. La nuit est bientôt finie, le jour est tout proche. Rejetons les œuvres des ténèbres, revêtons-nous des armes de la lumière. Conduisons-nous honnêtement, comme on le fait en plein jour, sans orgies ni beuveries, sans luxure ni débauches, sans rivalité ni jalousie, mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ.

ÉVANGILE

Veillez pour être prêts (Mt 24, 37-44)
Alléluia. Alléluia.Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. Alléluia. (Ps 84, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Comme il en fut aux jours de Noé, ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme. En ces jours-là, avant le déluge, on mangeait et on buvait, on prenait femme et on prenait mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis : telle sera aussi la venue du Fils de l’homme. Alors deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée. Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient. Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »
Patrick BRAUD

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28 juillet 2019

Êtes-vous croissant ou décroissant ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Êtes-vous croissant ou décroissant ?

Homélie pour le 18° Dimanche du temps ordinaire / Année C
04/08/2019

Cf. également :

Vanité des vanités…
La double appartenance
Gardez-vous bien de toute âpreté au gain !
La sobriété heureuse en mode Jésus

Êtes-vous croissant ou décroissant ? dans Communauté spirituelleRien à voir avec le petit déjeuner ! C’est l’Évangile du jour (Lc 12, 13-21) qui semble rejoindre nos questions très actuelles sur l’urgence écologique. Jésus parle de l’accumulation des richesses (des récoltes en l’occurrence) dans des greniers toujours plus nombreux et plus vastes, alors que la vie éternelle ne s’achète pas : « Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ? ».

L’opinion publique contemporaine suit les médias et les scientifiques du climat qui nous alertent : attention, à quoi sert d’accumuler des richesses, de faire croître sans cesse le PIB [1], si c’est en pillant les ressources (limitées) de la Terre et en la rendant irrespirable ? La version sécularisée de l’histoire des greniers de Jésus en quelque sorte…

C’est d’autant plus troublant que dans les évangiles, Jésus semble à d’autres moments tout à fait partisan de la multiplication des richesses grâce au travail humain. La parabole des talents par exemple, avant d’évoquer les talents spirituels, reconnaît bel et bien la logique de l’investissement et du rendement croissant au cœur de notre économie, « jusqu’à cent pour un » comme il le dit dans l’autre parabole du semeur ! D’ailleurs, dès le premier chapitre de la Bible, l’impératif divin de la Genèse ne laisse planer aucun doute : « croissez et multipliez-vous » (Gn 1,28).

De manière étonnante, ces deux courants de pensée vis-à-vis de la création de richesses ont engendré toute une gamme de positions en débat aujourd’hui.

Il y a ceux qui pensent que la croissance peut être quasi-illimitée, grâce à la science et le progrès technique. La majorité des économistes classiques et néoclassiques misent tout sur cette croissance, seule capable de créer des emplois, de nourrir bientôt 12 milliards d’habitants, de continuer la courbe de progrès et l’amélioration du niveau de vie, de l’espérance de vie pour tous. Bien sûr les ressources naturelles sont limitées, mais l’intelligence humaine a inventé le charbon après le bois, puis la vapeur, l’électricité, l’énergie nucléaire, et chaque rareté des biens disponibles entraîne un nouveau cycle basé sur d’autres progrès techniques. Devant les critiques écologistes, les politiques tempèrent cet enthousiasme tout droit issu du mythe du progrès en parlant de développement certes mais soutenable, durable. De plus, la croissance continue à accroître le fossé des inégalités de façon dangereuse, préparant la voie à toutes les révoltes [2].

Il s’agit de garder une pente ascendante : ni trop pour ne pas épuiser la terre, ni trop peu pour ne pas compromettre notre niveau de vie et l’emploi.

croissance economique

Inoxydable oxymore le developpement durable ?Face à eux, la contestation des décroissants est radicale : l’humanité court au suicide si elle continue à vouloir remplir toujours plus de greniers en pillant la terre et en épuisant ses ressources. Alors que pendant des millénaires, la croissance n’existait quasiment pas [3]. Il faut donc donner un coup d’arrêt – et pas seulement un coup de frein – à cet appétit destructeur. Apprendre à vivre avec moins de biens matériels, apprendre à ne pas chercher à posséder toujours plus, à se contenter de ce qu’on a : voilà quelques pistes de la sobriété heureuse et de ces courants promouvant la décroissance. Ce qui n’est pas sans rappeler l’invitation à la pauvreté volontaire de Jésus (lui-même n’a pas de pierre où reposer la tête), qui a révolutionné l’Europe avec François d’Assise et sa fraternité basée sur la non-possession, avec les monastères bénédictins menant une vie simple sans chercher d’autres richesses que celles permettant à la communauté de continuer à prier et travailler (du moins au début, car la tentation de l’avoir corrompra même les meilleurs hélas !). D’ailleurs, beaucoup d’abbayes sont aujourd’hui encore dotées d’un versant de production industrielle (bière, fromage, informatique, voire même conseil en management !) qui a les traits d’un véritable business, mais dont l’objectif n’est pas de croître et de s’étendre sans cesse. Regroupés sous le label ‘Monastik’, ces activités brassent de l’argent, dégagent des bénéfices, mais seulement à raison des besoins – simples – des communautés, pour qu’elles soient libres de poursuivre leur but ultime : la louange et l’accueil, non le profit. Le profit retrouve ainsi sa place : bon serviteur, mauvais maître.

DecroiLune croissance dans Communauté spirituelle

Voilà de quoi mettre les deux courants de pensée précités en dialogue : tout dépend de l’attitude spirituelle qui est la vôtre. Si la convoitise et l’appétit de jouissance président à votre travail, vous deviendrez vos propres fossoyeurs. Si à l’inverse vous refusez la vocation humaine à régner sur le monde, vous risquez de nous faire régresser à des niveaux de vie misérables et insupportables.

Le Christ appelle à la fois la multiplication des richesses pour tous et à l’esprit de pauvreté qui rend libre de toute attache, de possession ou de convoitise. Il manie l’image de la moisson abondante, mais lui ne possède rien ni personne. Il sait bien que l’envie d’accumuler sans cesse est un piège mortel, et il appelle à ce que chacun ait de quoi vivre dignement de son travail.

le chat et l'humilitéLe sage Qohélet de notre première lecture appelait déjà il y a 3000 ans à se débarrasser de l’illusion de la réussite matérielle :

« Un homme s’est donné de la peine ; il est avisé, il s’y connaissait, il a réussi. Et voilà qu’il doit laisser son bien à quelqu’un qui ne s’est donné aucune peine. Cela aussi n’est que vanité, c’est un grand mal ! En effet, que reste-t-il à l’homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil ? Tous ses jours sont autant de souffrances, ses occupations sont autant de tourments : même la nuit, son cœur n’a pas de repos. Cela aussi n’est que vanité » (Qo 2, 21-23).

Après Pâques, les Églises locales seront partagées entre ces deux grands courants. L’Église de Jérusalem misera plutôt sur ce qu’on pourrait appeler avec anachronisme un ‘communisme intégral’ : « La multitude de ceux qui avaient adhéré à la foi avait un seul coeur et une seule âme ; et personne ne se disait propriétaire de ce qu’il possédait, mais on mettait tout en commun » (Ac 4,32). L’Église d’Antioche invitera plutôt chacun à partager son surplus de richesses qu’à abandonner ses biens. Paul sera fier de travailler de ses mains pour n’être à la charge de personne (le premier prêtre ouvrier dirait certains !). Et il encourage clairement à faire de même : « celui qui ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » (2Th 3, 6-13). Constatant que l’Église de Jérusalem s’est mise dans une situation catastrophique en vendant les biens de chacun, Paul va organiser une grande collecte tout autour du bassin méditerranéen (cf. 2Co 8-9) pour venir en aide à ces utopistes de la première heure qui avait renoncé à produire des richesses à cause du supposé retour imminent du Christ en gloire.

 écologiePar la suite, l’Église catholique à continuer à prôner l’esprit de pauvreté (franciscains, dominicains, ordres mendiants) et à critiquer les riches dans la lignée de saint Jacques (premier ‘évêque’ de Jérusalem) : « Vous les riches, pleurez à grand bruit sur les malheurs qui vous attendent ! Votre richesse est pourrie, vos vêtements rongés des vers ; votre or et votre argent rouillent et leur rouille servira contre vous de témoignage, elle dévorera vos chairs comme un feu. Vous vous êtes constitué des réserves à la fin des temps ! Voyez le salaire des ouvriers qui ont fait la récolte dans vos champs : retenu par vous, il crie et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur Sabaoth. Vous avez eu sur terre une vie de confort et de luxe, vous vous êtes repus au jour du carnage. Vous avez condamné, vous avez assassiné le juste : il ne vous résiste pas » (Jc 5, 1-6). L’aversion des pays du sud de l’Europe pour l’argent sale, la corruption, les milliardaires etc. vient de leurs racines catholiques. Dans les années 60-80, Frère Roger de Taizé prolongeait cette ligne en appelant à une « dynamique du provisoire » inversant la logique de l’accumulation : « une des pures joies d’Évangile est d’avancer encore et toujours vers une simplicité du cœur qui entraîne à une simplicité de vie ».

L'éthique protestante et l'esprit du capitalismeLes Églises protestantes du nord ont plutôt suivi l’autre courant biblique, reconnaissant dans la croissance des richesses un signe de la bénédiction divine. C’est la fameuse thèse de Max Weber sur « l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » (1904-1905) : les héritiers de Calvin considèrent comme un devoir et une bénédiction de faire fructifier la terre grâce à l’activité humaine, de s’enrichir et d’augmenter le volume des affaires, sous condition de frugalité du mode de vie et de partage avec les pauvres. La philanthropie légendaire des milliardaires américains vient de là, ainsi que le rapport décomplexé à l’argent aux USA et ailleurs. On a vu ainsi récemment 18 milliardaires américains demander à être taxés sur leur fortune ! « Nous écrivons à tous les candidats à la présidence, qu’ils soient républicains ou démocrates, pour apporter notre appui à une taxe modérée sur les fortunes de un dixième des 1% des Américains les plus riches, sur nous » [4]. Ils sentent bien que l’accroissement des inégalités de patrimoine peut engendrer une situation socialement explosive et révolutionnaire. Warren Buffet vient par exemple de donner 3,6 milliards à des œuvres, amenant ainsi le montant total de ses dons à 34,5  milliards [5] !

À l’extrémité de l’arc-en-ciel des positions sur la croissance, les survivalistes prédisent le proche effondrement (collapse en anglais) final de la civilisation occidentale, victime de ces contradictions énergétiques, sociales, écologiques. Ces collapsologues construisent des abris « pour l’après », apprenant à cultiver pour vivre en autosuffisance, se regroupant en cercles de convaincus pour s’encourager à préparer la survie de leur famille après le cataclysme imminent. Cela fait irrésistiblement penser à l’annonce de la fin du monde (Armageddon) par les Témoins de Jéhovah, d’abord prédite pour 1918, puis 1942, 1975, puis prudemment « avant 1994 »… La sécularisation des grands thèmes religieux n’en finit pas de produire des résurgences sociales étonnantes !

Croissance illimitée, développement durable, développement soutenable, décroissance douce ou radicale, survivalistes : la bataille idéologique s’est déplacée de la lutte des classes au conflit des croissances. Et tout dépendra de ce que chacun veut finalement choisir pour son mode de vie. L’Évangile de ce dimanche va clairement dans le sens du deuxième courant : à quoi sert à l’homme de posséder tant de richesses si c’est pour le payer de sa vie ? « Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu ». Jésus dit ailleurs : « là où est en trésor, là aussi est ton cœur » (Mt 6,21). Et les psaumes le répétaient : « si tu amasses des richesses, n’y met pas ton cœur » (Ps 61,11). Si le plus important pour toi est de gravir les échelons professionnels, d’acheter une résidence secondaire après la maison principale, de multiplier les placements pour être à l’abri de tout, alors tu seras absorbé par cette obsession d’avoir plus, toujours plus, et tu oublieras d’être avec.

Reste libre vis-à-vis de ce que tu possèdes, sinon ce sont tes biens qui te posséderont.

Qu'est-ce qu'un chef ?Le général Pierre de Villiers raconte que, quand il était chef d’état-major des armées, il se gardait toujours son mardi matin libre de toute réunions afin de préparer le Conseil de défense avec le président de la République le mercredi matin. Et quand on lui objectait : ‘comment pouvez-vous libérer une demi-journée par semaine sur l’agenda d’un responsable de votre niveau ? C’est impossible’. Il répondait : ‘c’est moi qui suis maître de mon agenda et non l’inverse. Il est là pour me servir, pas pour me commander’. Comme quoi la non-possession par les biens s’étend aux biens immatériels comme le temps. Mitterrand confiait d’ailleurs ne pas prendre de réunions le soir pendant son deuxième mandat de président. Il avait besoin de cette plage disait-il pour lire, se ressourcer, relire la journée écoulée, prendre de la hauteur, ne pas subir…

Alors, quels sont les greniers où nous entassons un tas de richesses inutiles ? Sur quoi se fixe notre obsession d’accumuler sans raison ? Pourquoi refuser de méditer sur la vanité de cette course à la possession : « Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ? ».

Frugalité, sobriété heureuse, esprit de pauvreté, simplicité volontaire : à quelle conversion cela nous appellerait-il concrètement ?

 

 


[1]. L’indicateur du PIB pourrait être abandonné pour laisser place à de nouveaux outils de mesure du progrès réel de l’humanité, qui tiendraient compte de l’adéquation du développement économique et matériel avec la capacité biologique de la terre et du bien-être social. De nouvelles approches voient le jour : PID (Produit Intérieur Doux), IBH (Indice de Bonheur Humain), IDH (Indice de Développement Humain).

[2]. La croissance économique se calcule de manière globale sans prendre en compte le niveau d’équité de répartition des richesses entre individus. L’idée qu’elle serait un vecteur de réduction des inégalités n’est désormais plus recevable. Bien au contraire, 20% des habitants de la planète s’accaparent 80% des ressources ; les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus nombreux. Selon les Nations Unies, les 225 personnes les plus riches ont une fortune supérieure à ce que gagnent chaque année les trois milliards d’individus les plus pauvres (soit près de la moitié de l’humanité !). Les inégalités au sein d’un même pays ne cessent de croître également. En Europe centrale et de l’Est, malgré un fort taux de croissance ces dernières années, la proportion d’habitants vivant avec moins de un dollar par jour est passée de 0,5% en 1990 à 3,5% en 2005.

[3]. Est-ce qu’on a toujours connu la croissance ?
Anne-Laure Delatte : « Il y a des historiens de l’économie qui nous montrent que depuis la nuit des temps jusqu’à la révolution industrielle on a une croissance quasiment nulle. C’est-à-dire que la population augmentait mais le gâteau n’augmentait pas, voire augmentait un peu moins que la population ou à peu près au même niveau. Par exemple en France, on a les chiffres entre 1200 et 1800, la croissance du PIB par tête est de 30% en 600 ans, ce qu’on est capable de faire aujourd’hui en 15 ans environ. » Source : https://www.franceculture.fr/economie/la-croissance-est-elle-necessaire

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Que reste-t-il à l’homme de toute sa peine ? » (Qo 1, 2 ; 2, 21-23)

Lecture du livre de Qohèleth

Vanité des vanités, disait Qohèleth. Vanité des vanités, tout est vanité !
Un homme s’est donné de la peine ; il est avisé, il s’y connaissait, il a réussi. Et voilà qu’il doit laisser son bien à quelqu’un qui ne s’est donné aucune peine. Cela aussi n’est que vanité, c’est un grand mal !
En effet, que reste-t-il à l’homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil ? Tous ses jours sont autant de souffrances, ses occupations sont autant de tourments : même la nuit, son cœur n’a pas de repos. Cela aussi n’est que vanité.

Psaume
(Ps 89 (90), 3-4, 5-6, 12-13, 14.17abc)

R/ D’âge en âge, Seigneur, tu as été notre refuge. (Ps 89, 1)

Tu fais retourner l’homme à la poussière ; tu as dit : « Retournez, fils d’Adam ! »
À tes yeux, mille ans sont comme hier, c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit.

Tu les as balayés : ce n’est qu’un songe ; dès le matin, c’est une herbe changeante :
elle fleurit le matin, elle change ; le soir, elle est fanée, desséchée.

Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : que nos cœurs pénètrent la sagesse.
Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ? Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

Rassasie-nous de ton amour au matin, que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu ! Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains.

Deuxième lecture
« Recherchez les réalités d’en haut ; c’est là qu’est le Christ » (Col 3, 1-5.9-11)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens

Frères, si donc vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu. Pensez aux réalités d’en haut, non à celles de la terre.
En effet, vous êtes passés par la mort, et votre vie reste cachée avec le Christ en Dieu. Quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire. Faites donc mourir en vous ce qui n’appartient qu’à la terre : débauche, impureté, passion, désir mauvais, et cette soif de posséder, qui est une idolâtrie. Plus de mensonge entre vous : vous vous êtes débarrassés de l’homme ancien qui était en vous et de ses façons d’agir, et vous vous êtes revêtus de l’homme nouveau qui, pour se conformer à l’image de son Créateur, se renouvelle sans cesse en vue de la pleine connaissance. Ainsi, il n’y a plus le païen et le Juif, le circoncis et l’incirconcis, il n’y a plus le barbare ou le primitif, l’esclave et l’homme libre ; mais il y a le Christ : il est tout, et en tous.

Évangile
« Ce que tu auras accumulé, qui l’aura ? » (Lc 12, 13-21)
Alléluia. Alléluia.
Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux ! Alléluia. (Mt 5, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, du milieu de la foule, quelqu’un demanda à Jésus : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. » Jésus lui répondit : « Homme, qui donc m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? » Puis, s’adressant à tous : « Gardez-vous bien de toute avidité, car la vie de quelqu’un, même dans l’abondance, ne dépend pas de ce qu’il possède. » Et il leur dit cette parabole : « Il y avait un homme riche, dont le domaine avait bien rapporté. Il se demandait : ‘Que vais-je faire ? Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.’ Puis il se dit : ‘Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens. Alors je me dirai à moi-même : Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.’ Mais Dieu lui dit : ‘Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ?’ Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. »
Patrick BRAUD

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19 juin 2017

Terreur de tous côtés !

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Terreur de tous côtés !


Homélie pour le 12° dimanche du temps ordinaire / Année A
25/06/2017

Cf. également :

N’arrêtez pas vos jérémiades !

L’effet saumon

Sous le signe de la promesse 


Couverture de Vivants témoins -16a- Jérémie le prophèteLa première lecture  (Jr 20, 10-13) rapporte une expression étonnante, qui n’est utilisé que huit fois dans la Bible 
[1], dont cinq dans le seul livre de Jérémie : « Terreur-de-tous-côtés ! »

Moi Jérémie, j’entends les calomnies de la foule : « Dénoncez-le ! Allons le dénoncer, celui-là, l’Épouvante-de-tous-côtés. » Tous mes amis guettent mes faux pas, ils disent : « Peut-être se laissera-t-il séduire… Nous réussirons, et nous prendrons sur lui notre revanche ! » Mais le Seigneur est avec moi, tel un guerrier redoutable : mes persécuteurs trébucheront, ils ne réussiront pas…

D’autres traductions (liturgie, Segond, TOB) remplacent terreur par épouvante. Le résultat est tout aussi… terrifiant : le rôle du prophète est ici d’annoncer la terreur qui vient, de prévenir le peuple des épouvantables événements qui vont bientôt arriver. En 597 avant Jésus-Christ, la terreur a pour les juifs le visage de Nabuchodonosor, empereur de Babylone, faisant le siège de Jérusalem, puis incendiant la ville, détruisant le Temple, et déportant le roi et les notables à Babylone. L’épouvante, c’est découvrir qu’il n’y a pas de limites aux crimes, à la cruauté des vainqueurs. L’épouvantable terreur que vont bientôt vivre les contemporains de Jérémie leur fera constater l’impensable, l’inenvisageable : la disparition de la royauté, du Temple, des prophètes, pendant les 60 années de l’Exil à Babylone.

Avouons que ces scènes de terreur résonnent en nous de façon dramatique. Les images des guerres du XX° siècle nous les ont remis en mémoire : boucheries inutiles des tranchées de 1418, horreur de la Shoah en 39-45, million de morts dans les camps, goulags ou autres exactions nazies ou communistes…

Et voilà qu’au 21° siècle, le djihadisme sème joue à nouveau sur la terreur pour essayer de gagner sa guerre idéologique. L’épouvante qui a frappé de stupeur les témoins du massacre du Bataclan en 2015 à Paris, ou récemment de l’explosion dans la salle de concert de Manchester ne quitte pas l’actualité de nos médias. Cette terreur-là n’est pas biblique. Au contraire, celle dont témoigne Jérémie agit à la manière d’un tocsin avertissant la population : si vous ne changez pas de comportement, les conséquences de votre iniquité, de vos idolâtries, de votre corruption seront inévitables. Vous perdrez tout, de manière horrible, si vous ne revenez pas à YHWH de tout votre cœur.

Pour Jérémie, l’annonce de la terreur se veut salutaire. Si ce n’est pas pour cette génération hélas inflexible, peut-être la génération suivante, réfléchissant sur les malheurs survenus entre-temps, pourra y puiser de quoi réfléchir sur les conditions de sa survie.

Avouez que cet avertissement prophétique de Jérémie a des accents très contemporains ! Regardez par exemple l’ex vice-président américain Al Gore. Pendant le G7 de Mai dernier, il présentait son deuxième film, qui va sortir en novembre, sur les dangers écologiques nous menaçant à très court terme. Après son premier film : « une vérité qui dérange » en 2006, il évoque dans « une suite qui dérange : le temps de l’action » le danger que représente un Donald Trump remettant en cause le réchauffement climatique et les accords de la COP 21. En même temps qu’il expose avec enthousiasme les actions qui ont commencé à transformer nos modes de vie pour plus de respect de la planète, Al Gore avertit des risques qu’un retour en arrière « trumpiste » nous ferait vivre.

Le pape Francis (R) se tient aux côtés au président américain Donald Trump lors d'une audience privée au Vatican le 24 mai 2017.

Le pape François, à sa manière, prolonge également l’action prophétique de Jérémie sur ce plan de l’écologie. En liant combat écologique et option préférentielle pour les pauvres, en rappelant que tout est lié, le social et l’écologique, le spirituel et l’économique, François dans son encyclique Laudato si n’hésite pas à rappeler les malheurs frappant les paysans, les habitants des bidonvilles ou des mégapoles contaminées par la pollution, la rareté des ressources naturelles, des modes de vie inhumains… En offrant un exemplaire de Laudato si à Donald Trump lors de sa visite au Vatican en Mai dernier, le pape François faisait comme Jérémie cherchant à épouvanter les puissants de Jérusalem avant que la terreur réelle ne s’abatte sur le peuple.

Une autre forme de prophétisme d’épouvante en France porte le visage d’un philosophe aussi populaire que décrié : Michel Onfray. Dans son dernier ouvrage monumental : Décadence, Onfray prophétise l’effondrement inéluctable d’une civilisation occidentale incapable de retrouver ses vrais moteurs spirituels, face au terrorisme musulman notamment.

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Quand on lui demande si cette décadence est évitable, Onfray répond que le Titanic coule, que rien ne peut l’empêcher de couler, et qu’on peut tout juste chanter et jouer de la musique avec élégance pendant le naufrage… Il est facile d’avoir de nombreux points de désaccord avec Michel Onfray : sa thèse invraisemblable de la non-existence historique de Jésus, sa confusion christianisme Occident, son exégèse biblique très superficielle et très datée etc. Mais on peut retenir de Décadence son côté « jérémiaque » : l’épouvante nous frappe de tous côtés à la vue de ce que les terroristes islamiques nous infligent, et cela doit résonner comme un avertissement dramatique. Onfray pense que l’Occident n’a plus de ressources pour se battre idéologiquement : qui accepterait de mourir pour une Rolex ou le CAC 40 ? Il pense que le christianisme va décliner avec l’Occident (en oubliant au passage le formidable essor chrétien en Afrique, en Asie, Amérique latine….). Il annonce l’épouvante de tous côtés qui ne fait que monter au sein des pays riches. Il prédit l’agonie d’une civilisation matérialiste qui a durement imposé sa loi d’airain aux autres cultures pendant des siècles, et c’est maintenant l’heure de leur revanche…

Un racisme imaginaireSans partager cette vision déterministe, et cette désespérance des ressources du christianisme occidental, nous pouvons par contre relayer sa prophétie angoissée de  l’épouvante à venir si nous ne changeons pas nos modes de vie, notre logiciel culturel, économique et spirituel. Les racines du terrorisme djihadiste sont théologiques plus qu’économiques : tant que l’Occident ne revisitera ses raisons religieuses d’être lui-même, tant qu’il n’entrera pas en débat critique avec la vision du monde provenant de l’islam, son anthropologie, ses mythes fondateurs etc, il ne pourra pas se défendre vraiment…

Jérémie sait d’expérience qu’annoncer le malheur qui vient ne rend pas très populaire ! On l’a humilié, persécuté, poursuivi, jeté dans une prison-citerne, parce que justement il  vociférait tous haut ce que les puissants ne voulaient pas entendre. Lui-même est sans doute mort en route avec les exilés de 597 ou à Babylone.

Les Jérémie d’aujourd’hui, d’Al Gore au pape François, en passant plus ou moins par Onfray, Mélenchon ou autres ‘prophètes de malheur’, continueront à déranger les puissants, à  choquer les masses soumises aux idées dominantes. Ils n’en sont pas moins ceux à partir de qui penser à frais nouveaux la reconstruction d’un monde plus humain, comme Israël a repensé la nouvelle Jérusalem en relisant Jérémie après le retour d’Exil, à partir de 537 avant Jésus-Christ…

Relayons les paroles fortes de nos Jérémies d’aujourd’hui.

La « terreur-de-tous-côtés » peut finalement s’avérer salutaire, si elle nous ouvre les yeux sur nos idolâtries meurtrières.

 


[1] . Jr 6,5 : Ne sortez pas dans la campagne, ne vous risquez pas sur les routes, car l’ennemi porte l’épée : terreur de tous côtés!
Jr 20,4 : Ce n’est plus Pashehur que Yahvé t’appelle, mais Terreur-de-tous-côtés. Car ainsi parle Yahvé : Voici que je vais te livrer à la terreur, toi et tous tes amis;
Jr 20,10 : J’entendais les calomnies de beaucoup : « Terreur de tous côtés! »
Jr 46,5 : Leurs braves, battus, s’enfuient éperdument sans se retourner. C’est la terreur de tous côtés, oracle de Yahvé.
Jr 49,29 : Leurs tentes et leurs moutons, qu’on les prenne, leurs étoffes et tous leurs ustensiles; qu’on s’empare de leurs chameaux et qu’on crie sur eux : « Terreur de tous côtés! »
Lm 2,22 : Tu as convoqué comme pour un jour de fête les terreurs de tous côtés; au jour de la colère de Yahvé, il n’y eut rescapé ni survivant. Ceux que j’avais bercés et élevés, mon ennemi les a exterminés.
Ps 31,14 : J’entends les calomnies des gens : terreur de tous côtés ! ils se groupent à l’envie contre moi, complotant de m’ôter la vie.
Is 31,9 :  Dans sa terreur Assur abandonnera son rocher, et ses chefs apeurés déserteront l’étendard.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Il a délivré le malheureux de la main des méchants » (Jr 20, 10-13)

Lecture du livre du prophète Jérémie

Moi Jérémie, j’entends les calomnies de la foule : « Dénoncez-le ! Allons le dénoncer, celui-là, l’Épouvante-de-tous-côtés. » Tous mes amis guettent mes faux pas, ils disent : « Peut-être se laissera-t-il séduire… Nous réussirons, et nous prendrons sur lui notre revanche ! » Mais le Seigneur est avec moi, tel un guerrier redoutable : mes persécuteurs trébucheront, ils ne réussiront pas. Leur défaite les couvrira de honte, d’une confusion éternelle, inoubliable. Seigneur de l’univers, toi qui scrutes l’homme juste, toi qui vois les reins et les cœurs, fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras, car c’est à toi que j’ai remis ma cause. Chantez le Seigneur, louez le Seigneur : il a délivré le malheureux de la main des méchants. – Parole du Seigneur.

PSAUME
(Ps 68 (69), 8- 10, 14.17, 33-35)
R/ Dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi. (Ps 68, 14c)

C’est pour toi que j’endure l’insulte,
que la honte me couvre le visage :
je suis un étranger pour mes frères,
un inconnu pour les fils de ma mère.
L’amour de ta maison m’a perdu ;
on t’insulte, et l’insulte retombe sur moi.

Et moi, je te prie, Seigneur :
c’est l’heure de ta grâce ;
dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi,
par ta vérité sauve-moi.
Réponds-moi, Seigneur,
car il est bon, ton amour ;
dans ta grande tendresse, regarde-moi.

Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête :
« Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! »
Car le Seigneur écoute les humbles,
il n’oublie pas les siens emprisonnés.
Que le ciel et la terre le célèbrent,
les mers et tout leur peuplement !

DEUXIÈME LECTURE
« Le don gratuit de Dieu et la faute n’ont pas la même mesure » (Rm 5, 12-15)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères,
nous savons que par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et que par le péché est venue la mort ; et ainsi, la mort est passée en tous les hommes, étant donné que tous ont péché. Avant la loi de Moïse, le péché était déjà dans le monde, mais le péché ne peut être imputé à personne
tant qu’il n’y a pas de loi. Pourtant, depuis Adam jusqu’à Moïse, la mort a établi son règne, même sur ceux qui n’avaient pas péché par une transgression semblable à celle d’Adam. Or, Adam préfigure celui qui devait venir. Mais il n’en va pas du don gratuit comme de la faute. En effet, si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ.

ÉVANGILE

« Ne craignez pas ceux qui tuent le corps » (Mt 10, 26-33) Alléluia. Alléluia. 
L’Esprit de vérité rendra témoignage en ma faveur, dit le Seigneur.
Et vous aussi, vous allez rendre témoignage.
Alléluia. (cf. Jn 15, 26b-27a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

 En ce temps-là, Jésus disait à ses Apôtres : « Ne craignez pas les hommes ; rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière ; ce que vous entendez au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits. Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps. Deux moineaux ne sont-ils pas vendus pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. Quant à vous, même les cheveux de votre tête sont tous comptés. Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux. Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux. Mais celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux.
Patrick BRAUD

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3 août 2016

La sobriété heureuse en mode Jésus

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La sobriété heureuse en mode Jésus

 

Cf. également :

Restez en tenue de service

Agents de service

Jesus as a servant leader

Du bon usage des leaders et du leadership

L’identité narrative : relire son histoire

Quelle sera votre perle fine ?

Éléments d’une écologie chrétienne


Homélie du 19° Dimanche du temps ordinaire / Année C

07/08/2016 

Les greniers modernes

Faites le tour de vos objets et possessions diverses. Si vous ne vous êtes pas servis de quelque chose sur une année, c’est que cela ne vous est pas fondamentalement nécessaire. Cela encombre inutilement votre espace, vos stocks. Pire : les Pères de l’Église vous diraient que vous en avez volé l’usage à plus pauvre que vous, qui – lui – en a besoin.

Bien avant Marx, Jésus a dénoncé la loi d’accumulation du capital qui pollue le coeur de l’homme et l’empêche de s’attacher à l’essentiel. Sa parabole sur les greniers du riche remplis à ras bord est cinglante (Lc 12, 32-48). Plus il accumule des réserves au-delà de ses besoins, plus il devient « insensé ». « Insensé, cette nuit même on va te demander ta vie ». Et alors, à quoi te serviront ces greniers où tu stockais ta réussite ?

Changer les greniers par des fonds financiers ou des dépôts bancaires, et vous avez une critique radicale du moteur de l’économie occidentale des deux derniers siècles : avoir « toujours plus » conduit à la pauvreté spirituelle.

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Dans sa lettre sur l’écologie Laudato si, le pape François reprenait cette critique à son compte. Il appelait, dans l’esprit très franciscain de pauvreté choisie, à se débarrasser du superflu, à investir dans le durable. Passé un certain seuil où la vie confortable de ses proches est assurée, à quoi sert de vouloir accumuler toujours plus ? La planète ne le supportera pas. Les écarts entre ultra-riches et très pauvres  ne cesseront d’augmenter.

Et François osait appelait à une sobriété heureuse :

Afficher l'image d'origine« Si nous nous sentons intimement unis à tout ce qui existe, la sobriété et le souci de protection jailliront spontanément. La pauvreté et l’austérité de saint François  n’étaient  pas  un  ascétisme  purement extérieur, mais quelque chose de plus radical : un renoncement à transformer la réalité en pur objet d’usage et de domination. » (n° 11)

« La spiritualité chrétienne propose une croissance par la sobriété, et une capacité de jouir avec peu. C’est un retour à la simplicité qui nous permet de nous arrêter pour apprécier ce qui est petit, pour remercier des possibilités que la vie offre, sans nous attacher à ce que nous avons ni nous attrister de ce que nous ne possédons pas. Cela suppose d’éviter la dynamique de la domination et de la simple accumulation de plaisirs. » (n° 222)

 

L’expression sobriété heureuse vient de Pierre Rabhi, né en 1938, essayiste, agriculteur bio et poète à ses heures. Le bilan énergétique de la croissance issue de la révolution industrielle est telle que – dit-il – nous ne pourrons soutenir ce rythme sans dommages irréversibles pour la planète, et pour l’humanité par ricochet.

Afficher l'image d'origine« Le système dominant, qui se targue de grandes performances, s’emploie surtout, en réalité, à dissimuler son inefficacité, qu’un simple bilan, notamment énergétique, mettrait en évidence. Cet examen révélerait également les contradictions internes d’un modèle qui ne peut produire sans détruire et porte donc en lui-même les germes de sa propre destruction. Le temps semble venu d’instaurer une politique de civilisation fondée sur la puissance de la sobriété. Un chantier exaltant s’ouvre, invitant chacune et chacun à atteindre la plus haute performance créatrice qui soit : satisfaire à nos besoins vitaux avec les moyens les plus simples et les plus sains. Cette option libératrice constitue un acte politique, un acte de résistance à ce qui, sous prétexte de progrès, ruine la planète en aliénant la personne humaine. Et c’est la beauté de la nature, de la vie, et de l’œuvre de l’homme dans sa dimension créatrice, qui devra nous inspirer tout au long des voies nouvelles que nous emprunterons. »  [1]

La sobriété heureuse est donc une modération choisie, une simplification volontaire de son style de vie qui permet de retrouver une joie de communion avec la nature. Cette autolimitation touche notre consommation courante, mais également les moyens de production mis en oeuvre.

« Désormais, la plus haute, la plus belle performance que devra réaliser l’humanité sera de répondre à ses besoins vitaux avec les moyens les plus simples et les plus sains. Cultiver son jardin ou s’adonner à n’importe quelle activité créatrice d’autonomie sera considéré comme un acte politique, un acte de légitime résistance à la dépendance et à l’asservissement de la personne humaine ». [2]

Le film Demain a popularisé les recherches individuelles et collectives qui ont fleuri dans beaucoup de pays différents pour imaginer d’autres manières de produire et de consommer. Des jardins collectifs urbains de Détroit aux monnaies locales en passant par le zéro déchet de San Francisco, des solutions alternatives émergent çà et là, préfigurant peut-être l’économie de demain.

 

Utopie ? Peut-être, car les résistances sont fortes (exemple : pétroliers, agriculture industrielle…) et les volontés politiques pour l’instant très faibles. Mais la parabole des greniers construits sans cesse plus nombreux et remplis inutilement nous invite à chercher de telles alternatives, sans attendre demain.

La sobriété dans l’histoire chrétienne

On commence juste à relire le Nouveau Testament avec ce prisme écologique affronté à la mutation actuelle. Laudato si est le premier texte catholique de l’histoire de l’Église entièrement dédiée à cette question : il aura fallu attendre 2000 ans ! Pourtant, la sobriété heureuse est bien connue des chrétiens, sous d’autres noms : les ermites du désert en Égypte l’avaient inventé dès le IVe siècle pour fuir le luxe des villes ; puis les moines avec leurs règles de vie simple et rythmée ont accompagné la naissance des empires d’Orient et d’Occident. L’équilibre entre le travail et la prière (ora et labora) était maintenu.

« Cette introduction du travail manuel, imprégné de sens spirituel, était révolutionnaire. On a appris à chercher la maturation et la sanctification dans la compénétration du recueillement et du travail. Cette manière de vivre le travail nous rend plus attentifs et plus respectueux de l’environnement, elle imprègne de saine sobriété notre relation au monde. » (Laudato si, n° 126)

On ne produisait pas plus que le nécessitaient la vie des moines, l’accueil des hôtes, et l’entretien des bâtiments. Avec le temps, cet idéal de simplicité volontaire s’est  hélas éloigné. Mais des réformateurs comme François d’Assise ont réagi contre l’accumulation matérielle par les religieux, et ils sont revenus à la pauvreté évangélique régulièrement. De même, les communautés nouvelles aujourd’hui mettent en commun leurs biens pour une vie simple et fraternelle. En Orient comme en Occident sans cesse se sont levés de tels prophètes d’une modération orientée vers la recherche d’autres trésors que matériels.

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Une sobriété fondée en Dieu

C’est sans doute une différence entre les mouvements écologiques actuels et l’Évangile ou le pape François. Jésus parle d’orienter le désir humain vers les vrais trésors, ceux qui ne passent pas, ceux de la vie éternelle. L’écologie contemporaine semble bien peu se soucier de vie éternelle et ne parle que d’harmonie avec la nature enfin respectée. Ce qui peut engendrer quelques relents panthéistes ou même païens de retour au culte de la Terre mère revisitée (Pierre Rabhi a même été soupçonné de liens avec l’Anthroposophie, doctrine plus ou moins sectaire d’une approche très gnostique).

« Il n’est pas facile de développer  cette  saine  humilité  ni  une  sobriété heureuse si nous nous rendons autonomes, si nous excluons Dieu de notre vie et que notre moi prend sa place, si nous croyons que c’est notre propre subjectivité qui détermine ce qui est bien ou ce qui est mauvais. » (Laudato si, n° 224)

La sobriété pour Jésus est le mode de vie qui permet de rester concentré sur la quête de la sagesse, sur la recherche des trésors spirituels. L’accumulation d’accumulation capitalistique nous détourne inéluctablement du but ultime de notre existence. « Insensé, cette nuit même on va te demander ta vie ». Il s’agit donc de jouir de ce monde qui passe en sachant nous préparer à la joie qui ne passera pas dans le monde à venir de la Résurrection.

 

Lisez ou relisez Laudato si (surtout le chapitre IV) disponible ici.
Faites la liste de vos greniers.
Demandez-vous ceux qui sont superflus.
Réfléchissez à ce que pourrait être une sobriété heureuse qui vous garde dans l’espérance du monde à venir…

 


[1]. Pierre RABHI, Vers la sobriété heureuse, Actes Sud, 2010, pp. 5-6

[2]Ibid, Avant-propos

 

 

1ère lecture : « En même temps que tu frappais nos adversaires, tu nous appelais à la gloire » (Sg 18, 6-9)
Lecture du livre de la Sagesse

La nuit de la délivrance pascale avait été connue d’avance par nos Pères ; assurés des promesses auxquelles ils avaient cru, ils étaient dans la joie. Et ton peuple accueillit à la fois le salut des justes et la ruine de leurs ennemis. En même temps que tu frappais nos adversaires, tu nous appelais à la gloire. Dans le secret de leurs maisons, les fidèles descendants des justes offraient un sacrifice, et ils consacrèrent d’un commun accord cette loi divine : que les saints partageraient aussi bien le meilleur que le pire ; et déjà ils entonnaient les chants de louange des Pères.

Psaume : Ps 32 (33), 1.12, 18-19,20.22

R/ Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu. (Ps 32, 12a)

Criez de joie pour le Seigneur, hommes justes !
Hommes droits, à vous la louange !
Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu,
heureuse la nation qu’il s’est choisie pour domaine !

Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

Nous attendons notre vie du Seigneur :
il est pour nous un appui, un bouclier.
Que ton amour, Seigneur, soit sur nous
comme notre espoir est en toi !

2ème lecture : « Abraham attendait la ville dont le Seigneur lui-même est le bâtisseur et l’architecte » (He 11, 1-2.8-19)
Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, la foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas. Et quand l’Écriture rend témoignage aux anciens, c’est à cause de leur foi.

 Grâce à la foi, Abraham obéit à l’appel de Dieu : il partit vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait. Grâce à la foi, il vint séjourner en immigré dans la Terre promise, comme en terre étrangère ; il vivait sous la tente, ainsi qu’Isaac et Jacob, héritiers de la même promesse, car il attendait la ville qui aurait de vraies fondations, la ville dont Dieu lui-même est le bâtisseur et l’architecte.

 Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge, fut rendue capable d’être à l’origine d’une descendance parce qu’elle pensait que Dieu est fidèle à ses promesses. C’est pourquoi, d’un seul homme, déjà marqué par la mort, a pu naître une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, une multitude innombrable.

 C’est dans la foi, sans avoir connu la réalisation des promesses, qu’ils sont tous morts ; mais ils l’avaient vue et saluée de loin, affirmant que, sur la terre, ils étaient des étrangers et des voyageurs. Or, parler ainsi, c’est montrer clairement qu’on est à la recherche d’une patrie. S’ils avaient songé à celle qu’ils avaient quittée, ils auraient eu la possibilité d’y revenir. En fait, ils aspiraient à une patrie meilleure, celle des cieux. Aussi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu, puisqu’il leur a préparé une ville.

 Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve, Abraham offrit Isaac en sacrifice. Et il offrait le fils unique, alors qu’il avait reçu les promesses et entendu cette parole : C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom. Il pensait en effet que Dieu est capable même de ressusciter les morts ; c’est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration.

Evangile : « Vous aussi, tenez-vous prêts » (Lc 12, 32-48)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. 
Veillez, tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra.
Alléluia. (cf. Mt 24, 42a.44)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Sois sans crainte, petit troupeau : votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône. Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, là où le voleur n’approche pas, où la mite ne détruit pas. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur. Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte. Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : c’est lui qui, la ceinture autour des reins, les fera prendre place à table et passera pour les servir. S’il revient vers minuit ou vers trois heures du matin et qu’il les trouve ainsi, heureux sont-ils ! Vous le savez bien : si le maître de maison avait su à quelle heure le voleur viendrait, il n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Vous aussi, tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. » Pierre dit alors : « Seigneur, est-ce pour nous que tu dis cette parabole, ou bien pour tous ? » Le Seigneur répondit : « Que dire de l’intendant fidèle et sensé à qui le maître confiera la charge de son personnel pour distribuer, en temps voulu, la ration de nourriture ? Heureux ce serviteur que son maître, en arrivant, trouvera en train d’agir ainsi ! Vraiment, je vous le déclare : il l’établira sur tous ses biens. Mais si le serviteur se dit en lui-même : ‘Mon maître tarde à venir’, et s’il se met à frapper les serviteurs et les servantes, à manger, à boire et à s’enivrer, alors quand le maître viendra, le jour où son serviteur ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas, il l’écartera et lui fera partager le sort des infidèles. Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître, n’a rien préparé et n’a pas accompli cette volonté, recevra un grand nombre de coups. Mais celui qui ne la connaissait pas, et qui a mérité des coups pour sa conduite, celui-là n’en recevra qu’un petit nombre. À qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ; à qui l’on a beaucoup confié, on réclamera davantage. »
Patrick BRAUD

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