L'homélie du dimanche (prochain)

26 juillet 2026

Pourquoi vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Pourquoi vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ?

 

Homélie pour le 18° Dimanche du Temps ordinaire / Année A 

02/08/26 


Cf. également :

Les inséparables
2, 5, 7, 12 : les nombres au service de l’eucharistie
La 12° ânesse
Éveiller à d’autres appétits
Gardez-vous bien de toute âpreté au gain !
Le principe de gratuité
Multiplication des pains : une catéchèse d’ivoire
Donnez-leur vous mêmes à manger
La soumission consentie


Vous est-il déjà arrivé de ressentir en vous un vide, une amertume, une insatisfaction radicale, alors que pourtant tout allait normalement dans le plus normal des mondes ?

Quand l’argent lui-même vous laisse un goût d’inachevé, quand le bilan de votre activité vous laisse sur votre faim, quand votre réussite soudain vous semble creuse, alors vous êtes prêts à écouter le prophète Isaïe de notre première lecture (Is 55,1-3) : « Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? »

 

Vous ne serez pas le premier à éprouver un tel désenchantement. Parmi vos prédécesseurs illustres que ce constat de vanité a bouleversés, voici le témoignage de deux grandes figures, l’une littéraire et l’autre spirituelle.

 

1. Les deux souris, le miel et le dragon

À la fin des années 1870, l’écrivain russe Léon Tolstoï a la cinquantaine. Il est au sommet de sa gloire littéraire après avoir publié Guerre et Paix et Anna Karénine. Il est immensément riche, propriétaire d’un grand domaine (Iasnaïa Poliana), marié, père de famille nombreuse et en parfaite santé physique. Pourtant, au milieu de cette normalité idyllique, il est saisi d’un vertige absolu. Il réalise que tout ce pour quoi il travaille « ne rassasie pas ».

Il a consigné cette crise spirituelle dans un texte autobiographique bouleversant : Ma Confession (1882). Dans ce passage, Tolstoï décrit comment sa vie, vue de l’extérieur, était un modèle de réussite, alors qu’à l’intérieur, la machine s’était arrêtée, révélant un gouffre.

Tolstoï : Ma confession par Tolstoï« C’est ce qui m’arriva à une époque où j’étais de tous points ce qu’on appelle un homme heureux : j’avais une excellente femme qui m’aimait et que j’aimais ; de beaux enfants ; de grands biens qui, sans aucun effort de ma part, augmentaient continuellement ; j’étais respecté de mes proches et de mes connaissances ; je recevais des louanges de la part des étrangers et je pouvais, sans exagération, me croire célèbre. De plus, je n’étais ni fou ni malade…

Et, dans ces conditions, j’en arrivai à ceci : que je ne pouvais plus vivre. [...]

Ma vie s’était arrêtée. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir ; je ne pouvais pas faire autrement que de respirer, manger, boire, dormir ; mais il n’y avait pas de vie en moi, parce qu’il n’y avait aucun désir dont la satisfaction me parût raisonnable. [...] Si une fée était venue m’offrir de réaliser mes souhaits, je n’aurais pas su quoi lui demander. [...]

Les questions semblaient m’attendre, toujours les mêmes : « Pourquoi ? À quoi bon ? Et après ? » » (Léon Tolstoï, Ma Confession, chapitre III).

 

Pour décrire ce vide intérieur, il reprend une vieille fable orientale qui illustre la condition de l’homme moderne s’étourdissant dans de petites jouissances matérielles alors qu’il est suspendu au-dessus du vide.

« Un voyageur est surpris dans la steppe par une bête féroce. Pour lui échapper, il se laisse glisser dans un puits desséché ; mais il voit au fond un dragon, la gueule ouverte pour le dévorer. Le malheureux, n’osant sortir de peur d’être déchiré par la bête, n’osant sauter au fond pour ne pas être englouti par le dragon, se cramponne aux branches d’un buisson sauvage qui a poussé dans les fentes du puits.

Ses mains s’affaiblissent, il sent qu’il va bientôt devoir lâcher prise… mais il s’accroche encore. C’est alors qu’il voit deux souris, l’une blanche, l’autre noire, qui tournent régulièrement autour du tronc du buisson et le rongent. [...]

Pourquoi vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? dans Communauté spirituelleLe voyageur voit cela et comprend qu’il va périr de toute façon. Mais pendant qu’il est ainsi suspendu, il regarde autour de lui et trouve sur les feuilles du buisson quelques gouttes de miel ; il les atteint avec sa langue et les lèche.


C’est ainsi que je m’accrochais aux branches de la vie, sachant que le dragon de la mort m’attendait inévitablement [...]. Et je léchais ce miel qui autrefois me consolait ; mais maintenant, ce miel ne me donnait plus de plaisir… Je voyais clairement le dragon, et les souris rongeaient mon appui, et je ne pouvais détacher mes yeux du dragon et des souris. Ce n’était pas une fable, c’était la vérité pure, simple, intelligible pour chacun » (chapitre IV).

 

Le « miel » dont parle Tolstoï, ce sont ses chefs-d’œuvre littéraires, sa fortune, l’entretien de ses terres : tout ce travail qui occupait ses journées.

Tant que la machine sociale tournait, ces activités passaient pour du « pain ». Mais dès que la lucidité est arrivée, Tolstoï a vu que ce pain ne nourrissait pas son âme face à l’immensité de la question du sens de la vie. Il s’est rendu compte qu’il avait passé sa vie à accumuler des abstractions (la gloire, l’argent) qui, au moment de vérité, se révélaient être des coquilles vides.

Sa sortie de crise passera, tout comme le suggère la fin du verset d’Ésaïe (« Écoutez-moi donc… »), par un dépouillement radical, un retour à la terre, à la simplicité évangélique et à la rupture avec la vanité de sa classe sociale.

 

2. Le grand vide du fêtard fortuné

Avant de devenir le « frère universel » et de se retirer dans le désert du Sahara, Charles de Foucauld (1858-1916) a mené une jeunesse d’officier de cavalerie particulièrement dissolue, oisive et fortunée. Héritier d’une immense fortune à sa majorité, il est alors connu à Nancy puis à Alger pour ses fêtes somptueuses, son goût de la haute gastronomie (on le surnomme « Fatou » en raison de son embonpoint) et son ennui profond.

C’est dans sa correspondance et ses écrits spirituels postérieurs, notamment sa célèbre lettre à son ami Henry de Castries ou ses méditations à Nazareth, qu’il livre un témoignage saisissant sur ce vide existentiel, cette « fatigue pour ce qui ne rassasie pas ».


Dans une lettre mémorable écrite en 1901 à Henry de Castries, il jette un regard lucide sur ses années de jeunesse (entre 1874 et 1886) où il cherchait à combler le vide par les plaisirs mondains, sans y parvenir.

Avant de devenir prêtre, Charles de Foucauld a fait ses armes à l’École de la cavalerie à Saumur, où il faisait venir de Paris des prostituées, mangeait considérablement, buvait plus encore.

Avant de devenir prêtre, Charles de Foucauld
a fait ses armes à l’École de la cavalerie à Saumur,
où il faisait venir de Paris des prostituées,
mangeait considérablement, buvait plus encore.

Je faisais le mal, mais je ne l’approuvais ni ne l’aimais… Vous avez éprouvé cette tristesse de la jeunesse mondaine : on rit, on s’étourdit, on fait le fou, et au fond on est triste, on sent un grand vide, une amertume amère.

J’éprouvais cette tristesse douloureuse, ce vide, mais je ne savais d’où cela venait. C’était la main de Dieu qui se faisait sentir, mais je ne le savais pas. Je cherchais à m’étourdir, à remplir ce vide par de nouveaux plaisirs, et le vide ne faisait que s’agrandir. »

 

Plus tard, dans ses méditations écrites à Nazareth, alors qu’il est devenu domestique chez les Clarisses et qu’il vit dans un dénuement total, il revient sur cette période de doute intellectuel et de détresse morale qui a précédé sa conversion en octobre 1886. Il décrit l’incapacité des cercles parisiens et des salons à étancher sa soif.

« Pendant douze ans, j’ai vécu sans aucune foi : rien ne me paraissait assez prouvé ; la foi égale de religions si diverses est la condamnation de toutes [...]. Je restai douze ans ainsi, ne niant rien, ne croyant rien, désespérant de la vérité, et ne croyant pas même en Dieu, aucune preuve ne me paraissant assez évidente. [...]

Vous me faisiez sentir un vide douloureux, une tristesse que je n’ai jamais éprouvée que lors, chaque soir, quand je me trouvais seul dans mon appartement… Elle me tenait muet et accablé pendant ce qu’on appelle des fêtes : je les lançais, mais avec une fraîcheur de glace et une mélancolie infinie » (Écrits spirituels, Notes de retraite, Nazareth, novembre 1897).

 

Le parcours de Charles de Foucauld illustre parfaitement la trajectoire d’une rupture avec la vanité de l’existence mondaine dénoncée par Isaïe : l’argent pesé inutilement, ce sont les banquets, les maîtresses, le prestige de l’uniforme et les dépenses extravagantes. Tout ce système de gratification sociale ne fait, selon ses mots, que « grandir le vide ».


Sa conversion s’amorce lorsqu’il commence à fréquenter l’église Saint-Augustin à Paris, répétant pendant des semaines cette prière désespérée : « Mon Dieu, si vous existez, faites que je vous connaisse ». Sa réponse à l’invitation d’Ésaïe (« mangez ce qui est bon ») sera radicale : il passera du faste des mess d’officiers à la subsistance quotidienne d’un ermite, trouvant dans le silence du désert et l’écoute de la Parole la satiété que toute la fortune de son aristocratie n’avait pu lui offrir.

Comme quoi les plus grands fêtards sont peut-être les plus grands saints en puissance ! Car eux au moins, ils cherchent autre chose.

 

3. Qu’est-ce qui est capable de dilater votre cœur ?

Une nourriture qui nourrit les foules – celle que Jésus a multiplié sur les rives du lac dans notre évangile (Mt 14,13–21) – n’est pas l’abondance de renommée et de biens de Tolstoï ni la joie creuse des fêtes mondaines du jeune De Foucauld ; c’est bien plutôt les cinq pains et les deux poissons qui suffirent à la foule pour rester auprès de Jésus au lieu d’être renvoyée loin de lui.

Là, c’était la compassion et la guérison émanant de cet homme qui a rassasié les villageois à sa suite.

Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous rassasie ? Au point de vous sentir pleinement vous-même, pleinement à votre place, pleinement aligné sur ce qui est essentiel pour vous ?

 

Lisez cette histoire vraie.

Un jeune diplômé d’une prestigieuse école de commerce vient trouver son ancien professeur de marketing qu’il aimait bien :

 de Foucauld dans Communauté spirituelle– Je viens vous demander conseil. Ma boîte me propose un poste prestigieux, bien payé, et prometteur. C’est à Singapour : il faut-il partir au moins 3 ans et cravacher pour mériter la suite. Dois-je accepter ?

- Quels serait pour toi les avantages et les inconvénients de dire oui ?

- Les avantages : la paye, la promesse d’évolution, le dépaysement, les responsabilités. Les inconvénients : je ne suis pas sûr de vouloir faire carrière dans cette boîte, et c’est beaucoup de sacrifices pour de l’argent.

- Qu’est-ce qui pourrait te faire choisir autre chose ?

- Si je trouvais plus intéressant ailleurs ?

- Réfléchis à ton parcours depuis ta sortie d’école… : quand ton cœur s’est-il dilaté lors d’une activité professionnelle ?

Désarçonné par la question, le jeune homme demeure un long moment en silence, le front plissé, interdit, puis cherche dans sa mémoire. Son visage s’éclaire enfin :

- « Je sais. Je n’ai jamais été si bien avec moi-même que lorsque je conduisais des chantiers de développement pendant mes deux années de coopération militaire en Afrique Noire ». Il avait même une larme discrète lorsqu’il ajouta : « Là, c’était moi. J’étais pleinement en accord avec ce que je faisais ».

Le professeur, ému, n’a pas eu besoin d’en dire plus, et encore moins de lui donner un conseil. Le jeune homme avait pris conscience que son moteur le plus intime pour agir, c’était le sens humain de son action et la qualité des relations avec les équipes. Il déclina finalement l’offre pour Singapour, et chercha une entreprise qui permettrait à nouveau à son cœur de se « dilater » en exerçant son métier.


Ce qui a provoqué ce déclic fut la question du professeur après un échange confiant et ouvert : quand ton cœur s’est-il dilaté ? Cette question fut puissante par la prise de conscience qu’elle suscita, et l’énergie qu’elle libéra en même temps pour chercher autre chose.

 

Groeicyclus Isaïe

 

Voilà comment multiplier les cinq pains et les deux poissons de Tibériade : cherchez ce qui dilate votre cœur ; découvrez ce à quoi cela vous appelle ; allez jusqu’au bout de cet appel à devenir vous-même.

Si vous avez réellement et soif de cet essentiel, vous ferez l’expérience de la gratuité promise par Isaïe : « Venez acheter du vin et du lait sans argent, sans rien payer ». Car le désir véritable – comme l’amour – ne s’achète pas : il se reçoit, il se donne, pour rien.

Trouver cette veine du saint désir en vous, et plus jamais vous ne vous fatiguerez pour ce qui ne rassasie pas…

 

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Venez acheter et consommer » (Is 55, 1-3)


Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur : Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent, sans rien payer. Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? Écoutez-moi bien, et vous mangerez de bonnes choses, vous vous régalerez de viandes savoureuses ! Prêtez l’oreille ! Venez à moi ! Écoutez, et vous vivrez. Je m’engagerai envers vous par une alliance éternelle : ce sont les bienfaits garantis à David.


PSAUME
(Ps 144 (145), 8-9, 15-16, 17-18)
R/ Tu ouvres ta main, Seigneur : nous voici rassasiés. (cf. Ps 144, 16)


Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
la bonté du Seigneur est pour tous,
sa tendresse, pour toutes ses œuvres.


Les yeux sur toi, tous, ils espèrent :
tu leur donnes la nourriture au temps voulu ;
tu ouvres ta main :
tu rassasies avec bonté tout ce qui vit.


Le Seigneur est juste en toutes ses voies,
fidèle en tout ce qu’il fait.
Il est proche de tous ceux qui l’invoquent,
de tous ceux qui l’invoquent en vérité.


DEUXIÈME LECTURE
« Aucune créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ » (Rm 8, 35.37-39)


Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? la détresse ? l’angoisse ? la persécution ? la faim ? le dénuement ? le danger ? le glaive ? Mais, en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés. J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur.


ÉVANGILE
« Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés » (Mt 14, 13-21)
Alléluia. Alléluia. 
L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Alléluia. (Mt 4, 4b)


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, quand Jésus apprit la mort de Jean le Baptiste, il se retira et partit en barque pour un endroit désert, à l’écart. Les foules l’apprirent et, quittant leurs villes, elles suivirent à pied. En débarquant, il vit une grande foule de gens ; il fut saisi de compassion envers eux et guérit leurs malades.
Le soir venu, les disciples s’approchèrent et lui dirent : « L’endroit est désert et l’heure est déjà avancée. Renvoie donc la foule : qu’ils aillent dans les villages s’acheter de la nourriture ! » Mais Jésus leur dit : « Ils n’ont pas besoin de s’en aller. Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Alors ils lui disent : « Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons. » Jésus dit : « Apportez-les moi. » Puis, ordonnant à la foule de s’asseoir sur l’herbe, il prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction ; il rompit les pains, il les donna aux disciples, et les disciples les donnèrent à la foule. Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés. On ramassa les morceaux qui restaient : cela faisait douze paniers pleins. Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille, sans compter les femmes et les enfants.
Patrick Braud

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26 juin 2022

Voyagez léger et court-vêtu !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Voyagez léger et court-vêtu !

Homélie pour le 14° dimanche du Temps Ordinaire / Année C
03/07/2022

Cf. également :

Secouez la poussière de vos pieds
Le baptême du Christ : une histoire « sandaleuse »
Je voyais Satan tomber comme l’éclair
Les 72
Briefer et débriefer à la manière du Christ
Qu’est-ce qui peut nous réjouir ?

La politique bagage d’EasyJet

Voyagez léger et court-vêtu ! dans Communauté spirituelleIl y a quelques mois, la compagnie aérienne low-cost EasyJet a revu sa politique bagages à la baisse. Désormais, seul un minuscule bagage de cabine est compris avec le billet d’avion : au maximum 45 x 36 x 20 cm (poignées ou roues comprises). Mesurez : ce sont les dimensions d’une mini valise, ou un sac à dos ordinaire, pas plus ! Du coup, comme le supplément pour un bagage en soute est presque aussi cher que le billet, beaucoup de voyageurs optimisent leurs affaires pour qu’elles tiennent dans le volume autorisé. En outre, ils découvrent qu’ils gagnent ainsi du temps, car l’enregistrement des bagages en soute et leur récupération à l’aéroport à l’arrivée sont très longs.

On voit depuis à Roissy Charles-de-Gaulle des foules de voyageurs avec pour seul équipement un sac à dos : pas seulement des jeunes routards habitués à crapahuter de par le monde avec juste le nécessaire dans le dos, mais également des seniors, des parents, qui se disent qu’après tout la famille, les amis ou l’hôtel là-bas auront largement tout ce qu’il faut.

En les voyant ainsi libérés de leurs habituelles valises pesantes et encombrantes, je pensais aux vers de la fable de La Fontaine décrivant la paysanne Perrette et son pot-au-lait  marchant avec allégresse vers ses rêves de réussite (« veau, vache, cochon, couvée ») :

Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;
Ayant mis ce jour-là pour être plus agile
Petite jupe simple, et souliers plats.

Perrette a trébuché et tous ses rêves se sont renversés avec son pot-au-lait, mais elle avait raison de voyager légère et court-vêtue pour aller de l’avant !

 

L’évangile zéro bagage

EnvoiMission de Foucauld dans Communauté spirituelleJésus n’avait pas lu La Fontaine, mais il était arrivé aux mêmes conclusions qu’EasyJet et Perrette : pour voyager mieux et loin, il ne faut pas emporter trop de bagages. L’évangile de ce dimanche (Lc 10, 1-12.17-20) le recommande fortement à ceux qui sont envoyés en mission : « Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales, et ne saluez personne en chemin ».

Au fil des siècles, les Églises se sont alourdies et leurs bagages sont devenus si imposants qu’ils les immobilisent et les empêchent d’être agiles, mobiles, souples et réactives. Le patrimoine foncier de l’Église catholique en France est encore gigantesque, ses œuvres d’art inestimables, ses possessions complexes à gérer. Même ses œuvres de charité (écoles, hôpitaux, institutions, organismes de solidarité etc.) l’étouffent en faisant d’elle une machine administrative rigide et peu transparente. Saint Martin évangélisa la Gaule au IV° siècle avec un cheval et son manteau coupé en deux. Quelques siècles plus tard, l’Église croulait sous la richesse accumulée… Comment s’étonner dès lors, à la lumière de la parole de Jésus liant dépouillement et agilité missionnaire, que cette Église soit devenue si peu évangélisatrice ?

Si l’apôtre s’embarrasse de sac, de bourse ou de tunique de rechange, il marchera moins vite, moins loin, et surtout il ne comptera que sur ses seules ressources au lieu de compter sur la générosité de ceux vers qui il est envoyé.

 

Charles de Jésus : le voyageur sans bagages

image%2F0564407%2F20211116%2Fob_97e781_foucauld-une-tentation-dans-le-desert missionDimanche 15 mai dernier, le pape François a canonisé à Rome Charles de Foucauld pour sa présence et son témoignage au milieu des Touaregs. Sous-officier de l’armée coloniale, il avait appris très tôt que voyager au Maroc demandait de ne pas emporter grand-chose. Se faisant passer pour un rabbin afin de ne pas avoir d’ennuis, il a expérimenté, bien avant sa conversion, que se mélanger au peuple ordinaire d’un pays étranger demande beaucoup de discrétion, de simplicité, sans s’encombrer plus que nécessaire. Quand il reviendra, une fois ordonné prêtre, au Maghreb, il n’emportera matériellement rien avec lui de ce que son statut aurait pu lui octroyer. Sur le plateau de l’Assekrem au milieu du désert du Hoggar dans le Sahara, son ermitage de pierres sèches n’aura rien du confort occidental. Sa gandoura le rendra semblable aux nomades du désert. Même son capital social dû à sa noblesse, il le laissera en France, ne voulant plus se faire appeler que Charles de Jésus et non plus de Foucauld. Se dépouillant matériellement pour mieux rencontrer les Touaregs, Charles découvre alors qu’il lui faut encore se dévêtir spirituellement, culturellement, afin de devenir le frère universel qu’il souhaite être pour les Touaregs.

« Il faut passer par le désert et y séjourner pour recevoir la grâce de Dieu : c’est là qu’on se vide, qu’on chasse de soi tout ce qui n’est pas Dieu (…). C’est dans la solitude, dans cette vie seule avec Dieu seul (…) que Dieu se donne tout entier à celui qui se donne aussi tout entier à lui ».

« Il faut briser tout ce qui n’est pas moi », fait-il dire à Jésus.

Charles devra même abandonner la perspective de baptiser qui que ce soit, et se contenter d’être là, gratuitement, sans autre but que le témoignage fraternel. Le 7 septembre 1915, il écrit :

« Il y aura demain 10 ans que je dis la messe à Tamanrasset et pas un seul converti ! Il faut prier, travailler et patienter ».

Sa prière d’abandon, reprise chaque jour par les Petites Sœurs et Petit Frères de Jésus se réclamant de lui, exprime ce désir d’union qui fait passer par-dessus bord tout ce qui alourdit, ralentit ou empêche le mouvement d’amour envers l’autre :

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Je m’abandonne à toi,
fais de moi ce qu’il te plaira.

Quoi que tu fasses de moi,
je te remercie.
Je suis prêt à tout, j’accepte tout.
Pourvu que ta volonté
se fasse en moi, en toutes tes créatures,
je ne désire rien d’autre, mon Dieu.

Je remets mon âme entre tes mains.
Je te la donne, mon Dieu,
avec tout l’amour de mon cœur,
parce que je t’aime,
et que ce m’est un besoin d’amour
de me donner,
de me remettre entre tes mains, sans mesure,
avec une infinie confiance,
car tu es mon Père ».

Le dépouillement ultime serait pour lui le martyre, qu’il désire de façon sincère et non morbide, pour aller au bout du don de lui-même à son Dieu et à ce pays qu’il aime :

« Vivre comme si je devais mourir aujourd’hui martyr. À toute minute, vivre aujourd’hui comme devant mourir ce soir martyr ».
« Pense que tu dois mourir martyr, dépouillé de tout, étendu à terre, nu, méconnaissable, couvert de sang et de blessures, violemment et douloureusement tué… et désire que ce soit aujourd’hui ».
« Pense souvent à cette mort, pour s’y préparer et juger les choses à leur vraie valeur ».

Son assassinat exaucera ce vœu : le 1er décembre 1916, un brigand rebelle sénoussiste lui tire dessus, plus ou moins accidentellement, devant la porte du fortin de Tamanrasset où il s’était réfugié.

Le seul bagage que Charles n’a finalement pas laissé de côté est son bagage intellectuel. Les Touaregs n’ayant pas de culture de l’écrit, il travaille avec acharnement à transcrire cette langue, en rédigeant une grammaire, et des dictionnaires français-touareg et touareg-français. Car devenir frère, c’est promouvoir la langue, la culture, la sagesse, le génie de l’autre. Ne rien emporter pour la route de la mission implique par contre de faire fructifier ses talents d’intelligence, d’écoute, de compréhension au service de l’autre. Cyrille et Méthode ont fait ainsi en inventant un alphabet pour transcrire les langues slaves. Mattéo Ricci l’a fait en traduisant la liturgie en chinois. Les Pères Blancs l’on fait avec les langues et les cultures d’Afrique de l’Ouest etc.

Reste que ne rien emporter pour la route est la marque de l’apôtre authentique. François d’Assise s’est dépouillé de la richesse paternelle jusqu’à se réfugier nu dans les bras de son évêque. Mère Teresa a quitté le confort de son école pour enfants riches de Calcutta, avec pour seul équipement un sceau et un sari.

Les missionnaires les plus féconds voyagent légers et court-vêtus !

 

Alléger notre train de vie

‘Je ne suis pas missionnaire’, objecterez-vous peut-être. Pas faux, pas tout à fait exact non plus. Car tout baptisé est envoyé auprès de sa famille, ses amis, ses voisins, ses collègues, son quartier, ses cercles associatifs.

Quel sera votre témoignage si vous êtes trop installé dans la vie ?
Quelle liberté aurez-vous pour répondre à un appel si mille contraintes vous obligent déjà ?
Quelle souplesse d’esprit aurez-vous si la gestion de ce que vous possédez vous accapare et formate votre façon de penser ? On dit à juste titre que le plus souvent, nous ne possédons pas des biens, mais que nos biens nous possèdent…

À force d’accumuler, de calculer, de vouloir tout maîtriser, il n’y a plus de place pour l’évènement, l’imprévu, le différent. En allant ‘léger et court-vêtu’ sur les chemins de Palestine, Jésus a pu devenir le frère universel accessible à tous. En demandant à ses apôtres la même sobriété de possession et de mode de vie, le Christ initie son Église à la vraie disponibilité du cœur, celle qui ne s’encombre pas d’imposants bagages en soute, afin de se laisser conduire avec souplesse là où l’Esprit l’emmène.

Puissions-nous écouter cet appel du Christ à simplifier notre train de vie, pour mieux témoigner de l’Évangile à ceux qui ne le connaissent pas !
Parmi mes bagages, lesquels sont devenus trop lourds ?
Quelles possessions sont trop encombrantes ?
Comment voyager léger et court-vêtu vers ceux qui attendent une espérance ?

 

 

 Lectures de la messe

Première lecture
« Voici que je dirige vers elle la paix comme un fleuve » (Is 66, 10-14c)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Réjouissez-vous avec Jérusalem ! Exultez en elle, vous tous qui l’aimez ! Avec elle, soyez pleins d’allégresse, vous tous qui la pleuriez !
Alors, vous serez nourris de son lait, rassasiés de ses consolations ; alors, vous goûterez avec délices à l’abondance de sa gloire. Car le Seigneur le déclare : « Voici que je dirige vers elle la paix comme un fleuve et, comme un torrent qui déborde, la gloire des nations. » Vous serez nourris, portés sur la hanche ; vous serez choyés sur ses genoux. Comme un enfant que sa mère console, ainsi, je vous consolerai. Oui, dans Jérusalem, vous serez consolés. Vous verrez, votre cœur sera dans l’allégresse ; et vos os revivront comme l’herbe reverdit. Le Seigneur fera connaître sa puissance à ses serviteurs.

Psaume
(Ps 65 (66), 1-3a, 4-5, 6-7a, 16.20)
R/ Terre entière, acclame Dieu, chante le Seigneur !
 (cf. Ps 65, 1)

Acclamez Dieu, toute la terre ;
fêtez la gloire de son nom,
glorifiez-le en célébrant sa louange.

Dites à Dieu : « Que tes actions sont redoutables ! »
Toute la terre se prosterne devant toi,
elle chante pour toi, elle chante pour ton nom

Venez et voyez les hauts faits de Dieu,
ses exploits redoutables pour les fils des hommes.

Il changea la mer en terre ferme :
ils passèrent le fleuve à pied sec.
De là, cette joie qu’il nous donne.
Il règne à jamais par sa puissance.

Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu :
je vous dirai ce qu’il a fait pour mon âme ;
Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière,
ni détourné de moi son amour !

Deuxième lecture
« Je porte dans mon corps les marques des souffrances de Jésus » (Ga 6, 14-18)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Galates
Frères, pour moi, que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste ma seule fierté. Par elle, le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde. Ce qui compte, ce n’est pas d’être circoncis ou incirconcis, c’est d’être une création nouvelle. Pour tous ceux qui marchent selon cette règle de vie et pour l’Israël de Dieu, paix et miséricorde. Dès lors, que personne ne vienne me tourmenter, car je porte dans mon corps les marques des souffrances de Jésus. Frères, que la grâce de notre Seigneur Jésus Christ soit avec votre esprit. Amen.

Évangile
« Votre paix ira reposer sur lui » (Lc 10, 1-12.17-20)
Alléluia. Alléluia. 
Que dans vos cœurs, règne la paix du Christ ; que la parole du Christ habite en vous dans toute sa richesse. Alléluia. (Col 3, 15a.16a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, parmi les disciples, le Seigneur en désigna encore 72, et il les envoya deux par deux, en avant de lui, en toute ville et localité où lui-même allait se rendre. Il leur dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales, et ne saluez personne en chemin. Mais dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : ‘Paix à cette maison.’ S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. Restez dans cette maison, mangeant et buvant ce que l’on vous sert ; car l’ouvrier mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison. Dans toute ville où vous entrerez et où vous serez accueillis, mangez ce qui vous est présenté. Guérissez les malades qui s’y trouvent et dites-leur : ‘Le règne de Dieu s’est approché de vous.’ » Mais dans toute ville où vous entrerez et où vous ne serez pas accueillis, allez sur les places et dites : ‘Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous l’enlevons pour vous la laisser. Toutefois, sachez-le : le règne de Dieu s’est approché.’ Je vous le déclare : au dernier jour, Sodome sera mieux traitée que cette ville. »
Les 72 disciples revinrent tout joyeux, en disant : « Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom. » Jésus leur dit : « Je regardais Satan tomber du ciel comme l’éclair. Voici que je vous ai donné le pouvoir d’écraser serpents et scorpions, et sur toute la puissance de l’Ennemi : absolument rien ne pourra vous nuire. Toutefois, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. »
Patrick BRAUD

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