L'homelie du dimanche

20 janvier 2019

Faire corps

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

Faire corps


Homélie pour 3° dimanche du temps ordinaire / Année C
27/01/2019

Cf. également :

Saules pleureurs
L’Aujourd’hui de Dieu dans nos vies
L’événement sera notre maître intérieur
Accomplir, pas abolir

L’image du corps que Paul déploie dans notre deuxième lecture (1Co 12, 12-30) est devenue majeure dans la foi chrétienne. À sa suite, l’Église se comprend comme un corps vivant, le corps du Christ. La communion eucharistique nous agrège à ce corps que nous recevons au creux de nos mains. Ainsi unis au Christ qui en est la Tête, notre corps collectif et personnel est associé à sa résurrection. Bref : impossible d’évoquer le cœur du christianisme sans parler du corps.

Faire corps avec  / contre

La force de cette image paulinienne a diffusé dans toute la société. Faire corps est un enjeu majeur dans presque tous les domaines : faire corps avec son équipe en sport, au théâtre avec son public, dans les arts avec la nature ou l’œuvre, en politique avec le peuple, en équitation avec sa monture, en surf avec les vagues etc.
On ne fait pas corps qu’avec, on doit également le faire contre. Faire corps contre le terrorisme est devenu une urgence nationale. Faire corps contre les maladies rares garantit le succès du Téléthon. Faire corps contre la misère ou l’injustice a suscité la naissance des syndicats et partis politiques hier, des Gilets Jaunes aujourd’hui…
La cohésion sociale trouve dans l’image du corps utilisé par Paul sa meilleure défense.

Vivre ensemble demande de s’accepter aussi différents que l’oreille et l’œil qui pourtant font partie du même corps. Vivre ensemble demande également de protéger les plus faibles et les moins brillants, comme nous protégeons les parties intimes (les moins décentes dit Paul) de notre corps. Cela va même jusqu’à leur accorder une certaine priorité, une « option préférentielle pour les pauvres » : « Dieu a accordé plus d’honneur à ce qui en est dépourvu ». Vivre ensemble demande encore de la sympathie, de la compassion, c’est le même mot en grec et en latin qui signifie « souffrir avec », selon l’expression de Paul : « si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ». Souffrir avec ceux qui souffrent pour rompre leur isolement et trouver avec eux et les chemins de la guérison. Se réjouir avec ceux qui se réjouissent pour décupler leur joie et la nôtre.
Le but ultime de cette intériorité mutuelle de tous les membres est l’unité du corps : notre corps ne fait qu’un quoiqu’ayant plusieurs membres, car il n’y a qu’un unique Esprit. « Dieu a voulu ainsi qu’il n’y pas de division dans le corps ».

Cette image du corps ne vaut pas seulement pour l’Église. Elle nous donne une autre vision de la nature et de la finalité de nos familles, de nos entreprises, de nos associations, de notre vie politique.

L’entreprise comme corps vivant

L'Entreprise libéréeAppliquez cette image du corps à l’entreprise, quelle que soit sa taille ou son activité. Sa finalité, quoi qu’en disent les économistes libéraux, n’est pas de faire du profit, mais de faire exister et vivre une communauté grâce à une activité commune. La communauté des salariés, des partenaires, les fournisseurs, des clients même. Faire corps grâce au travail partagé au sein d’un même groupe humain est l’objectif ultime que les autres indicateurs doivent servir. Ainsi le profit est utile lorsqu’il est cantonné à ce rôle de serviteur de l’unité du corps économique et social. La nature de l’entreprise réside dans la mise en commun des talents de chacun, comme les membres du corps, et non dans des rapports de domination hiérarchique, salariale ou actionnariale. Cette conception est bien éloignée des entreprises tayloriennes du XIX° siècle ! Mais les jeunes générations aspirent aujourd’hui à un management moins vertical, plus coopératif, sollicitant l’intelligence collective plus que l’autorité d’un seul.
Faire corps dans le domaine économique a donné lieu à de belles réalisations : les coopératives, les Mutuelles, l’actionnariat des salariés, la participation aux bénéfices, le Familistère de Guise, les kibboutz israéliens…
Actuellement, des courants de pensée comme « l’entreprise libérée » (Isaac Getz), l’holacratie ou les startups des millenials témoignent que la recherche de l’unité en faisant corps ensemble au travail n’a pas fini de faire émerger de nouveaux modes de production.

Les deux corps du roi

Faire corps dans Communauté spirituelleL’image paulinienne du corps a également marqué la politique occidentale. La thèse des deux corps du roi de Kantorowicz est devenue célèbre : le roi (ou le président sous la V° République…) possède certes un corps personnel, un corps privé affecté comme les autres par les émotions, les événements et les maladies. Mais, de par son sacre (ou son élection) ce corps physique est investi d’une symbolique plus grande que lui : il incarne l’État, la nation. C’est le corps mystique du roi en quelque sorte, en tant que représentant l’unité du pays qui transcende sa personne.

« Son corps politique est un corps qui ne peut pas être vu ni tenu matériellement, car il consiste dans l’action publique et le gouvernement, et il est constitué pour le peuple et la gestion du bonheur public » [1].

Les deux corps doivent être en harmonie, si bien que les attitudes et comportements du premier ne doivent pas contredire la grandeur du second.
Le premier corps est mortel, le deuxième corps ne peut pas mourir : « le roi est mort, vive le roi ! »
De Gaulle et Mitterrand savaient l’importance de maintenir la cohérence entre les deux corps. Ils restaient discrets, sobres et dignes pour leur intimité tout en incarnant la grandeur dans leur fonction. Sarkozy, Hollande et sans doute Macron aujourd’hui ont fait voler en éclats cette unité des deux corps du roi, les premiers en n’incarnant pas la grandeur de leur rôle mystique, le dernier en ne montrant pas la compassion et le souci des plus faibles qui caractérise celui qui a le souci du corps dans son ensemble. Il y a dès lors comme une nostalgie en France de cette synthèse perdue où les deux corps du roi incarnaient la grandeur du pays et sa cohésion vivante.

Faire corps est plus que jamais un impératif pour qui veut refonder la politique après la colère sociale de fin 2018. Faire corps demande de ne pas penser à la place de mais avec, de ne pas décider sans que tous puissent participer, de rester en contact de manière continue et non discontinue avec les citoyens, et de nourrir les liens qui empêchent l’oreille et l’œil de faire sécession sous prétexte qu’ils sont trop différents…

Les trois corps du Christ

Revenons à l’Église pour laquelle Paul a forgé cette comparaison du corps. En fait, l’unique corps du Christ se manifeste sous trois modalités qui font système, indissolublement.
Les Pères de l’Église ont inlassablement déployé la richesse de cette métaphore :

Chaque fois que le prudent lecteur trouvera dans les livres quelque chose concernant la chair ou le corps du Dieu Jésus, qu’il ait recours à cette triple définition de sa chair ou de son corps, telle que je ne l’ai pas trouvée dans ma présomption ni forgée par mon sens propre, mais telle que je l’ai tirée des sentences des Pères… Il faut en effet se représenter autrement cette chair ou ce corps qui pendit au bois et est sacrifié sur l’autel, autrement sa chair ou son corps qui est Vie demeurant en celui qui l’a mangé, autrement enfin sa chair ou son corps, qui est l’Église : car l’Église est dite la chair du Christ… […]

Cette trinité du Corps du Seigneur ne doit pas être comprise autrement que comme le Corps lui-même du Seigneur, considéré soit selon l’essence, soit selon l’unité, soit selon l’effet. Car le corps du Christ pour autant qu’il est en lui, se livre à tous en nourriture de vie éternelle, et il fait que ceux qui le reçoivent fidèlement vivent en unité avec lui, et par l’amour spirituel et par le partage de sa propre nature, à lui qui est la Tête du Corps de l’Église. [2]

La première modalité est le corps personnel de Jésus de Nazareth, que nous confessons comme Christ. Ce corps né de Marie, exposé sur le gibet de la croix, est désormais ressuscité, transfiguré à la droite de Dieu. Parce qu’il est fait de notre nature humaine, ce corps est pour nous la promesse de vie éternelle si nous pouvons y être greffés.

C’est précisément le rôle du deuxième corps, le corps eucharistique du Christ, que de nous associer à lui, en communiant à tout son être. Le corps sacramentel du Christ nous unit au corps vivant de Jésus ressuscité. Il ne le fait pas individuellement, car l’unité est la marque du corps vivant. Il le fait en Église, il fait l’Église en agrégeant chacun au Christ. « L’eucharistie fait l’Église » – selon le mot du Père de Lubac – en ce sens qu’elle crée la communauté en unissant chacun au Christ-Tête.

La mise ensemble symbolique de ces trois corps du Christ constitue ainsi ce que saint Augustin et les Pères de l’Église appelaient le Christ Total, Tête et corps. Le corps sacramentel (eucharistie) agrège chacun au Christ vivant dont nous devenons alors le corps vivant, ecclésial, membres chacun pour notre part. La structure des prières eucharistiques repose sur cet enlacement symbolique des trois corps du Christ, que l’on peut schématiser ainsi :

Les 3 corps du Christ

Ne séparons donc pas ce que le Christ a uni ! L’attachement à la personne du Christ, la vie sacramentelle et la vie en Église ne font qu’un, quoique différents (et parfois contradictoires dans la réalité historique hélas !).

Faire corps est un défi majeur de tous temps, en tous domaines.

Et si nous commencions par nos familles ? notre travail ?

 

 


[1]. Ernst Kantorowicz, Les Deux corps du roi. Une étude de la théologie politique médiévale, 1957.

[2]. Guillaume de Saint-Thierry (XII° siècle), Sur le sacrement de l’Autel, ch. 12 (PL 180, 361-362) in Catholicisme, Les aspects sociaux du dogme, Œuvres complètes VII, pp. 345-346, Cerf, Paris, 2003.

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Tout le peuple écoutait la lecture de la Loi » (Ne 8, 2-4a.5-6.8-10)

Lecture du livre de Néhémie

En ces jours-là, le prêtre Esdras apporta le livre de la Loi en présence de l’assemblée, composée des hommes, des femmes, et de tous les enfants en âge de comprendre. C’était le premier jour du septième mois. Esdras, tourné vers la place de la porte des Eaux, fit la lecture dans le livre, depuis le lever du jour jusqu’à midi, en présence des hommes, des femmes, et de tous les enfants en âge de comprendre : tout le peuple écoutait la lecture de la Loi. Le scribe Esdras se tenait sur une tribune de bois, construite tout exprès. Esdras ouvrit le livre ; tout le peuple le voyait, car il dominait l’assemblée. Quand il ouvrit le livre, tout le monde se mit debout. Alors Esdras bénit le Seigneur, le Dieu très grand, et tout le peuple, levant les mains, répondit : « Amen ! Amen ! » Puis ils s’inclinèrent et se prosternèrent devant le Seigneur, le visage contre terre. Esdras lisait un passage dans le livre de la loi de Dieu, puis les Lévites traduisaient, donnaient le sens, et l’on pouvait comprendre.
Néhémie le gouverneur, Esdras qui était prêtre et scribe, et les Lévites qui donnaient les explications, dirent à tout le peuple : « Ce jour est consacré au Seigneur votre Dieu ! Ne prenez pas le deuil, ne pleurez pas ! » Car ils pleuraient tous en entendant les paroles de la Loi. Esdras leur dit encore : « Allez, mangez des viandes savoureuses, buvez des boissons aromatisées, et envoyez une part à celui qui n’a rien de prêt. Car ce jour est consacré à notre Dieu ! Ne vous affligez pas : la joie du Seigneur est votre rempart ! »

Psaume
(Ps 18 (19), 8, 9, 10, 15)
R/ Tes paroles, Seigneur, sont esprit et elles sont vie.
(cf. Jn 6, 63c)

La loi du Seigneur est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du Seigneur est sûre,
qui rend sages les simples.

Les préceptes du Seigneur sont droits,
ils réjouissent le cœur ;
le commandement du Seigneur est limpide,
il clarifie le regard.

La crainte qu’il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du Seigneur sont justes
et vraiment équitables.

Accueille les paroles de ma bouche,
le murmure de mon cœur ;
qu’ils parviennent devant toi,
Seigneur, mon rocher, mon défenseur !

Deuxième lecture
« Vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps » (1 Co 12, 12-30)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, prenons une comparaison : notre corps ne fait qu’un, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps. Il en est ainsi pour le Christ. C’est dans un unique Esprit, en effet, que nous tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés pour former un seul corps. Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit. Le corps humain se compose non pas d’un seul, mais de plusieurs membres.
Le pied aurait beau dire : « Je ne suis pas la main, donc je ne fais pas partie du corps », il fait cependant partie du corps. L’oreille aurait beau dire : « Je ne suis pas l’œil, donc je ne fais pas partie du corps », elle fait cependant partie du corps. Si, dans le corps, il n’y avait que les yeux, comment pourrait-on entendre ? S’il n’y avait que les oreilles, comment pourrait-on sentir les odeurs ? Mais, dans le corps, Dieu a disposé les différents membres comme il l’a voulu. S’il n’y avait en tout qu’un seul membre, comment cela ferait-il un corps ? En fait, il y a plusieurs membres, et un seul corps. L’œil ne peut pas dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi » ; la tête ne peut pas dire aux pieds : « Je n’ai pas besoin de vous ». Bien plus, les parties du corps qui paraissent les plus délicates sont indispensables. Et celles qui passent pour moins honorables, ce sont elles que nous traitons avec plus d’honneur ; celles qui sont moins décentes, nous les traitons plus décemment ; pour celles qui sont décentes, ce n’est pas nécessaire. Mais en organisant le corps, Dieu a accordé plus d’honneur à ce qui en est dépourvu. Il a voulu ainsi qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les différents membres aient tous le souci les uns des autres. Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l’honneur, tous partagent sa joie.
Or, vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps.
Parmi ceux que Dieu a placés ainsi dans l’Église, il y a premièrement des apôtres, deuxièmement des prophètes, troisièmement ceux qui ont charge d’enseigner ; ensuite, il y a les miracles, puis les dons de guérison, d’assistance, de gouvernement, le don de parler diverses langues mystérieuses. Tout le monde évidemment n’est pas apôtre, tout le monde n’est pas prophète, ni chargé d’enseigner ; tout le monde n’a pas à faire des miracles, à guérir, à dire des paroles mystérieuses, ou à les interpréter.

Évangile
« Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture » (Lc 1, 1-4 ; 4, 14-21) Alléluia. Alléluia.
Le Seigneur m’a envoyé, porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération. Alléluia. (Lc 4, 18cd)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui, dès le commencement, furent témoins oculaires et serviteurs de la Parole. C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi, après avoir recueilli avec précision des informations concernant tout ce qui s’est passé depuis le début, d’écrire pour toi, excellent Théophile, un exposé suivi, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as entendus.
En ce temps-là, lorsque Jésus, dans la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, sa renommée se répandit dans toute la région. Il enseignait dans les synagogues, et tout le monde faisait son éloge. Il vint à Nazareth, où il avait été élevé. Selon son habitude, il entra dans la synagogue le jour du sabbat, et il se leva pour faire la lecture. On lui remit le livre du prophète Isaïe. Il ouvrit le livre et trouva le passage où il est écrit : L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur. Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit. Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui. Alors il se mit à leur dire : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre ».
Patrick BRAUD

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28 mai 2018

Les deux épiclèses eucharistiques

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Les deux épiclèses eucharistiques


Homélie pour la fête du Corps et du Sang du Christ / Année B
03/06/2018

Cf. également :

Les trois blancheurs
Emmaüs : mettre les 5 E dans le même panier
Comme une ancre jetée dans les cieux
Boire d’abord, vivre après, comprendre ensuite
De quoi l’eucharistie est-elle la madeleine ?
Donnez-leur vous-mêmes à manger
Impossibilités et raretés eucharistiques
Je suis ce que je mange
L’eucharistie selon Melchisédek
 

- « Elle était bien, votre messe, M. l’Abbé ! »
Le paroissien enthousiaste croit faire plaisir au prêtre qui présidait l’eucharistie de dimanche.
Une autre paroissienne renchérit :
- « J’aime bien quand c’est vous qui célébrez. »
La mine renfrognée, le prêtre se dit qu’il est temps de se lancer dans une catéchèse solide  sur l’eucharistie… Car qui célèbre, sinon l’Église tout entière ? Qui consacre, sinon l’Esprit Saint lui-même ? Qui fait l’eucharistie sinon l’Église !

Alors, en cette fête du Saint-Sacrement, dite également du Corps et du Sang du Christ, reprenons quelques éléments théologiques fondamentaux sur l’eucharistie.

 

La théologie des trois corps

Où est le corps du Christ ?
Nous en avons perdu l’habitude, mais le Moyen Âge avait popularisé une très belle conception du corps du Christ appelé théologie des trois corps.

Les deux épiclèses eucharistiques dans Communauté spirituelle 119299804_oEn effet, il y a d’abord le corps personnel de Jésus ressuscité.

Celui avec lequel il a été élevé dans la gloire du père. Ce corps glorieux, ou spirituel, est ajusté au monde de la Résurrection. Il est à la fois radicalement nouveau (les apôtres ne le reconnaissent pas tout de suite) et fidèlement hérité de sa vie humaine (cf. les traces des clous qu’exige de voir Thomas). Ce corps-là du Christ ressuscité est absent, invisible. Il échappe à notre espace-temps car il appartient au monde nouveau à venir.

Il y a ensuite le corps ecclésial du Christ.

« Vous êtes le corps du Christ » ne cesse de répéter Saint-Paul, plaçant le Christ à la Tête de cet organisme vivant dont nous sommes membres les uns des autres, reliés par le lien de la paix et de la charité dans l’Esprit. Ce corps ecclésial a pour vocation d’être uni au Christ-Tête pour rayonner de son amour à travers le monde.

Il y a enfin le corps sacramentel du Christ, sous les espèces eucharistiques du pain et du vin. C’est ce corps que nous fêtons aujourd’hui. Notons au passage qu’au Moyen Âge, on appelait corps vrai le corps ecclésial, et corps mystique le corps eucharistique. Puis, sous l’influence de crises successives contestant la transformation eucharistique, on a (malheureusement) inversé les deux termes.

On peut par exemple lire chez Guillaume de St Thierry (XI°-XII° siècles) :

Chaque fois que le prudent lecteur trouvera dans les livres quelque chose concernant la chair ou le corps du Dieu Jésus, qu’il ait recours à cette triple définition de sa chair ou de son corps, telle que je ne l’ai pas trouvée dans ma présomption ni forgée par mon sens propre, mais telle que je l’ai tirée des sentences des Pères…
Il faut en effet se représenter autrement cette chair ou ce corps qui pendit au bois et est sacrifié sur l’autel, – autrement sa chair ou son corps qui est Vie demeurant en celui qui l’a mangé, – autrement enfin sa chair ou son corps, qui est l’Église : car l’Église est dite la chair du Christ…  […]
Car le corps du Christ pour autant qu’il est en lui, se livre à tous en nourriture de vie éternelle, et il fait que ceux qui le reçoivent fidèlement vivent en unité avec lui, et par l’amour spirituel et par le partage de sa propre nature, à lui qui est la Tête du Corps de l’Église [1].

L’eucharistie sym-bolise, c’est-à-dire met ensemble, réunit les deux autres corps du Christ, personnel et ecclésial, de façon à ce que le Christ soit réellement présent en plénitude dans notre humanité sans quitter pour autant sa divinité.

On peut voir une trace de ce travail sacramentel de l’eucharistie dans les deux épiclèses  des prières eucharistiques. On appelle épiclèse une invocation de l’Esprit au-dessus de personnes ou d’objets. Or, écoutez bien : il y a deux épiclèses dans les prières eucharistiques (sauf le canon romain, la Prière eucharistique n° 1, qui illustre ainsi le déficit d’importance accordée à l’Esprit en Occident pendant des siècles).

La 1° épiclèse est faite sur le pain et le vin : « Dieu notre Père, nous te prions : Sanctifie ces offrandes en répandant sur elles ton Esprit ; qu’elles deviennent pour nous le corps et le sang de Jésus, le Christ, notre Seigneur » (Prière Eucharistique n° 2).

La 2°est faite sur l’assemblée (sur l’ekklèsia = l’Église) : « Humblement, nous te demandons qu’en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps » (PE n° 2).

On a donc la structure suivante pour les prières eucharistiques, où se joue liturgiquement l’union du Christ et de son Église :

a) 1° épiclèse sur les dons (épiclèse consécratoire)

b) récit de l’Institution (+ anamnèse)

c) 2° épiclèse, sur l’assemblée – ekklèsia (épiclèse de communion)

d) intercession-supplication dans la communion de toute l’Église, du ciel et de la terre.

On pourrait faire une lecture ecclésiologique de cette structure fondamentale, en se souvenant de la théologie des trois corps qui présidait à la compréhension de l’Église.

3 corps 2 épiclèses

d) intercession

a) La première épiclèse invoque l’Esprit pour sanctifier les dons, le pain et le vin, « afin que le Christ Jésus réalise au milieu de nous la présence de son corps et de son sang ». Le repas va « prendre corps », grâce à l’Esprit, afin que l’offrande de Jésus, son unique sacrifice accompli une fois pour toutes, continue de s’actualiser dans et par son Église, l’ekklèsia localement rassemblée. En rigueur de termes, c’est donc l’Esprit-Saint qui est l’acteur principal de la transformation des espèces eucharistiques. Le lien Église-Esprit est ici évident, et le sera encore plus en c), soulignant la dimension épiclétique de l’assemblée qu’est l’Église.

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b) le récit de l’Institution est bâti comme une sorte de contraction et d’arrangement des quatre textes principaux (Mt, Mc, Lc, 1Co). Il fait donc partie intégrante de la PE. Impossible d’être chrétien sans cet ancrage historique.

c) la deuxième épiclèse a une portée ecclésiologique capitale. L’Église invoque le Christ pour qu’elle devienne une seule offrande avec le Christ. Elle désire être envahie par l’Esprit, afin de se laisser entraîner dans l’offrande sacrificielle de son Sauveur, dans la communion avec le Père. L’Église, par la puissance de l’Esprit, devient une seule offrande, dans le Christ, à la louange de la gloire du Père. C’est l’enlacement symbolique du Christ et de l’Église qui s’effectue ainsi dans l’eucharistie, selon la si belle formule de St Augustin: « soyez ce que vous voyez, recevez ce que vous êtes ». C’est l’Esprit qui fait de l’Église le corps ecclésial du Christ, « rassemblée par l’Esprit-Saint en un seul corps, pour qu’ils soient eux-mêmes dans le Christ une vivante offrande à la louange de ta gloire » (PE 4). On ne peut donc séparer le corps eucharistique du corps ecclésial : celui-ci est fait pour celui-là, celui-là devient lui-même grâce à celui-ci. Les conséquences, notamment pour le culte de l’eucharistie en-dehors de la messe, sont énormes : toute césure entre l’eucharistie et l’Église serait « meurtrière », pour reprendre l’expression du Père de Lubac.

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 Qui consacre, qui célèbre ?

L’épiclèse souligne avec une précision superbe l’humilité du ministère sacerdotal. Parfois on dit que le prêtre consacre. En rigueur de termes, l’affirmation ne tient pas. L’épiclèse révèle en tout cas très exactement ce que fait le prêtre : il dit la prière par laquelle la communauté célébrante demande au Père d’envoyer son Esprit Saint sur le pain et sur le vin pour qu’ils deviennent le corps et le sang de Jésus.

La Prière eucharistique III dit explicitement : « Nous te supplions de consacrer toi-même les offrandes que nous apportons. Sanctifie-les par ton Esprit pour qu’elles deviennent le corps et le sang de ton Fils. » C’est donc le Père qui consacre par son Esprit. Il revient au prêtre de dire la prière, au nom de la communauté, pour qu’il en soit ainsi.

Pie XII, citant Bellarmin dans Mediator Dei (20/11/1947), redit la foi commune de l’Église depuis les origines : « le sacrifice est offert principalement dans la personne du Christ. C’est pourquoi l’offrande qui suit la consécration atteste en quelque sorte que toute l’Église consent à l’oblation faite par le Christ et offre avec Lui ». L’hésitation de la Prière eucharistique n° 1 (« nous t’offrons pour eux, ou ils t’offrent pour eux-mêmes ») est la trace de cette conviction, malgré la survalorisation sacrificielle du rôle du prêtre.

D’ailleurs, le « nous » de la PE n’est pas un pluriel de majesté : même s’il est seul ministre ordonné, le prêtre dit « nous » pour exprimer qu’il dit la prière de l’Église, au nom de l’Église et avec elle. Encore une fois; répétons que tous célèbrent, mais pas de la même manière. Le Catéchisme de l’Église catholique est là-dessus très clair : « La liturgie est ‘action’ du ‘Christ tout entier’ (Christus totus). Ceux qui dès maintenant la célèbrent au-delà des signes sont déjà dans la liturgie céleste, là où la célébration est totalement communion et Fête. » (CEC n° 1136, question : Qui célèbre ?)

Les numéros suivants développent l’argumentation, qui est eschatologique : parce que la liturgie anticipe la louange finale, tous y sont associés, et tous célèbrent.

« C’est à cette liturgie éternelle que l’Esprit et l’Église nous font participer lorsque nous célébrons le mystère du salut dans les sacrements. C’est toute la Communauté, le Corps du Christ uni à son Chef (Caput = sa Tête) qui célèbre. ‘Les actions liturgiques ne sont pas des actions privées, mais des célébrations de l’Église, qui est le ‘sacrement de l’unité’, c’est-à-dire le peuple saint réuni et organisé sous l’autorité des évêques. C’est pourquoi elles appartiennent au Corps tout entier de l’Église, elles le manifestent et elles l’affectent; mais elles atteignent chacun de ses membres, de façon diverse, selon la diversité des ordres, des fonctions et de la participation effective’ (SC 26).

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C’est pourquoi aussi ‘chaque fois que les rites, selon la nature propre de chacun, comportent une célébration commune, avec fréquentation et participation active des fidèles, on soulignera que celle-ci, dans la mesure du possible, doit l’emporter sur leur célébration individuelle et quasi privée’ (SC 27).

L’assemblée qui célèbre est la communauté des baptisés qui, ‘par la régénération et l’onction de l’Esprit Saint, sont consacrés pour être une maison spirituelle et un sacerdoce saint, en vue d’offrir des sacrifices spirituels’ (LG 10).

Ce ‘sacerdoce commun’ est celui du Christ, unique Prêtre, participé par tous ses membres. » (CEC nos 1139-1141)

« Ainsi, dans la célébration des sacrements, c’est toute l’assemblée qui est ‘liturge’, chacun selon sa fonction, mais dans ‘l’unité de l’Esprit’ qui agit en tous. ‘Dans les célébrations liturgiques, chacun, ministre ou fidèle, en s’acquittant de sa fonction, fera seulement et totalement ce qui lui revient en vertu de la nature de la chose et des normes liturgiques’ (SC 28). » (CEC n° 1144)

Au Moyen-Âge, on affirmait avec audace: « Le prêtre ne sacrifie pas seul, ne consacre pas seul, mais toute l’assemblée des fidèles qui assistent consacre avec lui, sacrifie avec lui [2] ». Le Père Congar confirme : « Toute l’assemblée liturgique est célébrante et consacrante. » Et il ajoute : « Mais ce serait une erreur ecclésiologique et une hérésie liturgique de faire dire les paroles de la consécration par toute l’assemblée. Elle a son président, qui y fonctionne comme président. Et cependant elle est tout entière sacerdotale et célébrante [3]. »

Fêtons donc le Saint Sacrement, en ne séparant pas l’eucharistie de l’Eglise, en nous impliquant dans chaque messe en tant que concélébrants, grâce au prêtre qui préside…

 

 


[1]. Guillaume de Saint-Thierry, Sur le sacrement de l’Autel, ch. 12 (P. L. 180, 361-362) in Catholicisme, Les aspects sociaux du dogme, Œuvres complètes VII, pp. 345-346, tr. fr. Henri de Lubac, Cerf, Paris, 2003.

[2]. Attribué à Guerric d’Igny, Sermo 5,15; PL 185,87 AB : cité par CONGAR Y., Vatican II, Cerf, coll. Unam Sanctam 66, Paris, 1967, p. 252.

[3]. CONGAR Y., Le Concile de Vatican II, Cerf, coll. Théologie Historique 71, Paris, 1984, p. 113.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Dieu t’a donné cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue » (Dt 8, 2-3.14b-16a)

Lecture du livre du Deutéronome
Moïse disait au peuple d’Israël : « Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert ; le Seigneur ton Dieu te l’a imposée pour te faire passer par la pauvreté ; il voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur : allais-tu garder ses commandements, oui ou non ? Il t’a fait passer par la pauvreté, il t’a fait sentir la faim, et il t’a donné à manger la manne – cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue – pour que tu saches que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur. N’oublie pas le Seigneur ton Dieu qui t’a fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. C’est lui qui t’a fait traverser ce désert, vaste et terrifiant, pays des serpents brûlants et des scorpions, pays de la sécheresse et de la soif. C’est lui qui, pour toi, a fait jaillir l’eau de la roche la plus dure. C’est lui qui, dans le désert, t’a donné la manne – cette nourriture inconnue de tes pères. »

PSAUME
(Ps 147 (147 B), 12-13, 14-15, 19-20)
R/ Glorifie le Seigneur, Jérusalem ! (Ps 147, 12a)

Glorifie le Seigneur, Jérusalem !
Célèbre ton Dieu, ô Sion !
Il a consolidé les barres de tes portes,
dans tes murs il a béni tes enfants.

Il fait régner la paix à tes frontières,
et d’un pain de froment te rassasie.
Il envoie sa parole sur la terre :
rapide, son verbe la parcourt.

Il révèle sa parole à Jacob,
ses volontés et ses lois à Israël.
Pas un peuple qu’il ait ainsi traité ;
nul autre n’a connu ses volontés.

DEUXIÈME LECTURE
« Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps » (1 Co 10, 16-17)
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, la coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n’est-il pas communion au corps du Christ ? Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain.

SÉQUENCE
Cette séquence (ad libitum) peut être dite intégralement ou sous une forme abrégée à partir de : « Le voici, le pain des anges ».
Sion, célèbre ton Sauveur, chante ton chef et ton pasteur par des hymnes et des chants. Tant que tu peux, tu dois oser, car il dépasse tes louanges, tu ne peux trop le louer. Le Pain vivant, le Pain de vie, il est aujourd’hui proposé comme objet de tes louanges. Au repas sacré de la Cène, il est bien vrai qu’il fut donné au groupe des douze frères. Louons-le à voix pleine et forte, que soit joyeuse et rayonnante l’allégresse de nos cœurs ! C’est en effet la journée solennelle où nous fêtons de ce banquet divin la première institution. À ce banquet du nouveau Roi, la Pâque de la Loi nouvelle met fin à la Pâque ancienne. L’ordre ancien le cède au nouveau, la réalité chasse l’ombre, et la lumière, la nuit. Ce que fit le Christ à la Cène, il ordonna qu’en sa mémoire nous le fassions après lui. Instruits par son précepte saint, nous consacrons le pain, le vin, en victime de salut. C’est un dogme pour les chrétiens que le pain se change en son corps, que le vin devient son sang. Ce qu’on ne peut comprendre et voir, notre foi ose l’affirmer, hors des lois de la nature. L’une et l’autre de ces espèces, qui ne sont que de purs signes, voilent un réel divin. Sa chair nourrit, son sang abreuve, mais le Christ tout entier demeure sous chacune des espèces. On le reçoit sans le briser, le rompre ni le diviser ; il est reçu tout entier. Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître. Bons et mauvais le consomment, mais pour un sort bien différent, pour la vie ou pour la mort. Mort des pécheurs, vie pour les justes ; vois : ils prennent pareillement ; quel résultat différent ! Si l’on divise les espèces, n’hésite pas, mais souviens-toi qu’il est présent dans un fragment aussi bien que dans le tout. Le signe seul est partagé, le Christ n’est en rien divisé, ni sa taille ni son état n’ont en rien diminué. * Le voici, le pain des anges, il est le pain de l’homme en route, le vrai pain des enfants de Dieu, qu’on ne peut jeter aux chiens. D’avance il fut annoncé par Isaac en sacrifice, par l’agneau pascal immolé, par la manne de nos pères. Ô bon Pasteur, notre vrai pain, ô Jésus, aie pitié de nous, nourris-nous et protège-nous, fais-nous voir les biens éternels dans la terre des vivants. Toi qui sais tout et qui peux tout, toi qui sur terre nous nourris, conduis-nous au banquet du ciel et donne-nous ton héritage, en compagnie de tes saints. Amen.

ÉVANGILE
« Ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson » (Jn 6, 51-58)
Alléluia. Alléluia. Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel, dit le Seigneur ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement.

Alléluia. (Jn 6, 51.58)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
 En ce temps-là, Jésus disait aux foules des Juifs :  « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. »  Les Juifs se querellaient entre eux : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? »  Jésus leur dit alors : « Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous.  Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour.  En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson.  Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui.  De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi.  Tel est le pain qui est descendu du ciel : il n’est pas comme celui que les pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement. »
Patrick BRAUD

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26 février 2018

Le Corps-Temple

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Le Corps-Temple


Homélie pour le 3° Dimanche de Carême / Année B
04/03/2018

Cf. également :

De l’iconoclasme aux caricatures
Une Loi, deux tables, 10 paroles
Le principe de gratuité
Le Temple, la veuve, et la colère
La « réserve eschatologique »


L’affaire Harvey Weinstein à Hollywood, suivi de la campagne #MeToo sur les réseaux sociaux américains, relayée en France par le tag #BalanceTonPorc et les multiples scandales éclatant dans la foulée, tout cela n’en finit pas de nourrir les unes des médias occidentaux.

Le Corps-Temple dans Communauté spirituelleSimultanément, sans qu’il y ait de lien apparent, la thématique du bien-être animal devient une question de société de plus en plus prégnante. Les actions spectaculaires de l’association L214 * mettent en évidence les mauvais traitements, barbares parfois, infligés aux animaux dans certains abattoirs ou élevages. Les États généraux de l’alimentation ont soulevé une multitude d’interrogations autour de la qualité, la traçabilité et même l’éthique de la consommation animale. Végane, végétarien, flexitarien, carnivore welfariste ou assumé : les termes fleurissent pour traduire nos hésitations à mettre ou non de la viande dans nos assiettes.

Campagne anti-harcèlement et anti-viande : ces deux puissants courants sociaux auraient-il quelque chose en commun ? Malicieusement, l’évangile d’aujourd’hui (Jn 2, 13-25) peut fournir un trait d’union. Ce qui leur est commun, c’est la perception du corps. Corps humain / corps animal : quel statut ? quelle dignité ? quelle éthique pour l’utiliser, le respecter, le consommer (ne parlait-on pas autrefois de consommation du mariage ?) ?

j%C3%A9sus%2Bchsssant%2Bles%2Bmarchands animaux dans Communauté spirituelleEn effet, l’épisode des vendeurs chassés du Temple nous met sur cette voie. Imaginez un militant écolo issu d’un village obscur dérober un Caterpillar pour écrabouiller les boutiques de souvenirs autour des sanctuaires de Lourdes, et vous aurez une petite idée du choc que Jésus de Nazareth provoque volontairement auprès des pratiquants du Temple de Jérusalem ! Son objectif premier est sans nul doute de purifier la relation à Dieu de toute dimension marchande, de tout calcul donnant-donnant. Notons au passage que les animaux sacrifiés faisaient les frais de ces pratiques religieuses de substitution, où l’homme tue l’animal pour obtenir les grâces de son Dieu…

Le deuxième objectif de cet épisode ne s’est révélé qu’après Pâques aux disciples, lorsqu’ils se rappelèrent cette parole de Jésus : « détruisez ce Temple, et en trois jours je le relèverai ».

Après la résurrection, ils réfléchissent : « le temple dont il parlait, c’était son corps ».

Voilà donc un déplacement fondamental opéré par le Christ : passer du Temple au corps, du sacrifice des animaux à l’offrande de soi. Saint Paul, qui n’a pas vu le fouet de Jésus disperser les marchands, hérite pourtant de cette conception éminemment spirituelle du corps humain : « ne savez-vous pas que votre corps est le temple de l’Esprit ? » (1Co 6,19)

Pour le Nouveau Testament, la dignité du corps humain réside dans sa dimension spirituelle, et le corps animal n’a pas à être sacrifié sous prétexte d’intérêt supérieur comme la communion à Dieu.

Conception assez révolutionnaire du corps !

Héritée du judaïsme pour lequel l’être humain ne fait qu’un en trois composantes : esprit (nefesh en hébreu)  /souffle (ruah) /chair (bassar), cette vision du corps ira jusqu’à nourrir l’espérance folle de la résurrection de la chair, basée sur l’expérience des apôtres de la rencontre du « corps glorieux » du Ressuscité.
Résultat de recherche d'images pour "nefesh ruah bassar"Au cours des siècles, l’Église a certes confondu corps glorieux et anatomie, au point par exemple d’interdire la crémation ou le don d’organes jusqu’à très récemment, croyant que les membres actuels seraient promis à revivre… Mais elle a toujours maintenu la dignité inaliénable du corps humain, tabernacle de l’Esprit Saint. Ensuite, l’influence de la pensée grecque l’a détournée en Occident de cette vision unitaire d’origine, et les auteurs chrétiens ont peu à peu séparé le corps de l’âme (oubliant l’esprit), au point de faire du salut un schéma de sortie de ce corps (l’extase mystique, la mort corporelle) pour la rédemption de l’âme. Le corps était devenu prison, la chair tentation. Le puritanisme a prospéré sur une vision pessimiste du corps humain, lieu du péché, des passions égoïstes qu’il faut réprimer et combattre. Et c’est un curieux renversement de l’histoire qu’on puisse accuser les féministes d’aujourd’hui de retour au puritanisme (sécularisé) ! Pourtant, il n’y a nulle trace de combat contre le péché dans les campagnes de ces féministes. Le point commun avec le puritanisme serait peut-être une conception de la relation homme-femme placée d’emblée sous le signe de la domination (par le mal pour les uns, par le mâle pour les autres !) et donc source de défiance, réclamant règlements juridiques et impératifs moraux pour contenir le flot du désir.

The Risen Christ, detail from the Isenheim Altarpiece, by Matthias Grünewald« Le sanctuaire dont il parlait, c’était son corps » : pour les chrétiens, l’Incarnation du Verbe de Dieu donne au corps humain une noblesse incomparable, celle de porter la divinité, le souffle de l’Esprit devenant notre respiration la plus intime. Le drame de l’humanisme athée, refusant la cohabitation divine en quelque sorte, est de ne plus savoir sur quoi fonder la dignité du corps humain. S’il peut être utile aux avancées de la médecine, pourquoi ne pas l’utiliser, même vivant, pour des expériences de progrès ? pourquoi ne pas le louer pour porter l’enfant d’une autre ? S’il est vieux, malade, promis à la mort proche, pourquoi ne pas en soulager et le patient et la société ? S’il est dans les statistiques de handicap ou de graves malformations prénatales, pourquoi le faire naître ? S’il n’est pas désiré, pourquoi ne pas le supprimer pendant la grossesse ?

La sécularisation de la conception du corps humain arrive à ce paradoxe de le défendre de tout harcèlement (et c’est tant mieux) tout en l’éliminant systématiquement en début ou fin de vie, et bientôt en l’instrumentalisant au service de la santé ou du désir des plus riches…

 

Il est intéressant de souligner à nouveau qu’au Temple de Jérusalem, ce qui arrive au corps de Jésus (détruit par les hommes, reconstruit par Dieu) a des conséquences salutaires pour les animaux des sacrifices rituels ! Il suffit d’observer les rituels sanglants des musulmans égorgeant les moutons pour la fête de l’Aïd (en souvenir du bélier égorgé par Abraham à la place d’Isaac) pour prendre conscience que cette mentalité sacrificielle est toujours très présente dans toutes les cultures. Et que dire du rite d’égorgement des animaux où le sang doit couler pour que la viande soit casher ou halal ?

La libération apportée par le christianisme a fait un bien fou aux animaux ! François d’Assise prêchant aux oiseaux en est la figure la plus emblématique. En même temps, elle a déclaré purs tous les aliments qui sont impurs aujourd’hui encore pour les juifs ou les musulmans (porc, poisson sans écailles etc.).

Logo de l’associationLa question de savoir s’il est bon ou non de manger de la viande était inconnue en Palestine au temps de Jésus. Comme pour beaucoup de peuples, la viande était rare, mets de fête, jamais gaspillée. Alors, faut-il devenir végane, flexitarien, ou rester carnivore ? Là encore, Paul énonce une règle du discernement fort utile : « tout est permis, mais tout n’est pas profitable » (1Co 6,12). À chacun de savoir reconnaître ce qui est bon pour sa santé, ce qui convient à sa conception de l’animalité. À nous collectivement de faire progresser le respect de tout être vivant, l’équilibre alimentaire où nous ne serons pas prédateurs, mais partenaires des règnes animal et végétal (car les végétaux également font partie du vivant).

Les chrétiens quant à eux se souviendront que le corps est plus qu’un enjeu de santé ou d’éthique : c’est le lieu même de l’incarnation du Verbe en chacun.

Le Catéchisme de l’église catholique (1998) nous donne ainsi quelques points de repère sur l’éthique vis-à-vis des animaux, appelés à évoluer encore :

N° 2415 : Le septième commandement demande le respect de l’intégrité de la création. Les animaux, comme les plantes et les êtres inanimés, sont naturellement destinés au bien commun de l’humanité passée, présente et future (cf. Gn 1,28-31). L’usage des ressources minérales, végétales et animales de l’univers, ne peut être détaché du respect des exigences morales. La domination accordée par le Créateur à l’homme sur les êtres inanimés et les autres vivants n’est pas absolue; elle est mesurée par le souci de la qualité de la vie du prochain, y compris des générations à venir; elle exige un respect religieux de l’intégrité de la création (cf. CA 37-38). 

N° 2416 : Les animaux sont des créatures de Dieu. Celui-ci les entoure de sa sollicitude providentielle (cf. Mt 6,26). Par leur simple existence, ils le bénissent et lui rendent gloire (cf. Da 3,57-58). Aussi les hommes leur doivent-ils bienveillance. On se rappellera avec quelle délicatesse les saints, comme S. François d’Assise ou S. Philippe Neri, traitaient les animaux. 

N° 2417 : Dieu a confiés les animaux à la gérance de celui qu’Il a créé à son image (cf. Gn 2,19-20; Gn 9,1-4). Il est donc légitime de se servir des animaux pour la nourriture et la confection des vêtements. On peut les domestiquer pour qu’ils assistent l’homme dans ses travaux et dans ses loisirs. Si elles restent dans des limites raisonnables, les expérimentations médicales et scientifiques sur les animaux sont des pratiques moralement recevables, puisqu’elles contribuent à soigner ou épargner des vies humaines. 

N° 2418 : Il est contraire à la dignité humaine de faire souffrir inutilement les animaux et de gaspiller leurs vies. Il est également indigne de dépenser pour eux des sommes qui devraient en priorité soulager la misère des hommes. On peut aimer les animaux; on ne saurait détourner vers eux l’affection due aux seules personnes.

Continuons à témoigner de la grandeur du corps humain comme du corps animal dans la révélation chrétienne !

__________________________________

[*] . L’association tire son nom de l’article L214-1 du Code rural dans lequel les animaux sont pour la première fois désignés comme « êtres sensibles » dans le droit français : « Tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce ».

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
La Loi fut donnée par Moïse (Ex 20, 1-17)
Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, sur le Sinaï, Dieu prononça toutes les paroles que voici : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. Tu n’auras pas d’autres dieux en face de moi. Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux, pour leur rendre un culte. Car moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux : chez ceux qui me haïssent, je punis la faute des pères sur les fils, jusqu’à la troisième et la quatrième génération ; mais ceux qui m’aiment et observent mes commandements, je leur montre ma fidélité jusqu’à la millième génération. Tu n’invoqueras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu, car le Seigneur ne laissera pas impuni celui qui invoque en vain son nom.
Souviens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier. Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage ; mais le septième jour est le jour du repos, sabbat en l’honneur du Seigneur ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni l’immigré qui est dans ta ville. Car en six jours le Seigneur a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent, mais il s’est reposé le septième jour. C’est pourquoi le Seigneur a béni le jour du sabbat et l’a sanctifié.
Honore ton père et ta mère, afin d’avoir longue vie sur la terre que te donne le Seigneur ton Dieu. Tu ne commettras pas de meurtre. Tu ne commettras pas d’adultère. Tu ne commettras pas de vol. Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain. Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne : rien de ce qui lui appartient. »

Psaume
(18b (19), 8, 9, 10, 11)
R/ Seigneur, tu as les paroles de la vie éternelle. (Jn 6, 68c)

La loi du Seigneur est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du Seigneur est sûre,
qui rend sages les simples.

Les préceptes du Seigneur sont droits,
ils réjouissent le cœur ;
le commandement du Seigneur est limpide,
il clarifie le regard.

La crainte qu’il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du Seigneur sont justes
et vraiment équitables :

plus désirables que l’or,
qu’une masse d’or fin,
plus savoureuses que le miel
qui coule des rayons.

Deuxième lecture
« Nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les hommes, mais pour ceux que Dieu appelle, il est sagesse de Dieu » (1 Co 1, 22-25)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, alors que les Juifs réclament des signes miraculeux, et que les Grecs recherchent une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes. Mais pour ceux que Dieu appelle, qu’ils soient juifs ou grecs, ce Messie, ce Christ, est puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.

Évangile
« Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai » (Jn 2, 13-25)

Gloire au Christ, Sagesse éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur.
Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que ceux qui croient en lui aient la vie éternelle.
Gloire au Christ, Sagesse éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur.  (Jn 3, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Comme la Pâque juive était proche, Jésus monta à Jérusalem. Dans le Temple, il trouva installés les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple, ainsi que les brebis et les bœufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : « Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. » Ses disciples se rappelèrent qu’il est écrit : L’amour de ta maison fera mon tourment. Des Juifs l’interpellèrent : « Quel signe peux-tu nous donner pour agir ainsi ? » Jésus leur répondit : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai. » Les Juifs lui répliquèrent : « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce sanctuaire, et toi, en trois jours tu le relèverais ! » Mais lui parlait du sanctuaire de son corps.
Aussi, quand il se réveilla d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite. Pendant qu’il était à Jérusalem pour la fête de la Pâque, beaucoup crurent en son nom, à la vue des signes qu’il accomplissait. Jésus, lui, ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous et n’avait besoin d’aucun témoignage sur l’homme ; lui-même, en effet, connaissait ce qu’il y a dans l’homme.
Patrick BRAUD

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10 août 2016

L’Assomption : Marie, bien en chair

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

L’Assomption : Marie, bien en chair

 

Cf. également :

Assomption : Ne vous faites pas voler votre espérance

Assomption : les sentinelles de l’invisible

L’Assomption de Marie, étoile de la mer

L’Assomption de Marie : une femme entre en Résistance

Marie, parfaite image de l’Église à venir

Marie en son Assomption : une femme qui assume !


Homélie pour la fête de l’Assomption / Année C
15/08/2016

 

La pointe de cette fête de l’Assomption, c’est la personne de Marie, tout entière passée dans le monde de la résurrection. Tout entière, c’est-à-dire corps et âme. L’âme, on devine qu’elle puisse de façon immatérielle vivre autrement, ailleurs. Mais le corps ? Comment imaginer qu’il devienne autre chose qu’un amas de cellules à nouveau recyclées dans le grand organisme de l’univers ?

Peut-être confondons-nous le corps et la chair ? Or le credo affirme : « je crois en la résurrection de la chair », et non du corps. Peut-être avons-nous également une conception très mécanique de la chair, à la façon de Descartes ne voyant le corps comme une machine mue par l’âme ? Comment exprimer le lien profond entre le corps et l’âme ? Les anciens (Aristote) utilisaient le mot hylémorphisme pour caractériser ce lien : l’âme est la forme du corps, les deux étant inséparables.

 

La chair des peintres

Afficher l'image d'origineParcourez rapidement les représentations célèbres que les peintres ont inventées au long des siècles pour évoquer le corps humain.
Sur les peintures rupestres, les corps humains sont réduits à une silhouette, car ce qui est important alors n’est pas leur aspect, mais leur fonction : chasseurs, cueilleurs, artisans.
Sur les amphores étrusques ou grecques, la chair humaine est celle de l’athlète, ou de l’éphèbe, selon les canons olympiques et mythiques de l’époque.
Dans les mosaïques romaines, les visages sont beaux, les corps anoblis de bijoux, de toges et vêtures magnifiques. La chair romaine est aristocratique.
Les masques africains ont des fonctions magiques mystérieuses : leur chair est éminemment symbolique.

Dans les premiers siècles du christianisme, la peinture se fait sacrée, hiératique, à la manière des icônes où le visage est plus important que le reste du corps, baigné d’or et de mysticisme. La chair est ici théologique, vecteur de la révélation divine.

À la Renaissance, l’émancipation de la religion fait apparaître des peintures de corps féminins à la beauté lourde et laiteuse. Car l’idéal est alors la mère de famille, capable d’enfanter, d’allaiter, à la santé solide. Les trois grâces de Botticelli ressemblent plus aux personnages dodus de Fernando Botero qu’aux mannequins anorexiques de nos défilés de mode !

Puis l’époque moderne a disloqué la représentation de la chair : pointilliste, cubiste, abstraite… Le corps humain n’est plus représenté, mais sublimé dans sa négation même.

Pas la peine de prolonger cette liste aussi variée qu’il y a d’écoles artistiques ! La chair des peintres est culturelle. Parler de résurrection de cette chair, c’est finalement inviter chaque artiste à découvrir un autre univers esthétique que le sien, où le corps semble dans un premier temps avoir disparu, et où pourtant les canons de cet univers le font exister autrement.

 

La chair des Évangiles

Afficher l'image d'origineRelisez le Nouveau Testament : on ne sait pas si Marie avait les yeux bleus, si elle était grande ou petite, si les hommes se retournaient dans la rue à son passage… Le corps humain dans les Évangiles est rarement le lieu de la beauté physique (sauf peut-être lors de la Transfiguration). C’est plutôt un corps relationnel. On touche la chair de Jésus pour guérir de sa maladie : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés au contact du corps du Christ, et c’est cela qui le caractérise comme corps, et non sa taille ou ses imperfections. D’ailleurs, dans l’eucharistie, c’est un corps livré-pour-vous qui est au coeur du sacrifice, sans qu’on sache quelle forme avait ce corps. Tout se passe comme si la chair de Jésus n’existait que dans la relation (de communion, de conflit, d’abandon…) à l’autre.

Parler de résurrection de cette chair relationnelle, c’est finalement évoquer que, dans l’autre monde, la relation à l’autre donnera forme et identité nouvelle à chacun, sans pouvoir imaginer comment aujourd’hui.

 

La chair de la résurrection

Paul parle de son expérience de la rencontre du corps ressuscité de Jésus de Nazareth, renvoyant d’ailleurs aux corps suppliciés des disciples sur lesquels il s’acharnait : « je suis Jésus, celui que tu persécutes ».

Avec pédagogie, Paul prend l’image de la graine et de la plante pour expliquer aux corinthiens que la chair de la résurrection est une manière d’être au monde, adaptée à ce monde nouveau où la mort est vaincue :

«  Mais, dira-t-on, comment les morts ressuscitent-ils ? Avec quel corps reviennent-ils ? Insensé ! Ce que tu sèmes, toi, ne reprend vie s’il ne meurt. Et ce que tu sèmes, ce n’est pas le corps à venir, mais un simple grain, soit de blé, soit de quelque autre plante; et Dieu lui donne un corps à son gré, à chaque semence un corps particulier. Toutes les chairs ne sont pas les mêmes, mais autre est la chair des hommes, autre la chair des bêtes, autre la chair des oiseaux, autre celle des poissons. Il y a aussi des corps célestes et des corps terrestres, mais autre est l’éclat des célestes, autre celui des terrestres. Autre l’éclat du soleil, autre l’éclat de la lune, autre l’éclat des étoiles. Une étoile même diffère en éclat d’une étoile. Ainsi en va-t-il de la résurrection des morts : on est semé dans la corruption, on ressuscite dans l’incorruptibilité; on est semé dans l’ignominie, on ressuscite dans la gloire; on est semé dans la faiblesse, on ressuscite dans la force; on est semé corps psychique, on ressuscite corps spirituel.  » (1Co 15, 35-44)

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Croire à la résurrection de la chair pour Paul c’est croire qu’une nouvelle façon d’être au monde, une nouvelle médiation avec la réalité de la résurrection nous sera donnée, ce qu’il appelle le « corps spirituel ».

 

Assomption : Marie bien en chair

Le tombeau vide est l’indice de la transformation de la chair qui s’opère pour qu’elle s’adapte au nouvel univers de la résurrection.

« Il vit et il crut » : Jean interprète cette absence de chair comme la réalité de la chair présente autrement.

De manière symétrique, la dormition de la Vierge (conception orthodoxe) ou l’Assomption de Marie (conception catholique) sont les indices que la mère de Jésus lui reste entièrement unie à travers la mort. La communion d’amour entre Marie et Jésus a été si forte, des mois de la gestation jusqu’à la déréliction de la croix, que l’Église y voit la promesse d’un événement partagé : ce qui est arrivé à la chair de Jésus dans la nuit de Pâques arrive également à celle de Marie, parce qu’il y a un lien unique entre les deux.

Basculant dans le monde de la résurrection, Marie sans attendre expérimente une nouvelle présence à ce monde, en communion avec son fils. Elle y est entièrement présente, corps et âme, c’est-à-dire qu’elle se reçoit entièrement de la relation au Christ et par lui à Dieu lui-même.

C’est donc bien en chair que Marie continue à vivre au-delà de la mort la communion à Dieu et en Dieu. En cela elle n’est pas l’unique, car cette promesse est faite à chacun de nous. Mais elle est la première des créatures à pouvoir dès maintenant, sans attendre la résurrection finale, vivre intégralement sa présence au monde de Dieu.

 

Lorsque nous fêtons son Assomption, nous ravivons notre espérance d’y participer un jour.

Lorsque nous la proclamons vivante corps et âme, nous redisons la valeur de la chair humaine, dès maintenant et pour toujours.

Lorsque nous la dépeignons accueillie par le Christ, nous nous encourageons à passer nous aussi par l’unique porte qu’est le Christ.

Lorsque nous la voyons couronnée de gloire en Dieu, nous ravivons notre espérance d’être nous aussi rendus « participants de la nature divine » (2P 1,4) au-delà de notre mort physique.

 

Marie, c’est cette femme bien en chair qui nous assure de la promesse de la transfiguration de notre propre chair actuelle…

 

 

MESSE DU JOUR

1ère lecture : « Une Femme, ayant le soleil pour manteau et la lune sous les pieds » (Ap 11, 19a ; 12, 1-6a.10ab)
Lecture de l’Apocalypse de saint Jean

Le sanctuaire de Dieu, qui est dans le ciel, s’ouvrit, et l’arche de son Alliance apparut dans le Sanctuaire. Un grand signe apparut dans le ciel : une Femme, ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle est enceinte, elle crie, dans les douleurs et la torture d’un enfantement. Un autre signe apparut dans le ciel : un grand dragon, rouge feu, avec sept têtes et dix cornes, et, sur chacune des sept têtes, un diadème. Sa queue, entraînant le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre. Le Dragon vint se poster devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance. Or, elle mit au monde un fils, un enfant mâle, celui qui sera le berger de toutes les nations, les conduisant avec un sceptre de fer. L’enfant fut enlevé jusqu’auprès de Dieu et de son Trône, et la Femme s’enfuit au désert, où Dieu lui a préparé une place. Alors j’entendis dans le ciel une voix forte, qui proclamait : « Maintenant voici le salut, la puissance et le règne de notre Dieu, voici le pouvoir de son Christ ! »

Psaume : Ps 44, (45), 11-12a, 12b-13, 14-15a, 15b-16

R/ Debout, à la droite du Seigneur, se tient la reine, toute parée d’or.

(cf. Ps 44, 10b)

Écoute, ma fille, regarde et tends l’oreille ;
oublie ton peuple et la maison de ton père :
le roi sera séduit par ta beauté.

Il est ton Seigneur : prosterne-toi devant lui.
Alors, les plus riches du peuple,
chargés de présents, quêteront ton sourire.

Fille de roi, elle est là, dans sa gloire,
vêtue d’étoffes d’or ;
on la conduit, toute parée, vers le roi.

Des jeunes filles, ses compagnes, lui font cortège ;
on les conduit parmi les chants de fête :
elles entrent au palais du roi.

2ème lecture : « En premier, le Christ ; ensuite, ceux qui lui appartiennent » (1 Co 15, 20-27a)
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis. Car, la mort étant venue par un homme, c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts. En effet, de même que tous les hommes meurent en Adam, de même c’est dans le Christ que tous recevront la vie, mais chacun à son rang : en premier, le Christ, et ensuite, lors du retour du Christ, ceux qui lui appartiennent. Alors, tout sera achevé, quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu son Père, après avoir anéanti, parmi les êtres célestes, toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance. Car c’est lui qui doit régner jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis. Et le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort, car il a tout mis sous ses pieds.

Evangile : « Le Puissant fit pour moi des merveilles : il élève les humbles » (Lc 1, 39-56)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. 
Aujourd’hui s’est ouverte la porte du paradis : Marie est entrée dans la gloire de Dieu ;
exultez dans le ciel, tous les anges !
Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ces jours-là, Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint, et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi. Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »

Marie dit alors : « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais. »

Marie resta avec Élisabeth environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle.
Patrick BRAUD

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