L'homélie du dimanche (prochain)

15 juin 2025

Une étoile à la mer

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Une étoile à la mer

Homélie pour la fête du Saint Sacrement Corps et Sang du Christ / Année C
22/06/25

Cf. également :
Le réel voilé sous le pain et le vin
Comme une ancre jetée dans les cieux
L’eucharistie selon Melchisédech
2, 5, 7, 12 : les nombres au service de l’eucharistie
L’Alliance dans le sang
Bénir en tout temps en tout lieu
Communier, est-ce bien moral ?
Fêtons le Saint Sacrement avec Chrysostome
Comme une ancre jetée dans les cieux
Les deux épiclèses eucharistiques
Les trois blancheurs
Comme une ancre jetée dans les cieux
Boire d’abord, vivre après, comprendre ensuite
De quoi l’eucharistie est-elle la madeleine ?
Donnez-leur vous-mêmes à manger
Impossibilités et raretés eucharistiques
Je suis ce que je mange

Écoutez cette histoire, comme une parabole.
Bassin d’Arcachon : un tapis d’étoiles de mer au pied de la dune du PilatUn jour, je marchais sur une plage déserte, au coucher du soleil. Peu à peu, je commence à distinguer la silhouette d’un autre homme dans le lointain. Quand il fut plus près, je remarquais que l’homme ne cessait de se pencher pour ramasser quelque chose qu’il rejetait aussitôt à l’eau. Maintes et maintes fois, inlassablement, il lançait des choses à tour de bras dans l’océan. En m’approchant encore d’avantage, je me rendis compte que l’homme ramassait en fait des étoiles de mer, que la marée avait rejetées sur la plage, et une par une il les relançait dans l’eau. Intrigué, j’aborde l’homme et je lui dis :
– « Bonsoir mon ami. Je me demandais ce que vous étiez en train de faire ».
– « Je rejette les étoiles de mer dans l’océan. C’est marée basse, voyez-vous, et toutes ces étoiles de mer ont échoué sur la plage. Si je ne le rejette pas à la mer, elles vont mourir du manque d’oxygène ».
– « Je comprends, mais il doit y avoir des milliers d’étoiles de mer sur cette plage ! Vous ne pourrez pas toutes les sauver. Il y en a tout simplement trop. Et vous ne vous rendez pas compte que le même phénomène se produit probablement à l’instant même sur des centaines de plages tout au long de la côte. Vous ne voyez pas que vous ne pouvez rien y changer ? »
L’homme sourit, se pencha et ramassa une autre étoile de mer. En la rejetant à la mer, il répondit :
– « Pour celle-là, ça change tout ».

En ce dimanche de la Fête-Dieu, de la fête du Corps et du Sang du Christ, des milliers d’enfants dans nos paroisses font leur première communion Cette histoire d’étoile de mer peut s’entendre à plusieurs niveaux.

Une étoile à la mer dans Communauté spirituelle catechisme-1024x1024-1-1024x1024Pour les éducateurs que nous sommes – personnel ou enseignants en école catholique, catéchistes en paroisse – c’est une grande espérance. Même si vous avez parfois l’impression que votre travail d’éducation est une goutte d’eau dans la mer, il suffit d’un seul enfant que vous aurez aidé à se construire, humainement ou spirituellement, pour qu’une vie entière de labeur éducatif soit justifiée. Beaucoup d’enfants resteront peut-être échoués sur la plage, mais ceux que vous aurez mis à l’eau témoigneront pour vous.

Pour vous, les parents, cette histoire vous invite à semer sans compter. Les étoiles de mer, ce sont peut-être tous ces gestes que vous avez faits et refaits par amour inlassablement sur vos enfants en vous demandant parfois si cela sert à quelque chose. Eh bien, il suffit d’une parole qui fasse son chemin dans le cœur de votre fils, il suffit d’un geste d’affection, de pardon ou de confiance qui s’imprime dans la mémoire de votre fille et ils en seront changés pour toute leur vie !

Pour nous tous en Église, cette parabole d’étoiles de mer nous appelle à ne pas laisser ces enfants s’asphyxier. À leur donner le souffle de l’Esprit comme une réserve d’oxygène pour s’aventurer dans l’océan et aller au large, au lieu de vivoter et de se dessécher à marée basse. La mer pour l’étoile, c’est son milieu nutritif. C’est là où elle se nourrit, où elle puise de quoi grandir, de quoi rejoindre le large. L’eucharistie est la nourriture qui va permettre à ces enfants de première communion de nager loin, loin dans les eaux de leur baptême.

Communier aujourd’hui, communier demain, communier dans les jours de détresse comme dans les jours d’allégresse : cette première communion leur ouvre un chemin où ils pourront toujours ouvrir la main pour recevoir de quoi continuer leur route. Une étoile de mer sans la mer se dessèche et meurt. Un baptisé sans l’eucharistie vécue en Église se dessèche et sa vie intérieure meurt peu à peu. « Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement », dit Jésus, en parlant de lui-même. Il est la vraie nourriture, il est la vraie boisson comme le dit saint Jean.
Tant il est vrai que se nourrir d’amour vaut mieux que toutes les autres nourritures.

Mais au fait, de quoi nourrissez-vous votre enfant ?
trop-decrans-pour-vos-enfants communion dans Communauté spirituelleOn fait de plus en plus attention – et on a raison – à ce qu’il y a dans l’assiette familiale. Pas trop sucré pour éviter l’obésité, un peu bio pour respecter la planète, un peu de qualité pour éduquer le goût, en circuit court pour manger local.
Faites-vous autant attention à ce dont vos enfants vont se nourrir, par la lecture, la vision, leur imaginaire, etc. ?
Dans quelle mer plongez-vous vos petites étoiles pour ne pas les laisser sur le sable ?
Toutes les enquêtes montent que les enfants en France, en moyenne, passent plus de temps devant la télé qu’en classe à l’école. Si vous ajoutez tous les écrans qui nourrissent l’imaginaire d’un enfant aujourd’hui, il y a de quoi réveiller votre vigilance de parents : Internet, jeux vidéo, téléphones portables, etc. Une étude publiée en 2023 avait mesuré les temps d’écran chez les enfants français. On y apprend que les enfants de 1 à 6 ans passent en moyenne 2h par jour devant un écran, 3h30 de 7 à 12 ans, et 5h10 de 13 à 19 ans !!!

Infographie: Combien de temps les jeunes passent-ils devant les écrans ? | Statista

Un ancien fait divers sordide, montre hélas que la nourriture virtuelle des enfants peut avoir une profonde influence sur eux. En 2008, un pré-adolescent –  comme on dit – de 11 ans invite chez lui son ami de 12 ans, qui vient accompagné de sa petite sœur de 10 ans. Les parents étant absents, ils regardent un film pornographique sur un DVD. Une fois la séance terminée, les jeunes entreprennent de reproduire toutes les scènes du film avec la petite sœur. La petite fille était complètement sous l’emprise psychologique des deux garçons et n’a rien pu faire pour leur échapper. Les deux collégiens se filment avec leurs smartphones et diffusent de leurs ébats durant une semaine dans leur classe de sixième au collège. Rapidement, l’histoire et la vidéo font le tour de l’établissement de plusieurs centaines d’élèves issus de ce coin huppé des Yvelines. L’enquête sur l’environnement familial révélera que ce ne sont pas des enfants livrés à eux-mêmes. Ils évoluent comme tous les enfants de ce collège dans des milliers sociaux plutôt favorisés, ajoutent un gendarme. Les parents sont effondrés.

Vous voyez l’urgence de proposer à vos enfants d’autres nourritures que celles qu’ils vont trouver à marée basse, au risque de s’asphyxier. Nourriture artistique, littéraire, spirituelle et éducative, nous n’en manquons pas en fait ! Mais parfois, nous n’osons pas transmettre. Nous nous réfugions derrière de faux alibis : « Il choisira plus tard ». « Je ne veux rien lui imposer ». « Tout se vaut après tout… ». Ce pain-là conduit à la mort spirituelle. Alors que celui qui mange du paix eucharistique vivra, et il vivra éternellement nous promet le Christ. Et une promesse du Christ, c’est quelque chose ! C’est plus fort même que la cover-r4x3w1200-654b52abd6c85-043-dpa-pa-221215-99-913175-dpai étoilepromesse scoute, et même que la promesse du mariage ! Lui tient sa promesse. Il nous fait vivre, en se donnant en nourriture, dans sa Parole, dans son Corps qui est l’Église, dans son corps et son sang qui est l’eucharistie.

Petites étoiles de mer, vous les enfants de la première communion, même s’il vous arrive  dans votre vie de suffoquer à marée basse, de vous asphyxier sur du mauvais sable, revenez à l’eucharistie. Souvenez-vous plus tard de votre première communion. La messe dans l’assemblée du dimanche, tout simplement, peut devenir votre océan et vous ouvrir une belle, une profonde, une indicible course au large.
Bonne navigation ! Et n’oubliez pas : se nourrir d’amour vaut mieux que toutes les autres nourritures…

 

Lectures de la messe

Première lecture
Melkisédek offre le pain et le vin (Gn 14, 18-20)

Lecture du livre de la Genèse
En ces jours-là, Melkisédek, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin : il était prêtre du Dieu très-haut. Il bénit Abram en disant : « Béni soit Abram par le Dieu très-haut, qui a fait le ciel et la terre ; et béni soit le Dieu très-haut, qui a livré tes ennemis entre tes mains. » Et Abram lui donna le dixième de tout ce qu’il avait pris.

Psaume
(Ps 109 (110), 1, 2, 3, 4)
R/ Tu es prêtre à jamais, selon l’ordre de Melkisédek.
(cf. Ps 109, 4)

Oracle du Seigneur à mon seigneur :
« Siège à ma droite,
et je ferai de tes ennemis
le marchepied de ton trône. »

De Sion, le Seigneur te présente
le sceptre de ta force :
« Domine jusqu’au cœur de l’ennemi. »

Le jour où paraît ta puissance,
tu es prince, éblouissant de sainteté :
« Comme la rosée qui naît de l’aurore,
je t’ai engendré. »

Le Seigneur l’a juré
dans un serment irrévocable :
« Tu es prêtre à jamais
selon l’ordre du roi Melkisédek. »

Deuxième lecture
« Chaque fois que vous mangez ce pain et buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. » Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

Séquence
Cette séquence (ad libitum) peut être dite intégralement ou sous une forme abrégée à partir de : « Le voici, le pain des anges ».
Sion, célèbre ton Sauveur, chante ton chef et ton pasteur par des hymnes et des chants.
Tant que tu peux, tu dois oser, car il dépasse tes louanges, tu ne peux trop le louer.
Le Pain vivant, le Pain de vie, il est aujourd’hui proposé comme objet de tes louanges.
Au repas sacré de la Cène, il est bien vrai qu’il fut donné au groupe des douze frères.
Louons-le à voix pleine et forte, que soit joyeuse et rayonnante l’allégresse de nos cœurs !
C’est en effet la journée solennelle où nous fêtons de ce banquet divin la première institution.
À ce banquet du nouveau Roi, la Pâque de la Loi nouvelle met fin à la Pâque ancienne.
L’ordre ancien le cède au nouveau, la réalité chasse l’ombre, et la lumière, la nuit.
Ce que fit le Christ à la Cène, il ordonna qu’en sa mémoire nous le fassions après lui.
Instruits par son précepte saint, nous consacrons le pain, le vin, en victime de salut.
C’est un dogme pour les chrétiens que le pain se change en son corps, que le vin devient son sang.
Ce qu’on ne peut comprendre et voir, notre foi ose l’affirmer, hors des lois de la nature.
L’une et l’autre de ces espèces, qui ne sont que de purs signes, voilent un réel divin.
Sa chair nourrit, son sang abreuve, mais le Christ tout entier demeure sous chacune des espèces.
On le reçoit sans le briser, le rompre ni le diviser ; il est reçu tout entier.
Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître.
Bons et mauvais le consomment, mais pour un sort bien différent, pour la vie ou pour la mort.
Mort des pécheurs, vie pour les justes ; vois : ils prennent pareillement ; quel résultat différent !
Si l’on divise les espèces, n’hésite pas, mais souviens-toi qu’il est présent dans un fragment aussi bien que dans le tout.
Le signe seul est partagé, le Christ n’est en rien divisé, ni sa taille ni son état n’ont en rien diminué.

* Le voici, le pain des anges, il est le pain de l’homme en route, le vrai pain des enfants de Dieu, qu’on ne peut jeter aux chiens.
D’avance il fut annoncé par Isaac en sacrifice, par l’agneau pascal immolé, par la manne de nos pères.
Ô bon Pasteur, notre vrai pain, ô Jésus, aie pitié de nous, nourris-nous et protège-nous, fais-nous voir les biens éternels dans la terre des vivants.
Toi qui sais tout et qui peux tout, toi qui sur terre nous nourris, conduis-nous au banquet du ciel et donne-nous ton héritage, en compagnie de tes saints. Amen.

Évangile
« Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés » (Lc 9, 11b-17)
Alléluia. Alléluia.
Moi, je suis le pain vivant qui est descendu du ciel, dit le Seigneur ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Alléluia. (Jn 6, 51)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, Jésus parlait aux foules du règne de Dieu, et guérissait ceux qui en avaient besoin. Le jour commençait à baisser. Alors les Douze s’approchèrent de lui et lui dirent : « Renvoie cette foule : qu’ils aillent dans les villages et les campagnes des environs afin d’y loger et de trouver des vivres ; ici nous sommes dans un endroit désert. » Mais il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répondirent : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons. À moins peut-être d’aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple. » Il y avait environ cinq mille hommes. Jésus dit à ses disciples : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. » Ils exécutèrent cette demande et firent asseoir tout le monde. Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction sur eux, les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à la foule. Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés ; puis on ramassa les morceaux qui leur restaient : cela faisait douze paniers.

Patrick BRAUD

 

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29 mai 2025

Que tous soient un

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Que tous soient un

 

Homélie du 7° Dimanche de Pâques / Année C
01/06/25

 

Cf. également :
Étienne, protomartyr, maître es-témoignage
Sans séparation ni confusion …
Lapidation : le retour !
Poupées russes et ruban de Möbius…
Le dialogue intérieur
Sois un être de désir !
Trinité : ne faire qu’un à plusieurs
La différence entre martyr et kamikaze ou djihadiste

 

1. Polyphonie

Que tous soient un dans Communauté spirituelle 02430234f3ecad7a06fcc07a274393f1J’ai ce grand bonheur – comme environ 3,5 millions de Français ! – de chanter chaque semaine avec une chorale amateure. Notre répertoire est plutôt Gospel. Les sopranes ont  souvent la voix la plus mélodieuse, celle qu’on retient facilement pour chanter sous la douche après avoir écouté le titre une fois. Les basses jouent un rôle de feutre surligneur : elles stabilotent la mélodie en l’accompagnant d’harmoniques profondes et en la rythmant  façon percussion. Mon registre ténor est contrasté : parfois brillant et s’élevant au-dessus des autres, souvent tout en nuances pour donner de la profondeur aux sopranes. Les alti  ont le rôle le plus ingrat : voix discrètes, à la fois féminines et graves, rarement mises en avant, mais indispensables à l’équilibre global.

Sur certaines partitions, ces quatre voix se conjuguent à merveille. Par exemple, les chorals de Bach les font dialoguer pour s’élever d’un seul cœur en une prière bâtie comme une cathédrale. Sur d’autres partitions, les voix « frottent » les unes contre les autres, et ces dissonances produisent un effet de feu d’artifice éblouissant ou au contraire de conversation croisée intime.

Le bonheur de ces chorales amateures, c’est de tisser ces quatre fils vocaux en une solide trame chatoyante. Elles s’en donnent « à chœur joie », pourrait-on dire, car le plaisir est justement de chanter d’un seul cœur en chœur !

 

Cette unité polyphonique exaltant les différences qui se conjuguent en un chant unique pourraient bien servir de référence à l’unité que Jésus demande à son Père pour ses disciples dans sa fameuse prière sacerdotale de ce dimanche (Jn 17,20–26) :

« Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes UN : moi en eux, et toi en moi. Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un, afin que le monde sache que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m’as aimé ».

 

Comment pouvons-nous recevoir la grâce de cette unité pour laquelle le Christ a prié, pour laquelle il est mort ?

Essentiellement à travers les deux « sacrements de l’unité » que le Christ nous a laissés afin de nourrir notre difficile conversion à cette manière de vivre qui est celle de Dieu en lui-même, communion d’amour.

 

2. L’Église, sacrement de l’unité du genre humain

051c communion dans Communauté spirituelleC’est l’enseignement le plus important de Vatican II : « L’Église est, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et l’instrument de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (LG 1).

 

Le Catéchisme de l’Église Catholique recueille cet apport essentiel du concile en qualifiant sans cesse l’Église de « sacrement de l’unité » :

“ Être le sacrement de l’union intime des hommes avec Dieu : c’est là le premier but de l’Église. […] Parce que la communion entre les hommes s’enracine dans l’union avec Dieu, l’Église est aussi le sacrement de l’unité du genre humain » (n° 775). 

« Pour l’homme, cette consommation sera la réalisation ultime de l’unité du genre humain, voulue par Dieu dès la création et dont l’Église pérégrinante était ‘comme le sacrement’ (LG 1) » (n° 1045). 

“Les actions liturgiques ne sont pas des actions privées, mais des célébrations de l’Église, qui est ‘le sacrement de l’unité’, c’est-à-dire le peuple saint réuni et organisé sous l’autorité des Évêques » (n° 1126). 

1525  Le Christ a réconcilié les hommes avec Dieu et fait de son Église le sacrement de l’unité du genre humain et de son union avec Dieu (n° 2305).

 

Voilà la vocation de l’Église : être le sacrement de l’unité du genre humain. Un sacrement, soit un signe et un moyen.

Signe de l’unité trinitaire, l’Église l’est lorsqu’elle rappelle la vocation des peuples, des nations, des communautés diverses à s’entendre pour bâtir la paix, la concorde, l’échange. Elle oriente nos actions vers le Royaume, plus grand que nos réalisations humaines qui y contribuent pourtant.

Moyen de l’unité du genre humain, l’Église l’est lorsqu’elle propose dans ses paroisses, mouvements, communautés et groupes divers une expérience d’amitié, de communion, de solidarité qui permet à chacun et tous de progresser vers l’unité divine. Elle veut offrir à tous les hommes de bonne volonté un lieu de vie où il est possible d’expérimenter la communion fraternelle à la manière trinitaire, dans le respect et la conjugaison des différences donc. Une communion polyphonique.

C’est le grand défi de toutes nos assemblées : ne pas devenir un club fermé entre gens bien, mais unir toutes les sensibilités, classes sociales, origines ethniques etc. en un seul corps. Il y a un islam marocain, un bouddhisme laotien, mais il ne peut y avoir de christianisme national. Par essence, par vocation, nous sommes catholiques, c’est-à-dire selon l’étymologie grecque (καθ – ὅλος , kath-olon) : orientés vers le tout. Aucun groupe se disant chrétien ne peut s’enfermer dans une seule particularité (sociologique, spirituelle, politique, liturgique…).

 

Dès les premiers siècles, les schismes et les petites chapelles à part sont ressenties comme des déchirures de l’unique tunique sans couture du Christ.

« Pourquoi des disputes, des colères, les divisions, décision est la guerre parmi vous ? N’avons-nous pas un seul Dieu, un seul Christ, un seul Esprit de grâce répandu sur nous, et une seule vocation dans le Christ ? Pourquoi écarteler et déchirer les membres du Christ, pourquoi nous révolter contre notre propre corps, et en arriver à une telle démence : oublier que nous sommes membres les uns des autres ? […]

Vos scissions en ont détourné beaucoup, elles en ont jeté beaucoup dans le découragement, beaucoup dans le doute, et nous tous dans le chagrin. Et votre désaccord se prolonge ! » (Clément de Rome, Lettre aux Corinthiens). 

 

Il s’agit de ne pas faire mentir la mort du Christ, dont le seul but est de « rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11,52).

Le mouvement œcuménique essaie – laborieusement – de réparer les coups de poignards qui ont lacéré l’unité ecclésiale depuis 2000 ans. Mais il nous faut commencer au plus près : dans nos paroisses, nos équipes liturgiques, nos groupes bibliques, nos pèlerinages etc.

Et peut-être également commencer par nous-mêmes : suis-je vraiment Un ? unifié autour de ce qui est essentiel pour moi ? Rappelons-nous que le diable (διάβολος , dia-bolos = disperser, éparpiller) est le diviseur là où le Christ est le symbole (σύμβολον, syn-bolon = mettre ensemble).

 

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3. L’eucharistie, autre sacrement de l’unité

« Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain » (1Co 10,17).
32228506-bread-and-wheat-ears EgliseAugustin commente à l’infini cette parole de Paul sur le pain unique qui engendre un seul corps. Face aux schismes qui déchirent l’Église d’Afrique, il répète inlassablement l’exigence d’unité que comporte la communion eucharistique, mouvement d’unité qui s’étend à l’humanité toute entière, destinée à être rassemblée en l’unique Corps du Christ. « Les aliments qui vous tombent sous les yeux sont le sacrement de notre unité. (…) La coupe comme le pain recèlent le mystère de notre unité » (Serm. Jour de Pâques). « Ce pain nous apprend combien nous devons aimer notre unité! (…) C’est là comme un symbole de notre unité » (Serm. 227). Les citations seraient innombrables et vont toutes dans ce sens: le Christ est venu rassembler dans l’unité trinitaire l’humanité entière; il a donné sa vie pour cela. Le mémorial de son sacrifice nous donne d’avoir part dès maintenant, dans et par l’Église, à ce mouvement d’unification de la famille humaine, afin de tendre vers l’unité universelle, eschatologique et cosmique de la Cité de Dieu.

 

Au premier siècle, l’unité ecclésiale était forte et évidente, car il y avait chaque dimanche une seule eucharistie dans une ville, présidée par l’évêque entouré de son presbyterium. Très vite, les communautés chrétiennes se sont multipliées, en campagne notamment, et ne pouvaient plus se joindre à l’eucharistie centrale. D’où la multiplicité des célébrations dominicales. On garde cependant en tête le modèle, l’archétype de la célébration unique, signifiant l’unité de l’Église et du genre humain. Car cette multiplicité d’assemblées était ressentie comme un écart par rapport à un idéal, car la fonction sacramentelle de l’Église réalisant l’unité eschatologique de l’humanité est beaucoup moins bien signifiée dans ce morcellement d’assemblées.

Pour bien garder cette signification, et pour rappeler que l’assemblée eucharistique unique est la norme dans un diocèse, l’Église de Rome avait inventé la pratique du fermentum, attestée par Irénée à la fin du II° siècle: une parcelle (fermentum) du pain consacré par l’évêque de Rome lors de l’eucharistie présidée par lui à la cathédrale était envoyée aux Églises de la ville de Rome qui ne pouvaient se regrouper autour de cette eucharistie unique. Les diacres apportaient cette parcelle consacrée, ce ferment d’unité, qui était mise dans le calice avant la communion, en signe de la communion de cette assemblée avec celle présidée par le pape.

Le sens symbolique était clair: il s’agissait de compenser l’impossibilité de l’assemblée unique, qui est pourtant la norme, par un signe de la communion ecclésiale réalisée par la communion à la même eucharistie.

 eucharistieLe Pape Innocent I écrivait en 416 à l’évêque de Gubbio : « Quant au fermentum que nous envoyons, le dimanche, dans les divers titres, il est superflu pour toi de nous consulter à ce sujet. Chez nous, en effet, les Églises sont toutes bâties à l’intérieur des murs de la cité. Leurs prêtres qui, ce jour-là, à cause du peuple qui leur est confié, ne peuvent pas célébrer avec nous, reçoivent donc par des acolytes le fermentum confectionné par nous, afin qu’ils ne se sentent pas, surtout ce jour-là, séparés de notre communion. Mais cela, je ne pense pas qu’il faille le faire dans les parties rurales des diocèses, parce que les sacrements ne doivent pas être portés au loin… »

L’usage du fermentum ne fut certes pas universel ; peut-être est-il propre à Rome, et il disparaît progressivement vers le VII° siècle. L’immixtion, c’est-à-dire le mélange d’une parcelle d’hostie au calice avant la communion, demeure pour nous aujourd’hui une lointaine trace du fermentum. Mais sa signification ecclésiale s’est perdue, et a été remplacée par une signification de type ontologique. Dans le climat de polémique contre les protestants au sujet de la communion sous les deux espèces, ce geste en est venu à signifier l’intégralité de la présence du Christ sous chaque espèce (non-séparation du corps et du sang du Christ, l’un dans le pain et l’autre dans le vin), et donc la légitimité de la communion au pain seulement. Triste exemple de la « césure meurtrière » (Congar) entre l’Église et l’eucharistie…

 

Pour le dire de manière radicale, l’enjeu de l’eucharistie n’est pas l’adoration, ni même la présence, mais bien l’unité du genre humain ! Le véritable sacrifice eucharistique n’est pas dans l’ascèse, l’immolation ou la pompe liturgique. L’eucharistie ‘fait du sacré’ (sacrifice) lorsqu’elle nourrit et bâtit l’unité du genre humain : elle contribue ainsi à la divinisation de tous et chacun.

Mains-ensemble-21 unitéÀ plusieurs, ne faire qu’un : voilà l’enjeu majeur de nos messes, de nos cultes de Sainte Cène, de nos divines liturgies. La Tradition unanime ne cesse de le marteler.

« Comme ce pain rompu, autrefois disséminé sur les montagnes, a été recueilli pour devenir un, qu’ainsi ton Eglise soit rassemblée des extrémités de la terre dans ton royaume » (La Didachè des Apôtres).

« Qu’est donc ce pain ? C’est le Corps du Christ. Que deviennent ceux qui le reçoivent ? Le corps du Christ : non pas plusieurs corps, mais un seul corps. En effet, comme le pain est tout un, bien qu’il soit constitué de multiples grains, qui, bien qu’on ne les voie pas, se trouvent en lui, tels que leur différence disparaisse en raison de leur parfaite fusion, de la même manière nous sommes unis les uns aux autres et nous sommes unis tous ensemble au Christ » (Chrysostome, Homilia in primam ad Corinthios 24,2).

 

Dieu fait ainsi de son Église l’offrande eucharistique par excellence : « Le plus grand sacrifice que l’on puisse offrir à Dieu, c’est notre paix, c’est la concorde fraternelle, c’est le peuple rassemblé par cette unité qui existe entre le Père, le fils et le Saint Esprit »  (Cyprien de Carthage, La prière du Seigneur).

« C’est Dieu qui conserve dans l’Église son amour qu’il a répondu en elle par l’Esprit Saint. Il fait ainsi de cette Église un sacrifice qui lui est agréable, afin qu’elle puisse toujours recevoir la grâce de l’amour spirituel, et que cette grâce lui permettre de s’offrir continuellement en un sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu » (Fulgence de Rome, à Maxime).

 

Cette vocation unitaire de l’eucharistie à une tonalité eschatologique qui affleure dans le symbolisme du repas eucharistique.

Isaïe fait du festin fraternel une figure annonciatrice du banquet eschatologique (Is 25,6‑7). Jésus reprendra cette image pour parler du Royaume (Lc 13,29 ; 22,28-30 ; Mt 22,1-14…), et Jean pour parler du banquet des noces de l’Agneau (Ap 19,5-10). L’eucharistie annonce cette unité eschatologique où « les hommes de toutes races, de toutes langues et de toutes cultures seront réunis et rassemblés autour de la table de ton Christ » (Prière eucharistique pour la réconciliation). Elle annonce la vocation de l’Église à devenir « le monde réconcilié », selon le mot d’Augustin. Il est à noter que cette communion eschatologique n’est pas le fruit et le résultat de la volonté des participants, mais de l’invitation du Christ lui-même se donnant en nourriture. La dimension ‘verticale’, transcendante de la communion eucharistique fonde et réalise la dimension ‘horizontale’, fraternelle de cette même communion de table, et non l’inverse.

 

À plusieurs, ne faire qu’un : c’est le défi majeur de nos existences humaines, en nous-même, avec nos proches et nos lointains.

C’est pour cela que « le Christ est mort, afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11,52).

C’est dans ce but que l’Église nous est proposée en tant que signe et moyen.

C’est la visée ultime du sacrifice eucharistique : nous unir comme les membres du Corps du Christ.

C’est également la visée du sacrement de mariage : manifester l’amour qui unit le Christ à son Église.

 

Méditons en cette semaine sur ce défi de l’unité – polyphonique ! – en nous appuyant sur la prière de Jésus : « que tous soient un, comme toi Père tu es en moi et moi en toi » !

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Voici que je contemple le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu » (Ac 7, 55-60)

Lecture du livre des Actes des Apôtres
En ces jours-là, Étienne était en face de ses accusateurs. Rempli de l’Esprit Saint, il fixait le ciel du regard : il vit la gloire de Dieu, et Jésus debout à la droite de Dieu. Il déclara : « Voici que je contemple les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. » Alors ils poussèrent de grands cris et se bouchèrent les oreilles. Tous ensemble, ils se précipitèrent sur lui, l’entraînèrent hors de la ville et se mirent à le lapider. Les témoins avaient déposé leurs vêtements aux pieds d’un jeune homme appelé Saul. Étienne, pendant qu’on le lapidait, priait ainsi : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit. » Puis, se mettant à genoux, il s’écria d’une voix forte : « Seigneur, ne leur compte pas ce péché. » Et, après cette parole, il s’endormit dans la mort.

Psaume
(Ps 96 (97), 1-2b, 6.7c, 9)

R/ Le Seigneur est roi, le Très-Haut sur toute la terre !
ou : Alléluia !
(Ps 96, 1a.9a)

Le Seigneur est roi ! Exulte la terre !
Joie pour les îles sans nombre !
justice et droit sont l’appui de son trône.

Les cieux ont proclamé sa justice,
et tous les peuples ont vu sa gloire.

À genoux devant lui, tous les dieux !
Tu es, Seigneur, le Très-Haut sur toute la terre :
tu domines de haut tous les dieux.

Deuxième lecture
« Viens, Seigneur Jésus ! » (Ap 22, 12-14.16-17.20)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean
Moi, Jean, j’ai entendu une voix qui me disait : « Voici que je viens sans tarder, et j’apporte avec moi le salaire que je vais donner à chacun selon ce qu’il a fait. Moi, je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin. Heureux ceux qui lavent leurs vêtements : ils auront droit d’accès à l’arbre de la vie et, par les portes, ils entreront dans la ville. Moi, Jésus, j’ai envoyé mon ange vous apporter ce témoignage au sujet des Églises. Moi, je suis le rejeton, le descendant de David, l’étoile resplendissante du matin. » L’Esprit et l’Épouse disent : « Viens ! » Celui qui entend, qu’il dise : « Viens ! » Celui qui a soif, qu’il vienne. Celui qui le désire, qu’il reçoive l’eau de la vie, gratuitement. Et celui qui donne ce témoignage déclare : « Oui, je viens sans tarder. » – Amen ! Viens, Seigneur Jésus !

Évangile
« Qu’ils deviennent parfaitement un » (Jn 17, 20-26)
Alléluia. Alléluia. 
Je ne vous laisserai pas orphelins, dit le Seigneur, je reviens vers vous, et votre cœur se réjouira. Alléluia. (cf. Jn 14, 18)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, les yeux levés au ciel, Jésus priait ainsi : « Père saint, je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi. Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes UN : moi en eux, et toi en moi. Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un, afin que le monde sache que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m’as aimé. Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, ils soient eux aussi avec moi, et qu’ils contemplent ma gloire, celle que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde. Père juste, le monde ne t’a pas connu, mais moi je t’ai connu, et ceux-ci ont reconnu que tu m’as envoyé. Je leur ai fait connaître ton nom, et je le ferai connaître, pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux, et que moi aussi, je sois en eux. »

Patrick BRAUD

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4 juin 2020

Trinité économique, Trinité immanente

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Trinité économique, Trinité immanente

Homélie pour la fête de la Trinité / Année A
07/06/2020

Cf. également :

Les trois vertus trinitaires
Vivre de la Trinité en nous
La Trinité, icône de notre humanité
L’Esprit, vérité graduelle
Trinité : Distinguer pour mieux unir
Trinité : ne faire qu’un à plusieurs
Les bonheurs de Sophie
Trinité : au commencement est la relation
La Trinité en actes : le geste de paix
La Trinité et nous

La salutation trinitaire

Pour entrer dans cette fête de la Trinité, la belle salutation de Paul dans notre deuxième lecture est un guide sûr : « Que la grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu [le Père] et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous » (2 Co 13, 11-13).

Le Christ est la porte d’entrée dans le mystère trinitaire, c’est pourquoi il est nommé en premier. Sans lui, nous en restons à la conception juive de la divinité, déjà fort riche puisqu’elle manie le singulier et le pluriel (YHWH/Élohim, Je/Nous) en Dieu, ainsi que l’Esprit de la Genèse ou des prophètes. Avec lui nous découvrons qu’il y a un dialogue au cœur même de Dieu, dont nous devenons partie prenante gracieusement. Notons que « Christ » est un titre trinitaire déjà en lui-même puisqu’il signifie : celui qui est oint par l’Esprit de Dieu.

C’est fondamental que le mot attribué au Christ dans cette salutation trinitaire de Paul devenue celle de la messe soit le mot de grâce : c’est gratuitement, sans aucun mérite ou effort de notre part, que nous est offert l’accès à Dieu le Père par Jésus le Christ. En français, il est heureux que gracieux évoque à la fois la gratuité et la beauté, tant les deux vont si bien ensemble en Dieu. Ne pas entrer en Dieu par la porte qu’est le Christ nous ramène au monothéisme juif ou musulman. Ne pas y entrer sous le signe de la grâce, donc de la révélation, c’est construire un Dieu à notre image, sur lequel nous projetons nos  manques.

Puis vient le Père, en deuxième. Car le Christ n’est lui-même qu’en étant le « fils » d’un autre. Son identité est de se recevoir de celui qu’il appelle Père par analogie, n’ayant guère de mots à la hauteur de l’indicible. C’est une relation d’amour qui constitue son être de fils. Cet amour dont le Christ se nourrit littéralement pour exister nous est offert dans la communion qu’est l’Esprit en personne.

Nommé en troisième, l’Esprit est la vivante relation qui unit le Père à son fils (et à ses enfants que nous devenons par grâce en Christ). Le mot communion (koïnonia) est si important dans le Nouveau Testament, puis dans l’histoire qu’il en est venu à désigner l’Église, que Vatican II a définie comme « le sacrement de la communion (koïnonia) trinitaire » (CEC 747 ; 1108). L’Église va ainsi de la Trinité à la Trinité : elle en jaillit (par la grâce du baptême en Christ), rassemble dans l’unité de l’Esprit les enfants de Dieu dispersés (Jn 11,52) et les ramène en Dieu-Trinité. C’est la divinisation de notre humanité, chacun(e) et tous, anticipée dans la résurrection de Jésus de Nazareth.

On peut schématiser ainsi la salutation de Paul :

Salutation trinitaire 

La raison d’être de l’Église est de faire monter chacun sur ce manège enchanté – si l’on pardonne la trivialité de l’image – pour qu’il soit pris dans la périchorèse (mouvement de la relation circulant entre les personnes divines) trinitaire et deviennent ainsi « participant de la nature divine » (2P 1,4). Dès ici-bas, nous apprenons ainsi à aimer comme Dieu aime en lui-même, à nous recevoir de Dieu comme le Christ se reçoit du Père, à vivre des relations de communion comme celles qui unissent les trois personnes divines entre elles.

 

De l’homme à la Trinité, par analogie

2Co 13, 11-13 Dans l’amour trinitaire - Sainte TrinitéÉvidemment, nos mots sont trop pauvres pour exprimer qui est Dieu en lui-même. « Père »  n’est qu’une analogie, la meilleure qu’ont trouvée la Bible et Jésus pour nous aider à nous tourner vers Lui. Dieu est « l’au-delà de tout » comme le chantait Grégoire de Nazyance au IV° siècle. Imaginer trois personnes qui ne font qu’Un est impossible ! Mais la nature ou l’humanité nous fournissent des images qui peuvent nous aider. Ainsi les Pères de l’Église partaient du soleil (lumière/rayon/chaleur), du cours d’eau (rivière/fleuve/océan), et St Patrick des trois feuilles du trèfle. La plus pertinente des analogies humaines pour entrer dans le mystère de la Trinité est sans doute celle de l’amitié ou de l’amour entre deux êtres. François Varillon l’explicite ainsi :

Joie De Croire, Joie De Vivre - 22ème Édition   de françois varillon  Format Broché « Si l’amour est don et accueil, il faut bien qu’il y ait plusieurs personnes en Dieu…
Si l’amour est don et accueil, il faut bien qu’il y ait plusieurs personnes en Dieu. On ne se donne pas à soi-même, on ne s’accueille pas soi-même. La vie de Dieu est cette vie d’accueil et de don. Le Père n’est que mouvement vers le Fils, Il n’est que par le Fils. Mesdames, ce sont bien vos enfants qui vous donnent d’être mères ; sans vos enfants, vous ne seriez pas mères. Or le Père n’est que paternité, donc il n’est que par le Fils et il n’est que pour le Fils. Le Fils n’est que Fils, il n’est donc que pour le Père et par le Père. Et le Saint Esprit est le baiser commun.
La vie de Dieu étant dans cette vie d’accueil et de don, puisque je dois devenir ce qu’est Dieu, je ne vais pas vouloir être un homme solitaire. Si je suis un homme solitaire, je ne ressemble pas à Dieu. Et si je ne ressemble pas à Dieu, il ne sera pas question pour moi de partager sa vie éternellement. C’est ce que l’on appelle le péché : ne pas ressembler à Dieu, ne pas tendre à devenir ce qu’il est, don et accueil. » [1]

Ces images nous aident à comprendre le lien entre la nature de Dieu (qui est l’amour) et la Trinité. L’amour suppose l’altérité. À ce titre, le dieu juif ou musulman paraît très  narcissique et ne peut être amour en lui-même puisqu’il est solitaire. Il ne peut être amour que pour l’homme.

L’altérité sans communion n’est que juxtaposition : deux êtres qui s’aiment sont unis par une relation vivante. Voilà pourquoi les couples humains deviennent dans le mariage de vivants  sacrements de l’amour trinitaire : en s’aimant, ils sont pour nous une icône de la source divine dont leur relation procède.

 

De la Trinité à l’homme, par révélation

Le mouvement de l’homme vers Dieu comporte toujours le risque de fabrication d’une idole : nous l’imaginons selon nos modes de vie, de pensée, selon nos désirs et nos attentes. Or ce n’est pas Dieu qui est à l’image de l’homme, mais l’inverse ! Ce n’est pas l’amour qui est Dieu, c’est Dieu qui est amour et nous révèle ce qu’aimer veut dire. Mieux vaut donc partir de la contemplation de Dieu pour mieux comprendre l’homme ! Pourtant, « Dieu personne ne l’a jamais vu » (Jn 1,18) : comment le contempler ? Sans une révélation venant de lui, c’est impossible. Dès la Création, Dieu sort de lui-même pour faire vivre et exister, si bien que tout ce qui est créé porte l’empreinte du créateur comme le sceau de cire porte l’empreinte du tampon royal qui lui a donné sa forme. La nature, dans sa beauté, sa grandeur et le mystère de son origine, nous dit quelque chose de celui dont elle vient. L’être humain encore davantage : notre humanité ne s’éclaire en plénitude qu’à la lumière de la Révélation, dont la Bible nous livre l’histoire et la pédagogie.

5_11.jpg« Qui me voit voit le Père » (Jn 14,9 ; 12,45) : cette affirmation stupéfiante de Jésus rend Dieu accessible, simplement, puisqu’en voyant Jésus laver les pieds de ses disciples on voit Dieu servir l’homme avec humilité ; en voyant Jésus livrer sa vie jusqu’au bout on reconnaît en filigrane la vie trinitaire où aimer est se recevoir et se donner, gracieusement…

La Trinité n’est pas une construction humaine, mais la lumière qui nous est donnée pour éclairer notre nature humaine, sa vocation, sa dignité, son avenir. Dans cette révélation de qui nous sommes, les relations amicales, amoureuses, familiales prennent une autre consistance, car elles proviennent de la Trinité et nous y conduisent. L’économie n’est plus seulement le lieu des échanges de biens et de services, mais l’apprentissage du donner-recevoir à la manière divine. L’industrie, la production de richesses n’est plus la recherche du profit maximum mais l’alliance avec la Création dont nous sommes gérants et responsables. L’extase artistique ne relève plus de la nostalgie d’un monde perdu, mais manifeste l’action de l’Esprit divinisant ce monde grâce à l’inspiration de l’artiste, l’émotion du public, la communion que l’art est capable de susciter. Le sport relève de cette même dynamique de communion trinitaire, s’il n’est pas détourné de son but par l’argent ou la domination. Comme l’Esprit déborde toutes les frontières – celles des Églises en premier lieu ! – la circulation trinitaire est à l’œuvre dans bien des réalités sociales, politiques et économiques ! Il nous faut apprendre à lire notre humanité – toute notre humanité – avec la Trinité comme clé de déchiffrement.

 

Trinité économique, Trinité immanente

Un vieux principe théologique sous-tend cette lecture trinitaire de notre humanité. Il énonce que Dieu n’est pas inconnaissable, puisqu’il s’est manifesté au milieu de nous, au plus haut point en Jésus-Christ, mais dès la Création à travers la nature, l’inspiration spirituelle etc. L’énoncé précis est le suivant [2] :

« C’EST DONC TRÈS CORRECTEMENT QUE L ’AXIOME FONDAMENTAL DE LA THÉOLOGIE AUJOURD’HUI S’EXPRIME COMME SUIT :
LA TRINITÉ QUI SE MANIFESTE DANS L ’ÉCONOMIE DU SALUT EST LA TRINITÉ IMMANENTE »

Trinité économique Trinité immanente 2 

En raccourci, on dit que la Trinité économique est la Trinité immanente, c’est-à-dire : la manière dont Dieu se manifeste (ce que les Grecs appellent l’économie) révèle qui il est en lui-même (son immanence). Avec une nuance : Dieu reste le Tout-Autre. Ce qu’il nous donne à connaître de lui à travers la Création, l’histoire du salut, Jésus-Christ lui-même n’épuise pas qui il est : « l’au-delà de tout ».

On revient à ce que disait Jésus : « qui me voit voit le Père ». Jésus est venu à nous humble, serviteur, pauvre, gracieux ; il nous révèle que Dieu le Père est comme lui : humble, serviteur, pauvre, gracieux. Il n’y a pas de décalage entre ce que Dieu dit et fait, montre et est, entre ce qu’il nous manifeste et ce qu’il vit en lui-même. Ce n’est évidemment pas le cas du Dieu juif ou musulman, qui reste hors d’atteinte de l’homme, même quand il se manifeste à lui. Et on a vu qu’alors il n’est amour que pour l’homme, pas pour lui-même.

Les conséquences de ce principe théologique pour nous humains sont considérables. Si nous sommes créés à l’image et à la ressemblance trinitaire, c’est donc que notre vocation est d’unir nous aussi l’économie et l’immanence dans nos vies, c’est-à-dire d’être cohérents pour que nos relations aux autres manifestent qui nous sommes réellement. Or nous passons beaucoup de temps et d’énergie à paraître un autre que nous-mêmes. Il est si difficile de s’accepter soi-même jusqu’à le manifester simplement aux autres, sans dissimulation, sans artifice, sans masque ! Plutôt que de chercher à être en accord avec nous-même, nous calculons la réaction de l’autre pour qu’il nous aime en retour, nous élaborons des stratégies – conscientes et inconscientes – pour séduire, manipuler, dominer. Et l’écart entre l’être et le paraître se creuse dramatiquement. L’incohérence entre l’intérieur et l’extérieur devient insupportable.

Faute d’intériorité, l’homme moderne a peur de chercher en lui l’image divine, et reporte sur les autres la charge de le faire exister.

Ajuster l’économique à l’immanent demande de faire silence, de réfléchir, prier, méditer, lire, chanter… Bien sûr, nos actes et nos paroles nous façonnent aussi, comme par un feed-back en retour. Sans relancer le débat sur l’existence qui précéderait ou non l’essence (Sartre), il suffit de rechercher la cohérence entre ce que nous faisons et ce que nous sommes pour vivre à la manière trinitaire, sans décalage entre l’intérieur et l’extérieur.

Trinité économique, Trinité immanente dans Communauté spirituelle OBS-souffranceautravail-ouv-insitu_670Donnons un exemple pour être plus concret : les sociologues du travail en entreprise relèvent que de plus en plus de salariés – des jeunes surtout – sont déchirés par ce qu’ils appellent la souffrance éthique au travail. Cette souffrance se produit lorsque la raison d’être profonde ou le style de management de l’entreprise n’est pas en accord avec les convictions les plus personnelles d’un salarié. Ainsi quelqu’un qui travaille chez Dassault pourra souffrir de contribuer à la vente d’armes pouvant tomber entre les mains de tyrans ou de terroristes ; chez Total ou Ryan Air, un écologiste véritable sera mal à l’aise ; à la Française des Jeux, celui qui constate l’auto-exploitation des pauvres dans les jeux de hasard y perdra son âme ; pendant la période des suicides au travail chez France Telecom à cause d’un management inhumain voulu au sommet, l’encadrement était déchiré etc. Or lorsque le marché de l’emploi est contraint, il faut bien accepter n’importe quel boulot si l’on veut manger ! Peu nombreux sont les privilégiés qui ont la chance de pouvoir choisir leur entreprise, leur métier, et en changer facilement si cela ne leur convient plus. Les autres subissent, baissent la tête, prisonniers de leur job, faisant le grand écart entre ce qu’ils sont et ce qu’ils font dans leur travail. Le pire serait qu’à force de subir, on devienne celui que le travail nous demande d’être, docile et formaté. Le cas des SS allemands affectés  aux camps de concentration en est l’exemple extrême : cultivés, intelligents, aimant leur famille et Beethoven, ils ont fait leur boulot soigneusement, consciencieusement, en obéissant aux ordres, en s’interdisant de réfléchir au pourquoi des camps (sauf quelques personnalités justifiant l’injustifiable et l’organisant autour de théories raciales délirantes). Cette schizophrénie sociale peut s’infiltrer dans bien des domaines, de la vie politique, de l’engagement associatif, jusqu’à la vie ecclésiale… Elle est ruineuse pour la santé spirituelle ; elle déshumanise à petit feu ; elle dissocie l’être du paraître au point d’éclater les personnalités en de multiples fragments : « Légion est mon nom, car nous sommes beaucoup », avoue le possédé qui s’autodétruit dans l’éparpillement de ses identités (Mc 5,9).

Unifier en nous l’économique et l’immanent n’est donc pas une spéculation abstraite et sans importance ! C’est l’enjeu de la maturité, du consentement de soi à soi. C’est la trace de notre vocation trinitaire. C’est l’empreinte en nous du Dieu de Jésus-Christ, se manifestant tel qu’il est, existant tel qu’il se manifeste : grâce, amour, communion, pour reprendre la salutation de Paul.

Que l’Esprit du Christ nous apprenne à ne jamais dissocier ce que nous sommes de ce que nous manifestons aux autres !

 


[1]. François Varillon, « Joie de croire, joie de vivre », Centurion, 1981, p. 28

[2]. Commission Théologique Internationale, THÉOLOGIE, CHRISTOLOGIE ET ANTHROPOLOGIE, 1982.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Le Seigneur, le Seigneur, Dieu tendre et miséricordieux » (Ex 34, 4b-6.8-9)

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, Moïse se leva de bon matin, et il gravit la montagne du Sinaï comme le Seigneur le lui avait ordonné. Il emportait les deux tables de pierre. Le Seigneur descendit dans la nuée et vint se placer là, auprès de Moïse. Il proclama son nom qui est : LE SEIGNEUR. Il passa devant Moïse et proclama : « LE SEIGNEUR, LE SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité. » Aussitôt Moïse s’inclina jusqu’à terre et se prosterna. Il dit : « S’il est vrai, mon Seigneur, que j’ai trouvé grâce à tes yeux, daigne marcher au milieu de nous. Oui, c’est un peuple à la nuque raide ; mais tu pardonneras nos fautes et nos péchés, et tu feras de nous ton héritage. »

 

CANTIQUE

(Dn 3, 52, 53, 54, 55, 56)

R/ À toi, louange et gloire éternellement ! (Dn 3, 52)

Béni sois-tu, Seigneur, Dieu de nos pères : R/
Béni soit le nom très saint de ta gloire : R/
Béni sois-tu dans ton saint temple de gloire : R/
Béni sois-tu sur le trône de ton règne : R/
Béni sois-tu, toi qui sondes les abîmes : R/
Toi qui sièges au-dessus des Kéroubim : R/
Béni sois-tu au firmament, dans le ciel, R/

DEUXIÈME LECTURE

« La grâce de Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit » (2 Co 13, 11-13)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, soyez dans la joie, cherchez la perfection, encouragez-vous, soyez d’accord entre vous, vivez en paix, et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous. Saluez-vous les uns les autres par un baiser de paix. Tous les fidèles vous saluent.
Que la grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous.

 

ÉVANGILE

« Dieu a envoyé son Fils, pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 16-18)
Alléluia. Alléluia.Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit : au Dieu qui est, qui était et qui vient ! Alléluia. (cf. Ap 1, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. Celui qui croit en lui échappe au Jugement ; celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.
Patrick BRAUD

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3 février 2016

Du hérisson à la sainteté, puis au management

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Du hérisson à la sainteté, puis au management

 

Cf. également :

Porte-voix embarqué

Dieu en XXL 

Homélie du 5° dimanche du temps ordinaire / Année C
07/02/2016

 

La juste distance

Connaissez-vous la parabole des porcs-épics ? (également connue sous le nom de dilemme du hérisson) On la doit à Schopenhauer, philosophe réputé extrêmement pessimiste sur la nature humaine.

« Par une froide journée d’hiver un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s’écarter les uns des autres. Quand le besoin de se réchauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de sorte qu’ils étaient ballottés de çà et de là entre les deux maux jusqu’à ce qu’ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable.

Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses manières d’être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau.  La distance moyenne qu’ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c’est la politesse et les belles manières. En Angleterre on crie à celui qui ne se tient pas à cette distance : Keep your distance ! Par ce moyen le besoin de se réchauffer n’est, à la vérité, satisfait qu’à moitié, mais, en revanche, on ne ressent pas la blessure des piquants. Cependant celui qui possède assez de chaleur intérieure propre préfère rester en dehors de la société pour ne pas éprouver de désagréments, ni en causer. »
Schopenhauer, Parerga & Paralipomena, Aphorisme sur la sagesse dans la vie.

L’enjeu pour les porcs-épics que nous sommes est donc de trouver la juste distance, ni trop près, car on se blesse en étant les uns sur les autres tout le temps, ni trop loin car sinon on meurt de froid seul dans la nuit…

La juste distance entre Dieu et l’homme semble bien être au coeur des lectures de ce dimanche, avec par ricochet la question de la juste distance entre nous.

 

Ancien Testament : la sainteté par séparation

Afficher l'image d'origineIsaïe est le témoin étonné de la gloire de Dieu dans son Temple. Il s’écrit : « Saint, saint, saint ! » [1], ce qui deviendra notre acclamation liturgique chrétienne au cours de la prière eucharistique. La sainteté dont témoigne Isaïe n’est pas ici la perfection morale. Le terme hébreu qadosh désigne en réalité la séparation, la distance d’un être avec les autres. Isaïe chante que Dieu est séparé des hommes, c’est-à-dire qu’il est le Tout-Autre, le radicalement différent à qui rien ne peut être comparé, tellement il est loin de toute représentation humaine.

Les pharisiens, ou les hassidims d’aujourd’hui, ont absolutisé cette logique de séparation : il se croit impurs dès qu’ils touchent des objets ou des personnes non pures, au risque de confondre sainteté et isolement superbe.

Pourtant, aussi séparé que soit le Dieu d’Israël, il se donne à voir à Isaïe, à Moïse (même si c’est de dos seulement). Sa gloire (la Shekina) remplit le Temple de Jérusalem : il n’est donc pas inaccessible !

Être autre tout en restant proche.

Être différent sans se couper des autres.

Être séparé, mis à part, sans s’isoler.

C’est cela la sainteté de Yahvé : si loin et pourtant si familier, tellement au-dessus de l’homme et pourtant son intime…

Cette sainteté divine rejaillit sur le peuple : séparé des autres nations (notamment grâce à la circoncision, au shabbat, à la cashrout, à la Torah…), Israël témoigne de la radicale altérité du Dieu de l’univers sans pour autant s’isoler des autres nations, mais les invitant au contraire à conclure leur propre alliance avec Yahvé comme eux l’ont fait avec lui.

Cette sainteté par séparation devient pour Israël une responsabilité envers les autres cultures et les civilisations. Le peuple est mis à part et choisi pour témoigner du Dieu unique et ainsi offrir le salut à tous. « Le salut vient des juifs » dira ainsi Jésus dans l’Évangile de Jean.

 

Nouveau Testament : la juste communion

Porte-voix embarqué dans Communauté spirituelle pecheDans le nouveau testament, et singulièrement dans notre passage de la pêche miraculeuse, on voit Jésus vivre lui-même le dilemme du hérisson… S’il reste au milieu de cette foule qui lui fait fête, il va en être écrasé, submergé. S’il la quitte, il va la laisser mourir de faim. Alors, pour mieux entrer en communion avec eux, il prend un peu de distance, juste ce qu’il faut sur le lac pour que sa voix porte à nouveau grâce à l’amplification naturelle de l’eau de Tibériade. En montant dans la barque de André et Simon, Jésus se sépare de l’appétit immédiat de la foule voulant le faire roi et se gaver de miracles. Mais ce n’est pas pour fuir et l’abandonner. C’est au contraire pour mieux la nourrir, grâce à son enseignement, sa parole pouvant se propager à tous sur les rives du lac.

La sainteté dont vit Jésus est bien celle de YHWH, séparé des hommes, pour mieux entrer en communion avec Dieu. L’accent mis sur la communion entre Dieu et l’homme est évidemment plus fort dans le nouveau testament que dans l’ancien, car en la personne de Jésus cette juste distance se vit dans la chair humaine, « sans séparation ni confusion » dira le concile de Nicée.

Le Christ vit une sainteté « de hérisson », ni trop loin pour ne pas étouffer, ni trop près pour ne pas nous abandonner…

 

Sainteté familiale

Afficher l'image d'origineLa transposition à nos responsabilités ordinaires est alors très facile.

La famille par exemple : les parents ont toujours un vrai et long chemin à faire pour accepter que leurs enfants se séparent d’eux progressivement. Tout en les  nourrissant avec le meilleur d’eux-mêmes, ils apprennent à renoncer à leur rêve  inconscient de les modeler sur eux-mêmes, de les dominer en les orientant à leur manière etc. Même les parents de Jésus ont dû faire ce travail sur eux-mêmes (cf. l’épisode de la fugue de Jésus au Temple de Jérusalem par exemple).

La vraie sainteté des parents n’est donc pas d’être parfaits, mais d’ajuster sans cesse la distance entre les membres de la famille, pour être unis sans s’étouffer, se réchauffer sans se faire du mal.

 

Le management de proximité

Afficher l'image d'origineUn autre lieu d’application de cette sainteté par séparation / communion est le management en entreprise.

Car bien des managers sont tentés par les deux excès : soit - à l’ancienne - être très directifs, descendants, sans aucune proximité avec leurs équipes ; soit partager au plus près la vie de leurs équipes sans aucune distance. Entre autoritarisme et copinage, bien des managers hésitent…

Les premiers ne mangent jamais avec les employés, ne leur partagent ni informations ni questions stratégiques. Ils sont sur une autre planète, tellement à part qu’ils ne peuvent plus écouter et comprendre les questions ordinaires de leurs équipes. En plus, leur salaire (dès qu’il est trois à quatre fois supérieur, ce qui arrive vite hélas…) les fait vivre dans un autre monde où ils ne rencontrent jamais ceux qui survivent autour du SMIC. Leurs vacances ne sont pas les mêmes, ni leurs loisirs, ni les écoles des enfants etc. Ils n’ont pas grand-chose en commun et parlent sur leurs employés, mais pas avec; ils les écoutent encore moins. Ils ont tendance à s’appuyer sur leur expertise (du produit, du métier) plus que sur la compétence de l’équipe dont ils sont loin. Or expertise et compétence managériale sont deux choses bien différentes. Ils se laissent absorber par le reporting au détriment de la relation d’accompagnement. Ils sont en général orientés objectifs, résultats économiques en priorité sinon exclusivement.

Les seconds managers, en pratiquant le copinage, en confondant proximité et identité, font les mêmes tâches que leurs équipes pour montrer qu’ils sont avec eux. Ils ont du mal à assumer les décisions d’autorité (augere en latin = agrandir, augmenter) qui seraient nécessaires au développement de chacun et de tous. Ils se déchargent sur les employés au nom d’une soi-disant permission d’autonomie, mais qui n’est en réalité qu’une délégation-abandon (« se refiler le singe » dit-on couramment).

Le vrai manager de proximité fait donc lui aussi l’expérience du dilemme du hérisson : différent pour mieux servir l’équipe, proche pour sentir les choses avec elle et servir son potentiel. Il sera plutôt orienté relation, accompagnement [2].

Un manager de proximité sera reconnu même s’il ne maîtrise pas les activités techniques de son équipe, car son autorité ne viendra pas de son expertise, mais de la confiance de l’équipe, et de sa capacité à la faire monter en puissance.

La question de la juste distance managériale se redouble lorsqu’on considère que tout manager de proximité à lui-même un N+1 avec qui établir une relation de ce type !

 

Bref, le dilemme séparé / en communion qui est présent au coeur de la sainteté divine est également à l’oeuvre dans nos familles, dans nos entreprises.

Du qadosh hébreu au Trisagion grec (« saint, saint, saint ! »), la question de la juste distance, de la vraie proximité, permet de nous aider à assumer toutes les  responsabilités, les autorités qui sont les nôtres.

 

Finalement, de la sainteté au management il n’y a qu’un pas ! Celui de la communion à l’unique sainteté du dieu trois fois saint.

Et on vient même à rêver qu’il y ait de la sainteté dans le management…

 


[1]. L’expression « saint, saint, saint… » apparaît deux fois dans la Bible, une fois dans l’Ancien Testament (Is 6,3) et une fois dans le Nouveau Testament (Ap 4,8). Ces deux phrases sont dites ou chantées par les créatures célestes, et les deux fois, elles apparaissent dans une vision d’un homme qui est transporté devant le trône de Dieu : premièrement, le prophète Isaïe et ensuite l’apôtre Jean.

[2]. Pour Rémi Juët (La Boîte à outils du manager, 2014), le rôle d’un manager de proximité est de créer une dynamique relationnelle propice au développement de l’énergie de ses collaborateurs, et à leur progression, c’est-à-dire : développer et maintenir la motivation de ses collaborateurs ; développer leurs compétences ; mieux communiquer ; mener un entretien annuel ; mobiliser l’équipe ; exercer son autorité ; conduire le changement.
 
 

 

 

1ère lecture : « Me voici : envoie-moi ! » (Is 6, 1-2a.3-8)
Lecture du livre du prophète Isaïe

L’année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur qui siégeait sur un trône très élevé ; les pans de son manteau remplissaient le Temple. Des séraphins se tenaient au-dessus de lui. Ils se criaient l’un à l’autre : « Saint ! Saint ! Saint, le Seigneur de l’univers ! Toute la terre est remplie de sa gloire. » Les pivots des portes se mirent à trembler à la voix de celui qui criait, et le Temple se remplissait de fumée. Je dis alors : « Malheur à moi ! je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures : et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur de l’univers ! » L’un des séraphins vola vers moi, tenant un charbon brûlant qu’il avait pris avec des pinces sur l’autel. Il l’approcha de ma bouche et dit : « Ceci a touché tes lèvres, et maintenant ta faute est enlevée, ton péché est pardonné. » J’entendis alors la voix du Seigneur qui disait : « Qui enverrai-je ? qui sera notre messager ? » Et j’ai répondu : « Me voici : envoie-moi ! »

Psaume : Ps 137 (138), 1-2a, 2bc-3, 4-5, 7c-8

R/ Je te chante, Seigneur, en présence des anges. (cf. Ps 137, 1c)

De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce :
tu as entendu les paroles de ma bouche.
Je te chante en présence des anges,
vers ton temple sacré, je me prosterne.

Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité,
car tu élèves, au-dessus de tout, ton nom et ta parole.
Le jour où tu répondis à mon appel,
tu fis grandir en mon âme la force.

Tous les rois de la terre te rendent grâce
quand ils entendent les paroles de ta bouche.
Ils chantent les chemins du Seigneur :
« Qu’elle est grande, la gloire du Seigneur ! »

Ta droite me rend vainqueur.
Le Seigneur fait tout pour moi !
Seigneur, éternel est ton amour :
n’arrête pas l’œuvre de tes mains.

2ème lecture : « Voilà ce que nous proclamons, voilà ce que vous croyez » (1 Co 15, 1-11)
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, je vous rappelle la Bonne Nouvelle que je vous ai annoncée ; cet Évangile, vous l’avez reçu ; c’est en lui que vous tenez bon, c’est par lui que vous serez sauvés si vous le gardez tel que je vous l’ai annoncé ; autrement, c’est pour rien que vous êtes devenus croyants.

Avant tout, je vous ai transmis ceci, que j’ai moi-même reçu : le Christ est mort pour nos péchés conformément aux Écritures, et il fut mis au tombeau ; il est ressuscité le troisième jour conformément aux Écritures, il est apparu à Pierre, puis aux Douze ; ensuite il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois – la plupart sont encore vivants, et quelques-uns sont endormis dans la mort –, ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les Apôtres. Et en tout dernier lieu, il est même apparu à l’avorton que je suis.

Car moi, je suis le plus petit des Apôtres, je ne suis pas digne d’être appelé Apôtre, puisque j’ai persécuté l’Église de Dieu. Mais ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu, et sa grâce, venant en moi, n’a pas été stérile. Je me suis donné de la peine plus que tous les autres ; à vrai dire, ce n’est pas moi, c’est la grâce de Dieu avec moi.

Bref, qu’il s’agisse de moi ou des autres, voilà ce que nous proclamons, voilà ce que vous croyez.

Evangile : « Laissant tout, ils le suivirent » (Lc 5, 1-11)
Acclamation : Alléluia. Alléluia.
« Venez à ma suite, dit le Seigneur, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. »
Alléluia. (Mt 4, 19)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, la foule se pressait autour de Jésus pour écouter la parole de Dieu, tandis qu’il se tenait au bord du lac de Génésareth. Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac ; les pêcheurs en étaient descendus et lavaient leurs filets. Jésus monta dans une des barques qui appartenait à Simon, et lui demanda de s’écarter un peu du rivage. Puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules. Quand il eut fini de parler, il dit à Simon : « Avance au large, et jetez vos filets pour la pêche. » Simon lui répondit : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ta parole, je vais jeter les filets. » Et l’ayant fait, ils capturèrent une telle quantité de poissons que leurs filets allaient se déchirer. Ils firent signe à leurs compagnons de l’autre barque de venir les aider. Ceux-ci vinrent, et ils remplirent les deux barques, à tel point qu’elles enfonçaient. à cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus, en disant : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur. » En effet, un grand effroi l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, devant la quantité de poissons qu’ils avaient pêchés ; et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, les associés de Simon. Jésus dit à Simon : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras. » Alors ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent.
Patrick BRAUD

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