L'homélie du dimanche (prochain)

28 janvier 2024

Sacrée belle-mère !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Sacrée belle-mère !

 

Homélie pour le 5° Dimanche du Temps ordinaire  /  Année B 

04/02/2024

 

Cf. également :
Bonheur à moi si j’annonce l’Évangile !
Des sommaires pas si sommaires
Sortir, partir ailleurs…
Avec Job, faire face à l’excès du mal
Vers un diaconat féminin ?
Conjuguer Pâques au passif
La Résurrection est un passif
Recevoir de se recevoir

 

La matrone de Capharnaüm

Blague - Sacrée Belle-mèreCe pourrait être une blague belge :

– Pourquoi Pierre a-t-il trahi Jésus, trois fois ?

– Parce qu’il a guéri sa belle-mère, une fois…

Les belles-mères ont mauvaise réputation, c’est bien connu ! C’est sans doute freudien : une histoire de rivalité d’attachements possessifs…

Mais dans l’Évangile de Marc, la belle-mère est carrément une icône, un modèle pour la communauté croyante. À l’image de l’autre belle-mère célèbre dans la Bible – Noémi – qui a accueilli chez elle Ruth l’étrangère de Moab lorsque celle-ci est devenue veuve. C’est grâce à sa belle-mère que Ruth put épouser Booz, devenir juive, et incarner ainsi l’une des plus belles figures d’Israël à tel point qu’un livre de la Bible lui est entièrement dédié. Comme Noémi, la belle-mère de Pierre a accueilli chez elle sa fille, sans doute parce que le couple avait besoin d’une habitation près du lac où Pierre exerçait son métier de pêcheur. Le premier pape était donc marié [1], comme tout bon juif adulte qui se respecte (Jésus en restant célibataire est hors normes, voire choquant). Plus tard, il emmènera sa femme lors de ses missions, comme l’atteste Paul (marié également, mais qui lui s’est sans doute séparé de sa femme pour ses voyages missionnaires) : « N’aurions-nous pas le droit d’emmener avec nous une femme croyante, comme les autres apôtres, les frères du Seigneur et Pierre ? » (1Co 9,5). La tradition attribue même à Pierre une fille nommée Pétronille, honorée comme martyre dans la catacombe romaine de Domitille, puis au sein même de la basilique Saint-Pierre.

 

La belle-mère de Pierre assumait donc la vie ordinaire de cette petite famille chez elle, et en plus elle assurait l’intendance régulièrement pour le groupe des disciples qui venaient manger et se réunir chez elle.

 

Mettons-nous donc dans la peau de cette belle-mère iconique, en éprouvant pour nous-mêmes les étapes de son parcours à Capharnaüm. Suivons-la avec les 4 qualificatifs qui jalonnent son parcours : elle est successivement alitée / fiévreuse / relevée / servante.

 

Alitée

Sacrée belle-mère ! dans Communauté spirituelle agyhoz-kotott-betegRappelez-vous quand vous avez été obligé de rester au lit : à cause d’une grippe, du Covid, après une opération, parce que vous étiez exténué etc. Être alité est signe d’une faiblesse généralisée, où l’on ne tient plus sur ses pieds. Comme le paralysé couché sur son brancard (Mc 2,4), comme les foules des malades couchés sous les colonnades de la piscine de Bethzatha (Jn 5,2-3), la belle-mère de Pierre est momentanément impotente, incapable de faire quoi que ce soit par elle-même, sinon garder le lit.

 

Nous avons tous de ces périodes où le corps dit : ‘stop’, où l’esprit exige de s’arrêter pour récupérer. Je me souviens d’un ami hospitalisé après une prothèse de hanche. Il trouvait le temps long, trop long, lui d’habitude si actif. Je lui ai dit, avec le plus de douceur possible : « mon ami, c’est le moment d’expérimenter ta radicale inutilité… » 

Conseil un peu scandaleux dans un monde où chacun se définit par ce qu’il fait. Et plus il fait, plus il existe aux yeux de tous. Mais voilà que la maladie ou autre motif de faiblesse oblige à être passif, alité (professionnellement, socialement, spirituellement etc.). Comment dès lors continuer à se définir par ses titres, ses cartes de visite, ses missions importantes ? Ce serait risquer de condamner tous les inutiles à être sans valeur : handicapés, malades psychiatriques, seniors trop âgés, et tous ceux qui ne peuvent ‘rien faire’ aux yeux de l’activisme ambiant.

Apprendre à être alité fait donc partie de la maturité spirituelle. Il s’agit de ne pas s’attacher à ses œuvres (réussite professionnelle, famille, responsabilité, réalisations diverses). La faiblesse de la belle-mère de Pierre nous sera salutaire si elle nous libère de la vanité d’exister par nous-même.

 

Et vous, quand avez-vous été alité d’une manière ou d’une autre ? Qu’est-ce cela vous a appris sur votre ‘radicale inutilité’ ?

 

Fiévreuse

coloriage-fievre-dl11754 belle-mère dans Communauté spirituelleLa fièvre est plus qu’une fièvre dans la Bible. À travers la poussée de température, elle y voit la symbolique du feu dévorant des passions humaines consumant chacun dans des convoitises épuisantes. En hébreu, le mot fièvre קַדַּחַת qaddachath vient de קָדַח qadach qui veut dire brûler comme un feu : feu de bois qui flambe (Dt 32,22 ; Is 50,11 ; 64,2), c’est également le feu de la colère de Dieu (Dt 32,22 ; Jr 15,14 ; 17,4).

De plus, le mot belle-mère en hébreu se dit חָמוֹת (chamowth) qui vient de la racine חָם (cham) signifiant beau-père mais également chaud, bouillant :

« Voyez notre pain : il était encore chaud (cham) quand nous en avons fait provision… » (Jos 9,12). « Toi, dont les habits sont trop chauds (cham)  quand repose la terre au vent du midi… » (Jb 37,17).

La belle-mère brûle donc ‘par nature’ pourrait-on dire avec humour : les beaux-parents ont toujours une certaine difficulté à laisser leur fille partir avec un autre… C’est chaud-bouillant !

 

En tout cas cette fièvre est symbole de jalousie et d’amertume.

Fiévreuse, la belle-mère de Pierre est la figure de notre humanité en proie au feu intérieur du désir d’avoir toujours plus : plus de richesse, plus de pouvoir, plus de reconnaissance etc. Cette soif inextinguible se trompe de cible : elle nous fait brûler pour des idoles alors que la vraie libération est de brûler nos idoles, comme Moïse a brûlé le veau d’or au désert pour affranchir les hébreux de son esclavage. Et Moïse les a forcés à boire les cendres du veau d’or fondu (« Il se saisit du veau qu’ils avaient fait, le brûla, le réduisit en poussière, qu’il répandit à la surface de l’eau. Et cette eau, il la fit boire aux fils d’Israël » Ex 32,20), pour que « la fièvre de l’or » ne les consume plus et qu’ils en soient dégoûtés à jamais.

 

Jésus en guérissant la belle-mère de Pierre nous libère de nos fièvres intérieures, de nos passions brûlantes d’un désir mal orienté.

 

Et vous : de quoi êtes-vous fiévreux en ce moment ?

 

Relevée

2021-02-07-Hitda-EvangeliarHeilungSchwiegermutter-Guerison-belle-mere-de-Pierre-731x1024 CapharnaümMarc fait exprès d’inverser les moments logiques de la guérison. Normalement, Jésus aurait dû prendre la belle-mère par la main avant de la relever. Là c’est l’inverse : « il la fit se lever / en lui prenant la main ». C’est pour souligner la primauté de la résurrection : le verbe se lever (γερω = egeirō) est celui que Marc et les évangélistes emploient pour la résurrection de Jésus : « Dieu l’a relevé d’entre les morts » (Ac 13,30). « Christ s’est levé d’entre les morts » (Rm 6,4). La belle-mère est la figure du disciple parce qu’elle est ressuscitée, gratuitement, et se conduit ensuite comme telle. Mais le don de la résurrection est premier.

Elle ne demande rien. Elle n’a rien fait pour mériter cela. Jésus la guérit sans conditions. Rien n’est dit sur la qualité de sa foi, ni de ses œuvres avant. Jésus lui offre son secours gratuitement, inconditionnellement. Telle est la chance du chrétien, ressuscité par grâce pour porter du fruit. Autrement dit, les bonnes œuvres viennent après le don reçu, comme une conséquence et non pas avant comme une condition.

 

Être chrétien est donc d’abord un passif : se laisser aimer, recevoir le don de la résurrection dès maintenant, accepter d’être guéri au lieu de vouloir se guérir soi-même. C’est cependant un passif actif : la belle-mère saisit la main tendue. Elle l’agrippe. Elle se remet sur pieds et aussitôt se met à servir la petite communauté qui squatte chez elle. Marie est d’ailleurs le plus bel exemple de cette passivité active, elle qui accueille le don de la vie en son sein et y coopère de toutes ses forces.

 

À nous de redécouvrir sans cesse le bon ordre de la séquence : résurrection–œuvres, salut reçu–charité donnée, afin d’accomplir les œuvres que Dieu veut et non les nôtres.

 

Et vous : que pourrait signifier ‘être ressuscité’ pour vous dès maintenant ? Qu’est-ce que cela changerait dans les chantiers que vous menez ?

 

Servante

diaconessesDiaconesse serait le mot exact : elle les servait (ιακονω = diakoneō). Comme, juste avant,  les anges servaient le Christ au désert selon Mc 1,13 : « dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient ». En servant le corps du Christ qui est la communauté, la belle-mère est l’ange de l’Église…

Comme seules les femmes savent le faire jusqu’au bout : « Il y avait aussi des femmes, qui observaient de loin, et parmi elles, Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques le Petit et de José, et Salomé, qui suivaient Jésus et le servaient quand il était en Galilée, et encore beaucoup d’autres, qui étaient montées avec lui à Jérusalem » (Mc 15,40-41).

Servir est la vraie manière d’être configuré au Christ, « car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10,45). Ce sont les quatre seuls usages du verbe servir chez Marc.

 

Normalement la fièvre, même après avoir baissé, laisse le malade affaibli. Pourtant la belle-mère de Pierre n’eut pas besoin de prendre un temps de repos pour retrouver toutes ses forces. Cette guérison immédiate est typique des miracles de Jésus : il s’agit toujours d’une restauration totale et immédiate des forces et de la santé. Ce que Dieu ressuscite  est plus neuf que le neuf !

Pour la belle-mère de Pierre, comme pour nous, la reconnaissance se manifeste dans le service. Le temps employé (l’aoriste = un imparfait qui se prolonge) implique une action qui dure, et non un service occasionnel. C’est donc que la belle-mère de Pierre remplit longtemps cet office : servir l’Église, à travers Jésus et les Douze.

La diaconie du Christ-serviteur trouve dès le début de l’Évangile une figure féminine pour l’incarner : la belle-mère de Pierre, première diaconesse en quelque sorte !, en tout cas la première dans l’Évangile de Marc à servir Jésus et ses disciples, juste après les anges….

De quoi renouveler la réflexion sur le diaconat féminin, dont le Nouveau Testament et les Pères de l’Église gardent une trace bien vivante pendant plusieurs siècles.

 

Recevoir la vie de ressuscité en plénitude se manifeste donc aussitôt par le service. C’est un indicateur précieux pour discerner si je progresse dans la mise en œuvre du don reçu : servir est-il pour moi un vrai bonheur, une évidence intérieure, une seconde nature ? ou un devoir, une performance, une preuve à donner ?

 

Notons que c’est un jour de shabbat que la guérison a eu lieu : cela n’empêche pas la belle-mère de reprendre son rôle de matrone de Capharnaüm en allumant le feu et en remuant chaudrons et ustensiles pour la communauté, toutes activités interdites le jour du shabbat. La résurrection affranchit du shabbat. Ce n’est plus l’observance de la Loi qui compte, mais la force de la reconnaissance pour le salut offert.

 

Servir ainsi n’est pas forcément multiplier les actions en volume. C’est plutôt une qualité de relation, une façon d’être.

Servir n’est pas une question de quantité. La grâce n’est pas stakhanoviste ! Bernadette Soubirous a passé des années à Nevers à accomplir les tâches ménagères de son couvent avec amour, sans rien faire d’extraordinaire, mais en servant, par reconnaissance, par amour, jusque dans sa maladie où elle était ‘radicalement inutile’. Et c’est pour cela qu’elle a été reconnue sainte, pas pour ses visions à Lourdes.

 

Et vous : votre désir de servir est-il hypertendu, forcé, dicté par un surmoi exigeant ? Ou découle-t-il avec simplicité de votre expérience spirituelle intérieure ?

 

Alitée, fiévreuse, relevée, servante : la belle-mère de Pierre, c’est vous, c’est moi, c’est nous. Elle est la figure du disciple qui a conscience du présent offert, et en tire toutes les conséquences.

À nous de saisir la main tendue…

 __________________________________________

[1]. Selon Eusèbe de Césarée, citant saint Clément d’Alexandrie, l’épouse de Pierre serait morte martyre avant son mari. Il l’assista et l’encouragea dans l’épreuve (Histoire Ecclésiastique, 3, ch. 30).

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je ne compte que des nuits de souffrance » (Jb 7, 1-4.6-7)

Lecture du livre de Job
Job prit la parole et dit : « Vraiment, la vie de l’homme sur la terre est une corvée, il fait des journées de manœuvre. Comme l’esclave qui désire un peu d’ombre, comme le manœuvre qui attend sa paye, depuis des mois je n’ai en partage que le néant, je ne compte que des nuits de souffrance. À peine couché, je me dis : “Quand pourrai-je me lever ?” Le soir n’en finit pas : je suis envahi de cauchemars jusqu’à l’aube. Mes jours sont plus rapides que la navette du tisserand, ils s’achèvent faute de fil. Souviens-toi, Seigneur : ma vie n’est qu’un souffle, mes yeux ne verront plus le bonheur. »

PSAUME
(Ps 146 (147a), 1.3, 4-5, 6-7)
R /  Bénissons le Seigneur qui guérit nos blessures ! ou : Alléluia ! (Ps 146, 3)

Il est bon de fêter notre Dieu,
il est beau de chanter sa louange :
il guérit les cœurs brisés
et soigne leurs blessures.

Il compte le nombre des étoiles,
il donne à chacune un nom ;
il est grand, il est fort, notre Maître :
nul n’a mesuré son intelligence.

Le Seigneur élève les humbles
et rabaisse jusqu’à terre les impies.
Entonnez pour le Seigneur l’action de grâce,
jouez pour notre Dieu sur la cithare !

DEUXIÈME LECTURE
« Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! » (1 Co 9, 16-19.22-23)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, annoncer l’Évangile, ce n’est pas là pour moi un motif de fierté, c’est une nécessité qui s’impose à moi. Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! Certes, si je le fais de moi-même, je mérite une récompense. Mais je ne le fais pas de moi-même, c’est une mission qui m’est confiée. Alors quel est mon mérite ? C’est d’annoncer l’Évangile sans rechercher aucun avantage matériel, et sans faire valoir mes droits de prédicateur de l’Évangile. Oui, libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous afin d’en gagner le plus grand nombre possible. Avec les faibles, j’ai été faible, pour gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour en sauver à tout prix quelques-uns. Et tout cela, je le fais à cause de l’Évangile, pour y avoir part, moi aussi.

ÉVANGILE
« Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies » (Mc 1, 29-39)
Alléluia. Alléluia. Le Christ a pris nos souffrances, il a porté nos maladies. Alléluia. (Mt 8, 17)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
En ce temps-là, aussitôt sortis de la synagogue de Capharnaüm, Jésus et ses disciples allèrent, avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d’André. Or, la belle-mère de Simon était au lit, elle avait de la fièvre. Aussitôt, on parla à Jésus de la malade. Jésus s’approcha, la saisit par la main et la fit lever. La fièvre la quitta, et elle les servait.
Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons. La ville entière se pressait à la porte. Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies, et il expulsa beaucoup de démons ; il empêchait les démons de parler, parce qu’ils savaient, eux, qui il était.
Le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube. Il sortit et se rendit dans un endroit désert, et là il priait. Simon et ceux qui étaient avec lui partirent à sa recherche. Ils le trouvent et lui disent : « Tout le monde te cherche. » Jésus leur dit : « Allons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame l’Évangile ; car c’est pour cela que je suis sorti. »
Et il parcourut toute la Galilée, proclamant l’Évangile dans leurs synagogues, et expulsant les démons.
Patrick BRAUD

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23 janvier 2022

Le match Nazareth vs Capharnaüm

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le match Nazareth vs Capharnaüm

Homélie du 4° Dimanche du temps ordinaire / Année C
30/01/2022

Cf. également :

De l’ordre de Nazareth au désordre de Capharnaüm
L’oubli est le pivot du bonheur
Les djihadistes n’ont pas lu St Paul !
La grâce étonne ; c’est détonant !
Un nuage d’inconnaissance
Dès le sein de ta mère…
Aux arbres, citoyens !
Amoris laetitia : la joie de l’amour
La hiérarchie des charismes
L’Aujourd’hui de Dieu dans nos vies
Toussaint : le bonheur illucide

La rivalité jalouse

Le match Nazareth vs Capharnaüm dans Communauté spirituelle 400px-GalileeOn appelle ça un derby local. Lorsque deux équipes géographiquement proches s’affrontent sur une pelouse de foot ou de rugby, les passions sont exacerbées pour faire briller la gloire d’une ville plus haut que l’autre. Ainsi les derbys Toulon-Toulouse au rugby, ou Marseille-Nice au football, ou Nantes-Rennes, Lille-Lens etc. Dans notre Évangile du jour, c’est le match entre Nazareth et Capharnaüm qui s’annonce. Car les nazaréens ont entendu parler des miracles que l’enfant du pays a faits un peu plus loin au bord du lac, à Capharnaüm ; et ils s’étonnent qu’il n’ait rien accompli de spectaculaire chez eux ! Certes il parle bien, et dans la synagogue de Nazareth « tous ont les yeux fixés sur lui ». Mais quand il s’agit de passer à l’acte pour faire la Une des journaux locaux avant Capharnaüm, il n’y a plus personne !
Jésus a finement perçu cette hostilité qui ne dit pas son nom : « Sûrement vous allez me citer le dicton : ‘Médecin, guéris-toi toi-même’, et me dire : ‘Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm : fais donc de même ici dans ton lieu d’origine!’ »

Encore une fois, le mimétisme se révèle meurtrier lorsqu’il suscite la jalousie et la rivalité ! Au lieu de se réjouir de ce qui se passe à Capharnaüm, la petite assemblée de Nazareth se compare à sa voisine, voudrait au moins être pareille en termes de miracles accomplis chez elle. Du coup, elle va chercher à éliminer le champion de Capharnaüm qui ose se produire ‘à la maison’… Sa jalousie augmente lorsqu’elle apprend que Jésus a élu domicile en fait chez Pierre, dans sa maison de Capharnaüm, délaissant Nazareth et faisant ainsi de Capharnaüm « sa » ville : « Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord de la mer de Galilée, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali » (Mt 4,13). « Jésus monta en barque, refit la traversée, et alla dans sa ville de Capharnaüm » (Mt 9,1).

Nous sommes Nazareth chaque fois qu’au lieu de nous réjouir de ce que le Christ réalise de grand ailleurs que chez nous grinçons des dents en nous comparant et en nous plaignant de ce que nous aurions voulu obtenir de lui…

 

La campagne et la ville

Campagne vs villeCette opposition est également classique, et marque encore aujourd’hui la France d’en bas contre celle d’en haut, celle des périphéries contre les centres, des gilets jaunes contre les énarques etc. Car Nazareth est un petit village à l’époque de Jésus : 500 habitants environ, à l’écart de tout. Un coin un peu paumé et reculé en fait… Alors que Capharnaüm grouille de vie au croisement des routes commerciales le long du lac de Tibériade : 2000 habitants, une garnison romaine, des fonctionnaires juifs et romains (dont Lévi-Matthieu collecteur de taxes), des commerces, des prostituées, des flux incessants d’arrivées et de départs… Capharnaüm est citée 16 fois dans les évangiles, ce qui en fait le lieu le plus cité après Jérusalem.
Si Capharnaüm a un certain mépris pour les bouseux de Nazareth, ceux-ci lui rendent bien en la traitant de ville de perdition, amoncellement de populations, de croyances et de pratiques diverses. Un vrai capharnaüm !
Jésus relèvera le défi : aller en ville, là où la foi juive est exposée et en danger, là où les peuples se mélangent, là où l’argent et les affaires règnent en maîtres.

À nous aujourd’hui de plonger au cœur de nos mégapoles, de leurs bidonvilles géants, de leurs mélanges explosifs, pour y annoncer l’Évangile de Capharnaüm et pas seulement celui de Nazareth…

 

L’élévation et l’abaissement

kénoseNazareth est situé en hauteur, à 400 m au-dessus du niveau de la mer. Capharnaüm – elle – est au contraire en dessous de la mer, à -200 m. L’une domine de haut les vallées aux alentours et les regarde avec condescendance, les surveille avec supériorité. D’ailleurs, Nazareth peut signifier « celle qui observe ». La bourgade voit les autres de haut et surveille leur obéissance à la Loi. Capharnaüm, elle, sait être vue de tous, car située au creux de la Galilée des nations. Quand Jésus va de Nazareth à Capharnaüm, il descend, littéralement. Il quitte ses sèches hauteurs d’enfance pour plonger au plus bas de l’humanité boueuse au bord du lac.
Peut-être est-ce pour cela que l’assemblée (synagogue en grec) de Nazareth veut le précipiter tout en bas, comme pour accélérer la chute que représente son départ pour Capharnaüm. « Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite, pour le précipiter en bas ».

En filigrane, c’est déjà la kénose du Christ qui se profile : quitter les hauteurs divines pour s’abaisser, prenant la condition de serviteur, afin de chercher et sauver ceux qui étaient perdus, au plus bas de l’humanité, au plus bas des enfers mêmes (cf. Ph 2,6–11). D’ailleurs, les habitants de Capharnaüm feraient bien de ne pas se gargariser de leur familiarité avec Jésus qui accomplit tant de miracles chez eux ! Car si elle ne se convertit pas, Capharnaüm finira plus mal que Sodome et Gomorrhe : « Et toi, Capharnaüm, seras-tu donc élevée jusqu’au ciel ? Non, tu descendras jusqu’au séjour des morts ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, cette ville serait encore là aujourd’hui » (Mt 11, 23).

Quitter sa position d’origine, élevée et en surplomb, pour aller se mêler aux plus petits, tout en bas de l’échelle sociale, reste une kénose nécessaire à tout baptisé. Impossible de se dire chrétien et en même temps de traverser la vie en première classe ! Descendre de Nazareth à Capharnaüm est un incontournable de la mission chrétienne. Souvenons-nous que le lieu où Jésus a été baptisé dans le journal est ce lieu souillé par les villes du lac, au plus bas, là où le Jourdain s’enlise de nos ordures après avoir jailli du sommet de l’Hermon au plus haut des montagnes du Liban. Yarden : ‘le descendeur’ est le nom du Jourdain, et annonce la mission de Jésus qui jaillit du Père pour plonger au plus bas de notre humanité et en remonter à la surface ceux que l’on croyait perdus pour Dieu et pour la société.

 

La Loi et la consolation

003883219 Capharnaüm dans Communauté spirituelleUne autre étymologie fait de Nazareth ‘la ville de la loi’, au sens où elle garde la loi et l’observe, veille sur elle comme une tour en surplomb de la vallée. En bas, Capharnaüm est plutôt ‘la ville de la consolation’ (kaphar-nahum en hébreu).
La rigueur et l’austérité de la Loi telle que Nazareth la défend dans ses hauteurs de pierres sèches ne convient pas au melting-pot de Capharnaüm. Il y faut davantage de pédagogie, de douceur, de gradualité. Prendre les païens de Capharnaüm là où ils en sont pour les amener à accueillir le don de la grâce est un long cheminement, pas toujours couronné de succès. Jésus va y manifester beaucoup de compassion, notamment en guérissant les blessés de la vie qui se massent autour de la folle espérance qu’il suscite.
Ce côté austère du village encerclé de cailloux brûlants sur les hauteurs est encore renforcé par une autre étymologie de Nazareth, venant de nazir => nzr => Nazareth. Or nazir = ascète qui se voue à Dieu (en ne se coupant pas les cheveux, en ne buvant pas d’alcool, en jeûnant et priant sans cesse etc.). On dit que de telles ascètes auraient fondé le village, appelé Nazareth en leur souvenir. C’est en tout cas un gage de plus donné à la réputation de pieuse sévérité qui entourait Nazareth.
Nazareth peut encore venir de netzer = rameau, surgeon, en référence à la prophétie d’Isaïe 11,1 : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines » (Is 11,1). Nazareth est la ville de David, alors que Capharnaüm n’est la ville de personne, plutôt la ville-métèque par excellence (symbolisant la ‘créolisation’ en marche, dirait Mélenchon !).

Certes, la Loi et la compassion normalement ne s’opposent pas. Mais selon que l’on met l’accent sur l’une ou l’autre, on n’a pas du tout la même démarche d’évangélisation ! Les rigoristes de la Loi veulent dénoncer, condamner, réprimer, imposer là où Jésus va accueillir, soigner, relever, guérir.

Le cléricalisme est la conséquence de nos crispations sur l’autorité, sur l’observance des positions institutionnelles, sur le permis et le défendu. La miséricorde est à l’inverse le fruit du partage de la condition de vie de nos contemporains. Souvenons-nous que le Messie a deux prénoms : Dieu-sauve (Jésus) et Dieu-avec-nous (Emmanuel). Car c’est en étant-avec que l’on peut sauver, et c’est pour sauver que nous désirons vivre-avec.

Descendre à Capharnaüm avec Jésus, c’est mettre la miséricorde au-dessus de la Loi, selon les mots du prophète Osée repris par Jésus : « Allez apprendre ce que signifie : c’est la miséricorde que je désire, et non les sacrifices. En effet, je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. » (Mt 9,13 ; Os 6,6)

 

Traverser la foule hostile

À la fin du passage d’évangile, on s’attend à ce que la foule des nazaréens, puissante et compacte, pousse Jésus au bord du précipice et lui fasse passer un sale quart d’heure. Or, étonnamment, cela ne semble pas du tout troubler Jésus, qui passe tranquillement au milieu d’eux : « lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin ».
On se dit alors qu’il doit être possible de demeurer serein au milieu de la persécution, confiant au cœur du trouble, libre malgré le feu de l’épreuve. Jésus manifeste ici notre étonnante liberté : nulle hostilité ne peut arrêter la marche de l’Évangile, nulle opposition ne peut empêcher la parole de Dieu de continuer son chemin vers ceux qui l’acceptent.

980318-foule-traine-place-centrale-ville kénoseLe verbe employé pour décrire cette traversée de la foule en colère est utilisé 10 fois par Luc : διρχομαι (dierchomai). C’est le même mouvement que celui du glaive qui transpercera le cœur de Marie et dévoilera les pensées de beaucoup (« et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre » Lc 2,35). C’est le même voyage que celui qui fait passer d’une rive à l’autre du lac, et symboliquement de la mort à la vie (« Jésus monta dans une barque avec ses disciples et il leur dit : ‘Passons sur l’autre rive du lac.’ Et ils gagnèrent le large » Lc 8,22).
On pourrait comparer cette liberté de Jésus à la capacité de dilatation d’un gaz qui remplit de manière optimale tout espace dans lequel il se trouve…
Rien ne peut empêcher la parole de Dieu d’atteindre sa cible, quitte à séparer chirurgicalement ce qui doit l’être. Cette puissance de la parole à un goût de fruit de la Passion, car elle crucifie au passage nos attachement les plus légitimes.

Nous voilà rassurés : il n’est pas de foule si hostile que nous ne puissions la traverser ; pas de lac si profond que nous ne sachions passer sur l’autre rive ; pas de cœur si fermé que la parole ne puisse transpercer…
Affrontons donc avec courage, sereinement, l’adversité qui menace notre Église, notre communauté, notre foi même : le Christ nous fait passer au milieu, sans craindre de tomber dans le précipice.

397px-Capharnaum_the_Town_of_Jesus_48 Nazareth 

Rétablir le vainqueur

Le derby local Nazareth versus Capharnaüm se solde apparemment par une victoire écrasante de la ville basse et mélangée sur le village haut et protégé. Pourtant on ne dit pas ‘Jésus de Capharnaüm’, mais ‘Jésus de Nazareth’. Pourtant Jérusalem a supplanté Capharnaüm dans l’imaginaire des lieux qui révélèrent le Christ…
Que voudrait dire traverser la foule hostile de notre pays d’origine aujourd’hui ?
Comment cesser d’être jaloux de Capharnaüm ?
Comment y descendre nous-même ?

 

 

 

Lectures de la messe

 

Première lecture
« Je fais de toi un prophète pour les nations » (Jr 1, 4-5.17-19)

Lecture du livre du prophète Jérémie
Au temps de Josias, la parole du Seigneur me fut adressée : « Avant même de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les nations. Toi, mets ta ceinture autour des reins et lève-toi, tu diras contre eux tout ce que je t’ordonnerai. Ne tremble pas devant eux, sinon c’est moi qui te ferai trembler devant eux. Moi, je fais de toi aujourd’hui une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze, pour faire face à tout le pays, aux rois de Juda et à ses princes, à ses prêtres et à tout le peuple du pays. Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te délivrer – oracle du Seigneur. »

Psaume
(Ps 70 (71), 1-2, 3, 5-6ab, 15ab.17)
R/ Sans fin, je proclamerai ta justice et ton salut.
 (cf. Ps 70, 15)

En toi, Seigneur, j’ai mon refuge :
garde-moi d’être humilié pour toujours.
Dans ta justice, défends-moi, libère-moi,
tends l’oreille vers moi, et sauve-moi.

Sois le rocher qui m’accueille,
toujours accessible ;
tu as résolu de me sauver :
ma forteresse et mon roc, c’est toi !

Seigneur mon Dieu, tu es mon espérance,
mon appui dès ma jeunesse.
Toi, mon soutien dès avant ma naissance,
tu m’as choisi dès le ventre de ma mère.

Ma bouche annonce tout le jour
tes actes de justice et de salut.
Mon Dieu, tu m’as instruit dès ma jeunesse,
jusqu’à présent, j’ai proclamé tes merveilles.

 

Deuxième lecture
« Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité » (1Co 12, 31 – 13, 13)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, recherchez avec ardeur les dons les plus grands. Et maintenant, je vais vous indiquer le chemin par excellence.
J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante. J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien.
L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ; il ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais.
Les prophéties seront dépassées, le don des langues cessera, la connaissance actuelle sera dépassée. En effet, notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles. Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel sera dépassé. Quand j’étais petit enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai dépassé ce qui était propre à l’enfant.
Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu. Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité.

 

Évangile
Jésus, comme Élie et Élisée, n’est pas envoyé aux seuls Juifs (Lc 4, 21-30) Alléluia. Alléluia.
Le Seigneur m’a envoyé, porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération. Alléluia. (Lc 4, 18cd)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, dans la synagogue de Nazareth, après la lecture du livre d’Isaïe, Jésus déclara : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre » Tous lui rendaient témoignage et s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche. Ils se disaient : « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? » Mais il leur dit : « Sûrement vous allez me citer le dicton : ‘Médecin, guéris-toi toi-même’, et me dire : ‘Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm : fais donc de même ici dans ton lieu d’origine !’ » Puis il ajouta : « Amen, je vous le dis : aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays.. En vérité, je vous le dis : Au temps du prophète Élie, lorsque pendant trois ans et demi le ciel retint la pluie, et qu’une grande famine se produisit sur toute la terre, il y avait beaucoup de veuves en Israël ; pourtant Élie ne fut envoyé vers aucune d’entre elles, mais bien dans la ville de Sarepta, au pays de Sidon, chez une veuve étrangère. Au temps du prophète Élisée, il y avait beaucoup de lépreux en Israël ; et aucun d’eux n’a été purifié, mais bien Naaman le Syrien. »
À ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite, pour le précipiter en bas. Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin.
Patrick BRAUD

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19 janvier 2020

De l’ordre de Nazareth au désordre de Capharnaüm

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

De l’ordre de Nazareth au désordre de Capharnaüm

Homélie pour le 3° dimanche du Temps Ordinaire / Année A
26/01/2020

Cf. également :

L’épervier de la fraternité
Descendre habiter aux carrefours des peuples
Ruptures et continuités : les conversions à vivre pour répondre à un appel
Le Capharnaüm de la mémoire : droit à l’oubli, devoir d’oubli

Quitter ses parents, ses lieux d’enfance, déménager, faire les premiers choix d’une vie d’adulte : chacun de nous a fait ces passages, choisis ou subis, et nous pouvons mesurer combien ces choix nous façonnent. Choisir son travail (quand on le peut !), son habitation, ses amis, son style de vie : nous l’avons peut-être faits plusieurs fois déjà, au gré des embauches, des mariages, des séparations, des situations financières changeantes…
Comment le Christ a-t-il traversé ces étapes si importantes ? Peut-il nous aider à les aborder autrement ?

Notre texte d’évangile (Mt 4, 12-23) nous donne quelques éléments. Jésus quitte Nazareth pour aller s’installer à Capharnaüm juste avant de débuter sa vie publique, faite de prédication et d’itinérance autour du lac de Galilée. Il a 30 ans environ. Il est donc temps, grand temps pour lui de faire des choix ! Jusque-là, il est resté dans les jupons de sa mère pourrait-on dire, car on suppose que Joseph est décédé rapidement après son mariage avec Marie, parce que beaucoup plus âgé qu’elle. C’est sans doute pour protéger sa mère restée veuve que ce grand fils unique est resté si longtemps dans la maison familiale de Nazareth, qui plus est sans se marier lui-même. Normalement, il aurait dû fonder sa propre famille dans le village dès l’âge de 18 ans, et il serait sagement resté à Nazareth en exerçant le métier de son père tout en protégeant sa mère. Et voici que d’une part il reste célibataire (fait assez rare et intrigant à l’époque pour ne pas avoir était inventé par les évangélistes), et que d’autre part il quitte aujourd’hui Nazareth pour aller s’établir ailleurs. Où ? À Capharnaüm, ville relativement importante au bord du lac de Galilée, où se croisaient plusieurs routes très fréquentées, apportant leur lot de populations bigarrées ; ville militaire ou les garnisons romaines rajoutaient au bazar ambiant leurs beuveries, la fréquentation des prostituées etc.

Bizarre que Jésus ait choisi ce port si agité pour y jeter l’ancre… Et en même temps c’est très significatif de sa volonté de faire corps avec l’humanité dans toutes ses composantes. La tradition raconte qu’il n’a pas acheté ni loué sa propre maison, mais qu’il est allé loger chez Simon Pierre, où il était comme chez lui, « à la maison »(Mc 2,1 ; 3,20). C’est là qu’il guérit la belle-mère de Simon (première diaconesse !) (Mc 1, 30-31). C’est dans la synagogue de Capharnaüm qu’il prononce le célèbre discours sur le pain de vie (Jn 6). Et c’est là que la foule le presse au point de déborder la maison de Pierre de toutes parts, si bien qu’il faut enlever une partie du toit pour descendre le brancard d’un paralytique au milieu de ce tohu-bohu (Mc 2, 1-12). C’est ce qui a donné le nom de Capharnaüm à nos propres amoncellements en désordre, nos fouillis inextricables, à l’image de la foule autour de Jésus à Capharnaüm [1]. Ce faisant, il prend des risques, car tous ne sont pas prêts à le recevoir comme le Messie annoncé. Ce n’est pas la solution de facilité ! Jésus pleurera sur sa ville de Capharnaüm comme il l’a fait pour Jérusalem :« Et toi, Capharnaüm, seras-tu donc élevée jusqu’au ciel ? Non, tu descendras jusqu’au séjour des morts ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, cette ville serait encore là aujourd’hui. » (Mt 11, 23)

Faisons un détour par l’étymologie des deux villes : Nazareth et Capharnaüm, pour mieux mesurer les enjeux du déménagement de Jésus, les choix qu’il pose au début de sa vie publique.

Le nom de Nazareth pourrait provenir de trois étymologies différentes :

-    Nazareth dériverait de la racine nasard qui signifie en hébreu « celui qui observe », « celui qui garde », hypothétique témoignage de la situation du village établi à une altitude de 400 m, surplombant la plaine d’Esdraelon et les routes commerciales la traversant. Une origine araméenne dérivant du mot naserat qui désigne une « tour de garde » pourrait aller dans le même sens. L’hébreu nāșar pourrait également, dans sa forme passive, signifier « protégée », « préservée », en référence à l’implantation isolée du site. Une interprétation de la même racine est parfois proposée comme « celui qui observe [la Loi] ».

-    Une autre approche propose la racine netzer , le « rameau » ou le « surgeon », dans le sens de « la Branche [qui portera le fruit] » ou encore le « rejeton » (d’Israël), en référence une prophétie d’Isaïe (11,1) affirmant :« un rejeton sortira de la souche de Jessé, un surgeon poussera de ses racines ». Cette référence témoignerait de l’espérance des fondateurs de Nazareth – des colons de retour d’exil babylonien et se réclamant de la lignée de David – d’y voir naître ce « rejeton » messianique promis à un avenir glorieux.

-    Une troisième hypothèse relie Nazareth à la racine araméenne nzr qui signifie « vœu », qui pourrait alors témoigner des vœux caractérisant les pratiques d’une communauté de Nazirs – des ascètes « qui se vouent [à Dieu] » – qui aurait fondé la localité.

Le qualificatif « nazaréen » – parfois traduit « nazôréen » ou « nazarénien » – se retrouve à 19 reprises sous la double orthographe « nazôraios » (Ναζωραος) ou «nazarènos »(Ναζαρηνός), essentiellement pour préciser le nom de Jésus.

L’origine du nom de Capharnaüm (Kefar-nahum) est plus clairement identifiée. En hébreu, Kefar signifie village et Nahum est l’un des douze petits prophètes, dont le nom évoque la compassion, la consolation. C’est dans ce « village de la compassion, de la consolation » que Jésus vient s’installer après avoir quitté Nazareth. À l’époque, c’est une ville animée de 1 500 habitants, avec des marchands, des pêcheurs et une garnison romaine. Jésus y choisit ses premiers disciples, Simon (devenu Pierre) et son frère André, Jacques et son frère Jean, tous les quatre pêcheurs (Mt 4,13-22), puis Matthieu, un collecteur d’impôts.
Par la suite, Capharnaüm fut assez malmenée par le temps. Gravement endommagée par un gros tremblement de terre au VIII° siècle, la cité est reconstruite un peu plus loin mais finit par décliner peu à peu avant d’être abandonnée dans les siècles qui suivirent. Il faut attendre 1838 pour qu’elle soit redécouverte grâce à un archéologue américain, Edward Robinson, spécialiste en géographie biblique.
Transformée en lieu de culte et d’assemblée après la résurrection de Jésus, la maison de Pierre devient l’église domestique de Capharnaüm (du latin domus ecclesia, terme qui désigne les premiers lieux de culte chrétiens, souvent dans des demeures privées). Après la deuxième moitié du quatrième siècle, c’est tout un complexe religieux qui s’organise autour de la maison. De nombreux pèlerins, parfois venus de très loin s’y rendent. Les fouilles ont fait apparaître plus d’une centaine de graffitis en grec, en syriaque, en araméen et en latin contenant les noms de Jésus, de Pierre et des expressions liturgiques. Aujourd’hui, Capharnaüm fait partie des visites incontournables des circuits de pèlerinages en Terre Sainte.

Comparons ces deux étymologies : Jésus est donc passé de la ville de l’observation (Nazareth) à une ville de l’action (Capharnaüm). Là il était observateur de la Loi, ici il en sera le réformateur, « pour accomplir les Écritures ». Là il était soumis à ses parents (Lc 2,51), ici il est libre d’inventer un mode de vie itinérante, fréquentant tous les milieux sociaux, se mélangeant à toutes les populaces. Là il approuvait l’ordre de la Loi, il l’observait de tout cœur. Ici il plonge dans le désordre de Capharnaüm, s’affranchissant peu à peu de la dureté de la Loi au gré de ses rencontres pour apporter la compassion et la miséricorde dont Capharnaüm est le nom. Là il se préparait à incarner le rameau de Jessé attendu depuis si longtemps. Ici il devient le Messie qui guérit, qui libère, le mystérieux pain de vie livrant sa chair pour le salut de tous… Là il était protégé, à l’abri, préservé des foules comme le signifiait le nom du site de Nazareth ; ici il est exposé, livré à toutes les populations, immergé dans la petite mondialisation qui fait grouiller Capharnaüm de toutes les effervescences de l’époque.

Jésus de Capharnaüm ne renie rien de Jésus de Nazareth : il l’accomplit, au travers des ruptures inévitables qui traduisent pourtant sa fidélité la plus profonde à l’espérance de ses parents et des villageois de Nazareth.

N’aurions-nous pas nous aussi de tels passages à franchir ? Passer de l’observation à l’action, de l’intégrité à la compassion, de l’ordre de la Loi au désordre de l’amour, de l’héritage à la réforme, de la soumission à la libre invention de soi, d’une vie protégée à une vie exposée, de la propriété personnelle à la communauté des biens, de talents cachés à une prise de risques publique pour guérir, libérer, prêcher, rencontrer ?

Nous n’avons jamais fini de passer de Nazareth à Capharnaüm, puis bientôt à Jérusalem…

Puisse l’Esprit qui a poussé Jésus à sortir de Nazareth nous pousser également à nous établir dans les Capharnaüm de notre temps, parcourant les lieux nouveaux où nos contemporains se rassemblent, commercent, se réjouissent, souffrent et espèrent.

 


[1]. C’est ce que l’on appelle une antonomase, une figure de style dans laquelle un nom propre est utilisé comme nom commun ou inversement.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

Dans la Galilée des nations le peuple a vu se lever une grande lumière (Is 8, 23b – 9, 3)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Dans un premier temps, le Seigneur a couvert de honte le pays de Zabulon et le pays de Nephtali ; mais ensuite, il a couvert de gloire la route de la mer, le pays au-delà du Jourdain, et la Galilée des nations. Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi. Tu as prodigué la joie, tu as fait grandir l’allégresse : ils se réjouissent devant toi, comme on se réjouit de la moisson, comme on exulte au partage du butin. Car le joug qui pesait sur lui, la barre qui meurtrissait son épaule, le bâton du tyran, tu les as brisés comme au jour de Madiane.

 

PSAUME

(Ps 26 (27), 1, 4abcd, 13-14)
R/ Le Seigneur est ma lumière et mon salut. (Ps 26, 1a)

Le Seigneur est ma lumière et mon salut ;
de qui aurais-je crainte ?
Le Seigneur est le rempart de ma vie ;
devant qui tremblerais-je ?

J’ai demandé une chose au Seigneur,
la seule que je cherche :
habiter la maison du Seigneur
tous les jours de ma vie.

Mais j’en suis sûr, je verrai les bontés du Seigneur
sur la terre des vivants.
« Espère le Seigneur, sois fort et prends courage ;
espère le Seigneur. »

DEUXIÈME LECTURE

« Tenez tous le même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous » (1 Co 1, 10-13.17)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, je vous exhorte au nom de notre Seigneur Jésus Christ : ayez tous un même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous, soyez en parfaite harmonie de pensées et d’opinions. Il m’a été rapporté à votre sujet, mes frères, par les gens de chez Chloé, qu’il y a entre vous des rivalités. Je m’explique. Chacun de vous prend parti en disant : « Moi, j’appartiens à Paul », ou bien : « Moi, j’appartiens à Apollos », ou bien : « Moi, j’appartiens à Pierre », ou bien : « Moi, j’appartiens au Christ ». Le Christ est-il donc divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ? Le Christ, en effet, ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais pour annoncer l’Évangile, et cela sans avoir recours au langage de la sagesse humaine, ce qui rendrait vaine la croix du Christ.

 

ÉVANGILE

Il vint habiter à Capharnaüm pour que soit accomplie la parole d’Isaïe (Mt 4, 12-23)
Alléluia. Alléluia.Jésus proclamait l’Évangile du Royaume, et guérissait toute maladie dans le peuple. Alléluia. (cf. Mt 4, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Quand Jésus apprit l’arrestation de Jean le Baptiste, il se retira en Galilée. Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord de la mer de Galilée, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali. C’était pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète Isaïe : Pays de Zabulon et pays de Nephtali,route de la mer et pays au-delà du Jourdain,Galilée des nations !Le peuple qui habitait dans les ténèbresa vu une grande lumière.Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort,une lumière s’est levée. À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. »
Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et son frère André, qui jetaient leurs filets dans la mer ; car c’étaient des pêcheurs. Jésus leur dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent.
De là, il avança et il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque avec leur père, en train de réparer leurs filets. Il les appela. Aussitôt, laissant la barque et leur père, ils le suivirent.
Jésus parcourait toute la Galilée ; il enseignait dans leurs synagogues, proclamait l’Évangile du Royaume, guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple.
Patrick Braud

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25 janvier 2014

Descendre habiter aux carrefours des peuples

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Descendre habiter aux carrefours des peuples

Homélie du 2° dimanche du temps ordinaire / année A
26/01/14

Descendre à Capharnaüm

Les provinciaux disaient facilement autrefois : monter à Paris. Qu’on fut de Toulouse ou de Strasbourg, monter à la capitale c’était venir tenter sa chance et rechercher une ascension sociale par un travail plus important et mieux situé.

Descendre habiter aux carrefours des peuples dans Communauté spirituelle lactiberiademontarbel1À l’inverse, les gens de Nazareth disaient : descendre à Capharnaüm, avec une pointe de mépris. Capharnaüm est en effet plus bas que le village de Nazareth. On peut s’en rendre compte aujourd’hui encore en faisant la route à pied à travers un paysage aride qui descend vers le lac. Et en plus, la réputation de Capharnaüm était plutôt celle d’une ville de basses oeuvres que d’une ville sainte comme Jérusalem !

 

Quitter et descendre : ce déménagement physique de Jésus qui vient habiter à Capharnaüm est le symbole de son incarnation même.

Quitter la divinité, descendre au plus bas de notre humanité : tel est le début du parcours du Verbe de Dieu en notre chair. Saint Paul en parle en termes de kénose : « il s’est vidé de lui-même » dit-il de Jésus, « en prenant la condition de serviteur » (Ph 2,6-11).

Voilà donc un premier mouvement caractéristique de tout ministère fidèle à celui du Christ : quitter sa zone de privilèges pour rejoindre ceux qui sont au plus bas, descendre de Nazareth à Capharnaüm.

En entreprise, c’est accepter de voir les choses à partir du point de vue des plus petits, des moins gradés.

En Église, c’est rejoindre et donner la parole à ceux qui sont considérés comme à la marge ou hors-jeu.

En société, c’est ne pas revendiquer de place supérieure, et savoir se mélanger avec tous milieux sociaux, tous courants de pensée.

 

Habiter le carrefour des païens

« Galilée, toi le carrefour des païens » : cette apostrophe célèbre d’Isaïe est reprise par Mathieu pour expliquer le choix de Capharnaüm par Jésus.

La Galilée, c’était cela : « Galil ha-goyim », le « carrefour des païens ». Nous comprenons ainsi qu’il s’agit d’une région où se mêlent les religions et les ethnies : Juifs, Cananéens, Grecs, Phéniciens, etc. Non pas la Judée des Judéens, l’ex-Royaume de Juda, très centralisé et homogène – mais un pays « ouvert », de plein vent. Symboliquement, c’est là que peut s’amorcer l’annonce de l’Évangile à tous les peuples (même si bien sûr Isaïe, lui, visait à l’origine les tribus israélites du Nord opprimées par les Assyriens, cinq siècles avant Jésus). Un pays « carrefour » des cultures, qui annonce l’Église, dès l’origine à la croisée de la culture juive et de la culture gréco latine, et qui au long de son histoire s’est ouverte (et s’ouvre encore) à de multiples peuples avec leur langue et leur culture. Un pays très mélangé, où il n’y avait pas la fermeté de la foi, la pureté de la religion et des moeurs qui régnaient chez les bons Juifs de Judée. La Galilée, c’était toute une histoire, vieille de plusieurs siècles. Une histoire d’invasions, de brassage de peuples, de races, de religions. Il y avait eu des unions plus ou moins légitimes. Si bien que les Juifs qui habitaient là, dans cette Galilée carrefour des nations, terre d’invasion, n’étaient pas des Juifs de race pure, de religion pure. C’étaient des « sang-mêlés ». On les prenait un peu pour des bâtards.

Or, c’est là que Jésus inaugure sa mission. Non pas à Nazareth, qui était un petit village où il ne se passait rien. Mais au coeur même, au centre vital de cette Galilée, carrefour des nations, c’est-à-dire à Capharnaüm, où il y avait une garnison romaine, du commerce, où l’on était à la frontière avec les territoires païens.

Voie navigable, le lac de Tibériade sert de pont géographique vers la Décapole, les dix villes païennes aux confins du territoire d’Israël. Puisque la Galilée était le « carrefour » des païens, Jésus, en s’installant à Capharnaüm, village frontalier en quelque sorte, où il y avait un poste de douane, choisit de plonger au coeur de la mêlée des ethnies, des cultures et des valeurs. L’homme élevé à Nazareth ne va pas se réfugier dans sa judaïté : il expose plutôt sa foi sur la place publique, en territoire juif certes, mais au carrefour des nations !

carrefour-de-lautoroute,-los-angeles-149111 Capharnaüm dans Communauté spirituelleIl s’agit en effet de planter sa tente à un endroit où les peuples se rencontrent, se mélangent. Il s’agit d’aller habiter dans une ville impure, méprisée par les ‘vrais’ croyants de Jérusalem, ville bâtarde ni totalement juive ni réellement romaine, ouverte à tous les vents du commerce, au coeur du réseau d’échanges d’influence de la Décapole.

Bref, habiter la Galilée c’est ne pas avoir peur de se compromettre avec ceux qui viennent d’ailleurs, qui façonnent un monde nouveau. Capharnaüm étant une ville de garnison militaire, au croisement des routes commerciales, elle engendrait tous les excès que l’argent et la force savent engendrer de tous temps.

Aujourd’hui encore, habiter la Galilée des nations c’est vouloir comprendre de l’intérieur ceux qui font naître un monde nouveau. C’est discerner quels sont aujourd’hui les carrefours où les cultures se brassent, où les peuples se rencontrent, où les exclusions se fabriquent.

Cela peut aller des cités d’urgence du Quart-Monde aux milieux financiers des grandes banques, des clubs sportifs aux réseaux sociaux, des festivals au dialogue interreligieux…

L’essentiel est d’aller là où les hommes se rencontrent, pour que de ces carrefours émerge une possibilité de vivre ensemble en paix, rassemblés en une seule famille humaine, selon le sens que Jean a donné à la vie du Christ : « le Christ est mort afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11,52).

 

Faire de nos capharnaüms des lieux de consolation et de beauté

Le nom de Capharnaüm suggère cela : la ville du prophète Nahum, et aussi la ville de la consolation, ou de la beauté.

Capharnaüm : ville de passage entre la Syrie et Israël, Damas et Césarée, et aussi l’est et l’ouest, un brassage des populations – un vrai capharnaüm – « carrefour des païens ».

Son nom vient de l’hébreu : « Kfar Nahum », Kfar désignant le village et Nahum la compassion, la consolation. C’est littéralement le « village du Consolateur ».

Ainsi, Origène interprète Kefar Nahum comme « le village de la consolation », d’après la signification étymologique de la racine hébraïque nhm (consolation);
quant à Saint Jérôme, il traduit parfois le même nom par « la belle ville », d’après la racine hébraïque n’m (beauté).
Les langues non sémitiques rendent toujours le nom composé Kefar Nahum par un seul nom, et elles omettent simplement la lettre gutturale h.
Les manuscrits grecs des Évangiles connaissent deux orthographes: Capharnaüm et Capernaüm. Seule est bonne la première transcription, « Capharnaüm », proche de la prononciation hébraïque et adoptée aussi par Flavius Josèphe; l’orthographe « Capernaüm » est un idiome de la région d’Antioche.  

Il s’agit donc de descendre au plus bas de l’humanité pour y apporter la consolation à ceux qui désespèrent.
Il s’agit d’adopter le point de vue des plus méprisés pour les consoler et leur redonner une dignité humaine.

À cause du brassage des peuples qu’elle symbolise, la ville de Capharnaüm est devenue en français synonyme de bazar inextricable, de chaos insensé où tout est sens dessus dessous. Dire de la chambre d’un enfant que c’est un vrai capharnaüm, c’est l’inviter à y mettre un peu d’ordre pour qu’elle devienne enfin habitable et ressemble à une chambre !

Le Christ à Capharnaüm apporte la consolation au coeur du charivari ambiant : il annonce le Royaume de Dieu tout proche de ces païens si loin de la sainteté, il guérit toute infirmité et toute maladie dans le peuple. Il transforme les pêcheurs de poissons en des pêcheurs d’hommes : arrachant les hommes au mal – symbolisé à l’époque par la mer obscure et inconnue – les apôtres transforment les païens en baptisés, en poissons (ictus) chrétiens.

Apporter consolation et beauté là où la vie avait créé exploitation et noirceur est la première mission du Christ de Capharnaüm.

 carrefourOui : ce Jésus de Capharnaüm est à l’aise au milieu des impurs ; il est chez lui plus qu’à Nazareth - au coeur de ce brassage de cultures et de peuples, à tel point que cette ville est sa ville, plus que Nazareth ou Jérusalem. Si vous allez en pèlerinage en Terre Sainte, n’oubliez pas ce détour par Capharnaüm. Au bord du lac, au carrefour de la Décapole, célébrez l’eucharistie sur les ruines de la maison de Pierre retrouvée au XIXe siècle, et vous éprouverez pourquoi Jésus a choisi ce carrefour des païens comme sa ville. « Il est venu chercher et sauver ceux qui étaient perdus », et Capharnaüm était la ville la plus symbolique de ce salut offert à tous, de la lumière qui resplendit au pays de l’ombre…

Quitter nos univers de privilèges pour rejoindre ceux qui sont au plus bas, habiter les carrefours où les hommes se rencontrent, y apporter consolation et beauté : l’évangile de ce dimanche décrit ainsi notre mission à la suite du Christ.

Mais quels sont donc les capharnaüms proches de chez vous ?…

 

 

1ère lecture : Une lumière se lèvera sur la Galilée (Is 8, 23; 9,1-3)
Lecture du livre d’Isaïe
Dans les temps anciens, le Seigneur a couvert de honte le pays de Zabulon et le pays de Nephtali ; mais ensuite, il a couvert de gloire la route de la mer, le pays au-delà du Jourdain, et la Galilée, carrefour des païens.
Le peuple qui marchait dans les ténèbresa vu se lever une grande lumière ; sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre, une lumière a resplendi.
Tu as prodigué l’allégresse, tu as fait grandir la joie : ils se réjouissent devant toi comme on se réjouit en faisant la moisson, comme on exulte en partageant les dépouilles des vaincus.
Car le joug qui pesait sur eux, le bâton qui meurtrissait leurs épaules, le fouet du chef de corvée, tu les as brisés comme au jour de la victoire sur Madiane.

Psaume : Ps 26, 1, 4abcd, 13-14
R/ Le Seigneur est lumière et salut.

Le Seigneur est ma lumière et mon salut ;
de qui aurais-je crainte ?
Le Seigneur est le rempart de ma vie ;
devant qui tremblerais-je ? 

J’ai demandé une chose au Seigneur, 
la seule que je cherche : 
habiter la maison du Seigneur 
tous les jours de ma vie.

J’en suis sûr, je verrai les bontés du Seigneur 
sur la terre des vivants. 
« Espère le Seigneur, sois fort et prends courage ; 
espère le Seigneur. »

2ème lecture : Le scandale des divisions dans l’Église du Christ (1Co 1, 10-13.17)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères,
je vous exhorte au nom de notre Seigneur Jésus Christ à être tous vraiment d’accord ; qu’il n’y ait pas de division entre vous, soyez en parfaite harmonie de pensées et de sentiments.
J’ai entendu parler de vous, mes frères, par les gens de chez Cloé : on dit qu’il y a des disputes entre vous.
Je m’explique. Chacun de vous prend parti en disant : « Moi, j’appartiens à Paul », ou bien : « J’appartiens à Apollos », ou bien : « J’appartiens à Pierre », ou bien : « J’appartiens au Christ ».
Le Christ est-il donc divisé ? Est-ce donc Paul qui a été crucifié pour vous ? Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ?
D’ailleurs, le Christ ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais pour annoncer l’Évangile, et sans avoir recours à la sagesse du langage humain, ce qui viderait de son sens la croix du Christ.

Evangile : Jésus commence son ministère par la Galilée (brève : 12-17) (Mt 4, 12-23)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Béni soit le Seigneur notre Dieu : sur ceux qui habitent les ténèbres, il a fait resplendir sa lumière. Aléluia.(cf. Lc 1, 68.79)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Quand Jésus apprit l’arrestation de Jean Baptiste, il se retira en Galilée. Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord du lac, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali. Ainsi s’accomplit ce que le Seigneur avait dit par le prophète Isaïe :
Pays de Zabulon et pays de Nephtali,
route de la mer et pays au-delà du Jourdain,
Galilée, toi le carrefour des païens :
le peuple qui habitait dans les ténèbres
a vu se lever une grande lumière.
Sur ceux qui habitaient
dans le pays de l’ombre et de la mort,
une lumière s’est levée.
À partir de ce moment, Jésus se mit à proclamer : « Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche. »
Comme il marchait au bord du lac de Galilée, il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et son frère André, qui jetaient leurs filets dans le lac : c’étaient des pêcheurs.
Jésus leur dit : « Venez derrière moi, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. »
Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent.
Plus loin, il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans leur barque avec leur père, en train de préparer leurs filets. Il les appela.
Aussitôt, laissant leur barque et leur père, ils le suivirent.
Jésus, parcourant toute la Galilée, enseignait dans leurs synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Royaume, guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple.
Patrick Braud

Patrick Braud

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