L'homelie du dimanche

13 juin 2021

Jesus, don’t you care ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 10 h 30 min

Jesus, don’t you care ?

 Homélie pour le 12° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
20/06/2021

Cf. également :

Qui a piqué mon fromage ?
L’amour du prochain et le « care »
La croissance illucide

Seigneur, cela ne te fait rien que 800 000 Tutsis aient été massacrés lors du génocide de 1994 ? La terre rwandaise s’est rougie sans que tu t’en émeuves.
Seigneur, cela ne te fait rien que des milliers d’enfants travaillent encore aujourd’hui dans des mines de cobalt ou de cuivre dans des conditions pires qu’au XIX° siècle ? Ils sont exténués de labeur dès l’âge de 13 ans, et tu ne dis rien [1].
Seigneur, cela ne te fait rien que les ultra-riches deviennent plus riches encore et les pauvres plus miséreux ? Les injustices prolifèrent, et toi tu ne fais rien.
Te sens-tu concerné par notre détresse ?
Serais-tu indifférent aux malheurs de ceux que tu appelles tes enfants ?
Finalement, tu n’en as peut-être ‘rien à foutre’, comme on dit vulgairement. Si c’est le cas, tu comprendras qu’on t’envoie balader toi aussi en retour lorsque tes représentants nous vantent ton soi-disant amour pour nous.

Jesus, don’t you care ? dans Communauté spirituelleLa non-intervention de Dieu dans le cours des choses est le scandale qui éloigne infailliblement les hommes de lui. Ce reproche de non-intervention, de non-assistance à personne en danger est sur les lèvres des disciples dans la barque ballottée par les vagues au milieu du lac ce dimanche (Mc 4, 35-41) : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? » On y perçoit l’inquiétude, la colère, le reproche, le sentiment d’abandon de ceux qui sont déçus de ne pas avoir en Jésus une baguette magique pour résoudre leurs difficultés. Avouons que chacun de nous a pu prononcer ces mots un jour ou l’autre, en les criant ou en les murmurant : « cela ne te fait rien que… ? »

La traduction anglaise de notre passage de la tempête apaisée nous met sur une piste intéressante, très contemporaine, celle du care : « Teacher, don’t you care that we are perishing ? »
Les théories du care sont apparues avec des études féministes sur les différences de réaction entre hommes et femmes devant les besoins d’autrui.

Les théories ou philosophies dites « du care » trouvent leur origine dans une étude publiée par Carol Gilligan en 1982 aux États-Unis. Celle-ci met en évidence, à travers une enquête de psychologie morale, que les critères de décision morale ne sont pas les mêmes chez les hommes et chez les femmes. Là où les premiers privilégient une logique de calcul et la référence aux droits, les femmes préfèrent la valeur de la relation, s’orientant d’après ce qui peut conforter les relations interpersonnelles, développer les interactions sociales. C’est à partir de cette observation que Gilligan établit le nouveau paradigme moral du care comme « capacité à prendre soin d’autrui », « souci prioritaire des rapports avec autrui ». Loin de se réduire à une « éthique féminine », la postérité de ce nouveau paradigme a dépassé les frontières des études féministes pour éclairer d’une lumière neuve l’anthropologie morale et l’éthique contemporaines. Notamment en interrogeant l’articulation entre la dimension interpersonnelle de la relation et sa dimension sociale, jusqu’à se demander comment prendre soin de la société et du monde dans lequel nous vivons. C’est ainsi que Joan Tronto, philosophe américaine, en vient à définir le care : « Activité caractéristique de l’espèce humaine, qui recouvre tout ce que nous faisons dans le but de maintenir, de perpétuer et de réparer notre monde, afin que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nos personnes et notre environnement, tout ce que nous cherchons à relier en un réseau complexe en soutien à la vie » [2].

Les disciples font somme toute appel à la part féminine de Jésus : « don’t you care ? » Nous sommes habitués à cette dimension féminine en Dieu depuis que les prophètes parlent de la hesed YHWH, la miséricorde divine comparée à des entrailles maternelles se tordant de douleur et de compassion devant la souffrance de ses enfants. Mais cet appel à la part féminine en Jésus pour qu’il prenne soin de ses amis est intéressante.

Joan Tronto décrit les 4 phases du care [3] qui sont les critères de sa réussite :

Un monde vulnérable - Joan TRONTO– caring about : il s’agit de constater l’existence d’un besoin, de reconnaître la nécessité d’y répondre, et d’évaluer la possibilité d’y apporter une réponse.
Réveillé de force de son sommeil bien calé dans la barque, Jésus n’envoie pas balader ses disciples pour se rendormir. Il entend leur angoisse, il va y répondre.

– to take care of : c’est la prise en charge concrète du besoin d’autrui, le fait d’assumer une responsabilité.
En exorcisant la violence de la mer (« silence, tais-toi ! »), Jésus prend soin des siens, intervient en leur faveur.

caring: c’est la relation directe avec ceux qui sont dans le besoin, pour être à leurs côtés avec compétence, avec efficacité.
Jésus va ainsi faire plus que calmer la tempête : il va appeler ses disciples à grandir dans la foi pour qu’ils n’aient plus besoin de lui la prochaine tempête.

care receiving : il s’agit pour le donneur de voir comment celui qui reçoit réagit au soin. Autrement dit, si le soin produit un résultat.
Après la tempête sur le lac, Jésus conduira ses disciples en terre païenne, les enverra en mission deux par deux, et continuera à les éduquer dans la confiance qui leur permettra à leur tour de faire des miracles.

Comment Jésus prend-il soin de ses disciples en définitive dans la barque ? En les appelant à passer de la peur à la foi : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? »
Le contraire de la foi n’est pas l’athéisme, ni l’incroyance : c’est bien la peur. Le mot fides =  foi en latin a forgé le mot confiance (cum-fides = se fier à, comme une confidence), fidélité, fiduciaire. Les Douze ont peur, alors que Jésus demeure dans la confiance en son Père. Ils s’agitent et paniquent devant les vagues et le vent, alors que Jésus repose en confiance, car il sait lui que « Dieu comble son bien-aimé quand il dort » (Ps 126,2). Il vient en effet de semer la Parole longtemps, longuement, intensément, pour des foules affamées de sens, assoiffées de vérité. Maintenant, il laisse cette Parole se multiplier par elle-même dans les cœurs de ses auditeurs, comme la graine qui pousse toute seule de dimanche dernier (Cf. La croissance illucide) : « nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment » (Mc 4, 26-34).
Il est littéralement vidé après une journée de prédication, et il se repose en Dieu, confiant en la puissance de sa Parole. Son sommeil traduit son abandon à son Père. En dormant, même au milieu de la tempête, il recharge ses batteries spirituelles et physiques, il s’ancre en Dieu pour à nouveau le laisser parler par sa bouche, guérir par ses mains, agir par ses mots.
Réveillé de force, il s’étonne que les disciples n’essaient pas de le suivre sur cette voie de la foi–confiance : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? ».
Ils ont si peur qu’ils s’agitent en tous sens, multipliant sans doute l’instabilité de la barque battue par les vagues.

En calmant la mer avec autorité (« silence, tais-toi ! »), Jésus fait plus que répondre à leur besoin immédiat. Il leur dit et leur montre que son autorité sur les forces du mal lui vient de son repos en Dieu. Il les invite à faire de même : passer de la peur à la foi, de l’agitation fébrile à la force tranquille. Nous savons bien que l’éducation consiste à rendre l’enfant capable d’obtenir par lui-même ce qu’il ne cesse de demander aux adultes. Jésus prend soin de ses disciples en les rendant capables comme lui de commander aux forces du mal, de calmer les vagues et d’apaiser les coups de vent. Au-delà de leur besoin immédiat de sécurité (la tempête), Jésus prend soin de ses disciples en les appelant à passer de la peur à la foi, de l’agitation au repos en Dieu.

Marthe et Marie accueillant Jésus à BéthanieIl y a un autre passage célèbre qui nous vient à l’esprit en entendant ce fameux : « cela ne te fait rien ? » C’est l’épisode avec Marthe et Marie. À Béthanie, Marthe s’agite et s’inquiète comme les disciples dans la barque. Elle a sans doute peur de ne pas arriver toute seule, sans sa sœur, à assumer l’hospitalité envers Jésus et ceux qui le suivent. Elle éprouve surtout un énorme sentiment d’injustice car secrètement elle aimerait bien faire comme Marie : se plonger dans les délices de la Parole qui coule des lèvres de Jésus. Réflexe égalitaire bien connu : elle préférerait que toutes les deux soient privées de cette Parole plutôt qu’elle seule ; au moins trouverait-elle cela ‘juste’. D’où son reproche, identique aux compagnons de la barque : « Marthe, occupée à divers soins domestiques, survint et dit: Seigneur, cela ne te fait-il rien que ma sœur me laisse seule pour servir ? Dis-lui donc de m’aider » (Lc 10,40). Là encore, Jésus l’invitera à passer de la peur à la confiance (‘le repas se déroulera bien, ne t’en fais pas’), de l’agitation à la tranquillité en Dieu (comme Marie assise aux pieds de Jésus pour l’écouter), de la logorrhée–panique à l’écoute silencieuse. « L’idéal du sage est un cœur qui écoute » (Si 3, 29).
Jésus prend soin de Marthe en l’éduquant à un autre désir…

Le terme grec μλει (melo = prendre soin, s’inquiéter, se soucier de, se préoccuper de, prêter attention, réfléchir à, s’intéresser) utilisé pour exprimer le care de Jésus se retrouve 7 fois dans les Évangiles (hasard ?).

- Deux fois, c’est dans un autre sens : Jésus ne fait pas attention aux apparences humaines, et ne se laisse pas impressionner par le statut social, la richesse, la beauté physique etc. « He doesn’t care about people ». Il ne fait pas de différence entre les hommes (Mt 22,16 ; Mc 12,14). « Maître, nous savons que tu es vrai, et que tu enseignes la voie de Dieu selon la vérité, sans t’inquiéter (melo) de personne, car tu ne regardes pas à l’apparence des hommes ».
Il y a donc des situations où le don’t care est évangélique. Nous n’avons rien à faire des hochets après lesquels courent les puissants : médailles, titres, premières places, étalage de richesse etc. Cela nous est égal. ‘On s’en fout’, dira la sagesse populaire : l’essentiel est la personne en face de moi, pas ses diplômes, son grade, sa position hiérarchique ou la qualité de son costume. Le care évangélique nous rend libres pour ne pas nous laisser impressionner par le clinquant et nous centrer sur la personne au cœur, pas sur son apparence.

colloque-Care-Affiche barque dans Communauté spirituelle– Une autre occurrence du verbe μλει (melo) est affectée… à Judas. En effet, dans la caricature diabolique qu’en dresse Jean, Judas « doesn’t care for poors ». Il ne se soucie pas des pauvres, tout trésorier du groupe des Douze qu’il est. « Il disait cela, non qu’il se mît en peine (melo) des pauvres, mais parce qu’il était voleur, et que, tenant la bourse, il prenait ce qu’on y mettait » (Jn 12,6).
D’après Jean, seul l’argent l’intéresse. La charge envers Judas est manifeste, mais on apprend au passage que prendre soin a pour complément d’objet direct privilégié : les pauvres. Le care évangélique est orienté structurellement vers les plus vulnérables. D’où « l’option préférentielle pour les pauvres » inscrite au cœur de la Doctrine sociale de l’Église, et de l’action de tant de pionniers chrétiens en matière sociale (hospices, orphelinats, écoles, entraide, dispensaires etc.).
Est Judas celui qui ne se soucie pas des pauvres. Le traître à la foi est celui qui n’a que faire du sort des perdants de la mondialisation, des oubliés de la croissance, des exclus de nos systèmes sociaux.

– Une autre occurrence vient confirmer cette dimension du care : celle où le mercenaire est désigné par deux fois comme celui qui ne prend pas soin des brebis. « Le mercenaire s’enfuit, parce qu’il est mercenaire, et qu’il ne se met (melo) point en peine (melo) des brebis » (Jn 10.13).
En se sauvant au lieu de les défendre, en préférant tirer son épingle du jeu tout seul devant les loups plutôt que de risquer sa vie pour les brebis, il montre l’exact envers du care. Prendre soin de l’autre, c’est faire face aux dangers qui le menacent (les loups), s’y  exposer, jusqu’à prendre le risque de perdre sa vie pour sauver celle de l’autre. Les justes qui ont caché des juifs pendant l’Occupation nazie incarnent au plus haut point le care du bon Berger. Les délateurs qui ont dénoncé les juifs à leurs bourreaux sont les mercenaires du XX° siècle. Et il y en a eu tant d’autres hélas : la nomenklatura communiste qui a déporté et massacré par millions pour préserver ses intérêts ; les spéculateurs de toutes les crises financières qui ont préféré le gain court terme au logement des modestes, aux emplois à long terme etc.

- Les 2 autres occurrences du verbe μλει (melo) sont celle de Marthe et Marie, et de notre épisode de la tempête apaisée ce dimanche.

 

Prenons donc soin les uns des autres, comme Jésus a su le faire pour ses disciples au milieu de la tempête : en nous aidant mutuellement à passer de la peur à la foi, en nous ancrant dans la confiance en Dieu plus que dans l’agitation volontariste. Car Dieu le premier pratique le care à notre égard : « déchargez-vous sur lui de tous vos soucis, car lui-même prend soin (melo) de vous » (1P. 5-7).

 

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[1] Début 2020, avant la pandémie de Covid-19, 160 millions d’enfants étaient forcés de travailler, soit 8,4 millions de plus qu’en 2016, dévoile un rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT) et de l’Unicef.

[2] Cf. https://www.cairn.info/journal-etudes-2010-12-page-631.htm

[3]. Cf. Joan Tronto, Un Monde vulnérable. Pour une politique du care, Éditions La Découverte, 2009.

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots ! » (Jb 38, 1.8-11)

Lecture du livre de Job

Le Seigneur s’adressa à Job du milieu de la tempête et dit : « Qui donc a retenu la mer avec des portes, quand elle jaillit du sein primordial ; quand je lui mis pour vêtement la nuée, en guise de langes le
nuage sombre ; quand je lui imposai ma limite, et que je disposai verrou et portes ? Et je dis : “Tu viendras jusqu’ici ! tu n’iras pas plus loin, ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots !” »

 

PSAUME
(106 (107), 21a.22a.24, 25-26a.27b, 28-29, 30-31)
R/ Rendez grâce au Seigneur : Il est bon !Éternel est son amour !ou : Alléluia ! (106, 1)

Qu’ils rendent grâce au Seigneur de son amour,
qu’ils offrent des sacrifices d’action de grâce,
ceux qui ont vu les œuvres du Seigneur
et ses merveilles parmi les océans.

Il parle, et provoque la tempête,
un vent qui soulève les vagues :
portés jusqu’au ciel, retombant aux abîmes,
leur sagesse était engloutie.

Dans leur angoisse, ils ont crié vers le Seigneur,
et lui les a tirés de la détresse,
réduisant la tempête au silence,
faisant taire les vagues.

Ils se réjouissent de les voir s’apaiser,
d’être conduits au port qu’ils désiraient.
Qu’ils rendent grâce au Seigneur de son amour,
de ses merveilles pour les hommes.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Un monde nouveau est déjà né » (2 Co 5, 14-17)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, l’amour du Christ nous saisit quand nous pensons qu’un seul est mort pour tous, et qu’ainsi tous ont passé par la mort. Car le Christ est mort pour tous, afin que les vivants n’aient plus leur vie centrée sur eux-mêmes, mais sur lui, qui est mort et ressuscité pour eux. Désormais nous ne regardons plus personne d’une manière simplement humaine : si nous avons connu le Christ de cette manière, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi. Si donc quelqu’un est dans le Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né.

 

ÉVANGILE
« Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? » (Mc 4, 35-41)
Alléluia. Alléluia.Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. Alléluia. (Lc 7, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

Toute la journée, Jésus avait parlé à la foule. Le soir venu, Jésus dit à ses disciples : « Passons sur l’autre rive. » Quittant la foule, ils emmenèrent Jésus, comme il était, dans la barque, et d’autres barques l’accompagnaient. Survient une violente tempête. Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait. Lui dormait sur le coussin à l’arrière. Les disciples le réveillent et lui disent : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? » Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence, tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme. Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? » Saisis d’une grande crainte, ils se disaient entre eux : « Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »
.Patrick Braud

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3 février 2019

La seconde pêche

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

La seconde pêche


Homélie pour le 5° dimanche du temps ordinaire / Année C
10/02/2019

Cf. également :

Du hérisson à la sainteté, puis au management
Porte-voix embarqué
Dieu en XXL
Ruptures et continuités : les conversions à vivre pour répondre à un appel

 

« Ils lavaient leurs filets »

C’est bien connu : la nuit, il est plus facile de prendre des poissons. Attirés par la lumière des barques ou des bateaux, ils viennent se jeter dans les filets ou sur la ligne plus qu’ils ne le feraient le jour. À tel point qu’en France la pêche est interdite la nuit pour éviter des massacres menaçant les espèces : « la pêche ne peut s’exercer plus d’une demi-heure avant le lever du soleil, ni plus d’une demi-heure après son coucher » (article R.436.13  du  code  de  l’environnement). Or cette nuit-là, sur le lac de Tibériade, les barques de Simon et de ses associés avaient sillonné le plan d’eau sans rien prendre. De quoi décourager les plus optimistes. On sent d’ailleurs une certaine résignation de retour sur le rivage : « les pêcheurs en étaient descendus et lavaient leurs filets ». Si vous avez déjà observé ce patient labeur des marins-pêcheurs à terre, vous savez combien il peut être déprimant si aucun tas de poissons à côté ne justifie ce long examen maille par maille afin d’enlever les algues, les coquillages, les petits organismes qui engluent le filet et parfois l’abîment. Non seulement ils sont rentrés bredouilles, mais en plus ils se voient infliger cette minutieuse corvée longue et lente, d’autant plus désespérée et désespérante qu’elle est stérile cette fois-ci.

La seconde pêche dans Communauté spirituelle

Combien de fois nous est-il arrivé à nous aussi de laver nos filets sur le bord du lac ? Après une tentative ratée, après un échec cuisant, une aventure prometteuse qui tourne court… La défaite est d’autant plus amère si nous y avions mis toute notre intelligence et notre savoir-faire, comme Simon & Co la nuit. Lorsque l’effort retombe et qu’il n’y a rien dans la besace après tant d’investissement, il y a ce moment de décompensation un peu désabusée qui peut durer : nous « lavons nos filets », comme on reprend lentement contact avec la réalité en salle de réveil après une opération, comme si le geste mécanique mille fois répété allait un peu anesthésier notre déception de n’avoir pas réussi.

 barque dans Communauté spirituelleC’est dans ce sentiment d’échec, alors que leur compétence professionnelle n’a servi à rien, que Simon & Co sont rejoints par Jésus. Évidemment, si leurs barques avaient été pleines de poissons, il n’y aurait pas eu de place pour lui à bord. Comme s’il fallait être vide de soi pour porter la parole d’un autre. D’ailleurs, la foule ne se trompait pas en se massant autour de Jésus pour écouter, non pas sa parole, mais « la parole de Dieu » (Lc 5,1). Jésus se manifeste comme Christ (= l’Oint de Dieu) lorsqu’il est riche de ce que son Père lui donne, et non par lui-même. Ses apôtres font la même expérience : c’est parce que leur pêche a échoué qu’ils peuvent embarquer le Verbe et l’abondance qu’il procure. Ce n’est pas un éloge de l’échec humain, c’est l’éloge de la réussite selon le cœur de Dieu et avec lui.

Quand nous est-il arrivé de laver ainsi nos filets avec déception, résignation ou ressentiment ? Avons-nous alors saisi les opportunités de faire monter le Christ à notre bord plutôt que de persévérer à vouloir réussir à la seule force du poignet ?

Lors la prochaine pêche infructueuse, méditons en lavant nos filets les appels qui pourraient nous relancer autrement, comme celui du Christ sur le rivage.

BD-fishermen filet

Jetez vos filets !

Vient alors l’ordre apparemment insensé, surtout provenant d’un charpentier ignorant tout de la pêche ! : « Jetez les filets ». Simon aurait dû répondre : « d’accord l’ami, tu parles bien et on t’écoute avec plaisir. Mais chacun son métier et tu ne vas pas m’apprendre le mien ! Après une nuit à trimer comme des forcenés, si on a rien pris, c’est que ça ne veut pas mordre, et tu n’y peux rien changer ». La voie de la raison aurait bien été de contester ainsi la prétention de ce prophète-prédicateur à commander les marins-pêcheurs du coin. Simon pressent pourtant que sa rationalité à lui doit s’incliner devant celle de Jésus. Il fait confiance sur parole, sans doute parce qu’il a déjà été fasciné et rassasié par la parole de son passager improvisé quand il enseignait les foules depuis son embarcation transformée en porte-voix.

pechemiraculeuse6 pêcheIl obéit presque sans discuter. Certes, il semble avancer une objection : « nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ». Mais c’est tout au plus pour se dédouaner, au cas où : « je t’aurais prévenu, on risque de ne rien pêcher cette fois encore ». Il obéit quand même, comme il nous arrive d’obéir au conseil d’un autre, alors que ce n’est normalement pas la chose à faire. Mais, « parce que c’est lui » [1], j’obéis. La rationalité ici est dans la confiance dans la personne plus que dans l’analyse de son ordre.

D’ailleurs, c’est vraiment un impératif : « Jetez vos filets ». Comme s’il fallait un électrochoc pour sortir les désabusés de leur spirale dépressive. Pas facile de se laisser commander, surtout après un échec où l’amour-propre a été blessé. Mais Simon fait confiance. Sans bien savoir pourquoi ni comment, il refait ce geste cent fois répété la nuit dernière, en se demandant bien ce qui va en sortir. Cette fois-ci, c’est le jackpot ! Les filets se déchirent presque sous le poids de la prise, et la crainte saisit les pêcheurs devant une telle abondance après une telle disette : ce n’est pas normal…

La différence entre les deux pêches est simple : la première se fait sans le Christ, en ne comptant chacun que sur ses propres forces, sa propre intelligence ; la seconde se fait avec le Christ à bord de nos vies, nourris de sa parole, remplis de confiance dans sa stratégie à lui.

Pêcheur jeter le filet de pêche — PhotoJeter les filets à nouveau, c’est pour des parents ne pas désespérer de leur enfant délinquant ou transgressif, et reprendre mille fois avec amour le dialogue et l’éducation qui peu à peu le rendront libre.

Jeter les filets après la nuit stérile, c’est pour un chercheur apprendre de ses échecs, explorer d’autres pistes, approfondir sa quête.

Jeter les filets à nouveau, c’est après une rupture, un divorce, se rendre disponible pour aimer encore, sans laisser le passé empêcher l’inconnu de monter à bord.

Jeter les filets malgré la peine accumulée, c’est sur des chantiers humanitaires continuer  d’accumuler les micro-sauvetages, peut-être autrement, alors que la situation globale empire.

Jeter les filets alors qu’ils étaient vides, c’est pour une PME croire que son carnet de commandes peut se remplir à nouveau, peut-être en s’y prenant autrement.

Jeter les filets avec un inconnu de passage, c’est peut-être pratiquer l’hospitalité d’un soir, la solidarité pendant un coup dur, la générosité dans des combats sans fin contre la maladie, la misère, la tyrannie…

Jeter les filets avec ses associés, c’est savoir persuader ses proches et ses relations de tenter l’impossible, de prendre des risques apparemment insensés.

Ce courage de la seconde pêche - celle avec le Christ - nous le trouverons si d’abord nous buvons ces paroles, si nous rassasions de sa présence, comme Simon, Jacques et Jean refaisant leurs forces en écoutant ce passager étrange qui s’était invité à bord alors qu’ils étaient en vrac…

 


[1]. Selon la belle formule de Montaigne pour évoquer la raison de son amitié si forte avec La Boétie.

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Me voici : envoie-moi ! » (Is 6, 1-2a.3-8)

Lecture du livre du prophète Isaïe

L’année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur qui siégeait sur un trône très élevé ; les pans de son manteau remplissaient le Temple. Des séraphins se tenaient au-dessus de lui. Ils se criaient l’un à l’autre : « Saint ! Saint ! Saint, le Seigneur de l’univers ! Toute la terre est remplie de sa gloire. » Les pivots des portes se mirent à trembler à la voix de celui qui criait, et le Temple se remplissait de fumée. Je dis alors : « Malheur à moi ! je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures : et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur de l’univers ! » L’un des séraphins vola vers moi, tenant un charbon brûlant qu’il avait pris avec des pinces sur l’autel. Il l’approcha de ma bouche et dit : « Ceci a touché tes lèvres, et maintenant ta faute est enlevée, ton péché est pardonné. » J’entendis alors la voix du Seigneur qui disait : « Qui enverrai-je ? qui sera notre messager ? » Et j’ai répondu : « Me voici : envoie-moi ! »

Psaume

(Ps 137 (138), 1-2a, 2bc-3, 4-5, 7c-8)
R/ Je te chante, Seigneur, en présence des anges.
(cf. Ps 137, 1c)

De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce :
tu as entendu les paroles de ma bouche.
Je te chante en présence des anges,
vers ton temple sacré, je me prosterne.

Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité,
car tu élèves, au-dessus de tout, ton nom et ta parole.
Le jour où tu répondis à mon appel,
tu fis grandir en mon âme la force.

Tous les rois de la terre te rendent grâce
quand ils entendent les paroles de ta bouche.
Ils chantent les chemins du Seigneur :
« Qu’elle est grande, la gloire du Seigneur ! »

Ta droite me rend vainqueur.
Le Seigneur fait tout pour moi !
Seigneur, éternel est ton amour :
n’arrête pas l’œuvre de tes mains.

Deuxième lecture
« Voilà ce que nous proclamons, voilà ce que vous croyez » (1 Co 15, 1-11)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, je vous rappelle la Bonne Nouvelle que je vous ai annoncée ; cet Évangile, vous l’avez reçu ; c’est en lui que vous tenez bon, c’est par lui que vous serez sauvés si vous le gardez tel que je vous l’ai annoncé ; autrement, c’est pour rien que vous êtes devenus croyants.
Avant tout, je vous ai transmis ceci, que j’ai moi-même reçu : le Christ est mort pour nos péchés conformément aux Écritures, et il fut mis au tombeau ; il est ressuscité le troisième jour conformément aux Écritures, il est apparu à Pierre, puis aux Douze ; ensuite il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois – la plupart sont encore vivants, et quelques-uns sont endormis dans la mort –, ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les Apôtres. Et en tout dernier lieu, il est même apparu à l’avorton que je suis.
Car moi, je suis le plus petit des Apôtres, je ne suis pas digne d’être appelé Apôtre, puisque j’ai persécuté l’Église de Dieu. Mais ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu, et sa grâce, venant en moi, n’a pas été stérile. Je me suis donné de la peine plus que tous les autres ; à vrai dire, ce n’est pas moi, c’est la grâce de Dieu avec moi.
Bref, qu’il s’agisse de moi ou des autres, voilà ce que nous proclamons, voilà ce que vous croyez.

Évangile
« Laissant tout, ils le suivirent » (Lc 5, 1-11)
Alléluia. Alléluia.
« Venez à ma suite, dit le Seigneur, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Alléluia. (Mt 4, 19)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, la foule se pressait autour de Jésus pour écouter la parole de Dieu, tandis qu’il se tenait au bord du lac de Génésareth. Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac ; les pêcheurs en étaient descendus et lavaient leurs filets. Jésus monta dans une des barques qui appartenait à Simon, et lui demanda de s’écarter un peu du rivage. Puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules. Quand il eut fini de parler, il dit à Simon : « Avance au large, et jetez vos filets pour la pêche. » Simon lui répondit : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ta parole, je vais jeter les filets. » Et l’ayant fait, ils capturèrent une telle quantité de poissons que leurs filets allaient se déchirer. Ils firent signe à leurs compagnons de l’autre barque de venir les aider. Ceux-ci vinrent, et ils remplirent les deux barques, à tel point qu’elles enfonçaient. à cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus, en disant : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur. » En effet, un grand effroi l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, devant la quantité de poissons qu’ils avaient pêchés ; et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, les associés de Simon. Jésus dit à Simon : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras. » Alors ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent.
Patrick BRAUD

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