L'homelie du dimanche

20 novembre 2017

Le Christ-Roi, Barbara et les dinosaures

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Le Christ-Roi, Barbara et les dinosaures


Homélie pour la fête du Christ-Roi / Année A
26/11/2017

Cf. également :

Les trois tentations du Christ en croix
La violence a besoin du mensonge
Divine surprise
Le Christ Roi fait de nous des huiles
Non-violence : la voie royale
Un roi pour les pires

Dis, quand reviendras-tu ?

L’immense acteur qu’est Gérard Depardieu a étonné son monde en se risquant à chanter Barbara en Février 2017 au théâtre des Bouffes du Nord. Immense hommage à la non moins immense diva qu’était Barbara. Parmi ses succès inoubliables, la foule du théâtre reprend immanquablement en chœur le refrain de cette complainte nostalgique :

« Dis, quand reviendras-tu,
Dis, au moins le sais-tu,
Que tout le temps qui passe,
Ne se rattrape guère,
Que tout le temps perdu,
Ne se rattrape plus… »

Cette supplique à un amour parti au loin pourrait bien être celle de l’Église soupirant depuis des siècles après le retour du Christ. Paul au I° siècle croyait que c’était imminent. Les premiers chrétiens ont cru un moment que l’incendie de Rome en était le présage (cf. Ap 13,18 où 666 est le chiffre de l’empereur Néron, accusant les chrétiens de cet incendie). Plus tard, c’est la chute de l’empire avec la prise de Rome par les Barbares qui a failli annoncer la fin du monde. Mais ce n’était que la fin d’un monde. Puis les millénaristes ont interprété le cap de l’an 1000 comme la date du retour du Christ pour établir un règne de 1000 ans sur terre avant le jugement final (cf. Ap 20).

Les témoins de Jéhovah ont repris ces vieilles prédictions pour annoncer à plusieurs reprises la fin du monde, heureusement sans efficacité aucune (au moins à 6 reprises : 1914, 1918, 1921, 1925, 1975… et maintenant, 2034 !). Bref, depuis l’Ascension, c’est-à-dire depuis la fin des apparitions pascales qui correspond à l’éloignement du Christ – l’absent de l’histoire à l’instar du maître de la parabole des talents parti en voyage – les chrétiens ne cessent de répéter le dernier cri de la Bible (Ap 22,20) : « viens seigneur Jésus ! » (Marana tha !).

 

L’instant dinosaure

meteorstrikedinosaursLes monothéistes sont bien les seuls à soupirer ainsi ! Pour les athées, nulle vie après la mort, nul monde en dehors de ce monde-ci. Si on ramène l’histoire de l’Univers à une journée, l’humanité n’en occupe que deux minutes à peine… Il se pourrait bien, et c’est scientifiquement l’hypothèse la plus probable, que l’espèce humaine disparaisse ‘bientôt’ de la surface de la Terre, sans que l’univers s’en aperçoive.
Cela s’est déjà produit : les dinosaures ont régné sur terre pendant environ 160 millions d’années (l’humanité est loin de ce record !) puis a soudainement disparu en quelques milliers d’années. Il a suffi d’une météorite entrant en collision avec notre planète il y a 65 millions d’années pour que ces monstres préhistoriques dominant le vivant soient rayés de la carte.
À l’échelle de l’univers, l’homme pourrait bien être qu’un dinosaure de passage, tout aussi insignifiant en fin de compte. La fin de notre terre est inéluctable : elle est écrite au plus tard dans l’extinction de notre Soleil, dans 5 à 7 milliards d’années. Sera-ce la fin de l’humanité ? Elle se sera peut-être autodétruite auparavant, ou un aléa extérieur l’aura anéanti comme la météorite pour les dinosaures. Ce que nous appelons la fin du monde n’est donc que la fin de l’être humain. L’univers s’en remettra. Certaines théories scientifiques le prétendent éternel. D’autres lui prédisent un Big Crunch final. En tout cas, la disparition de l’homme ne lui fera ni chaud ni froid.

Il faut donc être un peu fou pour oser espérer non seulement une vie après la mort individuelle, mais le surgissement d’un monde nouveau pour tous comme l’évangile de ce dimanche (Mt 25) le décrit ! Loin de se laisser fasciner par le vertige de la fragilité humaine – qui n’est qu’un instant de l’univers – les chrétiens puisent dans les paroles Jésus l’espérance d’un royaume de justice et d’amour, création nouvelle : « venez les bénis de mon Père, recevez en héritage le royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde ». Plus qu’une survie individuelle, cette expérience concerne – répétons-le – l’ensemble de l’humanité de tous les temps, de tous les lieux. Elle est proprement inimaginable, c’est pourquoi le Christ recourt à des images pour en approcher la réalité. Et les images du royaume du Christ sont nombreuses, parce que son contenu est inépuisable : ici brebis et boucs, ailleurs bon grain et ivraie, ou talents fructifiés, ou repas de noces pour vierges sages etc. etc.

Plus nous parcourons ces images, plus nous comprenons qu’en fait le royaume de Dieu est au-delà de toute représentation. « La venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas observer, et l’on ne dira pas : Voici : il est ici ! ou bien : il est là ! » (Lc 17,20). C’est ce que les Pères de l’Église appelaient la voie négative : ce que nous ignorons de Dieu est infiniment plus que ce que nous croyons en connaître. Dès lors, il est plus juste de discerner ce que le royaume n’est pas, et de ne pas s’aventurer à définir ce qu’il est. Les mystiques qui emprunteront cette voie négative s’abîmeront d’ailleurs dans la contemplation silencieuse, car Dieu est au-delà de tout créé, au-delà de tout (voir apophatique).

 

Un retour, ou une venue ?

illustration52Paul, qui n’a pas connu le Jésus historique, parle du retour du Christ dans notre deuxième lecture. Jésus, lui, parle de la venue du Fils de l’homme dans notre évangile du jugement dernier (Mt 25, 31-46). Simple nuance ? Pas sûr. Le terme retour suggère une restauration de l’ordre ancien, comme si le Christ revenait sur terre pour y instaurer son royaume ‘manu militari’. Le jugement dernier dans cette optique n’est que le décret royal sifflant la fin de la récréation et ré-ordonnant la terre selon le plan divin. On retrouve la vieille croyance millénariste incarnée par les témoins de Jéhovah. Ils ne sont pas les seuls : le Coran et les musulmans attachent également attendent également cette forme du retour du Christ pour qu’enfin la terre tout entière soit soumise (islam) à Dieu en vivant de sa loi (charia) dans tous les domaines (politique, famille, scientifique…). L’attente du retour d’un Messie très temporel est sans doute née dans la foi de Mohammed au contact de juifs messianiques de Syrie et d’Arabie, persuadés que Jésus allait bientôt revenir pour reconstruire le Temple de Jérusalem et inaugurer le royaume de Dieu sur terre.

Or l’espérance chrétienne n’est pas celle des témoins de Jéhovah ni celle des musulmans ! Il s’agit bien pour l’Église d’attendre une venue, et non un retour pur et simple. D’ailleurs, le temps liturgique de l’Avent qui commence à partir de la fête du Christ-Roi signifiait exactement cela : ad-ventus, la venue du Christ vers nous. Cette venue n’est pas pour rétablir un ordre ancien, mais pour créer un monde nouveau où le Christ nous emportera avec lui. Il y a autant de disproportion entre l’avant et l’après création du monde qu’entre l’avant et l’après jugement dernier. Vouloir réaliser l’avènement de ce monde nouveau sur terre a été l’erreur terrible du communisme, et de toutes les idéologies voulant faire le bonheur de l’humanité à marche forcée, à la force du poignet (et sans Dieu).

Même si les chrétiens se battent pour rendre ce monde plus humain, plus équitable, ils en connaissent l’imperfection radicale : seule la venue de Dieu en personne pourra ouvrir, à chacun et à tous, un chemin de vie dans un monde autre.

L’espérance du jugement dernier de cette fête du Christ-Roi ne se réduit pas à l’enfer ou au paradis. Elle concerne la transformation de tout l’Univers, pour que l’humanité – et donc chacun de nous – y trouve sa plénitude en Christ, roi de cet univers radicalement nouveau.
L’instant humain ne sera pas un instant dinosaure, et Barbara avait raison de chanter sa supplique à l’amour absent…

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Toi, mon troupeau, voici que je vais juger entre brebis et brebis » (Ez 34, 11-12.15-17)
Lecture du livre du prophète Ézékiel

Ainsi parle le Seigneur Dieu : Voici que moi-même, je m’occuperai de mes brebis, et je veillerai sur elles. Comme un berger veille sur les brebis de son troupeau quand elles sont dispersées, ainsi je veillerai sur mes brebis, et j’irai les délivrer dans tous les endroits où elles ont été dispersées un jour de nuages et de sombres nuées. C’est moi qui ferai paître mon troupeau, et c’est moi qui le ferai reposer, – oracle du Seigneur Dieu. La brebis perdue, je la chercherai ; l’égarée, je la ramènerai. Celle qui est blessée, je la panserai. Celle qui est malade, je lui rendrai des forces. Celle qui est grasse et vigoureuse, je la garderai, je la ferai paître selon le droit. Et toi, mon troupeau – ainsi parle le Seigneur Dieu –, voici que je vais juger entre brebis et brebis, entre les béliers et les boucs.

Psaume
(Ps 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6)
R/ Le Seigneur est mon berger : rien ne saurait me manquer. (cf. Ps 22, 1)

Le Seigneur est mon berger :
je ne manque de rien.
Sur des prés d’herbe fraîche,
il me fait reposer.

Il me mène vers les eaux tranquilles
et me fait revivre ;
il me conduit par le juste chemin
pour l’honneur de son nom.

Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi :
ton bâton me guide et me rassure.

Tu prépares la table pour moi
devant mes ennemis ;
tu répands le parfum sur ma tête,
ma coupe est débordante.

Grâce et bonheur m’accompagnent
tous les jours de ma vie ;
j’habiterai la maison du Seigneur
pour la durée de mes jours.

Deuxième lecture
« Il remettra le pouvoir royal à Dieu le Père, et ainsi, Dieu sera tout en tous » (1 Co 15, 20-26.28)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis. Car, la mort étant venue par un homme, c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts. En effet, de même que tous les hommes meurent en Adam, de même c’est dans le Christ que tous recevront la vie, mais chacun à son rang : en premier, le Christ, et ensuite, lors du retour du Christ, ceux qui lui appartiennent. Alors, tout sera achevé, quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu son Père, après avoir anéanti, parmi les êtres célestes, toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance. Car c’est lui qui doit régner jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis. Et le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort. Et, quand tout sera mis sous le pouvoir du Fils, lui-même se mettra alors sous le pouvoir du Père qui lui aura tout soumis, et ainsi, Dieu sera tout en tous.

Évangile
« Il siégera sur son trône de gloire et séparera les hommes les uns des autres » (Mt 25, 31-46)
Alléluia. Alléluia.  Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit le Règne qui vient, celui de David notre père. Alléluia. (Mc 11, 9b-10a)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs : il placera les brebis à sa droite, et les boucs à gauche.
Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : ‘Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !’ Alors les justes lui répondront : ‘Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu…? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ? tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? tu étais nu, et nous t’avons habillé ? tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?’ Et le Roi leur répondra : ‘Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.’
Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : ‘Allez-vous-en loin de moi, vous les maudits, dans le feu éternel préparé pour le diable et ses anges. Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas habillé ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.’ Alors ils répondront, eux aussi : ‘Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, avoir soif, être nu, étranger, malade ou en prison, sans nous mettre à ton service ?’ Il leur répondra : ‘Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait.’
Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle. »
Patrick BRAUD

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11 août 2012

Traverser la dépression : le chemin d’Elie

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

LE MAL DE VIVRE. (BARBARA)

Ça ne prévient pas quand ça arrive, ça vient de loin.
Ça s’est promené de rive en rive, la gueule en coin.
Et puis un matin, au réveil, c’est presque rien
Mais c’est là, ça vous ensommeille au creux des reins.

Le mal de vivre, le mal de vivre qu’il faut bien vivre, vaille que vivre.

On peut le mettre en bandoulière ou comme un bijou à la main
Comme une fleur en boutonnière ou juste à la pointe du sein.
Ce n’est pas forcément la misère, c’est pas Valmy, c’est pas Verdun
Mais c’est des larmes aux paupières au jour qui meurt, au jour qui vient.

Le mal de vivre, le mal de vivre qu’il faut bien vivre, vaille que vivre.

Qu’on soit de Rome ou d’Amérique, qu’on soit de Londres ou de Pékin
Qu’on soit d’Égypte ou bien d’Afrique, de la porte Saint-Martin
On fait tous la même prière, on fait tous le même chemin.
Qu’il est long lorsqu’il faut le faire avec son mal au creux des reins.
Ils ont beau vouloir nous comprendre
Ceux qui nous viennent les mains nues
Nous ne voulons plus les entendre, on ne peut pas, on n’en peut plus.
Et tous seuls dans le silence d’une nuit qui n’en finit plus
Voilà que soudain on y pense à ceux qui n’en sont pas revenus.

Du mal de vivre, leur mal de vivre
Qu’il faut bien vivre, vaille que vivre.

Et sans prévenir, ça arrive, ça vient de loin.
Ça s’est promené de rive en rive, le rire en coin.
Et puis un matin, au réveil, c’est presque rien
Mais c’est là, ça vous émerveille, au creux des reins.

La joie de vivre, la joie de vivre, qu’il faut bien vivre, la joie de vivre.

Traverser la dépression : le chemin d’Élie

Homélie du XIX° dimanche / Année B
12/08/12

C’est qu’il nous fait une vraie déprime, en bonne et due forme, notre brave Élie ! Une vraie plongée dans le « mal de vivre » que chantait si bien Barbara dans les années 60.

Comparez les symptômes de 1R 19,4-8 avec ce que vous pouvez observer chez des personnes dépressives autour de vous.

 

LA PLONGÉE DÉPRESSIVE

La fuite

« Le prophète Élie, fuyant… »

 Un prophète en fuite, ce n’est pas très glorieux.

D’autant qu’il vient juste d’affronter avec courage et brio une armée de faux prophètes de Baal qu’il a réussi à exterminer grâce au feu de Dieu descendu du ciel ! Après un tel succès aussi spectaculaire, il aurait dû savourer sa victoire. Mais le voilà en fuite…

Nombre de dépressions viennent-elles aussi à la suite d’un effort intense couronné de succès (rédaction et soutenance d’une thèse, accouchement, réussite professionnelle…) mais débouchant sur une sorte de vide existentiel qui engendre la fuite, réaction de panique devant ce qu’on avait pourtant recherché depuis des mois.

 

L’hostilité

« Le prophète Élie, fuyant l’hostilité de la reine Jézabel… »

 La dépression vient de l’impression de se heurter contre un mur.

C’est le mal de crâne de la mouche qui se cogne et se recogne contre la vitre, obstinément, maudissant la paroi de verre qui se dresse contre elle. Cette hostilité sert d’alibi à la fuite. Elle peut être bien réelle, comme ici la reine Jézabel voulant se venger de celui qui a décimé et humilié ses fonctionnaires royaux (Jézabel symbolise au passage l’acharnement kafkaïen qui à force de s’abattre sur quelqu’un le pousse à sombrer dans la déprime). L’hostilité peut également être imaginaire, inventée, ou virtuelle, supposée. On connaît tous des dépressifs qui se construisent des ennemis et des impossibilités pour justifier leur léthargie.

Hier, l’hostilité de Jézabel stimulait Élie comme prophète.

Aujourd’hui, elle le décourage et le transforme en fuyard.

 

La marche dans le désert

« Le prophète Élie, fuyant l’hostilité de la reine Jézabel, marcha toute une journée dans le désert ».

Traverser la dépression : le chemin d'Elie dans Communauté spirituelleMarcher sans but, un peu hagard, dans un horizon soudain vidé de ses repères habituels : c’est le signal juste avant le plongeon dépressif. Une existence d’automate, d’où ont disparu les finalités antérieures. Élie erre dans le désert, il ne sait plus où il en est, il a l’impression que tout ce qu’il a fait débouche sur un vide immense à la mesure de l’infini du désert désolant.

 

S’asseoir à l’ombre d’un buisson

« Il vint s’asseoir à l’ombre d’un buisson ».

 Là, c’est le breakdown de celui qui ne peut plus avancer. C’est le burnout de celui qui a trop donné : je m’arrête ; mes pas ne me portent plus.

Cela se traduit alors par une hospitalisation d’urgence ou au moins un arrêt de travail. On cherche un « buisson » derrière lequel disparaître : certains descendent les volets de leur maison et s’y tiennent enfermés ; d’autres ne peuvent plus quitter leur lit. D’autres s’assoient à l’ombre de l’alcool en espérant disparaître du paysage… Or il n’y a pas tant d’ombre que cela derrière un buisson à raz de désert, et l’insolation guette (cf. Jonas et son ricin !). Ce genre de fausses protections (alcool, sommeil, isolement) se révèle vite illusoire, mais la dépression nous fait croire que c’est un refuge possible ; alors, comme il n’y en a pas d’autre, à dieu-vat !

 

Demander la mort

« Il demanda la mort »

2de74ed1 Barbara dans Communauté spirituelleDemander la mort est le moment paroxystique de la déprime : ne plus avoir envie de vivre, vouloir tuer en soi jusqu’à la soif d’exister. Le pire, c’est que Élie demande la mort à Dieu lui-même, lui dont il est le prophète. La plupart des dépressifs demandent la mort à une boîte de médicaments, à une arme, une corde ou un TGV. Or demander à des dieux inertes n’entraîne que le silence. Oser demander à Dieu en personne suscite d’autres réponses.

Ici, Élie semble vouloir entraîner Dieu lui-même dans son anéantissement. Car Dieu est l’auteur de la vie : lui demander la mort, c’est comme lui demander de se suicider en exauçant mon voeu morbide. Dieu se renierait comme Dieu s’il donnait cette mort-là, alors que la mort physique n’a été acceptée par lui que pour être convertie en passage vers la divinisation.

Le drame de la dépression, c’est qu’elle amène des personnes à souhaiter se supprimer, et qu’elle entraîne l’entourage dans cette spirale infernale. Les dégâts sont si importants chez les proches lorsque ce désespoir de l’un d’entre eux les amène à se renier eux-mêmes?

Demander la mort : la question rebondit aujourd’hui à travers le débat de société sur la fin de vie. Euthanasie, droit de mourir dans la dignité, droit au suicide assisté : ces demandes vont exploser avec le nombre de personnes âgées (la déprime du quatrième âge) et des personnes isolées (le sentiment de solitude peut facilement engendrer la dépression).

Faut-il le prendre à la lettre ? Où faut-il comme Dieu réagir en donnant à Élie autre chose que ce qu’il demande ?

 

La dévalorisation de soi

« Il demanda la mort en disant : « Maintenant, Seigneur, c’en est trop ! Reprends ma vie : je ne vaux pas mieux que mes pères » ».

La dès-estime de soi accélère l’effet de vertige de la plongée dépressive.

On remet en cause tout ce qu’on a construit auparavant. Rien n’apparaît plus consistant. Les réussites d’avant semblent insignifiantes ou sont oubliées. « Je ne vaux pas mieux que mes pères » : je n’ai pas réussi à apporter quelque chose de plus dans l’histoire humaine. Notons au passage que le surmoi d’Élie semble l’écraser : il s’était fixé comme mission non seulement d’être à la hauteur de ses pères, mais de les surpasser, ce qui est bien prétentieux.

Élie n’arrive pas accepter sa condition de prophète ordinaire, c’est-à-dire contesté et persécuté. Il regarde en arrière et voit les anciens prophètes d’Israël marginalisés, critiqués, puis lapidés, éliminés. Et il se résigne à ce que cela devienne son sort, jusqu’à vouloir l’anticiper pour au moins ne pas laisser cette victoire à ses ennemis.

Nombre de personnes dépressives auront à faire un sacré travail de relecture de leur histoire familiale pour ne pas tomber dans cette résignation mortifère. Ce n’est pas parce que nos pères auraient sombré dans l’alcool, l’infidélité ou l’échec absolu que nous sommes condamnés d’avance à les suivre sur cette pente.

La revalorisation de soi passe par l’estime de ses pères.
La dévalorisation de soi engendre la tentation suicidaire.

 

La léthargie

« Puis il s’étendit sous le buisson, et s’endormit ».

 Phase ultime de la dépression si elle ne débouche pas sur le suicide : la léthargie.

On se traîne lamentablement de traitement en traitement, de psy en psy, d’arrêt de travail en arrêt de travail, « de rives en rive, la gueule en coin » (Barbara). On n’a plus goût à rien. Comme Élie, on voudrait dormir tout le temps, ne plus être là. On se couche littéralement devant l’adversité, et on reste là, étendu, telle la mouche paralysée par la piqûre de l’araignée.

 

LA SORTIE DE LA DÉPRESSION

Le texte de 1R 19,4-8 ne s’arrête pas heureusement à cette description quasi-clinique de la plongée dépressive. Il trace un chemin de réveil pour Élie, aujourd’hui encore fort efficace.

Un messager extérieur

« Mais voici qu’un ange le toucha… »

 Le mot grec angelos (ange) signifie messager (de la part d’un Autre). Le déclic qui va  dépressiondonner à Élie l’élan pour revivre ne vient pas de lui, de son introspection, de ses propres forces. Non, c’est un contact qui vient de l’extérieur de sa bulle d’isolement (« un ange le toucha »). C’est une parole autre, prononcée au nom du Tout Autre. Toute l’importance du réseau familial et amical est là : pour sortir de la dépression, il faut pouvoir compter sur d’autres que soi-même. Cet ange peut-être le psy de service, l’accompagnateur spirituel, l’ami(e) clairvoyant(e)… Le contact peut se faire par une émotion retrouvée devant un paysage, une musique, ou par une saveur à nouveau délicieuse des choses simples de la vie. La parole est peut être celle dite par quelqu’un à son insu, mais qui va vous faites l’effet d’un électrochoc. Ou bien la parole d’un texte biblique qui va de manière fulgurante vous parler comme jamais.

Accepter ce contact et cette parole de l’extérieur, reconnaître l’ange qui passe à proximité est alors pour Élie le début des retrouvailles. La nourriture prise pour prendre des forces sera tout à la fois matérielle, humaine, spirituelle, sacramentelle.

Deux impératifs

« Lève-toi, et mange ».

La force de ces impératifs ici réside en ce qu’ils viennent de Dieu. La plupart du temps, ce genre de conseil prodigué par des proches exaspérés n’a aucun effet sur un dépressif. Comme le chantait Barbara : « Ils ont beau vouloir nous comprendre, ceux qui nous viennent les mains nues, nous ne voulons plus les entendre, on ne peut pas, on n’en peut plus. ». Il faut qu’il y ait un poids divin dans l’impératif pour susciter une réaction salutaire. Tout dépend donc de qui les profère.

Les deux impératifs portent sur le mouvement : « lève-toi », et sur la nourriture : « mange ».

Comme le plongeur qui tape du pied sur le fond de la piscine lorsqu’il a coulé au plus bas, Élie va s’appuyer sur cet ordre pour rebondir.

 

Une humble patience

« Il mangea, il but, et se rendormit.
Une seconde fois, l’ange du Seigneur le toucha et lui dit : « Lève-toi, et mange ! Autrement le chemin serait trop long pour toi ». Élie se leva, mangea et but ».

Mais cela ne se fait pas en une seule fois.

La première fois, Élie est si épuisé qu’il ne peut même pas se lever. Il semble manger et boire à même le sol, retrouvant la fonction animale élémentaire : manger et boire. Ensuite il se rendort. C’est donc que la personne dépressive met du temps à s’en sortir. Elle connaît des rechutes. Elle est d’abord comme un animal blessé qui réapprend le B-A BA du goût de vivre. Il lui faut beaucoup de patience envers elle-même pour accepter cette durée de guérison. Et beaucoup de patience de la part de son entourage pour ne pas trop exiger d’elle trop vite.

Une humble patience envers soi-même fortifiera le chemin de guérison.
Une humble patience des proches consolidera ses premiers pas hésitants.
Grâce à elle, Élie finit par pouvoir se lever, manger, et marcher de nouveau.

 

De nouveaux objectifs

« Puis, fortifié par cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu ».

Et il ne marche plus au hasard, hagard, dans le désert. Il se dirige vers la montagne de Dieu, l’Horeb. Il avait été précipité en bas de la montagne de l’idéal qui s’était lui-même fixé (le mont Carmel et l’envie de victoire sur Baal). Il est maintenant conduit vers la montagne où Dieu lui confiera sa véritable mission prophétique : révéler aux hommes que Dieu est dans la brise légère et non dans l’ouragan ni les éclairs ni le feu du mont Carmel.

Élie passe d’un objectif irréaliste et inconsidéré (le mont Carmel) à un objectif plus simple et plus vrai (l’Horeb : goûter la présence divine dans les choses simples de la vie, cf. la brise légère).

La sortie de la dépression est totale parce que la marche reprend, non plus vers les anciens objectifs qui ne convenaient pas à la personnalité, mais vers de nouvelles finalités, plus simples et plus vraies.

Comment traverser la dépression ?

Puisse le chemin d’Élie inspirer ceux qui sont happés par ce mécanisme infernal.

Puisse-t-il aider les proches à comprendre ceux des leurs qui se débattent avec ce mal de vivre.

Et que personne ne soit si orgueilleux qu’il se croit lui-même à l’abri de ce genre de piège !

 

 

1ère lecture : Élie fortifié par le pain de Dieu (1R 19, 4-8)
Lecture du premier livre des Rois

Le prophète Élie, fuyant l’hostilité de la reine Jézabel, marcha toute une journée dans le désert. Il vint s’asseoir à l’ombre d’un buisson, et demanda la mort en disant : « Maintenant, Seigneur, c’en est trop ! Reprends ma vie : je ne vaux pas mieux que mes pères. »
Puis il s’étendit sous le buisson, et s’endormit. Mais voici qu’un ange le toucha et lui dit : « Lève-toi, et mange ! »
Il regarda, et il y avait près de sa tête un pain cuit sur la braise et une cruche d’eau. Il mangea, il but, et se rendormit.
Une seconde fois, l’ange du Seigneur le toucha et lui dit : « Lève-toi, et mange ! Autrement le chemin serait trop long pour toi. »
Élie se leva, mangea et but. Puis, fortifié par cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu.

Psaume : 33, 2-3, 4-5, 6-7, 8-9
R/ Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur !

Je bénirai le Seigneur en tout temps, 
sa louange sans cesse à mes lèvres.
Je me glorifierai dans le Seigneur : 
que les pauvres m’entendent et soient en fête !

Magnifiez avec moi le Seigneur, 
exaltons tous ensemble son nom.
Je cherche le Seigneur, il me répond : 
de toutes mes frayeurs, il me délivre.

Qui regarde vers lui resplendira, 
sans ombre ni trouble au visage.
Un pauvre crie ; le Seigneur entend : 
il le sauve de toutes ses angoisses.

L’ange du Seigneur campe à l’entour 
pour libérer ceux qui le craignent.
Goûtez et voyez : le Seigneur est bon ! 
Heureux qui trouve en lui son refuge !

2ème lecture : Vivez dans l’amour (Ep 4, 30-32; 5, 1-2)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Éphésiens

Frère, en vue du jour de votre délivrance, vous avez reçu en vous la marque du Saint Esprit de Dieu : ne le contristez pas. Faites disparaître de votre vie tout ce qui est amertume, emportement, colère, éclats de voix ou insultes, ainsi que toute espèce de méchanceté. Soyez entre vous pleins de générosité et de tendresse. Pardonnez-vous les uns aux autres, comme Dieu vous a pardonné dans le Christ.

Oui, cherchez à imiter Dieu, puisque vous êtes ses enfants bien-aimés. Vivez dans l’amour, comme le Christ nous a aimés et s’est livré pour nous en offrant à Dieu le sacrifice qui pouvait lui plaire.

Evangile : Le pain de la vie éternelle (Jn 6, 41-51)
Acclamation : Alléluia. Alléluia. Tu es le pain vivant venu du ciel, Seigneur Jésus. Qui mange de ce pain vivra pour toujours. Alléluia. (cf. Jn 6, 50-51)
Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

Comme Jésus avait dit : « Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel », les Juifs récriminaient contre lui : « Cet homme-là n’est-il pas Jésus, fils de Joseph ? Nous connaissons bien son père et sa mère. Alors comment peut-il dire : ‘Je suis descendu du ciel’ ? »
Jésus reprit la parole : « Ne récriminez pas entre vous. Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire vers moi, et moi, je le ressusciterai au dernier jour. Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous instruits par Dieu lui-même. Tout homme qui écoute les enseignements du Père vient à moi. Certes, personne n’a jamais vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu : celui-là seul a vu le Père. Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi a la vie éternelle. Moi, je suis le pain de la vie.
Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts ; mais ce pain-là, qui descend du ciel, celui qui en mange ne mourra pas. Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. »
Patrick Braud

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