L'homélie du dimanche (prochain)

10 avril 2022

Jeudi Saint : aimer jusqu’au « telos »

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Jeudi Saint : aimer jusqu’au « telos »

Homélie du Jeudi Saint / Année C
14/04/2022

Cf. également :

Jeudi Saint : les multiples interprétations du lavement des pieds
Jeudi saint : les réticences de Pierre

« Laisse faire » : éloge du non-agir
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Jeudi Saint : pourquoi azyme ?
La commensalité du Jeudi saint
Le Jeudi saint de Pierre
Jeudi Saint / De la bouchée au baiser : la méprise de Judas
Jeudi Saint : la nappe-monde eucharistique
Je suis ce que je mange
La table du Jeudi saint
Le pain perdu du Jeudi Saint
De l’achat au don
Pâques : les 4 nuits

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Jeudi Saint : aimer jusqu’au « telos » dans Communauté spirituelle mb-pour-la-vie-lyrics-18c827

 Dis mamie…
- Oui ma chérie
- C’est possible de s’aimer pour la vie ?
- Mais oui ma puce ! Évidemment ! Regarde-nous…

Cette publicité pour des appareils auditifs qui tourne en ce moment sur nos radios exploite une inquiétude qui est bien de ce siècle (en Occident) : la majorité des couples se sépare au moins une fois dans leur existence, donc une majorité d’enfants doute naturellement de la possibilité d’un amour pour toujours. En creux, cette inquiétude révèle une soif, une aspiration à un amour qui n’aura pas de fin. La première fin redoutée est celle du divorce, de la séparation. La deuxième fin, crainte tout autant, est celle de la mort de l’être aimé : même s’il y a remariage après veuvage (ce qui est le plus courant, car il faut bien vivre) la blessure ne disparaît pas.

On comprend alors que Jean insiste fortement sur cette pérennité de l’amour que Jésus porte aux siens : « Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout » (Jn 13,1).

Cette phrase : « il les aima jusqu’au bout / jusqu’à la fin » est l’une des plus fortes de l’Évangile. Elle nous émeut aux larmes, car nous savons ce qui va se passer après ce repas du Jeudi saint.
En fait, les traductions hésitent. En français, il est difficile de rendre le mot grec telos employé par Jean : εἰς τέλος ἠγάπησεν αὐτούς (eis telos ēgapēsen autous) = jusqu’à la fin il les aima.

En ce Jeudi saint, distinguons 4 traductions du terme telos qui nous donnent 4 grandes interprétations de la Cène : durée (telos = fin, bout) / intensité (telos = extrême, comble) / accomplissement (telos = finalité ultime) / plénitude (telos = le but atteint).

 

1. Aimer jusqu’au bout

C’est le premier sens du mot telos, que nous venons d’évoquer.

41GT0QJ17PL._SX306_BO1,204,203,200_ amour dans Communauté spirituelleJusqu’à la fin de l’histoire, pourrait-on dire. La traduction liturgique, mais aussi la Bible de Jérusalem, de Chouraqui, de la TOB etc. traduisent ainsi : « il les aima jusqu’à la fin ».

Continuer d’aimer alors que nous allons comme le Christ connaître l’abandon des nôtres, la solitude devant l’injustice, la trahison d’un proche, l’abandon de Dieu même… Devant l’arrestation, les deux procès bâclés, la Passion, la crucifixion, la plupart d’entre nous verseraient dans la fureur ou la résignation, la haine ou la soumission. Le Christ lui continuera d’aimer jusqu’au bout, jusqu’à sa mort. Il traduira cet amour en actes en protégeant ses disciples à Gethsémani, en ne condamnant pas Judas qui l’embrasse, en refusant de répondre à la violence juive ou romaine par une autre violence, en respectant Pilate, en pardonnant à ses bourreaux, en ouvrant la porte du Paradis au criminel qui se tourne vers lui…

À nous d’actualiser ce jusqu’au bout dans nos Passions d’aujourd’hui.
« Le vainqueur, celui qui reste fidèle jusqu’à la fin (telos) à ma façon d’agir, je lui donnerai autorité sur les nations » (Ap 2,26).

Aimer jusqu’à la fin ces vieillards décharnés à demi-nus dans leur couche sur leur lit en EHPAD.
Aimer jusqu’au bout un conjoint atteint d’Alzheimer.
Soigner avec amour la personne dont l’apparence physique se dégrade au point de la rendre méconnaissable…
Mais aussi aimer jusqu’à la fin cet enfant qui a claqué la porte de la maison familiale. Ou des parents agresseurs et violents qui ont saccagé une enfance etc.

Que chacun s’examine en ce Jeudi saint : vers qui l’amour du Christ me presse-t-il de me tourner pour l’aimer jusqu’au bout ?

 

2. Aimer au plus haut point

aimer-jusqua-lextreme JésusLà il est question d’intensité. Les traductions précisent : jusqu’à l’extrême (nouvelle traduction Segond), il mit un comble à son amour (Segond 1910). Or l’extrême de l’amour, c’est donner sa vie pour que l’autre vive. Or le comble de l’amour, c’est se donner entièrement à l’autre, corps, esprit et âme, sans calcul ni retour.

Ne dites pas que seul le Christ en est capable ! L’histoire fourmille de ces héros qui ont accepté gratuitement de livrer leur vie pour une autre. N’oublions pas par exemple le sacrifice du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame en 2018 : appelé sur les lieux d’une prise en otage d’une caissière d’un supermarché à Trèbes, près de Carcassonne, il négocie de prendre sa place, et périra finalement égorgé par le djihadiste, sauvant ainsi la vie de Julie au prix de la sienne.

Nul doute que ce don de soi était pour Arnaud Beltrame inspiré par la foi au Christ. Il aima jusqu’à l’extrême quelqu’un qu’il ne connaissait pas, simplement parce qu’il avait quelque part en tête cette phrase du Christ : « aimer jusqu’à l’extrême ».
« L’amour est fort comme la mort » (Ct 8,6). Il demande cette intensité qui en fait une question de vie ou de mort. Voilà pourquoi le Christ vomit les tièdes : « Je connais tes actions, je sais que tu n’es ni froid ni brûlant – mieux vaudrait que tu sois ou froid ou brûlant. Aussi, puisque tu es tiède – ni brûlant ni froid – je vais te vomir de ma bouche » Ap 3,15-16) : se contenter d’un entre-deux, d’un juste milieu serait rabaisser l’amour à un traité commercial où chacun cherche son avantage. Il n’y pas d’excès d’amour, puisque l’amour est en lui-même un excès. Un amour très ‘sage’ est-il encore de l’amour ?

Brel le chantait, avec son belge accent rauque :

Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d’une possible fièvre
Partir où personne ne part
Aimer jusqu’à la déchirure
Aimer, même trop, même mal
Tenter, sans force et sans armure
D’atteindre l’inaccessible étoile
Telle est ma quête
Suivre l’étoile…
(La quête, musique du film « L’homme de La Mancha »)

Jusqu’à l’extrême : quels sont les moments de notre vie où nous avons frôlé cet excès d’amour ?
À quelle tiédeur nous sommes-nous trop habitués ?

 

3. Aimer jusqu’à l’accomplissement

 JeudiLe mot grec τλος (telos) a bien cette signification d’accomplissement, qui a donné en français l’adjectif téléologique, qui se dit d’une action orientée en vue d’une finalité ultime.
C’est bien le sens de la parole que Jean met sur les lèvres du crucifié juste avant sa fin : « tout est accompli » (Jn 19,30). Et Paul emploie le mot telos en ce sens : « Christ est l’aboutissement, l’accomplissement (telos) de la Loi » (Rm 10,4).
Aimer avec le Christ est une façon de hâter la venue de l’accomplissement, le nôtre et tous les autres. Accomplir et aimer sur les deux faces de la Passion du Christ, dès le Jeudi saint.
Aimer permet à l’autre de s’accomplir, fut-ce en dehors de moi, sans moi. Accomplir sa propre vocation est sans doute le plus beau cadeau à faire à ceux qu’on aime, car on les libère alors d’une charge indue.
Ici-bas, l’accomplissement demeure un horizon jamais atteint, qui oriente notre action sans jamais l’épuiser. Viendra le jour où l’accomplissement sera ultime, en Christ, mais d’ici là conjuguer amour et accomplissement est le moteur de notre fidélité active. « Je suis l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin (telos) » (Ap 21,6 ; 22,13).

Quel accomplissement ai-je à mieux servir dans ceux que j’aime ? en moi-même ?

 

4. Aimer en plénitude

Claude Tresmontant traduit ainsi Jn 13,1 : « il les aima jusqu’à la plénitude ».
la-plenitude-de-dieu-n-est-pas-loin telos
L’accomplissement ultime est cette plénitude que parfois il nous est donné de frôler dans l’amour humain, dans l’amitié la plus forte, dans la solidarité la plus vraie. La plénitude nous touche de son aile en chaque extase, puisque le mot signifie se tenir en dehors de soi-même (ex-stase). Extase conjugale, justement qualifiée de ‘petite mort’ car elle donne d’anticiper quelque chose de l’au-delà de la mort. Extase musicale, qui fait franchir la ligne des nuages et immerge dans un océan de sensations intenses. Extase religieuse, qui nous met hors de nous-mêmes dans la contemplation du Dieu vivant. Extase intellectuelle du chercheur qui crie ‘Eurêka !’ devant l’équation ou la formule qu’il découvre.
Il y a tant de façons d’anticiper la plénitude promise !

La foi chrétienne tient à ce futur, même s’il est déjà présent : il y a bien une plénitude à venir, indescriptible, indicible, incommensurable. Aimer jusqu’à cette plénitude, c’est l’anticiper dès maintenant, c’est la goûter dès à présent, tout en continuant à courir vers elle sans se lasser. Avec cette perspective proprement eschatologique, comment nos amours humains pourraient-il désespérer de l’issue finale, même et surtout lorsque la Croix semble les condamner pour toujours ?
« Père entre tes mains je remets mon esprit » : lorsqu’il prie cet abandon, Jésus vit en plénitude l’amour de son Père, alors qu’il n’est plus qu’un supplicié lamentable et maudit qui prend au bois d’infamie.

Que voudrait dire pour chacun de nous : aimer en plénitude ?

 

Aimer jusqu’à la fin, intensément, jusqu’à l’accomplissement ultime, en plénitude : ces quatre sens du mot telos employé par Jean le soir du Jeudi saint n’en finiront pas de résonner en nous…
Lequel allons-nous choisir pour vivre les 3 jours saints de Pâques en communion plus étroite avec le Christ, l’Aimant absolu ?

 

 

Messe du soir

1ère lecture : Prescriptions concernant le repas pascal (Ex 12, 1-8.11-14)

Lecture du livre de l’Exode
En ces jours-là, dans le pays d’Égypte, le Seigneur dit à Moïse et à son frère Aaron : « Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois, il marquera pour vous le commencement de l’année. Parlez ainsi à toute la communauté d’Israël : le dix de ce mois, que l’on prenne un agneau par famille, un agneau par maison. Si la maisonnée est trop peu nombreuse pour un agneau, elle le prendra avec son voisin le plus proche, selon le nombre des personnes. Vous choisirez l’agneau d’après ce que chacun peut manger. Ce sera une bête sans défaut, un mâle, de l’année. Vous prendrez un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour du mois. Dans toute l’assemblée de la communauté d’Israël, on l’immolera au coucher du soleil. On prendra du sang, que l’on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on le mangera. On mangera sa chair cette nuit-là, on la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères. Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. Je traverserai le pays d’Égypte, cette nuit-là ; je frapperai tout premier-né au pays d’Égypte, depuis les hommes jusqu’au bétail. Contre tous les dieux de l’Égypte j’exercerai mes jugements : Je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Égypte. Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel : d’âge en âge vous la fêterez. »

Psaume : 115 (116b), 12-13, 15-16ac, 17-18
R/ La coupe de bénédiction est communion au sang du Christ. (cf. 1 Co 10, 16)

Comment rendrai-je au Seigneur
tout le bien qu’il m’a fait ?
J’élèverai la coupe du salut,
j’invoquerai le nom du Seigneur.

Il en coûte au Seigneur
de voir mourir les siens !
Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?

Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du Seigneur.
Je tiendrai mes promesses au Seigneur,
oui, devant tout son peuple.

2ème lecture : « Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. »
 Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

Evangile : « Il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1-15)
Acclamation : Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.
 Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture. Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit : « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? » Jésus lui répondit : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. » Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. » Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. » Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. »
 Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »
Patrick BRAUD

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2 mai 2021

Êtes-vous entourés d’amis ou des serviteurs ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Êtes-vous entourés d’amis ou de serviteurs ?

Homélie du 6° Dimanche de Pâques / Année B
09/05/2021

Cf. également :

L’Esprit nous précède
Le communautarisme fait sa cuisine
Pentecôte : conjuguer glossolalie et xénolalie

Jésus combien de followers ?

Êtes-vous entourés d’amis ou des serviteurs ? dans Communauté spirituelle 716pBoS3XlL._AC_SL1500_Autrefois, il fallait avoir son nom dans le Who’s who pour espérer appartenir à l’élite sociale. Aujourd’hui, le poids de votre influence se compte en milliers de followers sur Twitter, d’amis sur Facebook, Instagram ou Snapchat, et tous les autres réseaux sociaux vous demandent de parrainer des amis parmi vos contacts pour enrichir le réseau, c’est-à-dire leurs propriétaires… Être un influenceur comme on dit désigne celui qui a des millions d’amis virtuels qui le suivent sur les réseaux sociaux; et cela rapporte plus de gloire et d’argent qu’un titre de noblesse autrefois !


Dans l’Évangile de ce dimanche (Jn 15, 9-17) Jésus s’en tient sobrement au mot ami, sans trop se soucier du nombre : « Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; je vous appelle mes amis ».
Même au sein de l’Église, on parle d’évêques, de prêtres, diacres, ministres, catéchistes, curés etc. mais on se dit rarement amis de Jésus, et donc amis entre nous (c’est bien connu, l’amitié est transitive !). On se donne des « mon Père », « Monseigneur », « Monsieur l’abbé », « ma sœur », mais rarement du : « cher ami, chère amie »… L’amitié authentique aurait-elle disparu de nos rapports sociaux et ecclésiaux ?

L’évangile de ce jour nous avertit : si nous ne sommes pas des amis (du Christ, les uns des autres), nous resterons au rang de serviteurs, avec tout ce que cela implique : l’ignorance, l’infidélité.
Voyons comment.

 

Le serviteur et l’ami chez saint Jean

Les 9 usages du mot serviteur (δοῦλος = doulos) chez Jn

Les serviteurs du centurion lui apportent la bonne nouvelle au sujet de son enfant (Jn 4, 51) ; Pierre tranche l’oreille du malheureux Malcus, serviteur du grand prêtre (Jn 18, 10); les serviteurs du palais se chauffent auprès du braséro et l’un d’eux reconnaît Pierre (Jn 18, 18.26). Jésus rappelle que le serviteur ne demeure pas pour toujours dans la maison ; le fils, lui, y demeure pour toujours (Jn 8, 35). Un serviteur n’est pas plus grand que son maître (Jn 13,16 ; 15.20), dont il ignore presque tout (Jn 15,15). D’ailleurs, chacun de nous peut se tromper de maître et se mettre au service du péché jusqu’à en devenir esclave (doulos) (Jn 8, 34). 

« Je ne vous appelle plus serviteurs »

En français, le mot serviteur traduit à la fois le mot grec doulos (domestique, esclave), et le mot diakonos (qui a donné diacre). Dans Jean, Jésus indique clairement la grandeur de l’attitude du serviteur-diacre lorsqu’il l’incarne lui-même dans le lavement des pieds, et lorsqu’il promet à ceux qui font de même d’être avec lui quoi qu’il arrive, honorés par son père (Jn 12,26).

Ce n’est pas cette attitude diaconale que vise Jean dans son chapitre 15, car il y emploie le mot doulos et non diakonos. Le serviteur de ce chapitre 15 est plutôt ce qu’on appellerait aujourd’hui un domestique, une ‘bonne’ (cf. les nombreuses ‘chambres de bonne’ sous les toits des immeubles cossus du XVI° arrondissement de Paris !), une femme de ménage, un jardinier, voire un chauffeur ou une garde de nuit etc. Tous ces métiers dits ‘petits’, dont la crise sanitaire a pourtant souligné le caractère essentiel. Jésus ne disqualifie pas ce terme doulos ; il indique seulement qu’une relation plus forte, plus intime est donnée à ceux qui le suivent : l’amitié.

41j3MLrDJJL._SY291_BO1,204,203,200_QL40_ML2_ Agapè dans Communauté spirituelleJean emploie alors le terme philous (ami). J’ai un grand frère Philippe que nous aimions appeler affectueusement Philou ou Phiphi, et c’est bien là la même racine grecque : aimer. Le mot philosophie (amour de la sagesse) nous dit en français que philous a un rapport avec l’amour. De fait, aimer d’amitié est l’une des grandes dimensions de l’amour humain, trop souvent occultée par les deux autres : l’amour-érotisme (Éros) et l’amour-charité (Agapè). Quel dommage que le français n’ait qu’un seul mot pour ces trois dimensions de l’amour ! Le pape Benoît XVI s’est longuement expliqué sur la différence entre ces trois amours :

« À l’amour entre homme et femme, qui ne naît pas de la pensée ou de la volonté mais qui, pour ainsi dire, s’impose à l’être humain, la Grèce antique avait donné le nom d’eros. Disons déjà par avance que l’Ancien Testament grec utilise deux fois seulement le mot eros, tandis que le Nouveau Testament ne l’utilise jamais : des trois mots grecs relatifs à l’amour – eros, philia (amour d’amitié) et agapè – les écrits néotestamentaires privilégient le dernier, qui dans la langue grecque était plutôt marginal. En ce qui concerne l’amour d’amitié (philia), il est repris et approfondi dans l’Évangile de Jean pour exprimer le rapport entre Jésus et ses disciples. La mise de côté du mot eros, ainsi que la nouvelle vision de l’amour qui s’exprime à travers le mot agapè, dénotent sans aucun doute quelque chose d’essentiel dans la nouveauté du christianisme concernant précisément la compréhension de l’amour.
(Benoît XVI, Deus est caritas n°3, 25/12/2005)

La mise à l’écart de l’Éros dans le nouveau Testament ne relève pas d’un mépris de la chair (contrairement à ce que disait Nietzsche ou les critiques libertins), mais plutôt d’une assomption de la chair dans la communion entre deux êtres : Éros assumé par Agapè en quelque sorte. Il n’en est que plus intéressant de constater dans le Nouveau Testament la promotion du terme philia (amitié) à côté de deux autres. Les six usages du mot philous chez Jean dans l’Évangile de Jean constituent à ce titre une révélation sur l’amour, toujours actuelle.

 

Les 6 usages du mot ami (φίλους = philous) chez Jean

- C’est d’abord Jean-Baptiste qui se déclare ami de l’époux, ce qui est une source de joie gratuite et désintéressée. Voir l’ami (le Christ) uni à son épouse (l’Église) est pour Jean-Baptiste le sommet de l’amitié :« celui à qui l’épouse appartient, c’est l’époux ; quant à l’ami de l’époux, il se tient là, il entend la voix de l’époux, et il en est tout joyeux. Telle est ma joie : elle est parfaite »(Jn 3, 29).
L’ami est donc celui qui est capable de se réjouir du bonheur de l’autre, de sa communion avec une autre personne, sans en ressentir jalousie ni amertume, bien au contraire. Cette dépossession dans l’amour-amitié est rare, car la plupart du temps notre recherche d’amitié est très intéressée : dès que le soi-disant ami ne me valorise plus, ou n’a plus besoin de moi, ou s’attache à quelqu’un d’autre, la tentation est grande de l’effacer de ma liste de contacts, de mes followers, de mes amis Facebook etc. !

- Le deuxième usage du mot en Jean est pour désigner l’affection que Jésus avait pour Lazare, jusqu’à le faire pleurer devant son tombeau : « Lazare, notre ami, s’est endormi ; mais je vais aller le tirer de ce sommeil » (Jn 11, 11). L’ami se mobilise pour relever son ami d’entre les morts, pour le réveiller de son sommeil lorsqu’il s’endort sur lui-même, pour le sortir d’un mauvais pas, lui venir en aide simplement, sans autre raison que l’amitié. « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », dira Montaigne de son ami La Boétie.

19819888 amitié- Mais de façon réaliste, l’évangéliste signale que l’amitié peut également unir deux êtres dans le mal. Ainsi vouloir être ami de l’empereur est pour Pilate un piège auquel il n’échappera pas :« Dès lors, Pilate cherchait à le relâcher ; mais des Juifs se mirent à crier : “Si tu le relâches, tu n’es pas un ami de l’empereur. Quiconque se fait roi s’oppose à l’empereur” » (Jn 19, 12).
De même que le sens de la famille est perverti dans la Mafia, de même le sens de l’amitié peut être perverti lorsqu’elle est mise au service de l’injustice, de l’oppression, du mensonge. Il faut savoir choisir ses amis, répète la sagesse populaire depuis des siècles…

 

Les trois autres usages du mot philous chez Jean sont dans notre chapitre 15 de ce dimanche :

avoir un ami, c’est être prêt à donner sa vie pour lui : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime (ses amis) » (Jn 15, 13).
Le serviteur change de maître lorsque celui-ci meurt. Au pire, c’est le mercenaire qui se vend au plus offrant. Au meilleur, c’est le domestique zélé qui assiste navré au départ de son maître sans pouvoir rien faire. L’ami, lui, est prêt à tout pour sauver son ami, même à donner sa vie s’il le faut. C’est bien dans les difficultés qu’on voit les vrais amis, dit-on à raison. Les faux s’enfuient en prétextant de belles excuses, en détournant la tête pour ne plus voir le problème. Si un jour quelqu’un a pris des risques pour vous sauver d’une situation critique, vous savez alors qu’il est votre ami. Risque financier (prêter ou donner de l’argent), risque social (continuer à vous fréquenter alors que les autres se détournent), risque vital (exposer sa vie pour sauver la vôtre) : l’amour-amitié culmine dans le don de soi, sans calcul, sans retour. Jésus au plus haut point a pratiqué cet amour-là. Jusqu’à vouloir rétablir en amitié ceux qui ne le méritent pas. Paul s’en était d’ailleurs étonné : « Accepter de mourir pour un homme juste, c’est déjà difficile ; peut-être quelqu’un s’exposerait-il à mourir pour un homme de bien. Or, la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs » (Rm 5, 7 8).

- être ami du Christ suppose de mettre en pratique ses commandements : « Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande » (Jn 15, 14).
L’image de la clé de voûte des derniers dimanches nous remet en mémoire ce que garder ses commandements signifie : faire du double commandement de l’amour la clé de voûte de tous nos engagements ; vérifier la cohérence de ce que nous disons et faisons avec cette règle de vie qui structure et ordonne toutes les autres.

- Pas de secret entre amis ! « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître »  (Jn 15, 15).
C’est peut-être la plus grande différence entre le domestique (doulos) et l’ami (philous). Le serviteur ignore ce que fait son maître, alors que l’ami connaît l’ami intimement (Jn 15,15).
Ce n’est guère dans l’ordre des choses. Les managers en entreprise ont peur de partager leurs informations, leur savoir, car ils pensent que cela va mettre leurs subordonnés à égalité avec eux et diminuer leur autorité. D’habitude, les maîtres préservent le secret de ce qu’ils savent, ils cachent ce dont ils sont informés pour garder leur pouvoir. À peine le murmurent-ils, et encore partiellement, à leurs N-1. Là est la clé et la recette du pouvoir dans les organisations pyramidales encore si nombreuses : le chef sait, et nous ne savons pas.
Nous ne savons pas ce qu’il sait, et cela peut faire peur, quand on est sous la coupe d’un régime autoritaire. Ou bien alors, cela nous fascine : lui, il sait, et nous, nous sommes dans l’ignorance, comment pourrions-nous alors prétendre avoir voix au chapitre ? La psychanalyse le dit bien : nous sommes terrassés, éblouis ou inquiets, devant celui qui est le « sujet-supposé-savoir ». Et par commodité, par tranquillité, comment ne pas nous ranger à ce qu’il va décider, car, lui, il sait et nous, nous ne savons pas ?… Oui, par commodité, car c’est bien pratique de lui remettre ainsi la clef et la responsabilité de nos choix, de nos décisions. Il sait, eh bien, qu’il choisisse pour nous ! Les médecins sont souvent dans cette situation, les magistrats aussi, les curés plus qu’il n’y paraît… sans parler des politiques (mais eux, c’est un pli professionnel !).

Le Christ fait de nous ses amis en nous partageant la connaissance qu’il a de son Père, et en nous la partageant totalement, sans réserve. À notre tour de partager à nos amis le maximum de ce que nous pouvons : nos découvertes, notre culture, nos savoir-faire, nos interrogations, nos blessures et nos joies… Si nous gardons secrètes certaines choses, alors ne nous étonnons pas si l’intimité avec eux n’est pas aussi riche que nous le souhaiterions. Et demandons-nous alors pourquoi nous les tenons ainsi à l’écart : par peur d’être jugé ? par une volonté inconsciente de dominer ? pour ne pas être vulnérable ?…

On a les amis qu’on mérite, paraît-il. Ou plutôt : nos amis le sont à la mesure de ce que nous leur partageons. Le Christ est en cela l’ami de référence : « tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître ».

Puissions-nous marcher dans ses pas, et nous serons entourés d’amis véritables, plus que de relations superficielles ou de flatteurs serviles…

 


 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
 « Même sur les nations païennes, le don de l’Esprit Saint avait été répandu » (Ac 10, 25-26.34-35.44-48)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Comme Pierre arrivait à Césarée chez Corneille, centurion de l’armée romaine, celui-ci vint à sa rencontre, et, tombant à ses pieds, il se prosterna. Mais Pierre le releva en disant : « Lève-toi. Je ne suis qu’un homme, moi aussi. » Alors Pierre prit la parole et dit : « En vérité, je le comprends, Dieu est impartial : il accueille, quelle que soit la nation, celui qui le craint et dont les œuvres sont justes. » Pierre parlait encore quand l’Esprit Saint descendit sur tous ceux qui écoutaient la Parole. Les croyants qui accompagnaient Pierre, et qui étaient juifs d’origine, furent stupéfaits de voir que, même sur les nations, le don de l’Esprit Saint avait été répandu. En effet, on les entendait parler en langues et chanter la grandeur de Dieu. Pierre dit alors : « Quelqu’un peut-il refuser l’eau du baptême à ces gens qui ont reçu l’Esprit Saint tout comme nous ? » Et il donna l’ordre de les baptiser au nom de Jésus Christ. Alors ils lui demandèrent de rester quelques jours avec eux.

 

PSAUME
(Ps 97 (98), 1, 2-3ab, 3cd-4)
R/ Le Seigneur a fait connaître sa victoire et révélé sa justice aux nations. ou : Alléluia ! (Ps 97, 2)

Chantez au Seigneur un chant nouveau,
car il a fait des merveilles ;
par son bras très saint, par sa main puissante,
il s’est assuré la victoire.

Le Seigneur a fait connaître sa victoire
et révélé sa justice aux nations ;
il s’est rappelé sa fidélité, son amour,
en faveur de la maison d’Israël.

La terre tout entière a vu
la victoire de notre Dieu.
Acclamez le Seigneur, terre entière,
sonnez, chantez, jouez !

DEUXIÈME LECTURE
« Dieu est amour » (1 Jn 4, 7-10)

Lecture de la première lettre de saint Jean

Bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, puisque l’amour vient de Dieu. Celui qui aime est né de Dieu et connaît Dieu. Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour.
Voici comment l’amour de Dieu s’est manifesté parmi nous : Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde pour que nous vivions par lui. Voici en quoi consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés, et il a envoyé son Fils en sacrifice de pardon pour nos péchés.

 

ÉVANGILE
« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15, 9-17)
Alléluia. Alléluia.Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, dit le Seigneur ; mon Père l’aimera, et nous viendrons vers lui. Alléluia. (Jn 14, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi, j’ai gardé les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour. Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. Mon commandement, le voici : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître. Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et établis afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure. Alors, tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera. Voici ce que je vous commande : c’est de vous aimer les uns les autres. »
Patrick Braud

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18 octobre 2020

Simplifier, aimer, unir

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Simplifier, aimer, unir

Homélie pour le 30° Dimanche du temps ordinaire / Année A
25/10/2020

Cf. également :

La bourse et la vie
Le cognac de la foi
L’amour du prochain et le « care »
Suis-je le vigneron de mon frère ?
Conjuguer le verbe aimer à l’impératif

Un ami diacre m’a fait parvenir son homélie pour le mariage d’un couple qui avait choisi l’évangile de ce dimanche (Mt 22, 34-40) pour la célébration. Lui est protestant, elle catholique. L’application au mariage des paroles du Christ sur le triple amour mérite une petite méditation cette semaine… La voici.

J’entends trois appels dans cet évangile que vous avez choisi : 3 appels qui rejoignent aussi les discussions que nous avons eues dans la préparation de votre mariage. tous ces mois remplis d’amitié et de confiance, où votre couple a pu grâce au dialogue entre vous deux se préparer à accueillir le don qui vous est fait aujourd’hui.

Les trois appels de cet évangile pour moi tournent autour de 3 verbes :

1) SIMPLIFIER
Le premier appel, c’est un appel à simplifier.
Simplifier beaucoup de choses dans notre vie.

On pose la question à Jésus : « quel est le plus grand commandement ? »
les-613-commandements
Vous savez sans doute que pour être juif, il faut respecter 613 commandements à la lettre, et ceci de manière pointilleuse, voire scrupuleuse, au point que çà peut en devenir obsessionnel. Et voilà que Jésus simplifie : au lieu de 613 commandements, il va en donner 2 qui n’en font qu’un.

Je crois que c’est une habitude profondément sage : nous sommes appelés, vous êtes appelés à simplifier votre vie.
Simplifiez d’abord votre relation de couple.
C’est à dire : allez à l’essentiel de ce qui vous unit, ne vous laissez pas arrêter par ce qui est secondaire, parce ce qui n’est finalement que détail.

Simplifier votre relation de couple, cela peut vouloir dire aussi avoir le courage de mener une vie simple, de refuser une vie qui serait trop superficielle ou trop mondaine où les facilités financières vous entraîneraient à être loin de vous-mêmes.
Avoir le goût des choses simples et ensemble goûter le bonheur simple que Dieu vous donne d’être à deux.
Cela veut dire aussi simplifier votre relation à Dieu. La foi chrétienne n’est pas compliquée, elle est très simple. Il s’agit de faire confiance ; lorsqu’on aime quelqu’un, au point de lui donner sa vie dans le mariage, c’est la même chose avec Dieu : on peut lui faire confiance et lui remettre sa vie.

Simplifiez votre relation à Dieu pour qu’elle devienne profonde, moins intellectuelle et plus existentielle, plus personnelle.
Simplifiez aussi – et aidez-nous en cela ! – les relations entre nos Églises.
Quelquefois, entre les Églises, on se perd dans des détails historiques ou des controverses de points virgules ou de points d’exclamation…
Soyez pour nous un tissu conjonctif entre nos deux Églises, où vous nous redites que l’essentiel c’est d’aimer, ou plutôt l’essentiel c’est de se laisser aimer par quelqu’un de plus grand que nous.
Nous avons besoin d’avoir des « couples mixtes » comme l’on dit dans notre jargon, pour qu’entre les Églises pentecôtiste et catholique, et aussi les autres Églises protestantes nous sachions revenir à l’essentiel et simplifier la foi autour de ce qu’il y a de plus fondamental : le Christ, mort et ressuscité, qui nous aime et qui nous ouvre un chemin de vie.

Voilà le premier appel qui pourra résonner en vous dans les années qui viennent.

Simplifiez, ne vous laissez pas envahir par ce qui est secondaire, restez attachés à ce qu’il y a de plus important… : cela demande un grand discernement, quand on est comme vous au début de sa vie de couple, mais aussi après, quand on a 40 ans voire 60 ans et plus !
Savoir discerner ce qui est le plus important pour savoir faire des choix de couple : choix professionnels, choix de maison, choix d’engagements sociaux ou ecclésiaux…
Gardez au cœur cet appel du Christ qui passe de 613 à 2, c’est dire qui simplifie la Foi.

 

2) « TU AIMERAS »

BanskyLe second appel contenu dans ce texte, c’est l’appel du Christ à l’impératif : « Tu aimeras ».
Ce n’est pas : « si tu ressens quelque chose pour l’autre, alors oui, aime-le ! »
Ce n’est pas : « écoute ton cœur battre, suis ton cœur qui bat et tu verras bien où il t’emmènera ».
C’est l’impératif qui va jusqu’à dire : « choisis d’aimer, aie en toi la volonté d’aimer »,  et d’aimer l’autre même lorsqu’il ne sera plus aimable…

Car il y a des moments – interrogez les vieux couples – où le conjoint n’est pas toujours aimable ! Il y a des moments où le conjoint fait souffrir. Il y a des moments où le sentiment seul ne suffit pas, où le sentiment sera peut être un peu loin…..
C’est inévitable sur 50 ans, 60 ans de vie commune, et c’est ce qui vous attend, et même plus, avec l’espérance de vie qui augmente !

Aimer, c’est d’abord vouloir aimer ; à la manière du Christ : vouloir aimer.
Le sentiment est utile mais il ne suffit pas pour construire une vie à deux. Il faut s’appuyer sur un projet, une construction. Peut-être faut-il avoir la même rigueur dans l’amour que celle que vous avez dans votre profession. Pour construire un projet, il faut régulièrement s’appuyer sur des bases solides et objectives sur lesquelles on peut revenir.

Relisez votre déclaration d’intention : il y a dedans des bases objectives qui vous seront utiles plus tard.
Tu aimeras… : et cela ira même jusqu’à aimer ses ennemis : preuve que le sentiment n’est pas l’amour…

 

3) UNIR TROIS AMOURS EN UN SEUL

sculpture en noeud de trèfle, université de FlensburgLe troisième appel qui est contenu dans ce texte, c’est l’appel à unir trois Amours en un seul.
Les 3 amours dont parle le Christ, vous les avez entendus :
« – Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
- Tu aimeras ton prochain … comme toi-même ».
C’est donc qu’il y a dans l’ordre : l’amour de Dieu, l’amour de soi et l’amour du prochain.
Les deux premiers sont peut être les plus importants car c’est ceux que l’on oublie lorsqu’on se marie. On croit qu’on se marie parce qu’on aime l’autre. Je vous l’ai souvent dit : on se marie surtout pour aimer l’autre, pour l’aimer mieux, pour l’aimer davantage. Pourquoi ? Parce qu’il y a d’abord l’ouverture à l’amour de Dieu lui-même, l’ouverture à cet amour infini qui dilate en nous notre capacité de nous laisser aimer par quelqu’un plus grand que nous et qui est à la source de tous nos amours humains, de toutes nos amitiés humaines. Sans lui, comment aimer ceux qui ne sont pas aimables ?

« Tu aimeras ton Seigneur ton Dieu ». Vous avez cette chance – car je crois que c’est une chance – de partager dans votre couple cet amour de Dieu, cette recherche de Dieu, ce désir de Dieu. C’est une chance car il y a beaucoup de couples où un seul membre a soif de cette recherche.

Quel bonheur, quelle joie, mais aussi quelle force de vous tourner à deux vers celui qui est plus grand que vous et de laisser entre vous, un ami, un compagnon, un sauveur sur votre route !

S’ouvrir à l’infini de Dieu : voilà pourquoi le premier amour est l’amour de Dieu lui-même. Il conditionne quelque part les autres. Il est la fondation de tous les autres amours et de manière paradoxale du second amour qui vient dans l’évangile : c’est l’amour de soi. Plus je laisse Dieu m’aimer, plus je suis réconcilié avec moi-même. Plus je peux m’accepter moi-même en vérité.

Vous avez déjà fait cette expérience dans votre couple. Lorsqu’on est aimé par quelqu’un, on commence à pouvoir être en paix avec son passé, avec les blessures de son histoire personnelle, avec les blessures de son histoire familiale (et qui d’entre nous n’en a pas ?). Mais aussi grâce aux grandes rencontres, aux grandes joies, aux grands témoins qui ont balisé notre route.

Être en paix avec soi-même, s’aimer soi-même grâce à l’amour que Dieu, nous porte.

Il est illusoire de croire que l’on peut aimer son conjoint si l’on ne peut pas s’aimer soi-même. Vous le savez bien beaucoup de couples se divisent et se séparent parce qu’ils n’ont pas résolu leurs propres questions personnelles. Ils croyaient utiliser l’autre pour mieux trouver la paix ; et puis l’instrumentalisation de l’autre débouche tôt ou tard sur une déception ou sur une désillusion. Seule la réconciliation avec soi-même permet d’aimer l’autre en vérité, en le laissant être lui-même. Ce travail n’est pas fini avec la célébration du mariage, il débute. Vous serez soutenus par l’amour de Dieu et l’amour de l’autre.

Et enfin bien sûr, ces deux amours convergent vers l’amour du prochain. Et le plus proche pour vous Kevin c’est Chloé, et pour Chloé c’est Kevin.
Aimer son prochain surtout quand il n’est pas aimable.
Aimer son prochain jusqu’au pardon.
Aimer son prochain comme Dieu aime ; et Dieu est sans doute le plus court chemin pour aller vers l’autre.
Aimer à la manière du Christ et nous allons le signifier dans l’eucharistie…
Lui, Il verse son sang pour l’autre ; Lui, il livre son corps pour l’autre.
Vous êtes appelés vous aussi à verser votre sang, à livrer votre corps pour que l’autre vive, pour que l’autre ait en plénitude la joie promise par le Christ.

Simplifiez votre vie, osez conjuguer le verbe aimer à l’impératif et unissez les trois amours : Amour de Dieu, Amour de Soi, Amour de l’Autre.
Que ce sacrement du mariage vous emmène très loin tous les deux. Afin que nous puissions dans quelques années fêter vos noces d’argent et si possible vos noces d’or et bien au-delà…

Devenez au milieu de nous, les témoins de ce que :
- la communion est possible entre deux êtres.
- la communion est possible entre nos deux Églises
- la communion c’est Dieu lui-même qui se donne, dans le respect de la différence et en même temps dans la proximité, pour devenir aussi inséparables que ces oiseaux qu’on ne peut acquérir que par deux.

Puissiez-vous devenir vous ainsi des signes de cet amour finalement trinitaire : être unis tout en respectant les différences.
C’est ce que Dieu vit en lui-même : le Père uni au Fils, dans le baiser commun qui est l’Esprit.

Puissions-nous avec vous allez boire à la source de cet amour dont vous devenez pour nous aujourd’hui les signes vivants, pour toujours.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Si tu accables la veuve et l’orphelin, ma colère s’enflammera » (Ex 22, 20-26)

Lecture du livre de l’Exode

Ainsi parle le Seigneur : « Tu n’exploiteras pas l’immigré, tu ne l’opprimeras pas, car vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d’Égypte. Vous n’accablerez pas la veuve et l’orphelin. Si tu les accables et qu’ils crient vers moi, j’écouterai leur cri. Ma colère s’enflammera et je vous ferai périr par l’épée : vos femmes deviendront veuves, et vos fils, orphelins.
Si tu prêtes de l’argent à quelqu’un de mon peuple, à un pauvre parmi tes frères, tu n’agiras pas envers lui comme un usurier : tu ne lui imposeras pas d’intérêts. Si tu prends en gage le manteau de ton prochain, tu le lui rendras avant le coucher du soleil. C’est tout ce qu’il a pour se couvrir ; c’est le manteau dont il s’enveloppe, la seule couverture qu’il ait pour dormir. S’il crie vers moi, je l’écouterai, car moi, je suis compatissant ! »

PSAUME
(Ps 17 (18), 2-3, 4.20, 47.51ab)
R/ Je t’aime, Seigneur, ma force. (Ps 17, 2a)

Je t’aime, Seigneur, ma force :
Seigneur, mon roc, ma forteresse,
Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite,
mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire !

Louange à Dieu ! Quand je fais appel au Seigneur,
je suis sauvé de tous mes ennemis.
Lui m’a dégagé, mis au large,
il m’a libéré, car il m’aime.

Vive le Seigneur ! Béni soit mon Rocher !
Qu’il triomphe, le Dieu de ma victoire !
Il donne à son roi de grandes victoires,
il se montre fidèle à son messie.

DEUXIÈME LECTURE
« Vous vous êtes convertis à Dieu en vous détournant des idoles afin de servir Dieu et d’attendre son Fils » (1 Th 1, 5c-10)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens

Frères, vous savez comment nous nous sommes comportés chez vous pour votre bien. Et vous-mêmes, en fait, vous nous avez imités, nous et le Seigneur, en accueillant la Parole au milieu de bien des épreuves, avec la joie de l’Esprit Saint. Ainsi vous êtes devenus un modèle pour tous les croyants de Macédoine et de Grèce. Et ce n’est pas seulement en Macédoine et en Grèce qu’à partir de chez vous la parole du Seigneur a retenti, mais la nouvelle de votre foi en Dieu s’est si bien répandue partout que nous n’avons pas besoin d’en parler. En effet, les gens racontent, à notre sujet, l’accueil que nous avons reçu chez vous ; ils disent comment vous vous êtes convertis à Dieu en vous détournant des idoles, afin de servir le Dieu vivant et véritable, et afin d’attendre des cieux son Fils qu’il a ressuscité d’entre les morts, Jésus, qui nous délivre de la colère qui vient.

ÉVANGILE
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et ton prochain comme toi-même » (Mt 22, 34-40)
Alléluia. Alléluia.Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, dit le Seigneur ; mon Père l’aimera, et nous viendrons vers lui. Alléluia. (Jn 14, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, les pharisiens, apprenant que Jésus avait fermé la bouche aux sadducéens, se réunirent, et l’un d’entre eux, un docteur de la Loi, posa une question à Jésus pour le mettre à l’épreuve : « Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? » Jésus lui répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieude tout ton cœur,de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes. »
Patrick BRAUD

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4 juin 2020

Trinité économique, Trinité immanente

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Trinité économique, Trinité immanente

Homélie pour la fête de la Trinité / Année A
07/06/2020

Cf. également :

Les trois vertus trinitaires
Vivre de la Trinité en nous
La Trinité, icône de notre humanité
L’Esprit, vérité graduelle
Trinité : Distinguer pour mieux unir
Trinité : ne faire qu’un à plusieurs
Les bonheurs de Sophie
Trinité : au commencement est la relation
La Trinité en actes : le geste de paix
La Trinité et nous

La salutation trinitaire

Pour entrer dans cette fête de la Trinité, la belle salutation de Paul dans notre deuxième lecture est un guide sûr : « Que la grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu [le Père] et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous » (2 Co 13, 11-13).

Le Christ est la porte d’entrée dans le mystère trinitaire, c’est pourquoi il est nommé en premier. Sans lui, nous en restons à la conception juive de la divinité, déjà fort riche puisqu’elle manie le singulier et le pluriel (YHWH/Élohim, Je/Nous) en Dieu, ainsi que l’Esprit de la Genèse ou des prophètes. Avec lui nous découvrons qu’il y a un dialogue au cœur même de Dieu, dont nous devenons partie prenante gracieusement. Notons que « Christ » est un titre trinitaire déjà en lui-même puisqu’il signifie : celui qui est oint par l’Esprit de Dieu.

C’est fondamental que le mot attribué au Christ dans cette salutation trinitaire de Paul devenue celle de la messe soit le mot de grâce : c’est gratuitement, sans aucun mérite ou effort de notre part, que nous est offert l’accès à Dieu le Père par Jésus le Christ. En français, il est heureux que gracieux évoque à la fois la gratuité et la beauté, tant les deux vont si bien ensemble en Dieu. Ne pas entrer en Dieu par la porte qu’est le Christ nous ramène au monothéisme juif ou musulman. Ne pas y entrer sous le signe de la grâce, donc de la révélation, c’est construire un Dieu à notre image, sur lequel nous projetons nos  manques.

Puis vient le Père, en deuxième. Car le Christ n’est lui-même qu’en étant le « fils » d’un autre. Son identité est de se recevoir de celui qu’il appelle Père par analogie, n’ayant guère de mots à la hauteur de l’indicible. C’est une relation d’amour qui constitue son être de fils. Cet amour dont le Christ se nourrit littéralement pour exister nous est offert dans la communion qu’est l’Esprit en personne.

Nommé en troisième, l’Esprit est la vivante relation qui unit le Père à son fils (et à ses enfants que nous devenons par grâce en Christ). Le mot communion (koïnonia) est si important dans le Nouveau Testament, puis dans l’histoire qu’il en est venu à désigner l’Église, que Vatican II a définie comme « le sacrement de la communion (koïnonia) trinitaire » (CEC 747 ; 1108). L’Église va ainsi de la Trinité à la Trinité : elle en jaillit (par la grâce du baptême en Christ), rassemble dans l’unité de l’Esprit les enfants de Dieu dispersés (Jn 11,52) et les ramène en Dieu-Trinité. C’est la divinisation de notre humanité, chacun(e) et tous, anticipée dans la résurrection de Jésus de Nazareth.

On peut schématiser ainsi la salutation de Paul :

Salutation trinitaire 

La raison d’être de l’Église est de faire monter chacun sur ce manège enchanté – si l’on pardonne la trivialité de l’image – pour qu’il soit pris dans la périchorèse (mouvement de la relation circulant entre les personnes divines) trinitaire et deviennent ainsi « participant de la nature divine » (2P 1,4). Dès ici-bas, nous apprenons ainsi à aimer comme Dieu aime en lui-même, à nous recevoir de Dieu comme le Christ se reçoit du Père, à vivre des relations de communion comme celles qui unissent les trois personnes divines entre elles.

 

De l’homme à la Trinité, par analogie

2Co 13, 11-13 Dans l’amour trinitaire - Sainte TrinitéÉvidemment, nos mots sont trop pauvres pour exprimer qui est Dieu en lui-même. « Père »  n’est qu’une analogie, la meilleure qu’ont trouvée la Bible et Jésus pour nous aider à nous tourner vers Lui. Dieu est « l’au-delà de tout » comme le chantait Grégoire de Nazyance au IV° siècle. Imaginer trois personnes qui ne font qu’Un est impossible ! Mais la nature ou l’humanité nous fournissent des images qui peuvent nous aider. Ainsi les Pères de l’Église partaient du soleil (lumière/rayon/chaleur), du cours d’eau (rivière/fleuve/océan), et St Patrick des trois feuilles du trèfle. La plus pertinente des analogies humaines pour entrer dans le mystère de la Trinité est sans doute celle de l’amitié ou de l’amour entre deux êtres. François Varillon l’explicite ainsi :

Joie De Croire, Joie De Vivre - 22ème Édition   de françois varillon  Format Broché « Si l’amour est don et accueil, il faut bien qu’il y ait plusieurs personnes en Dieu…
Si l’amour est don et accueil, il faut bien qu’il y ait plusieurs personnes en Dieu. On ne se donne pas à soi-même, on ne s’accueille pas soi-même. La vie de Dieu est cette vie d’accueil et de don. Le Père n’est que mouvement vers le Fils, Il n’est que par le Fils. Mesdames, ce sont bien vos enfants qui vous donnent d’être mères ; sans vos enfants, vous ne seriez pas mères. Or le Père n’est que paternité, donc il n’est que par le Fils et il n’est que pour le Fils. Le Fils n’est que Fils, il n’est donc que pour le Père et par le Père. Et le Saint Esprit est le baiser commun.
La vie de Dieu étant dans cette vie d’accueil et de don, puisque je dois devenir ce qu’est Dieu, je ne vais pas vouloir être un homme solitaire. Si je suis un homme solitaire, je ne ressemble pas à Dieu. Et si je ne ressemble pas à Dieu, il ne sera pas question pour moi de partager sa vie éternellement. C’est ce que l’on appelle le péché : ne pas ressembler à Dieu, ne pas tendre à devenir ce qu’il est, don et accueil. » [1]

Ces images nous aident à comprendre le lien entre la nature de Dieu (qui est l’amour) et la Trinité. L’amour suppose l’altérité. À ce titre, le dieu juif ou musulman paraît très  narcissique et ne peut être amour en lui-même puisqu’il est solitaire. Il ne peut être amour que pour l’homme.

L’altérité sans communion n’est que juxtaposition : deux êtres qui s’aiment sont unis par une relation vivante. Voilà pourquoi les couples humains deviennent dans le mariage de vivants  sacrements de l’amour trinitaire : en s’aimant, ils sont pour nous une icône de la source divine dont leur relation procède.

 

De la Trinité à l’homme, par révélation

Le mouvement de l’homme vers Dieu comporte toujours le risque de fabrication d’une idole : nous l’imaginons selon nos modes de vie, de pensée, selon nos désirs et nos attentes. Or ce n’est pas Dieu qui est à l’image de l’homme, mais l’inverse ! Ce n’est pas l’amour qui est Dieu, c’est Dieu qui est amour et nous révèle ce qu’aimer veut dire. Mieux vaut donc partir de la contemplation de Dieu pour mieux comprendre l’homme ! Pourtant, « Dieu personne ne l’a jamais vu » (Jn 1,18) : comment le contempler ? Sans une révélation venant de lui, c’est impossible. Dès la Création, Dieu sort de lui-même pour faire vivre et exister, si bien que tout ce qui est créé porte l’empreinte du créateur comme le sceau de cire porte l’empreinte du tampon royal qui lui a donné sa forme. La nature, dans sa beauté, sa grandeur et le mystère de son origine, nous dit quelque chose de celui dont elle vient. L’être humain encore davantage : notre humanité ne s’éclaire en plénitude qu’à la lumière de la Révélation, dont la Bible nous livre l’histoire et la pédagogie.

5_11.jpg« Qui me voit voit le Père » (Jn 14,9 ; 12,45) : cette affirmation stupéfiante de Jésus rend Dieu accessible, simplement, puisqu’en voyant Jésus laver les pieds de ses disciples on voit Dieu servir l’homme avec humilité ; en voyant Jésus livrer sa vie jusqu’au bout on reconnaît en filigrane la vie trinitaire où aimer est se recevoir et se donner, gracieusement…

La Trinité n’est pas une construction humaine, mais la lumière qui nous est donnée pour éclairer notre nature humaine, sa vocation, sa dignité, son avenir. Dans cette révélation de qui nous sommes, les relations amicales, amoureuses, familiales prennent une autre consistance, car elles proviennent de la Trinité et nous y conduisent. L’économie n’est plus seulement le lieu des échanges de biens et de services, mais l’apprentissage du donner-recevoir à la manière divine. L’industrie, la production de richesses n’est plus la recherche du profit maximum mais l’alliance avec la Création dont nous sommes gérants et responsables. L’extase artistique ne relève plus de la nostalgie d’un monde perdu, mais manifeste l’action de l’Esprit divinisant ce monde grâce à l’inspiration de l’artiste, l’émotion du public, la communion que l’art est capable de susciter. Le sport relève de cette même dynamique de communion trinitaire, s’il n’est pas détourné de son but par l’argent ou la domination. Comme l’Esprit déborde toutes les frontières – celles des Églises en premier lieu ! – la circulation trinitaire est à l’œuvre dans bien des réalités sociales, politiques et économiques ! Il nous faut apprendre à lire notre humanité – toute notre humanité – avec la Trinité comme clé de déchiffrement.

 

Trinité économique, Trinité immanente

Un vieux principe théologique sous-tend cette lecture trinitaire de notre humanité. Il énonce que Dieu n’est pas inconnaissable, puisqu’il s’est manifesté au milieu de nous, au plus haut point en Jésus-Christ, mais dès la Création à travers la nature, l’inspiration spirituelle etc. L’énoncé précis est le suivant [2] :

« C’EST DONC TRÈS CORRECTEMENT QUE L ’AXIOME FONDAMENTAL DE LA THÉOLOGIE AUJOURD’HUI S’EXPRIME COMME SUIT :
LA TRINITÉ QUI SE MANIFESTE DANS L ’ÉCONOMIE DU SALUT EST LA TRINITÉ IMMANENTE »

Trinité économique Trinité immanente 2 

En raccourci, on dit que la Trinité économique est la Trinité immanente, c’est-à-dire : la manière dont Dieu se manifeste (ce que les Grecs appellent l’économie) révèle qui il est en lui-même (son immanence). Avec une nuance : Dieu reste le Tout-Autre. Ce qu’il nous donne à connaître de lui à travers la Création, l’histoire du salut, Jésus-Christ lui-même n’épuise pas qui il est : « l’au-delà de tout ».

On revient à ce que disait Jésus : « qui me voit voit le Père ». Jésus est venu à nous humble, serviteur, pauvre, gracieux ; il nous révèle que Dieu le Père est comme lui : humble, serviteur, pauvre, gracieux. Il n’y a pas de décalage entre ce que Dieu dit et fait, montre et est, entre ce qu’il nous manifeste et ce qu’il vit en lui-même. Ce n’est évidemment pas le cas du Dieu juif ou musulman, qui reste hors d’atteinte de l’homme, même quand il se manifeste à lui. Et on a vu qu’alors il n’est amour que pour l’homme, pas pour lui-même.

Les conséquences de ce principe théologique pour nous humains sont considérables. Si nous sommes créés à l’image et à la ressemblance trinitaire, c’est donc que notre vocation est d’unir nous aussi l’économie et l’immanence dans nos vies, c’est-à-dire d’être cohérents pour que nos relations aux autres manifestent qui nous sommes réellement. Or nous passons beaucoup de temps et d’énergie à paraître un autre que nous-mêmes. Il est si difficile de s’accepter soi-même jusqu’à le manifester simplement aux autres, sans dissimulation, sans artifice, sans masque ! Plutôt que de chercher à être en accord avec nous-même, nous calculons la réaction de l’autre pour qu’il nous aime en retour, nous élaborons des stratégies – conscientes et inconscientes – pour séduire, manipuler, dominer. Et l’écart entre l’être et le paraître se creuse dramatiquement. L’incohérence entre l’intérieur et l’extérieur devient insupportable.

Faute d’intériorité, l’homme moderne a peur de chercher en lui l’image divine, et reporte sur les autres la charge de le faire exister.

Ajuster l’économique à l’immanent demande de faire silence, de réfléchir, prier, méditer, lire, chanter… Bien sûr, nos actes et nos paroles nous façonnent aussi, comme par un feed-back en retour. Sans relancer le débat sur l’existence qui précéderait ou non l’essence (Sartre), il suffit de rechercher la cohérence entre ce que nous faisons et ce que nous sommes pour vivre à la manière trinitaire, sans décalage entre l’intérieur et l’extérieur.

Trinité économique, Trinité immanente dans Communauté spirituelle OBS-souffranceautravail-ouv-insitu_670Donnons un exemple pour être plus concret : les sociologues du travail en entreprise relèvent que de plus en plus de salariés – des jeunes surtout – sont déchirés par ce qu’ils appellent la souffrance éthique au travail. Cette souffrance se produit lorsque la raison d’être profonde ou le style de management de l’entreprise n’est pas en accord avec les convictions les plus personnelles d’un salarié. Ainsi quelqu’un qui travaille chez Dassault pourra souffrir de contribuer à la vente d’armes pouvant tomber entre les mains de tyrans ou de terroristes ; chez Total ou Ryan Air, un écologiste véritable sera mal à l’aise ; à la Française des Jeux, celui qui constate l’auto-exploitation des pauvres dans les jeux de hasard y perdra son âme ; pendant la période des suicides au travail chez France Telecom à cause d’un management inhumain voulu au sommet, l’encadrement était déchiré etc. Or lorsque le marché de l’emploi est contraint, il faut bien accepter n’importe quel boulot si l’on veut manger ! Peu nombreux sont les privilégiés qui ont la chance de pouvoir choisir leur entreprise, leur métier, et en changer facilement si cela ne leur convient plus. Les autres subissent, baissent la tête, prisonniers de leur job, faisant le grand écart entre ce qu’ils sont et ce qu’ils font dans leur travail. Le pire serait qu’à force de subir, on devienne celui que le travail nous demande d’être, docile et formaté. Le cas des SS allemands affectés  aux camps de concentration en est l’exemple extrême : cultivés, intelligents, aimant leur famille et Beethoven, ils ont fait leur boulot soigneusement, consciencieusement, en obéissant aux ordres, en s’interdisant de réfléchir au pourquoi des camps (sauf quelques personnalités justifiant l’injustifiable et l’organisant autour de théories raciales délirantes). Cette schizophrénie sociale peut s’infiltrer dans bien des domaines, de la vie politique, de l’engagement associatif, jusqu’à la vie ecclésiale… Elle est ruineuse pour la santé spirituelle ; elle déshumanise à petit feu ; elle dissocie l’être du paraître au point d’éclater les personnalités en de multiples fragments : « Légion est mon nom, car nous sommes beaucoup », avoue le possédé qui s’autodétruit dans l’éparpillement de ses identités (Mc 5,9).

Unifier en nous l’économique et l’immanent n’est donc pas une spéculation abstraite et sans importance ! C’est l’enjeu de la maturité, du consentement de soi à soi. C’est la trace de notre vocation trinitaire. C’est l’empreinte en nous du Dieu de Jésus-Christ, se manifestant tel qu’il est, existant tel qu’il se manifeste : grâce, amour, communion, pour reprendre la salutation de Paul.

Que l’Esprit du Christ nous apprenne à ne jamais dissocier ce que nous sommes de ce que nous manifestons aux autres !

 


[1]. François Varillon, « Joie de croire, joie de vivre », Centurion, 1981, p. 28

[2]. Commission Théologique Internationale, THÉOLOGIE, CHRISTOLOGIE ET ANTHROPOLOGIE, 1982.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Le Seigneur, le Seigneur, Dieu tendre et miséricordieux » (Ex 34, 4b-6.8-9)

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, Moïse se leva de bon matin, et il gravit la montagne du Sinaï comme le Seigneur le lui avait ordonné. Il emportait les deux tables de pierre. Le Seigneur descendit dans la nuée et vint se placer là, auprès de Moïse. Il proclama son nom qui est : LE SEIGNEUR. Il passa devant Moïse et proclama : « LE SEIGNEUR, LE SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité. » Aussitôt Moïse s’inclina jusqu’à terre et se prosterna. Il dit : « S’il est vrai, mon Seigneur, que j’ai trouvé grâce à tes yeux, daigne marcher au milieu de nous. Oui, c’est un peuple à la nuque raide ; mais tu pardonneras nos fautes et nos péchés, et tu feras de nous ton héritage. »

 

CANTIQUE

(Dn 3, 52, 53, 54, 55, 56)

R/ À toi, louange et gloire éternellement ! (Dn 3, 52)

Béni sois-tu, Seigneur, Dieu de nos pères : R/
Béni soit le nom très saint de ta gloire : R/
Béni sois-tu dans ton saint temple de gloire : R/
Béni sois-tu sur le trône de ton règne : R/
Béni sois-tu, toi qui sondes les abîmes : R/
Toi qui sièges au-dessus des Kéroubim : R/
Béni sois-tu au firmament, dans le ciel, R/

DEUXIÈME LECTURE

« La grâce de Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit » (2 Co 13, 11-13)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, soyez dans la joie, cherchez la perfection, encouragez-vous, soyez d’accord entre vous, vivez en paix, et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous. Saluez-vous les uns les autres par un baiser de paix. Tous les fidèles vous saluent.
Que la grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous.

 

ÉVANGILE

« Dieu a envoyé son Fils, pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 16-18)
Alléluia. Alléluia.Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit : au Dieu qui est, qui était et qui vient ! Alléluia. (cf. Ap 1, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. Celui qui croit en lui échappe au Jugement ; celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.
Patrick BRAUD

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