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18 février 2024

La mère rit, le père lie, la fraternité s’évanouit !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La mère rit, le père lie, la fraternité s’évanouit !

 

Homélie pour le 2° Dimanche de Carême / Année B 

25/02/2024

 

Cf. également :
 
Transfiguration : Soukkot au Mont Thabor
En descendant de la montagne…
Compagnons d’éblouissement
Abraham, comme un caillou dans l’eau
Transfiguration : le phare dans la nuit
Transfiguration : la métamorphose anti-kafkaïenne
Leikh leikha : Va vers toi !
Le sacrifice interdit
Dressons trois tentes…
La vraie beauté d’un être humain
Visage exposé, à l’écart, en hauteur
Figurez-vous la figure des figures
Bénir en tout temps en tout lieu
L’icône de la Transfiguration
À l’écart, transfiguré

 

Le « déluge d’Al Aqsa » 

Une femme palestinienne lève les bras pour la première lors de la première prière du vendredi du Ramadan aux abords du Dôme des roches, sur le mont du Temple de Jérusalem, le 26 avril 2021. (Crédit : Ahmad GHARABLI / AFP)On l’a oublié un peu vite : le Hamas avait appelé « déluge d’Al Aqsa » l’opération terroriste faisant 1200 victimes et 200 otages civils juifs le 7 octobre 2023. « Al Aqsa » désigne la mosquée construite sur l’esplanade du Temple juif, à partir de 637. En arabe, c’est « la mosquée la plus lointaine (Al Aqsa) ». Car les musulmans croient y reconnaître la mosquée dont parle la sourate 17 du Coran :

« AL-ISRA (LE VOYAGE NOCTURNE) – Pré-Hégire

 Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux.

« Gloire et Pureté à Celui qui de nuit, fit voyager Son serviteur (Muhammad), de la Mosquée Al-Harm (la mosquée sacrée = la Mecque) à la Mosquée Al-Aqsa (la plus lointaine = Jérusalem) dont Nous avons béni les alentours » (Sourate 17,1).

Petit problème chronologique : Mohamed est mort à Médine en 632. Comment aurait-il pu voyager de son vivant jusqu’à la mosquée de Jérusalem… qui n’avait pas encore été construite !?

On voit que les sourates de ce voyage mythique où Mohamed est censé être monté aux cieux – rivalité avec l’Ascension de Jésus ? – à partir du rocher de l’esplanade du Temple ont été écrites après la mort de Mohamed, sans aucun doute dans un but polémique d’appropriation du lieu… Or pour la Bible, le mont Moriah de notre première lecture (Gn 22,1-18) où a eu lieu l’épisode avec Isaac est bien le lieu du Temple de Salomon : « Salomon commença à bâtir la Maison du Seigneur à Jérusalem, sur le mont Moriah, là où le Seigneur était apparu à David son père… » (2 Ch 3,1).

Le conflit autour de l’esplanade du Temple (pour les juifs) / la Mosquée Al Aqsa (pour les musulmans) est donc au cœur de la rivalité entre juifs et musulmans depuis des siècles. Le Hamas veut renvoyer les juifs à la mer : reconquérir Al Aqsa par un déluge de feu est pour ces terroristes un impératif coranique.

Le mont Moriah est au cœur des conflits entre juifs et musulmans, comme il l’a été au temps des croisades des chrétiens qui voulaient libérer le Saint-Sépulcre. Le célèbre sacrifice d’Isaac - qui est plutôt un non-sacrifice - de notre lecture est le condensé de la rivalité Isaac–Ismaël, qui rejaillit sur les relations juifs–musulmans, empoisonnant le Moyen-Orient depuis des siècles.

Voyons comment.

 

La rivalité Isaac–Ismaël, juifs–musulmans

JUIFS MUSULMANSVous avez dû tiquer en entendant la lecture de Gn 22,2 : « prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes ».
Bizarre… Abraham n’a-t-il pas deux fils ? Ismaël en effet était l’aîné, conçu avec la servante Agar sur ordre de Sara elle-même, désespérée d’être apparemment stérile.

Un midrash fait dialoguer Abraham et Dieu pour illustrer le dilemme d’Abraham :

– Prends ton fils, dit Dieu

– Mais lequel ? J’en ai deux.

– Ton unique

– Chacun est unique à mes yeux

– Celui que tu aimes

– Je les aime tous les deux.

On voit bien que pour Abraham, le choix est déchirant. En fait, Ismaël avait déjà été chassé au désert avec sa mère sur ordre de Sara, jalouse de cette autre mère qui l’a précédée, et jalouse de l’exclusivité de l’héritage pour son seul fils (Gn 21).

Profondément attristé, Abraham avait consenti à laisser partir Agar et son fils Ismaël. Sarah et lui avaient gardé Isaac pour eux, au sens propre comme au sens figuré. Mais la rivalité des deux mères avait déjà pollué la fraternité entre les deux fils d’Abraham : ils sont devenus ennemis malgré eux, à cause d’une jalousie maternelle féroce. Dès qu’Isaac fut sevré (Gn 21,8), Sarah exige de renvoyer Agar et son fils, alors qu’une relation fraternelle Isaac–Ismaël devenait possible à partir de cet âge. Sarah ne voit pas qu’en exigeant le départ d’Ismaël elle prive Isaac de son frère.

Cela ne sera pas sans effet sur la suite des événements. Isaac devra grandir dans une sorte de nostalgie d’un frère qu’il n’aura jamais connu vraiment : en témoignent le choix de sa résidence, sa préférence pour son premier fils (Ésaü) en qui il retrouve quelque chose de son frère aîné, ainsi que le fait qu’Ésaü pensera plaire à son père en épousant sa cousine, une fille d’Ismaël.

De plus, cette jalousie a conduit Isaac à penser toute transmission d’héritage sur le mode de l’exclusivité (Gn 25,5). L’attitude de sa mère l’a en réalité induit en erreur. Elle se paiera à la génération suivante, puisque les relations de Jacob avec Ésaü en seront profondément affectées, de même sans doute que sa vie avec Laban.

 

Le rire de Sara, d’Ismaël et d’Isaac

Le Rire de SaraLe rire de Sara est célèbre (Gn 18,12;21,6) : elle est tellement âgée qu’elle a du mal à croire à l’annonce d’une naissance que lui font les trois visiteurs d’Abraham sous le chêne de Mambré. Son rire exprime son doute, et la folie de la promesse divine hautement improbable.

Isaac va hériter de ce rire, puisque son nom signifie justement : « il rira ». Son rire sera-t-il de même nature que celui de sa mère ?

Il y a un troisième rire, moins connu, celui d’Ismaël [1] :

« Sara vit rire le fils qu’Agar, l’Égyptienne, avait enfanté à Abraham » (Gn 21,9).

Ce rire a été interprété par le Talmud de Babylone comme une moquerie ironique d’Ismaël se vantant d’être plus méritant qu’Isaac :

« Il lui dit : je suis plus grand que toi, à l’aune de l’obéissance aux commandements, car toi, tu as été circoncis à huit jours (cf. Ac 7,8) tandis que moi, je l’ai été à treize ans ! Isaac lui a répondu : Tu veux m’impressionner par un organe (le prépuce) ? Si le Saint béni soit-Il me demandait : Sacrifie-toi tout entier, je le ferais aussitôt ! Aussitôt, Dieu mit Abraham à l’épreuve » (TB, Sanhédrin 89b).

En somme, si la primauté tient au degré de mérite susceptible de justifier l’élection filiale, la surenchère d’Isaac, qui accepte d’être sacrifié « tout entier », met fin à cette prétention. Le midrash met ici le doigt sur un problème majeur qui ressort du récit biblique. Ismaël est le premier-né. Il aurait dû être l’héritier naturel des promesses. En tout cas, le principal. Ce sera pourtant Isaac.

Nous trouvons là un thème qui sera cher au christianisme le plus archaïque. Les diverses substitutions de cadets à aînés que nous offre l’Écriture seront considérées comme des figures de la substitution du peuple chrétien au peuple juif.

Paul pointe le problème : « Tous ceux qui sont la descendance d’Abraham ne sont pas pour autant ses enfants, car il est écrit : C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom » (Rm 9,7). Il développe cette thèse de la filiation spirituelle avec les enfants de Rébecca et Isaac : Ésaü était le premier-né et aurait dû garder son droit d’aînesse. Mais finalement, « l’aîné servira le plus jeune » (Rm 9,2), comme Ismaël s’effacera devant Isaac, car Dieu agit comme il l’entend, et l’homme n’y peut rien.

Hilaire de Poitiers écrira plus tard : « Sara désigne l’Église ; Agar la Synagogue ».

 

Ismaël veut humilier son cadet en lui montrant qu’il est plus méritant. Son rire est un rire de rivalité. Rabbi Shimon bar Yochaï (II° siècle) explique ce rire d’Isaïe comme une moquerie. Il se rit de son frère. Se croyant l’aîné, il prétend à deux parts d’héritage (l’Arabie et la Palestine, remarque ironiquement le rabbin !). ‘C’est moi l’aîné. Le monde entier et la terre d’Israël me reviennent !’ Mais à la mort de son père, il revient à la maison. Il fait repentir, reconnaissant qu’Israël est chez lui à Hébron, car il a reconnu la religion de son père (avant Mohamed, les Ismaélites étaient des païens).

Le rire d’Ismaël, ce rire de rivalité, trouvera donc un jour sa Rédemption. Pour les juifs religieux, il faudra pour cela que l’Islam reconnaisse que cette terre a été donnée par Dieu à Israël… Le conflit est dès lors inévitable !

Les Arabes musulmans n’ont jamais connu la situation d’exil. Ils ont toujours, dès leur émergence au VII° siècle, été des conquérants par l’épée, partout et toujours. Et voici qu’en Palestine, et pour la première fois, ils connaissent cette situation d’exil. Cela leur est insupportable : être en exil chez les Juifs… à Jérusalem !

La mère rit, le père lie, la fraternité s’évanouit ! dans Communauté spirituelle 69562-abrahams-sons.800w.tn

 

Pourtant la réconciliation est possible. Abraham mort, « Isaac et Ismaël, ses fils, l’enterrèrent dans la grotte de Makhpelah » (Gn 25,9). Alors seulement, Ismaël a le privilège d’être ici désigné comme fils d’Abraham. La préséance du fils de la Promesse, Isaac, est établie et reconnue, puisque Isaac est nommé le premier. Les deux frères à partir de là finirent leur vie en voisins réconciliés, chacun sur sa terre.

On voit que cette rivalité de préséance à propos de la Promesse (descendance incalculable), de l’Héritage (bénédiction pour toutes les nations) et de la Terre (Mont Moriah) envenimera les relations juifs-musulmans pendant longtemps encore, en se transmettant de génération en génération.

Faudra-t-il attendre qu’ils enterrent à nouveau Abraham – leur père commun – ensemble pour vivre un voisinage de paix ? Mais que voudrait dire « enterrer Abraham » aujourd’hui ?…

 

La mère rit, le père lie

9782296049086f Abraham dans Communauté spirituelleTout part du rire de Sara, qui doute de la promesse des trois visiteurs à Mambré, puis fait porter à Isaac le poids de ce rire en le chargeant d’une mission ambiguë : « il rira ». Autrement dit, elle veut que son fils fasse comme elle ! Alors évidemment, lorsque Sarah-qui-rit voir rire le fils Ismaël, le bâtard égyptien qui lui rappelle sa période inféconde, elle enrage de jalousie, et cette rage va empoisonner les relations entre les deux frères.

Ismaël est le premier délié de cet attachement familial trop possessif : il est conduit au désert. Isaac reste seul à la maison, entre ses deux parents, sans son frère. Le père ne veut pas perdre le seul enfant qui lui reste : alors il imagine de le lier, de l’attacher, pour qu’il ne se sauve pas et soit entièrement consacré (consumé) à Dieu tel qu’il l’imagine (par le bois de l’holocauste).

 

Quelle folie destructrice ! Quand un père lie son fils, il l’empêche de vivre, même pour des raisons apparemment très religieuses. Combien d’enfants sont ainsi retenus prisonniers par le désir paternel :

liés par une image paternelle à reproduire,

liés par des injonctions religieuses destructrices (consume-toi pour Dieu, disent tous les fanatiques religieux),

liés par un surmoi parental exorbitant,

liés par une mauvaise interprétation de la Promesse (reste auprès de moi pour que j’ai la descendance promise) etc.

Il faut le couteau pour couper ces liens, et enfin laisser l’enfant partir libre, sans l’ombre paternelle.

« Déliez-le et laissez-le aller » (Jn 11,44), dira Jésus plus tard en parlant de Lazare rescapé de la mort symbolique dans laquelle des liens (famille, village, religion) voulaient le maintenir comme dans un tombeau.

 

sacrificeofisaac IsaacCet acte de lier (Aqéda) et de délier son fils est tellement symbolique que les juifs – à raison – n’appellent pas cet épisode « sacrifice d’Isaac » (puisqu’il en réchappe) mais la « ligature (Aqéda) d’Isaac ». Si le péché de la mère a été de rire et de propager ce rire malsain autour d’elle, le péché du père a été de vouloir posséder le don de Dieu qui lui avait été fait à travers son fils cadet.

Il y aura bien un holocauste, mais de substitution : un animal fourni pour le sacrifice, un bélier, pas un agneau, c’est-à-dire un père et pas un fils. Et si Abraham a bien fait monter (עָלָה ‘alah = élever ; c’est l’autre sens du mot traduit par holocauste dans le texte liturgique) son fils sur la montagne (Gn 22,2), il rentre sans Isaac, le fils est désormais séparé de son père, suivant son propre chemin, une séparation symbolique qui fait d’Isaac une personne ‘élevée’ (עָלָה ‘alah) comme sujet distinct de son père.
Abraham a sacrifié sa fausse de sa paternité (symbolisée par le bélier) trop possessive. Le fils peut alors vivre libre, séparé de son père.

Au lieu de sacrifier son fils, c’est une certaine idée de la paternité qu’Abraham est appelé à mettre à mort – une paternité vue comme toute-puissance, droit de vie et de mort, possession. Il doit apprendre à être père et, partant, à se séparer symboliquement de son fils, à créer une distance – ce serait cela, « élever » son fils – et c’est pourquoi, au dénouement de cette sombre affaire, c’est un « bélier », figure du « géniteur » (et non de l’enfant, comme « l’agneau » initialement prévu) que le patriarche est invité à sacrifier. À la fin de l’épisode, « Isaac, fils dé-possédé, a disparu vers le divin hors du champ sacrificiel de la possession paternelle », écrit Marie Balmary [2].

Abraham, en laissant ses serviteurs pour poursuivre le chemin avec son fils, leur avait dit de les attendre : « nous reviendrons vers vous » (Gn 22,5). Or il est revenu tout seul ! Isaac est d’une certaine manière « perdu » pour Abraham… et c’est heureux !

 

Isaac-and-Abrham-with-wood-on-Isaacs-back IsmaëlBien sûr, les chrétiens verront Jésus dans ce fils lié, attaché au bois du sacrifice. Jean par exemple prend bien soin de préciser par deux fois que Jésus était lié (comme Isaac) lorsqu’il fut arrêté à Gethsémani, puis envoyé au grand prêtre (Jn 18,12.24). L’allusion à Isaac est claire. Comme la Pâque juive est l’anniversaire de l’Aqéda, Jean annonce que le fils lié sera le véritable agneau pascal. Sa superposition est renforcée chez Jean par le détail qui lui est propre : Jésus porte lui-même sa croix (Jn 19,1) et non Simon de Cyrène, comme Isaac portait lui-même le bois pour le sacrifice (Gn 22,6). Certains pensent que l’éviction de Simon de Cyrène en Jean 19,1 veut éviter de laisser penser que Simon aurait été crucifié à la place de Jésus, ce que certains hérétiques (les docètes) soutenaient déjà (et le Coran a sans doute repris cette tradition en prétendant que Jésus n’a pas été crucifié, mais quelqu’un à sa place ; cf. Sourate 4,157-158).

 

Le fils lié puis délié annonce la possibilité d’une vie enfin fraternelle, libérée de ce que l’attachement parental pouvait avoir de nocif pour les deux frères. La ligature d’Isaac à laquelle il échappe annonce la Passion du Christ et son déliement sa Résurrection, car la mort n’a pu retenir en ses liens.

« Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve, Abraham offrit Isaac en sacrifice. Et il offrait le fils unique, alors qu’il avait reçu les promesses et entendu cette parole : C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom. Il pensait en effet que Dieu est capable même de ressusciter les morts ; c’est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration » (He 11,17-19). 

Voilà pourquoi Jésus met une vraie joie spirituelle – pas un rire ironique – sur les lèvres d’Abraham : « Abraham, votre père, a tressailli de joie de ce qu’il verrait mon jour: il l’a vu, et il s’est réjoui » (Jn 8,56).

 

Conclusion

Dieu que c’est dur de s’aimer en famille !

Les mères rivalisent de jalousie pour leurs enfants.

Les pères sont possessifs, jusqu’à lier leur progéniture et les consumer de leurs injonctions.

Frères et sœurs reproduisent la rivalité parentale, se déchirent sur l’héritage, et ont un mal fou à trouver la juste distance pour vivre en paix entre voisins.

Les juifs et les musulmans se disputent le Temple / Al Aqsa et chacun veut incarner l’enfant de la Promesse…

Et nous-mêmes, nous lions  nos enfants, nous rions les uns des autres…

 

Arrêtons de chasser Ismaël ! Arrêtons de lier Isaac ou Jésus !

Que les parents ne lient plus leurs enfants… Que les frères et sœurs apprennent à partager l’héritage pour vivre en paix, au Moyen-Orient comme ailleurs… !

___________________________

[2]. Cf. Marie Balmary, Le sacrifice interdit, Grasset, 1989.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
Le sacrifice de notre père Abraham (Gn 22, 1-2.9-13.15-18)

Lecture du livre de la Genèse
En ces jours-là, Dieu mit Abraham à l’épreuve. Il lui dit : « Abraham ! » Celui-ci répondit : « Me voici ! » Dieu dit : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, va au pays de Moriah, et là tu l’offriras en holocauste sur la montagne que je t’indiquerai. » Ils arrivèrent à l’endroit que Dieu avait indiqué. Abraham y bâtit l’autel et disposa le bois ; puis il lia son fils Isaac et le mit sur l’autel, par-dessus le bois. Abraham étendit la main et saisit le couteau pour immoler son fils. Mais l’ange du Seigneur l’appela du haut du ciel et dit : « Abraham ! Abraham ! » Il répondit : « Me voici ! » L’ange lui dit : « Ne porte pas la main sur le garçon ! Ne lui fais aucun mal ! Je sais maintenant que tu crains Dieu : tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. » Abraham leva les yeux et vit un bélier retenu par les cornes dans un buisson. Il alla prendre le bélier et l’offrit en holocauste à la place de son fils.
Du ciel, l’ange du Seigneur appela une seconde fois Abraham. Il déclara : « Je le jure par moi-même, oracle du Seigneur : parce que tu as fait cela, parce que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique, je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, et ta descendance occupera les places fortes de ses ennemis. Puisque tu as écouté ma voix, toutes les nations de la terre s’adresseront l’une à l’autre la bénédiction par le nom de ta descendance. »
 
PSAUME
(115 (116b), 10.15, 16ac-17, 18-19)
R/ Je marcherai en présence du Seigneur sur la terre des vivants. (114, 9)


Je crois, et je parlerai,

moi qui ai beaucoup souffert.
Il en coûte au Seigneur
de voir mourir les siens !

Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,

moi, dont tu brisas les chaînes ?
Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du Seigneur.

Je tiendrai mes promesses au Seigneur,

oui, devant tout son peuple,
à l’entrée de la maison du Seigneur,
au milieu de Jérusalem !
 
DEUXIÈME LECTURE
Dieu n’a pas épargné son propre Fils » (Rm 8, 31b-34)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Romains
Frères, si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Il n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous : comment pourrait-il, avec lui, ne pas nous donner tout ? Qui accusera ceux que Dieu a choisis ? Dieu est celui qui rend juste : alors, qui pourra condamner ? Le Christ Jésus est mort ; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, il intercède pour nous.
 
ÉVANGILE
« Celui-ci est mon Fils bien-aimé » (Mc 9, 2-10)
Gloire au Christ, Parole éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur.
De la nuée lumineuse, la voix du Père a retenti : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ! »
Gloire au Christ, Parole éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur. (cf. Mt 17, 5)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
En ce temps-là, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmena, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux. Ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille. Élie leur apparut avec Moïse, et tous deux s’entretenaient avec Jésus. Pierre alors prend la parole et dit à Jésus : « Rabbi, il est bon que nous soyons ici ! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » De fait, Pierre ne savait que dire, tant leur frayeur était grande. Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » Soudain, regardant tout autour, ils ne virent plus que Jésus seul avec eux.
Ils descendirent de la montagne, et Jésus leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. Et ils restèrent fermement attachés à cette parole, tout en se demandant entre eux ce que voulait dire : « ressusciter d’entre les morts ».
Patrick BRAUD

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10 décembre 2023

Le messianisme du trône vide

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le messianisme du trône vide

Homélie pour le 3° Dimanche de l’Avent / Année B
17/12/2023

Cf. également :
Gaudete : je vois la vie en rose
Que dis-tu de toi-même ?
Tauler, le métro et « Non sum »

Réinterpréter Jean-Baptiste
Que dis-tu de toi-même ?
Un présent caché
Le Magnificat de l’Assomption : exalter / exulter
La croissance illucide

Marie aurait-elle une conscience politique relativement nulle ?
Le messianisme du trône vide dans Communauté spirituelle Visitation%2BMagnificat
J’adore le Magnificat (Lc 1,47-55) que ce troisième dimanche de l’Avent nous sert en guise de psaume. Le chanter, l’étudier, le méditer, le réciter… : c’est une source extraordinaire d’élan pour la louange, de courage pour le combat spirituel, d’espérance pour tenir bon. Pourtant, un verset m’irrite à chaque fois : dans la version complète du Magnificat (pourquoi la liturgie n’en donne-t-elle que quelques morceaux ce dimanche ?), Marie proclame : « il renverse les puissants de leurs trônes ». Ce qui me choque, ce n’est pas la chute des puissants – au contraire, quelle joie ! –, c’est bien plutôt la persistance de leurs trônes. On m’a appris à distinguer le pécheur du péché : c’est celui-là qu’il faut renverser pour sauver celui-ci. On m’a appris que le tout est plus que la somme de ses parties : c’est le système qu’il faut changer et pas celui qui en profite. À quoi sert de renverser le tyran si le régime tyrannique demeure ? Un autre tyran montera sur le trône, et tout sera à refaire !

Certes, Marie n’est qu’une jeune fille de 16-18 ans lorsqu’elle est censée proclamer le Magnificat, peu instruite donc de la géopolitique du Moyen-Orient et au-delà. Mais quand même ! C’est un peu court de viser un ‘méchant’ seulement, et de croire que sa disparition va tout arranger. On l’a bien vu avec Saddam Hussein en Irak ou avec le Shah d’Iran, ou avec Kadhafi en Libye etc. : faire chuter le tyran n’est jamais que changer de maître, et obtient rarement la liberté. Nelson Mandela l’avait bien compris : il n’a pas voulu renverser le président De Klerk, mais au contraire œuvrer avec lui pour changer le régime et la constitution d’Afrique du Sud, et c’est ensemble qu’ils ont obtenu le prix Nobel de la paix. C’est l’apartheid qu’il faut renverser et non celui qui le met en œuvre, quel qu’il soit !
Jean Paul II parlait de « structures de péché » à détruire, car elles manipulent les individus pris à leur piège : « elles se renforcent, se répandent et deviennent sources d’autres péchés, et elles conditionnent la conduite des hommes » (Sollicitudo Rei Socialis, n° 36). C’est la corruption qu’il faut éliminer et non les corrompus, le trafic d’êtres humains et non les passeurs, les cartels de la drogue et non leurs chefs, la Mafia et non les mafieux etc.

Renverser les puissants de leurs trônes sans renverser leurs trônes apparaît alors comme une naïveté politique, presque touchante si elle n’était coupable de perpétrer le malheur des petits en ne touchant pas aux structures de leur oppression.
Comment sortir Marie de ce piège ? Comment l’innocenter de cette accusation d’immaturité politique qui fait le lit de l’exploitation des petits et des pauvres ?

 

Le pouvoir biblique et son auto-effacement
Il faut d’abord remarquer que le Magnificat est une savante et complexe construction théologique à partir d’une multitude de textes bibliques. J’ai compté pas moins de 39 références en marge du texte dans la colonne de droite de ma TOB ! Il est peu probable que Marie de Nazareth ait pu improviser cette composition remarquable d’un seul jet. On y voit plutôt l’œuvre des premières communautés judéo-chrétiennes, qui ont pendant des décennies relu les Écritures – il n’y avait que le premier Testament à l’époque – en les faisant converger vers la figure du Messie Jésus. En resituant ce texte dans l’expérience politique et militaire d’Israël, la naïveté politique de Marie prend une autre couleur : puisque les puissants seront renversés de leur trône, si d’autres prennent leur place, ils seront renversés à leur tour. Autrement dit : les trônes doivent rester vides. Nul puissant n’a le droit de s’asseoir à la place qui est celle de Dieu, décrétant ce qui est bien ou mal, usant de la force pour imposer ses intérêts.

Tout pouvoir vient de Dieu - Un paradoxe chrétien de Emilie Tardivel -  Livre - DecitreVoilà pourquoi Paul fait écho à Marie lorsqu’il avertit : « tout pouvoir vient de Dieu » (Rm 13,1). Il semble prêcher la soumission du citoyen aux autorités civiles, mais en fait il rappelle aux autorités qu’elles doivent être soumises à Dieu [1]. Paul ne prône pas la soumission à l’Empire romain qui persécute les chrétiens. Il relativise le pouvoir de César en rappelant que le pouvoir ne vient pas de celui qui l’exerce. Le pouvoir impérial n’a pas sa source en lui-même. Donc il agit arbitrairement s’il se coupe de sa source qui n’est pas en lui, mais en Dieu. Dire que tout pouvoir vient de Dieu, c’est prêcher un autre rapport au pouvoir, un rapport qui le maintient dans une distance critique vis-à-vis de lui-même, puisqu’il n’a pas en lui-même son origine. C’est empêcher l’idolâtrie qui guette la politique. La politique a tendance à se regarder elle-même, à contempler sa propre puissance, en ne cherchant rien d’autre que son accroissement. Dire que tout pouvoir vient de Dieu, c’est situer le pouvoir par rapport à quelque chose de plus grand que lui. C’est dire que la puissance n’est pas la norme ultime d’une bonne politique.

Plus encore, c’est situer le pouvoir dans l’horizon de sa suppression. Si tout vient de Dieu, tout revient également à Dieu. Le pouvoir est appelé à être supprimé : pas seulement à la fin des temps, mais en tant qu’il est conçu comme légitime seulement s’il fait advenir un lien politique qui se passe de pouvoir – lien que Saint Paul appelle d’un nom aujourd’hui galvaudé : l’amour. En ce sens dire que tout pouvoir vient de Dieu n’est pas une maxime théocratique, mais « anarchiste » – si l’on peut employer ce mot ambigu. Pour éclairer ce qu’elle appelle le « paradoxe eschatologique du pouvoir », Émilie Tardivel cite une phrase très intéressante de Gaston Fessard, selon laquelle si le pouvoir « poursuivait une autre croissance que celle qui le mène à disparaître, il deviendrait illégitime, et le droit par lui créé ne serait plus du droit ». Autrement dit : si le pouvoir ne cherche pas à s’abolir lui-même en instituant une société où règne l’Amour, il est condamné à disparaître [2].

Le pouvoir exercé selon la Bible  a tendance à s’effacer dans l’amour (agapê) ; il s’auto-limite pour laisser apparaître d’autres liens entre les humains. Il s’auto-détruit en quelque sorte – comme le message d’un épisode de ‘Mission impossible’ !– parce qu’il crée les conditions d’une vie sociale ne requérant plus l’exercice de la puissance. La puissance biblique est une puissance illimitée d’effacement de soi. C’est un concept destructeur de lui-même en quelque sorte. C’est pourquoi, si les puissants ne renversent pas eux-mêmes l’exercice de leur pouvoir en ce sens, ils seront renversés de leur trône. Le Magnificat de Marie est alors bien plus que la naïve espérance des pauvres voulant déboulonner la statue du tyran, bien plus que la volonté de revanche des révolutionnaires qui convoitent la place de celui qu’ils cherchent à destituer. C’est le rappel radical que les trônes doivent rester vides. Les puissants qui seraient tentés de s’y asseoir, de quelque bord qu’ils soient, seront vite renversés par l’action de Dieu dans l’histoire, passant par des Mandela, Martin Luther King et autres Gandhi.

 

L’hétimasie : garder le trône vide
Chanter le Magnificat en période d’Avent, c’est faire le lien entre l’attente de la seconde venue du Christ et la contestation du politique. Le Christ s’est absenté de l’Histoire : sa place doit rester vide, jusqu’au Jugement dernier. Les trônes politiques doivent être vidés de leurs occupants, qui usurpent la place du Christ. Les trônes religieux doivent eux aussi être laissés vides, si l’on veut que le Christ soit vraiment la tête de son Église, et pas un pape, ni un évêque, ni un prêtre, ni même une sainte, un prophète ou un gourou.

L'hétimasie représentée dans les fresques de Giotto à Assise

L’hétimasie représentée dans les fresques de Giotto à Assise

Dans la tradition byzantine, qu’elle soit de liturgie catholique ou orthodoxe, il y a dans les cathédrales, derrière l’iconostase et derrière le maître-autel, un trône sacré toujours vide, celui du Christ, avec, au-dessus, l’icône de Jésus-Christ. L’évêque (ou même le patriarche) qui siège dans cette cathédrale a son trône toujours placé en dessous du trône vide du Christ, le Chef invisible de l’Église. On appelle cette coutume l’hétimasie.

Le lien avec l’Avent est manifeste dans l’étymologie : hétimasie vient du grec ἑτοιμασία qui signifie préparation [3]. Il s’agit donc en laissant le trône vide de préparer la venue ultime du Messie, l’accomplissement de l’histoire

Le messianisme de Jésus est tout à fait paradoxal : il est le Messie en renonçant à « son droit d’être traité comme l’égal de Dieu » (Ph 2,6), il est le Messie en destituant toute figure de pouvoir, même la sienne. Il ne prend pas le trône des puissants, il laisse le trône vide pour lui substituer une communauté messianique. Messie sauveur veut donc dire pour nous : communion de frères et de sœurs unis dans l’Esprit.

Voilà pourquoi Dieu renverse les puissants, pas leurs trônes. Car laisser vide le trône permet de relativiser l’exercice du pouvoir, de le rapporter à Dieu comme à sa source, de préparer en cela la venue du seul roi de l’univers.
Vivre l’Avent, c’est vider nos trônes intérieurs de leurs occupants illégitimes.
C’est renverser tous les puissants - de l’Église, de la société, des entreprises etc. - pour attendre le Christ sans nous mettre à sa place.
Le messianisme du trône vide a des conséquences immenses sur notre exercice du pouvoir, de l’autorité, des distinctions honorifiques, des hiérarchies sociales, des décisions à prendre…
Laissez donc du vide dans vos agendas, vos projets, vos constructions. Alors grandira le Royaume au-dedans de vous et autour de vous, et vous ne saurez pas comment…

 

La part du pauvre
Évoquons pour terminer une forme dégradée – mais puissamment symbolique, et très populaire – de ce messianisme du trône vide.
Quand j’étais enfant, j’ai souvent vu la table de mes grands-parents comporter une assiette de plus que le nombre de membres de la famille réunis autour du repas. Ma grand-mère disait : « il faut toujours garder la part du pauvre. Si quelqu’un arrive à l’improviste, un mendiant ou un employé qui n’a rien prévu, l’assiette en plus est pour lui ». Laisser une place vide au repas familial empêche la famille de croire qu’elle est au complet : il lui manque toujours quelqu’un. Le pauvre qui a là sa part figure le Christ qui arrivera à la fin des temps à l’improviste et s’invitera à notre table.

Cette belle coutume de la part du pauvre a disparu depuis l’individualisation à outrance de la prise de nos repas : sur le pouce, tout seul, sans conversation avec les autres, trop souvent vissé devant un écran.

Pourtant, de manière émouvante, la communauté juive de Tel-Aviv a célébré le shabbat du vendredi 20 octobre 2023 en dressant une immense table de shabbat devant le Musée d’Art avec 203 chaises vides. Ces vides garantissaient à chacun des otages enlevés par le Hamas le 7 octobre qu’ils ont toujours leur place au milieu des leurs.

203 chaises vides Octobre 2023

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Inventons d’autres « parts du pauvre » à laisser vides, comme doit rester vide le trône du Messie que les puissants n’ont pas le droit d’occuper.

Dans l’atelier, l’open-space, à l’hypermarché, au restaurant… : comment pourrions-nous continuer à garder la part du pauvre pour ne pas oublier ceux qui nous manquent ? Pour ne pas oublier le Christ qui nous manque encore davantage ?

 


[1]. Cf. Émilie Tardivel, Tout pouvoir vient de Dieu : un paradoxe chrétien, Ed. Ad Solem, 2015.

[3]. L’infinitif etoimasai, « préparer », est employé dans les évangiles de Luc (1,17;1,76;9,52) et de Jean (14,2).

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je tressaille de joie dans le Seigneur » (Is 61, 1-2a.10-11)

Lecture du livre du prophète Isaïe
L’esprit du Seigneur Dieu est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé annoncer la bonne nouvelle aux humbles, guérir ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs leur délivrance, aux prisonniers leur libération, proclamer une année de bienfaits accordée par le Seigneur.
Je tressaille de joie dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu. Car il m’a vêtue des vêtements du salut, il m’a couverte du manteau de la justice, comme le jeune marié orné du diadème, la jeune mariée que parent ses joyaux. Comme la terre fait éclore son germe, et le jardin, germer ses semences, le Seigneur Dieu fera germer la justice et la louange devant toutes les nations.

CANTIQUE
(Lc 1, 46b-48, 49-50, 53-54)
R/ Mon âme exulte en mon Dieu.   (Is 61, 10)

Mon âme exalte le Seigneur,
exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur !
Il s’est penché sur son humble servante ;
désormais tous les âges me diront bienheureuse.

Le Puissant fit pour moi des merveilles ;
Saint est son nom !
Sa miséricorde s’étend d’âge en âge
sur ceux qui le craignent.

Il comble de biens les affamés,
renvoie les riches les mains vides.
Il relève Israël son serviteur,
il se souvient de son amour

DEUXIÈME LECTURE
« Que votre esprit, votre âme et votre corps soient gardés pour la venue du Seigneur » (1 Th 5, 16-24)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens
Frères, soyez toujours dans la joie, priez sans relâche, rendez grâce en toute circonstance : c’est la volonté de Dieu à votre égard dans le Christ Jésus. N’éteignez pas l’Esprit, ne méprisez pas les prophéties, mais discernez la valeur de toute chose : ce qui est bien, gardez-le ; éloignez-vous de toute espèce de mal. Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie tout entiers ; que votre esprit, votre âme et votre corps, soient tout entiers gardés sans reproche pour la venue de notre Seigneur Jésus Christ. Il est fidèle, Celui qui vous appelle : tout cela, il le fera.
 
ÉVANGILE
« Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas » (Jn 1, 6-8.19-28)
Alléluia. Alléluia. L’Esprit du Seigneur est sur moi : il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres. Alléluia. (cf. Is 61, 1)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Il y eut un homme envoyé par Dieu ; son nom était Jean. Il est venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui. Cet homme n’était pas la Lumière, mais il était là pour rendre témoignage à la Lumière.
Voici le témoignage de Jean, quand les Juifs lui envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites pour lui demander : « Qui es-tu ? » Il ne refusa pas de répondre, il déclara ouvertement : « Je ne suis pas le Christ. » Ils lui demandèrent : « Alors qu’en est-il ? Es-tu le prophète Élie ? » Il répondit : « Je ne le suis pas. – Es-tu le Prophète annoncé ? » Il répondit : « Non. » Alors ils lui dirent : « Qui es-tu ? Il faut que nous donnions une réponse à ceux qui nous ont envoyés. Que dis-tu sur toi-même ? » Il répondit : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Redressez le chemin du Seigneur, comme a dit le prophète Isaïe. » Or, ils avaient été envoyés de la part des pharisiens. Ils lui posèrent encore cette question : « Pourquoi donc baptises-tu, si tu n’es ni le Christ, ni Élie, ni le Prophète ? » Jean leur répondit : « Moi, je baptise dans l’eau. Mais au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ; c’est lui qui vient derrière moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de sa sandale. »
Cela s’est passé à Béthanie, de l’autre côté du Jourdain, à l’endroit où Jean baptisait.
Patrick BRAUD

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27 août 2023

Que signifie : prendre sa croix ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Que signifie : prendre sa croix ?

Homélie pour le 22° Dimanche du temps ordinaire / Année A
03/09/2023

Cf. également :
Vendredi Saint : La vilaine mort du Christ
Mon âme a soif de toi
Le serpent temporel
L’effet saumon
Le jeu du qui-perd-gagne
N’arrêtez pas vos jérémiades !
La différence entre martyr et kamikaze ou djihadiste
Les trois soifs dont Dieu a soif

Le calvaire n’est pas là où on pense
Le Huitième Jour
Une de mes nièces est handicapée. Autiste, depuis une quarantaine d’années. Quand mon frère et ma belle-sœur l’annonçaient autour d’eux, la plupart de leurs amis réagissaient avec une mine attristée : ‘chacun sa croix !…’ Comme si le handicap avait remplacé la crucifixion aujourd’hui ! Comme si l’éducation d’un enfant autiste était un long chemin de croix épouvantable. L’expression évangélique de ce dimanche (Mt 16,21-27) : « porter sa croix »  est devenue dans le langage courant synonyme de douleur et d’épreuve imposée par la vie, par Dieu. Or ma nièce n’est pas une punition, ni son handicap une sadique épreuve imposée par un Dieu pervers ! L’expression populaire n’a gardé des Évangiles que le côté supplice physique, avec la croyance que tout cela est une épreuve à laquelle il faut bien se résigner.

Or une enfant autiste rit, pleure, embrasse, fait la joie de ses parents. Elle est un chemin d’amour et non de croix, un appel à aimer davantage et non un calvaire absurde. Son autisme ne serait une croix que si elle était rejetée à cause de cela par les autres – ce qui est arrivé bien sûr – ou pire encore si elle se croyait rejetée de Dieu (car sa foi est vive).

Essayons de réfuter cette conception trop païenne de la croix du Christ pour mieux discerner ce que signifie la phrase de Jésus rapporté par Mathieu dans notre Évangile : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive ».

 

La croix dans l’histoire

- Un châtiment ancien, horrifique pour l’exemple
La crucifixion est probablement apparue en Mésopotamie, pratiquée par les Assyriens puis les Babyloniens. Ces grands empires régnaient par la terreur inspirée aux peuples soumis : rien de tel que des exécutions publiques pour maintenir l’ordre… Les Perses adoptèrent cette sinistre coutume judiciaire. Au IV° siècle avant J.-C., Alexandre le Grand a apporté le châtiment aux pays de la Méditerranée orientale. Alexandre et ses troupes ont assiégé la ville de Tyr (dans l’actuel Liban), qui était réputée imprenable. Lorsqu’ils y sont finalement entrés, ils ont crucifié environ 2 000 habitants.

L’historien juif Flavius Josèphe décrit une crucifixion collective vers 88 av. J.-C. en Israël, perpétrée par le roi Alexandre Jannée : « Alors qu’il faisait la fête avec ses concubines dans un endroit bien en vue, il ordonna la crucifixion de quelque 800 Juifs, ainsi que la mise à mort de leurs enfants et de leurs femmes, sous les yeux des malheureux qui vivaient encore »…

Tout naturellement (si l’on peut dire !), les Romains adoptèrent cette torture infamante pour dissuader les ennemis de l’Empire. Car cette exécution capitale était en même temps un spectacle public dégradant, inspirant horreur et répulsion. C’était une combinaison de cruauté absolue et d’évènement populaire pour susciter le plus de terreur possible chez les spectateurs, qui le raconteraient ensuite avec force détails à leurs proches, si bien que la rumeur atroce se répondrait très vite à tous et leur ôteraient toute velléité de révolte.

On le sait : le supplice en lui-même consistait à laisser le condamné s’étouffer sous son propre poids, ne pouvant plus se soulever pour respirer. Finalement, après de longs jours d’agonie à lutter pour le moindre souffle, le crucifié meurt d’asphyxie, le diaphragme écrasé par le poids de son propre corps, que ses muscles tétanisés ne parviennent plus à soulever. Les condamnés restaient là, exposés nus sur le bois à la curiosité malsaine et la raillerie des passants, pendant plusieurs jours. Leur corps subissait un mélange de suffocation, de perte de sang, de déshydratation, souillés par leurs excréments et la défaillance de différents organes… Rien de très noble. Le but du supplice était de déshumaniser au maximum la mort et d’enlever au condamné toute dignité dans sa manière de mourir.
La violence infligée au crucifié était physique certes, mais symbolique bien plus encore, comme en témoigne la conception juive.

- Une malédiction juive
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Devant tant d’horreur accumulée, la pensée juive s’est imaginé que Dieu lui-même détournait le regard et se bouchait le nez. De tels réprouvés de la société ne peuvent qu’être réprouvés par Dieu également. Si bien que les rédacteurs de la Loi juive avertissent le peuple pour qu’il évite d’être ainsi déshonoré : « On ne laissera pas le cadavre sur le bois durant la nuit. Tu devras le mettre au tombeau le jour même, car celui qui pend sur le bois est maudit de Dieu. Ainsi tu ne souilleras pas le sol que le Seigneur ton Dieu te donne en héritage » (Dt 21,23).

Voilà d’où vient l’idée d’assimiler la croix à une malédiction, et celui qui la porte à un impur, un intouchable dont il faudrait s’écarter sous peine de souillure. Pour un juif, le crucifié est donc un maudit de Dieu. Impossible que le Messie subisse cette fin ignominieuse !

Pour les juifs, le fait que Jésus ait été crucifié prouve que ce n’est pas le Messie. Pour les musulmans – qui ont la même horreur de la croix que les juifs – le fait que Jésus soit le Messie implique qu’il n’a pas pu être crucifié, selon le Coran : « ils ne l’ont ni tué ni crucifié; mais ce n’était qu’un faux semblant ! Et ceux qui ont discuté sur son sujet sont vraiment dans l’incertitude: ils n’en ont aucune connaissance certaine, ils ne font que suivre des conjectures et ils ne l’ont certainement pas tué mais Allah l’a élevé vers Lui » (Sourate 4,157-158). La croix serait une fin indigne d’un prophète d’Allah, et le Coran fait directement monter Jésus au ciel sans passer par la mort !

Pour les chrétiens, Jésus sur la croix subvertit la conception païenne de la malédiction : c’est en faisant corps avec les damnés de la terre qu’on peut les sauver, et non en les traitant comme des impurs ou des intouchables.
En bon pharisien formé à l’école de Gamaliel, Paul argumente sans cesse dans ses lettres pour accréditer cette subversion de la malédiction opérée en Christ : « Quant à cette malédiction de la Loi, le Christ nous en a rachetés en devenant, pour nous, objet de malédiction, car il est écrit : « Il est maudit, celui qui est pendu au bois du supplice » (Dt 21,23). Tout cela pour que la bénédiction d’Abraham s’étende aux nations païennes dans le Christ Jésus, et que nous recevions, par la foi, l’Esprit qui a été promis » (Ga 3,13-14).
Ainsi celui qui meurt asphyxié est celui qui partage le souffle de l’Esprit, ce que l’anthropologue René Girard traduisait comme une rupture du cercle infernal de la violence mimétique. En s’identifiant aux victimes, Jésus brise la répétition infinie de la violence, abat le mur de haine qui séparait des ennemis.

- Un avertissement romain
Davantage que la décapitation, le bûcher et même la mort infligée par les bêtes voraces dans les arènes, la crucifixion est décrite par les sources romaines comme le « summum supplicium », le « pire des supplices », généralement réservé à des criminels (brigands ou pirates) qui n’étaient pas citoyens romains, ainsi qu’à des esclaves, des prisonniers de guerre ou des condamnés politiques. Les Romains y recouraient sans hésiter, dans des proportions effrayantes. Par exemple, après leur défaite, les gladiateurs et esclaves en révolte menés par Spartacus avaient ainsi été mis en croix, en 71 av. J.-C. On vit alors 6 000 condamnés cruellement exhibés, pour l’exemple, le long de la voie qui reliait Rome à Capoue, un crucifié tous les trente ou quarante mètres. Néron quant à lui fit crucifier plusieurs milliers de chrétiens de tous âges et, histoire d’apporter un peu de distraction, il faisait enduire leurs corps de résine, ce qui lui permettait de s’en servir comme flambeaux la nuit … Au tournant de l’ère chrétienne, on compte des milliers de crucifiés : 2 000 lors de la seule répression de la révolte de Simon, nous dit encore Flavius Josèphe.

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L’avertissement du pouvoir romain était clair : ne faites pas comme les crucifiés, sinon vous finirez comme eux. Suspendre au bois de la croix n’était pas seulement éliminer le séditieux, mais aussi son message, son action sociale ou politique, sa doctrine. Ainsi ceux qui ne voulaient pas que le monde change avec Jésus ont voulu en finir avec lui, et la façon dont ils ont décidé de l’exécuter montre qu’ils voulaient faire comprendre que son message ne devait pas continuer. Avis aux disciples : s’ils s’obstinaient à suivre leur maître, ils seraient balayés comme lui, dans la disgrâce et le déshonneur.

- L’abolition constantinienne
Tout change avec la conversion de l’empereur Constantin au christianisme (vers 310). Il interdit la crucifixion et l’Église sort de la clandestinité illégale. Les évêques réunis en concile à Nicée en 325 osèrent proclamer sans rougir que Jésus a été « crucifié sous Ponce Pilate », ce que nous proclamons avec eux chaque dimanche dans le Credo.

L’horreur des crucifix est cependant si présente que pendant des siècles, Jésus ne fut que rarement représenté sur une croix : c’était trop épouvantable. Un peu comme si on portait maintenant une guillotine avec une chaîne en or autour du cou… Le symbole des chrétiens dans les catacombes était plutôt le poisson (ictus) que la croix.
Il faut attendre le V° siècle pour voir des crucifix, et encore représentent-ils Jésus habillé « posé » sur une croix, serein et victorieux. Le Christ des mosaïques byzantines est le Pantocrator, le Tout-puissant, et les icônes du crucifié le montrent somptueusement vêtu, rayonnant de gloire, apaisé, déjà hors du monde. Ce n’est qu’à partir des innombrables guerres interminables du Moyen-Âge, et plus encore avec la grande peste d’Occident, que sont apparus les crucifix tels que nous les connaissons aujourd’hui. La peste ressuscitait l’antique terreur, et il fallait l’exorciser en montrant que le Christ avait traversé tout cela avant nous, pour nous en délivrer.

-Mosaïque du christ pantocrator

Conclusion
Dans l’univers païen et juif, la croix est une horreur absolue, signe que le condamné est absolument rejeté des hommes et de Dieu. Prendre sa croix n’est pas tant pour Jésus endurer le supplice physique que faire corps avec les exclus de son époque, selon le sens qu’il donne lui-même à sa mission : « je suis venu chercher et sauver ceux qui étaient perdus » (Lc 19,10). Pour lui, cela ne peut se faire de l’extérieur, par compassion, condescendance, aide humanitaire ou sociale. Il veut ne faire qu’un avec eux, jusque dans leur opprobre, jusqu’aux enfers. Il leur apporte le salut de l’intérieur, étant l’un des leurs. Par la croix, il sait ce que c’est d’être méprisé, tourné en dérision, insulté, moqué, considéré comme un moins-que-rien. Prendre sa croix à sa suite n’est donc pas se résigner à je ne sais quelle épreuve imaginaire envoyée par un destin cruel, mais au contraire lutter courageusement aux côtés des rebuts de l’humanité, ou du moins considérés comme tels.

 

Prendre sa croix : les différentes lectures chrétiennes
Au cours des siècles, la spiritualité chrétienne s’est emparée de ce thème à travers plusieurs prismes (et ce n’est pas fini !), déclinant ainsi les multiples harmoniques de cette folie initiale de Jésus. Listons (trop) rapidement quelques-unes de ces interprétations.

- Une lecture messianique
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Devant le scandale que constitue toujours la proclamation d’un Messie crucifié aux premiers  siècles, les chrétiens sont allés chercher dans l’Ancien Testament les passages permettant de comprendre qu’un Juste soit persécuté à tort. Ainsi les jérémiades des prophètes (Jérémie le premier !) se plaignant d’être maltraités à cause de la Parole de Dieu ; ainsi la plainte de Job l’innocent dont la vie s’écroule sans raison ; ainsi les cris des psaumes dont sont truffés les récits évangéliques de la Passion ; ainsi les chapitres d’Isaïe sur le Serviteur souffrant (Is 42,1-9;49,1-7;50,4-11;52,13-53,12), figure emblématique du peuple/prophète/Messie défiguré et rejeté par tous, mais finalement exalté par Dieu.

Cette conception messianique s’oppose en tous points à celle des juifs et des musulmans, on l’a dit. Elle est à l’opposé des rêves de gloire et de domination qui animent les puissants de ce siècle, de Poutine à Elon Musk, des djihadistes aux extrémistes écolos. Les messianismes temporels contemporains ne sont jamais que de mauvaises transpositions sécularisées du messianisme biblique…
Prendre sa croix, c’est choisir de devenir un Messie humble et pacifique, fraternel et serviteur.
On est bien loin de la conception païenne du châtiment ou de l’épreuve imposée par je ne sais qui…

- Une lecture doloriste
Pour être honnête, il y a bien eu des courants discernant dans la croix un appel à souffrir avec le Christ. Ce courant a même eu ses lettres de noblesse (Blaise Pascal, Thérèse d’Avila, Thérèse de Lisieux, Chesterton, Padre Pio, Mel Gibson etc.).

Malheureusement, il y a également une littérature dégoulinant de complaisance et de lâcheté envers la souffrance, jusqu’à en faire un incompréhensible présent de l’amour de Dieu. Cette interprétation frise la perversion : quel Dieu sadique et pervers demanderait à ses créatures d’aimer souffrir pour être sauvées ?
Qu’on puisse faire de sa souffrance – physique, morale spirituelle – une offrande est concevable : si cette souffrance est inévitable, autant en faire quelque chose ! D’ailleurs, ce qu’on offre alors n’est pas la douleur en elle-même mais le désir de continuer à aimer à travers cette douleur. Ce n’est pas pareil.

- Une lecture héroïque
En temps de persécutions – et ce siècle hélas n’y échappe pas - prendre sa croix est très concrètement s’exposer au risque capital en professant ou pratiquant publiquement sa foi au Christ. L’héroïsme des martyrs de sang peut inspirer notre héroïsme ordinaire, celui du témoignage chrétien malgré les insultes, les moqueries, les condamnations des bien-pensants. Suivre le Christ quand on n’est plus qu’une petite minorité à contre-courant des idéologies ambiantes, c’est bien prendre sa croix en France en 2023.

- Une lecture mystique
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Les béguines des pays du Nord de l’Europe (Hildegarde de Bingen, Hadewijch d’Anvers etc.), les mystiques rhénans des XIV-XV° siècles (Eckhart, Tauler, Suso, Angelus Silesius etc.) ont approfondi une autre interprétation : prendre sa croix, c’est vivre le détachement intérieur (Abgelassenheit ou Abgeschiedenheit en allemand) qui permet de renoncer à soi-même pour se laisser conduire par l’Esprit du Christ. La place manque pour développer ici, mais c’est peut-être la piste la plus féconde à revivifier pour notre siècle : ne pas s’attacher à ses œuvres, ‘agir sans agir’, ‘laisser-faire’ l’Esprit, laisser Dieu engendrer Dieu en moi…

Prendre sa croix est ici le consentement actif au travail de détachement intérieur que Dieu produit en soi, jusqu’à être libéré de vouloir être ceci ou cela, ou même simplement être.

- Une lecture anthropologique
« Désire, et ne cède pas sur ton désir » : la célèbre phrase de Lacan improvisant sur celle d’Augustin (« aime et fais ce que tu veux ») nous introduit à une interprétation tout autre. Jésus a découvert en lui le désir constitutif de son être : chercher et sauver ceux qui étaient perdus. Ayant identifié le centre de gravité de son identité personnelle, Jésus mettra tout en œuvre pour aller au bout de son désir, fût-ce au prix de la croix. Rappelons-nous que Jésus au début pensait être lapidé comme les prophètes (Lc 13,34). Puis il  pressent en cours de route que sa fin sera bien plus dégradante encore. Il en sue du sang et de l’eau à Gethsémani. Si les hommes lui imposent d’en passer par là (via des condamnations juives et romaines), alors il accepte. Le but à atteindre est trop clair, trop important à ses yeux pour que la frayeur de la croix l’en détourne. Il n’est ni doloriste ni suicidaire : il accepte la croix qui se profile à l’horizon s’il persiste à vouloir aller au bout de la volonté de son Père.

Chacun de nous peut faire ce parcours, à sa mesure : identifier le moteur le plus vrai de son existence, mobiliser toutes ses énergies pour y être fidèle, quel que soit le prix à payer pour soi-même. Prendre sa croix, c’est alors devenir fidèle à soi-même, aller jusqu’au bout du désir le plus vrai qui me constitue. Cela pourrait paraître contradictoire avec l’injonction du Christ de renoncer à soi-même. Mais celui à qui il me demande de renoncer est le « moi »  fabriqué par la reproduction sociale, nos déterminismes de tous ordres. Une surcouche en quelque sorte, qui nous empêche d’appartenir à Dieu en nous livrant à des désirs désordonnés et superficiels.
Prendre sa croix, c’est consentir à soi, tel que nous sommes appelés à être en Dieu.

- Conclusion
Impossible de développer davantage en quelques lignes ! Les interprétations du ‘prendre sa croix’ sont inépuisables et infinies. Qu’au moins ce rapide survol nous aide en récuser les lectures fatalistes, païennes, résignées, et finalement complices de la violence déferlant sur nos vies.

Car le but est de suivre le Christ, et non de prendre sa croix : il s’agit de trouver notre chemin de vie pour devenir ce que nous sommes, en union avec lui qui a su le faire en se laissant conduire par l’Esprit de son Père.

Bosch Portement de croixTerminons avec ce beau texte de Pierre Chrysologue (IV°-V° siècles), qui renverse la signification de la croix :

« La grandeur de la Passion, dont vous êtes cause, vous couvre peut-être de confusion.
Ne craignez pas !
Cette croix n’est pas mon gibet, mais celui de la mort.
Ces clous ne fixent pas la douleur en moi, mais ils enfoncent plus profondément en moi l’amour que j’ai pour vous.
C’est blessures ne m’arrachent pas des cris, elles vous introduisent davantage au fond de mon cœur.
L’écartèlement de mon corps vous donne une plus large place en mon sein, il n’accroît pas mon supplice.
Je ne perds pas mon sang, je le verse pour payer le vôtre.
Venez donc, revenez, reconnaissez en moi un père que vous voyez rendre le bien pour le mal, l’amour pour l’injustice, une telle tendresse pour de telles blessures ».
(Sermon 108)

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La parole du Seigneur attire sur moi l’insulte » (Jr 20, 7-9)

Lecture du livre du prophète Jérémie
Seigneur, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi. À longueur de journée je suis exposé à la raillerie, tout le monde se moque de moi. Chaque fois que j’ai à dire la parole, je dois crier, je dois proclamer : « Violence et dévastation ! » À longueur de journée, la parole du Seigneur attire sur moi l’insulte et la moquerie. Je me disais : « Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. » Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir.

PSAUME
(Ps 62 (63), 2, 3-4, 5-6, 8-9)
R/ Mon âme a soif de toi, Seigneur, mon Dieu ! (cf. Ps 62, 2b)

Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube :
Mon âme a soif de toi ;
Après toi languit ma chair,
Terre aride, altérée, sans eau.

Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !

Toute ma vie je vais te bénir,
lever les mains en invoquant ton nom.
Comme par un festin je serai rassasié ;
la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

Oui, tu es venu à mon secours :
je crie de joie à l’ombre de tes ailes.
Mon âme s’attache à toi,
ta main droite me soutient.

DEUXIÈME LECTURE
« Présentez votre corps en sacrifice vivant » (Rm 12, 1-2)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps, votre personne tout entière , en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte. Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait.

ÉVANGILE
« Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même » (Mt 16, 21-27)
Alléluia. Alléluia. Que le Père de notre Seigneur Jésus Christ ouvre à sa lumière les yeux de notre cœur, pour que nous percevions l’espérance que donne son appel. Alléluia. (cf. Ep 1, 17-18)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches : « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. » Mais lui, se retournant, dit à Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
Alors Jésus dit à ses disciples : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie ? Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ? Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; alors il rendra à chacun selon sa conduite. »
Patrick BRAUD

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13 août 2023

Assomption : Marie est-elle morte ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Assomption : Marie est-elle morte ?

Homélie pour la fête de l’Assomption / Année A
15/08/2023

Cf. également :
Le grand dragon rouge feu de l’Assomption
Assomption : entraîne-moi !
Marie et le drapeau européen
Quelle place a Marie dans votre vie ?
Le Magnificat de l’Assomption : exalter / exulter
L’Assomption : Marie, bien en chair
Assomption : Ne vous faites pas voler votre espérance
Assomption : les sentinelles de l’invisible
L’Assomption de Marie, étoile de la mer
L’Assomption de Marie : une femme entre en Résistance
Marie, parfaite image de l’Église à venir
Marie en son Assomption : une femme qui assume !
Marie, notre sœur
Vendredi Saint : la déréliction de Marie

Marie est-elle morte ?
La question peut paraître saugrenue.

La main d’Eve, la pomme et le serpent, détail du diptyque d’Albrecht Dürer (1507). Peut-être ne vous l’êtes-vous jamais posée ? Cependant, le flou qui l’entoure révèle qu’un débat intéressant n’est toujours pas tranché dans l’Église catholique : quel est le lien entre la mort et le péché ? Le Catéchisme de l’Église catholique rappelle la position officielle (n° 1008), tirée d’une lecture immédiate de certains passages de l’Écriture :
La mort est conséquence du péché. Interprète authentique des affirmations de la Sainte Écriture (cf. Gn 2,17 ; 3,3 ; 3,19 ; Sg 1,13 ; Rm 5,12 ; 6,23) et de la Tradition, le Magistère de l’Église enseigne que la mort est entrée dans le monde à cause du péché de l’homme. Bien que l’homme possédât une nature mortelle, Dieu le destinait à ne pas mourir. La mort fut donc contraire aux desseins de Dieu Créateur, et elle entra dans le monde comme conséquence du péché (cf. Sg 2,23 24). “ La mort corporelle, à laquelle l’homme aurait été soustrait s’il n’avait pas péché ” (GS 18), est ainsi “ le dernier ennemi ” de l’homme à devoir être vaincu (cf. 1 Co 15,26).

Les fervents défenseurs de la piété mariale ont cru pouvoir tirer le fil de l’Immaculée Conception de Marie pour lui épargner la mort, avec ce raisonnement simple : si Marie n’a pas connu le péché, elle ne peut avoir connu la mort qui est la conséquence du péché. C’est un peu l’argumentation de Pie XII, le pape qui a proclamé le dogme de l’Assomption le 1er novembre 1950 :
« En vertu d’une loi générale, Dieu ne veut pas accorder aux justes le plein effet de la victoire sur la mort, sinon quand viendra la fin des temps. C’est pourquoi, les corps même des justes sont dissous après la mort, et ne seront réunis, chacun à sa propre âme glorieuse qu’à la fin des temps. Cependant, Dieu a voulu exempter de cette loi universelle la Bienheureuse Vierge Marie. Grâce à un privilège spécial, la Vierge Marie a vaincu le péché par son Immaculée Conception, et de ce fait, elle n’a pas été sujette à la loi de demeurer dans la corruption du tombeau, et elle ne dut pas non plus attendre jusqu’à la fin du monde la rédemption de son corps » (Constitution Apostolique Munificentissimus Deus).

Même si le Pape Pie XII n’évoque pas directement la « mort » de Marie, on peut comprendre de ce texte qu’elle a eu le privilège d’être exemptée de cette loi générale selon laquelle le plein effet de la victoire sur la mort ne s’accordera qu’à la fin des temps. Elle a eu la grâce d’être libérée de la loi de demeurer dans la corruption du tombeau et d’attendre jusqu’à la fin du monde la rédemption de son corps.

Pourtant, nombre de théologiens ont fait remarquer que la mort physique de tout être vivant fait intégralement partie de la condition de créature. Sinon, l’être créé serait une émanation divine, possédant comme Dieu la propriété d’être immortel, et non une création. Si création n’est pas émanation, Dieu ne peut créer de l’immortel ! Dieu ne peut créer que du non-Dieu, donc mortel. Parler d’une condition humaine non soumise à la mort relève d’une pensée mythique qui dans la Bible à toute sa valeur pour parler du sens des origines (Gn 1–15), mais ne dépeint aucune condition historique. C’est un irréel du passé que d’évoquer le sort humain en dehors du péché ou de la mort ! Notre finitude d’êtres vivants limités dans le temps par nature est ainsi la garantie de la transcendance du Dieu Tout-Autre.

Jean-Paul II développera cette position, quasiment inverse de celle de Pie XII. Citons le longuement (Audience générale du 25/06/1997), car c’est rare de voir deux papes se quereller post-mortem… Il commence par dédouaner Pie XII d’une quelconque volonté de nier la mort de Marie (ce qui n’est guère convaincant vu le passage cité plus haut) :

1. À propos de la fin de la vie terrestre de Marie, le Concile Vatican II a repris les termes de la définition de bulle du dogme de l’Assomption et déclare : « La Vierge immaculée, préservée de toute tache du péché originel, au cours de sa vie terrestre, a été prise dans la gloire céleste, corps et âme » (Lumen Gentium).
Avec cette formule, la Constitution dogmatique Lumen Gentium, à la suite de mon vénéré prédécesseur Pie XII, est muet sur la question de la mort de Marie. Pie XII n’a pas eu l’intention de nier le fait de la mort, mais simplement ne juge pas opportun de déclarer solennellement, comme une vérité digne d’être acceptée par tous les croyants, la mort de la Mère de Dieu. En fait, certains théologiens ont soutenu que la Vierge n’eut pas à mourir et passa directement de la vie terrestre à la gloire céleste. Cependant, cette opinion est inconnue jusqu’au XVII° siècle, alors qu’il existe une tradition commune qui voit dans la mort de Marie son entrée dans la gloire céleste.

 Assomption : Marie est-elle morte ? dans Communauté spirituelle dormitionPuis il développe un argument christologique massue : la Mère n’est pas supérieure au Fils. Or le Fils a connu le tombeau, et la mort, trois jours durant. La Mère ne peut être affranchie du passage que même son Fils a dû faire :

2. Est-il possible que Marie de Nazareth ait vécu dans sa chair le drame de la mort ? En réfléchissant sur le sort de Marie et de sa relation avec son divin Fils, il semble légitime de répondre par l’affirmative : puisque le Christ est mort, il serait difficile de prétendre le contraire pour la mère. C’est dans ce sens qu’ont réfléchi les Pères de l’Église, qui n’avaient aucun doute à ce sujet.

Jean-Paul II cite alors de nombreux Pères de l’Église favorables à l’hypothèse de la mort physique de Marie :

Il suffit de mentionner Saint Jacques de Saroug (+ 521), pour qui, lorsque pour Marie fut arrivé « le temps de parcourir le chemin de toutes les générations », c’est à dire le chemin de la mort, « le chœur des douze Apôtres » se rassembla pour enterrer « le corps virginal de la bienheureuse » (Discours sur la sépulture de la Sainte Mère de Dieu).
Saint Modeste de Jérusalem (+ 634), après une longue évocation de la Dormition « de la Sainte glorieuse Mère de Dieu », conclut sa louange en vantant l’intervention miraculeuse du Christ qui l’a « relevée de la tombe » afin de la prendre avec lui dans la gloire.
Saint Jean Damascène (+ 704) se demande pour sa part :
Comment se fait-il que celle, qui pour enfanter dépassa toutes les limites de la nature, se plie maintenant à ses lois et que son corps immaculé soit soumis à la mort ? (Et il répond:) Il est clair que la partie mortelle a été déposée pour revêtir l’immortalité, puisque même le maître de la nature n’a pas refusé l’expérience de la mort. En effet, il meurt selon la chair et par la mort détruit la mort, la corruption devient incorruptibilité et de la mort il donne la source de la résurrection (Saint Jean Damascène, Panégyrique sur la Dormition de la Mère de Dieu, 10).

Jean-Paul II reprend l’argument de la supériorité du Christ sur Marie pour en conclure que Marie ne peut avoir part pleinement à la Résurrection de son Fils sans d’abord mourir elle-même :

3. Il est vrai que la mort est présentée dans l’Apocalypse comme une punition pour le péché. Toutefois, le fait que l’Église proclame Marie libérée du péché originel par un privilège singulier divin ne conduit pas à la conclusion qu’elle a également reçu l’immortalité physique. La Mère n’est pas supérieure au Fils qui a assumé la mort en lui donnant un sens nouveau et en la transformant en instrument de salut. Impliquée dans l’œuvre de rédemption et associée à l’offrande du Christ, Marie a pu partager la souffrance et la mort en vue de la rédemption de l’humanité. À elle s’applique également ce que Sévère d’Antioche dit à propos du Christ : « Sans une mort préliminaire, comment la résurrection pourrait-elle avoir lieu ? ». Pour participer à la résurrection du Christ, Marie devait d’abord en partager la mort.

Sa mort est singulière, car transfigurée par l’amour l’unissant à son Fils, si bien que le terme « Dormition » évoque davantage une expérience spirituelle d’amour qu’une fin organique banale :

4. Le Nouveau Testament ne fournit aucune information sur les circonstances de la mort de Marie. Ce silence laisse supposer qu’il est arrivé naturellement, sans aucun détail particulièrement remarquable. Si ce n’était pas le cas, comment la nouvelle aurait-elle pu  être cachée de ses contemporains et de ne pas parvenir, d’une façon ou d’une autre, jusqu’à nous ? Quant à la cause de la mort de Marie, les opinions qui voudraient exclure des causes naturelles semblent sans fondement. Plus importante est la recherche de l’attitude spirituelle de la Vierge au moment de son départ de ce monde. À cet égard, saint François de Sales est d’avis que la mort de Marie a eu lieu à la suite d’un transport d’amour. Il parle de la mort dans l’amour, à cause de l’amour et par amour, allant même à dire que la Mère de Dieu est morte d’amour pour son fils (Saint François de Sales, Traité de l’Amour de Dieu, Lib. 7, c. XIII-XIV). Quel que soit le fait biologique ou organique qui causa, sur un plan physique, la fin de la vie du corps, on peut dire que le passage de cette vie à l’autre fut pour Marie une maturation de la grâce dans la gloire, si bien que jamais autant que dans ce cas, la mort ne put être considérée comme une Dormition.

La Dormition de la Vierge, par Fra Angelico | Miguel Hermoso Cuesta wikipedia

5. Chez certains Pères de l’Église, nous trouvons la description de Jésus qui vient lui- même prendre sa mère au moment de la mort pour son introduction dans la gloire céleste. Ils présentent ainsi la mort de Marie comme un événement de l’amour qui l’a amenée à rejoindre son divin Fils pour partager sa vie immortelle. À la fin de son existence terrestre, elle a connu, comme Paul et plus que lui, le désir d’être libérée et d’être avec le Christ pour toujours (cf. Ph 1,23). L’expérience de la mort a enrichi la personne de la Vierge à travers le sort commun des hommes, elle est en mesure d’exercer plus efficacement sa maternité spirituelle envers ceux qui atteignent l’heure suprême de la vie.

Que retenir pour nous de cette controverse ? Le concile Vatican II nous met sur la voie en parlant de Marie à l’intérieur du texte sur l’Église (Lumen Gentium), et non dans un texte à part. Car Marie et l’Église sont indissociables : Marie est la figure de l’Église à venir. Il ne lui arrive rien d’autre que ce que l’Église est appelée à recevoir. En ce sens, Marie est l’anticipation eschatologique de ce que nous sommes tous appelés à devenir : pleinement ressuscités, « corps et âme », avec Christ, par lui et en lui. Le « corps » dont nous parlons ici a connu la mort. Mais dans la nouvelle Création où tous ressusciteront, Dieu saura redonner à chacun un autre corps, un « corps glorieux », un « corps spirituel », qui sera notre interface avec ce monde nouveau, comme notre chair présente est l’interface de notre relation avec le monde actuel (Cf. le « moi-peau » de Didier Anzieu, 1974).

Ce qui est certain, c’est que Marie est ressuscitée. Le dogme de l’Assomption proclame qu’elle est dans la gloire avec son corps et son âme. On ne le dit d’aucun autre disciple du Christ. Même les saints « se sont endormis dans l’attente de la résurrection », comme dit la liturgie (Prière eucharistique n° 2). On pourrait poétiquement dire de Marie qu’elle n’a pas été enterrée mais « encièlée » corps et âme…

Que l’Assomption de Marie nourrisse notre espérance d’être nous-même « encièlé » à la fin des temps, dans la communion de tous les saints [1] !

 


[1]. Le fait que Pie XII ait proclamé le dogme de l’Assomption le jour de la fête de la Toussaint 1950 signifie clairement qu’il ne faut jamais séparer Marie et l’Église. Marie anticipe ce qui sera réalisé en plénitude dans la communion de tous les saints. Elle est bien « notre espérance » (spes nostra) d’une humanité totalement ressuscitée, comme nous le chantons dans le Salve Regina.

 

 

MESSE DU JOUR

PREMIÈRE LECTURE
« Une Femme, ayant le soleil pour manteau et la lune sous les pieds » (Ap 11, 19a ; 12, 1-6a.10ab)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean
Le sanctuaire de Dieu, qui est dans le ciel, s’ouvrit, et l’arche de son Alliance apparut dans le Sanctuaire.
Un grand signe apparut dans le ciel : une Femme, ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle est enceinte, elle crie, dans les douleurs et la torture d’un enfantement. Un autre signe apparut dans le ciel : un grand dragon, rouge feu, avec sept têtes et dix cornes, et, sur chacune des sept têtes, un diadème. Sa queue, entraînant le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre. Le Dragon vint se poster devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance. Or, elle mit au monde un fils, un enfant mâle, celui qui sera le berger de toutes les nations, les conduisant avec un sceptre de fer. L’enfant fut enlevé jusqu’auprès de Dieu et de son Trône, et la Femme s’enfuit au désert, où Dieu lui a préparé une place. Alors j’entendis dans le ciel une voix forte, qui proclamait : « Maintenant voici le salut, la puissance et le règne de notre Dieu, voici le pouvoir de son Christ ! »

PSAUME
(Ps 44, (45), 11-12a, 12b-13, 14-15a, 15b-16)
R/ Debout, à la droite du Seigneur,se tient la reine, toute parée d’or.(cf. Ps 44, 10b)

Écoute, ma fille, regarde et tends l’oreille ;
oublie ton peuple et la maison de ton père :
le roi sera séduit par ta beauté.

Il est ton Seigneur : prosterne-toi devant lui.
Alors, les plus riches du peuple,
chargés de présents, quêteront ton sourire.

Fille de roi, elle est là, dans sa gloire,
vêtue d’étoffes d’or ;
on la conduit, toute parée, vers le roi.

Des jeunes filles, ses compagnes, lui font cortège ;
on les conduit parmi les chants de fête :
elles entrent au palais du roi.

DEUXIÈME LECTURE
« En premier, le Christ ; ensuite, ceux qui lui appartiennent » (1 Co 15, 20-27a)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis. Car, la mort étant venue par un homme, c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts. En effet, de même que tous les hommes meurent en Adam, de même c’est dans le Christ que tous recevront la vie, mais chacun à son rang : en premier, le Christ, et ensuite, lors du retour du Christ, ceux qui lui appartiennent. Alors, tout sera achevé, quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu son Père, après avoir anéanti, parmi les êtres célestes, toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance. Car c’est lui qui doit régner jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis. Et le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort, caril a tout mis sous ses pieds.

ÉVANGILE
« Le Puissant fit pour moi des merveilles : il élève les humbles » (Lc 1, 39-56)
Alléluia. Alléluia. Aujourd’hui s’est ouverte la porte du paradis : Marie est entrée dans la gloire de Dieu ; exultez dans le ciel, tous les anges ! Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ces jours-là, Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint, et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi. Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. » Marie dit alors : « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais. » Marie resta avec Élisabeth environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle.
Patrick BRAUD

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