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27 octobre 2019

Toussaint : de quelle sainteté parlons-nous ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Toussaint : de quelle sainteté parlons-nous ?

Homélie pour la fête de Toussaint /  Année C
01/11/2019

Cf. :
Toussaint : un avenir urbain et unitaire
Toussaint : la mort comme un poème
Toussaint alluvionnaire
Les cimetières de la Toussaint
Tous un : la Toussaint, le cimetière, et l’Église…
Toussaint d’en-haut, Toussaint d’en-bas
Toussaint : le bonheur illucide
Ton absence…
La mort, et après ?
J’irai prier sur vos tombes (Toussaint)
Le train de la vie

« Ce sont des ânes ! »

En cette fête de Toussaint, chacun de nous est invité à se rappeler quel est son avenir en Dieu : devenir saint comme Dieu est saint.

Mais qu’est-ce qu’être saint ? Intuitivement, beaucoup s’imaginent qu’un(e) saint(e) accumule les exercices de piété, est quelqu’un de très religieux et une sorte de virtuose du spirituel. Les médias mettent en avant de grandes figures comme le Dalaï-lama et son vêtement orange, autrefois Jean-Paul II et sa soutane blanche ou Mère Teresa avec son sari bleu et blanc.

Toussaint : de quelle sainteté parlons-nous ? dans Communauté spirituelle 513HlsLyFRL._SX301_BO1,204,203,200_Croire que la sainteté s’acquiert est une folie. Même à force de sagesse, de conscience et d’amour, croire qu’il nous est possible de devenir saint par nous-mêmes est une folie. Beaucoup, dans toutes les religions, veulent accumuler des mérites, faire des efforts pour progresser, entasser des bonnes œuvres et des pratiques religieuses afin de se rapprocher de Dieu. Maître Eckhart au XIII°-XIV° siècle n’hésite pas à les traiter d’« ânes » :

« Certaines gens ne comprennent pas bien ce sens ; ce sont les gens qui s’attachent à la pénitence et aux exercices extérieurs que ces gens tiennent pour importants parce qu’ils s’y cherchent eux-mêmes. Que Dieu les prenne en pitié d’avoir une si pauvre connaissance de la divine vérité. Ces gens sont nommés saints sur leurs apparences extérieures, mais intérieurement ce sont des ânes, car ils ne savent pas discerner la divine vérité. » (Sermon 52)

Le cheminement de Maître Eckhart, au-delà de sa formulation assez difficile à déchiffrer, est très cohérent : Dieu seul est saint (nous le chantons dans le Gloria et le Sanctus à chaque messe). Vouloir acquérir sa sainteté est impossible pour toute créature. L’ascèse et le perfectionnisme ne sont que des illusions, car ils maintiennent une distinction entre Dieu et la créature. Par contre, le mouvement inverse est possible, et Dieu le fait volontiers : il se communique lui-même à qui veut l’accueillir, jusqu’à ne plus faire qu’un avec lui. Cette divinisation progressive de l’homme, que les Pères grecs avaient longuement exploré pendant les six premiers siècles, est la vraie voie de sanctification :

En effet, le don que je reçois dans cette percée, c’est que moi et Dieu, nous sommes un. Alors je suis ce que j‘étais et là je ne grandis ni ne diminue, car je suis là un moteur immobile qui meut toutes choses. Alors Dieu ne trouve pas de lieu dans l’homme, car par cette pauvreté, l’homme acquiert ce qu’il a été éternellement et ce qu’il demeurera à jamais. Alors Dieu est un avec l’esprit, et c’est la suprême pauvreté que l’on puisse trouver.

Notre sainteté découle donc de notre communion avec Dieu, jusqu’à le laisser agir, désirer et penser en nous. Elle ne vient pas de nos renoncements, de nos actes d’amour, de notre sagesse, car tout cela maintient encore la distinction entre nous et Dieu. Alors que la divinisation offerte en Christ nous fait participer à l’unique sainteté de Dieu. Sainteté de participation en somme, et non d’amélioration :

Chacun est tel qu’est son amour ;
tu aimes la terre ? tu seras terre.
Tu aimes Dieu ? que dirais-je ? tu seras Dieu. Je n’ose pas le dire de moi-même, mais écoutons les Écritures : “vous êtes des dieux, et les fils du Très-Haut” (Psaume 81,6) »
(St Augustin, Sur la Première Épître de saint Jean 2,14 ; PL 35, 1997).

L’enjeu n’est plus de devenir saint en Dieu, mais de laisser Dieu être saint en nous. La condition pour que s’opère en nous cette transformation est la pauvreté du cœur, celle des Béatitudes de l’Évangile de cette fête de Toussaint. Maître Eckhart interprète ces huit béatitudes comme le portrait du Christ lui-même, le véritable bienheureux. Et la première des béatitudes est la pauvreté, car celui qui est riche de lui-même ne peut accueillir la sainteté de Dieu :

La béatitude ouvrit sa bouche de sagesse et dit : « Heureux sont les pauvres en esprit car le royaume des cieux est à eux. »

Être riche signifie : vouloir être admiré, s’attacher à ses œuvres, accumuler des biens et des connaissances pour en jouir, compter sur soi, multiplier les pratiques extérieures de religiosité ou de charité etc.

Être pauvre, selon Maître Eckhart, c’est se vider de soi-même pour laisser Dieu s’unir à soi, jusqu’à ce qu’il opère en soi sans même que je le sache. Maître Eckhart met en avant trois domaines de cette pauvreté intérieure :

« Est un homme pauvre celui qui ne veut rien, et qui ne sait rien, et qui n’a rien. »

 

1. Ne rien vouloir

lâcher priseMaître Eckhart ne plaide pas pour l’extinction du désir (bouddhisme), ni pour l’inaction (quiétisme). Il tire les conséquences de la divinisation promise qui est déjà à l’œuvre en nous : « ce n’est plus moi qui vis, mais Christ qui vit en moi » (Ga 2,20), comme s’écrie Paul. Maître Eckhart prolonge : ce n’est pas moi qui veux, mais Dieu qui veut en moi, son Esprit uni à mon esprit. Tant que je désire accomplir quelque chose pour Dieu, même quelque chose de Dieu, je maintiens l’écart, la distance entre lui et moi. Lorsque Dieu désire en moi, sa volonté et ma volonté ne font plus qu’un, de sorte que ne rien vouloir revient à accomplir pleinement la volonté de Dieu de l’intérieur d’elle-même :

Si on me demandait ce qu’est un homme pauvre, qui ne veut rien, je répondrais : tout le temps que l’homme est tel que c’est sa volonté de vouloir accomplir la toute chère volonté de Dieu – cet homme n’a pas la pauvreté dont nous voulons parler, car cet homme à une volonté par laquelle il veut satisfaire à la volonté de Dieu et ce n’est pas la vraie pauvreté. Car si l’homme doit être véritablement pauvre, il doit être aussi dépris de sa volonté créée qu’il l‘était quand il n‘était pas. Car je dis par l‘éternelle vérité : tout le temps que vous avez la volonté d’accomplir la vérité de Dieu, vous n‘êtes pas pauvres, car seul est un homme pauvre celui qui ne veut rien et qui ne désire rien.

 

2. Ne rien savoir

Là encore il ne s’agit pas de disqualifier les connaissances humaines, mais de les inclure en Dieu. Lorsque l’homme laisse Dieu opérer en lui, il est dépris de son savoir propre pour ne savoir que ce que Dieu veut, comme Dieu le sait. L’homme peut être pauvre de son propre savoir lorsqu’il laisse Dieu être Dieu en lui. La sainteté ainsi vécue ignore elle-même que Dieu agit en elle :

Nous avons dit parfois que l’homme devrait vivre comme s’il ne vivait ni pour lui-même, ni pour la vérité, ni pour Dieu. Mais maintenant nous parlons autrement et nous irons plus loin en disant : Pour arriver à cette pauvreté, l’homme doit vivre de telle manière qu’il ne sache pas même qu’il ne vit ni pour lui-même, ni pour la Vérité, ni pour Dieu. Bien plus : Il faut qu’il soit à tel point vide de tout son propre savoir qu’il ne sache, ni ne connaisse, ni ne sente que Dieu vit en lui. Plus encore : Il faut qu’il soit vide de toute connaissance qui pourrait vivre en lui.

On rejoint ainsi la notion d’illucidité : la sainteté est illucide en ce sens qu’elle ne se possède pas elle-même. Celui qui est saint ne sait pas qu’il l’est, sinon il perdrait cette sainteté au moment où il la connaîtrait. C’est de l’intérieur de Dieu, uni à lui, que la connaissance peut être libre de toute convoitise, de la possession, de tout retour égoïste sur elle-même :

Le bonheur illucide

L’homme qui doit avoir cette pauvreté doit vivre de telle sorte qu’il ignore même qu’il ne vit ni pour lui-même ni pour la vérité ni pour Dieu ; bien plus, il doit être tellement dépris de tout savoir qu’il ne sait ni ne reconnaît ni ne ressent que Dieu vit en lui ; plus encore, il doit être dépris de toute connaissance vivant en lui, car lorsque l’homme se tenait dans l‘être éternel de Dieu, rien d’autre ne vivait en lui et ce qui vivait là, c‘était lui-même. Nous disons donc que l’homme doit être aussi dépris de son propre savoir qu’il l‘était lorsqu’il n‘était pas ; qu’il laisse Dieu opérer ce qu’il veut et que l’homme soit dépris. […]

Il existe dans l‘âme quelque chose d’où fluent la connaissance et l’amour ; cela ne connaît ni n’aime comme les autres puissances de l‘âme. Celui qui sait cela sait en quoi réside la béatitude. Cela n’a ni avant ni après, n’attend rien qui lui advienne car cela ne peut ni gagner ni perdre. C’est pourquoi ce « quelque chose » est aussi privé du savoir que Dieu agit en lui, bien plutôt : ce « quelque chose » jouit lui-même de lui-même selon le mode de Dieu. Nous disons donc que l’homme doit être quitte et dépris de Dieu, en sorte qu’il ne connaisse l’action de Dieu en lui ; c’est ainsi que l’homme peut posséder la pauvreté. […]
Il est donc nécessaire que l’homme désire ne rien pouvoir savoir ni connaître des œuvres de Dieu. De cette manière l’homme peut être pauvre de son propre savoir.  […]
Celui-là est un homme pauvre qui ne sait rien des œuvres que Dieu opère en lui.

 

3. Ne rien posséder

Afficher l'image d'origineMaître Eckhart valide d’abord la pauvreté matérielle comme signe de l’union à Dieu.
Mais il faut aller plus loin : l’homme libre ne possède pas de savoir sur ce qu’il fait de bien ou de mal, il fait confiance et s’abandonne sans comptabiliser ni accumuler :

Nous disons donc que l’homme doit être si pauvre qu’il ne soit ni n’ait en lui aucun lieu où Dieu puisse opérer. Tant qu’il réserve un lieu, il garde une distinction. C’est pourquoi je prie Dieu qu’il me libère de « Dieu », car mon être essentiel est au-dessus de « Dieu » en tant que nous saisissons Dieu comme principe des créatures.

La clé de cette triple divinisation : ne rien vouloir/savoir/posséder réside dans l’inhabitation de Dieu en nous :
      En effet, le don que je reçois dans cette percée [1], c’est que moi et Dieu, nous sommes un.

Lorsqu’il trouve l’homme aussi pauvre, Dieu opère sa propre œuvre et l’homme subit ainsi Dieu en lui et Dieu est le lieu propre de ses opérations, du fait que Dieu opère en lui-même. Ici, dans cette pauvreté, l’homme retrouve l‘être éternel qu’il a été, qu’il est maintenant et qu’il demeurera à jamais. 

Lorsque nous fêtons la Toussaint, de quelle sainteté parlons-nous ?
De celle qui se voit, grâce aux signes extérieurs de spiritualité, de charité ? Elle est encore trop humaine.
La pauvreté de cœur des Béatitudes nous oriente vers une autre sainteté, illucide, jaillissant de la communion avec Dieu au point de laisser son Esprit devenir notre inspiration la plus intime.

Que l’Esprit de Dieu nous apprenne la pauvreté de cœur qui jaillit du cœur de Dieu lui-même !

 


[1]Ursprung en allemand : ce terme technique désigne chez Maître Eckhart le jaillissement de la divinité en nous et de nous en elle.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Voici une foule immense que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues » (Ap 7, 2-4.9-14)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean

Moi, Jean, j’ai vu un ange qui montait du côté où le soleil se lève, avec le sceau qui imprime la marque du Dieu vivant ; d’une voix forte, il cria aux quatre anges qui avaient reçu le pouvoir de faire du mal à la terre et à la mer : « Ne faites pas de mal à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, avant que nous ayons marqué du sceau le front des serviteurs de notre Dieu. » Et j’entendis le nombre de ceux qui étaient marqués du sceau : ils étaient cent quarante-quatre mille, de toutes les tribus des fils d’Israël.
 Après cela, j’ai vu : et voici une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main. Et ils s’écriaient d’une voix forte : « Le salut appartient à notre Dieu qui siège sur le Trône et à l’Agneau ! » Tous les anges se tenaient debout autour du Trône, autour des Anciens et des quatre Vivants ; se jetant devant le Trône, face contre terre, ils se prosternèrent devant Dieu. Et ils disaient : « Amen ! Louange, gloire, sagesse et action de grâce, honneur, puissance et force à notre Dieu, pour les siècles des siècles ! Amen ! » L’un des Anciens prit alors la parole et me dit : « Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils, et d’où viennent-ils ? » Je lui répondis : « Mon seigneur, toi, tu le sais. » Il me dit : « Ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau. »


PSAUME
(Ps 23 (24), 1-2, 3-4ab, 5-6)
R/ Voici le peuple de ceux qui cherchent ta face, Seigneur. (cf. Ps 23, 6)

Au Seigneur, le monde et sa richesse, la terre et tous ses habitants !
C’est lui qui l’a fondée sur les mers et la garde inébranlable sur les flots.

Qui peut gravir la montagne du Seigneur et se tenir dans le lieu saint ?
L’homme au cœur pur, aux mains innocentes, qui ne livre pas son âme aux idoles.

Il obtient, du Seigneur, la bénédiction, et de Dieu son Sauveur, la justice.
Voici le peuple de ceux qui le cherchent ! Voici Jacob qui recherche ta face !

 

DEUXIÈME LECTURE
« Nous verrons Dieu tel qu’il est » (1 Jn 3, 1-3)

Lecture de la première lettre de saint Jean

Bien-aimés, voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes. Voici pourquoi le monde ne nous connaît pas : c’est qu’il n’a pas connu Dieu. Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est. Et quiconque met en lui une telle espérance se rend pur comme lui-même est pur.

 

ÉVANGILE

« Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! » (Mt 5, 1-12a)
Alléluia. Alléluia.Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, dit le Seigneur, et moi, je vous procurerai le repos. Alléluia. (Mt 11, 28)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait : « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »
Patrick BRAUD

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11 août 2019

Quelle place a Marie dans votre vie ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Quelle place a Marie dans votre vie ?

Homélie pour la fête de l’Assomption / Année C
15/08/20149

Le Magnificat de l’Assomption : exalter / exulter
Assomption : Ne vous faites pas voler votre espérance
Assomption : les sentinelles de l’invisible
L’Assomption de Marie, étoile de la mer
L’Assomption de Marie : une femme entre en Résistance
Marie, parfaite image de l’Église à venir
Marie en son Assomption : une femme qui assume !
Toussaint : le bonheur illucide

Quelle place a Marie dans votre vie ?

Le 15 Août est une bonne date pour se poser cette question !

Quelle place a Marie dans votre vie ? dans Communauté spirituelle gf15-0051-grand-format-l-assomption-de-la-vierge-marie-gf15-0051Il y a les réponses toutes faites : elle est la mère de Jésus, la Mère de Dieu, l’Immaculée Conception… Ces réponses sont toutes faites au sens où elles existent avant nous, formulées avec les mots de la Tradition. Elles sont justes théologiquement, mais elles ne sonneront pas vrai aux oreilles de votre auditeur si vous vous contentez de les réciter sans les personnaliser.

Quelle place a Marie dans votre vie ? C’est-à-dire : lui parlez-vous ? la priez-vous ? a-t-elle joué un rôle pour vous à certains moments précis ? vous inspire-t-elle et comment ? qui vous a parlé d’elle ? où ? quand ?

Des amis protestants que j’ai interrogés m’ont dit simplement : « pour moi, c’est une femme comme les autres. Une femme dont la foi était très grande, que j’admire à ce titre. Mais rien de plus de. Une femme comme les autres. Point-barre. »

Au moins, c’était clair ! Et cela n’empêche pas ces amis d’avoir une foi vivante et agissante. Quand ils me retournèrent la question, je réfléchis quelques secondes, sans savoir quel angle d’attaque choisir pour leur en parler. Et soudain m’est apparu en mémoire le visage – ou plutôt la moitié de visage – d’un homme, intimement lié à celui de Marie pour moi. Jean est un de ces malades que l’on emmenait régulièrement à Lourdes avec l’Hospitalité diocésaine. La règle d’or quand on est brancardier est de ne pas poser de questions intempestives ou gênantes aux malades sur l’origine de leur état de santé ou handicap : s’ils veulent ils en parlent, à qui ils veulent et quand ils veulent ; sinon ce qui prime c’est le partage des événements du jour avec eux, du petit déjeuner à la procession aux flambeaux. Après deux ou trois jours passés ainsi à partager avec bonheur le quotidien chargé de Lourdes, Jean me dit :

« Tu veux savoir pourquoi je n’ai plus qu’une moitié du visage ? »  Évidemment la question m’avait assailli, devant sa tête recousue de partout où les lunettes masquaient mal une orbite vide et une joue absente. Mon silence voulait dire oui, sans oser le dire.

« J’ai voulu me suicider. Mais le coup de fusil a dévié et m’a arraché tout le côté gauche du visage. Depuis j’ai changé. À Lourdes j’ai retrouvé le courage de vivre. Ici on n’est pas jugé. Chacun est accepté avec son fardeau, visible ou pas. Ici, devant la grotte, je fais provision de force pour toute l’année. »

La grande famille hospitalière

C’est cela – dis-je à mes amis protestants – : quand je pense à Marie, je pense à cet homme et à tous les blessés de la vie qui à Lourdes sont enfin honorés comme des frères et sœurs, à égalité avec tous. Le vrai miracle de Lourdes pour moi, c’est la révélation de la première place accordée à ceux qui d’habitude sont parqués dans nos mouroirs, nos établissements spécialisés, nos EHPAD, USLD, IME, ESAT, foyers long séjour et autres  acronymes les faisant disparaître de l’horizon des valides. Car c’est vraiment la cour des miracles à Lourdes : grâce à Marie et à sa petite Bernadette, les milliers de fauteuils roulants et les brancards concentrent sur quelques centaines de mètres carrés toute la misère humaine, physique et psychologique, soigneusement mise à l’écart hors de portée des gens normaux ailleurs. Du coup, Marie est d’abord pour moi celle grâce à qui les petits de ce monde sont reconnus. Grâce à elle, les pauvres ont enfin la première place. Lourdes anticipe cette Jérusalem céleste promise par le Christ. Fêter l’Assomption, c’est croire que Marie habite déjà cette ville fraternelle où elle attend Jean et tous les défigurés de ce monde pour partager avec eux la beauté et la dignité données par Dieu.

Quelle place à Marie dans notre vie ?

Une autre façon de poser la question serait : aimez-vous prier Marie ? avec elle ? comme elle ? Personnellement, je suis un peu gêné par ceux qui se veulent les champions du culte marial. Ils récitent des « Je vous salue Marie » à tout bout de champ, même lorsque cela n’est pas nécessaire (à la messe particulièrement, où 2000 ans de liturgie ne l’ont toujours pas prévu !), alors que le Magnificat fait partie de l’office des Vêpres chaque soir depuis des siècles. Ils portent ostensiblement leurs chapelets et le rabâchent (au sens dénoncé par Jésus) comme un mantra hypnotique ou une formule magique. Car Marie est souvent mélangée à des pratiques très intéressées relevant plus de la magie, voire de la superstition, que de la foi évangélique.

Vierge-Marie-1.jpgUne amie me demande de participer à une neuvaine de prière mariale pour que son mari guérisse de son cancer. Je lui ai dit : « tu sais, un cancer du foie, Marie n’y pourra rien. Mais je prierai pour lui afin qu’il soit entouré d’amour pour partir en paix et qu’il ait la force de mener ce combat sans désespérer. » Cette amie a mobilisé tout un réseau ‘très catho’ de groupe de prières demandant à Marie la guérison de son mari. Évidemment, le cancer du foie l’a emporté en quelques mois comme c’est la règle hélas. Mon amie m’a écrit : « je réfléchis sur la prière du Christ à Gethsémani : que ta volonté soit faite, et non la mienne. J’ai demandé la guérison pour mon mari, et c’est la mort qui est venue. Mon défi est maintenant de comprendre pour-quoi, en vue de quoi c’est arrivé. Je suis sûr qu’avec Dieu et Marie, quelque chose sortira de cette catastrophe. » J’ai entendu dans ses paroles l’écho de celles de Marie à Cana : « faites tout ce qui vous dira » (et non l’inverse…).

Chapelet dans des mains étreintesMon rapport personnel au chapelet est marqué par la mort de mes grands-parents. À l’époque, on veillait de longues heures auprès du défunt. La famille faisait venir les enfants près du corps pour l’embrasser, le toucher, avec des paroles douces et paisibles. À 8-10 ans, je me souviens du chapelet entrecroisé aux doigts de mon grand-père sur son lit funéraire. C’était l’un des premiers gestes que l’on faisait lorsque quelqu’un décédait : avant que la rigidité ne l’empêche, on allait chercher son chapelet, et on le faisait passer mystérieusement entre les mains croisées de telle façon qu’il devenait comme partie prenante, inséparable, soudé à ce corps d’où la vie venait de s’en aller imperceptiblement. Dans l’Antiquité, on mettait des pièces de monnaie sur les yeux du mort pour qu’ils puissent payer son passage du Styx au passeur Charon. Je ne connaissais pas cette coutume, mais je trouvais en effet que le chapelet était sûrement le laisser-passer le plus sûr pour mon grand-père, lui qui avait fait la guerre. Le lien marial incarné par cette chaîne d’argent et ces graines brillantes comme des bijoux étaient à mes yeux d’enfant le signe que la mort et la naissance devait bien être semblables…

Avec le temps, chacun de nous rationalise, s’instruit, et construit son propre discours sur Marie. Nous restons cependant marqués par ces personnes rencontrées, ces moments familiaux, ces événements éminemment personnels où Marie est devenue pour nous une figure, plus ou moins consciemment. Pour certains, cette initiation n’aura pas forcément été positive. Car on a au nom de Marie humilié des femmes en les confinant à des rôles  inférieurs, ou survalorisé un rôle maternel écrasant et étouffant, d’autant plus si la mère biologique a donné une très mauvaise image de la maternité. Il y a sans doute bien des blessures humaines à apaiser avant de plaquer des discours mariaux exaltés et irréalistes.

Reste qu’en cette fête de l’Assomption, savoir notre sœur en humanité déjà parvenue au terme du voyage nous réjouit et nous encourage : en regardant vers elle, le but n’est pas loin. Jean-Paul II nous le rappelait à Lourdes le 15 Août 2004 :

« Quand je serai allé vous préparer une place, je reviendrai vous prendre avec moi; et là où je suis, vous y serez aussi », nous a dit Jésus (Jn 14, 3). Marie est le gage de l’accomplissement de la promesse du Christ. Son Assomption devient pour nous ‘un signe d’espérance assurée et de consolation’ » (Lumen Gentium n° 68).

Et vous, par quels visages, par quels prénoms, par quels événements pourriez-vous raconter et témoigner : voici quelle est la place de Marie dans ma vie ?

 

Messe du jour

Première lecture
« Une Femme, ayant le soleil pour manteau et la lune sous les pieds » (Ap 11, 19a ; 12, 1-6a.10ab)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean

Le sanctuaire de Dieu, qui est dans le ciel, s’ouvrit, et l’arche de son Alliance apparut dans le Sanctuaire. Un grand signe apparut dans le ciel : une Femme, ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle est enceinte, elle crie, dans les douleurs et la torture d’un enfantement. Un autre signe apparut dans le ciel : un grand dragon, rouge feu, avec sept têtes et dix cornes, et, sur chacune des sept têtes, un diadème. Sa queue, entraînant le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre. Le Dragon vint se poster devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance. Or, elle mit au monde un fils, un enfant mâle, celui qui sera le berger de toutes les nations, les conduisant avec un sceptre de fer. L’enfant fut enlevé jusqu’auprès de Dieu et de son Trône, et la Femme s’enfuit au désert, où Dieu lui a préparé une place. Alors j’entendis dans le ciel une voix forte, qui proclamait : « Maintenant voici le salut, la puissance et le règne de notre Dieu, voici le pouvoir de son Christ ! »

Psaume
(Ps 44, (45), 11-12a, 12b-13, 14-15a, 15b-16)

R/ Debout, à la droite du Seigneur,
se tient la reine, toute parée d’or.
(cf. Ps 44, 10b)

Écoute, ma fille, regarde et tends l’oreille ;
oublie ton peuple et la maison de ton père :
le roi sera séduit par ta beauté.

Il est ton Seigneur : prosterne-toi devant lui.
Alors, les plus riches du peuple,
chargés de présents, quêteront ton sourire.

Fille de roi, elle est là, dans sa gloire,
vêtue d’étoffes d’or ;
on la conduit, toute parée, vers le roi.

Des jeunes filles, ses compagnes, lui font cortège ;
on les conduit parmi les chants de fête :
elles entrent au palais du roi.

Deuxième lecture
« En premier, le Christ ; ensuite, ceux qui lui appartiennent » (1 Co 15, 20-27a)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis. Car, la mort étant venue par un homme, c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts. En effet, de même que tous les hommes meurent en Adam, de même c’est dans le Christ que tous recevront la vie, mais chacun à son rang : en premier, le Christ, et ensuite, lors du retour du Christ, ceux qui lui appartiennent. Alors, tout sera achevé, quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu son Père, après avoir anéanti, parmi les êtres célestes, toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance. Car c’est lui qui doit régner jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis. Et le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort, car il a tout mis sous ses pieds.

Évangile
« Le Puissant fit pour moi des merveilles : il élève les humbles » (Lc 1, 39-56)
Alléluia. Alléluia.
Aujourd’hui s’est ouverte la porte du paradis : Marie est entrée dans la gloire de Dieu ; exultez dans le ciel, tous les anges ! Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ces jours-là, Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint, et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi. Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »
Marie dit alors : « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais. »  Marie resta avec Élisabeth environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle.
Patrick BRAUD

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28 octobre 2018

Toussaint et défunts

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

Toussaint et défunts

 

Cf. :

Toussaint : un avenir urbain et unitaireCimetière à Nièvre en France à la Toussaint.

Toussaint alluvionnaire

Les cimetières de la Toussaint 

Tous un : la Toussaint, le cimetière, et l’Église… 

Toussaint d’en-haut, Toussaint d’en-bas 

Toussaint : le bonheur illucide

Ton absence…

La mort, et après ?

J’irai prier sur vos tombes (Toussaint)

Le train de la vie

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12 août 2018

L’Assomption de Marie

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

L’Assomption de Marie

 

Cf. :

Le Magnificat de l’Assomption : exalter / exulter

Assomption : Ne vous faites pas voler votre espérance
Assomption : les sentinelles de l’invisible
L’Assomption de Marie, étoile de la mer
L’Assomption de Marie : une femme entre en Résistance
Marie, parfaite image de l’Église à venir
Marie en son Assomption : une femme qui assume !
Toussaint : le bonheur illucide

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