L'homelie du dimanche

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21 novembre 2021

Le droit et la justice, signes Avent-coureurs

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 32 min

Le droit et la justice, signes Avent-coureurs

Homélie du 1° Dimanche de l’Avent  / Année C
28/11/2021

Cf. également :

Dans l’événement, l’avènement
L’événement sera notre maître intérieur
Se laisser façonner
L’Apocalypse, version écolo, façon Greta
Quand le cœur s’alourdit
Laissez le présent ad-venir
Encore un Avent…
L’absence réelle
Le syndrome du hamster
La limaille et l’aimant

Cap de Bonne-Espérance

Le Cap des Tempêtes

Un pirate fameux répliquait à Alexandre le Grand :  » Parce que j’opère avec un petit navire, on m’appelle brigand ; toi, parce que tu opères avec une grande flotte, Empereur !  »
Qu’est-ce qui permet de faire la différence entre le pirate et l’empereur ? Comment distinguer entre une troupe de brigands et un État ? une extorsion et un impôt ? un kidnapping et une arrestation ? Naviguer de l’un à l’autre, c’est franchir ce qu’un juriste appelle le Cap des Tempêtes, qui fait passer de la force au droit, de l’arbitraire à la justice, comme le cap de Bonne-Espérance fait symboliquement passer d’un hémisphère à l’autre.

La première lecture de notre entrée en Avent (Jr 33, 14-16) fait du franchissement de ce Cap des Tempêtes le critère de la venue du Seigneur au milieu de son peuple : « En ces jours-là, en ce temps-là, je ferai germer pour David un Germe de justice, et il exercera dans le pays le droit et la justice. En ces jours-là, Juda sera sauvé, Jérusalem habitera en sécurité, et voici comment on la nommera : « Le-Seigneur-est-notre-justice » ».

Le couple « droit (mishpat en hébreu) et justice (sedaqah en hébreu) » est un véritable leitmotiv du Premier Testament : pas moins de 35 occurrences, qui toutes en font le critère essentiel d’un règne selon le cœur de Dieu, dont David est la figure par excellence : « David régna sur tout Israël, faisant droit et justice à tout son peuple » (1 Ch 18,14 ; 2S 8,15).
Accomplir le droit et la justice peut également devenir la bouée de sauvetage du méchant qui se convertit et retrouve ainsi la vie perdue : « le méchant, s’il se détourne de tous les péchés qu’il a commis, s’il observe tous mes décrets, s’il pratique le droit et la justice, c’est certain, il vivra, il ne mourra pas. [...] Si le méchant se détourne de sa méchanceté pour pratiquer le droit et la justice, il sauvera sa vie. […] Si je dis au méchant : ‘C’est certain, tu mourras’, et qu’il se détourne de son péché pour pratiquer le droit et la justice, [...] si le méchant se détourne de sa méchanceté, pratique le droit et la justice, et en vit, […] Ainsi parle le Seigneur Dieu : C’en est trop, princes d’Israël ! Loin de vous la violence et la dévastation ; pratiquez le droit et la justice ; cessez vos exactions contre mon peuple – oracle du Seigneur Dieu ! » (Ez 18, 21.27 ; 33, 14.19 ; 45, 9).
la justice et le droit
C’est le meilleur des sacrifices, plus encore que les bœufs et les taureaux égorgés au Temple : « Accomplir le droit et la justice plaît au Seigneur plus que le sacrifice » (Pr 21,3).
C’est la bague de fiançailles de Dieu à son peuple : « Je ferai de toi mon épouse pour toujours, je ferai de toi mon épouse dans le droit et la justice, dans la fidélité et la tendresse » (Os 2, 21)
Les psaumes chantent le droit et la justice comme les piliers de tout règne authentique, que ce soit celui de David et ses successeurs ou le règne de Dieu lui-même : « Justice et droit sont l’appui de ton trône. Amour et Vérité précèdent ta face » (Ps 89,15 ; 97,2).
Ce couple Droit-Justice a pour fonction première d’empêcher les puissants de dominer les petits, les forts d’opprimer les faibles : « Si tu vois, dans le pays, l’oppression du pauvre, le droit et la justice violés, ne t’étonne pas de tels agissements ; car un grand personnage est couvert par un plus grand, et ceux-là le sont par de plus grands encore » (Qo 5,7).

Préparer et anticiper la venue du Fils de l’homme, comme nous y invite l’Évangile ce premier dimanche de l’Avent (Lc 21,25–36), oblige donc à nous intéresser à la manière dont le droit et la justice sont pratiqués – ou non – dans notre société.

Mais pourquoi faut-il qu’il y ait les deux ?

 

Le droit sans la justice devient vite la tyrannie des forts

Le droit et la justice, signes Avent-coureurs dans Communauté spirituelleGrâce à la pièce de théâtre d’Anouilh, tout le monde ou presque a entendu parler d’Antigone. Héroïne grecque imaginée par Sophocle il y a 2400 ans, Antigone ose braver l’édit royal qui interdisait d’enterrer dignement son frère condamné à mort en tant que traître et comploteur. Antigone défie la loi au nom d’un concept supérieur : la justice divine, aux yeux de laquelle refuser les rites funéraires est un acte impie et scélérat. Créon - le roi de Thèbes - questionne Antigone : « Ainsi, tu as osé violer les lois ? »  Antigone lui répond : « C’est que Zeus ne les a point faites, ni la Justice qui siège auprès des Dieux souterrains. Et je n’ai pas cru que tes édits pussent l’emporter sur les lois non écrites et immuables des Dieux, puisque tu n’es qu’un mortel. Ce n’est point d’aujourd’hui, ni d’hier, qu’elles sont immuables ; mais elles sont éternellement puissantes, et nul ne sait depuis combien de temps elles sont nées. Je n’ai pas dû, par crainte des ordres d’un seul homme, mériter d’être châtiée par les Dieux. » Antigone refuse le droit royal au nom d’un droit divin. Certaines lois divines non-écrites et éternelles sont inviolables, comme le droit pour un mort d’être enterré décemment. En revanche, Créon soutient que les lois humaines ne peuvent être enfreintes pour des histoires de conviction personnelle, ainsi, selon lui, Antigone fustige la justice de sa cité en ignorant la loi. Elle est alors condamnée à mort. Dans cet affrontement, les deux protagonistes sont chacun dans leur bon droit. Antigone est dans son droit puisqu’elle agit au nom de la justice divine qu’aucune loi ne peut contrarier. Créon est dans son droit également puisque, étant garant de la stabilité de Thèbes, il doit faire respecter la justice de sa cité.  

Le problème est très actuel ! Beaucoup de manifestations dénoncent des lois injustes, imposées par un pouvoir oppressif ou une pensée unique ayant l’apparence de la légitimité institutionnelle (le Parlement, le Sénat, la loi, l’État) mais pas morale (le juste, le bien). Ainsi les lois sur l’esclavage ont régi pendant des siècles des pratiques aujourd’hui qualifiées d’injustes. Mais à l’époque, les pouvoirs des marchands d’esclaves, musulmans  ou chrétiens, avait la légalité et donc la force de la loi avec eux. Refuser l’esclavage, le dénoncer, le combattre, c’était se mettre hors-la-loi.

Le droit sans la justice n’est donc que la légitimation des intérêts des puissants.

Suffit-il de se conformer à la loi pour être juste ?

Un exemple biblique parmi d’autres : David et Bethsabée. Le grand roi David est en même temps chef des armées, et a donc le droit et le pouvoir d’envoyer ses troupes où il veut. Nommer le général Uri – l’époux de la belle Bethsabée – au front est légal et conforme au droit. Mais pas à la justice, car c’est l’envoyer à la mort pour ensuite recueillir sa veuve éplorée dans le lit royal… Il faudra l’intervention habile du prophète Nathan pour que David s’aperçoive de son triple crime (viol, adultère, assassinat) avant de se répandre en cendres pour implorer le pardon.

Oui : le droit sans la justice est aussi meurtrier que David envers Uri !

Dans le Nouveau Testament, Pilate incarne le pouvoir de l’Empire : il est gouverneur pour faire respecter le droit romain. Il est dans son rôle lorsqu’il condamne à mort un excité de prophète qui soulève les foules en se proclamant Messie, dangereux concurrent local du seul César. Mais lui-même sent bien que ce n’est pas juste d’envoyer ce doux rêveur au supplice, même si c’est légal. Sa femme l’en avertit. Il se débat par avance avec son sentiment de culpabilité au point de s’en laver les mains : ‘je ne suis pas responsable du sang de cet innocent’… Hannah Arendt appelait cela la banalité du mal : lorsque le droit est pratiqué sans justice, on fabrique des milliers de fonctionnaires consciencieux, d’ingénieurs zélés, qui mettent en œuvre la ‘solution finale’ sans trop se poser de questions sur la moralité ultime de ce processus légal. Ce constat d’Hannah Arendt est bien plus effrayant que si ces criminels de guerres avaient été des psychopathes assoiffés de sang car, finalement, ces nazis n’étaient que des gens ordinaires et, au fond, nous aurions sans doute fait la même chose à leur place…

Il est facile de dénoncer les errements de nos prédécesseurs lorsqu’ils appliquaient le droit sans la justice ! Ouvrir les yeux sur nos lâchetés et complicités actuelles serait plus pertinent…

 

La justice sans le droit devient vite inefficace et désespérante

 Avent dans Communauté spirituelleSuzanne et les deux vieillards : l’épisode biblique du chapitre 13 du livre de Daniel a été peint de multiples fois ! C’est l’histoire d’une belle jeune femme convoitée par deux anciens, respectables à tous égards au point d’avoir été nommés juges sur Israël. Un jour qu’elle est seule dans son jardin pour se baigner, les deux vieillards se précipitent sur Suzanne et lui demandent de se donner à eux, sinon ils témoigneront qu’elle a couché avec un jeune homme (imaginaire), ce qui avant le mariage était puni de mort en ce temps-là. Suzanne n’est pas que belle, elle est également intègre : elle préfère s’exposer à une condamnation inique plutôt que de céder un viol dégradant. Les deux juges mettent leur menace à exécution. Voilà Suzanne accusée officiellement. Deux juges témoignent contre une jeune débauchée : on voit vite où penche la balance ! Heureusement, le jeune Daniel va réintroduire le droit dans cette procédure de justice expéditive. Avec intelligence, il sépare les deux juges pour les interroger chacun isolément devant la foule. « Sous quel arbre as-tu vu Suzanne coucher avec le jeune homme ? » « Sous un sycomore », dit le premier. « Sous un châtaigner », dit le second (car ils n’avaient pas eu le temps de se mettre d’accord sur leur version inventée). La foule comprend grâce à cet interrogatoire serré que les deux vieillards ont menti. Grâce à la procédure pénale mise en place par Daniel, l’imposture des juges mensongers est dévoilée, et on leur fait subir le sort qu’ils voulaient décréter pour Suzanne. Daniel a démasqué le cynisme juridique qui veut s’affranchir du droit…

On pourrait prendre un autre exemple biblique : l’institution du Jubilé (Lv 25). Tous les 50 ans, les textes législatifs prévoyaient qu’Israël devait remettre à zéro le compte des dettes, des héritages, des propriétés foncières du pays, afin d’éviter l’inexorable accumulation des inégalités au fil des générations. Voilà une traduction légale et institutionnelle de l’idéal de justice : sans cette régulation par le droit du Jubilé, l’aspiration à une certaine égalité des chances serait une utopie insignifiante et inopérante.

La justice sans le droit devient vite inefficace, car soumise au seul bon vouloir des juges, sans contre-pouvoir. Si l’être humain était par nature juste, le droit n’existerait probablement pas et l’institution juridique des rapports sociaux serait inutile. Mais nous ne sommes malheureusement pas nécessairement bons et les rapports humains sont souvent conflictuels : c’est pourquoi l’arbitrage du droit par les lois est nécessaire.

Les régimes de Pinochet ou de Franco ont bafoué le droit à chaque arrestation, et les procès n’étaient que des mascarades à la solde du pouvoir, car le droit de la défense n’était pas respecté (et encore moins les Droits de l’Homme !). Prenons un autre exemple : la COP 26 s’est terminée par un accord de principe pour limiter la hausse du réchauffement climatique à 1,5° (par rapport à l’ère préindustrielle). Voilà un objectif qui semble juste. Mais s’il n’y a pas des lois, des indicateurs, des sanctions et des arbitres pour concrètement avancer vers cet objectif, les puissants trouveront mille excuses pour ne pas être au rendez-vous et faire exception !

Dans l’Évangile, on se souvient de la parabole du juge inique (Lc 18, 1-8), dans laquelle Jésus met en scène un juge qui n’a que faire du droit des veuves. Ce n’est qu’à force de protestations et de réclamations qu’une pauvre veuve obtient enfin justice de ce magistrat à qui elle casse les oreilles, et qui se fichait ouvertement du droit des petits et des pauvres.

Notre justice respecte-t-elle le droit des parties en présence, et notamment des plus faibles ?

 

Le droit et la justice, signe Avent-coureurs de la venue du Fils de l’homme

Christ-et-le-bon-larron droitVoilà donc un couple d’inséparables : pas de droit sans justice, pas de justice sans droit. Le récit biblique d’égalité n’est rien sans les lois du Jubilé. Le pouvoir politique ou religieux devient inique s’il oublie qu’il y a une justice supérieure.
Jésus incarne en sa personne la réconciliation de ces deux principes souvent antagonistes.
Au larron à sa droite condamné par Pilate, Jésus promet une justice plus grande. Aux ouvriers de la 11° heure, il annonce un salaire plus grand que la somme contractuelle, sans léser les autres pour autant. Car la justice de Dieu est salvifique, là où celle des hommes se contentent de punir et de réprimer. Notre première lecture l’annonce : « En ces jours-là, Juda sera sauvé, Jérusalem habitera en sécurité ». Quand Dieu rend justice, c’est pour apporter grâce et salut, salut gracieux et grâce salutaire. La venue du Fils de l’homme à la fin des temps commence dès maintenant lorsque le pardon sauve le pécheur comme David, la coupable comme la femme adultère, le riche collaborateur comme Zachée, le criminel éperdu comme le larron en croix. Rendre justice, pour Dieu, c’est rétablir chacun dans sa dignité d’être humain, à son image et sa ressemblance, fut-il le pire des assassins ou la plus pauvre des veuves. « Je suis venu chercher et sauver ceux qui étaient perdus »…

Notre droit français est-il conforme à cette justice-là ?
Notre justice française respecte-t-elle le droit des petits et des pauvres ?
Pratiquons-nous le droit et la justice dans nos responsabilités habituelles ?

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je ferai germer pour David un Germe de justice » (Jr 33, 14-16)

Lecture du livre du prophète Jérémie
Voici venir des jours – oracle du Seigneur – où j’accomplirai la parole de bonheur que j’ai adressée à la maison d’Israël et à la maison de Juda : En ces jours-là, en ce temps-là, je ferai germer pour David un Germe de justice, et il exercera dans le pays le droit et la justice. En ces jours-là, Juda sera sauvé, Jérusalem habitera en sécurité, et voici comment on la nommera : « Le-Seigneur-est-notre-justice. »

PSAUME
(Ps 24 (25), 4-5ab, 8-9, 10.14)
R/ Vers toi, Seigneur, j’élève mon âme, vers toi, mon Dieu. (Ps 24, 1b-2)

Seigneur, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.

Il est droit, il est bon, le Seigneur,
lui qui montre aux pécheurs le chemin.
Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.

Les voies du Seigneur sont amour et vérité
pour qui veille à son alliance et à ses lois.
Le secret du Seigneur est pour ceux qui le craignent ;
à ceux-là, il fait connaître son alliance.

DEUXIÈME LECTURE
« Que le Seigneur affermisse vos cœurs lors de la venue de notre Seigneur Jésus » (1 Th 3, 12 – 4, 2)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens
Frères, que le Seigneur vous donne, entre vous et à l’égard de tous les hommes, un amour de plus en plus intense et débordant, comme celui que nous avons pour vous. Et qu’ainsi il affermisse vos cœurs, les rendant irréprochables en sainteté devant Dieu notre Père, lors de la venue de notre Seigneur Jésus avec tous les saints. Amen.
Pour le reste, frères, vous avez appris de nous comment il faut vous conduire pour plaire à Dieu ; et c’est ainsi que vous vous conduisez déjà. Faites donc de nouveaux progrès, nous vous le demandons, oui, nous vous en prions dans le Seigneur Jésus. Vous savez bien quelles instructions nous vous avons données de la part du Seigneur Jésus.

ÉVANGILE
« Votre rédemption approche » (Lc 21, 25-28.34-36)
Alléluia. Alléluia.Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. Alléluia. (Ps 84, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
 En ce temps-là, Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur terre, les nations seront affolées et désemparées par le fracas de la mer et des flots. Les hommes mourront de peur dans l’attente de ce qui doit arriver au monde, car les puissances des cieux seront ébranlées. Alors, on verra le Fils de l’homme venir dans une nuée, avec puissance et grande gloire. Quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche. Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur ne s’alourdisse dans les beuveries, l’ivresse et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste comme un filet ; il s’abattra, en effet, sur tous les habitants de la terre entière. Restez éveillés et priez en tout temps : ainsi vous aurez la force d’échapper à tout ce qui doit arriver, et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme. »
Patrick BRAUD

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13 juin 2021

Jesus, don’t you care ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 10 h 30 min

Jesus, don’t you care ?

 Homélie pour le 12° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
20/06/2021

Cf. également :

Qui a piqué mon fromage ?
L’amour du prochain et le « care »
La croissance illucide

Seigneur, cela ne te fait rien que 800 000 Tutsis aient été massacrés lors du génocide de 1994 ? La terre rwandaise s’est rougie sans que tu t’en émeuves.
Seigneur, cela ne te fait rien que des milliers d’enfants travaillent encore aujourd’hui dans des mines de cobalt ou de cuivre dans des conditions pires qu’au XIX° siècle ? Ils sont exténués de labeur dès l’âge de 13 ans, et tu ne dis rien [1].
Seigneur, cela ne te fait rien que les ultra-riches deviennent plus riches encore et les pauvres plus miséreux ? Les injustices prolifèrent, et toi tu ne fais rien.
Te sens-tu concerné par notre détresse ?
Serais-tu indifférent aux malheurs de ceux que tu appelles tes enfants ?
Finalement, tu n’en as peut-être ‘rien à foutre’, comme on dit vulgairement. Si c’est le cas, tu comprendras qu’on t’envoie balader toi aussi en retour lorsque tes représentants nous vantent ton soi-disant amour pour nous.

Jesus, don’t you care ? dans Communauté spirituelleLa non-intervention de Dieu dans le cours des choses est le scandale qui éloigne infailliblement les hommes de lui. Ce reproche de non-intervention, de non-assistance à personne en danger est sur les lèvres des disciples dans la barque ballottée par les vagues au milieu du lac ce dimanche (Mc 4, 35-41) : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? » On y perçoit l’inquiétude, la colère, le reproche, le sentiment d’abandon de ceux qui sont déçus de ne pas avoir en Jésus une baguette magique pour résoudre leurs difficultés. Avouons que chacun de nous a pu prononcer ces mots un jour ou l’autre, en les criant ou en les murmurant : « cela ne te fait rien que… ? »

La traduction anglaise de notre passage de la tempête apaisée nous met sur une piste intéressante, très contemporaine, celle du care : « Teacher, don’t you care that we are perishing ? »
Les théories du care sont apparues avec des études féministes sur les différences de réaction entre hommes et femmes devant les besoins d’autrui.

Les théories ou philosophies dites « du care » trouvent leur origine dans une étude publiée par Carol Gilligan en 1982 aux États-Unis. Celle-ci met en évidence, à travers une enquête de psychologie morale, que les critères de décision morale ne sont pas les mêmes chez les hommes et chez les femmes. Là où les premiers privilégient une logique de calcul et la référence aux droits, les femmes préfèrent la valeur de la relation, s’orientant d’après ce qui peut conforter les relations interpersonnelles, développer les interactions sociales. C’est à partir de cette observation que Gilligan établit le nouveau paradigme moral du care comme « capacité à prendre soin d’autrui », « souci prioritaire des rapports avec autrui ». Loin de se réduire à une « éthique féminine », la postérité de ce nouveau paradigme a dépassé les frontières des études féministes pour éclairer d’une lumière neuve l’anthropologie morale et l’éthique contemporaines. Notamment en interrogeant l’articulation entre la dimension interpersonnelle de la relation et sa dimension sociale, jusqu’à se demander comment prendre soin de la société et du monde dans lequel nous vivons. C’est ainsi que Joan Tronto, philosophe américaine, en vient à définir le care : « Activité caractéristique de l’espèce humaine, qui recouvre tout ce que nous faisons dans le but de maintenir, de perpétuer et de réparer notre monde, afin que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nos personnes et notre environnement, tout ce que nous cherchons à relier en un réseau complexe en soutien à la vie » [2].

Les disciples font somme toute appel à la part féminine de Jésus : « don’t you care ? » Nous sommes habitués à cette dimension féminine en Dieu depuis que les prophètes parlent de la hesed YHWH, la miséricorde divine comparée à des entrailles maternelles se tordant de douleur et de compassion devant la souffrance de ses enfants. Mais cet appel à la part féminine en Jésus pour qu’il prenne soin de ses amis est intéressante.

Joan Tronto décrit les 4 phases du care [3] qui sont les critères de sa réussite :

Un monde vulnérable - Joan TRONTO– caring about : il s’agit de constater l’existence d’un besoin, de reconnaître la nécessité d’y répondre, et d’évaluer la possibilité d’y apporter une réponse.
Réveillé de force de son sommeil bien calé dans la barque, Jésus n’envoie pas balader ses disciples pour se rendormir. Il entend leur angoisse, il va y répondre.

– to take care of : c’est la prise en charge concrète du besoin d’autrui, le fait d’assumer une responsabilité.
En exorcisant la violence de la mer (« silence, tais-toi ! »), Jésus prend soin des siens, intervient en leur faveur.

caring: c’est la relation directe avec ceux qui sont dans le besoin, pour être à leurs côtés avec compétence, avec efficacité.
Jésus va ainsi faire plus que calmer la tempête : il va appeler ses disciples à grandir dans la foi pour qu’ils n’aient plus besoin de lui la prochaine tempête.

care receiving : il s’agit pour le donneur de voir comment celui qui reçoit réagit au soin. Autrement dit, si le soin produit un résultat.
Après la tempête sur le lac, Jésus conduira ses disciples en terre païenne, les enverra en mission deux par deux, et continuera à les éduquer dans la confiance qui leur permettra à leur tour de faire des miracles.

Comment Jésus prend-il soin de ses disciples en définitive dans la barque ? En les appelant à passer de la peur à la foi : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? »
Le contraire de la foi n’est pas l’athéisme, ni l’incroyance : c’est bien la peur. Le mot fides =  foi en latin a forgé le mot confiance (cum-fides = se fier à, comme une confidence), fidélité, fiduciaire. Les Douze ont peur, alors que Jésus demeure dans la confiance en son Père. Ils s’agitent et paniquent devant les vagues et le vent, alors que Jésus repose en confiance, car il sait lui que « Dieu comble son bien-aimé quand il dort » (Ps 126,2). Il vient en effet de semer la Parole longtemps, longuement, intensément, pour des foules affamées de sens, assoiffées de vérité. Maintenant, il laisse cette Parole se multiplier par elle-même dans les cœurs de ses auditeurs, comme la graine qui pousse toute seule de dimanche dernier (Cf. La croissance illucide) : « nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment » (Mc 4, 26-34).
Il est littéralement vidé après une journée de prédication, et il se repose en Dieu, confiant en la puissance de sa Parole. Son sommeil traduit son abandon à son Père. En dormant, même au milieu de la tempête, il recharge ses batteries spirituelles et physiques, il s’ancre en Dieu pour à nouveau le laisser parler par sa bouche, guérir par ses mains, agir par ses mots.
Réveillé de force, il s’étonne que les disciples n’essaient pas de le suivre sur cette voie de la foi–confiance : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? ».
Ils ont si peur qu’ils s’agitent en tous sens, multipliant sans doute l’instabilité de la barque battue par les vagues.

En calmant la mer avec autorité (« silence, tais-toi ! »), Jésus fait plus que répondre à leur besoin immédiat. Il leur dit et leur montre que son autorité sur les forces du mal lui vient de son repos en Dieu. Il les invite à faire de même : passer de la peur à la foi, de l’agitation fébrile à la force tranquille. Nous savons bien que l’éducation consiste à rendre l’enfant capable d’obtenir par lui-même ce qu’il ne cesse de demander aux adultes. Jésus prend soin de ses disciples en les rendant capables comme lui de commander aux forces du mal, de calmer les vagues et d’apaiser les coups de vent. Au-delà de leur besoin immédiat de sécurité (la tempête), Jésus prend soin de ses disciples en les appelant à passer de la peur à la foi, de l’agitation au repos en Dieu.

Marthe et Marie accueillant Jésus à BéthanieIl y a un autre passage célèbre qui nous vient à l’esprit en entendant ce fameux : « cela ne te fait rien ? » C’est l’épisode avec Marthe et Marie. À Béthanie, Marthe s’agite et s’inquiète comme les disciples dans la barque. Elle a sans doute peur de ne pas arriver toute seule, sans sa sœur, à assumer l’hospitalité envers Jésus et ceux qui le suivent. Elle éprouve surtout un énorme sentiment d’injustice car secrètement elle aimerait bien faire comme Marie : se plonger dans les délices de la Parole qui coule des lèvres de Jésus. Réflexe égalitaire bien connu : elle préférerait que toutes les deux soient privées de cette Parole plutôt qu’elle seule ; au moins trouverait-elle cela ‘juste’. D’où son reproche, identique aux compagnons de la barque : « Marthe, occupée à divers soins domestiques, survint et dit: Seigneur, cela ne te fait-il rien que ma sœur me laisse seule pour servir ? Dis-lui donc de m’aider » (Lc 10,40). Là encore, Jésus l’invitera à passer de la peur à la confiance (‘le repas se déroulera bien, ne t’en fais pas’), de l’agitation à la tranquillité en Dieu (comme Marie assise aux pieds de Jésus pour l’écouter), de la logorrhée–panique à l’écoute silencieuse. « L’idéal du sage est un cœur qui écoute » (Si 3, 29).
Jésus prend soin de Marthe en l’éduquant à un autre désir…

Le terme grec μλει (melo = prendre soin, s’inquiéter, se soucier de, se préoccuper de, prêter attention, réfléchir à, s’intéresser) utilisé pour exprimer le care de Jésus se retrouve 7 fois dans les Évangiles (hasard ?).

- Deux fois, c’est dans un autre sens : Jésus ne fait pas attention aux apparences humaines, et ne se laisse pas impressionner par le statut social, la richesse, la beauté physique etc. « He doesn’t care about people ». Il ne fait pas de différence entre les hommes (Mt 22,16 ; Mc 12,14). « Maître, nous savons que tu es vrai, et que tu enseignes la voie de Dieu selon la vérité, sans t’inquiéter (melo) de personne, car tu ne regardes pas à l’apparence des hommes ».
Il y a donc des situations où le don’t care est évangélique. Nous n’avons rien à faire des hochets après lesquels courent les puissants : médailles, titres, premières places, étalage de richesse etc. Cela nous est égal. ‘On s’en fout’, dira la sagesse populaire : l’essentiel est la personne en face de moi, pas ses diplômes, son grade, sa position hiérarchique ou la qualité de son costume. Le care évangélique nous rend libres pour ne pas nous laisser impressionner par le clinquant et nous centrer sur la personne au cœur, pas sur son apparence.

colloque-Care-Affiche barque dans Communauté spirituelle– Une autre occurrence du verbe μλει (melo) est affectée… à Judas. En effet, dans la caricature diabolique qu’en dresse Jean, Judas « doesn’t care for poors ». Il ne se soucie pas des pauvres, tout trésorier du groupe des Douze qu’il est. « Il disait cela, non qu’il se mît en peine (melo) des pauvres, mais parce qu’il était voleur, et que, tenant la bourse, il prenait ce qu’on y mettait » (Jn 12,6).
D’après Jean, seul l’argent l’intéresse. La charge envers Judas est manifeste, mais on apprend au passage que prendre soin a pour complément d’objet direct privilégié : les pauvres. Le care évangélique est orienté structurellement vers les plus vulnérables. D’où « l’option préférentielle pour les pauvres » inscrite au cœur de la Doctrine sociale de l’Église, et de l’action de tant de pionniers chrétiens en matière sociale (hospices, orphelinats, écoles, entraide, dispensaires etc.).
Est Judas celui qui ne se soucie pas des pauvres. Le traître à la foi est celui qui n’a que faire du sort des perdants de la mondialisation, des oubliés de la croissance, des exclus de nos systèmes sociaux.

– Une autre occurrence vient confirmer cette dimension du care : celle où le mercenaire est désigné par deux fois comme celui qui ne prend pas soin des brebis. « Le mercenaire s’enfuit, parce qu’il est mercenaire, et qu’il ne se met (melo) point en peine (melo) des brebis » (Jn 10.13).
En se sauvant au lieu de les défendre, en préférant tirer son épingle du jeu tout seul devant les loups plutôt que de risquer sa vie pour les brebis, il montre l’exact envers du care. Prendre soin de l’autre, c’est faire face aux dangers qui le menacent (les loups), s’y  exposer, jusqu’à prendre le risque de perdre sa vie pour sauver celle de l’autre. Les justes qui ont caché des juifs pendant l’Occupation nazie incarnent au plus haut point le care du bon Berger. Les délateurs qui ont dénoncé les juifs à leurs bourreaux sont les mercenaires du XX° siècle. Et il y en a eu tant d’autres hélas : la nomenklatura communiste qui a déporté et massacré par millions pour préserver ses intérêts ; les spéculateurs de toutes les crises financières qui ont préféré le gain court terme au logement des modestes, aux emplois à long terme etc.

- Les 2 autres occurrences du verbe μλει (melo) sont celle de Marthe et Marie, et de notre épisode de la tempête apaisée ce dimanche.

 

Prenons donc soin les uns des autres, comme Jésus a su le faire pour ses disciples au milieu de la tempête : en nous aidant mutuellement à passer de la peur à la foi, en nous ancrant dans la confiance en Dieu plus que dans l’agitation volontariste. Car Dieu le premier pratique le care à notre égard : « déchargez-vous sur lui de tous vos soucis, car lui-même prend soin (melo) de vous » (1P. 5-7).

 

__________________________________________________________________________________

[1] Début 2020, avant la pandémie de Covid-19, 160 millions d’enfants étaient forcés de travailler, soit 8,4 millions de plus qu’en 2016, dévoile un rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT) et de l’Unicef.

[2] Cf. https://www.cairn.info/journal-etudes-2010-12-page-631.htm

[3]. Cf. Joan Tronto, Un Monde vulnérable. Pour une politique du care, Éditions La Découverte, 2009.

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots ! » (Jb 38, 1.8-11)

Lecture du livre de Job

Le Seigneur s’adressa à Job du milieu de la tempête et dit : « Qui donc a retenu la mer avec des portes, quand elle jaillit du sein primordial ; quand je lui mis pour vêtement la nuée, en guise de langes le
nuage sombre ; quand je lui imposai ma limite, et que je disposai verrou et portes ? Et je dis : “Tu viendras jusqu’ici ! tu n’iras pas plus loin, ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots !” »

 

PSAUME
(106 (107), 21a.22a.24, 25-26a.27b, 28-29, 30-31)
R/ Rendez grâce au Seigneur : Il est bon !Éternel est son amour !ou : Alléluia ! (106, 1)

Qu’ils rendent grâce au Seigneur de son amour,
qu’ils offrent des sacrifices d’action de grâce,
ceux qui ont vu les œuvres du Seigneur
et ses merveilles parmi les océans.

Il parle, et provoque la tempête,
un vent qui soulève les vagues :
portés jusqu’au ciel, retombant aux abîmes,
leur sagesse était engloutie.

Dans leur angoisse, ils ont crié vers le Seigneur,
et lui les a tirés de la détresse,
réduisant la tempête au silence,
faisant taire les vagues.

Ils se réjouissent de les voir s’apaiser,
d’être conduits au port qu’ils désiraient.
Qu’ils rendent grâce au Seigneur de son amour,
de ses merveilles pour les hommes.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Un monde nouveau est déjà né » (2 Co 5, 14-17)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, l’amour du Christ nous saisit quand nous pensons qu’un seul est mort pour tous, et qu’ainsi tous ont passé par la mort. Car le Christ est mort pour tous, afin que les vivants n’aient plus leur vie centrée sur eux-mêmes, mais sur lui, qui est mort et ressuscité pour eux. Désormais nous ne regardons plus personne d’une manière simplement humaine : si nous avons connu le Christ de cette manière, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi. Si donc quelqu’un est dans le Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né.

 

ÉVANGILE
« Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? » (Mc 4, 35-41)
Alléluia. Alléluia.Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. Alléluia. (Lc 7, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

Toute la journée, Jésus avait parlé à la foule. Le soir venu, Jésus dit à ses disciples : « Passons sur l’autre rive. » Quittant la foule, ils emmenèrent Jésus, comme il était, dans la barque, et d’autres barques l’accompagnaient. Survient une violente tempête. Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait. Lui dormait sur le coussin à l’arrière. Les disciples le réveillent et lui disent : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? » Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence, tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme. Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? » Saisis d’une grande crainte, ils se disaient entre eux : « Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »
.Patrick Braud

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2 août 2020

Péripatéticiens avec le Christ

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Péripatéticiens avec le Christ


Homélie du 19° Dimanche du temps ordinaire / Année A
09/08/2020

Cf. également :

Le doux zéphyr du mont Horeb
Le dedans vous attend dehors
Le pur amour : pour qui êtes-vous prêts à aller en enfer ?
Le polythéisme des valeurs
Sans condition, ni délai
Le principe de gratuité

Le lac gelé de Varsovie

Connaissez-vous l’œuvre cinématographique de Krzysztof Kieslowski (1941-1996) ? À partir des réalités sociales de la Pologne des années 80, il réfléchit sur la foi, le hasard, le rôle des évènements. Sa collection de 10 films intitulée « Le Décalogue » constitue une interprétation puissante et très personnelle des 10 Paroles données à Moïse, sans doute son œuvre maîtresse.

Dans le premier épisode du Décalogue (« Un seul Dieu tu adoreras »), un homme décide à Varsovie, à l’aide de formules sophistiquées calculant sur son ordinateur la résistance de la glace, que son petit garçon Pawel peut sans danger aller essayer sur le lac gelé la paire de patins à glace qu’il vient de lui offrir pour Noël, puisqu’il fait -15° depuis plusieurs jours. Pourtant contre toute logique, contre toute raison, la glace se rompt, l’enfant meurt. Le nom du père est Krzysztof et fait référence à « celui qui porte le Christ » : agnostique, faisant plus confiance en ses calculs qu’au Christ, il voit la glace ne plus pouvoir porter son fils comme lui n’est plus capable de porter sa foi… Anéanti par la douleur, Krzysztof remet en cause ses convictions les plus profondes et se révolte contre Dieu. Adorer un autre dieu que Dieu, fut-il la science et ses technologies, mène au désastre…

 

Le lac gelé de Tibériade ?

Ce lac gelé de Varsovie fais penser au lac de Tibériade de notre évangile (Mt 14, 22-33). C’est en effet une explication qui paraît trop rationaliste, mais cependant plausible, avancés par un spécialiste de l’histoire des lacs. Il émet l’hypothèse (certes fragile) selon laquelle le lac de Tibériade aurait pu être pris dans la glace au temps de Jésus en hiver. Du moins en surface, sur certaines parties.

« Jésus n’a peut-être pas marché sur l’eau comme le racontent trois des quatre Évangiles mais sur de la glace formée sur la mer de Galilée, selon une étude publiée cette semaine par un océanographe de l’université de Miami. Selon cette étude, les conditions météorologiques dans cette région, située aujourd’hui dans le nord d’Israël, étaient particulièrement rigoureuses dans une période comprise entre il y a 1500 et 2600 ans. De la glace, suffisamment épaisse pour supporter le poids d’un homme, aurait pu recouvrir une partie de la mer de Galilée, également connue sous le nom de lac de Tibériade, a indiqué le professeur Doron Nof. Cette couche de glace pouvait elle-même être partiellement recouverte par de l’eau, a précisé M. Nof. Aussi, des observateurs situés un peu loin de la scène pouvaient ne pas voir la glace et croire qu’une personne debout ou marchant sur le lac « marchait sur l’eau », a estimé l’océanographe. Le chercheur expose sa version du miracle dans le numéro d’avril 2006 du Journal de la Paléolimnologie, revue reconstituant l’histoire des lacs » (quotidien La Croix, avril 2006).

Plan du lac et de ses environsLes disciples, après avoir ramé la nuit pendant des heures contre vents et vagues, sont exténués de fatigue. De 21 km du nord au sud, de 12 km au plus large d’est en ouest, le lac n’est profond que de 50 m. Passer d‘une rive à l’autre comme le demande Jésus à ses disciples est normalement l’affaire de quelques heures à la rame. Mais le vent et les vagues sont contraires. Les disciples avaient donc lutté contre la tempête la plus grande partie de la nuit, et ils étaient en danger. Entre trois heures et six heures du matin (« la quatrième veille de la nuit » précise le texte), ils devinent de loin une silhouette venant vers eux aux premières lueurs, à travers le brouillard, sur le lac. Jésus aurait pu repérer les parties du lac recouvertes par une couche de glace assez solide pour s’avancer vers la barque. Il marchait ainsi littéralement sur les eaux. Pierre, à l’appel de Jésus, a peut-être lui aussi trouvé une partie du lac prise dans la glace pour débarquer et rejoindre Jésus. Mais, comme Pawel à Varsovie, après avoir fait quelques pas il a soudain senti la glace se fissurer et l’a entendu se craqueler sous son poids. D’où sa frayeur, car il commençait à couler. La main vigoureuse de Jésus le hissant sur un terrain plus solide le sauvera de l’hypothermie et de la noyade…                  

Explication trop naturelle ? Ceux qui veulent des miracles et des prodiges à tout prix crieront au blasphème et dénonceront une réduction rationaliste de l’événement. Pourtant la Bible elle-même pratique ce type de double lecture d’un même événement : à partir d’un phénomène naturel, elle relit ce qui s’est passé comme la trace de l’intervention divine. L’exemple le plus spectaculaire de ce genre d’exégèse est le célèbre passage de la 2 Janvier: Les Dix Commandements (Cecil B. DeMille - 1956) / The Ten CommandmentsMer des Roseaux (ou Mer Rouge). Nous avons tous en tête les deux murailles d’eau gigantesques du film de Cecil B. DeMille, l’une à droite et l’autre à gauche de la file des hébreux traversant la mer à pied sec. Et c’est le bâton de Moïse (sacré Charlton Heston !) qui fendit les eaux en deux. Le livre de l’Exode mentionne bel et bien cette mise en scène hollywoodienne (Ex 14,22). Mais il mentionne en même temps, et à côté, une autre interprétation, beaucoup plus naturelle celle-là : « Moïse étendit le bras sur la mer. Le Seigneur chassa la mer toute la nuit par un fort vent d’est ; il mit la mer à sec » (Ex 14,21). Le nom même de Mer des Roseaux (ou Mer des Joncs) suggère qu’il il y avait de larges parties marécageuses à traverser (pensez aux bayous de la Louisiane !).

Alors : bâton de Moïse ou vent d’Est ? Murailles d’eau ou marécages asséchés ? Et quand les Égyptiens s’engouffrent dans le passage pour récupérer leurs esclaves en fuite, est-ce la puissance divine qui les engloutit en faisant retomber les deux murailles d’eau avec le bâton de Moïse, ou bien est-ce le vent d’Est qui en s’arrêtant de souffler fait s’embourber les roues des chars et revenir l’eau telle une marée inversée ? Puisque les deux versions sont retenues par les rédacteurs bibliques, bien malin qui pourrait choisir entre les deux…

La marche sur les eaux de Jésus a quelque chose du passage du peuple de Dieu à travers l’eau de la Mer des Roseaux : phénomène naturel relu dans la foi par ceux qui y ont vu un signe de la puissance de Jésus sur le mal et sur la mort. Car les Israélites étaient de bien piètres marins. Ils n’ont jamais eu de flotte digne de ce nom (sauf peut-être sous Salomon). S’éloigner du rivage leur faisait peur, et encore ce n’était qu’un lac ! Une flaque d’eau comme le lac de Tibériade leur paraissait un océan, et le moindre coup de vent les affolait comme une tempête. C’était des pêcheurs, pas des marins. La mer était pour eux le lieu sombre des forces redoutables, des monstres terrifiants des profondeurs comme le Léviathan, des dangers inconnus capables de les engloutir sans coup férir. À tel point que Jean par exemple fera disparaître toute mer de la nouvelle création à venir : « de mer il n’y en aura plus » (Ap 21,14), tant elle est pour lui le symbole du mal. Voir Jésus marcher sur la mer (même si ce ne sont que les eaux gelées en surface d’un petit lac) était pour les pêcheurs de Galilée le signe manifeste de la victoire du Christ sur le mal et sur la mort, que sa résurrection allait mettre en pleine lumière avec Pâques.

 

Déambuler avec le Christ

L’enjeu de la scène est de pouvoir comme Pierre rejoindre Jésus dans sa marche sur les forces du mal. Le but est bien cette « marche-autour » sur l’eau.
Par trois fois dans le texte, Matthieu emploie le verbe περιπατν = peripatōn = marcher (patéō) autour (perí), qu’on peut traduire par déambuler :

Deux fois pour Jésus :

v 25 : à la quatrième veille de la nuit, il vint à eux, marchant (περιπατῶν = peripatōn) sur la mer.
v 26 : les disciples, le voyant marcher (περιπατοῦντα = peripatounta) sur la mer,

et une fois pour Pierre, qui est ainsi associé à la marche de Jésus :

v 29 : Pierre, étant descendu de la barque, marcha (περιεπάτησεν = periepatēsen) sur les eaux.

Pour nous aujourd’hui, l’adjectif péripatéticien désigne les dames court-vêtues qui arpentent les allées du bois de Boulogne ou les trottoirs de la rue Saint Denis pour achalander le client…
Dans l’Antiquité, le terme désignait plutôt une école de philosophie fondée par Aristote en -335 au Lycée d’Athènes. Il se promenait avec ses élèves, et tout en marchant, discutait, échangeait, bref philosophait. On a remis à la mode il y a peu cette manière de réfléchir dans le management : pour un entretien d’évaluation, le manager propose d’aller faire un tour au parc du Luxembourg ou sur les rives de la Seine pour échanger plus librement ; pour un brainstorming, on aura plus d’idées originales en allant se balader ensemble le long d’un canal ou d’un chemin verdoyant etc.

Jésus a pratiqué cette pédagogie de la « marche-autour » (perípatéō) péripatéticienne tout au long de ses trois années de vie publique. Nul doute qu’Emmanuel Macron a eu en tête, consciemment ou non, cette référence christique lorsqu’il a appelé son mouvement « En Marche » (et en plus, ses initiales étaient très narcissiquement gravées sur la plaque d’identité de son mouvement…).

Pour comprendre Jésus ‘péripatéticien’ déambulant parmi ses contemporains, il suffit de repérer les usages du verbe peripatōn dans les Évangiles. On peut les classer en au moins quatre familles.

 

1. Déambuler le long de la mer

« Marchant (περιπατῶν = peripatōn) le long de la mer de Galilée, il vit deux frères » (Mt 4,18).

Au bord du lac s’établissent les villes côtières grouillant de commerces et de rencontres en tous genres, comme Capharnaüm (la ville de Jésus), ou bien Bethsaïde, Tabgha, Magdala, Tibériade et Géraza. En allant et venant librement le long de la mer, Jésus s’expose ainsi à rencontrer les forces vives de son peuple. C’est là qu’il appelle ses premiers disciples. Marcher avec lui au bord de la mer, c’est aujourd’hui rejoindre les centres vitaux de nos villes où l’on commerce, où les populations se mélangent, où l’appel doit être lancé aux pêcheurs de ce temps.

 

2. Marcher sur la mer

Péripatéticiens avec le Christ dans Communauté spirituelle« À la quatrième veille de la nuit, il vint à eux, marchant (περιπατῶν = peripatōn) sur la mer » (Mt 14,25).

Là, il s’agit de s’aventurer à l’intérieur des territoires peuplés par les forces obscures et mauvaises. Avec le courage que la Résurrection procure, et la puissance du Christ plus forte que le mal, nous n’aurons pas peur de sentir les eaux s’ouvrir sous nos pas.

Marcher sur la mer, c’est aujourd’hui dénoncer la corruption des élites, lutter contre les esclavages des temps modernes (traite humaine, travail des enfants, filières de prostitution etc.). C’est se battre pour le respect de toute vie, de la conception à la mort. C’est s’affronter aux forces de l’argent et du pouvoir qui broient leurs opposants plus sûrement que le Léviathan n’avalait les marins perdus.

Le combat contre le mal fait partie de l’espérance chrétienne.

Certes nous perdrons bien des procès, notre voix pourra demeurer inaudible pendant longtemps, les méchants donneront l’impression de ricaner en toute sécurité… Mais nous savons que David a terrassé Goliath, que la foi déplace les montagnes, que les trônes finissent par être renversés, les injustices par être révélées.

 

3. Déambuler dans la Galilée

Les fonctions mentorales (suite) ; Jésus avec ses disciples« Jésus parcourait (περιεπάτει = periepatei) la Galilée » (Jn 7,1).

La Galilée des nations, c’est le coin le moins estimé d’Israël. « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » ironisait Nathanaël (Jn 1,46). Les Galilées actuelles sont les territoires perdus de la République, les périphéries méprisées ou ignorées par les centres, les confins où ne s’aventurent plus les gagnants du système. Déambuler en Galilée avec le Christ, c’est aujourd’hui rejoindre Dieu à la marge de nos sociétés, redonner la parole aux oubliés de l’histoire. C’est fonder ATD Quart-Monde avec les familles subissant l’exclusion depuis des générations. C’est visiter les séniors en EHPAD pour imaginer avec eux d’autres modes de vie pour nos aînés. C’est comprendre ce que nous avons fait de nos fous, dépressifs et autres malades mentaux dans nos hôpitaux psychiatriques et nos prisons etc.

Il y a tant de route sur lesquelles marcher en Galilée !

 

4. Déambuler dans le Temple

« À Jérusalem, Jésus allait et venait (περιπατοῦντος = peripatountos) dans le Temple » (Mc 11,27).
« Il entra à Jérusalem, dans le Temple ; et ayant porté ses regards autour de lui sur toutes choses… » (Mc 11,11)

templejesus Jésus dans Communauté spirituelleLà, Jésus manifeste une liberté encore plus grande, vis-à-vis du religieux de son époque. Il allait et venait dans le Temple comme s’il était chez lui. Et de fait il était chez lui dans la maison de son Père. Ce qui lui donne une incroyable capacité critique à l’encontre des rituels, des mentalités et des institutions religieuses juives. C’est dans le Temple, en s’y ‘promenant’, que Jésus guérit la main desséchée d’un handicapé un jour de sabbat, qu’il voit l’aumône de la pauvre veuve plus importante que les gros chèques des notables, qu’il renverse les tables des marchands et chasse le commerce du culte etc…

Il nous invite encore aujourd’hui à cette liberté vis-à-vis du religieux du XXI° siècle.

Il nous faut donc prendre le temps de déambuler dans les Temples contemporains pour en comprendre les logiques, les acteurs, les institutions. Que ce soient les Églises chrétiennes, les islams de tous les courants, les loges maçonniques ou les Bourses des villes d’affaires, les réseaux sociaux ou les organisations internationales, parcourons en longueur, en hauteur et en largeur ces espaces où se joue le sacré, c’est-à-dire ce qui compte le plus aux yeux de nos concitoyens. Alors nous pourrons admirer la générosité des uns, le génie artistique des autres, tout en dénonçant les mensonges et les injustices faites au nom de Dieu, tout en démasquant les idoles transformées en absolus incontestables.

 

Faire quelques pas avec le Christ n’est donc pas si innocent que cela, surtout s’il s’agit de marcher sur une fine couche de glace pouvant rompre à tout moment. Pourtant, notre identité chrétienne est pour une part péripatéticienne : malgré les vagues et le vent contraires, le Christ nous appelle à déambuler avec lui le long des côtes où se rassemblent les hommes, à parcourir l’intérieur de la Galilée où survivent les moins-que-rien, à arpenter les temples se joue le sacré de ce temps, et finalement à dominer la mer où les forces du mal se déchaînent pour déshumaniser nos sociétés.

Que l’Esprit du Christ nous donne cette audace !

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Tiens-toi sur la montagne devant le Seigneur » (1 R 19, 9a.11-13a)

Lecture du premier livre des Rois

En ces jours-là, lorsque le prophète Élie fut arrivé à l’Horeb, la montagne de Dieu, il entra dans une caverne et y passa la nuit. Le Seigneur dit : « Sors et tiens-toi sur la montagne devant le Seigneur, car il va passer. » À l’approche du Seigneur, il y eut un ouragan, si fort et si violent qu’il fendait les montagnes et brisait les rochers, mais le Seigneur n’était pas dans l’ouragan ; et après l’ouragan, il y eut un tremblement de terre, mais le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre ; et après ce tremblement de terre, un feu, mais le Seigneur n’était pas dans ce feu ; et après ce feu, le murmure d’une brise légère. Aussitôt qu’il l’entendit, Élie se couvrit le visage avec son manteau, il sortit et se tint à l’entrée de la caverne.

PSAUME

(Ps 84 (85), 9ab-10, 11-12, 13-14)
R/ Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. (Ps 84, 8)

J’écoute : Que dira le Seigneur Dieu ?
Ce qu’il dit, c’est la paix pour son peuple et ses fidèles.
Son salut est proche de ceux qui le craignent,
et la gloire habitera notre terre.

Amour et vérité se rencontrent,
justice et paix s’embrassent ;
la vérité germera de la terre
et du ciel se penchera la justice.

Le Seigneur donnera ses bienfaits,
et notre terre donnera son fruit.
La justice marchera devant lui,
et ses pas traceront le chemin.

DEUXIÈME LECTURE

« Pour les Juifs, mes frères, je souhaiterais être anathème » (Rm 9, 1-5)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, c’est la vérité que je dis dans le Christ, je ne mens pas, ma conscience m’en rend témoignage dans l’Esprit Saint : j’ai dans le cœur une grande tristesse, une douleur incessante. Moi-même, pour les Juifs, mes frères de race, je souhaiterais être anathème, séparé du Christ : ils sont en effet Israélites, ils ont l’adoption, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses de Dieu ; ils ont les patriarches, et c’est de leur race que le Christ est né, lui qui est au-dessus de tout, Dieu béni pour les siècles. Amen.

ÉVANGILE

« Ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux » (Mt 14, 22-33)
Alléluia. Alléluia.J’espère le Seigneur, et j’attends sa parole. Alléluia. (cf. Ps 129, 5)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Aussitôt après avoir nourri la foule dans le désert, Jésus obligea les disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renverrait les foules. Quand il les eut renvoyées, il gravit la montagne, à l’écart, pour prier. Le soir venu, il était là, seul. La barque était déjà à une bonne distance de la terre, elle était battue par les vagues, car le vent était contraire.
Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer. En le voyant marcher sur la mer, les disciples furent bouleversés. Ils dirent : « C’est un fantôme. » Pris de peur, ils se mirent à crier. Mais aussitôt Jésus leur parla : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez plus peur ! » Pierre prit alors la parole : « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. » Jésus lui dit : « Viens ! » Pierre descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus. Mais, voyant la force du vent, il eut peur et, comme il commençait à enfoncer, il cria : « Seigneur, sauve-moi ! » Aussitôt, Jésus étendit la main, le saisit et lui dit : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba. Alors ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui, et ils lui dirent : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! »
Patrick BRAUD

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24 novembre 2019

L’Apocalypse, version écolo, façon Greta

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

L’Apocalypse, version écolo, façon Greta

Homélie du 1° dimanche de l’Avent / Année A
01/12/2019

Cf. également :

Encore un Avent…
Bonne année !
Gravity, la nouvelle arche de Noé ?
La limaille et l’aimant
Le syndrome du hamster

Greta, ou la fin du monde en couettes

Greta Thunberg au parlement européen (33744056508), recadré.pngLe visage de Greta Thunberg est fascinant. Elle a les traits ronds et purs de Tintin, et ce n’est peut-être pas pour rien que notre héroïne porte le nom du personnage de Hergé dans son état civil complet : Greta Tintin Eleonora Ernman Thunberg. Comme Tintin, elle incarne la jeunesse et le courage, elle n’a pas peur de s’adresser d’égal à égal aux puissants et elle prétend sauver le monde. Une sainte laïque ? Dans La Révolution des Saints (1965 ; trad. fr. Belin, 1987), le philosophe Michael Walzer a montré comment le radicalisme politique moderne, celui des mouvements et des partis révolutionnaires, était né au moment de la Révolution anglaise du XVIIe siècle avec l’apparition d’un nouvel acteur politique, celui du « saint puritain ». Se con­sidérant comme un élu, détaché des anciennes solidarités, il développe un zèle activiste inédit : il a le sentiment d’agir pour répondre à un appel, il veut échapper à l’angoisse de la damnation grâce à l’action disciplinée dans le monde.                                                                                                         Philo Magazine, article « La croisade de Greta Thunberg », Novembre 2019.

Cet article de la revue « Philosophie Magazine » pointe de manière fort intelligente la sécularisation des thèmes apocalyptiques traversant l’écologie contemporaine. Les textes de ce dimanche parlent bien de la fin des temps : « il arrivera dans les derniers jours… » (Isaïe 12,1–5). « C’est le moment, l’heure est venue… » (Rm 12,11–14). « Ainsi en sera-t-il lors de la venue du fils de l’homme… » (Mt 24,37–44). Mais les différences avec les prophéties de Greta Thunberg sautent aux yeux : Jésus parle de sa venue et non d’événements naturels ; il annonce un monde nouveau et non l’effondrement de l’humanité ; il prêche l’espérance et non la peur.

 

La sécularisation de l’Apocalypse

Déjà au XIX° siècle, les grandes idéologies socialistes avaient repris les thèmes bibliques apocalyptiques pour les transposer à l’évolution de la classe ouvrière. Le capitalisme allait bientôt s’écrouler sous le poids de ses contradictions, crise économique après crise économique, prophétisait le jeune Karl Marx, nourri de sa culture biblique. D’ailleurs, les communistes ont fait de lui un prophète, et la nouvelle religion avait ses saints et ses saintes, comme Louise Michel surnommée la « vierge rouge » de la commune de Paris (1870) et tant d’autres figures révolutionnaires [1]. Le messianisme politique marxiste prenait ainsi le relais du messianisme chrétien, en voulant réaliser ici-bas le royaume de justice et de paix que le Christ annonçait.

L’Apocalypse, version écolo, façon Greta dans Communauté spirituelle 519J2ztgilL._SX300_BO1,204,203,200_Ces idéologies ont implosé avec la chute du mur de Berlin en 1989, commémorée récemment, et la dislocation de l’empire soviétique qui s’en est suivi. On oublie d’ailleurs trop souvent le rôle joué par Jean-Paul II dans la dénonciation du mensonge soviétique et de sa violence meurtrière. Revanche de l’Évangile sur « Le Capital » en quelque sorte…

Aujourd’hui, il n’y a plus guère que deux grandes idéologies pour prendre le relais de la contestation anticapitaliste qu’incarnait le socialisme autrefois : l’islam et l’écologie. L’islam propose une vision politique, une société alternative aux démocraties occidentales, fondée sur la charia et non sur la liberté individuelle, sur le Coran et non les Droits de l’homme, la soumission structurant toute la vie sociale. Les jeunes occidentaux ne semblent pas prêts d’épouser facilement cette idéologie politico-religieuse. Alors ils se tournent massivement vers le seul courant de pensée qui leur paraît crédible : l’écologie. Ou plutôt les écologies, tant les courants et conceptions d’un juste équilibre entre humanité et planète sont nombreux !

Luc Ferry en son temps en avait distingué trois :

•   le mouvement environnementaliste, de nature démocratique, vise la protection des intérêts bien compris de l’homme à travers la protection de la nature, qui n’a pas de valeur intrinsèque mais dont la destruction fait courir un danger à l’homme ;
•   la seconde tendance, utilitariste, considère que la souffrance animale doit être prise en compte moralement, comme l’est la souffrance humaine. Dès lors les animaux deviennent des sujets de droit, ce qui est la justification utilisée par certains des mouvements de « libération animale » ;
•   la troisième attribue des droits à la nature elle-même, y compris sous ses formes non animales. Ferry rattache à cette tendance le courant de l’écologie profonde ainsi que les idées des philosophes Hans Jonas et Michel Serres.
                                                                                               Le Nouvel Ordre écologique, L’arbre, l’animal et l’homme, Luc Ferry, Grasset, 1992.

Nul doute que Greta Thunberg se rattache plutôt au troisième courant, parfois appelé la deep ecology par les Américains. Cette écologie prophétise l’écroulement (collapse) de notre civilisation sur elle-même, comme autrefois Marx pour le capitalisme. Elle en vient à considérer l’homme comme le problème et non la solution, et pense survie de la planète avant développement humain. Les collapsologues utilisent les mêmes images terrifiantes que l’Apocalypse pour prédire le déferlement de catastrophes naturelles qui vont s’abattre sur notre monde à cause de l’activité humaine.

 

L’absence d’altérité

limits_2bto_2bgrowth-640 Apocalypse dans Communauté spirituelleÀ force de souligner la continuité entre toutes les formes du vivant, de l’arbre à l’homme, la collapsologie s’enferme dans un principe d’immanence, où tout est déjà contenu dans tout : il ne peut rien arriver de neuf sinon l’aboutissement final de la logique économique et industrielle actuelle en effondrement quasi-total. Antihumanistes, ces courants annoncent la fin du monde sans s’attarder à la fin du mois (selon l’expression qui a fleuri sur les manifestations des gilets jaunes). Il n’y a pas de salut à attendre d’un autre ; il n’y a pas d’autres logiques à respecter que celle (supposée) de la Nature quasi déifiée. C’est le même monde qui doit rester identique à lui-même sous peine d’engloutir l’homme comme un détail insignifiant et éphémère. C’est un raisonnement finalement très conservateur, qui ne veut pas penser d’autres évolutions possibles, notamment grâce à l’intelligence humaine, sa capacité d’adaptation, ou même celle de la nature, qui en a connu d’autres !

Or Jésus parle d’un monde autre – celui de la Résurrection – et non de la fin de ce monde. Il évoque sa venue, promesse de renouvellement et non de destruction. Il rappelle que l’engloutissement du déluge du temps de Noé a marqué l’émergence d’une Alliance nouvelle (cf. l’arc-en-ciel) avec une humanité renouvelée.

 

Prêcher la peur ou l’espérance ?

Pas de salut venant de l’homme ou de Dieu dans la contestation écologique radicale donc.

La deuxième différence – majeure – avec l’apocalyptique biblique réside dans le levier choisi pour transformer le monde.

Greta Thunberg à l'ONU, le 23 septembre 2019.Comme les « saints puritains », Greta Thunberg admet voir le monde « principalement en noir ou blanc » et est venue à la politique par vocation personnelle. À 15 ans, sous le coup de la découverte de la menace climatique, elle a traversé une dépression, arrêtant de s’alimenter, d’aller à l’école et même de parler. Sa rhétorique retrouve les intonations de cette tradition. S’adressant au Parlement européen à Strasbourg, elle entend saisir ses interlocuteurs d’effroi : « Je veux vous faire paniquer. » À l’ONU, c’est la culpabilité qu’elle mobilise : « Je ne devrais pas être là, je devrais être à l’école, de l’autre côté de l’océan. […] Comment osez-vous ? Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos paroles creuses. » Parfois, ses discours prennent la forme de sermons : « Si vous comprenez vraiment la situation, tout en continuant d’échouer, c’est que vous êtes mauvais, et ça, je refuse de le penser. » Tandis qu’elle n’hésite pas à se faire menaçante si une réforme radicale n’était pas engagée : « Si vous décidez de nous laisser tomber, je vous le dis : nous ne vous pardonnerons jamais ! Nous ne vous laisserons pas vous en sortir. » Quant à l’enjeu, il engage « notre survie » et il a l’urgence d’une guerre. Si nous étions vraiment conscients de notre responsabilité, affirme Greta Thunberg, « nous ne parlerions jamais de rien d’autre, comme si c’était une guerre mondiale qui était en cours ». Face à ce retour de la figure de la sainteté en politique, on ne sait pas trop si l’on doit se réjouir que les jeunes renouent avec le radicalisme ou si l’on doit s’inquiéter de la forme puritaine que prend ce retour.
                                                                                          Philo Magazine, article « La croisade de Greta Thunberg », Novembre 2019.

Bureau des affaires de désarmement de l’ONU © research.un.orgLa tonalité des avertissements bibliques est de nature totalement opposée. Les textes de ce dimanche en donnent quelques exemples : « de leurs épées ils forgeront des socs, et de leurs lances des faucilles. Jamais plus nation contre nation ne lèvera l’épée ; on ne se fera plus la guerre » (1° lecture). On ne peut pas dire qu’Isaïe cherche à terroriser son auditoire ! Il cherche au contraire à réveiller l’espérance du peuple dans un monde autre, pacifique et juste. De même Paul dans la 2° lecture interprète la venue du Christ comme une chance et non une menace : « le salut est plus près de nous qu’à l’époque où nous devenions croyants. Le jour est tout proche ». Quant à Jésus il ne cherche pas à faire peur, mais à réveiller la conscience de l’homme : « veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient ».

L’espérance est un levier plus puissant que la peur, et plus intelligent. L’écologie dite punitive se fourvoie lorsqu’elle met la sanction au-dessus de l’éducation. L’écologie « terrifiante » se trompe également parce qu’elle noircit les scénarios à venir décrivant les conséquences de l’économie contemporaine. Toute tempête devient un signe annonciateur de la fin des temps ; la fonte des glaciers engendre des submersions marines catastrophiques ; les tsunamis ou autres éruptions volcaniques se multiplient, les évolutions climatiques également, multipliant les exodes, les sécheresses, les famines, et les guerres qui vont avec. Telle une pensée magique (que Karl Popper aurait qualifiée d’infalsifiable, car voulant échapper à la contradiction), la collapsologie interprète tout phénomène naturel anormal comme une confirmation de sa thèse…

 

D’autres écologies sont possibles

Pourtant, tous les écologistes ne raisonnent pas ainsi, heureusement ! Citons comme seul exemple Aurélien Brulé, qui au lieu de vouloir faire peur à tous entreprend de protéger les forêts… en les rachetant !

klassi ChaneeBasé depuis plus de vingt ans à Bornéo en Indonésie, Aurélien Brulé, alias Chanee, un Franco-Indonésien de 40 ans, est un écologiste de terrain. Son quotidien se partage entre le centre de préservation des gibbons – le plus petit des grands singes – qu’il a créé au beau milieu de la forêt de Bornéo, le sauvetage d’animaux aussi divers que des singes, des panthères, des cobras ou des crocodiles, et Kalaweit, l’association qu’il a fondée (www.kalaweit.org). C’est avec Kalaweit que Chanee a décidé de combattre les compagnies d’huile de palme en achetant des hectares de forêt pour protéger les animaux et les mettre à l’abri de la déforestation et du braconnage. Une méthode très peu utilisée par les ONG écologistes, qui peut surprendre, mais qui est en train de prouver son efficacité. Chanee tient chaque semaine une chronique dans l’émission « Vivement dimanche » présentée par Michel Drucker, sur France 2. Il poste également de nombreuses vidéos de ses actions sur sa chaîne YouTube : Chanee Kalaweit.

Utiliser la logique de l’économie de marché pour sauver l’économie de marché n’est sans doute pas impossible. Un peu comme le rachat des esclaves autrefois préparait les mentalités à l’abandon de l’esclavage, cette protection immédiate et surprenante des forêts primaires menacées peut préparer les consciences à d’autres investissements, d’autres rentabilités, d’autres énergies.

La majorité des catholiques n’attend plus guère le retour du Christ en gloire au jour du Jugement dernier ! Malgré la récitation du Credo le dimanche, rares sont les pratiquants qui intègrent cette venue comme un principe structurant de leur foi. La plupart confondent la venue du Christ avec leur mort individuelle ! Or l’espérance chrétienne est bien plus grande que la seule attente d’une survie individuelle : c’est un monde entièrement renouvelé que nous attendons, « des cieux nouveaux et une terre nouvelle », où la résurrection de tous en Christ instaurera des modes de relation inédits et indescriptibles, au-delà de toutes nos représentations humaines. C’est la grandeur de cette espérance qui nous permettra d’écouter le meilleur des aspirations écologiques d’aujourd’hui sans jamais aplatir cette espérance aux prédictions culpabilisantes ou terrifiantes qui prolifèrent.

Soyons témoins de cette espérance, qui nourrit notre amour de la planète comme compagne de route de l’humanité, alliée et amie de son développement intégral.

 



[1]. Une autre femme est également connue sous le terme de « vierge rouge du socialisme » : Marta Desrumeaux (1897-1982), communiste du Nord, syndicaliste CGT et résistante (déportée 3 ans à Ravensbrück), l’une des seize premières femmes représentantes parlementaires en France en 1945.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

Le Seigneur rassemble toutes les nations dans la paix éternelle du royaume de Dieu (Is 2, 1-5)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Parole d’Isaïe, – ce qu’il a vu au sujet de Juda et de Jérusalem.
Il arrivera dans les derniers jours que la montagne de la maison du Seigneur se tiendra plus haut que les monts, s’élèvera au-dessus des collines. Vers elle afflueront toutes les nations et viendront des peuples nombreux. Ils diront : « Venez ! montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob ! Qu’il nous enseigne ses chemins, et nous irons par ses sentiers. » Oui, la loi sortira de Sion, et de Jérusalem, la parole du Seigneur.
 Il sera juge entre les nations et l’arbitre de peuples nombreux. De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances, des faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre.
 Venez, maison de Jacob ! Marchons à la lumière du Seigneur.

PSAUME

(Ps 121 (122), 1-2, 3-4ab, 4cd-5, 6-7, 8-9)
R/ Dans la joie, nous irons à la maison du Seigneur. (cf. Ps 121, 1)

Quelle joie quand on m’a dit :
« Nous irons à la maison du Seigneur ! »
Maintenant notre marche prend fin
devant tes portes, Jérusalem !

Jérusalem, te voici dans tes murs :
ville où tout ensemble ne fait qu’un !
C’est là que montent les tribus,
les tribus du Seigneur.

C’est là qu’Israël doit rendre grâce
au nom du Seigneur.
C’est là le siège du droit,
le siège de la maison de David.

Appelez le bonheur sur Jérusalem :
« Paix à ceux qui t’aiment !
Que la paix règne dans tes murs,
le bonheur dans tes palais ! »

À cause de mes frères et de mes proches,
je dirai : « Paix sur toi ! »
À cause de la maison du Seigneur notre Dieu,
je désire ton bien.

DEUXIÈME LECTURE
« Le salut est plus près de nous » (Rm 13, 11-14a)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, vous le savez : c’est le moment, l’heure est déjà venue de sortir de votre sommeil. Car le salut est plus près de nous maintenant qu’à l’époque où nous sommes devenus croyants. La nuit est bientôt finie, le jour est tout proche. Rejetons les œuvres des ténèbres, revêtons-nous des armes de la lumière. Conduisons-nous honnêtement, comme on le fait en plein jour, sans orgies ni beuveries, sans luxure ni débauches, sans rivalité ni jalousie, mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ.

ÉVANGILE

Veillez pour être prêts (Mt 24, 37-44)
Alléluia. Alléluia.Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. Alléluia. (Ps 84, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Comme il en fut aux jours de Noé, ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme. En ces jours-là, avant le déluge, on mangeait et on buvait, on prenait femme et on prenait mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis : telle sera aussi la venue du Fils de l’homme. Alors deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée. Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient. Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »
Patrick BRAUD

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