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5 avril 2021

Quand vaincre c’est croire

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Quand vaincre c’est croire

Homélie du 2° Dimanche de Pâques / Année B
11/04/2021

Cf. également :

Thomas, Didyme, abîme…
Quel sera votre le livre des signes ?
Lier Pâques et paix
Deux utopies communautaires chrétiennes
Le Passe-murailles de Pâques
Le maillon faible
Que serions-nous sans nos blessures ?
Croire sans voir
Au confluent de trois logiques ecclésiales : la communauté, l’assemblée, le service public
Trois raisons de fêter Pâques
Riches en miséricorde ?

Quand vaincre c’est croire dans Communauté spirituelle tombe-jaune

Balade entre les tombes

Aux premières douceurs du soleil de printemps, flâner au hasard des allées d’un cimetière a  quelque chose d’apaisant. On y apprend beaucoup sur l’histoire d’une commune et l’état d’esprit de ses habitants au cours des siècles. Le cimetière d’une grande métropole m’a récemment interpellé : dans le quartier de la première moitié du XX° siècle, il y avait une grande quantité de tombes portantes en grandes lettres gravées dans le granit ou le marbre : CREDO. Je n’avais jamais remarqué auparavant l’omniprésence de ce motif, qui d’ailleurs a disparu des tombes après 1945. Ces cinq lettres plus hautes que les noms des défunts affirmaient haut et fort le sentiment de victoire sur la mort de ceux qui se faisaient enterrer ainsi. Les sépultures de la seconde moitié du siècle étaient ornées de plaques banales affirmant – à tort ! – que jamais le souvenir des chers disparus ne s’effacerait des survivants, avec force oiseaux et fleurs romantiques. J’étais impressionné : en quelques années, le rapport à la mort a donc changé, à 180° ! On est passé de la foi victorieuse à la ‘survie’ dans le souvenir, ce qui est un tout autre paradigme…

 

Désigner l’ennemi

La deuxième lecture de ce dimanche (1 Jn 5,1-6) fait ce lien, qui peut nous paraître aujourd’hui étonnant : être vainqueur du monde, c’est croire :
« Tout être qui est né de Dieu est vainqueur du monde. Or la victoire remportée sur le monde, c’est notre foi. Qui donc est vainqueur du monde ? N’est-ce pas celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? »
Normalement, être vainqueur suppose de gagner contre : contre un ennemi, contre l’adversité, contre la maladie etc. Or ici, l’accent n’est pas sur l’ennemi à terrasser (le « monde ») mais sur l’attitude qui rend vainqueur : croire. Vaincre n’est alors pas terrasser  (l’adversaire) mais faire confiance (à Dieu), pas éliminer mais s’abandonner, pas se mobiliser mais accueillir…

Cette conception christique de la victoire est à rebrousse-poil de nos stratégies les plus courantes. On sait depuis Carl Schmitt (1888-1985) qu’un État a toujours intérêt à désigner un ennemi pour souder le peuple derrière lui :
« La distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi. Elle fournit un principe d’identification qui a valeur de critère » [1]. Selon Carl Schmitt, le critère fondamental d’un acte politique est sa faculté de mobiliser une population en lui désignant un ennemi, ce qui peut concerner un parti comme un État. Omettre une telle désignation, par idéalisme, c’est renoncer au politique. Le jeu d’un État conséquent sera donc d’éviter que des partisans ne s’arrogent le pouvoir de désigner des ennemis intérieurs à la collectivité, voire intérieurs à l’État lui-même. En aucun cas, le politique ne peut se fonder sur l’administration des choses ou renoncer à sa dimension polémique. Toute souveraineté, comme toute autorité, est contrainte à désigner un ennemi pour faire aboutir ses projets.

Napoléon, chef de guerreAinsi la Révolution française a fait bloc devant le risque d’invasion des armées royales européennes. Napoléon a utilisé ses guerres pour fédérer la France derrière ses rêves de conquête européenne, jusqu’en l’immense Russie. Dans cette même lignée, Napoléon III a voulu affermir son empire chancelant en déclarant la guerre à la Prusse en 1870, avec le succès que l’on connaît. Guillaume II a répliqué en 1914 pour fortifier l’empire allemand, puis Hitler en 1939 pour fédérer le Reich. La guerre froide a pris le relais : on pouvait unir les occidentaux en les mobilisant contre le danger communiste. Après la chute du mur de Berlin en 1989, l’islamisme d’Al Qaïda, Daesh et consorts est devenu l’ennemi légitime contre lequel le consensus national des démocraties est requis. Et récemment Emmanuel Macron décrétait qu’on était « en guerre » contre le virus….
On pourrait d’ailleurs faire une histoire des rivalités économiques parallèles à cette histoire géopolitique des ennemis successifs bien utiles.

Tout se passe comme s’il fallait s’opposer (à d’autres) pour s’unir (entre nous).

 

Croire en plutôt que gagner contre

Eh bien ! Jésus renverse la table comme à son habitude en situant la victoire dans le fait  de croire et non de combattre ! Croire, c’est l’acte de confiance où je m’appuie sur un autre que moi-même. C’est accepter de recevoir mon salut des mains de celui en qui je crois, et non de mes seules forces. Ce qui ne me dispense pas de m’engager pleinement dans la mise en œuvre du don reçu ! Mais l’objectif n’est plus d’éliminer l’ennemi : il est de se laisser conduire jusqu’au bout.

Peut être une image de texte qui dit ’Courage! Moi, je suis vainqueur du monde» Jn16 16, 29-33 @Notr NotreDamedesInternautes eDamedesInter’Jésus fait ce lien entre croire et vaincre à un autre endroit dans l’Évangile de Jean :
« Maintenant nous savons que tu sais toutes choses, et tu n’as pas besoin qu’on t’interroge : voilà pourquoi nous croyons que tu es sorti de Dieu.” Jésus leur répondit : “Maintenant vous croyez ! Voici que l’heure vient – déjà elle est venue – où vous serez dispersés chacun de son côté, et vous me laisserez seul ; mais je ne suis pas seul, puisque le Père est avec moi. Je vous ai parlé ainsi, afin qu’en moi vous ayez la paix. Dans le monde, vous avez à souffrir, mais courage ! Moi, je suis vainqueur du monde” »(Jn 16, 30 33).
Le contexte est clairement celui des persécutions romaines et juives des trois premiers siècles, qui ont dispersé les disciples tout autour du de la Méditerranée et au-delà. Ces  persécutions ont provoqué beaucoup de reniements, de trahisons, de souffrances, de déchirements familiaux et communautaires. C’est cette œuvre de division que vise Jean et contre laquelle il veut fortifier les croyants : ‘n’ayez pas peur ! La foi est plus grande que ces menaces. Ceux qui tuent le corps ne peuvent séparer les croyants de celui qu’ils aiment. Dès lors, qui est vainqueur, sinon l’Amour qui nous attend au terme du chemin ?’ Paul s’écriait : « ô mort, où est ta victoire ? » (1 Co 15,55) « En tout cela nous sommes les grands vainqueurs. Car rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ » (cf. Rm 8, 31 39).

Certains objecteront : il s’agit quand même d’être vainqueur du monde, et donc il y a bien un ennemi à abattre ! ?
Le monde dans l’Évangile de Jean n’est pas une personne en particulier – fut-il Hérode ou César -, ni un pouvoir politique – l’empire romain ou le Sanhédrin –, ni un adversaire nommément désigné. Le monde johannique est tout ce qui s’oppose à la foi, tout ce qui empêche l’acte de croire. En ce sens, la frontière entre le monde et la foi passe au-dedans de nous, car chacun est traversé par ce conflit intérieur. Vaincre le monde n’est pas renverser César, châtier les infidèles ou faire régner une loi religieuse. C’est bien plutôt faire confiance à Dieu pour mener le bon combat, celui contre le mal en nous et autour de nous, le combat de la foi-confiance.

 

L’histoire des vaincus de l’histoire
Jésus, Fukuyama ou Huntington ? dans Communauté spirituelle 41DJo-BoIqL._SX330_BO1,204,203,200_Les vainqueurs ne sont donc pas ceux que l’on croit, ceux que la postérité retient. Car la mémoire officielle ne retient souvent que le nom des vainqueurs ! Si vaincre n’est pas l’apanage des puissants de ce monde mais des gens qui font confiance en l’Amour, alors il faut compléter – voire réécrire – l’histoire officielle de nos manuels. La Bible est tout entière parcourue par ce désir de réhabiliter les petits, les souffrants, ceux qui ont subi l’exil, la déportation, la dispersion, la crucifixion au nom de leur foi. Jésus n’est qu’un obscur agitateur politique de piètre envergure aux yeux des historiens romains ou grecs, mais la puissance de Pâques fera qu’avec lui les damnés de la terre retrouveront leur dignité et leur place dans l’histoire des hommes. Un théologien catholique – Jean-Baptiste Metz – a longuement étudié ce caractère politique éminemment subversif de la foi chrétienne victorieuse du monde :
« La résurrection communiquée par la mémoire de la souffrance signifie : il y a une dette à l’égard des morts, des vaincus d’autrefois, des oubliés. Le potentiel de sens de l’histoire ne tient pas seulement aux survivants, aux vainqueurs et à ceux qui ont réussi ! Le « sens » n’est justement pas une catégorie réservée aux vainqueurs » [2] .
Au nom de la mémoire des oubliés, le repli sur soi est impossible. Une Église « ex memoria passionis » ne peut que se dresser contre la tendance de battre en retraite dans la vie privée. En un temps de crise, elle doit s’impliquer plus que jamais dans la vie sociale. Le christianisme est une « religion au visage tourné vers le monde ».
Puisque la vraie victoire est celle de la foi, ne nous laissons pas impressionner par les success stories officielles : l’immense foule de l’Apocalypse portant les palmes du triomphe est inconnue des historiens de ce monde, mais connue dans la mémoire de Dieu…

Credo

Les tombes d’autrefois n’avaient pas tort d’inscrire CREDO comme arme ultime à opposer à la mort : la foi en Dieu ôte au néant son pouvoir ; la confiance en Dieu Tout-Autre nous transforme en Lui ; le lien de confiance en Lui nous maintient en vie à travers la dissolution de tous nos autres liens humains…

Dénonçons donc avec courage toutes les hypocrisies religieuses qui veulent mener un djihad quelconque contre le monde. L’ennemi est en nous comme autour de nous. Vaincre le mal n’est pas gagner contre (un ennemi), mais compter sur Dieu pour qu’il n’arrête pas l’œuvre de ses mains en nous (cf. Ps 138,8).

 


[1]. Carl Schmitt, La notion de politique (Der Begriff des Politischen), 1927, éditions Calmann-Lévy, 1972

[2]. J.B. METZ, La foi dans l’histoire et dans la société. Essai de théologie fondamentale pratique, Cerf, coll. Cogitatio Fidei  n° 99, 1999 (nouv. éd.), pp. 133-134.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Un seul cœur et une seule âme » (Ac 4, 32-35)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

La multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur et une seule âme ; et personne ne disait que ses biens lui appartenaient en propre, mais ils avaient tout en commun. C’est avec une grande puissance que les Apôtres rendaient témoignage de la résurrection du Seigneur Jésus, et une grâce abondante reposait sur eux tous. Aucun d’entre eux n’était dans l’indigence, car tous ceux qui étaient propriétaires de domaines ou de maisons les vendaient, et ils apportaient le montant de la vente pour le déposer aux pieds des Apôtres ; puis on le distribuait en fonction des besoins de chacun.

PSAUME
(117 (118), 2-4, 16ab-18, 22-24)
R/ Rendez grâce au Seigneur : Il est bon ! Éternel est son amour ! ou : Alléluia ! (117,1)

Oui, que le dise Israël :
Éternel est son amour !
Que le dise la maison d’Aaron :
Éternel est son amour !

Qu’ils le disent, ceux qui craignent le Seigneur :
Éternel est son amour !
Le bras du Seigneur se lève,
le bras du Seigneur est fort !

Non, je ne mourrai pas, je vivrai
pour annoncer les actions du Seigneur.
Il m’a frappé, le Seigneur, il m’a frappé,
mais sans me livrer à la mort.

La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle :
c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux.
Voici le jour que fit le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie !

DEUXIÈME LECTURE
« Tout être qui est né de Dieu est vainqueur du monde » (1 Jn 5, 1-6)

Lecture de la première lettre de saint Jean

Bien-aimés, celui qui croit que Jésus est le Christ, celui-là est né de Dieu ; celui qui aime le Père qui a engendré aime aussi le Fils qui est né de lui. Voici comment nous reconnaissons que nous aimons les enfants de Dieu : lorsque nous aimons Dieu et que nous accomplissons ses commandements. Car tel est l’amour de Dieu : garder ses commandements ; et ses commandements ne sont pas un fardeau, puisque tout être qui est né de Dieu est vainqueur du monde. Or la victoire remportée sur le monde, c’est notre foi. Qui donc est vainqueur du monde ? N’est-ce pas celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ?
C’est lui, Jésus Christ, qui est venu par l’eau et par le sang : non pas seulement avec l’eau, mais avec l’eau et avec le sang. Et celui qui rend témoignage, c’est l’Esprit, car l’Esprit est la vérité.

ÉVANGILE
« Huit jours plus tard, Jésus vient » (Jn 20, 19-31)
Alléluia. Alléluia.Thomas, parce que tu m’as vu, tu crois, dit le Seigneur. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! Alléluia. (Jn 20, 29)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

C’était après la mort de Jésus. Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »
Or, l’un des Douze, Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), n’était pas avec eux quand Jésus était venu. Les autres disciples lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! »
Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux. Il dit : « La paix soit avec vous ! » Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. » Alors Thomas lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ». Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.
Patrick Braud

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28 mars 2021

Jeudi Saint : les multiples interprétations du lavement des pieds

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Jeudi Saint : les multiples interprétations du lavement des pieds

Jeudi Saint / Année B
01/04/2021

Cf. également :

Jeudi saint : les réticences de Pierre
« Laisse faire » : éloge du non-agir
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Jeudi Saint : pourquoi azyme ?
La commensalité du Jeudi saint
Le Jeudi saint de Pierre
Jeudi Saint / De la bouchée au baiser : la méprise de Judas
Jeudi Saint : la nappe-monde eucharistique
Je suis ce que je mange
La table du Jeudi saint
Le pain perdu du Jeudi Saint
De l’achat au don
Pâques : les 4 nuits

Comment s’habituer au choix étonnant de la liturgie en ce Jeudi Saint ? Au lieu de nous faire lire le récit de l’institution de l’eucharistie en Marc, Matthieu ou Luc, elle choisit de nous faire entendre Jn 13, où il n’est pas question d’eucharistie, mais de lavement des pieds ! Quitte à choisir l’Évangile de Jean, elle aurait dû nous faire lire le fameux discours sur le pain de vie (Jn 6), qui – lui – est bien eucharistique…
Alors, comment interpréter cette substitution lavement des pieds/eucharistie ?
Parcourons pour cela quelques interprétations de ce geste si symbolique.

 

1. Un condensé de la kénose du Christ

Jeudi Saint : les multiples interprétations du lavement des pieds dans Communauté spirituelle parabole-philippiensLe plus frappant (et la réaction de Pierre l’atteste) est sans doute de voir Jésus se mettre à genoux devant ses disciples, s’abaisser à ce rôle d’esclave lavant les pieds des hôtes de la maison. Cet abaissement n’est pas feint : aucune hypocrisie dans le geste de Jésus pour déposer sa tunique et nettoyer les pieds salis par la poussière des chemins. Notons d’ailleurs que les pieds des Douze devaient être fort sales, ce qui confère au geste une connotation répugnante (c’est pour cela qu’on s’en décharge sur les esclaves, et que Pierre s’est regimbé). Ne sublimons pas trop vite ce geste donc !

En réalité, Jésus exprime ici qui il est, au plus intime : celui qui se vide de lui-même pour servir les autres. Cet abaissement christique – à contre-courant de toutes les représentations messianiques – a été chanté très tôt dans une vieille hymne rapportée par Paul : « Le christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix… »(Ph 2, 6 11).

Le verbe grec utilisé pour décrire le fait de se dépouiller de sa divinité  (tunique enlevée) pour se faire serviteur (laver les pieds) a donné en français le mot kénose (se vider de soi-même). La kénose du Christ, c’est son être même et celui de Dieu [1] : être tendu vers l’autre – que ce soit son Père ou ses frères – pour ne plus faire qu’un avec lui/eux dans une communion d’amour que le service exprime et réalise. La liturgie du Jeudi Saint nous livre ainsi la dimension christique de l’eucharistie : communier, c’est s’engager avec le Christ, par lui et en lui, dans sa kénose pour les autres.

Communier sans désirer participer à cette kénose du Christ, voilà qui serait une hypocrisie plus redoutable que tous les sacrilèges !

 

2. Un signe d’hospitalité

La phyloxénie d'Abraham (Chagall)Cette signification du lavement des pieds est bien connue. En signe de bienvenue, les esclaves purifiaient les pieds des invités. Ce geste leur assurait en actes qu’ils étaient attendus, désirés, respectés. Paul en fait l’un des critères pour admettre une femme dans le groupe des veuves de la communauté : « Une femme ne sera inscrite au groupe des veuves que si elle est âgée d’au moins soixante ans et n’a eu qu’un mari. Il faut qu’elle soit connue pour ses belles œuvres : qu’elle ait élevé des enfants, exercé l’hospitalité, lavé les pieds des saints, assisté les affligés, qu’elle se soit appliquée à toute œuvre bonne » (1 Tm 5, 9-10). Critère diaconal en quelque sorte, visiblement très féminin  aux débuts de l’Église….

Le lien eucharistie–hospitalité est donc naturel dans l’évangile de Jean.

On se souvient d’Abraham offrant l’hospitalité à trois voyageurs, organisant leur lavement des pieds, les nourrissant, pour découvrir après coup que c’était Dieu (en personnes, pourrait-on dire !) qui le visitait (Gn 18, 1-15). L’eucharistie et l’hospitalité d’Abraham sont symboliquement réunies dans l’icône de la Trinité de Roublev. Elles doivent l’être existentiellement dans nos pratiques domestiques ordinaires.

Comment communier sans accueillir des invités chez vous ? des réfugiés dans un pays ? sans nous laisser nous-mêmes inviter ailleurs ?

 

3. Un acte de charité

Pope-Francis-Muslim-Christian-Hindu-refugees-Castelnuovo-di-Porto-Rome-Italy-Maudy-Thursday-2016 culte dans Communauté spirituelleLes Anglais ont appelé le Jeudi Saint : Maundy Thursday. Cela vient du latin mandatum  = commandement (mandat), en référence au commandement nouveau de l’amour dont Jésus fait la clé de voûte de son message et de son être : « Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres »(Jn 13, 34) … 

Les célébrations du Jeudi Saint au Royaume-Uni (également appelé Royal Maundy) impliquent que le monarque offre des aumônes aux personnes âgées méritantes – un homme et une femme pour chaque année de l’âge du souverain. Ces pièces, connues sous le nom de monnaie Maundy ou Royal Maundy, étaient distribuées dans des sacs à main rouges et blancs, selon une coutume datant du roi Édouard Ier. Le sac à main rouge contenait de la monnaie ordinaire, la bourse blanche avait de l’argent au montant d’un sou pour chaque année de l’âge du souverain.

Laver les pieds de l’autre – alors qu’ils sont sales – relève de la charité qui a toujours inspiré les paroles et les actes du Christ. Il s’agit de redonner à l’autre sa beauté, sa pureté, son parfum, de le restaurer dans sa dignité d’ami et de familier. Voilà pourquoi le pape choisit souvent des prisonniers, des personnes handicapées, des victimes, des malades du sida, des réfugiés, pour obéir au commandement du Maundy Thursday en leur lavant les pieds devant tous. 

Communier, c’est puiser en Christ la force d’obéir à son commandement nouveau de charité envers tous, jusqu’à se livrer sa vie s’il le faut.

 

4. Une signification sacramentelle

Comment réconcilier les jeunes avec la confession ?Les réticences de Pierre à se laisser toucher et laver par Jésus donnent lieu au développement du texte sur la nécessité de renouveler régulièrement cette purification partielle, alors que le reste du corps n’en a pas besoin. La Tradition unanime y a vu l’annonce de l’importance de la confession des péchés, hygiène spirituelle à pratiquer après le baptême. Le baptême est donné une fois pour toutes, et avec lui le pardon fondamental. La confession des péchés est rendue nécessaire par la marche poussiéreuse sur les chemins de la vie, où inévitablement la saleté s’accumule sur les sandales et sur les pieds, ternissant ainsi la propreté des pieds seulement.

Sacramentelle chez les catholiques et les orthodoxes, spirituelle chez les protestants, cette confession régulière des péchés permet de ne pas perdre la grâce fondamentale du baptême, de l’entretenir en quelque sorte par ce toilettage fréquent.

Communier pour être pardonné (des inévitables manquements commis au cours de route) ; être pardonné pour communier : ce lien sacramentel est fort ! L’Occident l’avait durci en une obligation décourageante (c’est pourquoi les chrétiens ne communiaient autrefois qu’une fois l’an, pour être ‘en état de grâce’ et ‘faire ses Pâques’). Nous pourrions aujourd’hui redécouvrir ce lien plus positivement : Pierre a bien accepté d’être lavé/pardonné malgré ses réticences, pourquoi pas nous ?

 

5. Une signification éthique

Pour une éthique sociale universelle : la proposition catholiqueLe fait que Jean ait volontairement remplacé le récit de la Cène (alors qu’il y était !) par le lavement des pieds (alors qu’il connaissait les trois autres versions du dernier repas de Jésus écrites avant la sienne) montre assez le lien qu’il a voulu établir entre les deux. En termes contemporains, on pourrait traduire cela dans la formule : pas de culte sans éthique, pas d’éthique son culte.

Le discours sur le pain de vie (Jn 6, dimension cultuelle) culmine dans le geste du lavement des pieds (Jn 13, dimension éthique). Servir ses frères exprime la vérité de l’eucharistie. Voilà pourquoi le ministère diaconal est si essentiel à l’Église.

Dans le Moyen-Orient ultra-religieux de l’époque, cet accomplissement n’allait pas de soi (comme pour l’islam ou l’hindouisme etc.) : les droits de Dieu étaient largement supérieurs aux droits des hommes, et le crime de blasphème pour lequel Jésus a été condamné était le pire de tous. À l’heure des fanatismes musulmans et religieux de tous poils, il est vital de rappeler inlassablement, avec les prophètes de la première Alliance, que le culte sans éthique n’est qu’une vaste supercherie, une hypocrisie dangereuse, une instrumentalisation blasphématoire du Nom de Dieu.

À l’inverse, en Occident notamment, la réciproque mériterait d’être valorisée. Car l’humanitaire se dégrade vite en alibi sans une vision transcendante de l’homme. La poursuite de la solidarité s’abîme en assistance humiliante si l’on ne voit que les besoins économiques. L’action politique se noie dans le cynisme s’il n’y a pas de bien commun supérieur. Les enfants des militants chrétiens des années 60 ont pris leur éthique, mais sans la foi au Christ. Cette rupture entre les deux compromet la réussite de l’une et de l’autre…

Célébrer et servir sont les deux faces de la médaille chrétienne de l’eucharistie. Jamais l’une sans l’autre.

 

6. Une signification ecclésiale

schema_robbes autoritéLa finale de notre évangile résonne comme une invitation à convertir notre exercice du pouvoir et de l’autorité : « Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres… »

Cette conversion de l’autorité est d’abord à vivre en Église, pour qu’elle soit sacrement (=  signe et moyen) de ce qu’elle annonce (cf. Vatican II).

Or là, il faut bien avouer que la réforme de l’Église que cela implique est immense, inachevée et permanente. Dans l’Église catholique, l’autorité est encore confisquée – en théorie et en pratique – par une pyramide très hiérarchique, dont les femmes sont très largement absentes. Tant que les réformes pour vivre le pouvoir dans l’esprit du lavement des pieds resteront aussi timides et anecdotiques qu’aujourd’hui, on peut craindre pour l’avenir de notre Église, si peu à la hauteur – ou plutôt si peu à la bassesse – de Celui qu’elle annonce, et de sa kénose.

L’argument vaut d’ailleurs pour toutes les Églises…

De la Curie romaine au conseil pastoral de paroisse, nos institutions et fonctionnements  devraient régulièrement se soumettre ou lavement par le Christ, afin d’être débarrassées de leurs souillures, acquises au fil des siècles.

Communier, c’est s’engager à réformer l’Église pour qu’elle soit davantage fidèle à l’Esprit du serviteur de Jn 13.

 

7. Un signe pascal

Jésus mains tenant jarre d'eau prêt à laver les pieds de ses disciples Banque d'images - 47035301À la fin du lavement des pieds, Jésus reprend sa tunique : geste symbolique à forte connotation pascale. Se dépouiller de sa tunique, c’est la kénose du Christ, de son incarnation jusqu’à sa mort. Reprendre sa tunique, c’est se relever d’entre les morts, être à nouveau revêtu de la splendeur de cette divinité. La traduction liturgique privilégie d’ailleurs le sens de « recevoir » pour l’autre usage du verbe λαβεῖν (labein = prendre/recevoir) : « ma vie, nul la prend, mais c’est moi qui la donne. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai le pouvoir de la recevoir (labein) à nouveau » (Jn 10, 18).
La résurrection d’entre les morts est en œuvre en filigrane dans le rituel du Prince se faisant esclave par amour, et ainsi couronné de gloire par son Père.

Communier à la messe, c’est participer dès maintenant à ce mouvement pascal qui nous entraîne nous aussi à déposer nos signes de richesse pour revêtir la dignité pascale des baptisés en Christ.

 

Impossible de vivre ces sept significations eucharistiques à soi tout seul, et tout le temps. Il nous faut nous y tenir ensemble, en Église, en vivant intensément la dimension qui est la nôtre actuellement, sans oublier celles que nous pourrons honorer plus tard.

 

 


[1]. « L’être de Dieu correspond à son apparaître dans  le Christ.  Jésus  ne  nous  dit  pas  seulement  comment  l’homme  doit aimer,  mais  aussi  et  d’abord  comment  Dieu  aime.  S’il  y  a  une  kénose  du  Christ,  c’est  que Dieu, Père,  Fils,  Esprit, est  éternellement  en  kénose,  c’est-à-dire  en  acte  de  livraison sacrificielle de soi. Point n’est besoin d’être chrétien pour savoir que nul n’entre dans la joie d’aimer  sans  entrer  d’un  même  mouvement  dans  la  souffrance  d’aimer.  Mais  le  chrétien fonde  en  Dieu  même  cette  réciprocité,  j’allais  dire  cette  identité.  Dieu  est  ce  qu’il  devient dans le Christ. Il n’y aurait pas une kénose du Verbe incarné si la Trinité –et non seulement le Verbe –n’était en elle-même Puissance et Acte de kénose. [...] La forme d’existence du Fils est d’être Image, donc pôle d’accueil, d’humilité et de pauvreté dans la Trinité. Il est kénose en tant qu’Image du Père, mais c’est d’une kénose qu’il est l’image. Il ne serait pas en kénose si le Père n’y était pas ». François VARILLON, L’humilité de Dieu, Paris, Le Centurion, 1974, p. 127-128.

 

 

MESSE DU SOIR

PREMIÈRE LECTURE
Prescriptions concernant le repas pascal (Ex 12, 1-8.11-14)

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, dans le pays d’Égypte, le Seigneur dit à Moïse et à son frère Aaron : « Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois, il marquera pour vous le commencement de l’année. Parlez ainsi à toute la communauté d’Israël : le dix de ce mois, que l’on prenne un agneau par famille, un agneau par maison. Si la maisonnée est trop peu nombreuse pour un agneau, elle le prendra avec son voisin le plus proche, selon le nombre des personnes. Vous choisirez l’agneau d’après ce que chacun peut manger. Ce sera une bête sans défaut, un mâle, de l’année. Vous prendrez un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour du mois. Dans toute l’assemblée de la communauté d’Israël, on l’immolera au coucher du soleil. On prendra du sang, que l’on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on le mangera. On mangera sa chair cette nuit-là, on la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères. Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. Je traverserai le pays d’Égypte, cette nuit-là ; je frapperai tout premier-né au pays d’Égypte, depuis les hommes jusqu’au bétail. Contre tous les dieux de l’Égypte j’exercerai mes jugements : Je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Égypte.
Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel : d’âge en âge vous la fêterez. »

 

PSAUME
(115 (116b), 12-13, 15-16ac, 17-18)
R/ La coupe de bénédiction est communion au sang du Christ. (cf. 1 Co 10, 16)

Comment rendrai-je au Seigneur
tout le bien qu’il m’a fait ?
J’élèverai la coupe du salut,
j’invoquerai le nom du Seigneur.

Il en coûte au Seigneur
de voir mourir les siens !
Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?

Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du Seigneur.
Je tiendrai mes promesses au Seigneur,
oui, devant tout son peuple.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. »
Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

 

ÉVANGILE
« Il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1-15)
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus !Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. »
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.
Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture. Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit : « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? » Jésus lui répondit : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. » Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. » Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. » Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. »
Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »
Patrick BRAUD

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21 mars 2021

Rameaux : vous reprendrez bien un psaume ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Rameaux : vous reprendrez bien un psaume ?

 Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur / Année B
28/03/2021

Cf. également :

Rameaux : la Passion hallucinée de Jérôme Bosch
Rameaux : le conflit ou l’archipel
Comment devenir dépassionnés
Rameaux : assumer nos conflits
Rameaux, kénose et relèvement
Briser la logique infernale du bouc émissaire
Les multiples interprétations symboliques du dimanche des rameaux
Le tag cloud de la Passion du Christ
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
C’est l’outrage et non pas la douleur
Il a été compté avec les pécheurs
Sortir, partir ailleurs…

Le récit de la Passion que nous venons d’entendre – de vivre – en ce dimanche des Rameaux est le cœur du Nouveau Testament. Les premières traditions orales se sont constituées autour de ces trois jours à Jérusalem ; les premiers écrits de ce qui deviendra les Évangiles également. Une caractéristique de ces lignes saute aux yeux : elles sont truffées de citations de psaumes du début à la fin. Quand on en fait la recension, on obtient le tableau suivant, montrant que 7 psaumes sont cités par les rédacteurs à partir du procès. Et les célèbres 7 paroles du Christ en croix (si magnifiquement mises en musique pas Schütz, Pergolèse, Haydn, Franck ou Gounod) sont des bouts de psaumes mis sur les lèvres de Jésus agonisant.

                                              LES PSAUMES DE LA PASSION

Les psaumes de la Passion

En italique ou souligné, les allusions ou citations mises dans la bouche de Jésus

Que peut nous apprendre aujourd’hui ce recours aux psaumes pour décrire la Passion du Christ ?
À quel usage des psaumes cela peut-il nous appeler pour nos propres passions ?
Pourquoi donc prier les psaumes ?

 

1. Pour trouver les mots lorsqu’on n’en a plus

Rameaux : vous reprendrez bien un psaume ? dans Communauté spirituelle M02204011738-sourceTout au long des sept offices quotidiens, les moines et les moniales chantent les 150 psaumes de la Bible en une semaine, chaque semaine. À force, ils les connaissent par cœur. Ou plutôt par le cœur : leurs mots leur viennent aux lèvres naturellement quand une émotion vient les bouleverser, heureuse ou dramatique. Les millions de prêtres, religieux et religieuses, et même de laïcs pratiquant le bréviaire (« Prière du Temps Présent ») deux ou trois fois par jour font la même expérience : lorsqu’on est submergé par un sentiment très fort, l’esprit va puiser inconsciemment dans les réserves de mots accumulées par temps calme. Alors que l’émotion nous rend muet, la mémoire nous fournit les mots. Lorsque l’angoisse nous étreint au-delà de tout, nous murmurons : « mon cœur est comme de la cire, il fond au milieu de mes entrailles » (Ps 21,15). Lorsque le désir de Dieu nous brûle, nous nous tournons vers lui : « Dieu tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube. Mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » (Ps 62,2). Lorsque nous subissons le mal de la part d’autrui : « écoute, ô mon Dieu, le cri de ma plainte ; face à l’ennemi redoutable, protège ma vie » (Ps 63,2). Lorsque la reconnaissance nous inonde pour les bienfaits reçus, nous répétons le leitmotiv du psaume 117 : « éternel est son amour… »

Relisez le psautier : à chaque strophe, vous pourrez associer un ou plusieurs épisodes de votre vie. Et inversement, à chaque moment de votre vie vous pouvez associer un ou plusieurs psaumes qui mettent en forme avec une justesse incroyable ce que vous ressentez.

Avec le lait de sa mère, Jésus lui aussi a été biberonné à la psalmodie de ces prières attribuées à David. Aussi, quand l’horreur de la Passion le saisit, il reste silencieux, ou va chercher dans les psaumes les mots pour approcher l’indicible.
Ceux qui ont un jour trop souffert, ou trop aimé, savent ce dont il est question…

Voilà donc un premier enjeu pour nous : la familiarité avec les psaumes nous fournit un réservoir de mots plus précieux que la cave du George V !

 

2. Pour endosser l’habit d’un qui a déjà traversé

figma-le-david-de-michel-ange-table-museum croix dans Communauté spirituelleLes psaumes sont écrits à la première personne. C’est donc que leur auteur est vivant : s’il  raconte une épreuve, c’est qu’il l’a traversée. S’il se plaint de ses ennemis, c’est qu’il en a triomphé. S’il multiplie les formules d’allégresse, c’est qu’il l’a sauvegardée dans sa mémoire. Alors, prier le psaume écrit par un autre (symboliquement : David) permet d’endosser son vêtement pour faire le chemin avec lui, sachant que lui est déjà parvenu au terme. Puisqu’il n’a pas été anéanti par l’angoisse qu’il exprime, je peux sans danger laisser sortir de moi mes doutes les plus terribles, mes dérélictions les plus affreuses. Puisqu’il a su résister à ses ennemis, je peux m’exposer en criant ma peur avec lui. Puisqu’il ne s’est  finalement pas détourné de Dieu, je peux crier avec lui ma révolte devant l’injuste et l’absurde. Puisque le bonheur l’a rapproché de Dieu, je peux avec lui laisser éclater ma joie pour qu’elle s’enracine au plus haut des cieux.

Le psaume me protège : l’armure des mots de son auteur m’autorise à marcher dans ses pas. La vérité de son cri est la fronde de David pour terrasser les géants qui m’effraient. En chantant les phrases d’un qui a déjà traversé sur l’autre rive (du malheur, de l’injustice, de la joie…), je peux déjà me réjouir d’être sur un sentier de vie. Parce qu’ils sont écrits par des sauvés, je peux goûter déjà ce salut rien qu’en empruntant aux psaumes leurs mots…

 

3. Pour convertir la douleur à force de louange

#Withsyria Banksy (Capture d'écran vidéo #Withsyria Banksy)Les psaumes vont souvent de la louange à la louange. Même ceux cités dans les récits de la Passion. Ainsi le psaume 21 commence comme tant d’autres au verset 1 par la suscription : « Du maître de chant. Sur la ‘biche de l’aurore’. Psaume. De David » (Ps 21,1). Par ce rappel du chant et de David, le cadre liturgique et royal est posé, en amont. Et la mention : « sur la biche de l’aurore » est sans doute une allusion à la beauté de la reine Esther qui fit se lever l’aurore dans la nuit de la persécution vécue par son peuple. Cette référence à Pourim (la fête célébrant la délivrance des juifs vivant en Perse de leur persécuteur) éclaire d’une puissante espérance le cri de déréliction qui vient juste après : « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (v 2). Le corps du psaume que Jésus a prié dans son corps souffrant sur la croix décrit ensuite longuement le mépris, l’insulte, la dérision, l’abandon que traverse le juste persécuté, l’innocent qu’on élimine. Mais en finale, le psaume revient à la louange : « je te loue en pleine assemblée » (v 23)… et se termine sur une espérance dans laquelle les chrétiens reconnaîtront l’Église : « Et moi, je vis pour lui : ma descendance le servira ; on annoncera le Seigneur aux générations à venir. On proclamera sa justice au peuple qui va naître : Voilà son œuvre ! » (Ps 21, 31 32).

On peut faire cette analyse pour quasiment chaque psaume. La douleur et la souffrance sont bien présents, mais comme le pli au milieu de la feuille de papier qu’on parcourt d’un bord à l’autre. On les traverse.

Dans sa Passion, Jésus éprouve une triple douleur : morale d’abord (trahison de Judas, fuite de ses amis, insultes, mépris, procès injuste), spirituel surtout (être abandonné de son Père, devenir un renégat à cause du châtiment de la croix, voir son identité de Fils dispersée avec ses vêtements partagés entre les soldats, mise en pièces par la déchéance religieuse liée à la croix), physique enfin (le fouet, les épines, les clous, l’asphyxie lente et cruelle). De ces trois douleurs, la pire est celle qui touche sa relation à Dieu. Jésus a puisé dans les psaumes de quoi convertir cette douleur extrême à force de louange. Le fiel du psaume 62 l’assimile au juste bafoué sans raison. Les moqueries, les tentations, l’abandon, le partage des vêtements, la soif du psaume 21 lui promettent la louange finale. La confiance du psaume 30,6 est le point d’orgue de son agonie.

Dans les Passions qui sont les nôtres, déchiffrer ce qui nous arrive à la lumière des psaumes nous permettra avec Jésus de donner sens à l’incompréhensible, de convertir – pas de supprimer – notre douleur en pierre d’attente. Et c’est la louange qui opère en nous cette alchimie de la douleur…

 

4. Pour rejoindre la foule des priants

Charente : avec les sœurs confinées de l’abbaye de MaumontLa plupart des psaumes supposent un climat liturgique, au Temple de Jérusalem : on y entend les foules se lamenter ou exulter, les prêtres inviter les pèlerins à gravir les marches du Temple. On y sent fumer l’encens et dégouliner la graisse des sacrifices. On y admire la mémoire d’un peuple capable de relire son histoire collective en y discernant le fil rouge de l’amour de Dieu.

Le juif qui prie ces chants tout seul dans sa chambre, ou à quelques-uns dans une synagogue de campagne, sait bien qu’il n’est pas seul : cette psalmodie l’intègre à tout un peuple, de tous les âges. Il en est de même chez les chrétiens : en priant un psaume seul devant votre smartphone (grâce à l’application géniale et gratuite AELF !), vous savez que vous êtes en communion avec les milliers, les millions de priants de par le monde qui prononcent les mêmes mots à la même heure du jour (même si c’est dans des langues et des fuseaux horaires différents). Lire, réciter, prier, méditer un psaume est un acte à la fois singulier (c’est moi qui souffre, espère, lutte dans le texte) et extraordinairement collectif (c’est l’Église qui prie les psaumes avec le Christ et en lui).

Application gratuite AELFÀ l’office de Laudes, je rejoins l’immense peuple des priants qui font se lever le jour, « biche de l’aurore ». A Vêpres, mon action de grâces pour la journée écoulée s’unit à tous ceux et celles qui en font autant au soir de leur labeur. À Complies, je me confie en paix entre les bras du « Maître souverain », et je suis relié à ce Corps immense qui se repose ainsi en lui.

Elle est bien là, la force des psaumes : nous incorporer à la communion des saints de tous les lieux et tous les âges, tout en nourrissant notre identité la plus singulière, la plus personnelle. Si la souffrance ou le malheur me font croire que je suis seul dans mon épreuve, les psaumes me donneront des compagnons invisibles par milliers. Si la joie ou l’exaltation me montent à la tête en me croyant unique, les psaumes me feront humblement unir ma louange à celle d’Israël et de l’Église, depuis toujours à toujours…

Les psaumes de la Passion du Christ peuvent devenir les nôtres : à nous de pratiquer régulièrement, obstinément, cette respiration spirituelle aussi vitale que notre souffle.

Il suffit pour cela d’une application gratuite…

MESSE DE LA PASSION

PREMIÈRE LECTURE
« Je n’ai pas caché ma face devant les outrages, je sais que je ne serai pas confondu » (Is 50, 4-7)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé. Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute. Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu.

 

PSAUME
(21 (22), 8-9, 17-18a, 19-20, 22c-24a)

R/ Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (21, 2a)

Tous ceux qui me voient me bafouent,
ils ricanent et hochent la tête :
« Il comptait sur le Seigneur : qu’il le délivre !
Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! »

Oui, des chiens me cernent,
une bande de vauriens m’entoure.
Ils me percent les mains et les pieds ;
je peux compter tous mes os.

Ils partagent entre eux mes habits
et tirent au sort mon vêtement.
Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin :
ô ma force, viens vite à mon aide !

Tu m’as répondu !
Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
Vous qui le craignez, louez le Seigneur.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Il s’est abaissé : c’est pourquoi Dieu l’a exalté » (Ph 2, 6-11)

Lecture de la lettre de Saint Paul apôtre aux Philippiens

Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.
Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes.
Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.
C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom,
afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers,
et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

 

ÉVANGILE
Passion de notre Seigneur Jésus Christ (Mc 14, 1 – 15, 47)
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus !
Pour nous, le Christ est devenu obéissant, jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom.
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Ph 2, 8-9)

La Passion de notre Seigneur Jésus Christ selon saint Marc

Indications pour la lecture dialoguée : Les sigles désignant les divers interlocuteurs son les suivants :
X = Jésus ; 
= Lecteur ; D = Disciples et amis ; = Foule ; = Autres personnages.

L. La fête de la Pâque et des pains sans levain allait avoir lieu deux jours après. Les grands prêtres et les scribes cherchaient comment arrêter Jésus par ruse, pour le faire mourir. Car ils se disaient : A. « Pas en pleine fête, pour éviter des troubles dans le peuple. »

 L. Jésus se trouvait à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux. Pendant qu’il était à table, une femme entra, avec un flacon d’albâtre contenant un parfum très pur et de grande valeur. Brisant le flacon, elle lui versa le parfum sur la tête. Or, de leur côté, quelques-uns s’indignaient : A. « À quoi bon gaspiller ce parfum ? On aurait pu, en effet, le vendre pour plus de trois cents pièces d’argent, que l’on aurait données aux pauvres. » L. Et ils la rudoyaient. Mais Jésus leur dit : X « Laissez-la ! Pourquoi la tourmenter ? Il est beau, le geste qu’elle a fait envers moi. Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, et, quand vous le voulez, vous pouvez leur faire du bien ; mais moi, vous ne m’avez pas pour toujours. Ce qu’elle pouvait faire, elle l’a fait. D’avance elle a parfumé mon corps pour mon ensevelissement. Amen, je vous le dis : partout où l’Évangile sera proclamé – dans le monde entier –, on racontera, en souvenir d’elle, ce qu’elle vient de faire. »

 L. Judas Iscariote, l’un des Douze, alla trouver les grands prêtres pour leur livrer Jésus. À cette nouvelle, ils se réjouirent et promirent de lui donner de l’argent. Et Judas cherchait comment le livrer au moment favorable.

 Le premier jour de la fête des pains sans levain, où l’on immolait l’agneau pascal, les disciples de Jésus lui disent : D. « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? » L. Il envoie deux de ses disciples en leur disant : X « Allez à la ville ; un homme portant une cruche d’eau viendra à votre rencontre. Suivez-le, et là où il entrera, dites au propriétaire : ‘Le Maître te fait dire : Où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?’ Il vous indiquera, à l’étage, une grande pièce aménagée et prête pour un repas. Faites-y pour nous les préparatifs. » L. Les disciples partirent, allèrent à la ville ; ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit, et ils préparèrent la Pâque.

 Le soir venu, Jésus arrive avec les Douze. Pendant qu’ils étaient à table et mangeaient, Jésus déclara : X « Amen, je vous le dis : l’un de vous, qui mange avec moi, va me livrer. » L. Ils devinrent tout tristes et, l’un après l’autre, ils lui demandaient : D. « Serait-ce moi ? » L. Il leur dit : X « C’est l’un des Douze, celui qui est en train de se servir avec moi dans le plat. Le Fils de l’homme s’en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux celui par qui le Fils de l’homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né, cet homme-là ! » L. Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit, le leur donna, et dit : X « Prenez, ceci est mon corps. » L. Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : X « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude. Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le royaume de Dieu. »

 L. Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers. Jésus leur dit : X « Vous allez tous être exposés à tomber, car il est écrit : Je frapperai le berger,et les brebis seront dispersées. Mais, une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » L. Pierre lui dit alors : D. « Même si tous viennent à tomber, moi, je ne tomberai pas. » L. Jésus lui répond : X « Amen, je te le dis : toi, aujourd’hui, cette nuit même, avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. » L. Mais lui reprenait de plus belle : D. « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas. » L. Et tous en disaient autant.

 Ils parviennent à un domaine appelé Gethsémani. Jésus dit à ses disciples : X « Asseyez-vous ici, pendant que je vais prier. » L. Puis il emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean, et commence à ressentir frayeur et angoisse. Il leur dit : X « Mon âme est triste à mourir. Restez ici et veillez. » L. Allant un peu plus loin, il tombait à terre et priait pour que, s’il était possible, cette heure s’éloigne de lui. Il disait : X « Abba… Père, tout est possible pour toi. Éloigne de moi cette coupe. Cependant, non pas ce que moi, je veux, mais ce que toi, tu veux ! » L. Puis il revient et trouve les disciples endormis. Il dit à Pierre : X « Simon, tu dors ! Tu n’as pas eu la force de veiller seulement une heure ? Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. » L. De nouveau, il s’éloigna et pria, en répétant les mêmes paroles. Et de nouveau, il vint près des disciples qu’il trouva endormis, car leurs yeux étaient alourdis de sommeil. Et eux ne savaient que lui répondre. Une troisième fois, il revient et leur dit : X « Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer. C’est fait ; l’heure est venue : voici que le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Voici qu’il est proche, celui qui me livre. »

 L. Jésus parlait encore quand Judas, l’un des Douze, arriva et avec lui une foule armée d’épées et de bâtons, envoyée par les grands prêtres, les scribes et les anciens. Or, celui qui le livrait leur avait donné un signe convenu : D. « Celui que j’embrasserai, c’est lui : arrêtez-le, et emmenez-le sous bonne garde. » L. À peine arrivé, Judas, s’approchant de Jésus, lui dit : D. « Rabbi ! » L. Et il l’embrassa. Les autres mirent la main sur lui et l’arrêtèrent. Or un de ceux qui étaient là tira son épée, frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l’oreille. Alors Jésus leur déclara : X « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus vous saisir de moi, avec des épées et des bâtons ? Chaque jour, j’étais auprès de vous dans le Temple en train d’enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. Mais c’est pour que les Écritures s’accomplissent. » L. Les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent tous. Or, un jeune homme suivait Jésus ; il n’avait pour tout vêtement qu’un drap. On essaya de l’arrêter. Mais lui, lâchant le drap, s’enfuit tout nu.

 Ils emmenèrent Jésus chez le grand prêtre. Ils se rassemblèrent tous, les grands prêtres, les anciens et les scribes. Pierre avait suivi Jésus à distance, jusqu’à l’intérieur du palais du grand prêtre, et là, assis avec les gardes, il se chauffait près du feu. Les grands prêtres et tout le Conseil suprême cherchaient un témoignage contre Jésus pour le faire mettre à mort, et ils n’en trouvaient pas. De fait, beaucoup portaient de faux témoignages contre Jésus, et ces témoignages ne concordaient pas. Quelques-uns se levèrent pour porter contre lui ce faux témoignage : A. « Nous l’avons entendu dire : ‘Je détruirai ce sanctuaire fait de main d’homme, et en trois jours j’en rebâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d’homme.’ » L. Et même sur ce point, leurs témoignages n’étaient pas concordants. Alors s’étant levé, le grand prêtre, devant tous, interrogea Jésus : A. « Tu ne réponds rien ? Que dis-tu des témoignages qu’ils portent contre toi ? » L. Mais lui gardait le silence et ne répondait rien. Le grand prêtre l’interrogea de nouveau : A. « Es-tu le Christ, le Fils du Dieu béni ? » L. Jésus lui dit : X « Je le suis. Et vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant, et venir parmi les nuées du ciel. » L. Alors, le grand prêtre déchire ses vêtements et dit : A. « Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous avez entendu le blasphème. Qu’en pensez-vous ? » L. Tous prononcèrent qu’il méritait la mort. Quelques-uns se mirent à cracher sur lui, couvrirent son visage d’un voile, et le giflèrent, en disant : F. « Fais le prophète ! » L. Et les gardes lui donnèrent des coups.

 Comme Pierre était en bas, dans la cour, arrive une des jeunes servantes du grand prêtre. Elle voit Pierre qui se chauffe, le dévisage et lui dit : A. « Toi aussi, tu étais avec Jésus de Nazareth ! » L. Pierre le nia : D. « Je ne sais pas, je ne comprends pas de quoi tu parles. » L. Puis il sortit dans le vestibule, au dehors. Alors un coq chanta. La servante, ayant vu Pierre, se mit de nouveau à dire à ceux qui se trouvaient là : A. « Celui-ci est l’un d’entre eux ! » L. De nouveau, Pierre le niait. Peu après, ceux qui se trouvaient là lui disaient à leur tour : F. « Sûrement tu es l’un d’entre eux ! D’ailleurs, tu es Galiléen. » L. Alors il se mit à protester violemment et à jurer : D. « Je ne connais pas cet homme dont vous parlez. » L. Et aussitôt, pour la seconde fois, un coq chanta. Alors Pierre se rappela cette parole que Jésus lui avait dite : « Avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. » Et il fondit en larmes.

L. Dès le matin, les grands prêtres convoquèrent les anciens et les scribes, et tout le Conseil suprême. Puis, après avoir ligoté Jésus, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate. Celui-ci l’interrogea : A. « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus répondit : X « C’est toi-même qui le dis. » L. Les grands prêtres multipliaient contre lui les accusations. Pilate lui demanda à nouveau : A. « Tu ne réponds rien ? Vois toutes les accusations qu’ils portent contre toi. » L. Mais Jésus ne répondit plus rien, si bien que Pilate fut étonné. À chaque fête, il leur relâchait un prisonnier, celui qu’ils demandaient. Or, il y avait en prison un dénommé Barabbas, arrêté avec des émeutiers pour un meurtre qu’ils avaient commis lors de l’émeute. La foule monta donc chez Pilate, et se mit à demander ce qu’il leur accordait d’habitude. Pilate leur répondit : A. « Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ? » L. Il se rendait bien compte que c’était par jalousie que les grands prêtres l’avaient livré. Ces derniers soulevèrent la foule pour qu’il leur relâche plutôt Barabbas. Et comme Pilate reprenait : A. « Que voulez-vous donc que je fasse de celui que vous appelez le roi des Juifs ? », L. de nouveau ils crièrent : F. « Crucifie-le ! » L. Pilate leur disait : A. « Qu’a-t-il donc fait de mal ? » L. Mais ils crièrent encore plus fort : F. « Crucifie-le ! » L. Pilate, voulant contenter la foule, relâcha Barabbas et, après avoir fait flageller Jésus, il le livra pour qu’il soit crucifié.

 Les soldats l’emmenèrent à l’intérieur du palais, c’est-à-dire dans le Prétoire. Alors ils rassemblent toute la garde, ils le revêtent de pourpre, et lui posent sur la tête une couronne d’épines qu’ils ont tressée. Puis ils se mirent à lui faire des salutations, en disant : F. « Salut, roi des Juifs ! » L. Ils lui frappaient la tête avec un roseau, crachaient sur lui, et s’agenouillaient pour lui rendre hommage. Quand ils se furent bien moqués de lui, ils lui enlevèrent le manteau de pourpre, et lui remirent ses vêtements.

Puis, de là, ils l’emmènent pour le crucifier, et ils réquisitionnent, pour porter sa croix, un passant, Simon de Cyrène, le père d’Alexandre et de Rufus, qui revenait des champs. Et ils amènent Jésus au lieu dit Golgotha, ce qui se traduit : Lieu-du-Crâne (ou Calvaire). Ils lui donnaient du vin aromatisé de myrrhe ; mais il n’en prit pas. Alors ils le crucifient, puis se partagent ses vêtements, en tirant au sort pour savoir la part de chacun. C’était la troisième heure (c’est-à-dire : neuf heures du matin) lorsqu’on le crucifia. L’inscription indiquant le motif de sa condamnation portait ces mots : « Le roi des Juifs ». Avec lui ils crucifient deux bandits, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. Les passants l’injuriaient en hochant la tête ; ils disaient : F. « Hé ! toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, descends de la croix ! » L. De même, les grands prêtres se moquaient de lui avec les scribes, en disant entre eux : A. « Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! Qu’il descende maintenant de la croix, le Christ, le roi d’Israël ; alors nous verrons et nous croirons. » L. Même ceux qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient.

 Quand arriva la sixième heure (c’est-à-dire : midi), l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Et à la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : X « Éloï, Éloï, lema sabactani ? », L. ce qui se traduit : X « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L. L’ayant entendu, quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : F. « Voilà qu’il appelle le prophète Élie ! » L. L’un d’eux courut tremper une éponge dans une boisson vinaigrée, il la mit au bout d’un roseau, et il lui donnait à boire, en disant : A. « Attendez ! Nous verrons bien si Élie vient le descendre de là ! » L. Mais Jésus, poussant un grand cri, expira.

 (Ici on fléchit le genou et on s’arrête un instant)

 Le rideau du Sanctuaire se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas. Le centurion qui était là en face de Jésus, voyant comment il avait expiré, déclara : A. « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu ! »
 L. Il y avait aussi des femmes, qui observaient de loin, et parmi elles, Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques le Petit et de José, et Salomé, qui suivaient Jésus et le servaient quand il était en Galilée, et encore beaucoup d’autres, qui étaient montées avec lui à Jérusalem. Déjà il se faisait tard ; or, comme c’était le jour de la Préparation, qui précède le sabbat, Joseph d’Arimathie intervint. C’était un homme influent, membre du Conseil, et il attendait lui aussi le règne de Dieu. Il eut l’audace d’aller chez Pilate pour demander le corps de Jésus. Pilate s’étonna qu’il soit déjà mort ; il fit appeler le centurion, et l’interrogea pour savoir si Jésus était mort depuis longtemps. Sur le rapport du centurion, il permit à Joseph de prendre le corps. Alors Joseph acheta un linceul, il descendit Jésus de la croix, l’enveloppa dans le linceul et le déposa dans un tombeau qui était creusé dans le roc. Puis il roula une pierre contre l’entrée du tombeau.
Or, Marie Madeleine et Marie, mère de José, observaient l’endroit où on l’avait mis.
Patrick BRAUD

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14 mars 2021

Va te faire voir chez les Grecs !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Va te faire voir chez les Grecs !

Homélie pour le 5° Dimanche de Carême / Année B
21/03/2021

Cf. également :

Grain de blé d’amour…
La corde à nœuds…
Qui veut voir un grain de blé ?
Le jeu du qui-perd-gagne
Quels sont ces serpents de bronze ?

Va te faire voir chez les Grecs ! dans Communauté spirituelle B00YYEZ3H8.01._SCLZZZZZZZ_SX500_Évidemment, un tel titre est un peu choquant pour un commentaire d’évangile ! Cette insulte vulgaire est devenue l’expression d’un rejet méprisant, les Grecs étant réputés pour leurs mœurs douteuses dans l’Antiquité. Mais dans l’Évangile de ce dimanche (Jn 12, 20-33), les Grecs présents à Jérusalem pour la fête de la Pâque sont les déclencheurs de la célèbre parole de Jésus sur le grain de blé, annonçant sa Passion et sa mort.
Quel lien entre les Grecs et le grain de blé ? entre le désir de « voir Jésus » et l’heure de la glorification qu’il annonce ? Quel rôle jouent Philippe et André dans cette version de Gethsémani si particulière à Jean ?
L’enjeu n’est pas que scripturaire. Il concerne le lien que nous avons à faire aujourd’hui entre notre universalisme chrétien et le caractère pascal de notre foi. Voyons comment.

 

Nous voudrions voir Jésus

 blé dans Communauté spirituelleTout part de là, de ce désir de quelques prosélytes grecs qui ont fait le voyage pour fêter la Pâque à Jérusalem. Ils sont à eux seuls témoins de l’ouverture du judaïsme à d’autres peuples, à d’autres cultures déjà. En exprimant leur volonté de « voir Jésus », ils vont déclencher en lui ce rappel à l’universel qu’il a peu à peu apprivoisé sur les chemins de Palestine. Avec cette demande, la finalité de sa mission s’impose à lui avec évidence : « j’attirerai à moi tous les hommes ». Tant qu’il demeure un obscur prophète juif, Jésus ne peut prétendre toucher le cœur d’étrangers comme ces Grecs. S’il veut accéder à leur désir de se faire voir d’eux, il faudra qu’il se dépouille de ce que sa condition juive a de trop particulier, pour s’ouvrir à d’autres langues, à d’autres façons de voir le monde. D’ailleurs, les Grecs demandent de « voir » là où les juifs commencent par écouter. La prière du Shema Israël (Écoute Israël !) récitée trois fois par jour leur redit que Dieu est à entendre, pas à voir. Car vouloir voir la divinité génère des idoles, des veaux d’or, alors que l’écoute engendre la Loi et son application.

Aller se faire voir chez les Grecs relève donc pour Jésus d’une double crise : passer de l’écoute à la vue, de la culture de Jérusalem à celle d’Athènes. Les conciles des cinq premiers siècles iront jusqu’au bout de cette transformation révolutionnaire, en adoptant la philosophie grecque comme véhicule du Credo, et en reconnaissant cinq villes de cultures  si différentes, cinq Églises locales égales entre elles, comme un modèle de la communion ecclésiale : Jérusalem, Rome, Constantinople, Antioche, Alexandrie (même si Rome avait une primauté d’honneur, primus inter pares). Elles constituaient ce qu’on appelle la pentarchie.

L’ouverture aux autres nations qu’Israël est donc un chemin pascal : c’est en mourant à une certaine particularité juive (la circoncision, la cacherout, l’hébreu…) que le christianisme pourra renaître à universalisme ne reniant rien de ses origines (par l’inculturation).
Jésus parcourt d’abord ce chemin dans sa chair, pour que nous nous y engagions à sa suite, en son corps qui est l’Église.

La demande des Grecs lui fait pressentir que c’est maintenant le moment de passer à la vitesse supérieure si l’on peut dire, ce que seule sa Passion–Résurrection pourra accomplir. Les Grecs prosélytes étaient venus pour la Pâque juive ; ils provoquent avec leur désir de « voir Jésus » sa Pâques et celle de l’Église.

Voilà un premier lien entre les Grecs et le grain de blé : pour se faire voir d’eux, Jésus sent bien qu’il va devoir mourir à lui-même. Nous le pressentons également, chaque fois qu’une demande étrange nous fait sortir de nous-mêmes, de notre zone de confort, pour nous risquer à nous faire voir à d’autres.

 

Le rôle de Philippe et André

35040757-2 GethsémaniVisiblement, les Grecs prosélytes n’osent pas demander directement à Jésus de les rencontrer. Sans doute sont-ils impressionnés par sa réputation ; peut-être se sentent-ils trop étrangers pour aller solliciter une entrevue avec un juif. Aujourd’hui encore, beaucoup n’osent pas demander à l’Église, se croyant trop loin d’elle. Alors, ces Grecs passent par Philippe, dont le nom grec (phil-hippos = qui aime les chevaux) atteste de sa proximité culturelle avec eux. D’ailleurs, en précisant que Philippe est de Bethsaïde, Jean souligne cette proximité, puisque le roi de Judée Hérode Philippe II a justement donné le titre de polis (cité grecque) à cette ville qu’il a fait construire.

Grec, Philippe l’est jusqu’au bout des ongles. Il invite Nathanaël qui doute à vérifier par lui-même, en venant voir Jésus : « viens et vois » (Jn 1,46). Il proteste avec raison   rationnellement dirait-on   contre l’ordre de Jésus de donner à manger à la foule affamée : « le salaire de deux cents journées ne suffirait pas… » (Jn 6,7). Il se montre fidèle à la culture grecque et au désir de voir qui la caractérise en s’énervant contre Jésus qui parle beaucoup : « montre-nous le Père, cela ne nous suffit » (Jn 14,8). En Philippe, les Grecs ont donc bien choisi leur allié pour être leur ambassadeur auprès de Jésus : lui sait les comprendre, il sait ce qui est important à leurs yeux, il sera leur interprète. Pour avoir plus de poids, Philippe s’adjoint André dont le nom est lui aussi d’origine grecque (aner, andr = l’humain). À deux, comme le veut la loi juive qui exige deux témoins pour qu’une affaire soit crédible, ils auront plus de chances d’être pris au sérieux par Jésus. Et voilà comment Philippe en vient à transmettre cette demande à Jésus, en lui disant littéralement : va te faire voir chez les Grecs, c’est-à-dire : accepte de passer sur cette autre rive culturelle où ils t’attendent.

Qui sont les Philippe et André du XXI° siècle ? Qui avertit l’Église que d’autres cultures, d’autres peuples, d’autres histoires singulières attendent d’elle une révélation ajustée à leur propre sagesse ? Si nous ne tirons jamais la manche des responsables ecclésiaux en leur disant : ‘il y a aux marges de notre société des gens qui voudraient voir Jésus ; allez les rencontrer’, qui le fera ? Si nous n’attirons jamais l’attention des catéchistes, des prêtres, évêques et religieuses etc. sur la soif de sens qui attend une source, pourquoi s’étonner que notre Église reste seule et porte peu de fruits, puisque ne voulant pas s’enfouir en terre étrangère ?

 

Le Gethsémani johannique

Gros plan d’une fissure verticale dans un vieux mur de Pierre - Photo de A l'abandon libre de droitsDire que passer aux Grecs est un chemin pascal implique d’expérimenter l’angoisse et la perte de la Passion en cours de route. Là encore, Jésus le vit dans sa chair pour que nous puissions le vivre ensuite en son corps. Jean a transposé ici dans notre épisode du grain de blé ce que les trois autres évangélistes avaient situé à Gethsémani : « mon âme est bouleversée ; Père sauve-moi de cette heure. Mais non !… » Le débat intérieur qui déchire ici Jésus est bien celui de Gethsémani, mais finalisé par l’ouverture aux Grecs (à l’universel, à « tous les hommes ») et non par son identité filiale comme pour les synoptiques. La voix du ciel qui se manifeste (comme à la Transfiguration) n’est pas pour les disciples, mais pour « la foule qui se tenait là ». C’est « pour vous » que l’annonce de la glorification par Dieu est manifestée : n’oubliez jamais qu’attirer au Christ tous les hommes est un chemin pascal, où la glorification est donnée en traversant la défiguration de la Passion. Le fruit du grain de blé lui est donné lorsqu’il consent à pourrir en terre avant de lever. Le Gethsémani johannique est tout entier orienté vers la mission universelle, vers le salut à apporter à tous, vers la vie éternelle offerte à la multitude.

Et nous qui souhaitons que notre vieille Église soit à nouveau lourde d’épis, n’espérons pas engranger la moisson sans nous engager dans cette dynamique pascale où nos Gethsémani seront aussi bouleversants que celui du grain de blé…

 

Élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes

Christ RédempteurUn mot pour terminer, au sujet de la réalisation de la demande des Grecs. Comment vont-ils voir Jésus ? En levant les yeux vers celui qui a été crucifié (cf. le serpent de bronze de dimanche dernier : Quels sont ces serpents de bronze ?), selon l’invitation du ressuscité : « élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes ». Voir Jésus ne sera alors pas de la curiosité, ni de la magie, ni de la superstition : c’est regarder le mal en face, ce mal vaincu par la croix du Christ dans le pardon et l’amour. S’ils veulent vraiment voir Jésus, les Grecs d’aujourd’hui n’économiseront pas non plus une démarche de vérité sur leur existence, sur le mal commis et le mal subi, sur la vie plus forte que la mort.

Les Grecs étaient montés à Jérusalem pour la Pâque. Ils monteront encore plus haut en eux-mêmes en levant les yeux pour se laisser attirer par le Christ glorifié. Ils contempleront en lui - crucifié vainqueur - la révélation qu’ils cherchaient sur « les choses cachées depuis la fondation du monde » (Mt 13,35)…

 

Tantôt Grecs prosélytes à Jérusalem, tantôt Philippe et André en ambassadeurs, comment allons-nous faire remonter au Christ nos désirs et nos attentes ? et ceux de nos contemporains si loin du Christ en apparence ?

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je conclurai une alliance nouvelle et je ne me rappellerai plus leurs péchés » (Jr 31, 31-34)

Lecture du livre du prophète Jérémie

Voici venir des jours – oracle du Seigneur –, où je conclurai avec la maison d’Israël et avec la maison de Juda une alliance nouvelle. Ce ne sera pas comme l’alliance que j’ai conclue avec leurs pères, le jour où je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays d’Égypte : mon alliance, c’est eux qui l’ont rompue, alors que moi, j’étais leur maître – oracle du Seigneur.
Mais voici quelle sera l’alliance que je conclurai avec la maison d’Israël quand ces jours-là seront passés – oracle du Seigneur. Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai sur leur cœur. Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. Ils n’auront plus à instruire chacun son compagnon, ni chacun son frère en disant : « Apprends à connaître le Seigneur ! » Car tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands – oracle du Seigneur. Je pardonnerai leurs fautes, je ne me rappellerai plus leurs péchés.

 

PSAUME
(50 (51), 3-4, 12-13, 14-15)
R/ Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu. (50, 12a)

Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,
selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
Lave-moi tout entier de ma faute,
purifie-moi de mon offense.

Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu,
renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
Ne me chasse pas loin de ta face,
ne me reprends pas ton esprit saint.

Rends-moi la joie d’être sauvé ;
que l’esprit généreux me soutienne.
Aux pécheurs, j’enseignerai tes chemins ;
vers toi, reviendront les égarés.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Il a appris l’obéissance et est devenu la cause du salut éternel » (He 5, 7-9)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Le Christ, pendant les jours de sa vie dans la chair, offrit, avec un grand cri et dans les larmes, des prières et des supplications à Dieu qui pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé en raison de son grand respect. Bien qu’il soit le Fils, il apprit par ses souffrances l’obéissance et, conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel.

 

ÉVANGILE
« Si le grain de blé tombé en terre meurt, il porte beaucoup de fruit » (Jn 12, 20-33)
Gloire à toi, Seigneur,gloire à toi.Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive, dit le Seigneur ; et là où moi je suis, là aussi sera mon serviteur. Gloire à toi, Seigneur,gloire à toi. (Jn 12, 26)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, il y avait quelques Grecs parmi ceux qui étaient montés à Jérusalem pour adorer Dieu pendant la fête de la Pâque. Ils abordèrent Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée, et lui firent cette demande : « Nous voudrions voir Jésus. » Philippe va le dire à André, et tous deux vont le dire à Jésus. Alors Jésus leur déclare : « L’heure est venue où le Fils de l’homme doit être glorifié. Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Qui aime sa vie la perd ; qui s’en détache en ce monde la gardera pour la vie éternelle. Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive ; et là où moi je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera. Maintenant mon âme est bouleversée. Que vais-je dire ? “Père, sauve-moi de cette heure” ? – Mais non ! C’est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! Père, glorifie ton nom ! » Alors, du ciel vint une voix qui disait : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. » En l’entendant, la foule qui se tenait là disait que c’était un coup de tonnerre. D’autres disaient : « C’est un ange qui lui a parlé. » Mais Jésus leur répondit : « Ce n’est pas pour moi qu’il y a eu cette voix, mais pour vous. Maintenant a lieu le jugement de ce monde ; maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors ; et moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. » Il signifiait par-là de quel genre de mort il allait mourir.
 Patrick BRAUD

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