L'homélie du dimanche (prochain)

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22 août 2021

Le pur et l’impur en christianisme

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le pur et l’impur en christianisme

22° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
29/08/2021

Cf. également :

La coutume sans la vérité est une vieille erreur
Toucher les tsitsits de Jésus
Quel type de pratiquant êtes-vous ?
Signes extérieurs de religion
L’événement sera notre maître intérieur
De la santé au salut en passant par la foi

Le pur et l’impur en christianisme dans Communauté spirituelle 342472_0-674x405Un musulman qui se prépare entrer dans la mosquée sait-il qu’il reproduit le geste de Moïse devant le buisson ardent en enlevant ses chaussures ? Lui a-t-on appris qu’il reproduit les gestes des prêtres juifs (les cohens) lorsqu’il se lave les mains, les pieds et le visage avant d’entrer (cf. Dt 30, 147-21 ; 40, 30-32) ? Pourrait-il expliquer à un occidental que ces ablutions ne sont pas des règles d’hygiène, mais des rituels symboliques de pureté religieuse ?
Comme souvent, l’islam pratique un retour au judaïsme, en annulant la formidable libération que Jésus a pourtant formellement initiée en ne se lavant pas les mains avant de passer à table, et en défendant ses disciples qui s’affranchissaient comme lui de ces « traditions humaines » datées. L’Évangile de notre dimanche  (Mc 7, 1-23) est en effet très clair :
« En ce temps-là, les pharisiens et quelques scribes, venus de Jérusalem, se réunissent auprès de Jésus, et voient quelques-uns de ses disciples prendre leur repas avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées. – Les pharisiens en effet, comme tous les Juifs, se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger, par attachement à la tradition des anciens ; et au retour du marché, ils ne mangent pas avant de s’être aspergés d’eau, et ils sont attachés encore par tradition à beaucoup d’autres pratiques : lavage de coupes, de carafes et de plats. Alors les pharisiens et les scribes demandèrent à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens ? Ils prennent leurs repas avec des mains impures. » Jésus leur répondit : « Isaïe a bien prophétisé à votre sujet, hypocrites, ainsi qu’il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. C’est en vain qu’ils me rendent un culte ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains. Vous aussi, vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes. Appelant de nouveau la foule, il lui disait : « Écoutez-moi tous, et comprenez bien. Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur ».

Depuis cette parole fondatrice sur le pur et l’impur, les chrétiens n’ont plus à multiplier les gestes extérieurs de nettoyage, lavage, purification en tous genres qui étaient devenus envahissants, et stigmatisaient ceux qui ne les appliquaient pas scrupuleusement, ‘comme il faut le faire’, la plupart du temps sans savoir pourquoi il faut le faire ainsi (à part les savants).

 

Pourquoi se laver les mains avant de passer à table ?

Les mains propres ou Les ablutions des mains dans le judaïsmeSoyons justes : les pharisiens aimaient Dieu de tout leur cœur, et cherchaient ce qui correspondait le mieux à sa sainteté. L’intuition d’origine est belle : sanctifier chaque moment de la vie quotidienne en y apposant le sceau de la foi en YHWH grâce à des gestes simples et concrets qui permettent de rester dans l’Alliance avec Lui. On a déjà évoqué par exemple la richesse symbolique des tsitsits, ces franges portées en permanence la journée par les hommes à leurs vêtements pour ne pas perdre de vue les 613 commandements de la Torah. Il suffit de lire le Lévitique, le livre des Nombres et le Deutéronome pour accumuler un nombre impressionnant de prescriptions à observer pour sacrifier un animal, pour faire la prière, pour ne pas manger n’importe quelle viande n’importe comment, pour se purifier le matin, le soir, avant ou après avoir fait telle chose, touché tel objet etc.

La Loi mosaïque expliquait ce qui pouvait rendre impur, notamment les écoulements corporels (règles, sperme etc. cf. Lv 15), la lèpre (Lv 13) ou le contact avec les cadavres d’humains ou d’animaux (Nb 19,13-16). Elle donnait aussi des instructions sur la façon de se purifier : en faisant des sacrifices, en se lavant ou en faisant des aspersions (Lv 11-15 ; Nb 19) etc. Les rabbins interprétaient chaque détail de ces lois. Un ouvrage rapporte que chaque cause d’impureté était soumise à un examen : quelles circonstances pouvaient entraîner l’impureté, comment et dans quelle mesure elle pouvait se transmettre à d’autres, quels ustensiles ou objets étaient susceptibles ou pas de devenir impurs et enfin, par quels moyens ou rites il fallait se purifier. Ils se livraient à de grandes discussions pour décider quel récipient devait être utilisé pour ce rituel, quel type d’eau convenait, qui devait la verser et quelle surface des mains devait être couverte par l’eau. Les sages d’Israël réfléchissant sur toutes ses obligations très concrètes, y ont vu un sens caché plus important encore. Pour le lavage des mains qui nous occupe ce dimanche, laissons une tradition juive nous en développer une signification symbolique :

 ablution dans Communauté spirituelle« Néanmoins, des différences existent également. La première est la façon de verser l’eau. Le matin, au lever, on se lave trois fois chaque main, en alternance. On prend le récipient de la main droite, on le fait passer dans la main gauche, on verse de l’eau sur la main droite, puis sur la gauche. On refait, au total, trois fois ce même geste. Avant le repas, on lave aussi trois fois chaque main, mais sans alternance. On prend alors le récipient dans la main droite, on le passe dans la main gauche, on lave la main droite trois fois de suite, puis trois fois la gauche. Pendant que les mains sont encore mouillées, l’une est frottée contre l’autre. Enfin, on lève les deux mains et l’on dit la bénédiction.

L’élévation des sentiments est possible de deux façons. La première, le lavage des mains du matin, a pour but de se défaire de l’esprit d’impureté qui découle de l’obscurité, inhérente aux comportements du monde. Les mains sont alors lavées par alternance, étape par étape. L’élévation est progressive et concerne, tour à tour, chaque sentiment, jusqu’à ce qu’elles parviennent toutes à la perfection.

La seconde façon est le lavage des mains qui précède le repas. Celui-ci est réalisé d’un seul trait, car il n’a pas pour but de se libérer du mal, mais plutôt de sanctifier les émotions. L’ordre établi doit alors être respecté. Puis, on frotte les mains l’une contre l’autre, afin de souligner l’interdépendance des sentiments, car, dans le domaine de la sainteté, toutes doivent être parfaitement unies. C’est, par exemple, le cas de l’amour et de la crainte. N’avoir que l’une ou l’autre est insuffisant. Toutes à la fois doivent être gouvernées par la compréhension. Dès lors, elles s’unissent et agissent conjointement pour concourir au meilleur résultat. C’est de cette façon que l’homme parvient à la perfection » [1].

On le voit : le lavage des mains n’a rien d’une règle d’hygiène !

Ignace Semmelweis: l'homme qui avait compris l'importance pour les médecins de SE LAVER LES MAINSRappelons d’ailleurs que ce n’est qu’au XIX° siècle qu’on a mis en évidence le rôle prophylactique du lavage des mains. On le doit à Ignace Philippe Semmelweis, médecin obstétricien hongrois. Il démontra l’utilité du lavage des mains après la dissection d’un cadavre, avant d’effectuer un accouchement. Il démontra également que le lavage des mains diminuait le nombre des décès causés par la fièvre puerpérale des femmes après l’accouchement. Jusqu’alors les médecins accoucheurs essayaient en vain de comprendre d’où venaient les fièvres puerpérales en faisant de nombreuses autopsies. Ce fut un coup terrible pour ceux qui furent finalement convaincus par les idées de Semmelweis : il s’avérait qu’eux-mêmes transmettaient involontairement la maladie.

Les occidentaux très matérialistes voudraient ramener les ablutions rituelles et interdits alimentaires juifs ou musulmans à de simples précautions sanitaires (inconnues de l‘époque). On ne mange pas de porc à l’époque – disent-ils – pour des raisons de mauvaise conservation de la viande et de risques de contamination. Mais alors, pourquoi interdire le lapin ou le homard ? l’escargot ou le chameau ? le mélange du lait et de la viande ? En fait, le principe de la cacherout n’est pas hygiénique mais théologique : respecter la séparation entre les ordres du vivant, car Dieu crée par séparation (cf. le livre de la Genèse). Les animaux qui transgressent cette séparation sont impurs, car ils contribuent en quelque sorte à la dé-création du monde en ne respectant pas les différences. Ainsi ceux qui ont le sabot fendu mais qui ne sont pas des ruminants alors qu’ils devraient l’être (Lv 11,28) : le porc, le chameau… ou les poissons sans écailles : mollusques, anguilles etc.

On retrouve ici le sens du mot saint, kaddosh en hébreu, qui veut dire séparé. Être saint, c’est être séparé des autres qui ne le sont pas. D’ailleurs les pharisiens eux-mêmes se voulaient séparés, selon l’étymologie de leur nom. Et leurs successeurs actuels, les ultra religieux hassidim, se regroupent dans des quartiers à part à Jérusalem car le contact avec les autres – impurs – pourrait les souiller.

Les rites d’ablution sont une frontière qui sépare le pur de l’impur, les saints des pécheurs, et fait passer du profane au sacré. La contestation par Jésus de la pureté légale est cohérente avec sa critique radicale du sacré par séparation. Dans la foi chrétienne, rien n’est sacré parce que tout est à consacrer.

 

Jésus abolit la frontière entre pur et impur, sacré et profane

acceptation-des-migrants-avec-la-fronti%C3%A8re-ouverte-60281094 ipmpuretéJésus a contesté radicalement cette conception de la sainteté par la seule séparation, pour la compléter par l’indispensable communion. Lui, le Saint de Dieu, est venu faire corps avec les pécheurs, depuis le baptême du Jourdain au milieu de la file des pénitents jusqu’au supplice de la croix faisant de lui un criminel et un maudit. Pour Jésus, être saint n’est pas être séparé mais être avec, en communion. C’est la sainteté d’amour de la Trinité, communion des Trois Personnes divines, à laquelle il nous offre de participer gratuitement.

Pour en revenir au lavage des mains avant le repas, le souci n’est donc pas hygiénique mais symbolique. À tel point que les sages d’Israël préconisent de se laver les ongles et les mains s’ils sont sales avant de pratiquer le rituel de l’ablution à table ! Il faut avoir les mains propres pour pouvoir faire l’ablution rituelle. C’est donc que le but de l’ablution n’est pas sanitaire, mais religieux. La tradition juive citée plus haut l’interprète en termes de modération des sentiments (dont l’appétit à table est une figure) grâce à l’intelligence, à la raison qui doivent tempérer l’avidité des désirs et des sentiments.

Les passages de l’Écriture qui font allusion à un lavage des mains l’interprètent en termes d’innocence : « Tous les anciens de cette ville qui se sont approchés de la victime se laveront les mains au-dessus de la génisse dont la nuque a été brisée dans le torrent. Et ils déclareront : ‘Nos mains n’ont pas répandu le sang de cet homme’… » (Dt 21, 6 9). Un psaume mentionne ce geste pour aller à l’autel : « Je lave mes mains en signe d’innocence pour approcher de ton autel, Seigneur » (Ps 26, 6). Depuis la destruction du Temple de Jérusalem, la table familiale est considérée comme le petit autel de substitution, si bien que les rites du Temple ont été transposés dans l’univers familial juif. Pilate refera devant la foule juive ce geste si parlant pour elle, afin de témoigner de son innocence : « Pilate, voyant que ses efforts ne servaient à rien, sinon à augmenter le tumulte, prit de l’eau et se lava les mains devant la foule, en disant : ‘Je suis innocent du sang de cet homme : cela vous regarde !’ » (Mt 27, 24)

L’univers musulman n’a fait que reprendre les traditions juives bien connue du temps de Mahomet. Mais l’islam, en tant que judaïsme universel, annule hélas au passage la révolution que Jésus a accomplie entretemps  sur le pur et l’impur…

 

Que conclure de tout cela pour nous aujourd’hui ?

D’abord que nous sommes libérés de l’obsession rituelle du pur ou de l’impur, de ce qui est péché ou non (comme le disent les musulmans) dans l’habillement, la cuisine, les aliments, les gestes soi-disant à faire ou à ne pas faire. Tout cela n’est que « traditions humaines », respectables certes à une époque donnée, mais obsolètes à l’époque d’après ! On peut très bien se laver les mains avant de passer à table par souci hygiénique. Mais on peut très bien également ne pas se les laver (si elles sont déjà propres) avant de passer à table, et cela ne nous rend pas impurs pour autant !

775PASS35 islamL’enseignement le plus important de Jésus n’est pas cette relativisation des coutumes trop humaines, mais l’attention qu’il nous invite à porter sur l’intérieur de nous-même, plutôt que sur l’extérieur (les choses à faire ou ne pas faire). « Rien de ce qui sort de l’homme ne le rend impur. C’est de l’intérieur… » Cette déclaration reste révolutionnaire, pour toutes les mentalités religieuses attachées aux rites, aux ablutions, aux interdits alimentaires etc. Nous ne sommes pas des fétichistes de la pureté ! L’impureté n’est pas dans la viande de porc, mais lorsque l’homme se conduit comme un porc. Elle n’est pas dans des mains sales à table, mais dans des gens qui se salissent les mains par la corruption, la cupidité, la malhonnêteté, les activités mafieuses etc. Jésus s’appuyait sur Isaïe pour rappeler que rien ne sert d’honorer Dieu par gestes extérieurs si l’intérieur n’est pas d’abord tourné vers lui : « Ce peuple s’approche de moi en me glorifiant de la bouche et des lèvres, alors que son cœur est loin de moi, parce que la crainte qu’ils ont de moi n’est que précepte enseigné par les hommes » (Is 29, 13). Jacques rappelle cette exigence de la conversion intérieure et non pas extérieure : « Approchez-vous de Dieu, et lui s’approchera de vous. Pécheurs, enlevez la souillure de vos mains ; esprits doubles, purifiez vos cœurs » (Jc 4, 8).

Voilà pourquoi nous sommes libérés des prescriptions juives et musulmanes sur la nourriture (cacherout, halal), sur les vêtements (kippa, voile), sur la pureté rituelle (ablutions).

Pas besoin de se déchausser, ni de se laver les mains, le visage ou les pieds pour entrer dans l’église : il vaut mieux laver son cœur (c’est le rôle du rite pénitentiels au début de la messe), purifier sa relation à autrui (c’est le sens du geste de paix), et communier à l’unique sainteté de Dieu (c’est le rôle de la communion eucharistique) au lieu de vouloir se séparer des pécheurs (que nous sommes !).

Le christianisme n’est pas une religion du pur et de l’impur, à la différence du judaïsme et de l’islam (et de bien d’autres). Nous prônons la communion et non la séparation. Cherchons à transformer ce qui sort de notre bouche, notre cœur, notre intelligence, et non à adopter des habits, une nourriture ou des pratiques rituelles n’agissant que sur l’extérieur, magique et fétichiste.

Rien de ce qui entre dans l’homme ne peut le rendre impur. C’est de l’intérieur de nous-mêmes que sort ce qui peut nous rendre impur.

Où en suis-je de mon propre rapport au pur et à l’impur ?

 


 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne… vous garderez les commandements du Seigneur » (Dt 4, 1-2.6-8)

Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple : « Maintenant, Israël, écoute les décrets et les ordonnances que je vous enseigne pour que vous les mettiez en pratique. Ainsi vous vivrez, vous entrerez, pour en prendre possession, dans le pays que vous donne le Seigneur, le Dieu de vos pères. Vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne, et vous n’y enlèverez rien, mais vous garderez les commandements du Seigneur votre Dieu tels que je vous les prescris. Vous les garderez, vous les mettrez en pratique ; ils seront votre sagesse et votre intelligence aux yeux de tous les peuples. Quand ceux-ci entendront parler de tous ces décrets, ils s’écrieront : ‘Il n’y a pas un peuple sage et intelligent comme cette grande nation !’ Quelle est en effet la grande nation dont les dieux soient aussi proches que le Seigneur notre Dieu est proche de nous chaque fois que nous l’invoquons ? Et quelle est la grande nation dont les décrets et les ordonnances soient aussi justes que toute cette Loi que je vous donne aujourd’hui ? »

PSAUME
(Ps 14 (15), 2-3a, 3bc-4ab, 4d-5)
R/ Seigneur, qui séjournera sous ta tente ? (Ps 14, 1a)

Celui qui se conduit parfaitement,
qui agit avec justice
et dit la vérité selon son cœur.
Il met un frein à sa langue.

Il ne fait pas de tort à son frère
et n’outrage pas son prochain.
À ses yeux, le réprouvé est méprisable
mais il honore les fidèles du Seigneur.

Il ne reprend pas sa parole.
Il prête son argent sans intérêt,
n’accepte rien qui nuise à l’innocent.
Qui fait ainsi demeure inébranlable.

DEUXIÈME LECTURE
« Mettez la Parole en pratique » (Jc 1, 17-18.21b-22.27)

Lecture de la lettre de saint Jacques

Mes frères bien-aimés, les présents les meilleurs, les dons parfaits, proviennent tous d’en haut, ils descendent d’auprès du Père des lumières, lui qui n’est pas, comme les astres, sujet au mouvement périodique ni aux éclipses. Il a voulu nous engendrer par sa parole de vérité, pour faire de nous comme les prémices de toutes ses créatures. Accueillez dans la douceur la Parole semée en vous ; c’est elle qui peut sauver vos âmes. Mettez la Parole en pratique, ne vous contentez pas de l’écouter : ce serait vous faire illusion. Devant Dieu notre Père, un comportement religieux pur et sans souillure, c’est de visiter les orphelins et les veuves dans leur détresse, et de se garder sans tache au milieu du monde.

 

ÉVANGILE
« Vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes » (Mc 7, 1-8.14-15.21-23)
Alléluia. Alléluia.Le Père a voulu nous engendrer par sa parole de vérité, pour faire de nous comme les prémices de toutes ses créatures. Alléluia. (Jc 1, 18)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, les pharisiens et quelques scribes, venus de Jérusalem, se réunissent auprès de Jésus, et voient quelques-uns de ses disciples prendre leur repas avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées. – Les pharisiens en effet, comme tous les Juifs, se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger, par attachement à la tradition des anciens ; et au retour du marché, ils ne mangent pas avant de s’être aspergés d’eau, et ils sont attachés encore par tradition à beaucoup d’autres pratiques : lavage de coupes, de carafes et de plats. Alors les pharisiens et les scribes demandèrent à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens ? Ils prennent leurs repas avec des mains impures. » Jésus leur répondit : « Isaïe a bien prophétisé à votre sujet, hypocrites, ainsi qu’il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres,mais son cœur est loin de moi.C’est en vain qu’ils me rendent un culte ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains. Vous aussi, vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes. »
Appelant de nouveau la foule, il lui disait : « Écoutez-moi tous, et comprenez bien. Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. »
 Il disait encore à ses disciples, à l’écart de la foule : « C’est du dedans, du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses : inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur. »
.Patrick Braud

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18 octobre 2020

Simplifier, aimer, unir

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Simplifier, aimer, unir

Homélie pour le 30° Dimanche du temps ordinaire / Année A
25/10/2020

Cf. également :

La bourse et la vie
Le cognac de la foi
L’amour du prochain et le « care »
Suis-je le vigneron de mon frère ?
Conjuguer le verbe aimer à l’impératif

Un ami diacre m’a fait parvenir son homélie pour le mariage d’un couple qui avait choisi l’évangile de ce dimanche (Mt 22, 34-40) pour la célébration. Lui est protestant, elle catholique. L’application au mariage des paroles du Christ sur le triple amour mérite une petite méditation cette semaine… La voici.

 

J’entends trois appels dans cet évangile que vous avez choisi : 3 appels qui rejoignent aussi les discussions que nous avons eues dans la préparation de votre mariage. tous ces mois remplis d’amitié et de confiance, où votre couple a pu grâce au dialogue entre vous deux se préparer à accueillir le don qui vous est fait aujourd’hui.

Les trois appels de cet évangile pour moi tournent autour de 3 verbes :

 

1) SIMPLIFIER

Le premier appel, c’est un appel à simplifier.
Simplifier beaucoup de choses dans notre vie.

On pose la question à Jésus : « quel est le plus grand commandement ? »
les-613-commandements
Vous savez sans doute que pour être juif, il faut respecter 613 commandements à la lettre, et ceci de manière pointilleuse, voire scrupuleuse, au point que çà peut en devenir obsessionnel. Et voilà que Jésus simplifie : au lieu de 613 commandements, il va en donner 2 qui n’en font qu’un.

Je crois que c’est une habitude profondément sage : nous sommes appelés, vous êtes appelés à simplifier votre vie.
Simplifiez d’abord votre relation de couple.
C’est à dire : allez à l’essentiel de ce qui vous unit, ne vous laissez pas arrêter par ce qui est secondaire, parce ce qui n’est finalement que détail.

Simplifier votre relation de couple, cela peut vouloir dire aussi avoir le courage de mener une vie simple, de refuser une vie qui serait trop superficielle ou trop mondaine où les facilités financières vous entraîneraient à être loin de vous-mêmes.
Avoir le goût des choses simples et ensemble goûter le bonheur simple que Dieu vous donne d’être à deux.
Cela veut dire aussi simplifier votre relation à Dieu. La foi chrétienne n’est pas compliquée, elle est très simple. Il s’agit de faire confiance ; lorsqu’on aime quelqu’un, au point de lui donner sa vie dans le mariage, c’est la même chose avec Dieu : on peut lui faire confiance et lui remettre sa vie.

Simplifiez votre relation à Dieu pour qu’elle devienne profonde, moins intellectuelle et plus existentielle, plus personnelle.
Simplifiez aussi – et aidez-nous en cela ! – les relations entre nos Églises.
Quelquefois, entre les Églises, on se perd dans des détails historiques ou des controverses de points virgules ou de points d’exclamation…
Soyez pour nous un tissu conjonctif entre nos deux Églises, où vous nous redites que l’essentiel c’est d’aimer, ou plutôt l’essentiel c’est de se laisser aimer par quelqu’un de plus grand que nous.
Nous avons besoin d’avoir des « couples mixtes » comme l’on dit dans notre jargon, pour qu’entre les Églises pentecôtiste et catholique, et aussi les autres Églises protestantes nous sachions revenir à l’essentiel et simplifier la foi autour de ce qu’il y a de plus fondamental : le Christ, mort et ressuscité, qui nous aime et qui nous ouvre un chemin de vie.

Voilà le premier appel qui pourra résonner en vous dans les années qui viennent.

Simplifiez, ne vous laissez pas envahir par ce qui est secondaire, restez attachés à ce qu’il y a de plus important… : cela demande un grand discernement, quand on est comme vous au début de sa vie de couple, mais aussi après, quand on a 40 ans voire 60 ans et plus !
Savoir discerner ce qui est le plus important pour savoir faire des choix de couple : choix professionnels, choix de maison, choix d’engagements sociaux ou ecclésiaux…
Gardez au cœur cet appel du Christ qui passe de 613 à 2, c’est dire qui simplifie la Foi.

 

2) « TU AIMERAS »

BanskyLe second appel contenu dans ce texte, c’est l’appel du Christ à l’impératif : « Tu aimeras ».
Ce n’est pas : « si tu ressens quelque chose pour l’autre, alors oui, aime-le ! »
Ce n’est pas : « écoute ton cœur battre, suis ton cœur qui bat et tu verras bien où il t’emmènera ».
C’est l’impératif qui va jusqu’à dire : « choisis d’aimer, aie en toi la volonté d’aimer »,  et d’aimer l’autre même lorsqu’il ne sera plus aimable…

Car il y a des moments – interrogez les vieux couples – où le conjoint n’est pas toujours aimable ! Il y a des moments où le conjoint fait souffrir. Il y a des moments où le sentiment seul ne suffit pas, où le sentiment sera peut être un peu loin…..
C’est inévitable sur 50 ans, 60 ans de vie commune, et c’est ce qui vous attend, et même plus, avec l’espérance de vie qui augmente !

Aimer, c’est d’abord vouloir aimer ; à la manière du Christ : vouloir aimer.
Le sentiment est utile mais il ne suffit pas pour construire une vie à deux. Il faut s’appuyer sur un projet, une construction. Peut-être faut-il avoir la même rigueur dans l’amour que celle que vous avez dans votre profession. Pour construire un projet, il faut régulièrement s’appuyer sur des bases solides et objectives sur lesquelles on peut revenir.

Relisez votre déclaration d’intention : il y a dedans des bases objectives qui vous seront utiles plus tard.
Tu aimeras… : et cela ira même jusqu’à aimer ses ennemis : preuve que le sentiment n’est pas l’amour…

 

3) UNIR TROIS AMOURS EN UN SEUL

sculpture en noeud de trèfle, université de FlensburgLe troisième appel qui est contenu dans ce texte, c’est l’appel à unir trois Amours en un seul.
Les 3 amours dont parle le Christ, vous les avez entendus :
« – Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
- Tu aimeras ton prochain … comme toi-même ».
C’est donc qu’il y a dans l’ordre : l’amour de Dieu, l’amour de soi et l’amour du prochain.
Les deux premiers sont peut être les plus importants car c’est ceux que l’on oublie lorsqu’on se marie. On croit qu’on se marie parce qu’on aime l’autre. Je vous l’ai souvent dit : on se marie surtout pour aimer l’autre, pour l’aimer mieux, pour l’aimer davantage. Pourquoi ? Parce qu’il y a d’abord l’ouverture à l’amour de Dieu lui-même, l’ouverture à cet amour infini qui dilate en nous notre capacité de nous laisser aimer par quelqu’un plus grand que nous et qui est à la source de tous nos amours humains, de toutes nos amitiés humaines. Sans lui, comment aimer ceux qui ne sont pas aimables ?

« Tu aimeras ton Seigneur ton Dieu ». Vous avez cette chance – car je crois que c’est une chance – de partager dans votre couple cet amour de Dieu, cette recherche de Dieu, ce désir de Dieu. C’est une chance car il y a beaucoup de couples où un seul membre a soif de cette recherche.

Quel bonheur, quelle joie, mais aussi quelle force de vous tourner à deux vers celui qui est plus grand que vous et de laisser entre vous, un ami, un compagnon, un sauveur sur votre route !

S’ouvrir à l’infini de Dieu : voilà pourquoi le premier amour est l’amour de Dieu lui-même. Il conditionne quelque part les autres. Il est la fondation de tous les autres amours et de manière paradoxale du second amour qui vient dans l’évangile : c’est l’amour de soi. Plus je laisse Dieu m’aimer, plus je suis réconcilié avec moi-même. Plus je peux m’accepter moi-même en vérité.

Vous avez déjà fait cette expérience dans votre couple. Lorsqu’on est aimé par quelqu’un, on commence à pouvoir être en paix avec son passé, avec les blessures de son histoire personnelle, avec les blessures de son histoire familiale (et qui d’entre nous n’en a pas ?). Mais aussi grâce aux grandes rencontres, aux grandes joies, aux grands témoins qui ont balisé notre route.

Être en paix avec soi-même, s’aimer soi-même grâce à l’amour que Dieu, nous porte.

Il est illusoire de croire que l’on peut aimer son conjoint si l’on ne peut pas s’aimer soi-même. Vous le savez bien beaucoup de couples se divisent et se séparent parce qu’ils n’ont pas résolu leurs propres questions personnelles. Ils croyaient utiliser l’autre pour mieux trouver la paix ; et puis l’instrumentalisation de l’autre débouche tôt ou tard sur une déception ou sur une désillusion. Seule la réconciliation avec soi-même permet d’aimer l’autre en vérité, en le laissant être lui-même. Ce travail n’est pas fini avec la célébration du mariage, il débute. Vous serez soutenus par l’amour de Dieu et l’amour de l’autre.

 

Conjuguer le verbe aimer à l'impératif dans Communauté spirituelle Lapinbleu323C-Dt6_51Et enfin bien sûr, ces deux amours convergent vers l’amour du prochain. Et le plus proche pour vous Kevin c’est Chloé, et pour Chloé c’est Kevin.
Aimer son prochain surtout quand il n’est pas aimable.
Aimer son prochain jusqu’au pardon.
Aimer son prochain comme Dieu aime ; et Dieu est sans doute le plus court chemin pour aller vers l’autre.
Aimer à la manière du Christ et nous allons le signifier dans l’eucharistie…
Lui, Il verse son sang pour l’autre ; Lui, il livre son corps pour l’autre.
Vous êtes appelés vous aussi à verser votre sang, à livrer votre corps pour que l’autre vive, pour que l’autre ait en plénitude la joie promise par le Christ.

Simplifiez votre vie, osez conjuguer le verbe aimer à l’impératif et unissez les trois amours : Amour de Dieu, Amour de Soi, Amour de l’Autre.
Que ce sacrement du mariage vous emmène très loin tous les deux. Afin que nous puissions dans quelques années fêter vos noces d’argent et si possible vos noces d’or et bien au-delà…

Devenez au milieu de nous, les témoins de ce que :
- la communion est possible entre deux êtres.
- la communion est possible entre nos deux Églises
- la communion c’est Dieu lui-même qui se donne, dans le respect de la différence et en même temps dans la proximité, pour devenir aussi inséparables que ces oiseaux qu’on ne peut acquérir que par deux.

Puissiez-vous devenir vous ainsi des signes de cet amour finalement trinitaire : être unis tout en respectant les différences.
C’est ce que Dieu vit en lui-même : le Père uni au Fils, dans le baiser commun qui est l’Esprit.

Puissions-nous avec vous allez boire à la source de cet amour dont vous devenez pour nous aujourd’hui les signes vivants, pour toujours.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Si tu accables la veuve et l’orphelin, ma colère s’enflammera » (Ex 22, 20-26)

Lecture du livre de l’Exode

Ainsi parle le Seigneur : « Tu n’exploiteras pas l’immigré, tu ne l’opprimeras pas, car vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d’Égypte. Vous n’accablerez pas la veuve et l’orphelin. Si tu les accables et qu’ils crient vers moi, j’écouterai leur cri. Ma colère s’enflammera et je vous ferai périr par l’épée : vos femmes deviendront veuves, et vos fils, orphelins.
Si tu prêtes de l’argent à quelqu’un de mon peuple, à un pauvre parmi tes frères, tu n’agiras pas envers lui comme un usurier : tu ne lui imposeras pas d’intérêts. Si tu prends en gage le manteau de ton prochain, tu le lui rendras avant le coucher du soleil. C’est tout ce qu’il a pour se couvrir ; c’est le manteau dont il s’enveloppe, la seule couverture qu’il ait pour dormir. S’il crie vers moi, je l’écouterai, car moi, je suis compatissant ! »

PSAUME
(Ps 17 (18), 2-3, 4.20, 47.51ab)
R/ Je t’aime, Seigneur, ma force. (Ps 17, 2a)

Je t’aime, Seigneur, ma force :
Seigneur, mon roc, ma forteresse,
Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite,
mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire !

Louange à Dieu ! Quand je fais appel au Seigneur,
je suis sauvé de tous mes ennemis.
Lui m’a dégagé, mis au large,
il m’a libéré, car il m’aime.

Vive le Seigneur ! Béni soit mon Rocher !
Qu’il triomphe, le Dieu de ma victoire !
Il donne à son roi de grandes victoires,
il se montre fidèle à son messie.

DEUXIÈME LECTURE
« Vous vous êtes convertis à Dieu en vous détournant des idoles afin de servir Dieu et d’attendre son Fils » (1 Th 1, 5c-10)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens

Frères, vous savez comment nous nous sommes comportés chez vous pour votre bien. Et vous-mêmes, en fait, vous nous avez imités, nous et le Seigneur, en accueillant la Parole au milieu de bien des épreuves, avec la joie de l’Esprit Saint. Ainsi vous êtes devenus un modèle pour tous les croyants de Macédoine et de Grèce. Et ce n’est pas seulement en Macédoine et en Grèce qu’à partir de chez vous la parole du Seigneur a retenti, mais la nouvelle de votre foi en Dieu s’est si bien répandue partout que nous n’avons pas besoin d’en parler. En effet, les gens racontent, à notre sujet, l’accueil que nous avons reçu chez vous ; ils disent comment vous vous êtes convertis à Dieu en vous détournant des idoles, afin de servir le Dieu vivant et véritable, et afin d’attendre des cieux son Fils qu’il a ressuscité d’entre les morts, Jésus, qui nous délivre de la colère qui vient.

ÉVANGILE
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et ton prochain comme toi-même » (Mt 22, 34-40)
Alléluia. Alléluia.Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, dit le Seigneur ; mon Père l’aimera, et nous viendrons vers lui. Alléluia. (Jn 14, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, les pharisiens, apprenant que Jésus avait fermé la bouche aux sadducéens, se réunirent, et l’un d’entre eux, un docteur de la Loi, posa une question à Jésus pour le mettre à l’épreuve : « Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? » Jésus lui répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieude tout ton cœur,de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes. »
Patrick BRAUD

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14 mai 2020

Passons aux Samaritains !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Passons aux Samaritains !

Homélie du 6° Dimanche de Pâques / Année A
17/05/2020

Cf. également :

Le caillou et la barque
L’agilité chrétienne
Le Paraclet, l’Église, Mohammed et nous
Fidélité, identité, ipséité
Soyez toujours prêts à rendre compte de l’espérance qui est en vous

On se souvient de la célèbre formule d’Ozanam : « Passons aux barbares ! »
CPE n°98 Pères et invasion barbares
Elle fait allusion à la chute de l’empire romain sous les coups de boutoir des invasions barbares aux IV°-V° siècles ap. J.-C., qui pour beaucoup équivalait à la fin du monde chrétien. Passer aux barbares était alors, sous l’impulsion notamment de Saint Augustin, l’appel à ne pas confondre fin d’un monde (Rome) avec fin du monde, et à faire confiance dans la capacité de ce nouveau monde – fut-il barbare – à accueillir l’Évangile. Ce que l’Église a finalement opéré avec brio.
Du temps d’Ozanam, la révolution industrielle avait engendré des misères effroyables. La révolution de 1848 éclate avec son cortège de malheurs de toutes sortes. Il faut mettre en œuvre, et de toute urgence, la charité chrétienne.
En février 1848, Ozanam s’écrie: « Passons aux Barbares et suivons Pie IX ! » Ce cri ne fut pas compris et Ozanam dut s’expliquer: « Aller au peuple c’est à l’exemple de Pie IX, s’occuper de ce peuple qui a trop de besoins et pas assez de droits, qui réclame une plus grande part raisonnable dans les affaires publiques, des garanties pour son travail, des assurances contre sa misère… qui, sans doute, suit de mauvais chefs, mais faute de trouver ailleurs de bons… »

« Passons aux Barbares ! » signifiait : faisons corps avec les souffrances et les espérances des ouvriers écrasés de travail dans les usines géantes qui ont couvert le sol français.
Cet accent prophétique sera peu écouté. Mais Ozanam demeure un des pionniers du catholicisme social qui sera confirmé par « Rerum novarum » en 1891. Béatifié lors des JMJ de Paris en 1997, il laisse un témoignage de la vitalité du catholicisme social lorsqu’il se passionne pour les cultures de son temps.

Bien avant la chute de Rome, notre première lecture de ce dimanche nous montre les chrétiens de Jérusalem en train de « passer aux samaritains ». Événement inouï et improbable avant Pentecôte ! Car les samaritains pour les juifs de Jérusalem sont pires que les barbares pour Rome. L’opposition commence par le schisme de 935 av. J.-C. Le peuple hébreu se scinde alors en deux : le Royaume du nord et le Royaume du sud.

Aux yeux du sud, les samaritains sont des hérétiques (ils n’admettent que les seuls cinq livres de la Torah), des schismatiques (ils ont construit un Temple sur le mont Garizim qui rivalise avec celui de Jérusalem et voudrait le supplanter), des traîtres (des samaritains se sont alliés aux Séleucides pour combattre le royaume du Sud lors de la révolte des Macchabées en 166 avant J.-C. : « Apollonius rassembla une troupe importante de Samarie pour faire la guerre à Israël » 1 M 3,10).

L’addition est lourde ! Ajoutez-y un soupçon de racisme, car lors de la prise du royaume du Nord par les Assyriens en 721 avant J.-C., la population restante s’est mélangée avec les envahisseurs, et ce métissage à la fois ethnique et religieux était source d’un grand mépris de la part des habitants de Jérusalem et de tout le sud.

D’où le constat très froid de Jean : « les juifs ne veulent rien avoir en commun avec les samaritains » (Jn 4,9). Ce constat oublie cependant que les samaritains sont juifs eux aussi, à l’égal de ceux de Jérusalem…

Jésus lui-même mettra du temps à se dégager des préjugés de ses compatriotes au sujet des samaritains : « je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël »(Mt 15,24). Il est obligé de traverser la Samarie pour monter à Jérusalem, mais on sent que c’est à son corps défendant, et rapidement. Pourtant il y guérit dix lépreux, dont un seul à son étonnement revient le remercier : un samaritain. Et Jésus le traite alors d’« étranger » (Lc 17,18) avec la connotation péjorative qu’il pouvait y avoir à traiter quelqu’un ainsi. Or rappelons-le, aujourd’hui encore (il en reste toujours une petite centaine) les samaritains sont des juifs à part entière, héritiers d’Abraham, gardiens de la Torah, circoncis et pratiquant les grandes fêtes et rituels de l’Alliance !

Passons aux Samaritains ! dans Communauté spirituelle 1280px-Samaritains_garizim_2006_2

Dans cette histoire conflictuelle et ce contexte d’ostracisme (réciproque) entre Jérusalem et Samarie, il n’est que plus étonnant et admirable qu’un disciple du Ressuscité se soit aventuré en terre hérétique et schismatique ! Notons bien d’ailleurs que c’est l’un des Sept, Philippe, qui ose ainsi franchir la frontière. Les apôtres, nous dit le texte, « sont restés à Jérusalem », et ne sont pas les premiers à parcourir les routes hors de la ville. Le ministère de Philippe était à l’origine consacré au service des veuves (cf. Ac 6) pour permettre aux apôtres de se consacrer à l’annonce de la Parole. Or par un curieux renversement plein d’enseignements, c’est Philippe qui est le premier à évangéliser la Samarie, et non les Douze ! C’est donc qu’on ne peut pas enfermer un ministère dans une fiche de poste, toujours trop étroite dès que l’Esprit Saint est de la partie… Avec bonheur, les apôtres ne sont pas jaloux en entendant parler du succès de Philippe en Samarie. Peut-être sont-ils penauds, voire un peu honteux, de réaliser tout d’un coup que c’est eux qui aurait dû y aller ! En tout cas, ils réagissent vite et positivement, en déléguant Pierre et Jean pour assister Philippe sur place. Notons là encore que ce n’est pas Pierre qui déciderait seul, ni même Pierre et Jean : non, c’est le collège des Douze qui envoie deux des leurs (et pas les moindres !) voir sur le terrain comment cela se passe, sans suspicion, plutôt dans la joie et la reconnaissance, même si c’est avec étonnement. Pierre refera la même expérience avec le centurion Corneille, stupéfait que l’Esprit Saint soit accordé à cet étranger romain avant même qu’il ne soit baptisé (Ac 10 ; 15) !

Description de cette image, également commentée ci-aprèsEn Samarie c’est l’inverse : les samaritains ont reçu le baptême (« au nom du Seigneur Jésus », signe que le baptême au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit n’était pas encore généralisé), mais pas l’Esprit Saint ! On comprend mal aujourd’hui cette distinction entre baptême et Esprit Saint. Mais il faut se souvenir que depuis Pentecôte, la marque distinctive de la venue de l’Esprit Saint sur quelqu’un était le parler en langues (glossolalie, plus rarement xénolalie) qui se traduisait très simplement par une prière spontanée au-delà des mots, chantée dans une sorte de ‘scat’ (technique vocale du jazz) jubilatoire que les charismatiques ont retrouvé dans leurs groupes de prières au XX° siècle. D’ailleurs, le texte précise que c’est au cours de la prière avec Pierre et Jean que les samaritains reçurent l’Esprit Saint, l’imposition des mains étant le geste déclencheur de la glossolalie (comme dans les cultes noirs de Harlem chaque dimanche !). Ce geste fait ainsi la jonction entre l’approche charismatique (l’Esprit Saint est libre de se communiquer à qui il veut) et l’approche sacramentelle de l’Église. Ce n’est pas le sacrement de confirmation qui est directement visé ici (comme les catholiques ont essayé de récupérer ce texte ensuite). C’est plutôt l’indication que baptême et effusion de l’Esprit sont liés et que personne ne doit les séparer.

Revenons à nos barbares.
Pierre et Jean, par leur venue et leur imposition des mains, reconnaissent que Philippe a eu raison de passer en Samarie, et donc que l’Église ne peut rester confinée dans Jérusalem (la Pentecôte était l’amorce de ce déconfinement). Il leur faut se risquer sur les chemins d’autres univers culturels, bientôt d’autres civilisations, s’ils veulent être fidèles à l’envoi du Ressuscité : « vous serez mes témoins, à Jérusalem, dans toute la Judée, la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1,8). C’est le plan géographique du livre des Actes des Apôtres. C’est la dynamique permanente et perpétuelle de l’Église, missionnaire (= envoyée, missa en latin, qui a donné le mot messe) par nature (et non par tactique ou opportunisme). Passer aux barbares est un appel qui nous est constamment adressé. Cet appel nous oblige à ne pas nous installer trop longtemps ni trop confortablement dans une culture quelle qu’elle soit. Car toute civilisation est mortelle (cf. la chute de Rome), et toute culture recèle des trésors de « préparation évangélique », de « semences du Verbe » (pour parler comme les Pères de l’Église) qui attendent d’être fécondés par l’Évangile.

Passer aux samaritains, c’est rejoindre ceux dont les pensées nous semblent confuses (‘hérétiques’), qui sont assez loin de nos Églises (‘schismatiques’), mais qui cherchent avec passion un sens plus profond à leur existence. On pense aux innombrables courants écologiques, flirtant parfois avec d’anciennes pratiques comme le chamanisme ou le panthéisme, suscitant d’étonnantes communautés d’habitat et de modes de vie. On pense également aux multiples propositions de bien-être holistique, de développement personnel, de groupes New Age, de thérapies alternatives etc. qui traduisent une soif d’approche globale et d’harmonie qui pourrait être partagée avec le christianisme. On pourrait même penser aux immenses populations de l’islam qui ne connaissent le Christ qu’à travers le Coran et qui un jour voudraient le découvrir autrement…

Nous avons tous des samaritains en nous et autour de nous.

- En nous, car il y a sûrement dans l’histoire de chacun des métissages quelquefois douteux avec d’autres pensées, des partis pris étroits, des coupures d’avec nos sources profondes. Annoncer l’Évangile à cette part ‘hérétique’ et ‘schismatique’ de nous-mêmes, c’est reconnaître que je suis le premier à avoir besoin d’être évangélisé. C’est par là même renouveler sans cesse en soi la joie des convertis, la fraîcheur de la foi des catéchumènes, l’humilité de ceux qui se savent en chemin et non au but.

- Autour de nous, les samaritains sont nombreux. Collègues de travail apparemment éloignés des questions religieuses, amis et relations mettant leur confort individuel au-dessus de tout, famille plus ou moins unie… Raison de plus pour ne pas les traiter en ‘étrangers’, ou ‘perdus pour la cause’. Au contraire, chacun peut comme Philippe faire le voyage de Jérusalem à Samarie, de sa culture à celle de l’autre, pour découvrir sur place ce qui peut être baptisé des convictions, des valeurs, des pratiques de l’autre. Viendra ensuite le moment où il faudra appeler symboliquement Pierre et Jean pour imposer les mains, c’est-à-dire où il faudra faire la jonction avec l’Église institutionnelle pour qu’elle reconnaisse ce qui se joue dans cet ailleurs, pour que l’Esprit Saint puisse s’y manifester à profusion.

Parfois l’Esprit vient avant le baptême, comme le montre par exemple l’histoire extraordinaire des lettrés de Corée étudiant la Bible par eux-mêmes au XVIII° siècle, sans aucun missionnaire, et en être bouleversés au point de demander à la Chine voisine d’envoyer des prêtres pour baptiser et nourrir par l’eucharistie.
Parfois le baptême vient avant l’Esprit, comme les traditions des revivals pentecôtistes américains l’expérimentent depuis trois siècles.
Peu importe ! L’essentiel est de cultiver l’audace du diacre Philippe pour aller en terre étrangère, et le sens de la communion de Pierre et Jean pour agréger à l’Église ceux que l’Esprit Saint lui donne…

Passons aux samaritains !
Ceux de l’intérieur, ceux de l’extérieur.
Sortons de nos Jérusalem trop confinées pour faire se rencontrer l’Évangile et les cultures environnantes, pour imposer les mains à ceux que l’Esprit Saint nous donne comme compagnons de route.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Pierre et Jean leur imposèrent les mains, et ils reçurent l’Esprit Saint » (Ac 8, 5-8.14-17)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, Philippe, l’un des Sept, arriva dans une ville de Samarie, et là il proclamait le Christ. Les foules, d’un même cœur, s’attachaient à ce que disait Philippe, car elles entendaient parler des signes qu’il accomplissait, ou même les voyaient. Beaucoup de possédés étaient délivrés des esprits impurs, qui sortaient en poussant de grands cris. Beaucoup de paralysés et de boiteux furent guéris. Et il y eut dans cette ville une grande joie.
Les Apôtres, restés à Jérusalem, apprirent que la Samarie avait accueilli la parole de Dieu. Alors ils y envoyèrent Pierre et Jean. À leur arrivée, ceux-ci prièrent pour ces Samaritains afin qu’ils reçoivent l’Esprit Saint ; en effet, l’Esprit n’était encore descendu sur aucun d’entre eux : ils étaient seulement baptisés au nom du Seigneur Jésus. Alors Pierre et Jean leur imposèrent les mains, et ils reçurent l’Esprit Saint.

 

PSAUME

(Ps 65 (66), 1-3a, 4-5, 6-7a, 16.20)
R/ Terre entière, acclame Dieu, chante le Seigneur ! ou : Alléluia ! (Ps 65, 1)

Acclamez Dieu, toute la terre ;
fêtez la gloire de son nom,
glorifiez-le en célébrant sa louange.

Dites à Dieu : « Que tes actions sont redoutables ! »
« Toute la terre se prosterne devant toi,
elle chante pour toi, elle chante pour ton nom. »

Venez et voyez les hauts faits de Dieu,
ses exploits redoutables pour les fils des hommes.

Il changea la mer en terre ferme :
ils passèrent le fleuve à pied sec.

De là, cette joie qu’il nous donne.
Il règne à jamais par sa puissance.

Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu :
je vous dirai ce qu’il a fait pour mon âme ;

Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière,
ni détourné de moi son amour !

 

DEUXIÈME LECTURE

« Dans sa chair, il a été mis à mort ; dans l’esprit, il a reçu la vie » (1 P 3, 15-18)

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre

Bien-aimés, honorez dans vos cœurs la sainteté du Seigneur, le Christ. Soyez prêts à tout moment à présenter une défense devant quiconque vous demande de rendre raison de l’espérance qui est en vous ; mais faites-le avec douceur et respect. Ayez une conscience droite, afin que vos adversaires soient pris de honte sur le point même où ils disent du mal de vous pour la bonne conduite que vous avez dans le Christ. Car mieux vaudrait souffrir en faisant le bien, si c’était la volonté de Dieu, plutôt qu’en faisant le mal. Car le Christ, lui aussi, a souffert pour les péchés, une seule fois, lui, le juste, pour les injustes, afin de vous introduire devant Dieu ; il a été mis à mort dans la chair ; mais vivifié dans l’Esprit.

 

ÉVANGILE

« Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur » (Jn 14, 15-21)
Alléluia. Alléluia.Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, dit le Seigneur ; mon Père l’aimera, et nous viendrons vers lui. Alléluia (Jn 14, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous : l’Esprit de vérité, lui que le monde ne peut recevoir, car il ne le voit pas et ne le connaît pas ; vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous, et il sera en vous. Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous. D’ici peu de temps, le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi. En ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi, et moi en vous. Celui qui reçoit mes commandements et les garde, c’est celui-là qui m’aime ; et celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; moi aussi, je l’aimerai, et je me manifesterai à lui. »
Patrick BRAUD

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22 septembre 2019

Qui est votre Lazare ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Qui est votre Lazare ?

Homélie du 26° Dimanche du Temps Ordinaire / Année C
29/09/2019

Cf. également :
Le pauvre Lazare à nos portes
La bande des vautrés n’existera plus
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?
Chameau et trou d’aiguille
À quoi servent les riches ?

Faits divers, faits majeurs

CARTE NANTESFrance Info pubilait le 12 juillet 2019 cette nouvelle effarante :

Le cadavre d’un octogénaire, décédé en 2008 et momifié, a été découvert mercredi dans son appartement à Nantes. Un nouveau drame de la solitude et de l’isolement.

Disparu depuis 11 ans sans que personne ne s’inquiète ! Et le site rappelait que ce genre de dénuement n’était hélas pas rare :

Deux drames similaires à Saint-Nazaire
Un nouveau drame de la solitude après la découverte des cadavres de deux personnes en juin dernier. Elles aussi seules et coupées du monde : les policiers avaient retrouvé  le corps de deux personnes âgées, à leur domicile à Saint Nazaire, bien après leur décès. L’une d’entre elles était certainement morte depuis plusieurs mois auparavant sans que personne, ni famille, ni voisins, ni organismes sociaux ne s’en inquiète.

Quand nous entendons parler de pauvreté, nous pensons d’abord à la précarité, aux SDF, aux chômeurs, à ceux qui vivent avec moins de 900 € par mois etc. Et, bien sûr, nous ne devons jamais oublier ce combat contre la misère qui est constitutif de tout humanisme, chrétien ou non. Mais, quand Jésus invente son personnage nommé Lazare dans sa parabole, à la porte du festin du riche, nous pouvons – nous devons – étendre cette situation à toutes les pauvretés qui aujourd’hui encore provoquent exclusion et isolement. Les ulcères de Lazare devraient nous ulcérer !

 

Qui est votre Lazare ?

Qui est votre Lazare ? dans Communauté spirituelle 220px-Fedor_Bronnikov_007Mais qui sont les Lazare couchés devant notre portail ? On a vu (cf. Le pauvre Lazare à nos portes) qu’on pouvait faire une lecture géopolitique de la parabole, en terme d’inégalités entre pays en voie de développement et le G20 (pour faire court). On peut – on doit – également faire une lecture plus proche, très simple, existentielle : qui sont les Lazare que je ne veux pas voir ?

Le cas de l’octogénaire décédé depuis 11 ans dans l’indifférence générale devrait vous alerter : la pauvreté n’est pas toujours visible. La pauvreté relationnelle, conséquence de ruptures, de malheurs successifs, voire de caractères difficiles, est omniprésente dans nos grandes villes. Il paraît qu’à Paris plus d’un logement sur deux est habité par une personne seule. Partager les miettes du festin signifie alors : rendre visite, téléphoner, maintenir quelqu’un dans un réseau d’amitié, s’intéresser, donner des nouvelles… Le défi sera plus grand dans les années à venir avec le boom des seniors : le grand âge produit mécaniquement de la solitude (éloignement, déménagements, perte de mobilité, veuvage, santé…). Ils seront de plus en plus nombreux les Lazare couverts d’années mendiant quelques moments de chaleur humaine derrière la porte de leur logement devenu tellement à l’écart des autres.

383433-1185x175-abribus-c-channelpetits-freres-des-pauvres-chloe1549280812-realisation-253 Lazare dans Communauté spirituelleL’association les Petits Frères des Pauvres tisse patiemment depuis 1946 un réseau de visiteurs bénévoles autour des personnes isolées qu’on lui signale. Elle a un beau slogan : « des fleurs avant le pain ». Car elle sait bien que nous nous nourrissons de contacts, d’échanges, de visages tout autant que de paniers-repas ou d’allocations, par ailleurs absolument nécessaires.

À cette double pauvreté matérielle, relationnelle, il faut ajouter celle de la santé, dont le  Lazare de l’Évangile est cruellement dépourvu.

Un autre fait divers terrifiant met en évidence cette forme de maladie qui déshumanise et exclue : Alzheimer. Soigné pour un cancer, un homme de 72 ans atteint de la maladie d’Alzheimer avait disparu le 19 août 2019 dans un hôpital marseillais. Son corps a finalement été retrouvé 15 jours après dans un couloir désaffecté.
15 jours après…
Quelqu’un qui souffre d’être « désorienté » (selon le terme clinique) va peu à peu sombrer dans une non-existence dramatique si personne ne lui tient à la main, ne lui rappelle qui il est, ne le rassure avec une présence bienveillante malgré les symptômes si usants pour les proches (perte de mémoire, agressivité, mouvements perpétuels, perte de son identité, de sa famille). Ces Lazare-là font peur, et nous nous sommes tentés de nous en débarrasser en les mettant devant le portail comme dans la parabole, c’est-à-dire hors de notre vue, dans des établissements spécialisés où seuls des professionnels veilleront sur eux.

Vous voyez : se poser la question ‘qui sont les Lazare qui m’entourent ?’ c’est ouvrir les yeux au-delà des apparences sur les personnes autour de nous en situation de pauvreté aux multiples facettes. Si chacun des riches « vêtus de pourpre et de lin fin » pouvait prendre en charge ne serait-ce qu’un Lazare dans son voisinage, la solitude reculerait et l’enfer se viderait.

 

On est toujours le Lazare ou le riche d’un autre

lazare22 paraboleD’ailleurs, ne sommes-nous pas chacun le Lazare d’un autre à certains moments de notre vie ? Le reconnaître, l’accepter, est douloureux. Car il est plus glorieux d’aider que d’être aidé, de donner que de quémander. Pourtant, impossible de vivre longtemps sans éprouver comme Lazare ces ulcères dus à une faim inassouvie. Faim de reconnaissance, de chaleur humaine, de moyens pour survivre, de ne plus souffrir… Qui de nous n’a pas traversé de telles périodes, parfois interminables, où nous regardions les chanceux festoyer autour de nous sans pouvoir nous joindre à eux ? Oser crier au secours est alors une humiliation de plus, et beaucoup ont trop de fierté pour faire ce pas. Ceux qui ont traversé de tels moments trouveront la délicatesse la pudeur qui convient dans leur aide pour ne pas jeter à Lazare des miettes comme à un chien.

Qu’est-ce qui empêche le riche-sans-nom de voir Lazare (El-azar = Dieu a secouru) mourir de faim et d’ulcères ? Le portail de sa belle demeure : Lazare gisait devant son portail, qui le masque à ses yeux. C’est donc qu’il faut faire sauter – à la dynamite si besoin ! – ces portails en forme de clôtures qui ghettoïsent les riches entre eux !

 

Et le spectateur ?

Le devoir du tiers qui assiste à la scène de l’Évangile relève de l’obligation de la correction fraternelle (Mt 18, 15-18) : va ouvrir les yeux du riche qui fait bombance, sourd et aveugle à la détresse de Lazare. Dis-lui de sortir au-delà de son portail. Mieux, invite-le à ouvrir les portails qui le coupent des autres, invite-le à inviter ceux qui ne pourront rien lui rendre en retour :

 « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour.
Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles. Heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes. » (Lc 14, 12-14)

Le passant devant la maison du riche ou le convive profitant de son festin ont une responsabilité éthique incontournable : avertir et intercéder.

Se taire devant l’opulence non partagée est aussi grave que de ne pas partager. C’est une non-assistance à personne en danger. Souvent, elle est due à la peur de perdre les avantages liés aux relations avec les puissants de ce monde. Mais ce tiers personnage – non apparent dans la parabole de Jésus – pourrait bien être le nôtre : nous assistons au spectacle de quelques-uns se gavant de manière indécente à côté de la misère de quelques autres, et nous ne disons rien.

Tour à tour Lazare, homme comblé ou spectateur, laissons la parabole de Jésus faire son chemin en nous. Elle peut nous faire crier au secours, ouvrir le portail, ou sonner le tocsin pour réveiller les consciences.

Un clin d’œil pour terminer : Jésus raconte que Lazare est emmené « auprès d’Abraham » après sa mort. C’est donc un saint Lazare qui fait aussitôt penser à la gare éponyme (même si le saint de la gare est le frère de Marthe et Marie et non ce personnage fictif de la parabole). Or dans une grande gare comme St Lazare se côtoient des représentants de toutes les couches sociales. Comme le disait Emmanuel Macron le 29 juin 2017, à peine élu président : « Dans une gare, on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». Durant son discours pour l’inauguration de la Station F de Xavier Niel le 29 juin 2017 à la Halle Freyssinet à Paris, Emmanuel Macron livrait ainsi sa vision du monde, celle des élites au pouvoir. Les territoires, quels qu’ils soient (ville, pays, continent), sont des lieux de « passage » où les individus doivent lutter pour « réussir », sous peine de n’être « rien ».

Ce darwinisme social est à mille lieux de la parabole de ce dimanche !

 Les horloges de Saint-Lazare

Restons ulcérés avec Lazare devant les fossés qui séparent les uns des autres et préfigurent à l’envers le « grand abîme » intraversable de l’au-delà !

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La bande des vautrés n’existera plus » (Am 6, 1a.4-7) 

Lecture du livre du prophète Amos Ainsi parle le Seigneur de l’univers :

Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles dans Sion, et à ceux qui se croient en sécurité sur la montagne de Samarie. Couchés sur des lits d’ivoire, vautrés sur leurs divans, ils mangent les agneaux du troupeau, les veaux les plus tendres de l’étable ; ils improvisent au son de la harpe, ils inventent, comme David, des instruments de musique ; ils boivent le vin à même les amphores, ils se frottent avec des parfums de luxe, mais ils ne se tourmentent guère du désastre d’Israël ! C’est pourquoi maintenant ils vont être déportés, ils seront les premiers des déportés ; et la bande des vautrés n’existera plus.

PSAUME
(Ps 145 (146), 6c.7, 8.9a, 9bc-10)
R/ Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur ! ou : Alléluia ! (Ps 145, 1b)

Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés. 

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger. 

Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

DEUXIÈME LECTURE
« Garde le commandement jusqu’à la Manifestation du Seigneur » (1 Tm 6, 11-16) 

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Toi, homme de Dieu, recherche la justice, la piété, la foi, la charité, la persévérance et la douceur. Mène le bon combat, celui de la foi, empare-toi de la vie éternelle ! C’est à elle que tu as été appelé, c’est pour elle que tu as prononcé ta belle profession de foi devant de nombreux témoins. Et maintenant, en présence de Dieu qui donne vie à tous les êtres, et en présence du Christ Jésus qui a témoigné devant Ponce Pilate par une belle affirmation, voici ce que je t’ordonne : garde le commandement du Seigneur, en demeurant sans tache, irréprochable jusqu’à la Manifestation de notre Seigneur Jésus Christ. Celui qui le fera paraître aux temps fixés, c’est Dieu, Souverain unique et bienheureux, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, lui seul possède l’immortalité, habite une lumière inaccessible ; aucun homme ne l’a jamais vu, et nul ne peut le voir. À lui, honneur et puissance éternelle. Amen.

ÉVANGILE
« Tu as reçu le bonheur, et Lazare, le malheur. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance » (Lc 16, 19-31). Alléluia. Alléluia. Jésus Christ s’est fait pauvre, lui qui était riche, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté. Alléluia. (cf. 2 Co 8, 9)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait aux pharisiens : « Il y avait un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux. Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d’ulcères. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères. Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra. Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; levant les yeux, il vit Abraham de loin et Lazare tout près de lui. Alors il cria : ‘Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise. – Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance. Et en plus de tout cela, un grand abîme a été établi entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient passer vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.’ Le riche répliqua : ‘Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père. En effet, j’ai cinq frères : qu’il leur porte son témoignage, de peur qu’eux aussi ne viennent dans ce lieu de torture !’ Abraham lui dit : ‘Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent ! – Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.’ Abraham répondit : ‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.’ »
Patrick BRAUD

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