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22 septembre 2019

Qui est votre Lazare ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Qui est votre Lazare ?

Homélie du 26° Dimanche du Temps Ordinaire / Année C
29/09/2019

Cf. également :
Le pauvre Lazare à nos portes
La bande des vautrés n’existera plus
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?
Chameau et trou d’aiguille
À quoi servent les riches ?

Faits divers, faits majeurs

CARTE NANTESFrance Info pubilait le 12 juillet 2019 cette nouvelle effarante :

Le cadavre d’un octogénaire, décédé en 2008 et momifié, a été découvert mercredi dans son appartement à Nantes. Un nouveau drame de la solitude et de l’isolement.

Disparu depuis 11 ans sans que personne ne s’inquiète ! Et le site rappelait que ce genre de dénuement n’était hélas pas rare :

Deux drames similaires à Saint-Nazaire
Un nouveau drame de la solitude après la découverte des cadavres de deux personnes en juin dernier. Elles aussi seules et coupées du monde : les policiers avaient retrouvé  le corps de deux personnes âgées, à leur domicile à Saint Nazaire, bien après leur décès. L’une d’entre elles était certainement morte depuis plusieurs mois auparavant sans que personne, ni famille, ni voisins, ni organismes sociaux ne s’en inquiète.

Quand nous entendons parler de pauvreté, nous pensons d’abord à la précarité, aux SDF, aux chômeurs, à ceux qui vivent avec moins de 900 € par mois etc. Et, bien sûr, nous ne devons jamais oublier ce combat contre la misère qui est constitutif de tout humanisme, chrétien ou non. Mais, quand Jésus invente son personnage nommé Lazare dans sa parabole, à la porte du festin du riche, nous pouvons – nous devons – étendre cette situation à toutes les pauvretés qui aujourd’hui encore provoquent exclusion et isolement. Les ulcères de Lazare devraient nous ulcérer !

 

Qui est votre Lazare ?

Qui est votre Lazare ? dans Communauté spirituelle 220px-Fedor_Bronnikov_007Mais qui sont les Lazare couchés devant notre portail ? On a vu (cf. Le pauvre Lazare à nos portes) qu’on pouvait faire une lecture géopolitique de la parabole, en terme d’inégalités entre pays en voie de développement et le G20 (pour faire court). On peut – on doit – également faire une lecture plus proche, très simple, existentielle : qui sont les Lazare que je ne veux pas voir ?

Le cas de l’octogénaire décédé depuis 11 ans dans l’indifférence générale devrait vous alerter : la pauvreté n’est pas toujours visible. La pauvreté relationnelle, conséquence de ruptures, de malheurs successifs, voire de caractères difficiles, est omniprésente dans nos grandes villes. Il paraît qu’à Paris plus d’un logement sur deux est habité par une personne seule. Partager les miettes du festin signifie alors : rendre visite, téléphoner, maintenir quelqu’un dans un réseau d’amitié, s’intéresser, donner des nouvelles… Le défi sera plus grand dans les années à venir avec le boom des seniors : le grand âge produit mécaniquement de la solitude (éloignement, déménagements, perte de mobilité, veuvage, santé…). Ils seront de plus en plus nombreux les Lazare couverts d’années mendiant quelques moments de chaleur humaine derrière la porte de leur logement devenu tellement à l’écart des autres.

383433-1185x175-abribus-c-channelpetits-freres-des-pauvres-chloe1549280812-realisation-253 Lazare dans Communauté spirituelleL’association les Petits Frères des Pauvres tisse patiemment depuis 1946 un réseau de visiteurs bénévoles autour des personnes isolées qu’on lui signale. Elle a un beau slogan : « des fleurs avant le pain ». Car elle sait bien que nous nous nourrissons de contacts, d’échanges, de visages tout autant que de paniers-repas ou d’allocations, par ailleurs absolument nécessaires.

À cette double pauvreté matérielle, relationnelle, il faut ajouter celle de la santé, dont le  Lazare de l’Évangile est cruellement dépourvu.

Un autre fait divers terrifiant met en évidence cette forme de maladie qui déshumanise et exclue : Alzheimer. Soigné pour un cancer, un homme de 72 ans atteint de la maladie d’Alzheimer avait disparu le 19 août 2019 dans un hôpital marseillais. Son corps a finalement été retrouvé 15 jours après dans un couloir désaffecté.
15 jours après…
Quelqu’un qui souffre d’être « désorienté » (selon le terme clinique) va peu à peu sombrer dans une non-existence dramatique si personne ne lui tient à la main, ne lui rappelle qui il est, ne le rassure avec une présence bienveillante malgré les symptômes si usants pour les proches (perte de mémoire, agressivité, mouvements perpétuels, perte de son identité, de sa famille). Ces Lazare-là font peur, et nous nous sommes tentés de nous en débarrasser en les mettant devant le portail comme dans la parabole, c’est-à-dire hors de notre vue, dans des établissements spécialisés où seuls des professionnels veilleront sur eux.

Vous voyez : se poser la question ‘qui sont les Lazare qui m’entourent ?’ c’est ouvrir les yeux au-delà des apparences sur les personnes autour de nous en situation de pauvreté aux multiples facettes. Si chacun des riches « vêtus de pourpre et de lin fin » pouvait prendre en charge ne serait-ce qu’un Lazare dans son voisinage, la solitude reculerait et l’enfer se viderait.

 

On est toujours le Lazare ou le riche d’un autre

lazare22 paraboleD’ailleurs, ne sommes-nous pas chacun le Lazare d’un autre à certains moments de notre vie ? Le reconnaître, l’accepter, est douloureux. Car il est plus glorieux d’aider que d’être aidé, de donner que de quémander. Pourtant, impossible de vivre longtemps sans éprouver comme Lazare ces ulcères dus à une faim inassouvie. Faim de reconnaissance, de chaleur humaine, de moyens pour survivre, de ne plus souffrir… Qui de nous n’a pas traversé de telles périodes, parfois interminables, où nous regardions les chanceux festoyer autour de nous sans pouvoir nous joindre à eux ? Oser crier au secours est alors une humiliation de plus, et beaucoup ont trop de fierté pour faire ce pas. Ceux qui ont traversé de tels moments trouveront la délicatesse la pudeur qui convient dans leur aide pour ne pas jeter à Lazare des miettes comme à un chien.

Qu’est-ce qui empêche le riche-sans-nom de voir Lazare (El-azar = Dieu a secouru) mourir de faim et d’ulcères ? Le portail de sa belle demeure : Lazare gisait devant son portail, qui le masque à ses yeux. C’est donc qu’il faut faire sauter – à la dynamite si besoin ! – ces portails en forme de clôtures qui ghettoïsent les riches entre eux !

 

Et le spectateur ?

Le devoir du tiers qui assiste à la scène de l’Évangile relève de l’obligation de la correction fraternelle (Mt 18, 15-18) : va ouvrir les yeux du riche qui fait bombance, sourd et aveugle à la détresse de Lazare. Dis-lui de sortir au-delà de son portail. Mieux, invite-le à ouvrir les portails qui le coupent des autres, invite-le à inviter ceux qui ne pourront rien lui rendre en retour :

 « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour.
Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles. Heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes. » (Lc 14, 12-14)

Le passant devant la maison du riche ou le convive profitant de son festin ont une responsabilité éthique incontournable : avertir et intercéder.

Se taire devant l’opulence non partagée est aussi grave que de ne pas partager. C’est une non-assistance à personne en danger. Souvent, elle est due à la peur de perdre les avantages liés aux relations avec les puissants de ce monde. Mais ce tiers personnage – non apparent dans la parabole de Jésus – pourrait bien être le nôtre : nous assistons au spectacle de quelques-uns se gavant de manière indécente à côté de la misère de quelques autres, et nous ne disons rien.

Tour à tour Lazare, homme comblé ou spectateur, laissons la parabole de Jésus faire son chemin en nous. Elle peut nous faire crier au secours, ouvrir le portail, ou sonner le tocsin pour réveiller les consciences.

Un clin d’œil pour terminer : Jésus raconte que Lazare est emmené « auprès d’Abraham » après sa mort. C’est donc un saint Lazare qui fait aussitôt penser à la gare éponyme (même si le saint de la gare est le frère de Marthe et Marie et non ce personnage fictif de la parabole). Or dans une grande gare comme St Lazare se côtoient des représentants de toutes les couches sociales. Comme le disait Emmanuel Macron le 29 juin 2017, à peine élu président : « Dans une gare, on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». Durant son discours pour l’inauguration de la Station F de Xavier Niel le 29 juin 2017 à la Halle Freyssinet à Paris, Emmanuel Macron livrait ainsi sa vision du monde, celle des élites au pouvoir. Les territoires, quels qu’ils soient (ville, pays, continent), sont des lieux de « passage » où les individus doivent lutter pour « réussir », sous peine de n’être « rien ».

Ce darwinisme social est à mille lieux de la parabole de ce dimanche !

 Les horloges de Saint-Lazare

Restons ulcérés avec Lazare devant les fossés qui séparent les uns des autres et préfigurent à l’envers le « grand abîme » intraversable de l’au-delà !

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La bande des vautrés n’existera plus » (Am 6, 1a.4-7) 

Lecture du livre du prophète Amos Ainsi parle le Seigneur de l’univers :

Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles dans Sion, et à ceux qui se croient en sécurité sur la montagne de Samarie. Couchés sur des lits d’ivoire, vautrés sur leurs divans, ils mangent les agneaux du troupeau, les veaux les plus tendres de l’étable ; ils improvisent au son de la harpe, ils inventent, comme David, des instruments de musique ; ils boivent le vin à même les amphores, ils se frottent avec des parfums de luxe, mais ils ne se tourmentent guère du désastre d’Israël ! C’est pourquoi maintenant ils vont être déportés, ils seront les premiers des déportés ; et la bande des vautrés n’existera plus.

PSAUME
(Ps 145 (146), 6c.7, 8.9a, 9bc-10)
R/ Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur ! ou : Alléluia ! (Ps 145, 1b)

Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés. 

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger. 

Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

DEUXIÈME LECTURE
« Garde le commandement jusqu’à la Manifestation du Seigneur » (1 Tm 6, 11-16) 

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Toi, homme de Dieu, recherche la justice, la piété, la foi, la charité, la persévérance et la douceur. Mène le bon combat, celui de la foi, empare-toi de la vie éternelle ! C’est à elle que tu as été appelé, c’est pour elle que tu as prononcé ta belle profession de foi devant de nombreux témoins. Et maintenant, en présence de Dieu qui donne vie à tous les êtres, et en présence du Christ Jésus qui a témoigné devant Ponce Pilate par une belle affirmation, voici ce que je t’ordonne : garde le commandement du Seigneur, en demeurant sans tache, irréprochable jusqu’à la Manifestation de notre Seigneur Jésus Christ. Celui qui le fera paraître aux temps fixés, c’est Dieu, Souverain unique et bienheureux, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, lui seul possède l’immortalité, habite une lumière inaccessible ; aucun homme ne l’a jamais vu, et nul ne peut le voir. À lui, honneur et puissance éternelle. Amen.

ÉVANGILE
« Tu as reçu le bonheur, et Lazare, le malheur. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance » (Lc 16, 19-31). Alléluia. Alléluia. Jésus Christ s’est fait pauvre, lui qui était riche, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté. Alléluia. (cf. 2 Co 8, 9)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait aux pharisiens : « Il y avait un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux. Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d’ulcères. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères. Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra. Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; levant les yeux, il vit Abraham de loin et Lazare tout près de lui. Alors il cria : ‘Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise. – Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance. Et en plus de tout cela, un grand abîme a été établi entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient passer vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.’ Le riche répliqua : ‘Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père. En effet, j’ai cinq frères : qu’il leur porte son témoignage, de peur qu’eux aussi ne viennent dans ce lieu de torture !’ Abraham lui dit : ‘Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent ! – Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.’ Abraham répondit : ‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.’ »
Patrick BRAUD

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4 novembre 2018

Quelle est la vraie valeur de ce que nous donnons ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Quelle est la vraie valeur de ce que nous donnons ?

 

Homélie pour le 32° dimanche du temps ordinaire / Année B
11/11/2018

Cf. également :

Le Temple, la veuve, et la colère
Les deux sous du don…
Défendre la veuve et l’orphelin

Le potlatch de Noël
De l’achat au don
Épiphanie : l’économie du don

 

La SNSM de Saint-Tropez

Saint-Tropez pas inquiet pour ses yachtsCet été, le bateau de la Société Nationale des Sauveteurs en Mer (SNSM) est resté à quai à Saint-Tropez. Il lui manquait des pièces essentielles hors d’usage, et le budget pour les acquérir. Solidarité marine oblige, ils adressent une demande à chaque yacht du port, en se disant que le manque financier sera vite comblé grâce à eux. Ces yachts sont nombreux, et visiblement signes de grosses fortunes (un million d’euros par mètre environ…). Eh bien, croyez-le ou non, la SNSM n’a reçu aucun chèque de ces riches propriétaires, pas même une réponse. Les sauveteurs ont laissé éclater leur colère dans le journal local [1] : comment ? Nous sauvons des vies chaque année, nous secourons tous types de bateaux – dont les yachts – et personne ne nous donne un coup de pouce pour reprendre la mer ? Écœurant…

 

Les pauvres plus généreux que les riches ?

Voilà un fait divers qui ruine l’idée reçue selon laquelle les riches donnent plus volontiers que les pauvres. Bien d’autres études confirment cette tendance hélas.

Quelle est la vraie valeur de ce que nous donnons ? dans Communauté spirituelle media_l_368606- Aux Pays-Bas par exemple, une enquête de la Vrije Universiteit d’Amsterdam [2] montre que les riches donnent en valeur absolue bien plus d’argent pour des œuvres de bienfaisance que les pauvres. Mais en termes de pourcentage de leurs revenus, ce montant est plus faible que pour les personnes aux revenus plus modestes. Les personnes gagnant moins de 8000 € par an donnent ainsi en moyenne 2,45% de leurs revenus pour des œuvres séculières et 1,71% pour des œuvres à caractère religieux. Dans le groupe des revenus les plus élevés, soit plus de 48.000 euros par an, ces pourcentages s’élèvent à respectivement 0,87% et 0,77%. Les personnes pauvres sont relativement plus généreuses que les riches, conclut Pamala Wiepking, responsable de l’étude.

- À Londres, une autre étude a été menée sur les ressorts psychologiques du don. Des chercheurs de l’Université Queen Mary de Londres ont montré sur un panel de joueurs que les personnes gagnant plus d’argent sont moins enclines à donner que celles qui gagnent moins [3]. Pour arriver à cette conclusion, les chercheurs ont proposé à des gens de jouer pour de l’argent. Au début de l’étude, on détermine le statut de chaque joueur : « les statuts élevés » et « les statuts bas ». Les premiers recevant plus d’argent au début de l’expérience que les seconds. Dans cette expérience, les « joueurs » doivent choisir quel montant ils veulent garder et combien ils donnent à un fonds commun. On distingue dans les riches ceux qui ont acquis cette richesse par hasard et ceux qui ont fait des efforts. Les chercheurs ont alors constaté lors de cette étude que les participants plus pauvres donnent plus au fonds commun que les plus riches. Et parmi les plus riches, ceux qui ont travaillé pour l’être donnent encore moins que ceux qui ont acquis leur richesse par hasard ou chance, comme si leur mérite les rendait plus durs envers les autres.

- En France également, si l’on compare les dons versés au revenu disponible par tranche d’âge, on constate que les plus jeunes (moins fortunés) sont plus généreux que les plus âgés :

Ventilation des donateurs et des montants de don moyen par tranche d’âges en 2016

Ventilation des dons 2016

Source : Direction générale des finances publiques. Traitement Recherches & Solidarités.
Lecture : Les donateurs de  moins de 30 ans représentent 4% du total des donateurs et déclarent ensemble 3% des dons. Sur 100 foyers fiscaux de moins de  30 ans, 3 déclarent un don, et le don moyen annuel correspondant est de 335 euros. Si l’on rapport e le montant moyen de ce don  au revenu moyen annuel de l’ensemble des contribuables de cette tranche d’âge, on obtient un  résultat de 2,4%.

- Le passage de l’ISF à l’IFI fragilise les dons

Les dons aux associations seraient en baisse de 50% depuis la suppression de l’ISF [4].
Depuis le remplacement de l’Impôt Sur la Fortune par l’Impôt sur la Fortune Immobilière (qui concerne moins de contribuables), les dons aux associations auraient diminué de 50% selon le président de France Générosités. Au total, le manque à gagner serait compris entre « 130 et 150 millions d’euros ». Il faut dire que le nombre de personnes assujetties à l’impôt sur la fortune était de 350.000 avant de tomber entre 150.000 et 180.000 lors du remplacement de l’ISF par l’IF. Or, les contribuables soumis à l’ISF, ou désormais à l’IFI, peuvent déduire de leur impôt jusqu’à 75% du montant des dons versés aux associations. C’est donc que fiscalité et générosité sont très liées…

- Inquiétude autour du prélèvement à la source.
Le passage au prélèvement à la source en Janvier prochain pourrait affecter à la baisse les dons aux associations. D’après le président de France Générations, « les dons qui résultent de l’impôt sur le revenu, c’est 2,6 milliards », soit bien plus que ceux résultant de l’Impôt sur la Fortune Immobilière. Or, le risque existe que les contribuables donateurs, voyant leur pouvoir d’achat baisser avec le passage au prélèvement à la source, se montrent moins généreux car ils ne récupéreront leur réduction d’impôt qu’au mois de septembre de l’année d’après.

On peut déduire de ces baisses de dons qu’un puissant moteur qui pousse les riches à donner est … de payer moins d’impôts !

D’ailleurs, de manière générale, notre don est rarement désintéressé : nous espérons toujours des remerciements, ou recevoir en retour, ou une bonne image auprès des autres, ou une bonne conscience vis-à-vis de nous-mêmes etc. Les vitraux des églises reconstruites après-guerre portant les mentions : « Don de la famille xxx » attestent de ce désir dérisoire de laisser une trace dans la mémoire collective du village, et une trace glorieuse bien sûr.
Au moins l’anonymat au Moyen-Âge (des artistes et des donateurs) évitait-il cet écueil…
Nous voulons le plus souvent reprendre d’une main ce que l’autre a donné !

 

Jésus sait discerner la vraie valeur du don

http://4.bp.blogspot.com/_cHz8Dt_DO4w/St1exfsPtXI/AAAAAAAAApE/PZ4WePwziC4/s320/la+pauvre+veuve+2.jpgDevant le Temple de Jérusalem, Jésus observe (Mc 12, 38-44) ; ses disciples également. Pierre et les Douze sont impressionnés par le cliquetis des pièces s’agglutinant dans l’entonnoir des vases destinés à la collecte. Les aumônes des riches font grand bruit. Ils en sont fiers. Les  disciples en sont tout émoustillés : quelle puissance que cette institution du Temple ! Quelle richesse que de pouvoir susciter des dons aussi importants et nombreux ! Qui d’entre nous ne s’est pas laissé éblouir par le clinquant de ces charités publiques, du Téléthon français aux fastueux banquets de lever de fonds américains pour associations  charitables ?

Jésus quant à lui garde la tête froide. Peut-être a-t-il fait le calcul du pourcentage de ce que représentent les pièces des riches par rapport à leurs revenus réels. Peut-être est-il gagné par une sourde colère – comme plus tard pour les marchands du Temple – en voyant que les pauvres sont contraints de donner eux aussi, et de leur nécessaire, pour un Temple de pierres bientôt détruit et inutile.

« Quand le pauvre donne au riche, le diable rit. »  (Proverbe provençal)
Jésus sait que le diable rit de l’obole de la veuve. Lui ne rit pas – il ne rit jamais d’ailleurs – mais voit un acte d’amour là où des militants dénonceront une soumission volontaire à des structures injustes. Sans s’arrêter aux apparences, il discerne dans les deux sous de cette pauvre femme une immense attente vis-à-vis de Dieu, et une confiance en lui sans calcul.

« Dieu ne regardera pas ce qu’on donne, mais de quel cœur on le donne » [5].

Savons-nous porter ce même regard sur la circulation de l’argent autour de nous ? Discerner les manipulateurs qui font sonner de la trompette lorsqu’ils donnent, en réalité très peu ? Ramener les dons de chacun à leur juste proportion, car « à celui qui a on demandera davantage » ? Valoriser les petits riens dans les chaînes de solidarité entourant les plus faibles…?

Nul n’est si pauvre qu’il ne puisse rien donner.

Jésus sait d’expérience que ceux qui ont été ou sont encore confrontés à la précarité, à l’écroulement d’une vie, à la survie grâce aux aides sociales ou privées, ceux-là connaissent dans leurs tripes la souffrance de leurs semblables. Et ils sont prêts à sacrifier de leur nécessaire pour que l’autre soit un peu moins dans la mouise.

Le Temple de Jérusalem sera détruit en 70 par l’empereur Titus. Le Temple du corps du Christ est debout depuis Pâques : il n’exige plus d’argent, il ne comptabilise plus la dîme. Au contraire, c’est lui qui donne : le pain de vie, la parole qui libère, le vin du Royaume, le pardon des péchés, la fraternité vécue… Donateur par essence et non collecteur, le nouveau Temple fait confiance en la capacité de chacun à faire fructifier le don reçu, et à  rendre quatre fois ce qui avait été dérobé auparavant (cf. Zachée).

La pauvre veuve ne le sait pas encore. Parce qu’elle donne de son nécessaire, Jésus voit en elle une sœur, sa sœur, prête à livrer sa vie entière par amour de Dieu.

La pointe de cet épisode évangélique n’est peut-être pas de donner davantage d’argent, mais de faire de notre vie une offrande spirituelle.

 

Le poète écrit ce que ses yeux ont su voir

Pour finir, revenons aux gens de la mer avec un extrait de la Légende des siècles de Victor Hugo. La dure condition des pêcheurs au XIX° siècle les rivait à une pauvreté matérielle normalement incompatible avec l’accueil de trop de bouches à nourrir. Or la voisine d’un couple de pêcheurs, mère seule avec deux petits, vient de mourir. Personne pour reprendre les deux enfants à charge. Hugo dépeint avec cœur la réaction du couple de pêcheurs d’à côté.

Nous pouvons devenir ce couple capable d’accueillir et de donner au-delà de ce qui est raisonnable.

Elle dit : « A propos, notre voisine est morte.
C’est hier qu’elle a dû mourir, enfin, n’importe,
Dans la soirée, après que vous fûtes partis.
Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.
L’un s’appelle Guillaume et l’autre Madeleine;
L’un qui ne marche pas, l’autre qui parle à peine.
La pauvre bonne femme était dans le besoin. »

Une famille malgache aidant  le père à porter son bateau pour aller pêcher. Photo prise par Rhett A. Butler.

L’homme prit un air grave, et, jetant dans un coin
Son bonnet de forçat mouillé par la tempête :
« Diable! diable! dit-il, en se grattant la tête,
Nous avions cinq enfants, cela va faire sept.
Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait
De souper quelquefois. Comment allons-nous faire?
Bah! tant pis! ce n’est pas ma faute. C’est l’affaire
Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds.
Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons?
C’est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes.
Il faut pour les comprendre avoir fait ses études.
Si petits! on ne peut leur dire : Travaillez.
Femme, va les chercher. S’ils se sont réveillés,
Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.
C’est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte;
Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous,
Cela nous grimpera le soir sur les genoux.
Ils vivront, ils seront frère et sœur des cinq autres.
Quand il verra qu’il faut nourrir avec les nôtres
Cette petite fille et ce petit garçon,
Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.
Moi, je boirai de l’eau, je ferai double tâche,
C’est dit. Va les chercher. Mais qu’as-tu ? Ça te fâche ?
D’ordinaire, tu cours plus vite que cela.

— Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà ! »

(Victor Hugo, La Légende des siècles, 1859)

 


[5]. Saint Bède le Vénérable, commentaire de l’évangile selon saint Marc.

 


Lectures de la messe

Première lecture
« Avec sa farine la veuve fit une petite galette et l’apporta à Élie » (1 R 17, 10-16)

Lecture du premier livre des Rois

En ces jours-là, le prophète Élie partit pour Sarepta, et il parvint à l’entrée de la ville. Une veuve ramassait du bois ; il l’appela et lui dit : « Veux-tu me puiser, avec ta cruche, un peu d’eau pour que je boive ? » Elle alla en puiser. Il lui dit encore : « Apporte-moi aussi un morceau de pain. » Elle répondit : « Je le jure par la vie du Seigneur ton Dieu : je n’ai pas de pain. J’ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine, et un peu d’huile dans un vase. Je ramasse deux morceaux de bois, je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste. Nous le mangerons, et puis nous mourrons. » Élie lui dit alors : « N’aie pas peur, va, fais ce que tu as dit. Mais d’abord cuis-moi une petite galette et apporte-la moi ; ensuite tu en feras pour toi et ton fils. Car ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : Jarre de farine point ne s’épuisera, vase d’huile point ne se videra, jusqu’au jour où le Seigneur donnera la pluie pour arroser la terre. » La femme alla faire ce qu’Élie lui avait demandé, et pendant longtemps, le prophète, elle-même et son fils eurent à manger. Et la jarre de farine ne s’épuisa pas, et le vase d’huile ne se vida pas, ainsi que le Seigneur l’avait annoncé par l’intermédiaire d’Élie.

Psaume
(Ps 145 (146), 6c.7, 8-9a, 9bc-10)
R/ Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur !
(Ps 145, 1b)

Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés.

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger.

Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

Deuxième lecture
« Le Christ s’est offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude » (He 9, 24-28)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Le Christ n’est pas entré dans un sanctuaire fait de main d’homme, figure du sanctuaire véritable ; il est entré dans le ciel même, afin de se tenir maintenant pour nous devant la face de Dieu. Il n’a pas à s’offrir lui-même plusieurs fois, comme le grand prêtre qui, tous les ans, entrait dans le sanctuaire en offrant un sang qui n’était pas le sien ; car alors, le Christ aurait dû plusieurs fois souffrir la Passion depuis la fondation du monde. Mais en fait, c’est une fois pour toutes, à la fin des temps, qu’il s’est manifesté pour détruire le péché par son sacrifice. Et, comme le sort des hommes est de mourir une seule fois et puis d’être jugés, ainsi le Christ s’est-il offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude ; il apparaîtra une seconde fois, non plus à cause du péché, mais pour le salut de ceux qui l’attendent.

Évangile
« Cette pauvre veuve a mis plus que tous les autres » (Mc 12, 38-44) Alléluia. Alléluia.

Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux ! Alléluia. (Mt 5, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, dans son enseignement, Jésus disait aux foules : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques, les sièges d’honneur dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés. »
Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor, et regardait comment la foule y mettait de l’argent. Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes. Une pauvre veuve s’avança et mit deux petites pièces de monnaie. Jésus appela ses disciples et leur déclara : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le Trésor plus que tous les autres. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. »

Patrick BRAUD

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27 août 2018

La coutume sans la vérité est une vieille erreur

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

La coutume sans la vérité est une vieille erreur


Homélie pour le 22° dimanche du temps ordinaire / Année B
02/09/2018

Cf. également :

Quel type de pratiquant êtes-vous ?

Signes extérieurs de religion

L’événement sera notre maître intérieur


La coutume sans la vérité est une vieille erreur dans Communauté spirituelle hKJI569765Si vous allez un jour à Jérusalem, ne manquez pas de passer par le quartier des hassidims. Ces juifs ultra-orthodoxes sont facilement reconnaissables : ils portent des toques de fourrure par 30° à l’ombre, les cheveux en papillotes, des châles de prière sous le pantalon dont le nombre de nœuds évoque le Nom de Dieu. Ils respectent le shabbat à la lettre, embrassent la mézouza sur le linteau de leur porte avant de rentrer chez eux etc. Quelques centaines de mètres plus loin, vous verrez les Arabes musulmans enlever leurs chaussures et faire leur ablutions rituelles pour entrer dans la mosquée. Et autour du tombeau du Christ, vous verrez toutes les confessions chrétiennes étaler leurs différences en rivalisant de dorures, d’habits somptueux, de signes de croix de gauche à droite ou de droite à gauche ou sans signe de croix etc.

 

DISTINGUER LA TRADITION DES TRADITIONS

De tous temps, les religions ont multiplié les coutumes à observer. Autour de leur noyau central, les siècles ont déposé mille et une habitudes pieuses comme la mer a déposé les sédiments sur fond de roche ou de sable. Beaucoup de ces coutumes sont belles et peuvent avoir un sens très profond. Elles ont aidé des générations en leur temps. Pourtant, le risque est grand qu’elles entourent le noyau central d’une telle gangue qu’il en devienne  inatteignable.

C’est ce qui se passe avec les pharisiens et les scribes que Jésus connaît bien. Dans notre passage d’évangile (Marc 7, 1-23), ils se montrent tellement attachés aux ablutions rituelles en tout genre qu’ils sont choqués de la liberté des disciples ne se lavant pas les mains avant de passer à table. Jésus se met en colère contre eux, établissant une distinction fondatrice entre le commandement de Dieu et la tradition des hommes :

« Vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes »,

faisant écho à l’ordre de Moïse dans notre première lecture (Dt 4, 1-2.6-8) :

« Vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne, et vous n’y enlèverez rien ».

La tradition et les traditionsAu siècle dernier, le dominicain Yves-Marie Congar a étudié cette distinction essentielle entre la Tradition et les traditions [1]. Le Conseil Œcuménique des Églises reprend à son compte cette distinction :

« Par la Tradition nous entendons l’Évangile lui-même, transmis de génération en génération dans et par l’Église, Christ lui-même présent dans la vie de l’Église.
Par tradition nous désignons le processus de tradition.
Le terme traditions est utilisé dans deux sens : pour indiquer la diversité des formes d’expression et ce que nous appelons traditions confessionnelles (par exemple : la tradition luthérienne ou la tradition réformée). (…) Le mot apparaît aussi dans un autre sens, lorsque nous parlons de traditions culturelles. »
Conseil œcuménique des Églises, Commission Foi & constitution, 1963

La Tradition, c’est l’Esprit Saint lui-même révélant et transmettant à l’Église le cœur de la foi chrétienne : Jésus de Nazareth, prophète incomparable, mort par amour de tout homme, ressuscité par Dieu. Lui-même  » transmet  » à ses disciples la Révélation :

 » Tout ce que J’ai entendu auprès de mon Père, Je vous l’ai fait connaître  » (Jn 15,15).

Il ne parle pas de lui-même mais comme il l’a entendu, et l’Esprit Saint viendra confirmer la parole de Jésus ensemencée dans les cœurs.

Paul, qui n’a pas connu Jésus selon la chair, se réfère sans cesse à cet acte de transmission dont il a bénéficié :

 » Pour moi, j’ai reçu du Seigneur ce que je vous ai transmis (paredôka)  » (1 Cor 11,23).
 » Je vous rappelle, frères, l’Évangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu … et par lequel vous êtes sauvés si vous le retenez tel que je vous l’ai annoncé. … Je vous ai transmis (paredôka) avant tout, comme je l’avais moi-même reçu (parelabon), que Christ est mort pour nos péchés….  » (1 Cor 15,1-3).

C’est le principe de la transmission de la foi. Paul n’a rien inventé, il a tout reçu du Seigneur et des Apôtres et à son tour il le transmet. C’est le début de la transmission de génération en génération de l’Évangile, donc de la Tradition ecclésiale.

 

LE TRADITIONALISME, PÉCHÉ CONTRE L’ESPRIT

Par nature, cette Tradition est vivante. Car l’Esprit ne cesse d’inspirer l’Église quelle que soit la période de son histoire. Vouloir la figer dans des coutumes immuables devenant plus importantes que tout, c’est cela le traditionalisme : une forêt d’arbres pétrifiés, un péché contre l’Esprit en refusant le renouvellement et l’actualisation qu’il suscite à chaque période. Le traditionalisme, c’est la vérité immobile. La Tradition, c’est l’Esprit à l’œuvre dans l’histoire.
Au III° siècle, dans sa querelle avec le pape Étienne, saint Cyprien de Carthage soulignait déjà que « la coutume sans la vérité est une vieille erreur » (Lettre 74,9).

Les traditions prennent le pas sur la Tradition quand les coutumes deviennent plus importantes que le cœur de la foi. Certains s’agenouillent pendant la prière eucharistique et vous foudroient du regard si vous osez rester debout. Ils ne savent pas que les premiers conciles interdisaient justement de s’agenouiller à ce moment-là, car c’est un geste de soumission que d’être à genoux alors qu’être debout est le geste de la résurrection, ce que produit justement la prière eucharistique en nous [2]… Il en est ainsi de beaucoup de coutumes  inventées par les hommes, non dénuées de valeur tant qu’elles ne portent pas ombrage à l’essentiel de la foi : le chapelet (catholique), la vénération des icônes, la philocalie  (orthodoxes), la communion sur la langue ou dans la main, au pain seulement ou sous les deux espèces, le célibat des prêtres, la langue liturgique (latin, grec, syriaque…), les habits des prêtres et des pasteurs, les pèlerinages, les processions, le calendrier liturgique… Toutes ces coutumes sont apparues pour répondre à des besoins précis, situés  dans la géographie et le temps. Elles sont utiles et peuvent servir de portes d’entrée dans le mystère. Mais Jésus sait d’expérience qu’elles peuvent souvent prendre la place de l’essentiel.

 coutume dans Communauté spirituelle

Dans notre passage, le Christ fait d’ailleurs sauter la barrière entre le pur et l’impur qui tient encore aujourd’hui une place si importante dans le judaïsme et dans l’islam (obligation de manger kasher ou halal). Ne pas manger de porc ou de poisson sans écailles par exemple a pu être utile dans l’éducation du peuple, mais c’est désormais inutile. Les ablutions rituelles à la mosquée où avant de manger ne servent à rien, car « c’est du dedans (et non de l’extérieur), du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses ».

Jésus abolissait ainsi les coutumes alimentaires qui avaient aidé son peuple pendant des siècles.

C’étaient des traditions, au demeurant fort honorables, mais des traditions humaines qui s’effacent devant le Christ et son exigence d’authenticité intérieure. Il sait bien que les pharisiens et les scribes vont devenir ses ennemis à cause de cela. Car au passage il  conteste leur pouvoir, celui de contrôler à leur avantage l’accomplissement de ces traditions purement humaines.

 

ÉCRITURE ET TRADITION

9782755001815 EspritLes protestants disaient autrefois : « sola scriptura », et revendiquaient une Réforme où seul ce qui serait dans les Écritures devrait être reçu, à l’exception du reste (indulgences, purgatoire, papauté etc.). Depuis le XVI° siècle, elles ont fait un travail sur elles-mêmes et reconnaissent aujourd’hui qu’il y a une tradition réformée, comme il y a une tradition baptiste, évangélique, pentecôtiste etc.

Bien plus, l’Écriture elle-même est tradition, car c’est Israël et l’Église et non Dieu qui ont écrit ces textes, porteurs d’un mélange entre cultures et révélation, entre coutumes culturelles et foi monothéiste, entre traditions humaines et commandements de Dieu.

La question du Canon des Écritures le montre avec évidence : puisque la Bible ne dit pas quels sont les livres bibliques, c’est bien la tradition qui a retenu certains écrits comme canoniques et rejetés d’autres comme apocryphes ou hérétiques. Et du coup, la liste des livres de la Bible n’est pas la même d’une Église à l’autre ! La Tradition a fait la Bible comme la Bible continue à former la Tradition.

 

DE JÉSUS À THÉOPHILE : LE QUADRIPTYQUE

Le prologue de Luc explique très clairement comment Écritures et tradition sont indissolublement liées :

« Plusieurs ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, tels que nous les ont transmis ceux qui, dès le début, furent les témoins oculaires et sont devenus les serviteurs de la Parole.

C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi, après m’être informé soigneusement de tout depuis les origines, d’en écrire pour toi, cher Théophile, un exposé suivi, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as reçus. » (Lc 1,1)

On distingue quatre moments successifs, de Jésus à Théophile, qui forment le quadriptyque suivant :

quadriptyque tradition

C’est donc que les événements autour de la personne de Jésus ont suivi ce cheminement de pensée, de parole, d’écriture, avant de pouvoir émouvoir le lecteur en bout de chaîne.

On le voit facilement : il n’y a pas d’événements bruts ou « objectifs ».

Il y a d’abord ce qui vient d’ailleurs : le mot événement (ex-venire en latin = venir d’ailleurs) suggère d’ailleurs une certaine transcendance, une altérité radicale, imprévue, imprévisible, non maîtrisable.

Il y a ensuite des témoins, et il en faut plusieurs parce qu’un seul ne peut tout dire, et parce que l’événement échappe toujours à ses interprétations ultérieures.

Ces témoins ruminent ce qui s’est passé (à l’image de Marie, « qui conservait toutes ces choses en son cœur ») et à partir de cette méditation inspirée « composent un récit ».

Ce récit circule par oral dans les communautés chrétiennes, et ces communautés en retour modifient, peaufinent, affinent le récit.

Vient alors à un rédacteur (ici Luc) qui, lui aussi « inspiré » par une force d’écriture et de discernement, va mettre des mots et risquer un texte sur l’événement.

La chaîne interprétative de l’événement ne s’arrête pas là : car le lecteur (ici Théophile) a lui aussi le pouvoir de faire vivre le texte reçu, pour qu’il devienne à nouveau une parole vivante pour lui et la communauté (c’est le rôle de l’homélie par exemple !).

 

À CHACUN DE JOUER !

L'amande : récolte, conservation et utilisation des amandesNe pas confondre la Tradition et les traditions demeurent un enjeu spirituel pour chacun de nous. Nous trouvons dans cette distinction assez de liberté pour respirer au large dans l’Église ainsi purifiée, et assez d’humilité pour ne pas prétendre vivre sa foi sans coutumes. Dès lors que nos traditions (locales, ecclésiales, familiales) sont ainsi relativisées, elles deviennent fort précieuses pour incarner notre foi dans notre histoire et notre corps.

À nous d’apprendre à distinguer le fruit de son écorce…

 


[1]. Y.M.J. CONGAR : La Tradition et les traditions. I. Essai historique. II. Essai théologique, Paris, Fayard, 1960 & 1963. 

[2]. Cf. le canon n° 20 du 1° Concile de Nicée (325) : « Qu’il ne faut pas plier le genou aux jours de dimanche et au temps de la Pentecôte.
Comme quelques-uns plient le genou le dimanche et aux jours du temps de la Pentecôte, le saint concile a décidé que, pour observer une règle uniforme dans tous les diocèses, tous adresseront leur prières à Dieu en restant debout. »
Ainsi Tertullien: « Nous considérons comme une faute de jeûner ou de prier à genoux le Dimanche. Nous jouissons de ce même privilège depuis le jour de Pâque durant toute la Pentécostè » (De corona, 3). « Quant à nous, conformément à la tradition, nous devons nous abstenir, au jour de la Résurrection du Seigneur, non seulement de nous mettre à genoux, mais de toute attitude ou de tout geste qui traduirait le chagrin (…) Il en va de même pour le temps de la Pentécostè, qui est vécu dans la même joie festive » (De oratione, 23). De même, Irénée de Lyon estime que, pendant la Pentécostè, « nous ne nous mettons pas à genoux parce que cette fête a la même portée que le Jour du Seigneur », où cette interdiction est explicitement rappelée par Irénée.

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne… vous garderez les commandements du Seigneur » (Dt 4, 1-2.6-8)

Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple : « Maintenant, Israël, écoute les décrets et les ordonnances que je vous enseigne pour que vous les mettiez en pratique. Ainsi vous vivrez, vous entrerez, pour en prendre possession, dans le pays que vous donne le Seigneur, le Dieu de vos pères. Vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne, et vous n’y enlèverez rien, mais vous garderez les commandements du Seigneur votre Dieu tels que je vous les prescris. Vous les garderez, vous les mettrez en pratique ; ils seront votre sagesse et votre intelligence aux yeux de tous les peuples. Quand ceux-ci entendront parler de tous ces décrets, ils s’écrieront : ‘Il n’y a pas un peuple sage et intelligent comme cette grande nation !’ Quelle est en effet la grande nation dont les dieux soient aussi proches que le Seigneur notre Dieu est proche de nous chaque fois que nous l’invoquons ? Et quelle est la grande nation dont les décrets et les ordonnances soient aussi justes que toute cette Loi que je vous donne aujourd’hui ? »

Psaume

(Ps 14 (15), 2-3a, 3bc-4ab, 4d-5)
R/ Seigneur, qui séjournera sous ta tente ? (Ps 14, 1a)

Celui qui se conduit parfaitement, 
qui agit avec justice
et dit la vérité selon son cœur.

Il met un frein à sa langue.
Il ne fait pas de tort à son frère
et n’outrage pas son prochain.

À ses yeux, le réprouvé est méprisable
mais il honore les fidèles du Seigneur.
Il ne reprend pas sa parole.

Il prête son argent sans intérêt,
n’accepte rien qui nuise à l’innocent.
Qui fait ainsi demeure inébranlable.

Deuxième lecture
« Mettez la Parole en pratique » (Jc 1, 17-18.21b-22.27)

Lecture de la lettre de saint Jacques

Mes frères bien-aimés, les présents les meilleurs, les dons parfaits, proviennent tous d’en haut, ils descendent d’auprès du Père des lumières, lui qui n’est pas, comme les astres, sujet au mouvement périodique ni aux éclipses. Il a voulu nous engendrer par sa parole de vérité, pour faire de nous comme les prémices de toutes ses créatures. Accueillez dans la douceur la Parole semée en vous ; c’est elle qui peut sauver vos âmes. Mettez la Parole en pratique, ne vous contentez pas de l’écouter : ce serait vous faire illusion. Devant Dieu notre Père, un comportement religieux pur et sans souillure, c’est de visiter les orphelins et les veuves dans leur détresse, et de se garder sans tache au milieu du monde.

Évangile
« Vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes » (Mc 7, 1-8.14-15.21-23) Alléluia. Alléluia.
Le Père a voulu nous engendrer par sa parole de vérité, pour faire de nous comme les prémices de toutes ses créatures. Alléluia. (Jc 1, 18)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, les pharisiens et quelques scribes, venus de Jérusalem, se réunissent auprès de Jésus, et voient quelques-uns de ses disciples prendre leur repas avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées. – Les pharisiens en effet, comme tous les Juifs, se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger, par attachement à la tradition des anciens ; et au retour du marché, ils ne mangent pas avant de s’être aspergés d’eau, et ils sont attachés encore par tradition à beaucoup d’autres pratiques : lavage de coupes, de carafes et de plats. Alors les pharisiens et les scribes demandèrent à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens ? Ils prennent leurs repas avec des mains impures. » Jésus leur répondit : « Isaïe a bien prophétisé à votre sujet, hypocrites, ainsi qu’il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. C’est en vain qu’ils me rendent un culte ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains. Vous aussi, vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes. »
Appelant de nouveau la foule, il lui disait : « Écoutez-moi tous, et comprenez bien. Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. »
Il disait encore à ses disciples, à l’écart de la foule : « C’est du dedans, du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses : inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur. »
Patrick BRAUD

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23 octobre 2017

La bourse et la vie

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

La bourse et la vie


Homélie du 30° Dimanche ordinaire / Année A

29/10/2017

Cf. également :

Le cognac de la foi

L’amour du prochain et le « care »

Trompez l’Argent trompeur !

La 12° ânesse

 

 La question du prêt à intérêt

La question du prêt à intérêt en Europe est fascinante.

Elle a paradoxalement stigmatisé les juifs en leur réservant les métiers de l’argent jusque dans le haut Moyen Âge. Elle a du coup nourri un antisémitisme profane – distinct de l’antisémitisme religieux – qui perdure encore aujourd’hui (dans les pays musulmans par exemple). Elle est à l’origine de l’invention du purgatoire – mais oui ! – qui marque les esprits depuis des siècles. Elle a contribué à la défiance catholique envers l’argent et les métiers de l’argent, alors que les protestants, par un retour à l’Ancien Testament, y verront plutôt une source de bénédiction divine. Par son évolution au sein de l’Église catholique, la question du prêt à intérêt montre avec force que le sens de la foi des fidèles a finalement raison des raideurs idéologiques et institutionnelles de l’appareil ecclésial.

Tout cela à partir des quelques lignes de l’Exode (Ex 22, 20-26) :
« 
Si tu prêtes de l’argent à quelqu’un de mon peuple, à un pauvre parmi tes frères, tu n’agiras pas envers lui comme un usurier : tu ne lui imposeras pas d’intérêts. » 

Sans trop entrer dans le détail, évoquons à grands traits la postérité économique et sociale de la première lecture de ce dimanche.

 

Les métiers de l’argent réservé aux juifs

Dans le texte de l’Exode comme dans ses parallèles, l’interdiction du prêt à intérêt n’existe que pour « quelqu’un de mon peuple », un « frère ». Il est donc permis un juif de prêter à un non-juif. Alors que les chrétiens, élargissant la notion de peuple élu à toute l’humanité, ne peuvent prêter à personne – du moins tant qu’on se cantonne à une interprétation très littérale du texte – car tous ne sont qu’un seul peuple sauvé en Christ. Voulant respecter à la lettre cet interdit de l’Exode, les chrétiens ont donc demandé aux juifs d’assurer pour eux le prêt à intérêt, et par extension les métiers de la finance et de la banque. Des Lombards de Gênes aux Rothschild aujourd’hui, l’Europe s’est remplie de dynasties familiales juives régnant sur la finance parce que les chrétiens se croyaient interdits de les pratiquer !

La bourse et la vie dans Communauté spirituelle

Un antisémitisme profane

Histoire de l'antisémitisme - couverture livre occasionOn comprend alors qu’un certain sentiment de jalousie (car être banquier rend riche) et de méfiance (ce monopole ne s’exerce-t-il pas à nos dépens ?) ou de soupçon (que font-ils de tout ce pouvoir ?) a peu à peu envahi le corps social. Il y avait dès l’origine – hélas – un antisémitisme chrétien, relayé par certains Pères de l’Église, qui accusaient les juifs d’être un « peuple déicide ». Vint s’ajouter un autre antisémitisme, profane celui-là : on accuse les juifs d’être perfides, exploiteurs de la précarité des pauvres, tribu financière dangereuse répandue dans tous les pays, échappant à tout contrôle. La rencontre de ces haines alimentera les pogroms, les discriminations, et plus tard le terrifiant fantasme hitlérien de la « juiverie internationale ».
Déminer la question du prêt à intérêt, c’est donc combattre l’antisémitisme !

 

Le mépris catholique pour l’argent

Déléguant aux juifs les métiers du prêt et de la finance, les reléguant par la même dans un ghetto professionnel qui engendrera les autres ghettos, les chrétiens se sont radicalisés très vite au sujet de l’argent. Ils voulaient suivre davantage le choix de Jésus pour la pauvreté volontaire et ses invectives contre les riches que les vieux textes bibliques parlant de la richesse comme d’une bénédiction divine. La vie monastique qui a révolutionné l’Europe en se répandant comme une traînée de poudre était basée sur cet idéal évangélique de pauvreté. Interdire le prêt à intérêt aux chrétiens, c’était leur désigner une autre voie que « l’argent sale » de Mitterrand ou le « fumier du diable » du Pape François, et dévaloriser tout ce qui était tourné vers l’accroissement des richesses. Les protestants au XVI° siècle tournèrent le dos à cette interprétation notamment grâce au retour à l’Ancien Testament où le salut se lit dans la prospérité matérielle accordée par Dieu [1].

 

L’invention du Purgatoire

Jacques Le Goff - La Bourse et la vie - Economie et religion au Moyen Age.Au fur et à mesure des siècles, l’Europe a quitté l’économie de subsistance, celle de l’époque de Jésus, pour se lancer dans une économie de croissance, d’abondance, de progrès, de multiplication des activités de production, de commerce et d’échanges. Impossible de développer cette économie sans des banques solides, sans des financiers habiles. Pourquoi laisser cette manne aux seuls juifs ? Très vite, de plus en plus de chrétiens se sont lancés dans des techniques de lettres de change, d’avoirs, de documents en tout genre pour contourner l’interdiction (papale) du prêt à intérêt tout en agrandissant leurs affaires. Ces pratiques se généralisèrent tellement, et de bonne foi, que Rome ne pouvait plus continuer à les ignorer ou à les condamner. Pouvait-on persister à affirmer que les banquiers iraient en enfer, seraient damnés à cause du prêt à intérêt ? Des théologiens ont eu une trouvaille astucieuse pour menacer toujours les banquiers du feu de l’enfer sans les y expédier en fait : le Purgatoire ! En effet, où mettre ces pécheurs publics dans l’au-delà ? En enfer ? Mais l’opinion publique ne comprend plus, et les intéressés n’ont plus conscience de violer la loi de Dieu en faisant leur métier. Au paradis comme les autres ? Mais il faut marquer le coup pour leur lancer un sérieux avertissement. C’est donc en purgatoire, ce lieu intermédiaire imaginé spécialement pour eux, qu’on les mettra [2]. Pas tout à fait sauvés parce qu’en attente du Paradis, ils souffriront à cause de leur amour de l’argent sur cette terre. Pas damnés non plus car dans l’antichambre du ciel, ils seront reconnaissants à l’Église de les avoir finalement inclus dans le nombre des élus… Ainsi, ils pouvaient garder et la bourse et la vie (éternelle) !

La notion de purgatoire a connu un tel succès – et on comprend pourquoi – qu’elle s’est généralisée à d’autres catégories de pécheurs. Mais c’est aux banquiers enfreignant l’interdiction du prêt à intérêt qu’on le doit. Comme quoi la théologie et la spiritualité se nourrissent des évènements de la vie économique…

 

Le sens de la foi des fidèles

Le Sensus fidei dans la vie de l'EgliseOn l’a dit : l’opinion publique dans l’Église s’est peu à peu convertie à un usage raisonné du prêt, de la finance, des banques. Et cela sans y voir de péché. La raideur doctrinale de Rome condamnant tout métier d’argent devenait intenable devant la bonne foi du peuple. Des théologiens – encore eux – opérèrent alors une distinction fondamentale entre le prêt et l’usure. Dans une société statique comme Israël après l’Exode, le prêt et l’usure peuvent être confondus. Dans une économie dynamique comme celle des marchands du capitalisme naissant aux X°-XIII° siècle, les chrétiens ont senti d’instinct que prêter pour anticiper et soutenir la création de richesses étaient fort différents d’exploiter les pauvres en leur prêtant à des taux usuriers (des taux de 30 % et plus n’étaient pas rares à l’époque). Distinguant le prêt de l’usure, l’Église a pu encourager le premier tout en continuant à condamner la deuxième. Les théologiens ajoutèrent à cette distinction cinq bonnes raisons [3] - bibliquement compatibles – de rémunérer un prêt, et le tour était joué !

Il fera cependant attendre le XIX° siècle, et le XX° siècle explicitement, pour que l’interdit soit levé ! Comme quoi le sens de la foi des fidèles défini par le concile Vatican II [4] finit toujours par vaincre les raideurs de l’institution ecclésiale.

Une application de ce même principe pourrait d’ailleurs transformer la position de l’Église sur la contraception ou la PMA. Les couples qui pratiquent en toute bonne foi une contraception chimique ont conscience de ne pas pécher. La position officielle est alors contrainte d’évoluer, sous peine d’un divorce grandissant…

 

Nous sommes loin d’avoir épuisé le sujet avec ces quelques flashes sur l’histoire du prêt à intérêt depuis l’Exode ! Il faudrait y adjoindre les débats sur le temps (prêter, c’est vouloir maîtriser le temps qui n’appartient qu’à Dieu, pensaient les théologiens) ou sur la nature de l’argent (il ne peut ni ne doit faire des petits par lui-même, pensaient les Anciens) etc.

Et dire que notre première lecture abordait également les questions – oh combien actuelles ! - de la place des migrants dans de société, de l’option préférentielle pour les pauvres (défendre la veuve et l’orphelin)…

L’amour dont parle la Bible est autant économique, social et politique qu’affectif et personnel !

Prêt à intérêt

 


[1]. Cf. Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1905.

[2] . cf. J. Le Goff, La Bourse et la Vie, éd. Hachette Littératures, 1986.

[3] . Deux excuses sont liées à la notion d’intérêt : le lucrum cessans (cessation d’un bénéfice) et le damnum emergens (préjudice subi) ; la troisième fait ressortir la notion de rémunération d’un travail bancaire (stipendium labori) ; les deux dernières innovent en parlant du risque encouru : le periculum sortis (risque de perdre le prêt) et le ratio incertitudinis (danger de perdre le capital).

[4] . « La collectivité des fidèles, ayant l’onction qui vient du Saint (cf. 1Jn 2,20; 1Jn 2,27), ne peut se tromper dans la foi ; ce don particulier qu’elle possède, elle le manifeste par le moyen du sens surnaturel de foi qui est celui du peuple tout entier, lorsque, « des évêques jusqu’aux derniers des fidèles laïcs »(8) elle apporte aux vérités concernant la foi et les mœurs un consentement universel. Grâce en effet à ce sens de la foi qui est éveillé et soutenu par l’Esprit de vérité, et sous la conduite du magistère sacré, qui permet, si on obéit fidèlement, de recevoir non plus une parole humaine, mais véritablement la parole de Dieu (cf. 1Th 2,13), le peuple de Dieu s’attache indéfectiblement à la foi transmise aux saints une fois pour toutes (cf. Jud 1,3 ), il y pénètre plus profondément en l’interprétant comme il faut et dans sa vie la met plus parfaitement en œuvre. » Lumen Gentium n°12

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Si tu accables la veuve et l’orphelin, ma colère s’enflammera » (Ex 22, 20-26)
Lecture du livre de l’Exode

Ainsi parle le Seigneur : « Tu n’exploiteras pas l’immigré, tu ne l’opprimeras pas, car vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d’Égypte. Vous n’accablerez pas la veuve et l’orphelin. Si tu les accables et qu’ils crient vers moi, j’écouterai leur cri. Ma colère s’enflammera et je vous ferai périr par l’épée : vos femmes deviendront veuves, et vos fils, orphelins.Si tu prêtes de l’argent à quelqu’un de mon peuple, à un pauvre parmi tes frères, tu n’agiras pas envers lui comme un usurier : tu ne lui imposeras pas d’intérêts. Si tu prends en gage le manteau de ton prochain, tu le lui rendras avant le coucher du soleil. C’est tout ce qu’il a pour se couvrir ; c’est le manteau dont il s’enveloppe, la seule couverture qu’il ait pour dormir. S’il crie vers moi, je l’écouterai, car moi, je suis compatissant ! »

PSAUME
(Ps 17 (18), 2-3, 4.20, 47.51ab)
R/ Je t’aime, Seigneur, ma force. (Ps 17, 2a)

Je t’aime, Seigneur, ma force :
Seigneur, mon roc, ma forteresse,

Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite,
mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire !

Louange à Dieu ! Quand je fais appel au Seigneur,
je suis sauvé de tous mes ennemis.

Lui m’a dégagé, mis au large,
il m’a libéré, car il m’aime.

Vive le Seigneur ! Béni soit mon Rocher !
Qu’il triomphe, le Dieu de ma victoire !

Il donne à son roi de grandes victoires,
il se montre fidèle à son messie.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Vous vous êtes convertis à Dieu en vous détournant des idoles afin de servir Dieu et d’attendre son Fils » (1 Th 1, 5c-10)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens

Frères, vous savez comment nous nous sommes comportés chez vous pour votre bien. Et vous-mêmes, en fait, vous nous avez imités, nous et le Seigneur, en accueillant la Parole au milieu de bien des épreuves, avec la joie de l’Esprit Saint. Ainsi vous êtes devenus un modèle pour tous les croyants de Macédoine et de Grèce. Et ce n’est pas seulement en Macédoine et en Grèce qu’à partir de chez vous la parole du Seigneur a retenti, mais la nouvelle de votre foi en Dieu s’est si bien répandue partout que nous n’avons pas besoin d’en parler. En effet, les gens racontent, à notre sujet, l’accueil que nous avons reçu chez vous ; ils disent comment vous vous êtes convertis à Dieu en vous détournant des idoles, afin de servir le Dieu vivant et véritable, et afin d’attendre des cieux son Fils qu’il a ressuscité d’entre les morts, Jésus, qui nous délivre de la colère qui vient.

 

ÉVANGILE
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et ton prochain comme toi-même » (Mt 22, 34-40)
Alléluia. Alléluia. Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, dit le Seigneur ; mon Père l’aimera, et nous viendrons vers lui.
Alléluia. (Jn 14, 23)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, les pharisiens, apprenant que Jésus avait fermé la bouche aux sadducéens, se réunirent, et l’un d’entre eux, un docteur de la Loi, posa une question à Jésus pour le mettre à l’épreuve : « Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? » Jésus lui répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur,de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes. »
Patrick BRAUD

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