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14 mai 2020

Passons aux Samaritains !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Passons aux Samaritains !

Homélie du 6° Dimanche de Pâques / Année A
17/05/2020

Cf. également :

Le caillou et la barque
L’agilité chrétienne
Le Paraclet, l’Église, Mohammed et nous
Fidélité, identité, ipséité
Soyez toujours prêts à rendre compte de l’espérance qui est en vous

On se souvient de la célèbre formule d’Ozanam : « Passons aux barbares ! »
CPE n°98 Pères et invasion barbares
Elle fait allusion à la chute de l’empire romain sous les coups de boutoir des invasions barbares aux IV°-V° siècles ap. J.-C., qui pour beaucoup équivalait à la fin du monde chrétien. Passer aux barbares était alors, sous l’impulsion notamment de Saint Augustin, l’appel à ne pas confondre fin d’un monde (Rome) avec fin du monde, et à faire confiance dans la capacité de ce nouveau monde – fut-il barbare – à accueillir l’Évangile. Ce que l’Église a finalement opéré avec brio.
Du temps d’Ozanam, la révolution industrielle avait engendré des misères effroyables. La révolution de 1848 éclate avec son cortège de malheurs de toutes sortes. Il faut mettre en œuvre, et de toute urgence, la charité chrétienne.
En février 1848, Ozanam s’écrie: « Passons aux Barbares et suivons Pie IX ! » Ce cri ne fut pas compris et Ozanam dut s’expliquer: « Aller au peuple c’est à l’exemple de Pie IX, s’occuper de ce peuple qui a trop de besoins et pas assez de droits, qui réclame une plus grande part raisonnable dans les affaires publiques, des garanties pour son travail, des assurances contre sa misère… qui, sans doute, suit de mauvais chefs, mais faute de trouver ailleurs de bons… »

« Passons aux Barbares ! » signifiait : faisons corps avec les souffrances et les espérances des ouvriers écrasés de travail dans les usines géantes qui ont couvert le sol français.
Cet accent prophétique sera peu écouté. Mais Ozanam demeure un des pionniers du catholicisme social qui sera confirmé par « Rerum novarum » en 1891. Béatifié lors des JMJ de Paris en 1997, il laisse un témoignage de la vitalité du catholicisme social lorsqu’il se passionne pour les cultures de son temps.

Bien avant la chute de Rome, notre première lecture de ce dimanche nous montre les chrétiens de Jérusalem en train de « passer aux samaritains ». Événement inouï et improbable avant Pentecôte ! Car les samaritains pour les juifs de Jérusalem sont pires que les barbares pour Rome. L’opposition commence par le schisme de 935 av. J.-C. Le peuple hébreu se scinde alors en deux : le Royaume du nord et le Royaume du sud.

Aux yeux du sud, les samaritains sont des hérétiques (ils n’admettent que les seuls cinq livres de la Torah), des schismatiques (ils ont construit un Temple sur le mont Garizim qui rivalise avec celui de Jérusalem et voudrait le supplanter), des traîtres (des samaritains se sont alliés aux Séleucides pour combattre le royaume du Sud lors de la révolte des Macchabées en 166 avant J.-C. : « Apollonius rassembla une troupe importante de Samarie pour faire la guerre à Israël » 1 M 3,10).

L’addition est lourde ! Ajoutez-y un soupçon de racisme, car lors de la prise du royaume du Nord par les Assyriens en 721 avant J.-C., la population restante s’est mélangée avec les envahisseurs, et ce métissage à la fois ethnique et religieux était source d’un grand mépris de la part des habitants de Jérusalem et de tout le sud.

D’où le constat très froid de Jean : « les juifs ne veulent rien avoir en commun avec les samaritains » (Jn 4,9). Ce constat oublie cependant que les samaritains sont juifs eux aussi, à l’égal de ceux de Jérusalem…

Jésus lui-même mettra du temps à se dégager des préjugés de ses compatriotes au sujet des samaritains : « je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël »(Mt 15,24). Il est obligé de traverser la Samarie pour monter à Jérusalem, mais on sent que c’est à son corps défendant, et rapidement. Pourtant il y guérit dix lépreux, dont un seul à son étonnement revient le remercier : un samaritain. Et Jésus le traite alors d’« étranger » (Lc 17,18) avec la connotation péjorative qu’il pouvait y avoir à traiter quelqu’un ainsi. Or rappelons-le, aujourd’hui encore (il en reste toujours une petite centaine) les samaritains sont des juifs à part entière, héritiers d’Abraham, gardiens de la Torah, circoncis et pratiquant les grandes fêtes et rituels de l’Alliance !

Passons aux Samaritains ! dans Communauté spirituelle 1280px-Samaritains_garizim_2006_2

Dans cette histoire conflictuelle et ce contexte d’ostracisme (réciproque) entre Jérusalem et Samarie, il n’est que plus étonnant et admirable qu’un disciple du Ressuscité se soit aventuré en terre hérétique et schismatique ! Notons bien d’ailleurs que c’est l’un des Sept, Philippe, qui ose ainsi franchir la frontière. Les apôtres, nous dit le texte, « sont restés à Jérusalem », et ne sont pas les premiers à parcourir les routes hors de la ville. Le ministère de Philippe était à l’origine consacré au service des veuves (cf. Ac 6) pour permettre aux apôtres de se consacrer à l’annonce de la Parole. Or par un curieux renversement plein d’enseignements, c’est Philippe qui est le premier à évangéliser la Samarie, et non les Douze ! C’est donc qu’on ne peut pas enfermer un ministère dans une fiche de poste, toujours trop étroite dès que l’Esprit Saint est de la partie… Avec bonheur, les apôtres ne sont pas jaloux en entendant parler du succès de Philippe en Samarie. Peut-être sont-ils penauds, voire un peu honteux, de réaliser tout d’un coup que c’est eux qui aurait dû y aller ! En tout cas, ils réagissent vite et positivement, en déléguant Pierre et Jean pour assister Philippe sur place. Notons là encore que ce n’est pas Pierre qui déciderait seul, ni même Pierre et Jean : non, c’est le collège des Douze qui envoie deux des leurs (et pas les moindres !) voir sur le terrain comment cela se passe, sans suspicion, plutôt dans la joie et la reconnaissance, même si c’est avec étonnement. Pierre refera la même expérience avec le centurion Corneille, stupéfait que l’Esprit Saint soit accordé à cet étranger romain avant même qu’il ne soit baptisé (Ac 10 ; 15) !

Description de cette image, également commentée ci-aprèsEn Samarie c’est l’inverse : les samaritains ont reçu le baptême (« au nom du Seigneur Jésus », signe que le baptême au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit n’était pas encore généralisé), mais pas l’Esprit Saint ! On comprend mal aujourd’hui cette distinction entre baptême et Esprit Saint. Mais il faut se souvenir que depuis Pentecôte, la marque distinctive de la venue de l’Esprit Saint sur quelqu’un était le parler en langues (glossolalie, plus rarement xénolalie) qui se traduisait très simplement par une prière spontanée au-delà des mots, chantée dans une sorte de ‘scat’ (technique vocale du jazz) jubilatoire que les charismatiques ont retrouvé dans leurs groupes de prières au XX° siècle. D’ailleurs, le texte précise que c’est au cours de la prière avec Pierre et Jean que les samaritains reçurent l’Esprit Saint, l’imposition des mains étant le geste déclencheur de la glossolalie (comme dans les cultes noirs de Harlem chaque dimanche !). Ce geste fait ainsi la jonction entre l’approche charismatique (l’Esprit Saint est libre de se communiquer à qui il veut) et l’approche sacramentelle de l’Église. Ce n’est pas le sacrement de confirmation qui est directement visé ici (comme les catholiques ont essayé de récupérer ce texte ensuite). C’est plutôt l’indication que baptême et effusion de l’Esprit sont liés et que personne ne doit les séparer.

Revenons à nos barbares.
Pierre et Jean, par leur venue et leur imposition des mains, reconnaissent que Philippe a eu raison de passer en Samarie, et donc que l’Église ne peut rester confinée dans Jérusalem (la Pentecôte était l’amorce de ce déconfinement). Il leur faut se risquer sur les chemins d’autres univers culturels, bientôt d’autres civilisations, s’ils veulent être fidèles à l’envoi du Ressuscité : « vous serez mes témoins, à Jérusalem, dans toute la Judée, la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1,8). C’est le plan géographique du livre des Actes des Apôtres. C’est la dynamique permanente et perpétuelle de l’Église, missionnaire (= envoyée, missa en latin, qui a donné le mot messe) par nature (et non par tactique ou opportunisme). Passer aux barbares est un appel qui nous est constamment adressé. Cet appel nous oblige à ne pas nous installer trop longtemps ni trop confortablement dans une culture quelle qu’elle soit. Car toute civilisation est mortelle (cf. la chute de Rome), et toute culture recèle des trésors de « préparation évangélique », de « semences du Verbe » (pour parler comme les Pères de l’Église) qui attendent d’être fécondés par l’Évangile.

Passer aux samaritains, c’est rejoindre ceux dont les pensées nous semblent confuses (‘hérétiques’), qui sont assez loin de nos Églises (‘schismatiques’), mais qui cherchent avec passion un sens plus profond à leur existence. On pense aux innombrables courants écologiques, flirtant parfois avec d’anciennes pratiques comme le chamanisme ou le panthéisme, suscitant d’étonnantes communautés d’habitat et de modes de vie. On pense également aux multiples propositions de bien-être holistique, de développement personnel, de groupes New Age, de thérapies alternatives etc. qui traduisent une soif d’approche globale et d’harmonie qui pourrait être partagée avec le christianisme. On pourrait même penser aux immenses populations de l’islam qui ne connaissent le Christ qu’à travers le Coran et qui un jour voudraient le découvrir autrement…

Nous avons tous des samaritains en nous et autour de nous.

- En nous, car il y a sûrement dans l’histoire de chacun des métissages quelquefois douteux avec d’autres pensées, des partis pris étroits, des coupures d’avec nos sources profondes. Annoncer l’Évangile à cette part ‘hérétique’ et ‘schismatique’ de nous-mêmes, c’est reconnaître que je suis le premier à avoir besoin d’être évangélisé. C’est par là même renouveler sans cesse en soi la joie des convertis, la fraîcheur de la foi des catéchumènes, l’humilité de ceux qui se savent en chemin et non au but.

- Autour de nous, les samaritains sont nombreux. Collègues de travail apparemment éloignés des questions religieuses, amis et relations mettant leur confort individuel au-dessus de tout, famille plus ou moins unie… Raison de plus pour ne pas les traiter en ‘étrangers’, ou ‘perdus pour la cause’. Au contraire, chacun peut comme Philippe faire le voyage de Jérusalem à Samarie, de sa culture à celle de l’autre, pour découvrir sur place ce qui peut être baptisé des convictions, des valeurs, des pratiques de l’autre. Viendra ensuite le moment où il faudra appeler symboliquement Pierre et Jean pour imposer les mains, c’est-à-dire où il faudra faire la jonction avec l’Église institutionnelle pour qu’elle reconnaisse ce qui se joue dans cet ailleurs, pour que l’Esprit Saint puisse s’y manifester à profusion.

Parfois l’Esprit vient avant le baptême, comme le montre par exemple l’histoire extraordinaire des lettrés de Corée étudiant la Bible par eux-mêmes au XVIII° siècle, sans aucun missionnaire, et en être bouleversés au point de demander à la Chine voisine d’envoyer des prêtres pour baptiser et nourrir par l’eucharistie.
Parfois le baptême vient avant l’Esprit, comme les traditions des revivals pentecôtistes américains l’expérimentent depuis trois siècles.
Peu importe ! L’essentiel est de cultiver l’audace du diacre Philippe pour aller en terre étrangère, et le sens de la communion de Pierre et Jean pour agréger à l’Église ceux que l’Esprit Saint lui donne…

Passons aux samaritains !
Ceux de l’intérieur, ceux de l’extérieur.
Sortons de nos Jérusalem trop confinées pour faire se rencontrer l’Évangile et les cultures environnantes, pour imposer les mains à ceux que l’Esprit Saint nous donne comme compagnons de route.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Pierre et Jean leur imposèrent les mains, et ils reçurent l’Esprit Saint » (Ac 8, 5-8.14-17)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, Philippe, l’un des Sept, arriva dans une ville de Samarie, et là il proclamait le Christ. Les foules, d’un même cœur, s’attachaient à ce que disait Philippe, car elles entendaient parler des signes qu’il accomplissait, ou même les voyaient. Beaucoup de possédés étaient délivrés des esprits impurs, qui sortaient en poussant de grands cris. Beaucoup de paralysés et de boiteux furent guéris. Et il y eut dans cette ville une grande joie.
Les Apôtres, restés à Jérusalem, apprirent que la Samarie avait accueilli la parole de Dieu. Alors ils y envoyèrent Pierre et Jean. À leur arrivée, ceux-ci prièrent pour ces Samaritains afin qu’ils reçoivent l’Esprit Saint ; en effet, l’Esprit n’était encore descendu sur aucun d’entre eux : ils étaient seulement baptisés au nom du Seigneur Jésus. Alors Pierre et Jean leur imposèrent les mains, et ils reçurent l’Esprit Saint.

 

PSAUME

(Ps 65 (66), 1-3a, 4-5, 6-7a, 16.20)
R/ Terre entière, acclame Dieu, chante le Seigneur ! ou : Alléluia ! (Ps 65, 1)

Acclamez Dieu, toute la terre ;
fêtez la gloire de son nom,
glorifiez-le en célébrant sa louange.

Dites à Dieu : « Que tes actions sont redoutables ! »
« Toute la terre se prosterne devant toi,
elle chante pour toi, elle chante pour ton nom. »

Venez et voyez les hauts faits de Dieu,
ses exploits redoutables pour les fils des hommes.

Il changea la mer en terre ferme :
ils passèrent le fleuve à pied sec.

De là, cette joie qu’il nous donne.
Il règne à jamais par sa puissance.

Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu :
je vous dirai ce qu’il a fait pour mon âme ;

Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière,
ni détourné de moi son amour !

 

DEUXIÈME LECTURE

« Dans sa chair, il a été mis à mort ; dans l’esprit, il a reçu la vie » (1 P 3, 15-18)

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre

Bien-aimés, honorez dans vos cœurs la sainteté du Seigneur, le Christ. Soyez prêts à tout moment à présenter une défense devant quiconque vous demande de rendre raison de l’espérance qui est en vous ; mais faites-le avec douceur et respect. Ayez une conscience droite, afin que vos adversaires soient pris de honte sur le point même où ils disent du mal de vous pour la bonne conduite que vous avez dans le Christ. Car mieux vaudrait souffrir en faisant le bien, si c’était la volonté de Dieu, plutôt qu’en faisant le mal. Car le Christ, lui aussi, a souffert pour les péchés, une seule fois, lui, le juste, pour les injustes, afin de vous introduire devant Dieu ; il a été mis à mort dans la chair ; mais vivifié dans l’Esprit.

 

ÉVANGILE

« Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur » (Jn 14, 15-21)
Alléluia. Alléluia.Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, dit le Seigneur ; mon Père l’aimera, et nous viendrons vers lui. Alléluia (Jn 14, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous : l’Esprit de vérité, lui que le monde ne peut recevoir, car il ne le voit pas et ne le connaît pas ; vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous, et il sera en vous. Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous. D’ici peu de temps, le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi. En ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi, et moi en vous. Celui qui reçoit mes commandements et les garde, c’est celui-là qui m’aime ; et celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; moi aussi, je l’aimerai, et je me manifesterai à lui. »
Patrick BRAUD

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22 septembre 2019

Qui est votre Lazare ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Qui est votre Lazare ?

Homélie du 26° Dimanche du Temps Ordinaire / Année C
29/09/2019

Cf. également :
Le pauvre Lazare à nos portes
La bande des vautrés n’existera plus
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?
Chameau et trou d’aiguille
À quoi servent les riches ?

Faits divers, faits majeurs

CARTE NANTESFrance Info pubilait le 12 juillet 2019 cette nouvelle effarante :

Le cadavre d’un octogénaire, décédé en 2008 et momifié, a été découvert mercredi dans son appartement à Nantes. Un nouveau drame de la solitude et de l’isolement.

Disparu depuis 11 ans sans que personne ne s’inquiète ! Et le site rappelait que ce genre de dénuement n’était hélas pas rare :

Deux drames similaires à Saint-Nazaire
Un nouveau drame de la solitude après la découverte des cadavres de deux personnes en juin dernier. Elles aussi seules et coupées du monde : les policiers avaient retrouvé  le corps de deux personnes âgées, à leur domicile à Saint Nazaire, bien après leur décès. L’une d’entre elles était certainement morte depuis plusieurs mois auparavant sans que personne, ni famille, ni voisins, ni organismes sociaux ne s’en inquiète.

Quand nous entendons parler de pauvreté, nous pensons d’abord à la précarité, aux SDF, aux chômeurs, à ceux qui vivent avec moins de 900 € par mois etc. Et, bien sûr, nous ne devons jamais oublier ce combat contre la misère qui est constitutif de tout humanisme, chrétien ou non. Mais, quand Jésus invente son personnage nommé Lazare dans sa parabole, à la porte du festin du riche, nous pouvons – nous devons – étendre cette situation à toutes les pauvretés qui aujourd’hui encore provoquent exclusion et isolement. Les ulcères de Lazare devraient nous ulcérer !

 

Qui est votre Lazare ?

Qui est votre Lazare ? dans Communauté spirituelle 220px-Fedor_Bronnikov_007Mais qui sont les Lazare couchés devant notre portail ? On a vu (cf. Le pauvre Lazare à nos portes) qu’on pouvait faire une lecture géopolitique de la parabole, en terme d’inégalités entre pays en voie de développement et le G20 (pour faire court). On peut – on doit – également faire une lecture plus proche, très simple, existentielle : qui sont les Lazare que je ne veux pas voir ?

Le cas de l’octogénaire décédé depuis 11 ans dans l’indifférence générale devrait vous alerter : la pauvreté n’est pas toujours visible. La pauvreté relationnelle, conséquence de ruptures, de malheurs successifs, voire de caractères difficiles, est omniprésente dans nos grandes villes. Il paraît qu’à Paris plus d’un logement sur deux est habité par une personne seule. Partager les miettes du festin signifie alors : rendre visite, téléphoner, maintenir quelqu’un dans un réseau d’amitié, s’intéresser, donner des nouvelles… Le défi sera plus grand dans les années à venir avec le boom des seniors : le grand âge produit mécaniquement de la solitude (éloignement, déménagements, perte de mobilité, veuvage, santé…). Ils seront de plus en plus nombreux les Lazare couverts d’années mendiant quelques moments de chaleur humaine derrière la porte de leur logement devenu tellement à l’écart des autres.

383433-1185x175-abribus-c-channelpetits-freres-des-pauvres-chloe1549280812-realisation-253 Lazare dans Communauté spirituelleL’association les Petits Frères des Pauvres tisse patiemment depuis 1946 un réseau de visiteurs bénévoles autour des personnes isolées qu’on lui signale. Elle a un beau slogan : « des fleurs avant le pain ». Car elle sait bien que nous nous nourrissons de contacts, d’échanges, de visages tout autant que de paniers-repas ou d’allocations, par ailleurs absolument nécessaires.

À cette double pauvreté matérielle, relationnelle, il faut ajouter celle de la santé, dont le  Lazare de l’Évangile est cruellement dépourvu.

Un autre fait divers terrifiant met en évidence cette forme de maladie qui déshumanise et exclue : Alzheimer. Soigné pour un cancer, un homme de 72 ans atteint de la maladie d’Alzheimer avait disparu le 19 août 2019 dans un hôpital marseillais. Son corps a finalement été retrouvé 15 jours après dans un couloir désaffecté.
15 jours après…
Quelqu’un qui souffre d’être « désorienté » (selon le terme clinique) va peu à peu sombrer dans une non-existence dramatique si personne ne lui tient à la main, ne lui rappelle qui il est, ne le rassure avec une présence bienveillante malgré les symptômes si usants pour les proches (perte de mémoire, agressivité, mouvements perpétuels, perte de son identité, de sa famille). Ces Lazare-là font peur, et nous nous sommes tentés de nous en débarrasser en les mettant devant le portail comme dans la parabole, c’est-à-dire hors de notre vue, dans des établissements spécialisés où seuls des professionnels veilleront sur eux.

Vous voyez : se poser la question ‘qui sont les Lazare qui m’entourent ?’ c’est ouvrir les yeux au-delà des apparences sur les personnes autour de nous en situation de pauvreté aux multiples facettes. Si chacun des riches « vêtus de pourpre et de lin fin » pouvait prendre en charge ne serait-ce qu’un Lazare dans son voisinage, la solitude reculerait et l’enfer se viderait.

 

On est toujours le Lazare ou le riche d’un autre

lazare22 paraboleD’ailleurs, ne sommes-nous pas chacun le Lazare d’un autre à certains moments de notre vie ? Le reconnaître, l’accepter, est douloureux. Car il est plus glorieux d’aider que d’être aidé, de donner que de quémander. Pourtant, impossible de vivre longtemps sans éprouver comme Lazare ces ulcères dus à une faim inassouvie. Faim de reconnaissance, de chaleur humaine, de moyens pour survivre, de ne plus souffrir… Qui de nous n’a pas traversé de telles périodes, parfois interminables, où nous regardions les chanceux festoyer autour de nous sans pouvoir nous joindre à eux ? Oser crier au secours est alors une humiliation de plus, et beaucoup ont trop de fierté pour faire ce pas. Ceux qui ont traversé de tels moments trouveront la délicatesse la pudeur qui convient dans leur aide pour ne pas jeter à Lazare des miettes comme à un chien.

Qu’est-ce qui empêche le riche-sans-nom de voir Lazare (El-azar = Dieu a secouru) mourir de faim et d’ulcères ? Le portail de sa belle demeure : Lazare gisait devant son portail, qui le masque à ses yeux. C’est donc qu’il faut faire sauter – à la dynamite si besoin ! – ces portails en forme de clôtures qui ghettoïsent les riches entre eux !

 

Et le spectateur ?

Le devoir du tiers qui assiste à la scène de l’Évangile relève de l’obligation de la correction fraternelle (Mt 18, 15-18) : va ouvrir les yeux du riche qui fait bombance, sourd et aveugle à la détresse de Lazare. Dis-lui de sortir au-delà de son portail. Mieux, invite-le à ouvrir les portails qui le coupent des autres, invite-le à inviter ceux qui ne pourront rien lui rendre en retour :

 « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour.
Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles. Heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes. » (Lc 14, 12-14)

Le passant devant la maison du riche ou le convive profitant de son festin ont une responsabilité éthique incontournable : avertir et intercéder.

Se taire devant l’opulence non partagée est aussi grave que de ne pas partager. C’est une non-assistance à personne en danger. Souvent, elle est due à la peur de perdre les avantages liés aux relations avec les puissants de ce monde. Mais ce tiers personnage – non apparent dans la parabole de Jésus – pourrait bien être le nôtre : nous assistons au spectacle de quelques-uns se gavant de manière indécente à côté de la misère de quelques autres, et nous ne disons rien.

Tour à tour Lazare, homme comblé ou spectateur, laissons la parabole de Jésus faire son chemin en nous. Elle peut nous faire crier au secours, ouvrir le portail, ou sonner le tocsin pour réveiller les consciences.

Un clin d’œil pour terminer : Jésus raconte que Lazare est emmené « auprès d’Abraham » après sa mort. C’est donc un saint Lazare qui fait aussitôt penser à la gare éponyme (même si le saint de la gare est le frère de Marthe et Marie et non ce personnage fictif de la parabole). Or dans une grande gare comme St Lazare se côtoient des représentants de toutes les couches sociales. Comme le disait Emmanuel Macron le 29 juin 2017, à peine élu président : « Dans une gare, on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». Durant son discours pour l’inauguration de la Station F de Xavier Niel le 29 juin 2017 à la Halle Freyssinet à Paris, Emmanuel Macron livrait ainsi sa vision du monde, celle des élites au pouvoir. Les territoires, quels qu’ils soient (ville, pays, continent), sont des lieux de « passage » où les individus doivent lutter pour « réussir », sous peine de n’être « rien ».

Ce darwinisme social est à mille lieux de la parabole de ce dimanche !

 Les horloges de Saint-Lazare

Restons ulcérés avec Lazare devant les fossés qui séparent les uns des autres et préfigurent à l’envers le « grand abîme » intraversable de l’au-delà !

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La bande des vautrés n’existera plus » (Am 6, 1a.4-7) 

Lecture du livre du prophète Amos Ainsi parle le Seigneur de l’univers :

Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles dans Sion, et à ceux qui se croient en sécurité sur la montagne de Samarie. Couchés sur des lits d’ivoire, vautrés sur leurs divans, ils mangent les agneaux du troupeau, les veaux les plus tendres de l’étable ; ils improvisent au son de la harpe, ils inventent, comme David, des instruments de musique ; ils boivent le vin à même les amphores, ils se frottent avec des parfums de luxe, mais ils ne se tourmentent guère du désastre d’Israël ! C’est pourquoi maintenant ils vont être déportés, ils seront les premiers des déportés ; et la bande des vautrés n’existera plus.

PSAUME
(Ps 145 (146), 6c.7, 8.9a, 9bc-10)
R/ Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur ! ou : Alléluia ! (Ps 145, 1b)

Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés. 

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger. 

Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

DEUXIÈME LECTURE
« Garde le commandement jusqu’à la Manifestation du Seigneur » (1 Tm 6, 11-16) 

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Toi, homme de Dieu, recherche la justice, la piété, la foi, la charité, la persévérance et la douceur. Mène le bon combat, celui de la foi, empare-toi de la vie éternelle ! C’est à elle que tu as été appelé, c’est pour elle que tu as prononcé ta belle profession de foi devant de nombreux témoins. Et maintenant, en présence de Dieu qui donne vie à tous les êtres, et en présence du Christ Jésus qui a témoigné devant Ponce Pilate par une belle affirmation, voici ce que je t’ordonne : garde le commandement du Seigneur, en demeurant sans tache, irréprochable jusqu’à la Manifestation de notre Seigneur Jésus Christ. Celui qui le fera paraître aux temps fixés, c’est Dieu, Souverain unique et bienheureux, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, lui seul possède l’immortalité, habite une lumière inaccessible ; aucun homme ne l’a jamais vu, et nul ne peut le voir. À lui, honneur et puissance éternelle. Amen.

ÉVANGILE
« Tu as reçu le bonheur, et Lazare, le malheur. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance » (Lc 16, 19-31). Alléluia. Alléluia. Jésus Christ s’est fait pauvre, lui qui était riche, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté. Alléluia. (cf. 2 Co 8, 9)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait aux pharisiens : « Il y avait un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux. Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d’ulcères. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères. Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra. Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; levant les yeux, il vit Abraham de loin et Lazare tout près de lui. Alors il cria : ‘Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise. – Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance. Et en plus de tout cela, un grand abîme a été établi entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient passer vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.’ Le riche répliqua : ‘Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père. En effet, j’ai cinq frères : qu’il leur porte son témoignage, de peur qu’eux aussi ne viennent dans ce lieu de torture !’ Abraham lui dit : ‘Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent ! – Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.’ Abraham répondit : ‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.’ »
Patrick BRAUD

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4 novembre 2018

Quelle est la vraie valeur de ce que nous donnons ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Quelle est la vraie valeur de ce que nous donnons ?

 

Homélie pour le 32° dimanche du temps ordinaire / Année B
11/11/2018

Cf. également :

Le Temple, la veuve, et la colère
Les deux sous du don…
Défendre la veuve et l’orphelin

Le potlatch de Noël
De l’achat au don
Épiphanie : l’économie du don

 

La SNSM de Saint-Tropez

Saint-Tropez pas inquiet pour ses yachtsCet été, le bateau de la Société Nationale des Sauveteurs en Mer (SNSM) est resté à quai à Saint-Tropez. Il lui manquait des pièces essentielles hors d’usage, et le budget pour les acquérir. Solidarité marine oblige, ils adressent une demande à chaque yacht du port, en se disant que le manque financier sera vite comblé grâce à eux. Ces yachts sont nombreux, et visiblement signes de grosses fortunes (un million d’euros par mètre environ…). Eh bien, croyez-le ou non, la SNSM n’a reçu aucun chèque de ces riches propriétaires, pas même une réponse. Les sauveteurs ont laissé éclater leur colère dans le journal local [1] : comment ? Nous sauvons des vies chaque année, nous secourons tous types de bateaux – dont les yachts – et personne ne nous donne un coup de pouce pour reprendre la mer ? Écœurant…

 

Les pauvres plus généreux que les riches ?

Voilà un fait divers qui ruine l’idée reçue selon laquelle les riches donnent plus volontiers que les pauvres. Bien d’autres études confirment cette tendance hélas.

Quelle est la vraie valeur de ce que nous donnons ? dans Communauté spirituelle media_l_368606- Aux Pays-Bas par exemple, une enquête de la Vrije Universiteit d’Amsterdam [2] montre que les riches donnent en valeur absolue bien plus d’argent pour des œuvres de bienfaisance que les pauvres. Mais en termes de pourcentage de leurs revenus, ce montant est plus faible que pour les personnes aux revenus plus modestes. Les personnes gagnant moins de 8000 € par an donnent ainsi en moyenne 2,45% de leurs revenus pour des œuvres séculières et 1,71% pour des œuvres à caractère religieux. Dans le groupe des revenus les plus élevés, soit plus de 48.000 euros par an, ces pourcentages s’élèvent à respectivement 0,87% et 0,77%. Les personnes pauvres sont relativement plus généreuses que les riches, conclut Pamala Wiepking, responsable de l’étude.

- À Londres, une autre étude a été menée sur les ressorts psychologiques du don. Des chercheurs de l’Université Queen Mary de Londres ont montré sur un panel de joueurs que les personnes gagnant plus d’argent sont moins enclines à donner que celles qui gagnent moins [3]. Pour arriver à cette conclusion, les chercheurs ont proposé à des gens de jouer pour de l’argent. Au début de l’étude, on détermine le statut de chaque joueur : « les statuts élevés » et « les statuts bas ». Les premiers recevant plus d’argent au début de l’expérience que les seconds. Dans cette expérience, les « joueurs » doivent choisir quel montant ils veulent garder et combien ils donnent à un fonds commun. On distingue dans les riches ceux qui ont acquis cette richesse par hasard et ceux qui ont fait des efforts. Les chercheurs ont alors constaté lors de cette étude que les participants plus pauvres donnent plus au fonds commun que les plus riches. Et parmi les plus riches, ceux qui ont travaillé pour l’être donnent encore moins que ceux qui ont acquis leur richesse par hasard ou chance, comme si leur mérite les rendait plus durs envers les autres.

- En France également, si l’on compare les dons versés au revenu disponible par tranche d’âge, on constate que les plus jeunes (moins fortunés) sont plus généreux que les plus âgés :

Ventilation des donateurs et des montants de don moyen par tranche d’âges en 2016

Ventilation des dons 2016

Source : Direction générale des finances publiques. Traitement Recherches & Solidarités.
Lecture : Les donateurs de  moins de 30 ans représentent 4% du total des donateurs et déclarent ensemble 3% des dons. Sur 100 foyers fiscaux de moins de  30 ans, 3 déclarent un don, et le don moyen annuel correspondant est de 335 euros. Si l’on rapport e le montant moyen de ce don  au revenu moyen annuel de l’ensemble des contribuables de cette tranche d’âge, on obtient un  résultat de 2,4%.

- Le passage de l’ISF à l’IFI fragilise les dons

Les dons aux associations seraient en baisse de 50% depuis la suppression de l’ISF [4].
Depuis le remplacement de l’Impôt Sur la Fortune par l’Impôt sur la Fortune Immobilière (qui concerne moins de contribuables), les dons aux associations auraient diminué de 50% selon le président de France Générosités. Au total, le manque à gagner serait compris entre « 130 et 150 millions d’euros ». Il faut dire que le nombre de personnes assujetties à l’impôt sur la fortune était de 350.000 avant de tomber entre 150.000 et 180.000 lors du remplacement de l’ISF par l’IF. Or, les contribuables soumis à l’ISF, ou désormais à l’IFI, peuvent déduire de leur impôt jusqu’à 75% du montant des dons versés aux associations. C’est donc que fiscalité et générosité sont très liées…

- Inquiétude autour du prélèvement à la source.
Le passage au prélèvement à la source en Janvier prochain pourrait affecter à la baisse les dons aux associations. D’après le président de France Générations, « les dons qui résultent de l’impôt sur le revenu, c’est 2,6 milliards », soit bien plus que ceux résultant de l’Impôt sur la Fortune Immobilière. Or, le risque existe que les contribuables donateurs, voyant leur pouvoir d’achat baisser avec le passage au prélèvement à la source, se montrent moins généreux car ils ne récupéreront leur réduction d’impôt qu’au mois de septembre de l’année d’après.

On peut déduire de ces baisses de dons qu’un puissant moteur qui pousse les riches à donner est … de payer moins d’impôts !

D’ailleurs, de manière générale, notre don est rarement désintéressé : nous espérons toujours des remerciements, ou recevoir en retour, ou une bonne image auprès des autres, ou une bonne conscience vis-à-vis de nous-mêmes etc. Les vitraux des églises reconstruites après-guerre portant les mentions : « Don de la famille xxx » attestent de ce désir dérisoire de laisser une trace dans la mémoire collective du village, et une trace glorieuse bien sûr.
Au moins l’anonymat au Moyen-Âge (des artistes et des donateurs) évitait-il cet écueil…
Nous voulons le plus souvent reprendre d’une main ce que l’autre a donné !

 

Jésus sait discerner la vraie valeur du don

http://4.bp.blogspot.com/_cHz8Dt_DO4w/St1exfsPtXI/AAAAAAAAApE/PZ4WePwziC4/s320/la+pauvre+veuve+2.jpgDevant le Temple de Jérusalem, Jésus observe (Mc 12, 38-44) ; ses disciples également. Pierre et les Douze sont impressionnés par le cliquetis des pièces s’agglutinant dans l’entonnoir des vases destinés à la collecte. Les aumônes des riches font grand bruit. Ils en sont fiers. Les  disciples en sont tout émoustillés : quelle puissance que cette institution du Temple ! Quelle richesse que de pouvoir susciter des dons aussi importants et nombreux ! Qui d’entre nous ne s’est pas laissé éblouir par le clinquant de ces charités publiques, du Téléthon français aux fastueux banquets de lever de fonds américains pour associations  charitables ?

Jésus quant à lui garde la tête froide. Peut-être a-t-il fait le calcul du pourcentage de ce que représentent les pièces des riches par rapport à leurs revenus réels. Peut-être est-il gagné par une sourde colère – comme plus tard pour les marchands du Temple – en voyant que les pauvres sont contraints de donner eux aussi, et de leur nécessaire, pour un Temple de pierres bientôt détruit et inutile.

« Quand le pauvre donne au riche, le diable rit. »  (Proverbe provençal)
Jésus sait que le diable rit de l’obole de la veuve. Lui ne rit pas – il ne rit jamais d’ailleurs – mais voit un acte d’amour là où des militants dénonceront une soumission volontaire à des structures injustes. Sans s’arrêter aux apparences, il discerne dans les deux sous de cette pauvre femme une immense attente vis-à-vis de Dieu, et une confiance en lui sans calcul.

« Dieu ne regardera pas ce qu’on donne, mais de quel cœur on le donne » [5].

Savons-nous porter ce même regard sur la circulation de l’argent autour de nous ? Discerner les manipulateurs qui font sonner de la trompette lorsqu’ils donnent, en réalité très peu ? Ramener les dons de chacun à leur juste proportion, car « à celui qui a on demandera davantage » ? Valoriser les petits riens dans les chaînes de solidarité entourant les plus faibles…?

Nul n’est si pauvre qu’il ne puisse rien donner.

Jésus sait d’expérience que ceux qui ont été ou sont encore confrontés à la précarité, à l’écroulement d’une vie, à la survie grâce aux aides sociales ou privées, ceux-là connaissent dans leurs tripes la souffrance de leurs semblables. Et ils sont prêts à sacrifier de leur nécessaire pour que l’autre soit un peu moins dans la mouise.

Le Temple de Jérusalem sera détruit en 70 par l’empereur Titus. Le Temple du corps du Christ est debout depuis Pâques : il n’exige plus d’argent, il ne comptabilise plus la dîme. Au contraire, c’est lui qui donne : le pain de vie, la parole qui libère, le vin du Royaume, le pardon des péchés, la fraternité vécue… Donateur par essence et non collecteur, le nouveau Temple fait confiance en la capacité de chacun à faire fructifier le don reçu, et à  rendre quatre fois ce qui avait été dérobé auparavant (cf. Zachée).

La pauvre veuve ne le sait pas encore. Parce qu’elle donne de son nécessaire, Jésus voit en elle une sœur, sa sœur, prête à livrer sa vie entière par amour de Dieu.

La pointe de cet épisode évangélique n’est peut-être pas de donner davantage d’argent, mais de faire de notre vie une offrande spirituelle.

 

Le poète écrit ce que ses yeux ont su voir

Pour finir, revenons aux gens de la mer avec un extrait de la Légende des siècles de Victor Hugo. La dure condition des pêcheurs au XIX° siècle les rivait à une pauvreté matérielle normalement incompatible avec l’accueil de trop de bouches à nourrir. Or la voisine d’un couple de pêcheurs, mère seule avec deux petits, vient de mourir. Personne pour reprendre les deux enfants à charge. Hugo dépeint avec cœur la réaction du couple de pêcheurs d’à côté.

Nous pouvons devenir ce couple capable d’accueillir et de donner au-delà de ce qui est raisonnable.

Elle dit : « A propos, notre voisine est morte.
C’est hier qu’elle a dû mourir, enfin, n’importe,
Dans la soirée, après que vous fûtes partis.
Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.
L’un s’appelle Guillaume et l’autre Madeleine;
L’un qui ne marche pas, l’autre qui parle à peine.
La pauvre bonne femme était dans le besoin. »

Une famille malgache aidant  le père à porter son bateau pour aller pêcher. Photo prise par Rhett A. Butler.

L’homme prit un air grave, et, jetant dans un coin
Son bonnet de forçat mouillé par la tempête :
« Diable! diable! dit-il, en se grattant la tête,
Nous avions cinq enfants, cela va faire sept.
Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait
De souper quelquefois. Comment allons-nous faire?
Bah! tant pis! ce n’est pas ma faute. C’est l’affaire
Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds.
Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons?
C’est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes.
Il faut pour les comprendre avoir fait ses études.
Si petits! on ne peut leur dire : Travaillez.
Femme, va les chercher. S’ils se sont réveillés,
Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.
C’est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte;
Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous,
Cela nous grimpera le soir sur les genoux.
Ils vivront, ils seront frère et sœur des cinq autres.
Quand il verra qu’il faut nourrir avec les nôtres
Cette petite fille et ce petit garçon,
Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.
Moi, je boirai de l’eau, je ferai double tâche,
C’est dit. Va les chercher. Mais qu’as-tu ? Ça te fâche ?
D’ordinaire, tu cours plus vite que cela.

— Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà ! »

(Victor Hugo, La Légende des siècles, 1859)

 


[5]. Saint Bède le Vénérable, commentaire de l’évangile selon saint Marc.

 


Lectures de la messe

Première lecture
« Avec sa farine la veuve fit une petite galette et l’apporta à Élie » (1 R 17, 10-16)

Lecture du premier livre des Rois

En ces jours-là, le prophète Élie partit pour Sarepta, et il parvint à l’entrée de la ville. Une veuve ramassait du bois ; il l’appela et lui dit : « Veux-tu me puiser, avec ta cruche, un peu d’eau pour que je boive ? » Elle alla en puiser. Il lui dit encore : « Apporte-moi aussi un morceau de pain. » Elle répondit : « Je le jure par la vie du Seigneur ton Dieu : je n’ai pas de pain. J’ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine, et un peu d’huile dans un vase. Je ramasse deux morceaux de bois, je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste. Nous le mangerons, et puis nous mourrons. » Élie lui dit alors : « N’aie pas peur, va, fais ce que tu as dit. Mais d’abord cuis-moi une petite galette et apporte-la moi ; ensuite tu en feras pour toi et ton fils. Car ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : Jarre de farine point ne s’épuisera, vase d’huile point ne se videra, jusqu’au jour où le Seigneur donnera la pluie pour arroser la terre. » La femme alla faire ce qu’Élie lui avait demandé, et pendant longtemps, le prophète, elle-même et son fils eurent à manger. Et la jarre de farine ne s’épuisa pas, et le vase d’huile ne se vida pas, ainsi que le Seigneur l’avait annoncé par l’intermédiaire d’Élie.

Psaume
(Ps 145 (146), 6c.7, 8-9a, 9bc-10)
R/ Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur !
(Ps 145, 1b)

Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés.

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger.

Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

Deuxième lecture
« Le Christ s’est offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude » (He 9, 24-28)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Le Christ n’est pas entré dans un sanctuaire fait de main d’homme, figure du sanctuaire véritable ; il est entré dans le ciel même, afin de se tenir maintenant pour nous devant la face de Dieu. Il n’a pas à s’offrir lui-même plusieurs fois, comme le grand prêtre qui, tous les ans, entrait dans le sanctuaire en offrant un sang qui n’était pas le sien ; car alors, le Christ aurait dû plusieurs fois souffrir la Passion depuis la fondation du monde. Mais en fait, c’est une fois pour toutes, à la fin des temps, qu’il s’est manifesté pour détruire le péché par son sacrifice. Et, comme le sort des hommes est de mourir une seule fois et puis d’être jugés, ainsi le Christ s’est-il offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude ; il apparaîtra une seconde fois, non plus à cause du péché, mais pour le salut de ceux qui l’attendent.

Évangile
« Cette pauvre veuve a mis plus que tous les autres » (Mc 12, 38-44) Alléluia. Alléluia.

Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux ! Alléluia. (Mt 5, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, dans son enseignement, Jésus disait aux foules : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques, les sièges d’honneur dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés. »
Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor, et regardait comment la foule y mettait de l’argent. Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes. Une pauvre veuve s’avança et mit deux petites pièces de monnaie. Jésus appela ses disciples et leur déclara : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le Trésor plus que tous les autres. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. »

Patrick BRAUD

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27 août 2018

La coutume sans la vérité est une vieille erreur

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La coutume sans la vérité est une vieille erreur


Homélie pour le 22° dimanche du temps ordinaire / Année B
02/09/2018

Cf. également :

Quel type de pratiquant êtes-vous ?

Signes extérieurs de religion

L’événement sera notre maître intérieur


La coutume sans la vérité est une vieille erreur dans Communauté spirituelle hKJI569765Si vous allez un jour à Jérusalem, ne manquez pas de passer par le quartier des hassidims. Ces juifs ultra-orthodoxes sont facilement reconnaissables : ils portent des toques de fourrure par 30° à l’ombre, les cheveux en papillotes, des châles de prière sous le pantalon dont le nombre de nœuds évoque le Nom de Dieu. Ils respectent le shabbat à la lettre, embrassent la mézouza sur le linteau de leur porte avant de rentrer chez eux etc. Quelques centaines de mètres plus loin, vous verrez les Arabes musulmans enlever leurs chaussures et faire leur ablutions rituelles pour entrer dans la mosquée. Et autour du tombeau du Christ, vous verrez toutes les confessions chrétiennes étaler leurs différences en rivalisant de dorures, d’habits somptueux, de signes de croix de gauche à droite ou de droite à gauche ou sans signe de croix etc.

 

DISTINGUER LA TRADITION DES TRADITIONS

De tous temps, les religions ont multiplié les coutumes à observer. Autour de leur noyau central, les siècles ont déposé mille et une habitudes pieuses comme la mer a déposé les sédiments sur fond de roche ou de sable. Beaucoup de ces coutumes sont belles et peuvent avoir un sens très profond. Elles ont aidé des générations en leur temps. Pourtant, le risque est grand qu’elles entourent le noyau central d’une telle gangue qu’il en devienne  inatteignable.

C’est ce qui se passe avec les pharisiens et les scribes que Jésus connaît bien. Dans notre passage d’évangile (Marc 7, 1-23), ils se montrent tellement attachés aux ablutions rituelles en tout genre qu’ils sont choqués de la liberté des disciples ne se lavant pas les mains avant de passer à table. Jésus se met en colère contre eux, établissant une distinction fondatrice entre le commandement de Dieu et la tradition des hommes :

« Vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes »,

faisant écho à l’ordre de Moïse dans notre première lecture (Dt 4, 1-2.6-8) :

« Vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne, et vous n’y enlèverez rien ».

La tradition et les traditionsAu siècle dernier, le dominicain Yves-Marie Congar a étudié cette distinction essentielle entre la Tradition et les traditions [1]. Le Conseil Œcuménique des Églises reprend à son compte cette distinction :

« Par la Tradition nous entendons l’Évangile lui-même, transmis de génération en génération dans et par l’Église, Christ lui-même présent dans la vie de l’Église.
Par tradition nous désignons le processus de tradition.
Le terme traditions est utilisé dans deux sens : pour indiquer la diversité des formes d’expression et ce que nous appelons traditions confessionnelles (par exemple : la tradition luthérienne ou la tradition réformée). (…) Le mot apparaît aussi dans un autre sens, lorsque nous parlons de traditions culturelles. »
Conseil œcuménique des Églises, Commission Foi & constitution, 1963

La Tradition, c’est l’Esprit Saint lui-même révélant et transmettant à l’Église le cœur de la foi chrétienne : Jésus de Nazareth, prophète incomparable, mort par amour de tout homme, ressuscité par Dieu. Lui-même  » transmet  » à ses disciples la Révélation :

 » Tout ce que J’ai entendu auprès de mon Père, Je vous l’ai fait connaître  » (Jn 15,15).

Il ne parle pas de lui-même mais comme il l’a entendu, et l’Esprit Saint viendra confirmer la parole de Jésus ensemencée dans les cœurs.

Paul, qui n’a pas connu Jésus selon la chair, se réfère sans cesse à cet acte de transmission dont il a bénéficié :

 » Pour moi, j’ai reçu du Seigneur ce que je vous ai transmis (paredôka)  » (1 Cor 11,23).
 » Je vous rappelle, frères, l’Évangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu … et par lequel vous êtes sauvés si vous le retenez tel que je vous l’ai annoncé. … Je vous ai transmis (paredôka) avant tout, comme je l’avais moi-même reçu (parelabon), que Christ est mort pour nos péchés….  » (1 Cor 15,1-3).

C’est le principe de la transmission de la foi. Paul n’a rien inventé, il a tout reçu du Seigneur et des Apôtres et à son tour il le transmet. C’est le début de la transmission de génération en génération de l’Évangile, donc de la Tradition ecclésiale.

 

LE TRADITIONALISME, PÉCHÉ CONTRE L’ESPRIT

Par nature, cette Tradition est vivante. Car l’Esprit ne cesse d’inspirer l’Église quelle que soit la période de son histoire. Vouloir la figer dans des coutumes immuables devenant plus importantes que tout, c’est cela le traditionalisme : une forêt d’arbres pétrifiés, un péché contre l’Esprit en refusant le renouvellement et l’actualisation qu’il suscite à chaque période. Le traditionalisme, c’est la vérité immobile. La Tradition, c’est l’Esprit à l’œuvre dans l’histoire.
Au III° siècle, dans sa querelle avec le pape Étienne, saint Cyprien de Carthage soulignait déjà que « la coutume sans la vérité est une vieille erreur » (Lettre 74,9).

Les traditions prennent le pas sur la Tradition quand les coutumes deviennent plus importantes que le cœur de la foi. Certains s’agenouillent pendant la prière eucharistique et vous foudroient du regard si vous osez rester debout. Ils ne savent pas que les premiers conciles interdisaient justement de s’agenouiller à ce moment-là, car c’est un geste de soumission que d’être à genoux alors qu’être debout est le geste de la résurrection, ce que produit justement la prière eucharistique en nous [2]… Il en est ainsi de beaucoup de coutumes  inventées par les hommes, non dénuées de valeur tant qu’elles ne portent pas ombrage à l’essentiel de la foi : le chapelet (catholique), la vénération des icônes, la philocalie  (orthodoxes), la communion sur la langue ou dans la main, au pain seulement ou sous les deux espèces, le célibat des prêtres, la langue liturgique (latin, grec, syriaque…), les habits des prêtres et des pasteurs, les pèlerinages, les processions, le calendrier liturgique… Toutes ces coutumes sont apparues pour répondre à des besoins précis, situés  dans la géographie et le temps. Elles sont utiles et peuvent servir de portes d’entrée dans le mystère. Mais Jésus sait d’expérience qu’elles peuvent souvent prendre la place de l’essentiel.

 coutume dans Communauté spirituelle

Dans notre passage, le Christ fait d’ailleurs sauter la barrière entre le pur et l’impur qui tient encore aujourd’hui une place si importante dans le judaïsme et dans l’islam (obligation de manger kasher ou halal). Ne pas manger de porc ou de poisson sans écailles par exemple a pu être utile dans l’éducation du peuple, mais c’est désormais inutile. Les ablutions rituelles à la mosquée où avant de manger ne servent à rien, car « c’est du dedans (et non de l’extérieur), du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses ».

Jésus abolissait ainsi les coutumes alimentaires qui avaient aidé son peuple pendant des siècles.

C’étaient des traditions, au demeurant fort honorables, mais des traditions humaines qui s’effacent devant le Christ et son exigence d’authenticité intérieure. Il sait bien que les pharisiens et les scribes vont devenir ses ennemis à cause de cela. Car au passage il  conteste leur pouvoir, celui de contrôler à leur avantage l’accomplissement de ces traditions purement humaines.

 

ÉCRITURE ET TRADITION

9782755001815 EspritLes protestants disaient autrefois : « sola scriptura », et revendiquaient une Réforme où seul ce qui serait dans les Écritures devrait être reçu, à l’exception du reste (indulgences, purgatoire, papauté etc.). Depuis le XVI° siècle, elles ont fait un travail sur elles-mêmes et reconnaissent aujourd’hui qu’il y a une tradition réformée, comme il y a une tradition baptiste, évangélique, pentecôtiste etc.

Bien plus, l’Écriture elle-même est tradition, car c’est Israël et l’Église et non Dieu qui ont écrit ces textes, porteurs d’un mélange entre cultures et révélation, entre coutumes culturelles et foi monothéiste, entre traditions humaines et commandements de Dieu.

La question du Canon des Écritures le montre avec évidence : puisque la Bible ne dit pas quels sont les livres bibliques, c’est bien la tradition qui a retenu certains écrits comme canoniques et rejetés d’autres comme apocryphes ou hérétiques. Et du coup, la liste des livres de la Bible n’est pas la même d’une Église à l’autre ! La Tradition a fait la Bible comme la Bible continue à former la Tradition.

 

DE JÉSUS À THÉOPHILE : LE QUADRIPTYQUE

Le prologue de Luc explique très clairement comment Écritures et tradition sont indissolublement liées :

« Plusieurs ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, tels que nous les ont transmis ceux qui, dès le début, furent les témoins oculaires et sont devenus les serviteurs de la Parole.

C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi, après m’être informé soigneusement de tout depuis les origines, d’en écrire pour toi, cher Théophile, un exposé suivi, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as reçus. » (Lc 1,1)

On distingue quatre moments successifs, de Jésus à Théophile, qui forment le quadriptyque suivant :

quadriptyque tradition

C’est donc que les événements autour de la personne de Jésus ont suivi ce cheminement de pensée, de parole, d’écriture, avant de pouvoir émouvoir le lecteur en bout de chaîne.

On le voit facilement : il n’y a pas d’événements bruts ou « objectifs ».

Il y a d’abord ce qui vient d’ailleurs : le mot événement (ex-venire en latin = venir d’ailleurs) suggère d’ailleurs une certaine transcendance, une altérité radicale, imprévue, imprévisible, non maîtrisable.

Il y a ensuite des témoins, et il en faut plusieurs parce qu’un seul ne peut tout dire, et parce que l’événement échappe toujours à ses interprétations ultérieures.

Ces témoins ruminent ce qui s’est passé (à l’image de Marie, « qui conservait toutes ces choses en son cœur ») et à partir de cette méditation inspirée « composent un récit ».

Ce récit circule par oral dans les communautés chrétiennes, et ces communautés en retour modifient, peaufinent, affinent le récit.

Vient alors à un rédacteur (ici Luc) qui, lui aussi « inspiré » par une force d’écriture et de discernement, va mettre des mots et risquer un texte sur l’événement.

La chaîne interprétative de l’événement ne s’arrête pas là : car le lecteur (ici Théophile) a lui aussi le pouvoir de faire vivre le texte reçu, pour qu’il devienne à nouveau une parole vivante pour lui et la communauté (c’est le rôle de l’homélie par exemple !).

 

À CHACUN DE JOUER !

L'amande : récolte, conservation et utilisation des amandesNe pas confondre la Tradition et les traditions demeurent un enjeu spirituel pour chacun de nous. Nous trouvons dans cette distinction assez de liberté pour respirer au large dans l’Église ainsi purifiée, et assez d’humilité pour ne pas prétendre vivre sa foi sans coutumes. Dès lors que nos traditions (locales, ecclésiales, familiales) sont ainsi relativisées, elles deviennent fort précieuses pour incarner notre foi dans notre histoire et notre corps.

À nous d’apprendre à distinguer le fruit de son écorce…

 


[1]. Y.M.J. CONGAR : La Tradition et les traditions. I. Essai historique. II. Essai théologique, Paris, Fayard, 1960 & 1963. 

[2]. Cf. le canon n° 20 du 1° Concile de Nicée (325) : « Qu’il ne faut pas plier le genou aux jours de dimanche et au temps de la Pentecôte.
Comme quelques-uns plient le genou le dimanche et aux jours du temps de la Pentecôte, le saint concile a décidé que, pour observer une règle uniforme dans tous les diocèses, tous adresseront leur prières à Dieu en restant debout. »
Ainsi Tertullien: « Nous considérons comme une faute de jeûner ou de prier à genoux le Dimanche. Nous jouissons de ce même privilège depuis le jour de Pâque durant toute la Pentécostè » (De corona, 3). « Quant à nous, conformément à la tradition, nous devons nous abstenir, au jour de la Résurrection du Seigneur, non seulement de nous mettre à genoux, mais de toute attitude ou de tout geste qui traduirait le chagrin (…) Il en va de même pour le temps de la Pentécostè, qui est vécu dans la même joie festive » (De oratione, 23). De même, Irénée de Lyon estime que, pendant la Pentécostè, « nous ne nous mettons pas à genoux parce que cette fête a la même portée que le Jour du Seigneur », où cette interdiction est explicitement rappelée par Irénée.

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne… vous garderez les commandements du Seigneur » (Dt 4, 1-2.6-8)

Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple : « Maintenant, Israël, écoute les décrets et les ordonnances que je vous enseigne pour que vous les mettiez en pratique. Ainsi vous vivrez, vous entrerez, pour en prendre possession, dans le pays que vous donne le Seigneur, le Dieu de vos pères. Vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne, et vous n’y enlèverez rien, mais vous garderez les commandements du Seigneur votre Dieu tels que je vous les prescris. Vous les garderez, vous les mettrez en pratique ; ils seront votre sagesse et votre intelligence aux yeux de tous les peuples. Quand ceux-ci entendront parler de tous ces décrets, ils s’écrieront : ‘Il n’y a pas un peuple sage et intelligent comme cette grande nation !’ Quelle est en effet la grande nation dont les dieux soient aussi proches que le Seigneur notre Dieu est proche de nous chaque fois que nous l’invoquons ? Et quelle est la grande nation dont les décrets et les ordonnances soient aussi justes que toute cette Loi que je vous donne aujourd’hui ? »

Psaume

(Ps 14 (15), 2-3a, 3bc-4ab, 4d-5)
R/ Seigneur, qui séjournera sous ta tente ? (Ps 14, 1a)

Celui qui se conduit parfaitement, 
qui agit avec justice
et dit la vérité selon son cœur.

Il met un frein à sa langue.
Il ne fait pas de tort à son frère
et n’outrage pas son prochain.

À ses yeux, le réprouvé est méprisable
mais il honore les fidèles du Seigneur.
Il ne reprend pas sa parole.

Il prête son argent sans intérêt,
n’accepte rien qui nuise à l’innocent.
Qui fait ainsi demeure inébranlable.

Deuxième lecture
« Mettez la Parole en pratique » (Jc 1, 17-18.21b-22.27)

Lecture de la lettre de saint Jacques

Mes frères bien-aimés, les présents les meilleurs, les dons parfaits, proviennent tous d’en haut, ils descendent d’auprès du Père des lumières, lui qui n’est pas, comme les astres, sujet au mouvement périodique ni aux éclipses. Il a voulu nous engendrer par sa parole de vérité, pour faire de nous comme les prémices de toutes ses créatures. Accueillez dans la douceur la Parole semée en vous ; c’est elle qui peut sauver vos âmes. Mettez la Parole en pratique, ne vous contentez pas de l’écouter : ce serait vous faire illusion. Devant Dieu notre Père, un comportement religieux pur et sans souillure, c’est de visiter les orphelins et les veuves dans leur détresse, et de se garder sans tache au milieu du monde.

Évangile
« Vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes » (Mc 7, 1-8.14-15.21-23) Alléluia. Alléluia.
Le Père a voulu nous engendrer par sa parole de vérité, pour faire de nous comme les prémices de toutes ses créatures. Alléluia. (Jc 1, 18)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, les pharisiens et quelques scribes, venus de Jérusalem, se réunissent auprès de Jésus, et voient quelques-uns de ses disciples prendre leur repas avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées. – Les pharisiens en effet, comme tous les Juifs, se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger, par attachement à la tradition des anciens ; et au retour du marché, ils ne mangent pas avant de s’être aspergés d’eau, et ils sont attachés encore par tradition à beaucoup d’autres pratiques : lavage de coupes, de carafes et de plats. Alors les pharisiens et les scribes demandèrent à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens ? Ils prennent leurs repas avec des mains impures. » Jésus leur répondit : « Isaïe a bien prophétisé à votre sujet, hypocrites, ainsi qu’il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. C’est en vain qu’ils me rendent un culte ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains. Vous aussi, vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes. »
Appelant de nouveau la foule, il lui disait : « Écoutez-moi tous, et comprenez bien. Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. »
Il disait encore à ses disciples, à l’écart de la foule : « C’est du dedans, du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses : inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur. »
Patrick BRAUD

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