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26 septembre 2021

À deux ne faire qu’Un

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

À deux ne faire qu’Un

27° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
03/10/2021

Cf. également :

Le semblable par le semblable
L’adultère, la Loi et nous
L’homme, la femme, et Dieu au milieu
Le mariage et l’enfant : recevoir de se recevoir
L’Esprit, vérité graduelle

 

Les impacts sociaux des divorces et séparations de couples

Il y a longtemps que le divorce en France n’est plus sous les feux des projecteurs. Il fait partie du paysage social. On s’y est habitué, au point de trouver presque normal qu’un couple sur deux se sépare (1,8 mariage pour 1 divorce). Les statistiques sont éloquentes.

Divorce évolution

En incluant les séparations après un PACS, la courbe ne cesse de grimper (alors que le nombre de divorces baisse avec celui des mariages).

Séparations évolution

Les causes des séparations sont bien connues : allongement de la durée de vie, autonomisation financière des femmes, montée de l’individualisme, maturité psychologique tardive, primat de l’émotion amoureuse sur l’engagement, revendication de liberté pour chacun etc. Les conséquences sociales du divorce sont plus rarement évoquées. La pandémie du Covid et ses confinements successifs ont pourtant mis en lumière la situation des familles monoparentales, surtout lorsque les mères sont coincées dans 40 m², en quartier difficile, avec deux ados… Le nombre régulier de divorces/séparations entraîne donc inexorablement la montée des solitudes, la montée de la précarité (pénurie de logements sociaux, pensions alimentaires non versées, femmes peu diplômées, travail à temps partiel), la montée des inégalités hommes-femmes, des inégalités sociales (les CSP+ soutiennent plus facilement leur fille qui se sépare) etc.

Solitude et isolement

Ces séparations portent à plus de 8% le nombre de familles recomposées en France, Quasiment 1,7 millions d’enfants sont concernés, un nombre qui donne le vertige ! Près de 18% des enfants de moins de 25 ans vivent de nos jours dans une famille monoparentale (contre moins de 8% en 1970). Les monoparents sont deux fois plus touchés par le chômage que les parents vivant en couple.

Familles monoparentales

Une enquête de l’IPSOS révélait que « presqu’une mère célibataire sur deux (45%) avoue ne pas arriver à boucler leur budget sans être à découvert. Plus grave, près d’une maman solo sur cinq dit s’en sortir de plus en plus difficilement et craindre de basculer dans la précarité (19%). Près d’un quart des familles françaises sont monoparentales, 85 % d’entre elles sont gérées par des femmes, qui élèvent seules 3 millions d’enfants, ont perdu au moins 20 % de leur niveau de vie au moment de la séparation contre 3% pour les pères dans la même situation, et pour un tiers vivent sous le seuil de pauvreté et sont allocataires du RSA.

On retrouve ainsi - en négatif - à travers toutes les statistiques du divorce l’une des grandes fonctions du mariage (du couple) que les économistes ont salué, repéré et étudié comme structurant la société : la fonction d’entraide entre les conjoints. À deux, la vie est moins dure. Partager le loyer, l’éducation des enfants, le coût de la vie ordinaire, les impôts, les coups durs facilite la vie. Avant le sentiment amoureux (dont le lien avec le mariage est finalement tardif), le couple est d’abord mû par la dure nécessité de ne pas être seul pour faire face aux aléas de la vie. La Genèse disait avec réalisme : « il n’est pas bon que l’homme (la femme) soit seul ». Tout seul, tout est plus difficile.

 

Jésus et le divorce

À deux ne faire qu’Un dans Communauté spirituelle JESUS_DIVORCE_REFORMES.CH_JUIN2017-1024x688Jésus reprend aujourd’hui cette réalité anthropologique de base, qui selon lui remonte à la création du monde : nous ne sommes pas faits pour vivre seuls. Avec la Genèse (2,24), il va plus loin que ce simple constat, déjà fondateur : « l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme et tous deux ne feront plus qu’un » [1]. Voilà donc le vrai moteur du mariage : à deux, ne faire qu’un. Les juifs y voient l’attestation du Dieu unique dont les gens mariés témoignent à travers leur union. Les chrétiens y superposent sans peine le témoignage à l’amour trinitaire, capable d’unir plusieurs personnes sans séparation ni confusion. Paul y rajoutera le symbolisme de l’union entre le Christ et son Église (Ep 5).

Dans notre évangile, il est remarquable que Jésus se limite à ce premier fondement du mariage : à deux ne faire qu’un. Il ne parle même pas de l’autre utilité du mariage, qui est de faire des enfants pour la survie de l’humanité. De façon singulière, il ancre l’indissolubilité du mariage dans l’union de la chair (au sens large), et non dans la procréation : « ce que Dieu a uni, que l’homme le sépare pas ». Alors qu’il est lui-même célibataire, il magnifie avec gratitude le cri admiratif et étonné d’Adam devenant homme grâce à la parole échangée avec Ève : « voici l’os de mes os et la chair de ma chair ». Autrement dit : l’union dans la chair est pour Jésus une joie créatrice donnée par Dieu pour que le couple rende témoignage au Dieu unique. Ici, il ne finalise pas le mariage par les enfants, mais en lui-même, par l’union dans la chair qui devient ainsi un quasi-sacrement de la communion d’amour caractérisant l’être même de Dieu. C’est bien homme et femme ensemble que le couple est à l’image et à la ressemblance de Dieu. C’est d’ailleurs l’une des principales raisons de la réticence biblique vis-à-vis de l’homosexualité : comment le même (homo) pourrait-il témoigner du Tout-Autre (hétéro) ? Comment l’amour du même par le même pourrait-il signifier l’amour de l’autre par l’autre ? La radicale altérité des deux sexes acquiert ainsi une valeur quasi sacramentelle. Il y a là de solides fondements pour développer une mystique proprement chrétienne de la sexualité, un véritable érotisme chrétien [2].

Dans l’évangile de ce dimanche (Mc 10, 2-16), Jésus ne parle pas homosexualité, mais il répond à une question sur le divorce. Concession arrachée à Moïse à cause de la « dureté du cœur » du peuple juif de l’époque, la répudiation est peut-être un moindre mal dans bien des cas, mais reste cependant un mal aux yeux de Jésus. Car elle compromet l’attestation de l’Un. Elle sape la confiance en la puissance de la communion d’amour. Elle érafle l’image de Dieu en chaque être humain, et floute sa ressemblance divine.

La Torah formulait ainsi la possibilité » du divorce (à l’initiative exclusif de l’homme, faut-il le souligner ?) : « Lorsqu’un homme prend une femme et l’épouse, et qu’elle cesse de trouver grâce à ses yeux, parce qu’il découvre en elle une tare, il lui écrira une lettre de répudiation et la lui remettra en la renvoyant de sa maison. » (Dt 24, 1)

 couple dans Communauté spirituelleDeux interprétations existaient pour ce texte. La première, défendue par le célèbre rabbi Shammaï, limitait sévèrement les motifs de répudiation. Au contraire, Hillel, le chef de file de la seconde interprétation, élargissait à l’infini cette liste de motifs. Cette école de pensée détournait ainsi la Loi. Conçue au départ pour protéger les femmes, la lettre de répudiation se retourne contre elles, devenant une arme aux mains de maris peu scrupuleux. Par le recours à cette lettre, les hommes vivent une sorte de polygamie discontinue, affirment leur mépris des femmes, assoient sur elles leur pouvoir et leur autorité et deviennent esclaves de leurs désirs et de leurs pulsions. Par son retour à la volonté première de Dieu, Jésus dénonce l’hypocrisie des hommes et leur dureté : « C’est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de divorcer de vos femmes ; au commencement, ce n’était pas le cas » (Mt 19,8).

Jésus rappelle que Dieu a voulu un couple solidement uni dans l’amour. Les paroles de Jésus sur le divorce semblent tellement difficiles à mettre en pratique qu’un des pharisiens déclare : « Si telle est la condition de l’homme vis-à-vis de la femme, il vaut mieux ne pas se marier » (Mt 19,10). Pourtant, Jésus ne promulgue pas dans ce texte une nouvelle loi – plus dure que la précédente – sur le mariage et le divorce. Il rappelle simplement la volonté première de Dieu.

 

Respecter la loi de gradualité…

31weja1Ql5L._SX309_BO1,204,203,200_ divorceOn peut donc garder de Moïse et de la Torah le souci d’une pédagogie d’accompagnement des consciences, pour éveiller peu à peu le peuple à un idéal plus grand que ses mœurs actuelles. Concéder le divorce était pour Moïse une patiente éducation de ce « peuple à la nuque raide », afin qu’il découvre peu à peu que ce moindre mal n’est pas le bien désirable. C’est ce que les théologiens moralistes ont fort justement appelé la loi de gradualité : on progresse vers la vérité graduellement, par étapes, rarement en une seule fois. Il nous faut donc accepter humblement un cheminement pédagogique de croissance, pour marcher vers un horizon plus grand que nos pratiques habituelles.

Jean-Paul II en 1981 a donné une claire définition de ce concept de loi de gradualité, qui peut encore inspirer nos approches pastorales :

Il faut une conversion continuelle, permanente, qui, tout en exigeant de se détacher intérieurement de tout mal et d’adhérer au bien dans sa plénitude, se traduit concrètement en une démarche conduisant toujours plus loin. Ainsi se développe un processus dynamique qui va peu à peu de l’avant grâce à l’intégration progressive des dons de Dieu et des exigences de son amour définitif et absolu dans toute la vie personnelle et sociale de l’homme. C’est pourquoi un cheminement pédagogique de croissance est nécessaire pour que les fidèles, les familles et les peuples, et même la civilisation, à partir de ce qu’ils ont déjà reçu du mystère du Christ, soient patiemment conduits plus loin, jusqu’à une conscience plus riche et à une intégration plus pleine de ce mystère dans leur vie. (Familiaris Consortio n° 9)

 

qui n’est pas la gradualité de la Loi

 gradualitéIl précisait aussitôt que la loi de gradualité ne doit pas se dégrader en gradualité de la loi, c’est-à-dire en relativisme abaissant l’exigence à ce que peut en supporter apparemment une génération :

Ils ne peuvent toutefois considérer la loi comme un simple idéal à atteindre dans le futur, mais ils doivent la regarder comme un commandement du Christ Seigneur leur enjoignant de surmonter sérieusement les obstacles. C’est pourquoi ce qu’on appelle la « loi de gradualité » ou voie graduelle ne peut s’identifier à la « gradualité de la loi », comme s’il y avait, dans la loi divine, des degrés et des formes de préceptes différents selon les personnes et les situations diverses. Tous les époux sont appelés à la sainteté dans le mariage, selon la volonté de Dieu, et cette vocation se réalise dans la mesure où la personne humaine est capable de répondre au précepte divin, animée d’une confiance sereine en la grâce divine et en sa propre volonté. (Familiaris Consortio n° 34)

Avec l’individualisme occidental, la « dureté du cœur » atteint des sommets. Le divorce est sans doute un moindre mal indispensable à notre période. Moïse et son sens des concessions nous aident à l’accepter. Jésus nous appelle à ne pas nous y résigner une fois pour toutes, mais revenir à la grandeur première du projet conjugal : à deux ne faire qu’Un, et témoigner ainsi du Dieu-Un, communion d’amour trinitaire conjuguant unité et différences.

Quelle famille aujourd’hui n’est pas traversée par la réalité – souvent douloureuse – d’une séparation impactant les enfants et la société tout entière ? La radicale exigence de Jésus sur l’indissolubilité du mariage ne doit pas nous désespérer. Elle est là pour nous faire relever la tête, imaginer dès maintenant une autre façon de vivre à deux (de vivre ‘à Dieu’, pourrait-on dire !). À travers l’union de la chair (de toutes les chairs : personnelle, économique, sociale, professionnelle…), les époux rendent au monde le témoignage de l’unité divine et restaurent notre ressemblance à cet amour divin capable d’unir dans la différence.

Sinon, sans ce témoignage, comment croire en un Dieu-Trinité ?

 


[1]. Matthieu prévoit une clause d’exception dans la parole de Jésus : selon lui (Mt 19,9), le divorce est interdit, sauf en cas de porneia (union illégitime). Le terme grec se réfère à une situation spécifique présente uniquement dans la communauté de Matthieu à l’époque (le mariage entre personnes de même sang ou de relation légale Lv 18: 6-18), et donc non applicable en général.

[2]. Cf. Benoît XVI, Deus est caritas nos 150-152, 2005 et Pape François, Amoris laetitia nos 3-7, 2016.

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Tous deux ne feront plus qu’un » (Gn 2, 18-24)

Lecture du livre de la Genèse

Le Seigneur Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Je vais lui faire une aide qui lui correspondra. » Avec de la terre, le Seigneur Dieu modela toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les amena vers l’homme pour voir quels noms il leur donnerait. C’étaient des êtres vivants, et l’homme donna un nom à chacun. L’homme donna donc leurs noms à tous les animaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes des champs. Mais il ne trouva aucune aide qui lui corresponde. Alors le Seigneur Dieu fit tomber sur lui un sommeil mystérieux, et l’homme s’endormit. Le Seigneur Dieu prit une de ses côtes, puis il referma la chair à sa place. Avec la côte qu’il avait prise à l’homme, il façonna une femme et il l’amena vers l’homme. L’homme dit alors : « Cette fois-ci, voilà l’os de mes os et la chair de ma chair ! On l’appellera femme – Ishsha –, elle qui fut tirée de l’homme – Ish. » À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un.

Psaume
(Ps 127 (128), 1-2, 3, 4-6)
R/ Que le Seigneur nous bénisse tous les jours de notre vie ! (cf. Ps 127, 5ac)

Heureux qui craint le Seigneur
et marche selon ses voies !
Tu te nourriras du travail de tes mains :
Heureux es-tu ! À toi, le bonheur !

Ta femme sera dans ta maison
comme une vigne généreuse,
et tes fils, autour de la table,
comme des plants d’olivier.

Voilà comment sera béni l’homme qui craint le Seigneur.
De Sion, que le Seigneur te bénisse !
Tu verras le bonheur de Jérusalem tous les jours de ta vie,
et tu verras les fils de tes fils. Paix sur Israël.

Deuxième lecture
« Celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés doivent tous avoir même origine » (He 2, 9-11)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, Jésus, qui a été abaissé un peu au-dessous des anges, nous le voyons couronné de gloire et d’honneur à cause de sa Passion et de sa mort. Si donc il a fait l’expérience de la mort, c’est, par grâce de Dieu, au profit de tous. Celui pour qui et par qui tout existe voulait conduire une multitude de fils jusqu’à la gloire ; c’est pourquoi il convenait qu’il mène à sa perfection, par des souffrances, celui qui est à l’origine de leur salut. Car celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés doivent tous avoir même origine ; pour cette raison, Jésus n’a pas honte de les appeler ses frères.

Évangile
« Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » (Mc 10, 2-16) Alléluia. Alléluia.
Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous ; en nous, son amour atteint la perfection. Alléluia. (1 Jn 4, 12)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, des pharisiens abordèrent Jésus et, pour le mettre à l’épreuve, ils lui demandaient : « Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? » Jésus leur répondit : « Que vous a prescrit Moïse ? » Ils lui dirent : « Moïse a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. » Jésus répliqua : « C’est en raison de la dureté de vos cœurs qu’il a formulé pour vous cette règle. Mais, au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme. À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » De retour à la maison, les disciples l’interrogeaient de nouveau sur cette question. Il leur déclara : « Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre devient adultère envers elle. Si une femme qui a renvoyé son mari en épouse un autre, elle devient adultère. »
Des gens présentaient à Jésus des enfants pour qu’il pose la main sur eux ; mais les disciples les écartèrent vivement. Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. » Il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.
Patrick BRAUD

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19 septembre 2021

Ma main à couper !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ma main à couper !

26° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
26/09/2021

Cf. également :

Scandale ! Vous avez dit scandale ?
Contre tout sectarisme
La jalousie entre nature et culture
« J’ai renoncé au comparatif »
La nécessaire radicalité chrétienne
Le coup de gueule de saint Jacques
La bande des vautrés n’existera plus
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?

L’orteil de Lully

Ma main à couper ! dans Communauté spirituelle tumblr_mk72qyokgO1s56m4jo1_500Au XVII° siècle, sous Louis XIV, Jean-Baptiste Lully était le musicien le plus influent du royaume. Il devint danseur à la cour, surintendant de la musique de chambre du roi, organisateur des ballets et opéras royaux, fondateur de l’Académie royale de musique, compositeur et chef d’orchestre réputé, exerçant un quasi-monopole, immensément riche. Le 8 janvier 1687, il dirige une répétition de son Te Deum qu’il vient de composer. Dans l’église des Feuillants, rue Saint-Honoré à Paris, Lully trouve que l’orchestre traîne et ne respecte pas le tempo indiqué. Le fougueux musicien s’énerve, s’emporte et frappe le sol avec sa lourde canne comme pour imprimer la bonne cadence. Avec violence et colère, Lully frappe par terre pour entraîner l’orchestre. Mais le lourd bâton dévie un peu et heurte méchamment son orteil du pied droit. Il a mal, mais poursuit la répétition stoïquement. Une plaie apparaît, qui bientôt s’infecte. La gangrène se déclare. À l’époque, il n’y a pas d’autres remèdes que l’amputation du membre gangrené. Terrible ! Amputer l’orteil signifierait pour Lully la fin de sa carrière de danseur. Orgueilleux et obstiné, il refuse l’amputation. Les médecins, devant le mal qui progresse, lui conseillent ensuite de couper le pied. Têtu, Lully refuse encore. Il préfère payer fort cher un charlatan dont les emplâtres et potions ne pourront rien contre la fièvre et la septicémie qui se généralise. Lully meurt le 22 mars 1687. En moins de 3 mois, la star royale s’éteint, faute d’avoir accepté l’amputation pour juguler la gangrène. Ironie du sort, son maître Louis XIV mourra lui aussi de la gangrène à la jambe gauche, dans de terribles souffrances, quelques années après, en 1715.

 coran dans Communauté spirituelleAu XVII° siècle, l’anesthésie n’existait pas. On ne pouvait opérer sans l’accord et même la participation du patient. Pour une amputation, l’opéré devait rester immobile malgré la douleur, adopter une position particulière pour la précision du geste, voire stopper sa propre hémorragie. Les récits des guerres napoléoniennes sont remplis de ces cas de soldats aux membres déchiquetés suppliant d’être amputés pour échapper à la gangrène, ou au contraire refusant farouchement l’amputation quitte à risquer l’infection généralisée.

La gangrène existe depuis la nuit des temps. Nul doute que Jésus l’a croisée par dizaines sur les chemins de Palestine où on lui amenait les estropiés, les lépreux, les malades en masse. Il se peut que sa parole dans l’Évangile de ce dimanche (Mc 9, 38-48) s’enracine d’abord dans cette réalité très physique où l’amputation vaut mieux que l’infection :
« si ta main t’entraîne au péché, coupe-la. Il vaut mieux entrer manchot dans la vie éternelle que d’être jeté avec tes deux mains dans la géhenne, là où le feu ne s’éteint pas.
Si ton pied t’entraîne au péché, coupe-le. Il vaut mieux entrer estropié dans la vie éternelle que d’être jeté avec tes deux pieds dans la géhenne.
Si ton œil t’entraîne au péché, arrache-le. Il vaut mieux entrer borgne dans le royaume de Dieu que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne, là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas. »

En français, quand quelqu’un dit : « j’en mettrais ma main à couper ! », il fait référence sans le savoir à ces ordalies anciennes où l’on s’exposait à avoir la main tranchée si on avait menti.

Les commentateurs, effrayés par une telle violence charnelle, préfèrent tous spiritualiser  le plus vite possible ces paroles, en les appliquant à tout ce qu’il nous faut couper de nos relations, de nos mœurs, de nos mauvaises habitudes avant qu’elles ne compromettent notre santé spirituelle globale. Ces interprétations sont certes légitimes, mais elles passent trop rapidement par-dessus le sens littéral.

 

Le châtiment du Coran

Victime des shebab, Saïd Ahmed Hassan a eu la main coupéeL’islam s’en est offusqué, et est revenu quant à lui au premier sens de ce genre de préceptes :
« La récompense de ceux qui font la guerre contre Allah et Son messager, et qui s’efforcent de semer la corruption sur la terre, c’est qu’ils soient tués, ou crucifiés, ou que soient coupées en diagonale leur main et leur jambe [« opposées» comprendront les juges], ou qu’ils soient expulsés du pays. Ce sera pour eux l’ignominie ici-bas; et dans l’au-delà, il y aura pour eux un énorme châtiment.
Le voleur et la voleuse, à tous deux, coupez la main… » (Coran 5,37-38).

Un hadith rapporté par Ibn Taymiyya montre d’ailleurs Mohamed lui-même être contraint d’appliquer strictement cette sentence :
« Safwan Ibn Umaiyya dormait sur son manteau dans la mosquée du Prophète. Survint un voleur qui s’enfuit avec le manteau. Safwan l’arrêta et le mena au Prophète qui ordonna de lui couper la main. « Est-ce pour mon manteau, lui demanda Safwan, que tu lui coupes la main ? Je le lui donne. Que ne l’as-tu fait, répondit le Prophète avant de me l’amener ? » Et Muhammad lui fit couper la main». Selon Ibn Taymiyya, le Prophète voulait dire: « II fallait lui pardonner avant de me l’amener. Mais une fois que tu me l’as amené, il ne m’était plus possible d’arrêter l’application de la peine; ni le pardon, ni l’intercession, ni le don de l’objet volé, plus rien ne pouvait alors suspendre l’application de cette peine ».

Nous redoutons tous de voir à nouveau en Afghanistan les images terribles de voleurs à qui l’on coupe la main pour les punir de leur délit…

 

La radicalité de Jésus

Jésus serait-il du côté de ces fondamentalistes adeptes des châtiments corporels ? Vous avez peut-être noté la différence entre l’Évangile et le Coran sur ce point. Jésus ne veut pas d’une loi extérieure qui s’appliquerait automatiquement : il demande à chacun de pratiquer sur lui-même les amputations nécessaire. Il ne s’agit pas pour lui de fonder un ordre religieux comme la charia imposant des sanctions de l’extérieur. Il en appelle au discernement et à la libre volonté de chacun pour agir sur lui-même avant que le mal ne se généralise.

Mais contrairement aux commentaires spiritualisants, il évoque avec un réalisme bien concret l’amputation sans en masquer la violence (‘arracher’, ‘couper’) sous prétexte de leçon de morale. Consentir ou non au mal est une question de vie ou de mort. On peut affadir, exténuer cet enseignement en le réduisant au rang d’une image pour faire peur. Mais si les martyrs des trois premiers siècles n’avaient pas pris au sérieux ces paroles radicales de Jésus, ils ne seraient jamais allés jusqu’à offrir leurs membres aux dents des fauves, le plus souvent en chantant…

Des siècles de moralisation instrumentalisant le christianisme comme ciment social ont enlevé leur saveur et leur puissance à bon nombre de paroles radicales du Christ comme celles sur l’œil et la main.
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Il est venu jeter un feu sur la terre (Lc 12,49), mais on vous explique que c’est un gentil feu de cheminée qui ronronne doucement pour vous apporter lumière, chaleur et confort.
Il est venu apporter l’épée et non la paix (Mt 10,34), mais on le transforme en doux Jésus, et on caricature sa non-violence en faiblesse presque maladive.
Il prêche la pauvreté radicale (« va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi.’ » Mc 10, 21). Il l’incarne lui-même au point de ne pas avoir de pierre où reposer sa tête (Mt 8,20). Mais son Église s’enrichira de bâtiments somptueux, d’or, d’argent, d’esclaves, au point de ressembler à Babylone la Grande.
Il annonce des châtiments terribles pour ceux qui ne l’ont pas reconnu (« éloignez-vous de moi, maudits… » Mt 25,41). Mais on transformera le Jugement dernier en aimables retrouvailles avec ceux que nous avons aimés.
Il demande de tendre l’autre joue (Mt 5,39), et d’aller au-delà de ce que le méchant exige : « si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui » (Mt 5, 41). Mais Thomas d’Aquin adoucira cette exigence en développant le concept de guerre juste qui servira pour les croisades ou les guerres des rois « très chrétiens »…
Jésus questionne radicalement les liens du sang, jusqu’à relativiser la famille humaine au profit de la fraternité spirituelle : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple » (Lc 14, 26). « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? Puis, étendant la main vers ses disciples, il dit : ‘Voici ma mère et mes frères. Car celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère.’ » (Mt 12, 48 50) Mais les catéchismes tordront ces paroles pour ériger la famille conventionnelle en modèle absolu.
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Il demande à ses disciples de porter leur croix, littéralement (« celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi (Mt 10,38). Et les prédicateurs demanderont aux pauvres de se résigner à leur humiliation en attendant d’être heureux dans l’au-delà.
Il déclare qu’un regard de convoitise équivaut à un adultère (« Eh bien ! Moi, je vous dis : tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur » Mt 5, 28), et nos médias cultivent la convoitise du corps de l’autre tout en s’indignant quand certaines frontières sont franchies.
Il appelle à pardonner 70 fois 7 fois (Mt 18,22) : essayez de comptabiliser vos pardons réels, et vous verrez que votre crédit n’est pas encore épuisé !
Il ordonne d’aimer nos ennemis (Mt 5, 44 45). Mais on nous dit qu’un chrétien est gentil et donc ne doit pas avoir d’ennemis.
Il nous appelle à choisir : « vous ne pouvez servir Dieu et l’argent » (Mt 5, 44-45). Mais on dira que les deux ne sont pas incompatibles…
Il récuse le culte des morts, fussent-ils des pères (« laisse les morts enterrer leurs morts » Mt 8,22). Mais nous déplaçons le curseur vers la piété filiale traditionnelle, conservatrice.
Il radicalise l’exigence de fidélité dans le couple et interdit le divorce : (« celui qui renvoie sa femme… » Mt 5,32). Mais il faut bien tenir compte de l’évolution des mœurs et oublier cette parole qui ne passe plus.
Il réclame un rôle unique dans l’histoire : « personne ne va vers le Père sans passer par moi » (Jn 14, 6). Et nous laissons le relativisme ambiant nous interdire de hiérarchiser les choix de chacun…

À force de ne pas prendre au sérieux ces paroles paradoxales, on transforme l’Évangile en guimauve bondieusarde, ou - pire encore - en code moral légitimant les intérêts des puissants…

La liste des paroles radicales de Jésus est si longue et si structurante que les enlever des Évangiles fait de nous des invertébrés spirituels, des mollusques sans consistance.

Le christianisme en Occident souffre d’avoir perdu sa radicalité évangélique. Pas celle des talibans ; pas celle des fondamentalistes de tous poils. La radicalité de Jésus, tout simplement, qui envisageait sérieusement de s’arracher un œil ou de se couper une main plutôt que délaisser le mal nous gangréner petit à petit.

Mgr Oscar RomeroLe pape François plaide pour un retour à cette radicalité première. Lors de la messe canonisation de Mgr. Oscar Romero (l’archevêque de San Salvador assassiné alors qu’il célébrait une messe) en 2018, il appelait à retrouver cette puissance que procurent les choix exigeants et sans compromission à la suite du Christ :
« Jésus est radical. Il donne tout et demande tout : il donne un amour total et demande un cœur sans partage. Aujourd’hui également, il se donne à nous comme Pain vivant ; pouvons-nous lui donner en échange des miettes ? À lui qui s’est fait notre serviteur jusqu’à aller sur la croix pour nous, nous ne pouvons pas répondre uniquement par l’observance de quelques préceptes. À lui qui nous offre la vie éternelle, nous ne pouvons pas donner un bout de temps. Jésus ne se contente pas d’un ‘‘pourcentage d’amour’’ : nous ne pouvons pas l’aimer à vingt, à cinquante ou à soixante pour cent. Ou tout ou rien ! (…)
Aujourd’hui, Jésus nous invite à retourner aux sources de la joie, qui sont la rencontre avec lui, le choix courageux de prendre des risques pour le suivre, le goût de quitter quelque chose pour embrasser sa vie. Les saints ont parcouru ce chemin. »

Les saints ont fait le choix d’une vie ‘tranchante’. Sinon,  parlerait-on encore d’eux ?

Jésus nous avait avertis : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens » (Mt 5,13). Et l’Apocalypse nous prévient : « Je connais tes œuvres. Je sais que tu n’es ni froid ni bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant ! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche » (Ap 3, 15-16).

N’affadissons pas la radicalité des exigences évangéliques !

 

 

Lectures de la messe

1ère lecture : L’Esprit de Dieu souffle où il veut (Nb 11, 25-29)
Lecture du livre des Nombres

Le Seigneur descendit dans la nuée pour s’entretenir avec Moïse. Il prit une part de l’esprit qui reposait sur celui-ci, et le mit sur les soixante-dix anciens du peuple. Dès que l’esprit reposa sur eux, ils se mirent à prophétiser, mais cela ne dura pas.
Or, deux hommes étaient restés dans le camp ; l’un s’appelait Eldad, et l’autre Médad. L’esprit reposa sur eux ; bien que n’étant pas venus à la tente de la Rencontre, ils comptaient parmi les anciens qui avaient été choisis, et c’est dans le camp qu’ils se mirent à prophétiser.
Un jeune homme courut annoncer à Moïse : « Eldad et Médad prophétisent dans le camp ! »
Josué, fils de Noun, serviteur de Moïse depuis sa jeunesse, prit la parole : « Moïse, mon maître, arrête-les ! »
Mais Moïse lui dit : « Serais-tu jaloux pour moi ? Ah ! Si le Seigneur pouvait mettre son esprit sur eux, pour faire de tout son peuple un peuple de prophètes ! »

Psaume : 18, 8, 10, 12-13, 14

R/ La loi du Seigneur est joie pour le c?ur.

La loi du Seigneur est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du Seigneur est sûre,
qui rend sages les simples.

La crainte qu’il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du Seigneur sont justes
et vraiment équitables.

Aussi ton serviteur en est illuminé ;
à les garder, il trouve son profit.
Qui peut discerner ses erreurs ?
Purifie-moi de celles qui m’échappent.

Préserve aussi ton serviteur de l’orgueil :
qu’il n’ait sur moi aucune emprise.
Alors je serai sans reproche,
pur d’un grand péché.

2ème lecture : Contre la richesse (Jc 5, 1-6)
Lecture de la lettre de saint Jacques

Écoutez-moi, vous, les gens riches ! Pleurez, lamentez-vous, car des malheurs vous attendent.
Vos richesses sont pourries, vos vêtements sont mangés des mites, votre or et votre argent sont rouillés. Cette rouille vous accusera, elle dévorera vos chairs comme un feu. Vous avez amassé de l’argent, alors que nous sommes dans les derniers temps !
Des travailleurs ont moissonné vos terres, et vous ne les avez pas payés ; leur salaire crie vengeance, et les revendications des moissonneurs sont arrivées aux oreilles du Seigneur de l’univers.
Vous avez recherché sur terre le plaisir et le luxe, et vous avez fait bombance pendant qu’on massacrait des gens.
Vous avez condamné le juste et vous l’avez tué, sans qu’il vous résiste.

Evangile : Contre le sectarisme et contre le scandale (Mc 9, 38-43.45.47-48)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Ta parole, Seigneur, est vérité : dans cette vérité, consacre-nous. Alléluia. (cf. Jn 17, 17)
Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

Jean, l’un des Douze, disait à Jésus : « Maître, nous avons vu quelqu’un chasser des esprits mauvais en ton nom ; nous avons voulu l’en empêcher, car il n’est pas de ceux qui nous suivent. »
Jésus répondit : « Ne l’empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ; celui qui n’est pas contre nous est pour nous.
Et celui qui vous donnera un verre d’eau au nom de votre appartenance au Christ, amen, je vous le dis, il ne restera pas sans récompense.
Celui qui entraînera la chute d’un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer.
Et si ta main t’entraîne au péché, coupe-la. Il vaut mieux entrer manchot dans la vie éternelle que d’être jeté avec tes deux mains dans la géhenne, là où le feu ne s’éteint pas.
Si ton pied t’entraîne au péché, coupe-le. Il vaut mieux entrer estropié dans la vie éternelle que d’être jeté avec tes deux pieds dans la géhenne.
Si ton oeil t’entraîne au péché, arrache-le. Il vaut mieux entrer borgne dans le royaume de Dieu que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne,
là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas. »
Patrick Braud

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12 septembre 2021

Agir sans comprendre, interroger sans contraindre

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Agir sans comprendre, interroger sans contraindre

25° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
19/09/2021

Cf. également :

Dieu s’est fait infâme
La jalousie entre nature et culture
Jesus as a servant leader
« J’ai renoncé au comparatif »
C’est l’outrage et non pas la douleur
Vendredi Saint : La vilaine mort du Christ
Un roi pour les pires
Boire d’abord, vivre après, comprendre ensuite

Agir sans comprendre ?

Agir sans comprendre, interroger sans contraindre dans Communauté spirituelle tumblr_inline_oyhphauI0m1r5pfnb_500Avec le confinement, un certain nombre de travailleurs se sont posés beaucoup de questions sur l’utilité sociale de leur emploi, de leur entreprise : si on s’en passe aussi facilement (chômage partiel, arrêt d’activité etc.), est-ce vraiment important de continuer ? Qu’est-ce que j’apporte au monde par mon travail ? Mon entreprise est-elle utile socialement, écologiquement, humainement ? Ces questions ont rejoint celles que les sociologues identifiaient déjà à travers la crise du sens au travail. Après le burn-out, on voit des bore-out consumer l’énergie des salariés dans des tâches insignifiantes, redondantes, inutiles en fait. On voit également la souffrance éthique au travail devenir un symptôme de notre temps : des jeunes générations écolos travaillent à contrecœur chez Amazon ou Mc Donalds, des humanistes sont requis pour mettre en place des systèmes déshumanisants, on veut faire avaler des couleuvres managériales à des seniors qui y voient clair… La perte de sens induit démotivation et souffrance. Chaque fois que les valeurs de l’entreprise font le grand écart avec les valeurs du salarié, la question du sens revient inéluctablement : cela vaut-il la peine de continuer un travail dont je ne vois pas le sens ? Peut-on agir sans comprendre ?

L’évangile de ce dimanche (Mc 9, 30-37) montre une de ces situations où l’équipe ne comprend pas ce que lui demande son leader : « les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l’interroger ».

Affronter le déshonneur, l’humiliation et l’échec de la croix comme annoncé par Jésus est incompréhensible pour les disciples. Cela ne cadre pas avec leur conception du Messie. Alors ils hésitent.

Bien d’autres situations de l’Évangile décrivent le chemin de confiance que les Douze doivent parcourir pour mettre leurs pas dans ceux de Jésus.

Ainsi au Temple de Jérusalem lors d’une colère devenue célèbre : « Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple, ainsi que les brebis et les bœufs (…) Ses disciples se rappelèrent qu’il est écrit : L’amour de ta maison fera mon tourment » (Jn 2, 15 17). Ils n’ont pas compris tout de suite ce qui se passait. Ce n’est qu’après coup – après Pâques – que la signification de ce geste prophétique leur est apparue : purifier la religion de tout trafic, annoncer la gratuité de la résurrection. « Quand il se réveilla d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite » (Jn 2, 21‑22)

876818565 agir dans Communauté spirituelleLors de l’épisode de la pêche miraculeuse, les pêcheurs du lac ont du mal à faire ce que Jésus leur demande. En professionnels expérimentés, ils savent que c’est la nuit que la pêche est la plus fructueuse. Cela n’a aucun sens de recommencer au petit matin ce qui n’a porté aucun fruit toute la nuit. Et pourtant, « Simon lui répondit : ‘Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ta parole, je vais jeter les filets’ » (Lc 5,5).

L’incompréhension va être maximum lorsque Jésus se met à laver les pieds de ses amis : ils ne s’étaient pas engagés pour faire le travail des domestiques, mais pour rétablir le royaume de Dieu en Israël contre les Romains ! Tout à coup, le sens de leur mission se brouille à leurs yeux, et tout flotte dans leur esprit. À tel point que Pierre se raidit et veut refuser cet abaissement humiliant pour un Messie : « non tu ne me laveras pas les pieds ». Alors Jésus lui demande paisiblement de lui faire confiance, d’accepter d’agir sans comprendre, en le croyant sur parole : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras » (Jn 13, 1 7). C’est là encore après coup – après Pâques – que Pierre comprendra le sens de la Cène partagée avec Jésus : faire de sa vie une offrande d’amour, en devenant serviteurs les uns des autres.

Agir sans comprendre : Jésus lui-même se débattra avec cette contradiction éprouvante, dans un débat intérieur qui le fera suer sang et eau à Gethsémani. Il ne comprend pas pourquoi il lui faut en passer par là. L’épouvante le saisit en réalisant le drame total qui s’approche : il va être rayé de la carte de l’espérance juive, rejeté par le pouvoir romain, abandonné par tous, même de son Père (car le supplice de la croix se double d’une malédiction divine : « maudit soit qui pend au gibet de la croix ! » Dt 21,23). Peut-il continuer à agir sans comprendre pourquoi ni où cela le mène ? La résolution ultime de ce conflit intérieur incandescent est à nouveau la confiance : « Allant un peu plus loin, il tomba face contre terre en priant, et il disait : ‘Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux’ » (Mt 26, 39).

Il y aura donc dans nos vies tôt ou tard de tels moments où nous ne pourrons pas continuer s’il n’y a pas quelqu’un – ou une parole – à qui faire confiance au-delà de l’incompréhension présente. Les plus vieux d’entre nous s’exerceront à repérer quand ils ont déjà accepté – ou au contraire refusé – d’agir sans comprendre, sur la seule confiance en quelqu’un ou en sa parole : ‘fais-moi confiance ; tu comprendras plus tard.’

resilience comprendreBien sûr, il ne faut pas abuser de cet appel à la foi-confiance. Bien des tyrans ont exigé qu’on leur obéisse aveuglément sans se poser de questions sur le but réel de leur action. Boris Cyrulnik, connu pour son concept de résilience qui permet de résister aux épreuves, écrit fort justement : « Il est nécessaire de penser un fracas pour lui donner du sens, autant qu’il est nécessaire de passer à l’acte en l’affrontant, en le fuyant ou en le métamorphosant. Il faut comprendre et agir pour enclencher un processus de résilience. Quand l’un des deux facteurs manque, la résilience ne se tricote pas et le trouble s’installe. Comprendre sans agir est propice à l’angoisse. Et agir sans comprendre fabrique des délinquants. » (Les Vilains Petits Canards)

Comment se relever de la mort d’un enfant par exemple si les parents n’arrivent pas à donner un sens à leur épreuve ? Comment combattre l’apartheid sans la vision d’une société réconciliée ? Comment survivre à la Shoah si elle reste absurde et injuste, sans conséquences morales ou politiques ?

Ce que nous demande le Christ n’est pas une obéissance aveugle, mais une confiance en actes. La plupart du temps, il vaut mieux comprendre pour agir, et ne pas quitter des yeux le sens ultime que nous désirons pour nos actions. Cependant, il y a des moments – décisifs – où la claire maîtrise du sens des choses nous échappe. Soit nous sommes paralysés par cet aveuglement temporaire, soit nous nous appuyons sur la confiance en un autre qui nous indique où aller. À condition de bien choisir cet autre, ce saut dans la confiance est salutaire. Il permet d’agir sans comprendre, ce qui normalement est impossible, sauf à être réduit un rouage mécanique d’un système impersonnel.

 

Interroger sans contraindre

Par quoi se traduit cette difficulté à agir sans comprendre pour les Douze ? Par leur silence envers Jésus, par leur peur de l’interroger : « les disciples ne comprenaient pas ces paroles, et ils avaient peur de l’interroger ». À l’inverse, Jésus aussitôt se met à les questionner : « de quoi discutiez-vous tout en marchant ? »

Les Questions Puissantes - ICF Synergie - YouTubeLe remède à la peur d’agir sans comprendre est donc dans notre capacité à poser de vraies questions, au lieu de se taire et de ruminer en silence notre incompréhension. Remarquez d’ailleurs la forme de la question adressée par Jésus aux Douze : « de quoi discutiez-vous tout en marchant ? » C’est ce qu’on appelle aujourd’hui une question ouverte. Pas une de ces questions fermées qu’affectionnent les journalistes induisant leur propre point de vue dans leur formulation. Par exemple : ‘ne pensez-vous pas que le pass sanitaire est une limitation injustifiable de nos libertés ?’ au lieu de demander : ‘que pensez-vous du pass sanitaire ?’, ce qui est une question ouverte. Ils mettent le focus sur leur propre opinion, et quelle que soit la réponse (d’ailleurs le plus souvent coupée par le journaliste avant la fin !), l’auditeur retiendra l’expression formulée dans la question plus que la réponse de l’interviewé.

Oser interroger, de manière ouverte, est la pédagogie de Jésus pour les amener à comprendre le pour-quoi de la Passion qui les révulse autant : accueillir le Royaume à la manière des petits enfants qui acceptent joyeusement l’amour qui leur est offert gratuitement, au lieu de le conquérir par la force en voulant y être le plus grand.

Lorsque nous ne comprenons plus pourquoi continuer à agir, notre salut est dans l’interrogation tenace, voire têtue. Job abreuvera son Dieu de questions sur l’injustice de son sort jusqu’à ce qu’il réponde. À force de questions, Jonas finira par apprendre pourquoi Dieu l’envoie à Ninive, ce dont il ne veut pas. Pour Jean, la dernière parole du Christ avant son cri final est une question abyssale : « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

N’espérons pas comprendre finalement le sens de notre vie, de nos combats, de nos passions, si nous ne cultivons pas cet art du questionnement. Parce qu’ils n’osent plus interroger, les disciples se sont complètement trompés sur le sens du combat de Jésus. Ils en viennent à croire que c’est le pouvoir politique qui est en jeu, jusqu’à vouloir être ministres dans ce shadow-gouvernement qu’ils imaginent déjà, jusqu’à vouloir être ‘le plus grand’ parmi l’équipe.

En leur apprenant à questionner, Jésus les libère de cette tentation de se fabriquer eux-mêmes le sens de leur action. Poser de vraies questions, des questions puissantes, des questions ouvertes, permet de recevoir peu à peu les clés pour déchiffrer les enjeux et le sens de nos actes.

Agir sans comprendre est périlleux. À certains moments, nous ne pouvons nous y soustraire. Cela nous demande de pratiquer la confiance envers autrui, et de savoir interroger.
Quels sont les domaines où vous sentez actuellement appelés à agir sans tout comprendre ni tout maîtriser ?

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Condamnons-le à une mort infâme » (Sg 2, 12.17-20)

Lecture du livre de la Sagesse

Ceux qui méditent le mal se disent en eux-mêmes : « Attirons le juste dans un piège, car il nous contrarie, il s’oppose à nos entreprises, il nous reproche de désobéir à la loi de Dieu, et nous accuse d’infidélités à notre éducation. Voyons si ses paroles sont vraies, regardons comment il en sortira. Si le juste est fils de Dieu, Dieu l’assistera, et l’arrachera aux mains de ses adversaires. Soumettons-le à des outrages et à des tourments ; nous saurons ce que vaut sa douceur, nous éprouverons sa patience. Condamnons-le à une mort infâme, puisque, dit-il, quelqu’un interviendra pour lui. »

Psaume
(Ps 53 (54), 3-4, 5, 6.8)
R/ Le Seigneur est mon appui entre tous. (Ps 53, 6b)

Par ton nom, Dieu, sauve-moi,
par ta puissance rends-moi justice ;
Dieu, entends ma prière,
écoute les paroles de ma bouche.

Des étrangers se sont levés contre moi,
des puissants cherchent ma perte :
ils n’ont pas souci de Dieu.

Mais voici que Dieu vient à mon aide,
le Seigneur est mon appui entre tous.
De grand cœur, je t’offrirai le sacrifice,
je rendrai grâce à ton nom, car il est bon !

Deuxième lecture
« C’est dans la paix qu’est semée la justice, qui donne son fruit aux artisans de paix » (Jc 3, 16 – 4, 3)

Lecture de la lettre de saint Jacques

Bien-aimés, la jalousie et les rivalités mènent au désordre et à toutes sortes d’actions malfaisantes. Au contraire, la sagesse qui vient d’en haut est d’abord pure, puis pacifique, bienveillante, conciliante, pleine de miséricorde et féconde en bons fruits, sans parti pris, sans hypocrisie. C’est dans la paix qu’est semée la justice, qui donne son fruit aux artisans de la paix. D’où viennent les guerres, d’où viennent les conflits entre vous ? N’est-ce pas justement de tous ces désirs qui mènent leur combat en vous-mêmes ? Vous êtes pleins de convoitises et vous n’obtenez rien, alors vous tuez ; vous êtes jaloux et vous n’arrivez pas à vos fins, alors vous entrez en conflit et vous faites la guerre. Vous n’obtenez rien parce que vous ne demandez pas ; vous demandez, mais vous ne recevez rien ; en effet, vos demandes sont mauvaises, puisque c’est pour tout dépenser en plaisirs.

Évangile
« Le Fils de l’homme est livré…Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le serviteur de tous » (Mc 9, 30-37) Alléluia. Alléluia.
Par l’annonce de l’Évangile, Dieu nous appelle à partager la gloire de notre Seigneur Jésus Christ. Alléluia. (cf. 2 Th 2, 14)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus traversait la Galilée avec ses disciples, et il ne voulait pas qu’on le sache, car il enseignait ses disciples en leur disant : « Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera. » Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l’interroger. Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demanda : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » Ils se taisaient, car, en chemin, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand. S’étant assis, Jésus appela les Douze et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d’eux, l’embrassa, et leur dit : « Quiconque accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé. »
Patrick BRAUD

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5 septembre 2021

Étanche à l’insulte

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Étanche à l’insulte

24° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
12/09/2021

Cf. également :

Le vertige identitaire
Yardén : le descendeur
Prendre sa croix
Croire ou agir ? La foi ou les œuvres ?
Faire ou croire ?
Jésus évalué à 360°
De l’art du renoncement
C’est l’outrage et non pas la douleur
Prendre sa croix chaque jour
Talion or not talion ?
Jésus face à la violence mimétique
Exigeante et efficace : la non-violence
Non-violence : la voie royale

Étanche à l’insulte dans Communauté spirituelle l_insulte_afficheUn film très original a récemment été diffusé sur Arte. Il s’intitule : L’insulte (de Ziad Doueiri, 2017). Un chrétien libanais arrose par mégarde la tête d’un Palestinien du haut de son balcon. Une dispute éclate et une insulte est proférée. Les deux hommes finissent au tribunal. Peu importe qui a tort ou qui a raison. Ce film de prétoire démontre que la haine engendre la haine, jusqu’à ici atteindre l’absurde, il milite fiévreusement pour la réconciliation, entre les deux antagonistes, et de manière plus générale entre les peuples. Brillant, bouleversant.

Chacun de nous pourrait raconter comment l’insulte envenime des relations normalement paisibles, que ce soit au volant, en famille, entre collègues ou amis… L’étymologie du mot indique qu’il s’agit bien d’une violence délibérée, destinée à faire mal : in sultum = assaut contre quelqu’un. L’insulte a quelque chose d’un acte de guerre, d’un commando verbal, d’une expédition punitive violente. À tel point qu’elle est facilement qualifiée de délit si elle porte atteinte à l’intégrité voire à la dignité d’autrui. Les insultes racistes, homophobes, sexistes etc. sont désormais sévèrement punies par la loi française. Jésus avait lui-même durci la législation juive sur le sujet – si l’on peut dire – en assimilant l’insulte à un crime verbal passible du tribunal : « Si quelqu’un insulte son frère, il devra passer devant le tribunal. Si quelqu’un le traite de fou, il sera passible de la géhenne de feu » (Mt 5, 22).

Le pape François commentait en privé (14/06/2018) :

la-capitaine-haddock-est-celebre-pour-ses-jurons-tres-sophistiques-1475149553 insulte dans Communauté spirituelle« En substance, le Seigneur dit : l’insulte ne finit pas en elle-même ; l’insulte est une porte qui s’ouvre, c’est commencer une route qui finira en tuant, parce qu’insulter c’est commencer à tuer, c’est disqualifier l’autre, lui ôter le droit d’être respectable, c’est le rejeter, c’est le tuer dans la société. Nous sommes habitués à respirer l’air des insultes. Du reste, il suffit de conduire sa voiture aux heures de pointe (à Rome tout particulièrement ! NDLR). Mais l’insulte détache, brise la communauté et tue l’autre, elle commence par ternir la bonne réputation, puis elle va au-delà, au-delà, au-delà. Même les petites insultes que l’on prononce par hasard aux heures de pointe quand nous conduisons la voiture, deviennent, ensuite, de grosses insultes. Et ce ne sont pas que des insultes avec la bouche: mais avec le cœur. Précisément c’est ce qui tue : l’insulte. Et l’insulte efface le droit d’une autre personne. »

Dans la première lecture de ce dimanche (Is 50, 5-9a), affronter l’insulte est au cœur de la fidélité du Serviteur souffrant d’Isaïe à sa mission :

« J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu. »

Isaïe emploie une expression un peu curieuse en français mais habituelle en hébreu : « J’ai rendu mon visage dur comme pierre » : elle exprime la résolution et le courage. En français, on dit quelquefois « avoir le visage défait »; eh bien ici le Serviteur affirme : « vous ne me verrez pas le visage défait, rien ne m’écrasera, je tiendrai bon quoi qu’il arrive » ; ce n’est pas de l’orgueil ou de la prétention, c’est la confiance pure, parce qu’il sait bien d’où lui vient sa force : « Le Seigneur Dieu vient à mon secours : c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages ».

Qui est ce mystérieux serviteur ? Pourquoi réagit-il ainsi à l’outrage et aux crachats ?

L’identité de ce serviteur a fait l’objet d’innombrables commentaires. On peut les synthétiser en avançant que le portrait de ce personnage superpose au moins 4 figures historiques selon les chrétiens : Israël, le prophète Isaïe, Jésus, l’Église.

illustrations_1156_photo_2-1-300x225 IsaïeL’interprétation la plus courante voit dans ce Serviteur souffrant des chapitres d’Isaïe (42, 1-9, 49, 1-7, 50, 4-11 et 52,13-53,12) l’incarnation du peuple d’Israël en exil à Babylone (entre -587 et -537). Loin de ceux qui sont restés à Jérusalem, les déportés juifs (déjà !) subissent mépris et vexations. Ils sont employés comme esclaves aux chantiers de Nabuchodonosor à Babylone, dont la célèbre ziggourat a inspiré le récit de la tour de Babel (Gn 11, 1-9). Ils sont moqués pour leur foi en un soi-disant Dieu unique tout-puissant et universel, qui pourtant ne les a pas protégés de la débâcle, et paraît insignifiant à côté de Mardouk et autres divinités babyloniennes au sommet de leur gloire. Pourtant, malgré l’opposition, la déchéance, la dérision qui l’entoure, ce petit reste d’Israël continue à y croire. Impuissant à se révolter militairement, il fait le dos rond, attendant avec patience et espérance que YHWH se manifeste à nouveau. Il l’a bien fait en Égypte autrefois, alors pourquoi pas à Babylone maintenant ?

Nul doute que cette identification du Serviteur souffrant au peuple d’Israël a nourri la prière, l’espoir et la supplication des millions de juifs déportés dans les camps nazis au XX° siècle. Et le souhait de chaque fête de Pâques : « l’an prochain à Jérusalem ! » a fini par se réaliser quelques années après la fin du cauchemar nazi. Cela avait commencé par les insultes d’Hitler contre l’identité juive dans une brasserie munichoise, puis dans Mein Kampf. Et puis l’insulte a pris corps, le mépris s’est incarné, les crachats sont devenus physiques, les outrages abominables. Revenu sur la terre de Canaan, Israël doit à nouveau assumer sa vocation prophétique face aux nations. Cette fois-ci, avec son armée high-tech, il est farouchement déterminé à rendre coup pour coup, pour que la débâcle ne se reproduise jamais. Pas sûr que cet engrenage de l’insulte répondant à l’insulte, de la violence répliquant à l’agression, des missiles en représailles des mortiers soient très biblique ni très efficace. Seule la non-violence prônée par Isaïe pourra désamorcer le cycle infernal des assauts/vengeances endeuillant juifs et palestiniens sans fin.

Une 2e interprétation voit Isaïe lui-même dépeint sous les traits du Serviteur souffrant. En butte à l’hostilité que suscite la Parole qu’il répand – Parole de conversion et de réforme radicale – Isaïe ne se décourage pas, et compte sur son Dieu pour le défendre et laver son honneur. Tout baptisé, de par sa vocation prophétique, peut se reconnaître en Isaïe outragé, méprisé, lorsqu’il proclame une Parole tranchante contredisant l’opinion ou les mœurs majoritaires.

mockingofchrist1700 PassionCe qui prépare la voie à la 3e interprétation, où les chrétiens reconnaissent en Jésus tout ce qu’Isaïe décrivait des serviteurs de YHWH. « Insulté, il ne rendait pas l’insulte, dans la souffrance, il ne menaçait pas, mais il s’abandonnait à Celui qui juge avec justice » (1P 2,23). Porteur d’une parole radicalement exigeante, Jésus sera non-violent jusqu’au bout. Fra Angelico a immortalisé les injures, la dérision, les soufflets, les crachats qui ont accompagnés la descente aux enfers de Jésus dans sa Passion. En aimant ses ennemis, en pardonnant à ses bourreaux, en se confiant à son Père jusqu’à l’ultime, Jésus incarne au plus haut point ce serviteur centré sur sa mission, jusqu’à se rendre étanche à l’insulte pour ne pas en dévier. « Il durcit son visage comme pierre » (Chouraqui traduit : « j’ai mis mes faces comme un silex ») pour montrer sa détermination à ne pas se laisser détourner de sa mission par l’hostilité ambiante. Luc reprendra ces termes pour montrer Jésus monter à Jérusalem avec courage, alors qu’il sait fort bien que cela va très mal se terminer : « Comme s’accomplissait le temps où il allait être enlevé au ciel, Jésus durcit sa face et prit la route de Jérusalem » (Lc 9, 51)

Lisant le Serviteur souffrant en filigrane au travers du Christ, les chrétiens n’avaient aucune peine à exulter de joie avec Isaïe dans son chant final dans lequel il voit l’annonce de la résurrection : « Mon serviteur réussira, dit le Seigneur ; il montera, il s’élèvera, il sera exalté ! La multitude avait été consternée en le voyant, car il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme ; il n’avait plus l’apparence d’un fils d’homme. Il étonnera de même une multitude de nations ; devant lui les rois resteront bouche bée, car ils verront ce que, jamais, on ne leur avait dit, ils découvriront ce dont ils n’avaient jamais entendu parler » (Is 52, 13-15).

800px-Jesus_graffito serviteurLa 4e interprétation découle de la première : l’Église, « véritable Israël de Dieu », est elle aussi soumise à l’opprobre, à l’insulte, à la persécution depuis son origine. Se propageant grâce au sang des martyrs, caricaturée très tôt sous les traits d’un crucifié à tête d’âne gravé dans la pierre (Charlie Hebdo n’a rien inventé !), insultée à cause de sa foi ou de ses (réelles) fautes nombreuses et lourdes dans l’histoire, l’Église baisse la tête mais pas le pavillon de l’espérance. Si elle sait traverser sans violence le flot des insultes charriées contre elle, elle pourra avec le Christ découvrir la fidélité de Dieu à son désir de salut universel. Paul écrivait : « On nous insulte, nous bénissons. On nous persécute, nous le supportons » (1 Co 4, 12).

Ce parcours des interprétations du Serviteur souffrant d’Isaïe ne serait pas complet si on n’y ajoutait pas la 5e interprétation : le Serviteur souffrant, c’est moi, c’est vous. Sans prétention aucune, sans orgueil ni démesure. Chacun de nous a rencontré ou rencontrera dans sa vie l’insulte, l’outrage, les crachats. Pire, chacun en sera l’auteur. Relire Isaïe peut alors nous aider à durcir notre visage comme la pierre pour affronter l’adversité le cœur en paix. L’Esprit du Christ saura nous rendre étanche à l’insulte, c’est-à-dire garder fermement la main sur la barre du gouvernail pour maintenir le cap malgré les déferlantes et les vents contraires. Il ne s’agit pas de devenir insensible de cœur, ni étranger au drame qui se joue. Il s’agit de ne pas laisser l’opprobre pénétrer en nous et fissurer le roc de notre confiance en Dieu. Être étanche à l’insulte, c’est ne pas prendre pour soi la colère de notre interlocuteur, ne pas lui répondre sur le même ton ni le même plan, bref « tendre l’autre joue », c’est-à-dire montrer à l’agresseur un autre visage que celui d’une victime ou d’un bourreau en retour : « Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal. Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » (Jn 18, 23) Voilà pourquoi ne pas renchérir à l’insulte est plus efficace que de lever le poing : tourner la clé de contact avant que le moteur ne s’emballe évitera les surchauffes dangereuses.

effet-hydrophobeÊtre imperméable à l’insulte demande parfois de savoir mettre de la distance entre soi et l’agresseur, jusqu’à fuir s’il le faut plutôt que d’engager un cycle de violence inarrêtable. Cela demande aussi de garder les yeux fixés sur le cap à suivre, s’il est juste. Ainsi un syndicaliste annonçant une grève à son patron, ou à l’inverse un DRH annonçant des licenciements inéluctables et nécessaires. Ou bien une femme insultée et harcelée dans la rue pour sa tenue vestimentaire. Cet endurcissement du visage ne signifie pas renoncer à ses droits, ni à sa dignité. Jésus demande calmement à ses insulteurs d’en rendre compte ; il demande de recourir au tribunal pour juger de la gravité d’une insulte. Et Isaïe n’a pas peur de comparaître devant des juges pour faire valoir son bon droit face à ses insulteurs : « Quelqu’un veut-il plaider contre moi ? Comparaissons ensemble ! Quelqu’un veut-il m’attaquer en justice ? Qu’il s’avance vers moi ! Voilà le Seigneur mon Dieu, il prend ma défense ; qui donc me condamnera ? » On croirait déjà entendre Paul crier sa confiance face à ses juges : « Qui accusera ceux que Dieu a choisis ? Dieu est celui qui rend juste : alors, qui pourra condamner ? » (Rm 8, 33 34)

A côté des réponses bibliques à l’insulte, les causes de l’insulte méritent également d’être analysées : pourquoi insulte-t-on ?
Une première cause évidente : la haine, la violence de celui qui insulte.
Une deuxième cause moins visible : l’absence ou la faiblesse d’argumentations remplacées par des injures, des amalgames ou des invectives de mépris. La violence verbale remplace le raisonnement.
Une troisième cause plus subtile est l’exploitation de l’émotivité pour faire exploser l’interlocuteur qui répond par des insultes tandis que l’agresseur réel reste calme (technique rhétorique).
Enfin une dernière cause de l’insulte est le cynisme de celui qui promet et ne tient pas et se fait traiter de menteur. Mais à ce niveau-là est- ce encore une insulte ?
Attirer volontairement les insultes peut être aussi une façon de se « blanchir » ou d’apparaître comme une victime pour se dédouaner d’une conduite indigne.

Notre propre responsabilité dans l’insulte subie est donc à examiner avec honnêteté.
Ne pas répondre à l’insulte par l’insulte demande de comprendre pourquoi l’autre réagit ainsi, afin d’y ajuster notre attitude.

Reste que pour Isaïe comme pour Jésus, rendre coup pour coup n’arrange rien.
Rendre coup pour coup n’arrange rien.
Mais la non-violence n’abolit pas le droit ni la justice, au contraire.
L’étanchéité à l’insulte rend intraitable sur le respect dû à chacun.
Répondre à l’insulte n’est pas insulter en retour, mais faire condamner cet acte dégradant pour celui qui prononce l’insulte plus encore que pour sa victime, si elle sait se protéger.

Entraînons-nous à pratiquer cette forme de courage.
Durcissons notre visage comme pierre lorsqu’il nous faut aller au bout de nos Passions…

 

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient » (Is 50, 5-9a)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu. Il est proche, Celui qui me justifie. Quelqu’un veut-il plaider contre moi ? Comparaissons ensemble ! Quelqu’un veut-il m’attaquer en justice ? Qu’il s’avance vers moi ! Voilà le Seigneur mon Dieu, il prend ma défense ; qui donc me condamnera ?

Psaume
(Ps 114 (116 A), 1-2, 3-4, 5-6, 8-9)
R/ Je marcherai en présence du Seigneur sur la terre des vivants. ou : Alléluia ! (Ps 114, 9)

J’aime le Seigneur :
il entend le cri de ma prière ;
il incline vers moi son oreille :
toute ma vie, je l’invoquerai.

J’étais pris dans les filets de la mort,
retenu dans les liens de l’abîme,
j’éprouvais la tristesse et l’angoisse ;
j’ai invoqué le nom du Seigneur :
« Seigneur, je t’en prie, délivre-moi ! »

Le Seigneur est justice et pitié,
notre Dieu est tendresse.
Le Seigneur défend les petits :
j’étais faible, il m’a sauvé.

Il a sauvé mon âme de la mort,
gardé mes yeux des larmes
et mes pieds du faux pas.
Je marcherai en présence du Seigneur
sur la terre des vivants.

Deuxième lecture
« La foi, si elle n’est pas mise en œuvre, est bel et bien morte » (Jc 2, 14-18)

Lecture de la lettre de saint Jacques

Mes frères, si quelqu’un prétend avoir la foi, sans la mettre en œuvre, à quoi cela sert-il ? Sa foi peut-elle le sauver ? Supposons qu’un frère ou une sœur n’ait pas de quoi s’habiller, ni de quoi manger tous les jours ; si l’un de vous leur dit : « Allez en paix ! Mettez-vous au chaud, et mangez à votre faim ! » sans leur donner le nécessaire pour vivre, à quoi cela sert-il ? Ainsi donc, la foi, si elle n’est pas mise en œuvre, est bel et bien morte. En revanche, on va dire : « Toi, tu as la foi ; moi, j’ai les œuvres. Montre-moi donc ta foi sans les œuvres ; moi, c’est par mes œuvres que je te montrerai la foi. »

Évangile
« Tu es le Christ… Il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup » (Mc 8, 27-35) Alléluia. Alléluia.
Que la croix du Seigneur soit ma seule fierté ! Par elle, le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde. Alléluia. (Ga 6,14)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus s’en alla, ainsi que ses disciples, vers les villages situés aux environs de Césarée-de-Philippe. Chemin faisant, il interrogeait ses disciples : « Au dire des gens, qui suis-je ? » Ils lui répondirent : « Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres, un des prophètes. » Et lui les interrogeait : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Pierre, prenant la parole, lui dit : « Tu es le Christ. » Alors, il leur défendit vivement de parler de lui à personne. Il commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite. Jésus disait cette parole ouvertement. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches. Mais Jésus se retourna et, voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera. »
Patrick BRAUD

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