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26 décembre 2021

Épiphanie : l’étoile de Balaam

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Épiphanie : l’étoile de Balaam

Homélie pour la fête de l’Épiphanie / Année C
02/01/2022

Cf. également :

Signes de reconnaissance épiphaniques
L’Épiphanie du visage

Épiphanie : tirer les rois
Épiphanie : êtes-vous fabophile ?
Épiphanie : l’économie du don
Épiphanie : Pourquoi offrir des cadeaux ?
Le potlatch de Noël
Épiphanie : qu’est-ce que l’universel ?
L’Épiphanie, ou l’éloge de la double culture
L’inquiétude et la curiosité d’Hérode
Éloge de la mobilité épiphanique
La sagesse des nations

A Star is BornA star is born

Si vous aimez le genre film musical, notamment le style country-rock, vous avez sans doute adoré l’étonnant opus de Bradley Cooper (2018), où l’on voit Lady Gaga débarrassée de ses excentriques accoutrements habituels pour incarner une voix rauque en pleine ascension.

« A star is born », « Une étoile est née » : le titre du film annonce le parcours extraordinaire de cette humble serveuse de bar propulsée aux Grammy Awards. L’apparition de cette étoile dans le ciel musical est due au sacrifice de son découvreur et ensuite mari, qui s’efface jusqu’à l’extrême afin qu’elle puisse briller au firmament. Une version amoureuse somme toute de l’humilité spirituelle de Jean-Baptiste devant Jésus au désert : « il faut qu’il grandisse et que je diminue ».

 

Le goût du vrai

Épiphanie : l’étoile de Balaam dans Communauté spirituelle 41cksTTjMUL._SY291_BO1,204,203,200_QL40_ML2_L’étoile de Bethléem joue un rôle similaire pour les mages : il faut que leur science humblement s’incline devant l’enfant, pour que le Messie d’Israël brille de mille feux pour toutes les cultures de la terre. En marchant vers l’étoile, les mages pressentent qu’ils vont vers plus grand qu’eux. L’étoile de l’Épiphanie proclame à sa manière que la science est utile pour chercher la vérité, mais qu’elle n’est pas la vérité.

Vieux débat ! On souhaiterait qu’il passionne encore les foules de nos jours. Force est de constater – avec Étienne Klein [1] par exemple – que le goût du vrai s’est affaibli dans notre société. Trump a pu utiliser le concept baroque de « post-vérité ». Les complotistes et antivax inondent les réseaux sociaux de fausses études, de jugements soi-disant scientifiques. Les fake news envahissent la twittosphère. Le deep fake devient un art de communication…

Où est passé le goût du vrai qui passionnait les Lumières du XVIII° siècle ? Qu’est devenue la soif des mages d’aller voir de près ce qui brille au loin ? Pourquoi les théories les plus fumeuses – des soi-disant élites cachées jusqu’aux extraterrestres ! – séduisent davantage aujourd’hui, au détriment d’une approche rationnelle méthodique ?

L’étoile de l’Épiphanie ne disqualifie pas l’astronomie (proche de l’astrologie à l’époque) au bénéfice de la foi : elle articule les deux autour d’une quête sans cesse inachevée.

 

Ni reportage, ni mythe

Y a-t-il vraiment eu une étoile dans le ciel de Bethléem ? Ou bien Matthieu a-t-il tout inventé ?

Dans cette célèbre fresque de l'Adoration des Mages, réalisée par Giotto en 1303, l'étoile de la Nativité est représentée sous forme d'un astre chevelu, autrement dit une comète. Nombre d'historiens estiment qu'il s'agit probablement d'une fidèle reproduction de la brillante comète vue en 1301 dans les cieux d'Europe, comète qui sera plus tard identifiée comme étant la comète périodique de Halley. Les tenants d’une lecture littérale – et fondamentaliste – de la Bible la croient vraie à la lettre. Et si la science la contredit, c’est la science qui est en tort selon eux. Les plus nuancés de ces fondamentalistes versent dans ce qu’on appelle le concordisme : ils essaient à tout prix de faire concorder les données bibliques et scientifiques, quitte à tordre la réalité des unes et des autres pour cela [2]. Ici par exemple, on essaierait comme Giotto de dire que la comète de Halley aurait pu guider les mages, et d’ailleurs Giotto peindra en 1303 (superbement !) la comète au-dessus de l’étable parce qu’il l’avait observée en 1301. Mais les calculs montrent aujourd’hui qu’elle n’est passée qu’en -12 et +66 dans le ciel palestinien… Ou bien encore on imaginera une supernova singulière qui aurait illuminé le ciel. Là encore, les calculs et les observations aujourd’hui démentent ce petit arrangement entre amis. Le problème des concordistes est qu’ils accordent plus de crédit à la science qu’aux textes bibliques en fait, puisqu’ils voudraient en quelque sorte démontrer la foi par la science ! En plus, s’appuyer sur les sciences en l’état actuel est dangereux, car l’histoire nous a appris que les certitudes scientifiques d’aujourd’hui seront remises en cause et chamboulées demain…

À l’inverse, d’autres lecteurs affirment sans précaution que rien de tout cela n’est historiquement arrivé, et que Matthieu a habilement construit un récit mythique en empruntant à diverses traditions, afin de montrer le caractère messianique et universel de la naissance de Jésus. Par exemple, Matthieu aurait pu observer la fameuse comète de Halley en +66 et l’utiliser pour décrire le sens de l’évènement de Bethléem, même si elle n’est pas passée dans le ciel cette année-là…

Le problème de ces lectures est qu’à force de démythologiser, il ne reste plus rien d’historique.
Capture d'écran de l'application SkySafari5, carte du ciel virtuelle permettant comme ici de reconstituer le ciel en l'an 6 avant J.C. Le 18 avril de cette année, le Soleil était dans le Bélier et la nouvelle lune était à proximité (d'ailleurs une éclipse annulaire était visible ce jour-là en Atlantique). Les planètes Jupiter, Saturne et Vénus étaient alignées en dessous, dans le Bélier et les Poissons. Plus haut, Mars et Mercure brillaient dans le Taureau, non loin des Pléiades. © SkySafari5
Or il s’est bien passé quelque chose, que Matthieu a travaillé certes, mais pas totalement inventé. C’est peut-être un alignement astral, produisant une clarté intense, comme une éclipse. Les calculs montrent qu’il s’est produit un rapprochement spectaculaire de Jupiter et de Vénus (les deux astres les plus brillants dans le ciel après le Soleil et la Lune et avant l’étoile Sirius) le 17 juin de l’an 2 avant Jésus-Christ. Cette date est plausible, l’année précise de naissance du Christ étant incertaine ; de plus la présence des bergers dehors avec des agneaux s’expliquerait mieux par une nuit de juin qu’une nuit de décembre. Par ailleurs un autre rapprochement planétaire spectaculaire s’est produit en l’an 7 avant Jésus-Christ. Jupiter s’est déplacé dans la constellation des Poissons et s’est rapproché de Saturne à trois reprises en l’espace de quelques mois. C’est cet événement qui a la faveur des historiens car ils datent le fameux recensement du temps d’Hérode de l’an 6 ou 7 avant notre ère, d’après des tablettes découvertes à Ankara en 1924. Or Jupiter est le roi des dieux chez les Romains, la constellation des Poissons a (plus ou moins !) la forme géographique de la Palestine, et Saturne symbolise la protection divine. La conjonction des trois donne alors l’interprétation symbolique suivante : Dieu (Jupiter) envoie sa protection (Saturne) en Palestine chez les Juifs (Poissons).

Ni reportage caméra au poing (on sait d’ailleurs aujourd’hui qu’il faut se méfier des images soi-disant brutes !), ni mythe purement et simplement inventé à partir de rien, l’étoile de Bethléem est sans doute une composition de Matthieu prenant quelque chose de communément admis dans son temps pour en faire le signe d’autre chose, transformant un phénomène astronomique en signe de la vocation universelle du Messie-Jésus. Un fait n’est jamais pur : il est composé d’interprétations, d’angles de vue, de théories sous-jacentes, conscientes ou non. « Un fait, ça se fait ». Nous pouvons comme Matthieu repérer ce qu’il y a de nouveau dans le ciel, et l’habiller de notre propre lecture symbolique.

 

rois-mages-epiphanie-1024x1024 Balaam dans Communauté spirituelle

Garder la tête dans les étoiles

L’Épiphanie nous invite donc à garder la tête dans les étoiles, doublement : avec Mathieu pour raconter l’action de Dieu à nos contemporains de telle manière que ces récits leur parlent et les touchent ; avec les mages pour cheminer hors de notre zone de confort, en scrutant les signes qui nous indiquent où aller.

L’étoile épiphanique que nous avons à faire briller est peut-être l’apparition de tel ou tel leader au service du bien commun, ou la prise de conscience écologique qui change tout. L’étoile scintillante à suivre comme les mages est peut-être telle réforme religieuse, tel retour à l’Évangile, telle innovation sociale prophétique. Sur le plan personnel, l’étoile sera une rencontre, une lecture, une conférence… La suivre demandera de sortir de son univers habituel et de revenir chez soi par un autre chemin, à l’instar des mages, pour ne pas perdre la trace de la naissance de Dieu en nous…

 

L’astre de Balaam

external-content.duckduckgo concordismePour un juif qui lit Matthieu, la première pensée n’est pas scientifique, mais bien évidemment biblique. Impossible en lisant : « nous avons vu son étoile se lever » de ne pas penser à Balaam et son ânesse célèbre ! Rappelez-vous : le roi Balaq de Moab demande à son devin attitré de maudire les tribus d’Israël qui menacent son territoire [3]. Or bizarrement, à cause de son ânesse, Balaam est obligé de bénir Israël au lieu de le maudire. Plus encore, il annonce qu’un Messie sortira de ce peuple et éclairera toutes les nations : « Balaam prononça encore ces paroles énigmatiques : Oracle de Balaam, fils de Béor, oracle de l’homme au regard pénétrant, oracle de celui qui entend les paroles de Dieu, qui possède la science du Très-Haut. Il voit ce que le Puissant lui fait voir, il tombe en extase, et ses yeux s’ouvrent. Ce héros, je le vois – mais pas pour maintenant – je l’aperçois – mais pas de près : Un astre se lève, issu de Jacob, un sceptre se dresse, issu d’Israël. Il brise les flancs de Moab, il décime tous les fils de Seth » (Nb 24, 15 17).
On comprend pourquoi Matthieu s’est précipité sur ce texte pour interpréter l’événement de Bethléem. L’étoile au-dessus de la mangeoire sera l’accomplissement de la prophétie du devin païen Balaam annonçant la venue d’un roi pour toutes les nations.

Le parallélisme entre les deux textes est frappant [4] :
1) des personnages venus d’orient,
2) un roi inquiet de l’arrivée d’un rival (le Messie pour Hérode, le peuple d’Israël pour Balaq),
3) un roi qui tente de négocier avec des personnages « venus d’Orient » (les mages ou Balaam) afin de pouvoir éradiquer la menace,
4) un signe de Dieu qui vient guider les héros (l’étoile pour les mages, l’ânesse arrêtée par l’ange de Dieu pour Balaam),
5) une prosternation (devant l’enfant à Bethléem, devant l’apparition divine à travers l’ange),
6)  un retour des héros qui devient possible car les plans des rois ont été détournés.
L’étoile de Matthieu accomplit l’oracle de Balaam : l’enfant de Bethléem incarnera le royaume promis.

mosaïque en couleur représentant trois mages avec bonnets phrygiens et porteurs de cadeaux, regardant une étoile qui les guide.Jésus est l’astre véritable devant qui s’éclipse finalement l’astrologie.
Jean dans son Apocalypse reprendra ce symbolisme de l’étoile : « Moi, Jésus, j’ai envoyé mon ange vous apporter ce témoignage au sujet des Églises. Moi, je suis le rejeton, le descendant de David, l’étoile resplendissante du matin » (Ap 22,16).
« Le vainqueur, celui qui reste fidèle jusqu’à la fin à ma façon d’agir, je lui donnerai autorité sur les nations, et il les conduira avec un sceptre de fer, comme des vases de potier que l’on brise. Il sera comme moi qui ai reçu autorité de mon Père, et je lui donnerai l’étoile du matin » (Ap 2, 26 28).
Et Pierre pourra comparer la venue du Christ à la fin des temps à une nouvelle venue de cette étoile du matin : « Ainsi se confirme pour nous la parole prophétique ; vous faites bien de fixer votre attention sur elle, comme sur une lampe brillant dans un lieu obscur jusqu’à ce que paraisse le jour et que l’étoile du matin se lève dans vos cœurs » (2 P 1, 19).

L’étoile du matin est devenue le signe de la renaissance du fils de David, et de ceux qui s’unissent à lui.
Fêtons donc l’Épiphanie, la tête dans les étoiles, les pieds sur le chemin…

 


[1]. Étienne Klein, Le goût du vrai, Collection Tracts n° 17, Gallimard, 2020.
[2]. Cf. la dernière tentative concordiste en date : Dieu : La science – Les preuves – L’aube d’une révolution, Michel-Yves Bolloré & Olivier Bonnassies, Les Éditions Trédaniel, 2021.
[3]. Là encore, il y a bien un soubassement historique à ce récit. En 1967, en Transjordanie, a été découverte une inscription dans laquelle Balaam, fils de Béor, paraît comme « voyant » à qui sont attribuées des annonces de bonheur ou de malheur.
[4]. Cf. André Paul, L’évangile de l’enfance selon saint Matthieu, Cerf, 1984.

 


Lectures de la messe

Première lecture
« La gloire du Seigneur s’est levée sur toi » (Is 60, 1-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples. Mais sur toi se lève le Seigneur, sur toi sa gloire apparaît. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Lève les yeux alentour, et regarde : tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ; tes fils reviennent de loin, et tes filles sont portées sur la hanche. Alors tu verras, tu seras radieuse, ton cœur frémira et se dilatera. Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi, vers toi viendront les richesses des nations. En grand nombre, des chameaux t’envahiront, de jeunes chameaux de Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ; ils annonceront les exploits du Seigneur.

Psaume
(Ps 71 (72), 1-2, 7-8, 10-11, 12-13)
R/ Toutes les nations, Seigneur, se prosterneront devant toi.
 (cf. Ps 71,11)

Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !

En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

Les rois de Tarsis et des Îles apporteront des présents.
Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande.
Tous les rois se prosterneront devant lui,
tous les pays le serviront.

Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

Deuxième lecture
« Il est maintenant révélé que les nations sont associées au même héritage, au partage de la même promesse » (Ep 3, 2-3a.5-6)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, vous avez appris, je pense, en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous : par révélation, il m’a fait connaître le mystère. Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit. Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile.

Évangile
Nous sommes venus d’Orient adorer le roi (Mt 2, 1-12) Alléluia. Alléluia.

Nous avons vu son étoile à l’orient, et nous sommes venus adorer le Seigneur. Alléluia. (cf. Mt 2, 2)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël. » Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. » Après avoir entendu le roi, ils partirent.
Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.
Patrick BRAUD

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12 décembre 2021

Bethléem : le pain et la fécondité

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Bethléem : le pain et la fécondité

Homélie du 4° Dimanche de l’Avent  / Année C
19/12/2021

Cf. également :

Marie, vierge et mère
Just visiting
Visiter l’autre
Enfanter le Verbe en nous…
Maigrir pour la porte étroite

Le sceau de l’histoire

Cette piece en argile etait utilisee pour apposer un sceau sur des documents. Le nom de Bethleem y est inscrit en ancien hebreu.En 2012, des archéologues ont découvert un petit sceau en argile sur lequel figurait le nom « Bethléem » et qui pourrait constituer la preuve de l’existence de cette localité à l’époque biblique. « Ce premier objet ancien qui constitue la preuve tangible de l’existence de la cité de Bethléem, qui est mentionnée dans la Bible, a été découvert récemment à Jérusalem », a précisé l’Autorité israélienne des antiquités dans un communiqué. L’objet, une pièce en argile utilisée pour apposer un sceau sur les documents ou d’autres objets, est connu. Il a été mis au jour durant des travaux d’excavation sur le site dit de la Cité de David situé en contrebas des murailles de la Vieille Ville de Jérusalem. Sur le sceau, qui mesure environ 1,5 cm, le nom de Bethléem est inscrit en ancien hébreu. « C’est la première fois que le nom de la cité apparaît en dehors de la Bible dans une inscription datant du premier Temple juif, ce qui prouve que Bethléem était bien une localité du royaume de Juda, voire d’une période antérieure », a affirmé Elik Shukron, directeur des fouilles de l’Autorité. Selon lui, ce sceau fait partie de documents fiscaux de Bethléem envoyés au roi de Jérusalem, dans le cadre d’un système de taxation utilisé dans ce royaume aux VIII° et VII° siècles avant notre ère [1].

Voilà donc établie l’existence historique – dont certains doutaient – de cette petite ville de notre première lecture (Mi 5, 1-4), aujourd’hui célèbre dans le monde entier pour la Nativité de Jésus. Elle est mentionnée 41 fois dans la Bible, signe de son importance. Michée prophétise qu’elle verra naître un chef d’envergure :

Bethléem : le pain et la fécondité dans Communauté spirituelle palestine« Et toi, Bethléem Ephrata, le plus petit des clans de Juda, c’est de toi que je ferai sortir celui qui doit gouverner Israël. Ses origines remontent aux temps anciens, à l’aube des siècles… » Une prophétie que viendra compléter Isaïe au siècle suivant en ces termes : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur ».
Et bien sûr, Matthieu et Luc y feront naître Jésus, quitte à inventer un recensement soi-disant universel obligeant Joseph à voyager de Nazareth à Bethléem. C’est peu vraisemblable historiquement, car les romains ne pratiquèrent aucun recensement universel. Le recensement effectué par Quirinus, probablement pour établir l’impôt, ne nécessitait aucun déplacement familial et eut lieu en l’an 6, soit 10 ans après la date maintenant retenue de la naissance de Jésus (-4). Mais cela montre l’importance théologique de Bethléem pour les judéo-chrétiens du premier siècle. Il fallait que Jésus y naisse ! Comme l’écrit Jean : « L’Écriture ne dit-elle pas que c’est de la descendance de David et de Bethléem, le village de David, que vient le Christ ? » (Jn 7,42).

Pour Marc et Jean, il n’est pourtant pas essentiel de relier Jésus à Bethléem, car leurs lecteurs ne connaissent pas ces vieux textes hébreux et les événements qu’ils situent dans cette bourgade. On pardonnera à Matthieu et Luc ces entorses historiques si on sait que leur but était de montrer qui était véritablement Jésus, et non pas de faire un reportage journalistique pour un documentaire sur Arte (d’ailleurs, ces documentaires-là sont très construits, et veulent démontrer toujours quelque chose !).

 

Bethléem, ou la féminité de Jésus

Rattachant Jésus à Bethléem, Matthieu le relie à deux femmes, deux immenses figures d’Israël : Rachel et Ruth. Avant même de détailler le symbolisme de chacune, il nous faut relever l’impact considérable de ce détour par Bethléem : Jésus ne peut se comprendre sans se référer à deux femmes immensément aimées en Israël, ayant une place de choix dans la vocation du peuple. Ainsi apparaît en filigrane la féminité de Jésus dès avant sa naissance. L’ombre majestueuse de Rachel et de Ruth plane sur la mangeoire de Bethléem, et l’enfant boira leur histoire avec le lait de sa mère. C’est fou ce que Jésus doit aux femmes ! Impossible de l’oublier en fêtant Noël à Bethléem.

 

Jésus Rachel : la fécondité malgré tout

le tombeau de rachel  marc chagallLa première des 41 occurrences du nom Bethléem dans la Bible est pour raconter la mort de Rachel. Elle est enceinte, sur la route avec son mari Jacob, et s’arrête à Bethléem pour accoucher. La similitude avec Marie et Joseph n’est pas fortuite. Hélas, l’accouchement se passe mal et Rachel meurt dans les bras de Jacob pendant qu’elle donne vie à son deuxième fils. Fou de douleur, Jacob l’enterre à Bethléem, où son tombeau devient vite un lieu de pèlerinage très populaire (c’est toujours actuellement le 3° lieu saint du judaïsme). « Rachel mourut et on l’enterra sur la route d’Ephrata, c’est-à-dire Bethléem » (Gn 35,19 ; 48,7). Rachel symbolise dès lors la fécondité de l’amour prêt à donner sa vie s’il le faut pour que l’autre naisse. Jésus, nouvelle Rachel, donnera lui aussi sa vie en affrontant sa propre mort pour que naisse à la vie éternelle tous les enfants de Dieu qui acceptent de recevoir ce don d’une vie nouvelle, le premier étant le criminel à sa droite sur la croix. D’ailleurs, le fils né de Rachel à Bethléem s’appelle Ben-jamin, ce qui peut vouloir dire « fils de la droite » en hébreu, c’est-à-dire celui qui reçoit la bénédiction paternelle par l’imposition de la main droite sur sa tête (Gn 48,14.17.18). Dans son dernier souffle, Rachel exprime le souhait de l’appeler Ben-Oni, c’est-à-dire « fils de la douleur », car elle a accouché au prix d’une douleur mortelle (Gn 35,18). Mais Jacob n’a pas voulu que ce fils vive avec ce poids sur les épaules, et l’a appelé Benjamin, ce qui peut encore signifier « fils de la félicité » en hébreu. À Bethléem, la douleur est donc changée en félicité, la malédiction en bénédiction, Ben-Oni en Ben-jamin : comment ne pas y voir la clé pour déchiffrer la Passion de Jésus, véritable douleur d’enfantement, transformation de la malédiction de la croix en promesse de bonheur pour tous les peuples ?

Parce qu’il est symboliquement né là où Rachel est enterrée, là où Benjamin a vu le jour grâce au sacrifice de Rachel, Jésus va pouvoir incarner le don de soi pour l’autre, et l’inversion du malheur. C’est à Rachel qu’il le doit.

 

Jésus Ruth : l’amie prodigieuse

RuthLa deuxième femme dont le nom brille de mille feux à l’évocation de Bethléem est une étrangère : Ruth la Moabite. Un livre entier de la Bible lui est consacré : c’est dire combien Israël aime cette femme qui vient « d’ailleurs » pour aider le Messie à naître ! En effet, veuve sans enfants (double malédiction) Ruth suit sa belle-mère qui revient dans son pays d’origine, Bethléem. Elle est recueillie par un juif, Booz, qui la voit glaner des épis d’orge dans les champs autour de Bethléem. Ruth l’épouse, se convertit au judaïsme, et devient l’arrière-grand-mère du grand roi David. Cette irruption féminine étrangère dans la préparation de la venue du roi-Messie est si frappante que Matthieu prendra bien soin de la mentionner dans sa généalogie de Jésus. Ruth l’étrangère est l’une des 5 femmes apparaissant dans l’arbre généalogique du Messie-Jésus (Mt 1, 1-17) avec Tamar, coupable  d’inceste, Rahab la prostituée, la femme d’Uri – Bethsabée - victime d’adultère, de viol et de l’assassinat de son mari par David !, et bien sûr Marie.

Intégrer Ruth dans l’ascendance du Messie, voilà qui est légèrement scandaleux pour les juifs, puisqu’elle est d’origine étrangère et païenne. Mais, par amour, en se convertissant, elle annonce le rayonnement universel de la foi juive que Jésus va porter à son apogée. Faisant naître Jésus à Bethléem, ville de Ruth, Matthieu veut montrer la messianité royale de Jésus, lui qui vient d’ailleurs, pour étendre la royauté divine à tout l’univers. Si en plus on se souvient que Ruth signifie l’amie en hébreu, on mesure tout ce que Jésus doit à Ruth, l’amie prodigieuse par qui le fils de David fera entrer toutes les nations dans la nouvelle Alliance. Ruth – dont le nom signifie brebis – est l’universalisation de la messianité du fils de David, rassemblant tous les peuples en un seul troupeau.

 

Le Messie-prêtre vient de Bethléem

EphodUn épisode peu connu (Jg 17) raconte comment un lévite de Bethléem devient en quelque sorte le premier grand prêtre, en recevant l’éphod (le pectoral constitué des 12 pierres des 12 tribus) des mains d’un certain Mika. Les racines sacerdotales du Messie viennent de Bethléem ! Rappelons que le rôle du grand prêtre était d’offrir des sacrifices d’animaux pour le peuple, ce que Jésus accomplira au plus haut point en s’offrant lui-même au lieu des animaux, pour le salut du monde. Cette dimension sacerdotale de la messianité de Jésus est fortement soulignée dans notre deuxième lecture (He 10, 5-10) : « Tu n’as pas voulu de sacrifices ni d’offrandes, mais tu m’as fait un corps. Tu n’as pas accepté les holocaustes ni les expiations pour le péché ; alors, je t’ai dit : Me voici, mon Dieu, je suis venu pour faire ta volonté, car c’est bien de moi que parle l’Écriture ».
Après le Messie-roi donné ou peuple à travers Rachel et Ruth, voici donc le Messie-prêtre annoncé par l’éphod de Bethléem.

 

L’onction messianique de David à Bethléem

Onction de David par Samuel à BethléemBethléem est devenu bien plus célèbre encore à cause de l’onction de David comme Messie-roi sur Israël par le prophète Samuel. L’épisode est frappant (1S 16). Dieu demande à Samuel d’aller choisir un roi pour Israël parmi les fils d’un certain Isaï à Bethléem. Isaï a  8 fils - les premiers sont magnifiques et forts - et Samuel demande à les voir un par un. Dieu va choisir le premier fils, l’aîné, beau et déjà renommé, se dit Samuel. Eh bien non ! Alors le deuxième ? Pas davantage. Samuel passe en revue les 7 premiers fils sans qu’aucun ne trouve grâce aux yeux de YHWH. Il demande alors de faire venir le dernier, le 8e, qui est aux champs en train de garder les troupeaux autour de Bethléem. C’est donc le plus petit. Mais c’est le 8e, et 8 est le chiffre messianique par excellence : le jour de la nouvelle création après les 7 premiers jours, le jour où le Messie viendra, le jour de la résurrection du Christ un dimanche matin (donc le 8e jour de la semaine juive qui commence le samedi soir).

David est roux. Ce qui devrait l’éloigner du trône, car on a peur des roux à l’époque, suspects de porter le feu de la malédiction divine. C’est pourtant lui que YHWH choisit, car « il élève les humbles et renverse les puissants de leur trône » comme le chantera Marie dans son Magnificat. À Bethléem, Samuel prend donc une corne d’huile et la verse sur la tête de David : par cette onction, David devient Messie (massiah = oint en hébreu) sur Israël, héritant de la puissance prophétique de Samuel pour exercer sa future fonction royale.

Naître à Bethléem fait de Jésus un nouveau David, Messie prophète et roi surgit parmi les humbles de la terre pour établir son peuple dans un royaume de justice et de paix.

Au final, quand on rassemble les références à Rachel, Ruth, le lévite à l’éphod, Samuel et David, le seul nom de Bethléem indique que Jésus est le Messie-prêtre-prophète-roi que le peuple attendait.

 

Beth-léem, « maison du pain »

Pain et féconditéC’est l’étymologie courante du nom Bethléem en hébreu. Jean dira de Jésus qu’il est « le pain vivant descendu du ciel »(Jn 6,51). Les synoptiques décriront deux multiplications des pains dont la tonalité eucharistique est évidente. La naissance à Bethléem annonce que cet enfant est la vraie nourriture des croyants, le pain vivant donné par Dieu lui-même pour faire grandir dans la vie divine. Ce pain est d’abord la parole du Christ, lui qui est le Verbe de Dieu. Ce pain est ensuite l’eucharistie, vraie nourriture pour ne pas défaillir en chemin. Ce symbolisme du pain à Bethléem est renforcé par le fait que Marie couche son nouveau-né dans une mangeoire, ce qui le désigne justement comme « à manger », comme on dit d’un bébé qu’il est à croquer !

 

Ephrata, lieu de la fécondité

Ephrata, le deuxième nom de Bethléem (« et toi Bethléem Ephrata … ») est beaucoup moins connu, son étymologie également. C’est bien dans ce « lieu de la fécondité » que Jésus est né, rejoignant ainsi le don de soi pour donner la vie que rappelle le tombeau de Rachel à Bethléem. Et aussi la fécondité de Ruth l’étrangère qui va engendrer l’ascendance de David, et donc du fils de David qu’est Jésus.

Naître à Bethléem traduit l’extraordinaire fécondité de la mission de cet enfant. Il donnera vie à tous ceux qui s’approchent de lui - fût-ce au prix de la sienne - et cette vie comme son royaume n’aura pas de fin.

 

Le pain et la fécondité : en devenant des Christs par le baptême, nous naissons tous et chacun à Bethléem, appelés à donner la vie autour de nous, et à nourrir ceux que nous engendrons ainsi à la vie nouvelle.

Par le baptême, nous sommes oints de l’Esprit qui fait de nous des prêtres, des prophètes et des rois comme le Messie de Bethléem.
Entraînons-nous à naître à Bethléem, jour après jour…

 


1ère lecture : Le Messie viendra de Bethléem (Mi 5, 1-4)

Lecture du livre de Michée

Parole du Seigneur :
Toi, Bethléem Ephrata, le plus petit des clans de Juda, c’est de toi que je ferai sortir celui qui doit gouverner Israël. Ses origines remontent aux temps anciens, à l’aube des siècles.
Après un temps de délaissement, viendra un jour où enfantera celle qui doit enfanter, et ceux de ses frères qui resteront rejoindront les enfants d’Israël.
Il se dressera et il sera leur berger par la puissance du Seigneur, par la majesté du nom de son Dieu. Ils vivront en sécurité, car désormais sa puissance s’étendra jusqu’aux extrémités de la terre, et lui-même, il sera la paix !

Psaume : Ps 79, 2.3bc, 15-16a, 18-19

R/ Dieu, fais-nous revenir ; que ton visage s’éclaire, et nous serons sauvés !

Berger d’Israël, écoute,
toi qui conduis ton troupeau, resplendis !
Réveille ta vaillance
et viens nous sauver.

Dieu de l’univers, reviens !
Deu haut des cieux, regarde et vois :
visite cette vigne, protège-la,
celle qu’a plantée ta main puissante.

Que ta main soutienne ton protégé,
le fils de l’homme qui te doit sa force.
Jamais plus nous n’irons loin de toi :
fais-nous vivre et invoquer ton nom !

2ème lecture : « Je suis venu pour faire ta volonté » (He 10, 5-10)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, en entrant dans le monde, le Christ dit, d’après le Psaume : Tu n’as pas voulu de sacrifices ni d’offrandes, mais tu m’as fait un corps. Tu n’as pas accepté les holocaustes ni les expiations pour le péché ; alors, je t’ai dit : Me voici, mon Dieu, je suis venu pour faire ta volonté, car c’est bien de moi que parle l’Écriture.
Le Christ commence donc par dire : Tu n’as pas voulu ni accepté les sacrifices et les offrandes, les holocaustes et les expiations pour le péché que la Loi prescrit d’offrir. Puis il déclare : Me voici, je suis venu pour faire ta volonté. Ainsi, il supprime l’ancien culte pour établir le nouveau. Et c’est par cette volonté de Dieu que nous sommes sanctifiés, grâce à l’offrande que Jésus Christ a faite de son corps, une fois pour toutes.

Evangile : La Visitation (Lc 1, 39-45)
Acclamation : Alléluia. Alléluia. Chante et réjouis-toi, Vierge Marie : celui que l’univers ne peut contenir demeure en toi. Alléluia. (cf. So 3, 14.17)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ces jours-là, Marie se mit en route rapidement vers une ville de la montagne de Judée.
Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth.
Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie de l’Esprit Saint,
et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni.
Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ?
Car, lorsque j’ai entendu tes paroles de salutation, l’enfant a tressailli d’allégresse au-dedans de moi.
Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »
Patrick Braud

 

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21 novembre 2021

Le droit et la justice, signes Avent-coureurs

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 32 min

Le droit et la justice, signes Avent-coureurs

Homélie du 1° Dimanche de l’Avent  / Année C
28/11/2021

Cf. également :

Dans l’événement, l’avènement
L’événement sera notre maître intérieur
Se laisser façonner
L’Apocalypse, version écolo, façon Greta
Quand le cœur s’alourdit
Laissez le présent ad-venir
Encore un Avent…
L’absence réelle
Le syndrome du hamster
La limaille et l’aimant

Cap de Bonne-Espérance

Le Cap des Tempêtes

Un pirate fameux répliquait à Alexandre le Grand :  » Parce que j’opère avec un petit navire, on m’appelle brigand ; toi, parce que tu opères avec une grande flotte, Empereur !  »
Qu’est-ce qui permet de faire la différence entre le pirate et l’empereur ? Comment distinguer entre une troupe de brigands et un État ? une extorsion et un impôt ? un kidnapping et une arrestation ? Naviguer de l’un à l’autre, c’est franchir ce qu’un juriste appelle le Cap des Tempêtes, qui fait passer de la force au droit, de l’arbitraire à la justice, comme le cap de Bonne-Espérance fait symboliquement passer d’un hémisphère à l’autre.

La première lecture de notre entrée en Avent (Jr 33, 14-16) fait du franchissement de ce Cap des Tempêtes le critère de la venue du Seigneur au milieu de son peuple : « En ces jours-là, en ce temps-là, je ferai germer pour David un Germe de justice, et il exercera dans le pays le droit et la justice. En ces jours-là, Juda sera sauvé, Jérusalem habitera en sécurité, et voici comment on la nommera : « Le-Seigneur-est-notre-justice » ».

Le couple « droit (mishpat en hébreu) et justice (sedaqah en hébreu) » est un véritable leitmotiv du Premier Testament : pas moins de 35 occurrences, qui toutes en font le critère essentiel d’un règne selon le cœur de Dieu, dont David est la figure par excellence : « David régna sur tout Israël, faisant droit et justice à tout son peuple » (1 Ch 18,14 ; 2S 8,15).
Accomplir le droit et la justice peut également devenir la bouée de sauvetage du méchant qui se convertit et retrouve ainsi la vie perdue : « le méchant, s’il se détourne de tous les péchés qu’il a commis, s’il observe tous mes décrets, s’il pratique le droit et la justice, c’est certain, il vivra, il ne mourra pas. [...] Si le méchant se détourne de sa méchanceté pour pratiquer le droit et la justice, il sauvera sa vie. […] Si je dis au méchant : ‘C’est certain, tu mourras’, et qu’il se détourne de son péché pour pratiquer le droit et la justice, [...] si le méchant se détourne de sa méchanceté, pratique le droit et la justice, et en vit, […] Ainsi parle le Seigneur Dieu : C’en est trop, princes d’Israël ! Loin de vous la violence et la dévastation ; pratiquez le droit et la justice ; cessez vos exactions contre mon peuple – oracle du Seigneur Dieu ! » (Ez 18, 21.27 ; 33, 14.19 ; 45, 9).
la justice et le droit
C’est le meilleur des sacrifices, plus encore que les bœufs et les taureaux égorgés au Temple : « Accomplir le droit et la justice plaît au Seigneur plus que le sacrifice » (Pr 21,3).
C’est la bague de fiançailles de Dieu à son peuple : « Je ferai de toi mon épouse pour toujours, je ferai de toi mon épouse dans le droit et la justice, dans la fidélité et la tendresse » (Os 2, 21)
Les psaumes chantent le droit et la justice comme les piliers de tout règne authentique, que ce soit celui de David et ses successeurs ou le règne de Dieu lui-même : « Justice et droit sont l’appui de ton trône. Amour et Vérité précèdent ta face » (Ps 89,15 ; 97,2).
Ce couple Droit-Justice a pour fonction première d’empêcher les puissants de dominer les petits, les forts d’opprimer les faibles : « Si tu vois, dans le pays, l’oppression du pauvre, le droit et la justice violés, ne t’étonne pas de tels agissements ; car un grand personnage est couvert par un plus grand, et ceux-là le sont par de plus grands encore » (Qo 5,7).

Préparer et anticiper la venue du Fils de l’homme, comme nous y invite l’Évangile ce premier dimanche de l’Avent (Lc 21,25–36), oblige donc à nous intéresser à la manière dont le droit et la justice sont pratiqués – ou non – dans notre société.

Mais pourquoi faut-il qu’il y ait les deux ?

 

Le droit sans la justice devient vite la tyrannie des forts

Le droit et la justice, signes Avent-coureurs dans Communauté spirituelleGrâce à la pièce de théâtre d’Anouilh, tout le monde ou presque a entendu parler d’Antigone. Héroïne grecque imaginée par Sophocle il y a 2400 ans, Antigone ose braver l’édit royal qui interdisait d’enterrer dignement son frère condamné à mort en tant que traître et comploteur. Antigone défie la loi au nom d’un concept supérieur : la justice divine, aux yeux de laquelle refuser les rites funéraires est un acte impie et scélérat. Créon - le roi de Thèbes - questionne Antigone : « Ainsi, tu as osé violer les lois ? »  Antigone lui répond : « C’est que Zeus ne les a point faites, ni la Justice qui siège auprès des Dieux souterrains. Et je n’ai pas cru que tes édits pussent l’emporter sur les lois non écrites et immuables des Dieux, puisque tu n’es qu’un mortel. Ce n’est point d’aujourd’hui, ni d’hier, qu’elles sont immuables ; mais elles sont éternellement puissantes, et nul ne sait depuis combien de temps elles sont nées. Je n’ai pas dû, par crainte des ordres d’un seul homme, mériter d’être châtiée par les Dieux. » Antigone refuse le droit royal au nom d’un droit divin. Certaines lois divines non-écrites et éternelles sont inviolables, comme le droit pour un mort d’être enterré décemment. En revanche, Créon soutient que les lois humaines ne peuvent être enfreintes pour des histoires de conviction personnelle, ainsi, selon lui, Antigone fustige la justice de sa cité en ignorant la loi. Elle est alors condamnée à mort. Dans cet affrontement, les deux protagonistes sont chacun dans leur bon droit. Antigone est dans son droit puisqu’elle agit au nom de la justice divine qu’aucune loi ne peut contrarier. Créon est dans son droit également puisque, étant garant de la stabilité de Thèbes, il doit faire respecter la justice de sa cité.  

Le problème est très actuel ! Beaucoup de manifestations dénoncent des lois injustes, imposées par un pouvoir oppressif ou une pensée unique ayant l’apparence de la légitimité institutionnelle (le Parlement, le Sénat, la loi, l’État) mais pas morale (le juste, le bien). Ainsi les lois sur l’esclavage ont régi pendant des siècles des pratiques aujourd’hui qualifiées d’injustes. Mais à l’époque, les pouvoirs des marchands d’esclaves, musulmans  ou chrétiens, avait la légalité et donc la force de la loi avec eux. Refuser l’esclavage, le dénoncer, le combattre, c’était se mettre hors-la-loi.

Le droit sans la justice n’est donc que la légitimation des intérêts des puissants.

Suffit-il de se conformer à la loi pour être juste ?

Un exemple biblique parmi d’autres : David et Bethsabée. Le grand roi David est en même temps chef des armées, et a donc le droit et le pouvoir d’envoyer ses troupes où il veut. Nommer le général Uri – l’époux de la belle Bethsabée – au front est légal et conforme au droit. Mais pas à la justice, car c’est l’envoyer à la mort pour ensuite recueillir sa veuve éplorée dans le lit royal… Il faudra l’intervention habile du prophète Nathan pour que David s’aperçoive de son triple crime (viol, adultère, assassinat) avant de se répandre en cendres pour implorer le pardon.

Oui : le droit sans la justice est aussi meurtrier que David envers Uri !

Dans le Nouveau Testament, Pilate incarne le pouvoir de l’Empire : il est gouverneur pour faire respecter le droit romain. Il est dans son rôle lorsqu’il condamne à mort un excité de prophète qui soulève les foules en se proclamant Messie, dangereux concurrent local du seul César. Mais lui-même sent bien que ce n’est pas juste d’envoyer ce doux rêveur au supplice, même si c’est légal. Sa femme l’en avertit. Il se débat par avance avec son sentiment de culpabilité au point de s’en laver les mains : ‘je ne suis pas responsable du sang de cet innocent’… Hannah Arendt appelait cela la banalité du mal : lorsque le droit est pratiqué sans justice, on fabrique des milliers de fonctionnaires consciencieux, d’ingénieurs zélés, qui mettent en œuvre la ‘solution finale’ sans trop se poser de questions sur la moralité ultime de ce processus légal. Ce constat d’Hannah Arendt est bien plus effrayant que si ces criminels de guerres avaient été des psychopathes assoiffés de sang car, finalement, ces nazis n’étaient que des gens ordinaires et, au fond, nous aurions sans doute fait la même chose à leur place…

Il est facile de dénoncer les errements de nos prédécesseurs lorsqu’ils appliquaient le droit sans la justice ! Ouvrir les yeux sur nos lâchetés et complicités actuelles serait plus pertinent…

 

La justice sans le droit devient vite inefficace et désespérante

 Avent dans Communauté spirituelleSuzanne et les deux vieillards : l’épisode biblique du chapitre 13 du livre de Daniel a été peint de multiples fois ! C’est l’histoire d’une belle jeune femme convoitée par deux anciens, respectables à tous égards au point d’avoir été nommés juges sur Israël. Un jour qu’elle est seule dans son jardin pour se baigner, les deux vieillards se précipitent sur Suzanne et lui demandent de se donner à eux, sinon ils témoigneront qu’elle a couché avec un jeune homme (imaginaire), ce qui avant le mariage était puni de mort en ce temps-là. Suzanne n’est pas que belle, elle est également intègre : elle préfère s’exposer à une condamnation inique plutôt que de céder un viol dégradant. Les deux juges mettent leur menace à exécution. Voilà Suzanne accusée officiellement. Deux juges témoignent contre une jeune débauchée : on voit vite où penche la balance ! Heureusement, le jeune Daniel va réintroduire le droit dans cette procédure de justice expéditive. Avec intelligence, il sépare les deux juges pour les interroger chacun isolément devant la foule. « Sous quel arbre as-tu vu Suzanne coucher avec le jeune homme ? » « Sous un sycomore », dit le premier. « Sous un châtaigner », dit le second (car ils n’avaient pas eu le temps de se mettre d’accord sur leur version inventée). La foule comprend grâce à cet interrogatoire serré que les deux vieillards ont menti. Grâce à la procédure pénale mise en place par Daniel, l’imposture des juges mensongers est dévoilée, et on leur fait subir le sort qu’ils voulaient décréter pour Suzanne. Daniel a démasqué le cynisme juridique qui veut s’affranchir du droit…

On pourrait prendre un autre exemple biblique : l’institution du Jubilé (Lv 25). Tous les 50 ans, les textes législatifs prévoyaient qu’Israël devait remettre à zéro le compte des dettes, des héritages, des propriétés foncières du pays, afin d’éviter l’inexorable accumulation des inégalités au fil des générations. Voilà une traduction légale et institutionnelle de l’idéal de justice : sans cette régulation par le droit du Jubilé, l’aspiration à une certaine égalité des chances serait une utopie insignifiante et inopérante.

La justice sans le droit devient vite inefficace, car soumise au seul bon vouloir des juges, sans contre-pouvoir. Si l’être humain était par nature juste, le droit n’existerait probablement pas et l’institution juridique des rapports sociaux serait inutile. Mais nous ne sommes malheureusement pas nécessairement bons et les rapports humains sont souvent conflictuels : c’est pourquoi l’arbitrage du droit par les lois est nécessaire.

Les régimes de Pinochet ou de Franco ont bafoué le droit à chaque arrestation, et les procès n’étaient que des mascarades à la solde du pouvoir, car le droit de la défense n’était pas respecté (et encore moins les Droits de l’Homme !). Prenons un autre exemple : la COP 26 s’est terminée par un accord de principe pour limiter la hausse du réchauffement climatique à 1,5° (par rapport à l’ère préindustrielle). Voilà un objectif qui semble juste. Mais s’il n’y a pas des lois, des indicateurs, des sanctions et des arbitres pour concrètement avancer vers cet objectif, les puissants trouveront mille excuses pour ne pas être au rendez-vous et faire exception !

Dans l’Évangile, on se souvient de la parabole du juge inique (Lc 18, 1-8), dans laquelle Jésus met en scène un juge qui n’a que faire du droit des veuves. Ce n’est qu’à force de protestations et de réclamations qu’une pauvre veuve obtient enfin justice de ce magistrat à qui elle casse les oreilles, et qui se fichait ouvertement du droit des petits et des pauvres.

Notre justice respecte-t-elle le droit des parties en présence, et notamment des plus faibles ?

 

Le droit et la justice, signe Avent-coureurs de la venue du Fils de l’homme

Christ-et-le-bon-larron droitVoilà donc un couple d’inséparables : pas de droit sans justice, pas de justice sans droit. Le récit biblique d’égalité n’est rien sans les lois du Jubilé. Le pouvoir politique ou religieux devient inique s’il oublie qu’il y a une justice supérieure.
Jésus incarne en sa personne la réconciliation de ces deux principes souvent antagonistes.
Au larron à sa droite condamné par Pilate, Jésus promet une justice plus grande. Aux ouvriers de la 11° heure, il annonce un salaire plus grand que la somme contractuelle, sans léser les autres pour autant. Car la justice de Dieu est salvifique, là où celle des hommes se contentent de punir et de réprimer. Notre première lecture l’annonce : « En ces jours-là, Juda sera sauvé, Jérusalem habitera en sécurité ». Quand Dieu rend justice, c’est pour apporter grâce et salut, salut gracieux et grâce salutaire. La venue du Fils de l’homme à la fin des temps commence dès maintenant lorsque le pardon sauve le pécheur comme David, la coupable comme la femme adultère, le riche collaborateur comme Zachée, le criminel éperdu comme le larron en croix. Rendre justice, pour Dieu, c’est rétablir chacun dans sa dignité d’être humain, à son image et sa ressemblance, fut-il le pire des assassins ou la plus pauvre des veuves. « Je suis venu chercher et sauver ceux qui étaient perdus »…

Notre droit français est-il conforme à cette justice-là ?
Notre justice française respecte-t-elle le droit des petits et des pauvres ?
Pratiquons-nous le droit et la justice dans nos responsabilités habituelles ?

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je ferai germer pour David un Germe de justice » (Jr 33, 14-16)

Lecture du livre du prophète Jérémie
Voici venir des jours – oracle du Seigneur – où j’accomplirai la parole de bonheur que j’ai adressée à la maison d’Israël et à la maison de Juda : En ces jours-là, en ce temps-là, je ferai germer pour David un Germe de justice, et il exercera dans le pays le droit et la justice. En ces jours-là, Juda sera sauvé, Jérusalem habitera en sécurité, et voici comment on la nommera : « Le-Seigneur-est-notre-justice. »

PSAUME
(Ps 24 (25), 4-5ab, 8-9, 10.14)
R/ Vers toi, Seigneur, j’élève mon âme, vers toi, mon Dieu. (Ps 24, 1b-2)

Seigneur, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.

Il est droit, il est bon, le Seigneur,
lui qui montre aux pécheurs le chemin.
Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.

Les voies du Seigneur sont amour et vérité
pour qui veille à son alliance et à ses lois.
Le secret du Seigneur est pour ceux qui le craignent ;
à ceux-là, il fait connaître son alliance.

DEUXIÈME LECTURE
« Que le Seigneur affermisse vos cœurs lors de la venue de notre Seigneur Jésus » (1 Th 3, 12 – 4, 2)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens
Frères, que le Seigneur vous donne, entre vous et à l’égard de tous les hommes, un amour de plus en plus intense et débordant, comme celui que nous avons pour vous. Et qu’ainsi il affermisse vos cœurs, les rendant irréprochables en sainteté devant Dieu notre Père, lors de la venue de notre Seigneur Jésus avec tous les saints. Amen.
Pour le reste, frères, vous avez appris de nous comment il faut vous conduire pour plaire à Dieu ; et c’est ainsi que vous vous conduisez déjà. Faites donc de nouveaux progrès, nous vous le demandons, oui, nous vous en prions dans le Seigneur Jésus. Vous savez bien quelles instructions nous vous avons données de la part du Seigneur Jésus.

ÉVANGILE
« Votre rédemption approche » (Lc 21, 25-28.34-36)
Alléluia. Alléluia.Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. Alléluia. (Ps 84, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
 En ce temps-là, Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur terre, les nations seront affolées et désemparées par le fracas de la mer et des flots. Les hommes mourront de peur dans l’attente de ce qui doit arriver au monde, car les puissances des cieux seront ébranlées. Alors, on verra le Fils de l’homme venir dans une nuée, avec puissance et grande gloire. Quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche. Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur ne s’alourdisse dans les beuveries, l’ivresse et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste comme un filet ; il s’abattra, en effet, sur tous les habitants de la terre entière. Restez éveillés et priez en tout temps : ainsi vous aurez la force d’échapper à tout ce qui doit arriver, et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme. »
Patrick BRAUD

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3 novembre 2021

L’éducation changera le monde

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 30 min

L’éducation changera le monde

Homélie du 32° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
07/11/2021

Cf. également :

Quelle est la vraie valeur de ce que nous donnons ?
Le Temple, la veuve, et la colère
Les deux sous du don…
Défendre la veuve et l’orphelin
De l’achat au don
Épiphanie : l’économie du don
Le potlatch de Noël

Invictus« L’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde » (Nelson Mandela).
Il en savait quelque chose : du fond de sa prison, pendant 30 ans, Nelson Mandela a appris à renoncer à la violence de ses années de jeunesse. Il a transformé son regard sur ses geôliers, sur les blancs en général, au point de choisir des gardes du corps blancs une fois élu Président ensuite ! Ne plus voir dans l’adversaire du moment un ennemi irréductible mais un partenaire potentiel ; ne plus considérer la lutte armée comme le seul salut mais explorer toutes les voies de réconciliation… Dans le célèbre film Invictus, Mandela apprend au capitaine de l’équipe nationale de rugby d’Afrique du Sud à voir autrement le match qui s’annonce : il s’agit de gagner la coupe du monde avec cette équipe ‘Black and White’, pour sceller la réconciliation nationale, et pas seulement de participer. Par contre, Mandela portera une lourde responsabilité dans l’épidémie du sida qui endeuillera son pays de façon si meurtrière, car il n’a pas su en voir la gravité ni les remèdes. Le visionnaire avait ses angles morts…

 

Changer de regard

Apprendre à voir les choses et les gens autrement est un patient travail d’éducation, que chacun doit faire sur lui-même d’abord. Les éducateurs, parents, animateurs et professeurs ont à former le regard des jeunes qui leur sont confiés. Les maîtres de sagesse éveillent leurs disciples aux dimensions cachées du monde. Les leaders authentiques, que ce soit en politique, en économie, dans l’univers de la culture ou autres, défrichent pour leurs partisans de nouvelles analyses et compréhensions des forces en présence. Si De Gaulle n’avait pas vu en 1940 que l’avenir de la France ne pouvait se réduire à la collaboration avec les nazis, qui aurait relevé le flambeau ?

Jésus ne se dérobe pas à cette mission qui incombe à tout responsable : éduquer le regard d’autrui. Dans notre épisode de ce dimanche (Mc 12, 38-44), il va demander à ses disciples de voir autrement la scène des offrandes au Temple de Jérusalem. Là où les Douze sont hypnotisés par les grosses sommes déposées dans les troncs, Jésus va les forcer à regarder le détail qu’ils ne voyaient plus : cette pauvre veuve et ses deux pièces. Cela avait commencé avant, lorsque les disciples s’extasiaient sur la beauté du Temple. Jésus les invitait à ne pas se laisser éblouir par la splendeur du moment, car elle est appelée à disparaître : « Comme certains parlaient du Temple, des belles pierres et des ex-voto qui le décoraient, Jésus leur déclara : ‘Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit’ » (Lc 21, 5 6). Là où les la foules voyaient les scribes écrire la Loi ou des pharisiens vivre en ultra-religieux, Jésus invite à voir au-delà des apparences : il y a tant d’hypocrisie derrière ces belles façades ! Ouvrez les yeux ! « Dans son enseignement, il disait : ‘Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques, les sièges d’honneur dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés’ » (Mc 12, 38 40).

L’éducation du regard est au cœur de l’Évangile de ce dimanche : changez de lunettes, de perspective, ne voyez pas les actions des hommes à la manière mondaine, allez plutôt repérer les petits gestes qui passent inaperçus mais ont une grande valeur !

Les InvisiblesDétourner son regard des riches pour porter attention aux petits : voilà le premier déplacement que Jésus opère, avec pédagogie, en braquant le projecteur sur ceux que l’on ne voit pas. Souvenez-vous du film : Les Invisibles. On y suivait l’aventure d’une bande de femmes SDF et de paumées qui réagissaient face à l’annonce de la fermeture de leur centre d’accueil. Soudain, ces assistées, ces perpétuelles quémandeuses se révèlent capables de chercher et trouver du travail, des logements, une activité, et même de fonder leur entreprise ! Le Christ nous apprend à mettre en lumière les invisibles de notre époque, dont la pauvre veuve aux deux pièces est comme l’icône.
Plus tard, dans l’Église naissante, les apôtres se souviendront de regarder les veuves, et institueront des diacres à leur service (Ac 6,1-6).

 

L’interprétation morale

La pédagogie de Jésus dans ce changement de regard sur les invisibles est d’autant plus remarquable qu’il n’impose aucune conclusion à ses disciples. Il ne dit pas : ‘quelle générosité !’ Mais : ‘elle a donné de son nécessaire’. Il n’en tire pas de « leçon » de morale, du style : ‘faites comme elle’, mais il constate factuellement que son offrande représente proportionnellement infiniment plus que les gros chèques des riches. Aux disciples d’en tirer leurs propres conclusions ! À nous lecteurs d’interpréter cette séquence quasi cinématographique qui zoome soudain sur un geste à la dérobée.

La plupart des commentaires se précipitent sur l’interprétation morale : donner de son superflu a beaucoup moins de valeur que donner de son nécessaire. Avis donc aux donateurs de tout poil : Dieu voit ce que vous donnez, et le poids réel de votre offrande. Et l’on renchérit ensuite en citant le Christ en exemple, lui qui a tout donné, jusqu’à sa vie même, pour notre salut. La pauvre veuve annonce le pauvre Christ qui fait de sa vie une offrande d’amour à Dieu son Père pour sauver tous les hommes, allant jusqu’à mourir pour offrir la vie éternelle à ses bourreaux ou ses compagnons de châtiment sur la croix.

Cette interprétation est bien sûr légitime, et traditionnelle. Elle a le mérite d’attirer l’attention sur la responsabilité personnelle. Elle oublie cependant de regarder ce que Jean-Paul II appelait les « structures de péché » qui enserrent les acteurs dans des règles ou comportements injustes (ici le don obligatoire pour le Temple).
Est-elle pour autant la seule ? Ne peut-on pas voir autrement le focus de Jésus sur les deux sous du don de la veuve ?

 

L’interprétation « justice sociale »

L’éducation changera le monde dans Communauté spirituelle veuve2Car juste avant (Mc 12,38-40), Jésus dénonce avec violence l’hypocrisie des ‘gens bien’ et religieux sous tous rapports : « Méfiez-vous des scribes (…) Ils dévorent les biens des veuves… » Comment dévorent-ils les biens des veuves ? Notre passage en donne un exemple typique : au nom de l’institution du Temple, ils forcent les juifs à payer un impôt, quelques soient leurs ressources. Cette femme doit payer, alors qu’elle est pauvre et qu’elle est veuve, double précarité. Première injustice flagrante : quelle est cette institution soi-disant religieuse qui en fait pressure le petit peuple et lui extorque des contributions financières sans cesse ? On croirait lire les revendications des cahiers de doléances avant la révolution de 1789, où les paysans se plaignaient des exactions des évêques, abbés et autre princes de l’Église levant impôt sur impôt…
Jésus lui-même sera broyé par la machine religieuse du Temple en action : c’est pour blasphème qu’on réussira finalement à le condamner au terme d’un procès truqué. « ‘Celui-là a dit : ‘Je peux détruire le Sanctuaire de Dieu et, en trois jours, le rebâtir. » [...] Alors le grand prêtre déchira ses vêtements, en disant : Il a blasphémé ! Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous venez d’entendre le blasphème ! » (Mt 26, 61.65)

L’injustice est plus d’autant plus grande que cette oppression des pauvres se fait au nom de la religion. Car Jésus dénonce l’absurdité de cette obligation de l’offrande : le Temple va bientôt être détruit, les sacrifices d’animaux vont bientôt disparaître, les prêtres (Cohen) seront bientôt inutiles, alors à quoi bon appauvrir les pauvres pour nourrir une institution qui va s’écrouler ? Le sacrifice consenti par la veuve est en réalité inutile et absurde. Elle donne à fonds perdu pour une institution en faillite. En faisant réaliser à ses disciples que la veuve se soumet à une obligation absurde, Jésus les invite également à ne pas accepter cette domination injuste. Et il pourrait inviter la pauvre veuve à ne pas se soumettre volontairement à cette coutume, mais au contraire à se révolter pour en dénoncer l’hypocrisie, l’inutilité, l’absurdité. La pauvre veuve est prisonnière de ce que La Boétie appellera plus tard la servitude volontaire, l’intériorisation de la domination qui conduit à consentir à son propre asservissement. Les esclaves finissent par aimer leur chaîne et leur maître. Il n’y a donc pas que les yeux des disciples à ouvrir : ceux de la veuve aussi qui devrait, avec les autres victimes du Temple, voir autrement ce défilé d’offrandes et refuser avec Jésus d’en être complice ! Souvenez-vous: Jésus a refusé de payer l’impôt du Temple, et a mystérieusement substitué à son paiement les deux pièces d’argent trouvées dans la bouche d’un poisson ! « Comme ils arrivaient à Capharnaüm, ceux qui perçoivent la redevance des deux drachmes pour le Temple vinrent trouver Pierre et lui dirent : ‘Votre maître paye bien les deux drachmes, n’est-ce pas ?’ Il répondit : ‘Oui.’ Quand Pierre entra dans la maison, Jésus prit la parole le premier : ‘Simon, quel est ton avis ? Les rois de la terre, de qui perçoivent-ils les taxes ou l’impôt ? De leurs fils, ou des autres personnes ?’ Pierre lui répondit : ‘Des autres.’ Et Jésus reprit : ‘Donc, les fils sont libres. Mais, pour ne pas scandaliser les gens, va donc jusqu’à la mer, jette l’hameçon, et saisis le premier poisson qui mordra ; ouvre-lui la bouche, et tu y trouveras une pièce de quatre drachmes. Prends-la, tu la donneras pour moi et pour toi.’ » (Mt 17, 24 27) Il est clair que Jésus contestait ouvertement ce système d’imposition pour le Temple, pas seulement pour lui, mais également pour ses disciples (il évite également à Pierre de payer de sa poche !).

Second-Temple-Herode02 invisibles dans Communauté spirituelleÉvidemment, cette deuxième interprétation de notre texte est plus subversive que la première, et donc beaucoup moins traditionnelle… Qui pourrait dire pour autant qu’elle n’est pas légitime ? Puisque le Christ lui-même laisse ouverte la conclusion à son focus sur l’offrande de la pauvre veuve, pourquoi irions-nous imposer une seule « leçon » de ce passage ? Sans compter qu’il y a sans doute d’autres interprétations possibles encore. Notamment celle – symbolique – où la pauvre veuve serait une figure de l’humanité confiant son image et sa ressemblance divines (les 2 pièces) au seul vrai Temple qu’est le Christ en personne.

 

Regarder autrement nos servitudes volontaires

Réduire l’Évangile à une « leçon » de morale appauvrit le champ des interprétations.
Méditons donc sur la dénonciation que Jésus ose faire publiquement des institutions religieuses dévorant le bien des veuves.
Réfléchissons sur les injustices cachées dans les collectes d’argent pour nos temples  modernes.
Examinons nos propres servitudes volontaires, lorsque nous nous habituons et consentons à des pratiques absurdes ou inutiles.
Éduquons le regard de ceux qui nous entourent à discerner ce qui est invisible pour les médias, les réseaux sociaux, les commentateurs autorisés.
Apprenons à voir autrement, et notre vie changera.


Lectures de la messe

Première lecture
« Avec sa farine la veuve fit une petite galette et l’apporta à Élie » (1 R 17, 10-16)

Lecture du premier livre des Rois

En ces jours-là, le prophète Élie partit pour Sarepta, et il parvint à l’entrée de la ville. Une veuve ramassait du bois ; il l’appela et lui dit : « Veux-tu me puiser, avec ta cruche, un peu d’eau pour que je boive ? » Elle alla en puiser. Il lui dit encore : « Apporte-moi aussi un morceau de pain. » Elle répondit : « Je le jure par la vie du Seigneur ton Dieu : je n’ai pas de pain. J’ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine, et un peu d’huile dans un vase. Je ramasse deux morceaux de bois, je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste. Nous le mangerons, et puis nous mourrons. » Élie lui dit alors : « N’aie pas peur, va, fais ce que tu as dit. Mais d’abord cuis-moi une petite galette et apporte-la moi ; ensuite tu en feras pour toi et ton fils. Car ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : Jarre de farine point ne s’épuisera, vase d’huile point ne se videra, jusqu’au jour où le Seigneur donnera la pluie pour arroser la terre. » La femme alla faire ce qu’Élie lui avait demandé, et pendant longtemps, le prophète, elle-même et son fils eurent à manger. Et la jarre de farine ne s’épuisa pas, et le vase d’huile ne se vida pas, ainsi que le Seigneur l’avait annoncé par l’intermédiaire d’Élie.

Psaume
(Ps 145 (146), 6c.7, 8-9a, 9bc-10)
R/ Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur !
(Ps 145, 1b)

Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés.

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger.

Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

Deuxième lecture
« Le Christ s’est offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude » (He 9, 24-28)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Le Christ n’est pas entré dans un sanctuaire fait de main d’homme, figure du sanctuaire véritable ; il est entré dans le ciel même, afin de se tenir maintenant pour nous devant la face de Dieu. Il n’a pas à s’offrir lui-même plusieurs fois, comme le grand prêtre qui, tous les ans, entrait dans le sanctuaire en offrant un sang qui n’était pas le sien ; car alors, le Christ aurait dû plusieurs fois souffrir la Passion depuis la fondation du monde. Mais en fait, c’est une fois pour toutes, à la fin des temps, qu’il s’est manifesté pour détruire le péché par son sacrifice. Et, comme le sort des hommes est de mourir une seule fois et puis d’être jugés, ainsi le Christ s’est-il offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude ; il apparaîtra une seconde fois, non plus à cause du péché, mais pour le salut de ceux qui l’attendent.

Évangile
« Cette pauvre veuve a mis plus que tous les autres » (Mc 12, 38-44) Alléluia. Alléluia.

Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux ! Alléluia. (Mt 5, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, dans son enseignement, Jésus disait aux foules : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques, les sièges d’honneur dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés. »
Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor, et regardait comment la foule y mettait de l’argent. Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes. Une pauvre veuve s’avança et mit deux petites pièces de monnaie. Jésus appela ses disciples et leur déclara : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le Trésor plus que tous les autres. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. »

Patrick BRAUD

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