L'homelie du dimanche

  • Accueil
  • > Recherche : se laisser faconner dieu

27 janvier 2019

L’oubli est le pivot du bonheur

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

L’oubli est le pivot du bonheur


Homélie pour le 4° dimanche du temps ordinaire / Année C
03/02/2019

Cf. également :

Les djihadistes n’ont pas lu St Paul !
La grâce étonne ; c’est détonant !
Un nuage d’inconnaissance
Dès le sein de ta mère…
Amoris laetitia : la joie de l’amour
La hiérarchie des charismes
L’Aujourd’hui de Dieu dans nos vies
Toussaint : le bonheur illucide

L’oubli est le pivot du bonheur dans Communauté spirituelle 65440_5_photo3_g

Dans mon enfance, nous traversions souvent la ville de Tarbes en voiture pour aller visiter de la famille. À chaque fois, mon regard était accroché à travers la vitre par l’inscription du monument aux morts : Ni haine ni oubli. Je trouvais que c’était une belle formule, mais je n’en mesurais pas la portée. Il m’a fallu des années pour éprouver la tentation de la haine, sinon la haine elle-même. Ce n’est pas si facile de haïr… C’est plus moral et valorisant de haïr quelque chose (le nazisme, l’injustice, la misère…) que quelqu’un (un nazi, un injuste, un exploiteur…).

Refuser la haine est pourtant en notre pouvoir. L’hymne à l’amour de Paul de ce dimanche le dit bien (1Co 12,31 – 13,13) :

« L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ; il ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ; il couvre tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout ».

Par contre, saint Paul va beaucoup plus loin que le monument aux morts de Tarbes : il fait l’éloge de l’oubli comme sommet de l’amour. « L’amour couvre tout ». Le terme utilisé par Paul évoque l’acte de recouvrir quelque chose afin de l’oublier. Le verbe « stegô » en grec veut dire : couvrir, protéger, cacher… « Stegè », c’est le toit, ou encore tout édifice couvert, la maison, le tombeau… L’amour met un toit au-dessus du péché, voire même il l’enferme dans un tombeau… Les emplois de ce terme sont plutôt rares dans la Bible, mais ont la même signification. Pierre écrit: « Conservez entre vous une très grande charité, car la charité couvre une multitude de péchés » (1P 4,8) , citant en cela le livre des Proverbes : « La haine excite les querelles, mais l’amour couvre toutes les fautes » (Pr 10,12) .

Il y a quelque chose de scandaleux dans ce lien établi entre amour et oubli ! Les officiels déposant une gerbe au monument aux morts vanteront plutôt la mémoire. « Never let us forget » est le leitmotiv des cimetières où les soldats morts de l’empire britannique reposent en longues lignes de croix blanches.

L’oubli ne conduit pas au pardon, mais le pardon à l’oubli

Les horreurs de la guerre d’Algérie furent telles que beaucoup ne voulaient pas en parler une fois revenus, de peur d’y sombrer. Oublier les attentats, la torture, les massacres étaient pour eux une condition de survie. De même mon grand-père, poilu de 14-18, n’évoquait qu’exceptionnellement l’horreur des tranchées, des mutilés, des gazés. Par contre, quand il parlait des Boches, des Fritz ou des Fridolins, sa barbe tremblait et on sentait bien que la haine n’était pas loin.

Oublier est utile pour se reconstruire, pour mobiliser son énergie à faire du neuf, pour ne pas vivre prisonnier de son passé en le ressassant sans cesse.

La généalogie de la morale par NietzscheNietzsche s’est fait le meilleur prophète de la puissance de l’oubli. Pour lui, oublier c’est se libérer du poids de l’histoire pour inventer un présent joyeux. L’oubli est le pivot du bonheur, en ce sens qu’il libère en nous la force de savourer le présent sans entraves.

« Dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur : la possibilité d’oublier […] Toute action exige l’oubli, comme la vie des êtres organiques exige non seulement la lumière mais aussi l’obscurité. Un homme qui ne voudrait sentir les choses qu’historiquement serait pareil à celui qu’on forcerait à s’abstenir de sommeil ou à l’animal qui ne devrait vivre que de ruminer et de ruminer sans fin. Donc, il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l’animal, mais il est encore impossible de vivre sans oubli. Ou plus simplement encore, il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens, historique qui nuit au vivant et qui finit par le détruire, qu’il s’agisse d’un homme, d’une peuple ou d’une civilisation » (Généalogie de la morale, 1887).

« Fermer de temps en temps les portes et les fenêtres de la conscience ; demeurer insensibles au bruit et à la lutte que le monde souterrain des organes à notre service livre pour s’entraider ou s’entre-détruire ; faire silence, un peu, faire table rase dans notre conscience pour qu’il y ait de nouveau de la place pour les choses nouvelles […] voilà, je le répète, le rôle de la faculté active d’oubli, une sorte de gardienne, de surveillante chargée de maintenir l’ordre psychique, la tranquillité, l’étiquette. On en conclura immédiatement que nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent ne pourrait exister sans faculté d’oubli » (Considérations inactuelles, 1873-1876).

Cet oubli-là est salutaire, car il ouvre au présent. Mais il ne conduit pas au pardon. C’est juste un antalgique, au mieux un anesthésique. Pour la foi chrétienne, c’est au contraire le pardon qui conduit à l’oubli. Puisque « l’amour couvre tout », il n’y a plus besoin de faire mémoire du mal commis ou subi ! Dieu le premier oublie nos révoltes, nos ruptures d’alliance, nos incohérences, afin de nous recréer à son image et ressemblance.

ATO24bLapinbleu747C-Mt18_21

La Bible met dans la bouche de Dieu la promesse de cet oubli d’autant plus salutaire que c’est celui de Dieu lui-même :

« Je deviendrai leur Dieu, ils deviendront mon peuple.
[…] Je serai indulgent pour leurs fautes, et de leurs péchés, je ne me souviendrai plus (He 8,12)

« De leurs péchés et de leurs iniquités je ne me souviendrai plus. Or, là où il y a eu pardon, on ne fait plus d’offrande pour le péché » (He 10,17-18).

À l’inverse, lorsque Dieu est en colère contre Israël, il le menace de ne pas oublier :

« Yahvé l’a juré par l’orgueil de Jacob; jamais je n’oublierai aucune de leurs actions (Am 8,7) ».

Rébecca, la mère de Jacob, l’invite à compter sur le temps pour qu’Ésaü oublie le préjudice du vol du droit d’aînesse en échange du fameux plat de lentilles :

« Ton frère Ésaü veut se venger de toi en te tuant. Maintenant, mon fils, écoute-moi: pars, enfuis-toi chez mon frère Laban à Harân. Tu habiteras avec lui quelques temps, jusqu’à ce que se détourne la fureur de ton frère, jusqu’à ce que la colère de ton frère se détourne de toi et qu’il oublie ce que tu lui as fait; alors je t’enverrai chercher là-bas ». (Gn 27, 42-45).

Joseph, après le pardon accordé à ses frères qui l’avaient vendu comme esclave, constate que ce passé ne pèse plus sur sa mémoire, et il en fait le prénom de son fils :

« Joseph donna à l’aîné le nom de Manassé (= oublieux, en hébreu) car, dit-il, Dieu m’a fait oublier toute ma peine et toute la famille de mon père » (Gn 41,51).

Isaïe annonce à Jérusalem qu’elle sera réconciliée avec elle-même grâce à l’oubli de ses iniquités : « N’aie pas peur, tu n’éprouveras plus de honte, ne sois pas confondue, tu n’auras plus à rougir; car tu vas oublier la honte de ta jeunesse, tu ne te souviendras plus de l’infamie de ton veuvage » (Is 54).

Et il décrit un Dieu qui ne tient plus compte du passé :

« On oubliera les angoisses anciennes, elles auront disparu de mes yeux » (Is 65,).

« C’est moi, moi, qui efface tes crimes par égard pour moi, et je ne me souviendrai plus de tes fautes » (Is 43,25).

C’est la prière constante des psaumes :

« Ne te souviens pas des égarements de ma jeunesse, mais de moi, selon ton amour souviens-toi ! » (Ps 25,7)

 

L’oubli illucide

Le monument aux morts disait : « Ni haine ni oubli ». Paul écrit : « Le pardon, donc l’oubli ». Pour vivre ensemble à nouveau, les traces du passé sont comme des points d’infection ne demandant qu’à se réveiller. Que génèrent les chapelets égrenant les exactions d’autrefois sinon le ressentiment et la méfiance ? On ne peut sans cesse invoquer les guerres de religion, les dragonnades, l’Inquisition si on veut vivre en communion catholiques et protestants. On ne peut pas brandir les invasions, les croisades, les génocides, l’esclavage à tout moment et vivre en paix musulmans et chrétiens. Ruminer la colonisation et ses horreurs finit à la longue par enfermer les Africains dans un complexe nourrissant l’aigreur et l’impuissance. Entretenir le souvenir d’une agression, d’un attentat, d’une injustice peut faire sombrer dans la dépression ou la violence. Les psychologues diront qu’on ne peut jamais oublier de tels traumatismes. C’est parce qu’ils fondent l’oubli sur une démarche volontaire, un effort sur soi. C’est vrai que vouloir oublier quelque chose (ou quelqu’un) c’est paradoxalement le faire exister davantage ! S’efforcer d’oublier quelque chose, c’est déjà s’en rappeler.

Le bonheur illucideOr nous croyons que l’oubli ne relève pas de l’effort. Refuser la haine relève de la volonté, mais l’oubli relève du don, du par-don car il est donné par-delà la blessure. Couvrir le mal au sens de Paul n’est pas naïf, au contraire. Paul sait d’expérience que le mal existe, terrible ! Il sait également qu’il peut détruire celui qui le subit (ou l e commet) si justement il s’y enferme. En pardonnant (ou en étant pardonné), l’amour stoppe cette contamination du présent par le passé. L’oubli du mal survient alors sans que l’on ait à le vouloir. Nulle thérapie ne pourra produire ce qui est proprement spirituel, c’est-à-dire le travail de l’Esprit en nous lorsqu’il fait toutes choses nouvelles (Ap 21,5). Cet oubli-là est illucide, c’est-à-dire qu’il n’a pas conscience de lui-même. Ce n’est pas par un travail sur soi que l’oubli viendra, mais par l’accueil de la faculté de pardonner (ou d’être pardonné). Sans mérite de notre part, le souvenir du mal sera couvert par l’amour.

Saint François de Paule, ermite italien, fondateur de l’Ordre des Minimes, écrit: « Pardonnez-vous mutuellement pour ensuite ne plus vous souvenir de vos torts. Garder le souvenir du mal, c’est un tort, c’est le chef d’œuvre de la colère, le maintien du péché, la haine de la justice; c’est une flèche à la pointe rouillée, le poison de l’âme, la disparition des vertus, le ver rongeur de l’esprit, le trouble de la prière, l’annulation des demandes que l’on adresse à Dieu, la perte de la charité, l’iniquité toujours en éveil, le péché toujours présent et la mort quotidienne » (Lettre de 1486).

 

Oublier jusqu’au bien accompli

Un homme ailé portant une tunique blanche tient une balance avec un homme miniature dans chaque plateau. Il est entouré de quatre anges portant des tuniques rouges avec des trompettes.L’oubli du mal est donc une condition du bonheur, en agrandissant la disponibilité au présent et à toutes ses potentialités. L’Évangile va plus loin encore. Jésus conseille à ses amis de ne pas tenir comptabilité de l’aide apportée aux autres : « lorsque tu donnes, que ta main gauche ignore ce que donne ta main droite » (Mt 6,3). Le bon samaritain de la parabole quitte l’auberge sans attendre de remerciement, en sachant qu’il ne reverra jamais le blessé secouru sur la route, comme s’il laissait derrière lui son acte de compassion. D’ailleurs, la plupart des rencontres de Jésus sont sans lendemain : il laisse ceux qu’il a guéris, écoutés, sauvés aller leur propre chemin sans lui. Une fois, cela va même jusqu’à faire le bien « à l’insu de son plein gré », lorsqu’une force sort de lui à la seule demande d’une femme malade qui touche son manteau (Lc 8,44). Et au Jugement dernier, Jésus nous prévient que nous serons surpris du bien que nous aurons accompli : « Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer,  étranger et de t’accueillir, nu et de te vêtir,  malade ou prisonnier et de venir te voir ? » (Mt 25,37-39).

Il est bon de ne pas compter les bonnes actions que nous pouvons accomplir. Il est meilleur encore de les oublier, pour ne pas rendre dépendants ceux que nous avons aidés, pour ne pas en tirer orgueil, pour garder un cœur de pauvre. Dietrich Bonhoeffer résumait cela ainsi : « Qui a le cœur pur ? C’est celui qui ne souille son cœur ni avec le mal qu’il commet, ni avec le bien qu’il fait ».

Répétons-le : cet oubli-là est illucide. Il sur-vient. Il nous est donné par surcroît, par-dessus le marché, sans que nous ayons à le chercher pour lui-même. C’est une heureuse conséquence spirituelle et non un but obsessionnel.

Alors oui, « l’amour couvre tout », comme le chante saint Paul.
L’amour couvre les fautes de l’autre, et par le pardon me permet de les oublier sans m’en apercevoir.
L’amour couvre les fautes que j’ai commises, et il n’y a plus de ressentiment envers soi-même.
L’amour couvre le bien que j’ai pu faire, et je ne peux plus ni ne veux plus en faire la liste.
L’amour me donne de me présenter devant Dieu les mains vides, ouvert à son présent.

Si tu savais le don de Dieu…, tu ne te laisserais pas entraver par ton passé. Tu pourrais t’écrier, avec Paul :
« oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l’avant, tendu de tout mon être,  et je cours vers le but, en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, dans le Christ Jésus » (Ph 3,13).

« L’amour couvre tout » : crois cela, et tu expérimenteras la puissance de l’oubli comme le pivot du bonheur présent.

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Je fais de toi un prophète pour les nations » (Jr 1, 4-5.17-19)

Lecture du livre du prophète Jérémie

Au temps de Josias, la parole du Seigneur me fut adressée : « Avant même de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les nations. Toi, mets ta ceinture autour des reins et lève-toi, tu diras contre eux tout ce que je t’ordonnerai. Ne tremble pas devant eux, sinon c’est moi qui te ferai trembler devant eux. Moi, je fais de toi aujourd’hui une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze, pour faire face à tout le pays, aux rois de Juda et à ses princes, à ses prêtres et à tout le peuple du pays. Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te délivrer – oracle du Seigneur. »

Psaume
(Ps 70 (71), 1-2, 3, 5-6ab, 15ab.17)
R/ Sans fin, je proclamerai ta justice et ton salut.
(cf. Ps 70, 15)

En toi, Seigneur, j’ai mon refuge :
garde-moi d’être humilié pour toujours.
Dans ta justice, défends-moi, libère-moi,
tends l’oreille vers moi, et sauve-moi.

Sois le rocher qui m’accueille,
toujours accessible ;
tu as résolu de me sauver :
ma forteresse et mon roc, c’est toi !

Seigneur mon Dieu, tu es mon espérance,
mon appui dès ma jeunesse.
Toi, mon soutien dès avant ma naissance,
tu m’as choisi dès le ventre de ma mère.

Ma bouche annonce tout le jour
tes actes de justice et de salut.
Mon Dieu, tu m’as instruit dès ma jeunesse,
jusqu’à présent, j’ai proclamé tes merveilles.

Deuxième lecture
« Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité » (1Co 12, 31 – 13, 13)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, recherchez avec ardeur les dons les plus grands. Et maintenant, je vais vous indiquer le chemin par excellence.
J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante. J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien.
L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ; il ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais.
Les prophéties seront dépassées, le don des langues cessera, la connaissance actuelle sera dépassée. En effet, notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles. Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel sera dépassé. Quand j’étais petit enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai dépassé ce qui était propre à l’enfant.
Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu. Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité.

Évangile
Jésus, comme Élie et Élisée, n’est pas envoyé aux seuls Juifs (Lc 4, 21-30) Alléluia. Alléluia.
Le Seigneur m’a envoyé, porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération. Alléluia. (Lc 4, 18cd)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, dans la synagogue de Nazareth, après la lecture du livre d’Isaïe, Jésus déclara : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre » Tous lui rendaient témoignage et s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche. Ils se disaient : « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? » Mais il leur dit : « Sûrement vous allez me citer le dicton : ‘Médecin, guéris-toi toi-même’, et me dire : ‘Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm : fais donc de même ici dans ton lieu d’origine !’ » Puis il ajouta : « Amen, je vous le dis : aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays.. En vérité, je vous le dis : Au temps du prophète Élie, lorsque pendant trois ans et demi le ciel retint la pluie, et qu’une grande famine se produisit sur toute la terre, il y avait beaucoup de veuves en Israël ; pourtant Élie ne fut envoyé vers aucune d’entre elles, mais bien dans la ville de Sarepta, au pays de Sidon, chez une veuve étrangère. Au temps du prophète Élisée, il y avait beaucoup de lépreux en Israël ; et aucun d’eux n’a été purifié, mais bien Naaman le Syrien. »
À ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite, pour le précipiter en bas. Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin.

Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , ,

6 août 2018

Le peuple des murmures

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Le peuple des murmures


Homélie pour le 19° dimanche du temps ordinaire / Année B
12/08/2018

Cf. également :

Le caillou et la barque

Traverser la dépression : le chemin d’Elie

Reprocher pour se rapprocher

 

Les Français sont un peuple de râleurs, c’est bien connu ! Ils ronchonnent sur la météo, le gouvernement, les impôts, la SNCF, la RATP, Noël qui tombe un dimanche etc. etc.

Sommes-nous les seuls ?

Les textes de ce dimanche nous montrent le prophète Élie rouspétant contre Yahvé (« c’en est trop ! » cf. 1 R 19, 4-8) et des juifs récriminant contre Jésus après son discours sur le pain de vie (Jn 6, 41-51). Le mot exact (employés trois fois par Jean en Jn 6) est : « murmurer » (gogguzó en grec).

Quand on entend ce verbe : murmurer, on pense immédiatement aux murmures du peuple hébreu dans le désert. Les esclaves en fuite entrevoient une liberté inespérée, mais ils passent leur temps à se plaindre, à râler, à murmurer contre Moïse et Aron, contre Dieu lui-même. Il y a une vingtaine d’usages de ce mot dans les récits de la sortie d’Égypte, par exemple :

Toute la communauté des Israélites se mit à murmurer contre Moïse et Aaron dans le désert. Les Israélites leur dirent : « Que ne sommes-nous morts de la main de Yahvé au pays d’Égypte, quand nous étions assis auprès de la marmite de viande et mangions du pain à satiété ! Ex 16, 2-3

La capacité d'étonnement dans Communauté spirituelle moise31

C’est le même type de murmures qui courent parmi les auditeurs de Jésus leur promettant la manne nouvelle :

En ce temps-là, les Juifs récriminaient contre Jésus parce qu’il avait déclaré : « Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel. » […] Jésus reprit la parole : « Ne récriminez pas entre vous. »

Même les disciples sont gangrenés eux aussi :

Mais, sachant en lui-même que ses disciples murmuraient à ce propos, Jésus leur dit : « Cela vous scandalise ? … » (Jn 6,61)

Le peuple juif s’auto-désigne dans toute la Bible comme « un peuple à la nuque raide », rebelle à l’amour de Dieu. Il a été choisi certes, élu par Dieu non pas à cause de ses mérites mais presque malgré lui, pour témoigner de l’unicité de Dieu et de son Alliance auprès des autres nations. Chemin faisant, il peste, se rebiffe, renâcle et proteste tel Jonas refusant d’aller vers Ninive lui annoncer son salut…

Murmurer est encore plus grave que simplement rouspéter. Il y a dans cette attitude – qui est la nôtre bien souvent – des côtés négatifs et des risques majeurs.

 

- murmurer, c’est dire des choses à voix basse, et non pas en face, mais entre nous.

16602293_10154803578075664_2582334869104286097_oCe n’est même pas dire les choses à moitié : c’est semer la zizanie en répandant des rumeurs (des fake news !), des reproches voilés, à peine formulés, sous le manteau. Plutôt que de prendre leur courage à deux mains pour demander des explications franches, ceux qui récriminent évitent le face-à-face. C’est une rupture de relation.
          Ils murmurèrent sous leurs tentes, ils n’écoutèrent pas la voix de Yahvé (Ps 106,25).

Ben Sirac le sage note tristement que le faux ami s’éloigne sans rien dire en face, en murmurant, dès que le sort est contraire :
          Il hochera la tête et battra des mains, il ne fera que murmurer et changer de visage (Si 12,18).

 

- murmurer, c’est se conforter mutuellement dans le négatif.

images--12-.jpgChacun laisse couler sa rancœur et en rajoute sur celle de l’autre. Très vite, on n’échange plus des reproches justifiés mais on multiplie des ‘on-dit’, des ‘il paraît que’, ‘vous allez voir que’, ‘il ne manquerait plus que’… À force de murmurer, on ne voit plus que ce qui va mal, et on imagine sans cesse plus mal encore.

Une oreille jalouse écoute tout, la rumeur même des murmures ne lui échappe pas.
Gardez-vous donc des vains murmures, épargnez à votre langue les mauvais propos ; car un mot furtif ne demeure pas sans effet, une bouche mensongère donne la mort à l’âme (Sg 1,10).

Car c’est à murmurer contre que les râleurs mobilisent leur énergie : contre Moïse, contre Dieu, contre Jésus. Au lieu d’investir leurs forces dans la poursuite d’un projet positif, ils s’épuisent à les dissiper dans des messes basses stériles :

Pourquoi l’homme murmurerait-il ? Qu’il soit plutôt brave contre ses péchés ! (Lm 3,39)

 

- murmurer, c’est se priver de voir la Terre promise !

Moses Sees the promised Land from Afar, Num xxvii 12. Illustration for The Old Testament - Part I (Brunoff, 1904).Dans le désert, c’est en tout cas l’interprétation que leurs descendants en ont fait. Pourquoi nos pères ont-ils erré 40 ans dans ce désert entre l’Égypte et Canaan ? Pourquoi Dieu ne les y a-t-il pas guidés directement ? Pourquoi sont-ils morts avant d’y entrer ?

C’est à cause de leurs murmures contre Dieu, répondent leurs enfants et petits-enfants qui écrivent le livre de l’Exode, puis des Nombres. Ils ont refusé de se laisser conduire, ils ont résisté à l’action de Dieu venu les sauver, ils ont murmuré jour et nuit contre lui, se privant ainsi eux-mêmes la possibilité de se laisser façonner par lui.
          Vos cadavres tomberont dans ce désert, vous tous les recensés, vous tous qu’on a dénombrés depuis l’âge de vingt ans et au-dessus, vous qui avez murmuré contre moi (Nb 14,29).

Murmurer, c’est donc nous punir nous-mêmes en nous empêchant d’accéder à ce qui nous est offert !
          Ne murmurez pas, comme le firent certains d’entre eux ; et ils périrent par l’Exterminateur (1Co 10,10).

 

- accomplir une belle chose en murmurant, c’est annuler sa bonté et ses effets sur nous.

L'hospitalitéAinsi Pierre nous prévient :

Pratiquez l’hospitalité les uns envers les autres, sans murmurer (1P 4,9).

Accueillir du bout des lèvres, pratiquer l’hospitalité en grommelant, héberger le voyageur contraint et forcé transforme la bonne action en corvée inamicale et hostile. Les murmures dénaturent donc nos élans de générosité.

 

- murmurer contre la bonté des autres est un nivellement par le bas.

Calomnie, le concept de nuage de mot 4 — photo de stockC’est une attitude plus répandue qu’on ne le croit, comme si le médiocre en nous voulait rabaisser le bon en l’autre à notre niveau. Ainsi Luc met par trois fois des murmures dans la bouche des juifs critiquant l’accueil que Jésus fait aux pécheurs :

Les Pharisiens et leurs scribes murmuraient et disaient à ses disciples: « Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les publicains et les pécheurs ? » (Lc 5,30)
Et les Pharisiens et les scribes de murmurer: « Cet homme, disaient-ils, fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux! » (Lc 15,2)
Ce que voyant, tous murmuraient et disaient: « Il est allé loger chez un homme pécheur! » (Lc 19 ,7)

Matthieu quant à lui mentionne les murmures des ouvriers de la première heure contre le propriétaire qui donne autant à l’ouvrier de la onzième heure :
         Tout en le recevant, ils murmuraient contre le propriétaire (Mt 20,11).

Il y a en nous comme un désir morbide de niveler par le bas les qualités des autres, sans doute pour éviter d’avoir à changer quelque chose dans nos comportements.

 

- murmurer divise : c’est une œuvre de fragmentation de l’unité d’une communauté redoutablement efficace.

Tullius DétritusLes Actes des Apôtres se souviennent de ces murmures qui divisaient l’Église de Jérusalem au sujet de l’aide due aux veuves : les hellénistes s’opposaient aux hébreux et alimentaient beaucoup de ragots, de rancœurs, de rumeurs en faisant bruisser la communauté de leur reproches à mi-voix :

En ces jours-là, comme le nombre des disciples augmentait, il y eut des murmures chez les Hellénistes contre les Hébreux. Dans le service quotidien, disaient-ils, on négligeait leurs veuves (Ac 6,1).

 

 

- murmurer, c’est se laisser dominer par sa convoitise.

Le peuple des murmures dans Communauté spirituelle 2186752431_1Jude le dit sans ambages :

Ce sont eux qui murmurent, se plaignent, marchent selon leurs convoitises, leur bouche dit des choses orgueilleuses, ils flattent par intérêt (Ju 1,16).

Se plaindre ainsi, c’est en effet rester centré sur soi, sur son désir immédiat, sa volonté propre, sans entrer dans l’argumentation de l’autre pour découvrir sa logique et sa justesse. Cette centration sur soi produit l’orgueil et s’en nourrit. Elle conforte la recherche de l’intérêt individuel au détriment du collectif.

 

Nous faisons bien partie de ce peuple des murmures ! Pas seulement à cause de notre esprit gaulois, mais bien davantage à cause de la résistance en nous à l’amour de Dieu. Il nous faut prendre conscience de ces tendances devenues habituelles qui nous font dénigrer, dévaloriser, douter et saboter si possible le positif accompli hors de nous. La véritable ascèse chrétienne est dans ce combat intérieur.

Agissez en tout sans murmures ni contestations (Ph 2,14).

 

Pour être complet, nous devons également signaler les usages positifs du verbe murmurer. On peut en dénombrer neuf dans la Bible, uniquement dans l’Ancien Testament en fait :

Job 4,12 : J’ai eu aussi une révélation furtive, mon oreille en a perçu le murmure.
Psaume 1,2 : mais se plaît dans la loi de Yahvé, mais murmure sa loi jour et nuit !
Psaume 19,15 : Agrée les paroles de ma bouche et le murmure de mon cœur, sans trêve devant toi, Yahvé, mon rocher, mon rédempteur !
Psaume 37,30 : La bouche du juste murmure la sagesse et sa langue dit le droit
Psaume 49,4 : Ma bouche énonce la sagesse, et le murmure de mon cœur, l’intelligence
Psaume 71,24 : Or ma langue tout le jour murmure ta justice : honte et déshonneur sur ceux-là qui cherchent mon malheur !
Psaume 77,7 : je me souviens; je murmure dans la nuit en mon cœur, je médite et mon esprit interroge
Psaume 77,13 : je me murmure toute ton œuvre, et sur tes hauts faits je médite
Psaume 92,4 : sur la lyre à dix cordes et la cithare, avec un murmure de harpe.

Ce sont des murmures pour, et non contre : pour louer Dieu, le chercher, dialoguer avec lui dans le secret et l’intime.

Pratiquer ces murmures pour , sans céder à la tentation des murmures contre autrui : voilà un beau chemin de conversion !

Voilà une phrase forte à écrire au-dessus du miroir de la salle de bains pour la lire chaque matin : aujourd’hui, je ne murmurai pas contre quiconque ni quelque chose…

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Fortifié par cette nourriture, il marcha jusqu’à la montagne de Dieu » (1 R 19, 4-8)

Lecture du premier livre des Rois

En ces jours-là, le prophète Élie, fuyant l’hostilité de la reine Jézabel, marcha toute une journée dans le désert. Il vint s’asseoir à l’ombre d’un buisson, et demanda la mort en disant : « Maintenant, Seigneur, c’en est trop ! Reprends ma vie : je ne vaux pas mieux que mes pères. » Puis il s’étendit sous le buisson, et s’endormit. Mais voici qu’un ange le toucha et lui dit : « Lève-toi, et mange ! » Il regarda, et il y avait près de sa tête une galette cuite sur des pierres brûlantes et une cruche d’eau. Il mangea, il but, et se rendormit. Une seconde fois, l’ange du Seigneur le toucha et lui dit : « Lève-toi, et mange, car il est long, le chemin qui te reste. » Élie se leva, mangea et but. Puis, fortifié par cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu.

Psaume
(Ps 33 (34), 2-3, 4-5, 6-7, 8-9)
R/ Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur ! (Ps 33, 9a)

Je bénirai le Seigneur en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
Je me glorifierai dans le Seigneur :
que les pauvres m’entendent et soient en fête !

Magnifiez avec moi le Seigneur,
exaltons tous ensemble son nom.
Je cherche le Seigneur, il me répond :
de toutes mes frayeurs, il me délivre.

Qui regarde vers lui resplendira,
sans ombre ni trouble au visage.
Un pauvre crie ; le Seigneur entend :
il le sauve de toutes ses angoisses.

L’ange du Seigneur campe alentour
pour libérer ceux qui le craignent.
Goûtez et voyez : le Seigneur est bon !
Heureux qui trouve en lui son refuge !

Deuxième lecture
« Vivez dans l’amour, comme le Christ » (Ep 4, 30 – 5, 2)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, n’attristez pas le Saint Esprit de Dieu, qui vous a marqués de son sceau en vue du jour de votre délivrance. Amertume, irritation, colère, éclats de voix ou insultes, tout cela doit être éliminé de votre vie, ainsi que toute espèce de méchanceté. Soyez entre vous pleins de générosité et de tendresse. Pardonnez-vous les uns aux autres, comme Dieu vous a pardonné dans le Christ.
Oui, cherchez à imiter Dieu, puisque vous êtes ses enfants bien-aimés. Vivez dans l’amour, comme le Christ nous a aimés et s’est livré lui-même pour nous, s’offrant en sacrifice à Dieu, comme un parfum d’agréable odeur.

Évangile
« Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel » (Jn 6, 41-51) Alléluia. Alléluia.
Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel, dit le Seigneur ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Alléluia. (Jn 6, 51)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, les Juifs récriminaient contre Jésus parce qu’il avait déclaré : « Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel. » Ils disaient : « Celui-là n’est-il pas Jésus, fils de Joseph ? Nous connaissons bien son père et sa mère. Alors comment peut-il dire maintenant : ‘Je suis descendu du ciel’ ? » Jésus reprit la parole : « Ne récriminez pas entre vous. Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire, et moi, je le ressusciterai au dernier jour. Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous instruits par Dieu lui-même. Quiconque a entendu le Père et reçu son enseignement vient à moi. Certes, personne n’a jamais vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu : celui-là seul a vu le Père. Amen, amen, je vous le dis : il a la vie éternelle, celui qui croit. Moi, je suis le pain de la vie. Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts ; mais le pain qui descend du ciel est tel que celui qui en mange ne mourra pas. Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , ,

5 février 2018

Fréquenter les infréquentables

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Fréquenter les infréquentables


Homélie pour le 6° Dimanche du temps ordinaire / Année B
11/02/2018

Cf. également :

Quelle lèpre vous ronge ?
Pour en finir avec les lèpres
La pierre angulaire : bâtir avec les exclus, les rebuts de la société
Les sans-dents, pierre angulaire


Pas de bras, pas de chocolat !

Fréquenter les infréquentables dans Communauté spirituelle 227x227bbCette réplique-culte du film qui ne l’est pas moins pourrait s’appliquer aux lépreux de notre évangile de ce dimanche. Intouchables (sorti en 2011) est devenu le film le plus populaire du cinéma français [1], sans doute parce qu’il s’attaque avec humour et gentillesse à une double exclusion  sociale : le handicap côté François Cluzet et la couleur de peau côté Omar Sy. Reconnaissons-le : la condition des « intouchables » en France est dans bien des cas semblables à celles des lépreux du temps de Jésus.

La tragédie des lépreux n’était pas seulement la dégradation physique de leur corps, mais davantage encore la honte de se voir rejetés par tous les autres (cf. Lv 13-14). Ils étaient complètement exclus de la communauté. Ils ne pouvaient plus vivre avec leurs proches, ne pouvaient pas se marier ni avoir d’enfants. Il leur était interdit de participer à une fête religieuse ou à toute autre activité sociale. En réalité, beaucoup de ces gens n’étaient pas nécessairement victimes de la lèpre telle que nous la connaissons aujourd’hui, mais de diverses maladies de la peau (psoriasis, teigne, éruptions cutanées, tumeurs, eczéma…). Ces affections cutanées s’étendaient sur leur corps et les rendaient répugnants. Il fallait éviter tout contact avec eux car on croyait que leur maladie était contagieuse et qu’un contact avec eux rendait impur. Le sort des lépreux était le pire parmi les malades. Selon le livre du Lévitique, ils devaient crier : “Impur, impur!” Tant que durera son mal, il sera impur et étant impur, il demeurera à part. (Lv 13,45-46) Ils devaient eux-mêmes annoncer leur exclusion quand quelqu’un approchait d’eux. Les lépreux étaient les personnes les plus marginalisées de la société. De plus, ils se sentaient complètement abandonnés de Dieu et des humains.

La Bible se souvient pourtant que ces intouchables ont pu être les sauveurs de leur peuple, préfigurant pour les chrétiens le salut opéré par le Christ s’identifiant aux exclus. 2R 7 raconte comment 4 lépreux ont osé entrer dans le camp des Araméens faisant le siège de la ville de Samarie, découvrant ainsi qu’il était vide. En avertissant le roi, ils ont sauvé leur peuple, eux dont ils étaient exclus.

 

Qui sont nos intouchables ?

Ne pensons pas que les lépreux ont disparu. Malgré Albert Schweitzer et Raoul Follereau, il y encore un à deux millions de malades dans le monde, et 2000 cas nouveaux sont diagnostiqués chaque année, dont 200 pour le seul Bénin par exemple. Or la répulsion physique qu’inspirent les corps rongés par la lèpre est toujours source de mise à l’écart, de peur, de regards fuyants et d’évitements gênés. L’horreur qu’une chair défigurée inspire – doigts  manquants, yeux vitreux, plaies et ulcères apparentes – est telle que la vie sociale des lépreux est réduite à leurs soignants et à leurs compagnons malades. Le combat de Jésus pour réintégrer ces fantômes dans la vie de leur communauté est toujours actuel, et ne doit pas être abandonné.

lepreux exclusion dans Communauté spirituelleIl se conjugue avec l’attrait que le Christ avait pour tous les autres infréquentables de l’Israël d’alors. Fréquenter les intouchables de son temps semble être une de ses passions. Il va manger chez les collabos juifs de l’occupant romain que tout le monde exècre et voudrait voir tondus. Il touche les prostituées, se laisse caresser les pieds en public par les cheveux parfumés d’une pécheresse. Il laisse repartir la femme adultère sans la lapider. Il impose la main aux possédés dont on avait peur. Il fait de la boue pour l’appliquer sur les yeux morts d’un aveugle-né. Il se laisse toucher par une femme impure de ses pertes sanguines. Il côtoie les samaritains – ces hérétiques – et fait l’éloge de leur compassion. Il fait bon accueil aux romains et aux grecs – ces étrangers – dont il salue la foi plus grande que celle des fils d’Israël. Il finira comme il a vécu, en compagnie de deux voleurs dont l’un sera son premier invité au paradis.

Vous devinez que la transposition est facile : être disciple du Christ aujourd’hui, c’est faire l’expérience du même amour pour les intouchables de notre temps.

 

Qui sont nos infréquentables ?

- Les SDF

Les sans-dents, pierre angulaire dans Communauté spirituellePensez aux ombres qui – malgré toutes les promesses électorales répétées – hantent toujours les couloirs de nos métros, les bouches de chaleur, les abris et cartons de fortune en guise de refuge. Il y a environ 200 000 SDF en France. Se réclamer du Christ n’est pas tant parler d‘eux, s’occuper d’eux. C’est d’abord aller les rejoindre, les toucher au cœur, partager des repas, des discussions, des jeux de cartes, des démarches pour se relever etc. Ce que la rue a abîmé quand on y a passé des années n’est pas seulement matériel ou financier. C’est tout une vision du monde à reconstruire. C’est un chemin de relèvement si dur qu’il est presque impossible à parcourir sans de fidèles compagnons à ses côtés. Les « sans-dents » dont se riait François Hollande sentent mauvais, ont des cheveux filasses, une dentition effectivement épouvantable, une espérance de vie très courte : bref, ils font fuir. Il faut parfois avoir le cœur bien accroché pour aller à leur contact. Avec des rencontres au final très simples, très humaines dès lors qu’elles se jouent dans la réciprocité et le respect mutuel.
Donner ne suffit pas. Aller toucher en direct et guérir à la manière du Christ est vital.

 

- Les prostitué(e)s

camembert-nombre-de-pp lèpreLes autres ombres qui peuplent certaines rues de certains quartiers ne sont pas moins infréquentables aux yeux de la société : les prostitué(e)s. Environ 40 000 en France, essentiellement de jeunes femmes victimes de trafic venant d’Afrique et des pays de l’Est. Le mouvement « Le Nid » fondé par un prêtre les accompagne au quotidien depuis 70 ans. Le projet du Mouvement du Nid est initié par une rencontre entre deux personnalités d’exception. En 1937 Germaine Campion, une femme éprouvée, prostituée et alcoolique, a quitté Paris pour “venir mourir” dans sa ville natale, Paramé-Saint-Malo, en Bretagne. Elle confie sa détresse à André-Marie Talvas, prêtre dans cette ville. Celui-ci, qui a fondé un réseau de centres sociaux fréquentés par de nombreuses femmes en difficulté, est sensible à son témoignage. Le Nid deviendra une réalité en 1946 avec Maggie Boire, militante à la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC) : cette jeune femme, bretonne également, a découvert à l’occasion d’une visite à Paris les conditions d’existence de personnes prostituées avec qui elle a échangé quelques mots. Elle en conçoit une telle révolte qu’elle quitte son emploi et sa région pour venir fonder le « Nid » avec le soutien d’André-Marie Talvas.

Là encore, la rencontre personnelle, la présence à leur côté, le temps partagé autour d’une tasse de café ou d’une confidence est le signal fort attendu en réponse aux questions qui taraudent tout exclu : « sommes-nous encore des vôtres ? suis-je condamné à vivre à part ? qui me lavera de cette souillure qui me colle à la peau ? qui me débarrassera de cette infamie si je veux changer l’existence ? »

Le pire serait de s’habituer, de ne pas en parler. Le pire serait l’indifférence polie. Jésus n’a pas fait de grands discours sur la prostitution. Il a accueilli sans condition ceux et celles qui en provenaient, sans leur poser de questions, sans préalable. Et nous ?

 

- Les ‘psychiatriques’

Les intouchables de notre société sont malheureusement légion.

Serbian-Psychiatric-Hospital NidPensez à tous les cas psychiatriques qu’on enferme à l’écart comme pour ne pas les voir. Allez rendre visite à quelqu’un dans un hôpital psychiatrique, que ce soit à la suite d’une dépression ou une crise d’épilepsie. Vous entendrez les cris étouffés dans les chambres, vous croiserez des visages hagards où le regard s’est perdu dans le traitement médicamenteux de choc qui « tranquillise » le patient. Même leurs familles ont souvent renoncé à les voir. Ils semblent parqués là, à l’écart, attendant la mort, entourés par un personnel hospitalier trop peu nombreux et exposé à des violences quotidiennes. Mais de qui ces gens-là sont-ils encore les compagnons de route ?

 

- Les prisonniers

enfants_prisonniers sans dentsBien sûr, parmi les infréquentables d’aujourd’hui comme de tous temps il y a les prisonniers. « J’étais en prison et vous êtes venus me visiter » : quand Jésus parle de la prison, il ne parle pas d’erreur judiciaire, mais de vrais coupables que leur crime a exclus de la société. Certains d’entre nous se réjouissent de leur exclusion, comme si punir leur faisait plaisir, comme si la souffrance de l’agresseur pouvait compenser celle de la victime. Jésus n’a jamais excusé les prisonniers. Il les a fréquentés, jusqu’au procès, jusqu’à la croix. Parce que pour lui le futur possible offert en Dieu est toujours plus important que le passé, quel qu’il soit. Fréquenter les prisonniers comme Jésus les lépreux suppose donc de suspendre son jugement, de se mettre à l’écoute, de découvrir cette part commune d’humanité – et peut-être également d’inhumanité – qui fait de l’incarcéré un membre de la famille humaine et non un paria à jamais. Les gardiens de prison hélas sont eux-mêmes atteints de cette même exclusion sociale dont on accable les pensionnaires, comme s’ils étaient contaminés…

 

- Les migrants

salon vernissage saturday, january 7, 2017, 4-7 pm.  jeffrey john, gao hang, neal lazay, maria fernanda cardoso, david richmond and others.  invitation only, undisclosed location houston. email 2ndbedroomgallery@gmail.com to request an invitation.   Calais fait régulièrement la une de l’actualité, à cause de ces migrants qui par centaines y séjournent vaille que vaille en espérant l’Angleterre. La cohabitation est difficile, même entre eux. Le risque est grand de ne voir que les problèmes générés par cet exode sauvage. Le pape François y fait souvent allusion comme une des exigences éthiques absolues de notre temps :

« Un changement d’attitude envers les migrants et les réfugiés est nécessaire de la part de tous ; le passage d’une attitude de défense et de peur, de désintérêt ou de marginalisation – qui, en fin de compte, correspond à la « culture du rejet » – à une attitude qui ait comme base la « culture de la rencontre », seule capable de construire un monde plus juste et fraternel, un monde meilleur. »
Message du Pape François pour la journée mondiale du migrant et du réfugié 2013

« Avant tout, prenons conscience que le phénomène migratoire  n’est pas étranger à l’histoire du salut ; bien au contraire, il en fait partie. Un commandement de Dieu y est lié : « Tu n’exploiteras pas l’immigré, tu ne l’opprimeras pas, car vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d’Égypte » (Ex 22, 20) ; « Aimez donc l’immigré, car au pays d’Égypte vous étiez des immigrés » (Dt 10,19). Ce phénomène constitue un signe des temps, un signe qui parle de l’œuvre providentielle de Dieu dans l’histoire et dans la communauté humaine en vue de la communion universelle. Sans sous-estimer, certes, les problématiques et, souvent, les drames et les tragédies des migrations, ainsi que les difficultés liées à l’accueil digne de ces personnes, l’Église encourage à reconnaître le dessein de Dieu dans ce phénomène également, avec la certitude que personne n’est étranger dans la communauté chrétienne, qui embrasse « toutes nations, tribus, peuples et langues » (Ap 7,9).
Message du Pape François pour la journée mondiale du migrant et du réfugié 2017

 

Jusqu’à devenir soi-même intouchable.

On pourrait continuer cette litanie des misères lépreuses qui mettent au ban de la pureté sociale. On doit le faire d’ailleurs, pour que l’amour de Dieu soit annoncé en priorité, et en actes, à ceux-là qui s’en croient exclus. Ce faisant, on vivra sans doute la même expérience d’assimilation qui fut celle du Christ. Lorsqu’il va manger chez Zachée, on l’assimile  aux gloutons. Lorsqu’il transgresse la Loi juive en touchant les impurs, les cadavres, les femmes, on murmure de lui qu’il est possédé par Belzéboul, que ce n’est qu’un obscur  galiléen ignare, que sa proximité des voleurs et des infirmes est suspecte.

« Dis-moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es » : les gens ‘bien’ se retrouvent dans les mêmes clubs de tennis ou de golf, du Rotary ou des loges ; ils réservent dans les mêmes restaurants, les mêmes cinémas, et se regroupent dans les mêmes beaux quartiers. Symétriquement, mimétiquement, les pauvres font pareil, subissant cette loi d’airain : les semblables avec les semblables.

Le Christ fait voler en éclats cette consanguinité sociale et spirituelle. Il se mélange avec  tous les milieux, surtout les moins considérés. Il le fait avec tant de liberté et d’audace qu’il choque, et qu’il finit par devenir l’un d’entre eux. Notre texte d’évangile le dit fort bien : « Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais restait à l’écart, dans des endroits déserts ». Or c’était précisément la condition des lépreux de Palestine que de devoir éviter les lieux habités et de se tenir à l’écart ! À fréquenter les lépreux, Jésus est devenu comme eux : impurs, infréquentables. Le disciple du Christ qui s’engage sur ce chemin de compagnonnage des parias doit savoir que tôt ou tard cela rejaillira sur sa vie, sa famille, le regard des autres.

23447À la fin, Jésus sera traité de blasphémateur, de rebelle à César, de transgresseur de la Loi juive. Il sera crucifié entre deux brigands car il est devenu l’un des leurs, et traité en conséquence.

Ne rêvons donc pas d’un combat facile contre l’exclusion ! Il y a toujours un prix à payer, tôt ou tard. Et c’est souvent le moment de vérité qui révèle la sincérité ou non du combat engagé, ou qui lui fait prendre un virage décisif. C’est le Père Maximilien Kolbe demandant à prendre la place d’un père de famille devant être supprimé en représailles d’une évasion dans le camp nazi d’Auschwitz. C’est les jésuites défendant les Indiens des colonies d’Amérique du Sud et massacrés avec eux. C’est Mère Teresa quittant son collège de riches pour aller habiter au milieu des mourants, avec un sari et un sceau pour toute fortune.

Impossible de ne pas se laisser façonner en retour par la solidarité avec les lépreux de tous les temps. Se préserver serait trahir. Mener double vie ne serait pas crédible. Toucher les lépreux du bout des doigts, les embrasser du bout des lèvres serait hypocrite. François d’Assise, après avoir embrassé un lépreux sur sa route, revient transformé, décidé à épouser « Dame Pauvreté ».

 

Soyons de ceux qui fréquentent les infréquentables, qui touchent les intouchables, sans peur de le devenir à notre tour, sûrs que la guérison du Christ déclare purs tous ceux que l’on considère comme impurs autour de nous.


[1]. Avec 19,44 millions d’entrées c’est le deuxième plus gros succès français dans l’histoire de son box-office, derrière Bienvenue chez les Ch’tis. Au 16 mai 2013, c’est le plus grand succès d’un long métrage français, toutes langues de tournage prises en compte, avec 51 à 54 millions d’entrées dans le monde selon les sources, devant le précédent détenteur du record, Le Cinquième Élément, et ses 43 millions d’entrées.

 

 

Lectures de la messe
Première lecture
Le lépreux habitera à l’écart, son habitation sera hors du camp » (Lv 13, 1-2.45-46)
Lecture du livre des Lévites

Le Seigneur parla à Moïse et à son frère Aaron, et leur dit : « Quand un homme aura sur la peau une tumeur, une inflammation ou une pustule, qui soit une tache de lèpre, on l’amènera au prêtre Aaron ou à l’un des prêtres ses fils. Le lépreux atteint d’une tache portera des vêtements déchirés et les cheveux en désordre, il se couvrira le haut du visage jusqu’aux lèvres, et il criera : “Impur ! Impur !” Tant qu’il gardera cette tache, il sera vraiment impur. C’est pourquoi il habitera à l’écart, son habitation sera hors du camp. »

Psaume
(31 (32), 1-2, 5ab, 5c.11)
R/ Tu es un refuge pour moi ; de chants de délivrance, tu m’as entouré.   (31, 7acd)

Heureux l’homme dont la faute est enlevée,
et le péché remis !
Heureux l’homme dont le Seigneur ne retient pas l’offense,
dont l’esprit est sans fraude !

Je t’ai fait connaître ma faute,
je n’ai pas caché mes torts.
J’ai dit : « Je rendrai grâce au Seigneur
en confessant mes péchés. »

Toi, tu as enlevé l’offense de ma faute.
Que le Seigneur soit votre joie !
Exultez, hommes justes !
Hommes droits, chantez votre allégresse !

Deuxième lecture
« Imitez-moi, comme moi aussi j’imite le Christ » (1 Co 10, 31 – 11, 1)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, tout ce que vous faites : manger, boire, ou toute autre action, faites-le pour la gloire de Dieu. Ne soyez un obstacle pour personne, ni pour les Juifs, ni pour les païens, ni pour l’Église de Dieu. Ainsi, moi-même, en toute circonstance, je tâche de m’adapter à tout le monde, sans chercher mon intérêt personnel, mais celui de la multitude des hommes, pour qu’ils soient sauvés. Imitez-moi, comme moi aussi j’imite le Christ.

Évangile
« La lèpre le quitta et il fut purifié » (Mc 1, 40-45) Alléluia. Alléluia.
Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. Alléluia. (Lc 7, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, un lépreux vint auprès de Jésus ; il le supplia et, tombant à ses genoux, lui dit : « Si tu le veux, tu peux me purifier. » Saisi de compassion, Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : « Je le veux, sois purifié. » À l’instant même, la lèpre le quitta et il fut purifié. Avec fermeté, Jésus le renvoya aussitôt en lui disant : « Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre, et donne pour ta purification ce que Moïse a prescrit dans la Loi : cela sera pour les gens un témoignage. » Une fois parti, cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais restait à l’écart, dans des endroits déserts. De partout cependant on venait à lui.
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , ,

27 novembre 2017

Laissez le présent ad-venir

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Laissez le présent ad-venir


Homélie du 1° Dimanche de l’Avent / Année B
03/12/2017

Encore un Avent…
Bonne année !
Se laisser façonner
Gravity, la nouvelle arche de Noé ?
Sous le signe de la promesse
L’absence réelle
La limaille et l’aimant
La « réserve eschatologique »
Le syndrome du hamster

La météo du jour

Laissez le présent ad-venir dans Communauté spirituelle

- Savez-vous quel temps il fera demain ?
- Facile ! me direz-vous. Un clic sur le site de météo France et j’ai les prédictions : « pluies éparses ».
- N’y a-t-il pas une autre information à côté du nuage avec ses gouttes ?
- Si : un chiffre. 3.
- Et donc ?
- ? ? ?
- C’est ce qu’on appelle l’indice de confiance des prédictions météo. Il varie entre 0 (très peu sûr) à 5 (quasi certain). Car en réalité, il n’y a rien de plus difficile à prévoir que la météo, terrestre ou marine. La prédiction du lendemain est à peu près fiable (quoique localement cela puisse varier beaucoup !). Celle de la semaine est moyennement fiable. Celle à 15 jours n’est qu’une indication de tendance. Et on a pu démontrer qu’au-delà de 15 jours, il est strictement impossible (mathématiquement) de prédire quel temps il fera…

 

À l’improviste

Jésus ne pouvait connaître la théorie du chaos qui sous-tend cette imprévisibilité radicale de ce qui va arriver. Mais il en a l’intuition spirituelle. Pour lui visiblement, le présent de Dieu n’est pas la simple prolongation du passé humain. Il peut se produire du neuf à tout instant, déjouant les plans, les stratégies, les calculs. « Vous ne savez pas… » : ce constat d’inconnaissance revient très souvent dans les Évangiles. « Vous ne savez pas quand ce sera le moment. [...]  Vous ne savez pas quand vient le maître de la maison…»

Ici, c’est l’ignorance de la date du cambriolage, du retour du maître parti en voyage, du royaume de Dieu lui-même. C’est « à l’improviste » que se manifeste l’arrivée du maître.

slide_2 Avent dans Communauté spirituelleLe présent de Dieu ne peut donc pas se programmer, se planifier. Il n’est pas prédictible, plus encore que la météo à 15 jours. Surveiller ou contrôler ne sert à rien. C’est veiller qui est l’attitude juste, c’est-à-dire guetter les signes d’une ad-venue inattendue et imprévisible.

Le présent de la foi chrétienne est un événement, au sens littéral du terme : ex-venire = ce qui vient d’ailleurs. Il nous est donné par un Autre. Il échappe à toute mainmise.

Plus encore : ce présent nous vient du futur. Le Christ ressuscité venant à notre rencontre engendre dans notre vie ces événements par lesquels il nous invite à orienter notre existence vers la plénitude finale. « Deviens qui tu seras » : notre vocation en Christ reflue sur notre condition actuelle, tel le mascaret remontant de la mer au fleuve par l’embouchure en une étrange vague à contre-courant…

D’où le nom du temps liturgique qui commence : ad-ventus = Avent = ce qui vient vers nous.

 

De Laplace à Planck

Les conséquences spirituelles de cette conception adventiste du présent sont majeures. Prenons une comparaison avec les sciences physiques. La mécanique classique d’Isaac Newton et Johannes Kepler assignait une place et une vitesse à chaque chose, à chaque instant, de façon sûre et certaine. Le physicien Pierre-Simon de Laplace affirmait triomphalement que les lois de la nature avec les conditions initiales suffisaient à tout prévoir de l’évolution du monde [1] !

Puis est venu Henri Poincaré avec la démonstration qu’on ne sait mathématiquement pas résoudre les équations de l’attraction gravitationnelle de trois corps distincts. À trois c’est impossible, alors avec des myriades de planètes… !

61LtHkQ5oGL chaos

Konrad Lorenz a enfoncé le clou avec son fameux effet papillon pour illustrer l’imprédictibilité de la météo : les battements d’ailes d’un papillon au Brésil peuvent provoquer de proche en proche un ouragan sur les côtes du Texas ! Les équations du temps sont trop sensibles aux infimes variations des conditions initiales pour qu’on sache réellement où elles conduisent. Elles se mettent à diverger très vite.

Benoît Mandelbrot a enchaîné avec sa théorie des fractales, où de surprenantes figures apparaissent d’elles-mêmes dans la nature comme dans les mathématiques.

Werner Heisenberg et Max Planck avec la mécanique quantique ont troublé encore davantage la vieille conception déterministe en démontrant que dans l’infiniment petit, on ne pouvait pas connaître à la fois la masse et la vitesse d’une particule, et qu’il fallait donc parler de probabilité de présence plutôt que de présence…

« Vous ne savez pas… » semble être le refrain de cette théorie du chaos, déterministe (Lorenz) ou indéterministe (Planck). Le fait d’accepter de ne pas savoir permet paradoxalement d’observer des phénomènes inaperçus autrement. C’est comme si le nuage d’inconnaissance (ouvrage anonyme du XIV° siècle) ou la docte ignorance (c’est le titre d’un ouvrage de Nicolas de Cues au XV° siècle) filtraient la lumière pour éclairer des événements surgissant à l’improviste. Dans cette nouvelle physique, le réel possède la capacité de s’auto-organiser, sans autre apport que lui-même. De nouvelles structures, de nouvelles organisations émergent sans que personne les aient prévues, sans qu’on ait pu les annoncer, les décrire ou même les imaginer auparavant.

 

Un présent adventiste

61PpiWFUwWL._AC_UL320_SR194,320_ effectuationToutes proportions gardées, le présent du royaume évoqué par Jésus ressemble à l’émergence des physiques du chaos. Les psychanalystes et les tenants du développement personnel vous répètent à l’envie que c’est notre passé qui vous détermine. Avec une approche très mécaniste, ils croient que c’est en plongeant dans la préhistoire de la souffrance qu’on peut s’en libérer, par la parole, la reconnaissance de victimes et de coupables. Symétriquement, les idéologies politiques du XX° siècle nous ont vendu une autre approche elle aussi très mécaniste : faire table rase du passé et fabriquer le surhomme (communiste ou nazi) à la force du poignet.

Le présent évoqué par Jésus ne relève ni de Freud, ni de Marx ou Nietzsche. C’est un présent émergeant, événementiel, où la confession de non-savoir entraîne la vigilance, qui permet de discerner les signes d’une émergence inouïe, d’une advenue étonnante. C’est un présent qui nous vient de notre avenir en Christ et non de notre passé humain.

C’est par exemple Jacques Fesch devenant saint en allant vers l’échafaud.
C’est Paul Claudel surpris et bouleversé par un Magnificat à Notre-Dame de Paris.
C’est Thérèse de Lisieux entendant son père soupirer après la ‘comédie’ de Noël faite pour elle.
C’est l’Abbé Pierre laissant éclater sa colère devant un bébé mort de froid en l’hiver 1954.
C’est la facture de la jambe d’Ignace de Loyola qui l’immobilise et lui fait lire la vie des saints.
C’est Bernadette Soubirous attentive à l’inhabituel dans la tutte aux cochons (grotte de Massabielle) lorsqu’elle va ramasser du bois mort pour sa famille.
C’est Augustin le manichéen qui dans sa quête intérieure entend le fameux : ‘tolle et lege’ (‘prends et lis ’) pour découvrir la Bible.
C’est…

Le Christ vient aujourd’hui dans nos vies, comme un voleur, « à l’improviste ». Il y a des surgissements qui ne s’expliquent qu’ainsi, des événements qui en sont la trace, des émergences spirituelles qui en prennent des formes surprenantes. Le tout est d’être assez éveillés pour ne pas les manquer, assez vigilants pour en accueillir l’imprévu.

L’Avent est le temps de cette radicale disponibilité au présent de Dieu, capable de faire surgir ce qui n’aurait pas dû ou pas pu arriver, capable de créer du si neuf qu’il en est inimaginable ou impossible auparavant.

 

Du management à l’effectuation

Un petit clin d’œil pour terminer. Ce débat entre déterminisme et imprédictibilité qui agite les scientifiques rebondit de façon intéressante dans un autre domaine. Il oppose en management les tenants d’une conception classique à ceux qui essaient de penser le chaos et l’auto-organisation en entreprise. Les tenants du management classique sont connus : Ford et le taylorisme, Toyota et le lean management, les psys ou les coaches individuels et le développement personnel, les entraîneurs sportifs et le coaching d’équipe etc. Les offres pullulent sur le marché des cabinets conseils ! Chacun essaie de bâtir son concept-clé (organisation scientifique du travail, lean, coaching, équipe performante etc.), écrit des livres dessus, et trouve ainsi des clients pour tester leurs théories.

couvertureUn autre courant (avec le même risque) essaie depuis peu de s’inspirer de la théorie du chaos pour mieux libérer l’énergie des travailleurs. Plutôt que de contrôler, de prévoir et d’organiser, les managers et dirigeants auraient peut-être intérêt à accompagner, laisser s’auto-organiser, favoriser l’émergence [2] de ce qu’on n’a pas prévu. La co-construction, l’itération, la centration sur les moyens disponibles plus que sur des objectifs irréalistes, la confiance dans l’initiative sont quelques-unes des valeurs clés de ces nouveaux leaders. Cela relève de la maïeutique (accompagner le réel pour qu’il accouche de lui-même) et non du calcul prévisionnel. Ce management par effectuation se caractérise par le discernement des effets possibles, des efforts produits par les libres interactions entre les collaborateurs, et avec le marché [3]. Il cherche à profiter des opportunités qui surgissent et non à les provoquer, à laisser le chaos proliférer au lieu de tout contrôler en mode directif descendant, confiant dans la capacité d’auto-organisation et d’émergence qui fera surgir de ce chaos de nouvelles initiatives. Bref : en management également, laisser advenir le présent est peut-être plus humanisant, plus fécond, que de diriger les hommes et finalement de les manipuler (c’est la même racine que le mot management).

Que ce temps de l’Avent nous convertisse à l’ouverture du cœur : laissons le présent advenir en nous.

 


[1]. C’est le fameux « démon de Laplace » : « Une intelligence qui, à un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était suffisamment vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome ; rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. », Essai philosophique sur les probabilités, 1814.

[2]. Une structure est dite émergente si elle apparaît brutalement et est issue de la dynamique, c’est-à-dire que ses propriétés n’existaient pas préalablement dans les éléments qui l’ont composée. On appelle « émergence » une combinaison préexistante d’éléments préexistants produisant quelque chose de totalement inattendu. Un exemple classique de ce type de phénomène est celui de l’eau, dont les caractéristiques les plus remarquables sont totalement imprévisibles au vu de celles de ses deux composants, l’hydrogène et l’oxygène ; pourtant la combinaison des deux ingrédients donne naissance à quelque chose d’entièrement neuf.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais ! » (Is 63, 16b-17.19b ; 64, 2b-7)
Lecture du livre du prophète Isaïe

C’est toi, Seigneur, notre père ; « Notre-rédempteur-depuis-toujours », tel est ton nom. Pourquoi, Seigneur, nous laisses-tu errer hors de tes chemins ? Pourquoi laisser nos cœurs s’endurcir et ne plus te craindre ? Reviens, à cause de tes serviteurs, des tribus de ton héritage. Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes seraient ébranlées devant ta face.
Voici que tu es descendu : les montagnes furent ébranlées devant ta face. Jamais on n’a entendu, jamais on n’a ouï dire, nul œil n’a jamais vu un autre dieu que toi agir ainsi pour celui qui l’attend. Tu viens rencontrer celui qui pratique avec joie la justice, qui se souvient de toi en suivant tes chemins. Tu étais irrité, mais nous avons encore péché, et nous nous sommes égarés. Tous, nous étions comme des gens impurs, et tous nos actes justes n’étaient que linges souillés. Tous, nous étions desséchés comme des feuilles, et nos fautes, comme le vent, nous emportaient. Personne n’invoque plus ton nom, nul ne se réveille pour prendre appui sur toi. Car tu nous as caché ton visage, tu nous as livrés au pouvoir de nos fautes. Mais maintenant, Seigneur, c’est toi notre père. Nous sommes l’argile, c’est toi qui nous façonnes : nous sommes tous l’ouvrage de ta main.

PSAUME

(79 (80), 2ac.3bc, 15-16a, 18-19)
R/ Dieu, fais-nous revenir ; que ton visage s’éclaire, et nous serons sauvés ! 79, 4 

Berger d’Israël, écoute,
resplendis au-dessus des Kéroubim !
Réveille ta vaillance
et viens nous sauver.

Dieu de l’univers, reviens !
Du haut des cieux, regarde et vois :
visite cette vigne, protège-la,
celle qu’a plantée ta main puissante.

Que ta main soutienne ton protégé,
le fils de l’homme qui te doit sa force.
Jamais plus nous n’irons loin de toi :
fais-nous vivre et invoquer ton nom !

DEUXIÈME LECTURE
Nous attendons de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ (1 Co 1, 3-9)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, à vous, la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ. Je ne cesse de rendre grâce à Dieu à votre sujet, pour la grâce qu’il vous a donnée dans le Christ Jésus ; en lui vous avez reçu toutes les richesses, toutes celles de la parole et de la connaissance de Dieu. Car le témoignage rendu au Christ s’est établi fermement parmi vous. Ainsi, aucun don de grâce ne vous manque, à vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ. C’est lui qui vous fera tenir fermement jusqu’au bout, et vous serez sans reproche au jour de notre Seigneur Jésus Christ. Car Dieu est fidèle, lui qui vous a appelés à vivre en communion avec son Fils, Jésus Christ notre Seigneur.

ÉVANGILE

« Veillez, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison » (Mc 13, 33-37) Alléluia. Alléluia.
Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. Alléluia. (Ps 84, 8)
Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Prenez garde, restez éveillés : car vous ne savez pas quand ce sera le moment. C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et demandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , ,
1234

Servants d'Autel |
Elder Alexandre Ribera |
Bibliothèque paroissiale de... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Tishrimonaco
| Elder Kenny Mocellin.
| Dixetsept