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29 mars 2020

Rameaux : la Passion hallucinée de Jérôme Bosch

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Rameaux : la Passion hallucinée de Jérôme Bosch

Homélie du dimanche des Rameaux / Année A
05/04/2020

Cf. également :

Rameaux : le conflit ou l’archipel
Comment devenir dépassionnés
Rameaux : assumer nos conflits
Rameaux, kénose et relèvement
Briser la logique infernale du bouc émissaire
Les multiples interprétations symboliques du dimanche des rameaux
Le tag cloud de la Passion du Christ
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
C’est l’outrage et non pas la douleur
Il a été compté avec les pécheurs
Sortir, partir ailleurs…

Si un jour vous passez en Belgique, faites un détour pour aller à Gand, non seulement pour admirer le sublime triptyque des frères Van Eyck sur l’Agneau mystique, ou pour flâner en bateau le long des canaux de cette ville-splendeur des 16°-18° siècles, mais également pour aller vous camper devant un tableau absolument inoubliable que vous découvrirez au musée de Gand. Parmi les innombrables interprétations de la Passion que nous venons de lire en ce dimanche des Rameaux, suivons celle – géniale – de Jérôme Bosch (1450–1516). Ce peintre hollandais fut le premier à imaginer des personnages et paysages oniriques fantastiques, surréalistes avant l’heure. Son tableau «  Le portement de la croix  » (vers 1505) rassemble 19 têtes exactement sur 77×84 cm, ce qui est unique dans la peinture européenne. Déchiffrons ensemble cette exégèse de la Passion du Christ, essentiellement vue comme sérénité au milieu de la dérision et de la violence.

Bosch Portement de croix

Impression globale

La composition du tableau apparaît dense, et même touffue (seuls deux petits espaces noirs échappent à la surcharge des visages omniprésents). Un sentiment d’étouffement nous prend à la gorge si l’on se projette au milieu de cette foule : on est un peu perdu, agressé, emprisonné, affolé. Le danger est partout. Puis nos yeux s’habituent. Ce n’est pas tout à fait le chaos primitif. Une diagonale évidente structure le rectangle : le bois de la poutre portée par Jésus, et toute une série de visages s’aligne sur cette diagonale. Cette poutre semble immense : on n’en voit pas le bout ni en haut ni en bas. On devine ensuite une deuxième diagonale, perpendiculaire, qui serait celle de l’autre poutre de la croix (le patibulum, qui sera à l’horizontale sur le Golgotha) épousant la ligne des épaules de Jésus. Toute une autre série de visages s’aligne sur cette deuxième diagonale, qui relie d’ailleurs les deux visages du Christ ainsi que celui du moine en haut à droite. À l’intersection des deux diagonales, le centre de la scène est bien sûr occupé par le visage de Jésus, couronné d’épines, les yeux clos.

Les couleurs et l’éclairage

Le marron et le noir prédominent, contrastant avec toutes les autres couleurs (rouge, jaune orangé, bleu, blanc). Les sources de lumière sont multiples, ce qui est très original pour l’époque, issues des couleurs claires. C’est comme s’il y avait une multitude de spots pointant sur des détails du tableau. On remarque tout de suite la lumière centrale sur le front du Christ, comme une auréole émanant de l’intérieur de son visage (et non à l’extérieur comme sur les icônes). Cette lumière se retrouve sur le front de l’autre visage de Jésus, imprimé sur le linge que tient une femme elle aussi les yeux clos, éclaboussée de cette clarté qui remonte, réfléchie par le linge blanc. Les autres spots de lumière pointent des visages de protagonistes dont on reparlera, notamment un curieux cône bleu arc-en-ciel servant de chapeau un homme les yeux mi-clos.

L’impression d’ensemble est celle d’un réel malaise devant un tel déferlement de violence exprimé par des faces grotesques, édentées, caricatures d’humains déformés par la haine et l’accusation.

Seuls trois visages échappent à cette déferlante de haine : celui de Jésus et de la femme en pleine lumière, celui d’un homme portant la croix à deux mains le long de la première diagonale, et peut-être également celui au chapeau cône de lumière bleu arc-en-ciel.

Notons que nulle part la violence n’est physique ici : pas de sang, pas de fouet ni de torture. S’il n’y avait le bois diagonal, on pourrait croire que Jésus passe son chemin tranquillement au milieu de cette foule déchaînée.

Quand on contemple le tableau dans son unité, à distance, on est oppressé par ce plan unique sans profondeur ni perspective, surpeuplé, qui nous empêche d’échapper à la pression des 19 personnages. L’absence de perspective génère une sensation d’emprisonnement provenant d’un espace trop petit, sans échappatoire possible. Les liens qui enserrent Jésus prisonnier ne sont pas ici des menottes ou des chaînes, ni même des cordes, mais une ronde infernale de visages grimaçants et menaçants (à deux ou trois exceptions notables).

La croix subliminale structurant la composition avec ses deux diagonales orthogonales renforce ce sentiment d’écartèlement et d’impuissance. Les multiples spots de source lumineuse se baladent sur toute la scène provoquant le vertige, à la manière des boules à facettes des boîtes de nuit. Les faciès horribles de cette cour des miracles sont effrayants et macabres. Le visage du Christ au milieu, couleur jaune–ocre douce, n’en est que plus impressionnant : serein et tranquille, il va son chemin (de croix !) sans se laisser déformer par l’océan de haine déferlant autour de lui.

Bosch Structure


Les personnages

La bande horizontale en haut du tableau

Bosch Haut 

·      Un premier groupe de personnages en haut de la toile est facilement repérable. Un homme au teint livide et quasi cadavérique est cerné par un visage accusateur à gauche, visiblement un riche bourgeois avec une belle boucle d’oreille de valeur et un chapeau de fourrure. Son nez fortement busqué, à l’excès, peut faire penser aux caricatures de juifs qui hélas étaient monnaie courante et ont perduré jusque sous Hitler… À droite, un moine édenté à la tonsure hirsute, un doigt crochu menaçant vers l’homme livide. Cet homme est donc le bon larron, qui marche à la mort avec Jésus, accusé par la synagogue à sa droite et l’Église à sa gauche. Bosch a l’audace d’associer l’Église grimaçante au déferlement de haine qui s’abat sur le condamné, sinistre prophétie annonciatrice des massacres et des flots de sang qui vont bientôt couler dans les Pays-Bas comme dans toute l’Europe suite au déchirement de la Réforme [1] (à partir de 1517). Le condamné est le seul à garder visage humain, avec le Christ et la femme, mais sa lividité indique qu’il prend conscience de ce qu’il attend.

L’accusation religieuse (juive et catholique) est renforcée par celle émanant des trois autres visages en haut à gauche, visiblement des notables citadins dont les regards convergent dans la même réprobation vers le larron.

Ce premier groupe de six personnages nous dit d’emblée que la Passion du Christ n’est pas que celle de Jésus : c’est également de celles de tous les pauvres hères de tous les temps condamnés par les pouvoirs religieux et civils heureux de s’unir grâce à cette violence – que  René Girard qualifiait de mimétique – autour d’un bouc émissaire.

·      Un visage est à part, à demi renversé vers le haut, dans l’obscurité (coin supérieur gauche du tableau). On devine que ce sont ses mains qui agrippent la croix tout en haut de la diagonale. C’est Simon de Cyrène, réquisitionné pour aider Jésus à porter sa croix. Mais ici il semble contraire renversé par la foule, s’agrippant à la croix comme à une bouée de  sauvetage, ce qui pourrait d’ailleurs alourdir le poids de la poutre au lieu de soulager Jésus. Comme quoi on est plutôt porté par la croix du Christ que forcé à porter celle des autres…

Le Christ n’en semble nullement affecté. Il se pourrait bien que nos velléités d’aider le Christ se transforment en fait en notre propre sauvetage, à notre insu. Tant mieux ! D’ailleurs, Simon de Cyrène garde un visage humain «  normal  » là où les autres (sauf la femme et Jésus) sont déformés par des rictus effrayants.

 

Les visages de l’arc médian

Bosch Arc médian

De gauche à droite, au milieu, se détache d’abord le visage lumineux d’une femme avec une belle coiffe ornée de trois perles de fils (allusion trinitaire ?) qui tranche sur tous les autres en se détournant de la scène et en gardant les yeux clos en parallèle avec la deuxième diagonale, à l’orthogonale donc des yeux de Jésus s’alignant sur la première diagonale. C’est bien sûr Véronique, ayant recueilli sur un linge l’empreinte de la face du Christ qui nous regarde, les yeux ouverts, comme pour nous prendre à témoin de ce qu’on lui fait subir ainsi qu’au bon larron. Véronique semble en fermant les yeux vouloir rester fixée sur la beauté intérieure de celui qu’elle a rencontré et qu’elle emporte avec elle. Elle en sourit de façon un peu énigmatique, îlot de beauté refusant la vague de laideur qui submerge tous de gauche à droite. C’est donc qu’il est possible de ne pas se laisser déformer par la haine ambiante, de ne pas participer à la violence mimétique entrainant la foule dans son chaos.

À côté d’elle, une autre femme la regarde, triste, peut-être une allusion aux femmes allant vers le tombeau embaumer le corps de Jésus. Le véritable embaumement n’est pas de statufier un mort, mais de graver au fond de soi l’éblouissant visage du transfiguré que même la laideur de sa Passion ne peut défigurer.

À droite du Christ, un ogre avec des piercings aux joues et au menton semble vouloir nous dévorer en nous regardant avec une étrange férocité. Salutaire avertissement : le spectateur ne peut se croire hors du tableau. Les deux regards du Christ sur le linge et celui de l’ogre sur la deuxième diagonale nous empêchent de rester neutres. La menace est sur nous ; le salut aussi.

Cette deuxième diagonale – invisible – du tableau relie d’ailleurs l’empreinte sur le linge au visage de Jésus et à celui du moine édenté. La couronne d’épines du Christ est ainsi opposée à la couronne de cheveux hirsutes du moine tonsuré : l’Église est ici figurée comme l’Antéchrist, capable à l’opposé de son Seigneur d’accuser et de condamner sans se voir elle-même couronnée de faux atours (richesses, pouvoir temporel etc.), ayant perdu son mordant évangélique comme les mâchoires du moine hideux ont perdu leurs dents !

À droite de cet arc médian, un soldat même la marche vers le calvaire. Sa bouille joufflue, son casque de travers, sa bouche dents dehors, ses yeux exorbités lui donnent un air stupide mais résolu à accomplir sa mission. L’obéissance militaire peut transformer n’importe qui en brute idiote plus soucieux d’obéir que de comprendre ce qu’elle exécute…

 

L’autre larron

Bosch Bas

Un dernier groupe de trois personnages constitue une scène en soi. La corde au cou du  visage retourné contre les deux autres – comme la corde autour du bon larron – nous fait reconnaître le mauvais larron ici. Sa trogne haineuse se retourne dans sa marche pour faire face à ses accusateurs, deux hommes terrifiants. Il leur ressemble. Il est à l’image de la haine qui l’accuse. Répondre au mal par le mal nous rend semblable à lui. Un emplâtre sur la tempe du criminel témoigne de son état de santé mental défaillant [2], car c’est folie de persévérer dans son crime. Répondre à la haine par la haine nous enlaidit. Ne pas pratiquer le pardon ou l’amour des ennemis nous fait ressembler à nos bourreaux. Voilà ce qui nous arrive lorsque nous vengeons œil pour œil, dent pour dent : nous finissons par ressembler au mal que nous combattons si nous utilisons les mêmes armes que lui…

Puis vient un visage énigmatique : aligné sur la première diagonale, chapeau cône bleu arc-en-ciel, ses yeux semblent regarder vers le sol. Il ressemble à un mage comme on s’attend à en trouver en Orient, plein de sortilèges dans son chapeau paré d’étoiles. Que représente-t-il ? Serait-il une échappatoire à ce chaos de laideur, faisant fi de ce monde violent et se soustrayant à l’actualité ambiante grâce à sa magie et ses pouvoirs occultes ? Même en retrait, il est cependant associé aux deux autres accusateurs grimaçants en bas du tableau.

Le bouclier

À propos d’armes, la seule qui se trouve dans le tableau est l’énorme bouclier rouge qui attire l’œil. À qui est-il ? Pas au soldat qui est trop loin. Et sa couleur rouge montre que c’est un bouclier symbolique. Comme il est dans le prolongement du corps de Jésus, on n’en déduit qu’il est là pour le protéger. Et on pense au fameux bouclier de la foi dont Paul équipe l’armure du croyant : (Ep 6). C’est cette foi–confiance sereine et paisible de Jésus envers son Père qui lui sert de bouclier, pour fendre la foule déchaînée sans lui ressembler ni se laisser atteindre par les insultes, à l’image du serviteur d’Isaïe :

« Maltraité, il s’humiliait, il n’ouvrait pas la bouche, comme l’agneau qui se laisse mener à l’abattoir, comme devant les tondeurs une brebis muette, il n’ouvrait pas la bouche » (Is 53,7).
« Le Seigneur DIEU me vient en aide : dès lors je ne cède pas aux outrages, dès lors j’ai rendu mon visage dur comme la pierre, j’ai su que je n’éprouverais pas de honte. Il est proche, celui qui me justifie ! Qui veut me quereller ? Comparaissons ensemble ! Qui sera mon adversaire en jugement ? Qu’il s’avance vers moi ! Oui, le Seigneur DIEU me vient en aide : qui donc me convaincrait de culpabilité ?  (Is 50, 7-9)
D’ailleurs deux mains appartenant à d’autres personnages semblent être celles de Jésus entre son visage et le bouclier, deux mains d’orant, levées vers le ciel en offrande…

De façon surprenante, seuls deux visages au final accusent Jésus en direct. Alors que cinq sont tournés vers le bon larron et trois vers l’autre larron. La Passion du Christ est surtout celle des larrons de tous les temps, bandits à châtier jusqu’à l’excès, criminels à exclure de l’humanité.

L’impressionnant carnaval de haine peint par Jérôme Bosch est un appel à la méditation, car chacun de ces 19 visages peut être le nôtre ou nous parler en direct.

Dans la prière de cette Semaine Sainte, attardons-nous silencieusement sur chaque visage et sur l’ensemble, jusqu’à ce que leur message s’imprègne en nous mieux que sur le linge de Véronique…

 


[1]. Brueghel l’Ancien s’en souviendra pour dépeindre la situation des Flandres sous domination espagnole pendant les guerres de religion au travers de son tableau :  » le portement de croix  » (1564). Le martyr du Christ sur la toile de Brueghel sera à l’image de la population flamande sous la terreur des catholiques exterminant les protestants hérétiques…

[2]. On pense à l’excision de la  » pierre de folie  » sur les tableaux de Bosch, reflétant la croyance de son temps selon laquelle la folie était due à un corps étranger logé dans le cerveau comme une tumeur à extraire.


LECTURES DE LA MESSE

ENTRÉE MESSIANIQUE
(Mt 21, 1-11)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Jésus et ses disciples, approchant de Jérusalem, arrivèrent en vue de Bethphagé, sur les pentes du mont des Oliviers. Alors Jésus envoya deux disciples en leur disant : « Allez au village qui est en face de vous ; vous trouverez aussitôt une ânesse attachée et son petit avec elle. Détachez-les et amenez-les moi. Et si l’on vous dit quelque chose, vous répondrez : ‘Le Seigneur en a besoin’. Et aussitôt on les laissera partir. » Cela est arrivé pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète : Dites à la fille de Sion :Voici ton roi qui vient vers toi,plein de douceur,monté sur une ânesse et un petit âne,le petit d’une bête de somme.
Les disciples partirent et firent ce que Jésus leur avait ordonné. Ils amenèrent l’ânesse et son petit, disposèrent sur eux leurs manteaux, et Jésus s’assit dessus. Dans la foule, la plupart étendirent leurs manteaux sur le chemin ; d’autres coupaient des branches aux arbres et en jonchaient la route. Les foules qui marchaient devant Jésus et celles qui suivaient criaient : « Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux ! » Comme Jésus entrait à Jérusalem, toute la ville fut en proie à l’agitation, et disait : « Qui est cet homme ? » Et les foules répondaient : « C’est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée. »

PREMIÈRE LECTURE
« Je n’ai pas caché ma face devant les outrages, je sais que je ne serai pas confondu » (Is 50, 4-7)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé. Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute. Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu.

PSAUME

(Ps 21 (22), 8-9, 17-18a, 19-20, 22c-24a)
R/ Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Ps 21, 2a)

Tous ceux qui me voient me bafouent,
ils ricanent et hochent la tête :
« Il comptait sur le Seigneur : qu’il le délivre !
Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! »

Oui, des chiens me cernent,
une bande de vauriens m’entoure.
Ils me percent les mains et les pieds ;
je peux compter tous mes os.

Ils partagent entre eux mes habits
et tirent au sort mon vêtement.
Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin :
ô ma force, viens vite à mon aide !

Tu m’as répondu !
Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
Vous qui le craignez, louez le Seigneur.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Il s’est abaissé : c’est pourquoi Dieu l’a exalté » (Ph 2, 6-11)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens

Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.
 Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes.
Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.
C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

 

ÉVANGILE

Passion de notre Seigneur Jésus Christ selon saint Matthieu (Mt 26, 14 – 27, 66)

Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus.Pour nous, le Christ est devenu obéissant, jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom. Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus. (cf. Ph 2, 8-9)

La Passion de notre Seigneur Jésus Christ selon saint Matthieu

Les sigles désignant les divers interlocuteurs son les suivants :
X = Jésus ; L = Lecteur ; D = Disciples et amis ; F = Foule ; A = Autres personnages

L. En ce temps-là, l’un des Douze, nommé Judas Iscariote, se rendit chez les grands prêtres et leur dit : D. « Que voulez-vous me donner, si je vous le livre ? »

L. Ils lui remirent trente pièces d’argent. Et depuis, Judas cherchait une occasion favorable pour le livrer. Le premier jour de la fête des pains sans levain, les disciples s’approchèrent et dirent à Jésus : D. « Où veux-tu que nous te fassions les préparatifs pour manger la Pâque ? » L. Il leur dit : X. « Allez à la ville, chez un tel, et dites-lui : ‘Le Maître te fait dire : Mon temps est proche ; c’est chez toi que je veux célébrer la Pâque avec mes disciples.’ » L. Les disciples firent ce que Jésus leur avait prescrit et ils préparèrent la Pâque.
Le soir venu, Jésus se trouvait à table avec les Douze. Pendant le repas, il déclara : X. « Amen, je vous le dis : l’un de vous va me livrer. » L. Profondément attristés, ils se mirent à lui demander, chacun son tour : D. « Serait-ce moi, Seigneur ? » L. Prenant la parole, il dit : X. « Celui qui s’est servi au plat en même temps que moi, celui-là va me livrer. Le Fils de l’homme s’en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux celui par qui le Fils de l’homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né, cet homme-là ! » L. Judas, celui qui le livrait, prit la parole : D. « Rabbi, serait-ce moi ? » L. Jésus lui répond : X. « C’est toi-même qui l’as dit ! »
L. Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit et, le donnant aux disciples, il dit : X. « Prenez, mangez : ceci est mon corps. » L. Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, en disant : X. « Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude en rémission des péchés. Je vous le dis : désormais je ne boirai plus de ce fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, avec vous dans le royaume de mon Père. »
L. Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers. Alors Jésus leur dit : X. « Cette nuit, je serai pour vous tous une occasion de chute ; car il est écrit : Je frapperai le berger,et les brebis du troupeau seront dispersées. Mais, une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » L. Prenant la parole, Pierre lui dit : D. « Si tous viennent à tomber à cause de toi, moi, je ne tomberai jamais. » L. Jésus lui répondit : X. « Amen, je te le dis : cette nuit même, avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois. » L. Pierre lui dit : D. « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas. » L. Et tous les disciples dirent de même.

 Alors Jésus parvient avec eux à un domaine appelé Gethsémani et leur dit : X. « Asseyez-vous ici, pendant que je vais là-bas pour prier. » L. Il emmena Pierre, ainsi que Jacques et Jean, les deux fils de Zébédée, et il commença à ressentir tristesse et angoisse. Il leur dit alors : X. « Mon âme est triste à en mourir. Restez ici et veillez avec moi. » L. Allant un peu plus loin, il tomba face contre terre en priant, et il disait : X. « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux. » L. Puis il revient vers ses disciples et les trouve endormis ; il dit à Pierre : X. « Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller seulement une heure avec moi ? Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. » L. De nouveau, il s’éloigna et pria, pour la deuxième fois ; il disait : X. « Mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté soit faite ! » L. Revenu près des disciples, de nouveau il les trouva endormis, car leurs yeux étaient lourds de sommeil. Les laissant, de nouveau il s’éloigna et pria pour la troisième fois, en répétant les mêmes paroles. Alors il revient vers les disciples et leur dit : X. « Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer. Voici qu’elle est proche, l’heure où le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Voici qu’il est proche, celui qui me livre. »
L. Jésus parlait encore, lorsque Judas, l’un des Douze, arriva, et avec lui une grande foule armée d’épées et de bâtons, envoyée par les grands prêtres et les anciens du peuple. Celui qui le livrait leur avait donné un signe : D. « Celui que j’embrasserai, c’est lui : arrêtez-le. » L. Aussitôt, s’approchant de Jésus, il lui dit : D. « Salut, Rabbi ! » L. Et il l’embrassa. Jésus lui dit : X. « Mon ami, ce que tu es venu faire, fais-le ! » L. Alors ils s’approchèrent, mirent la main sur Jésus et l’arrêtèrent. L’un de ceux qui étaient avec Jésus, portant la main à son épée, la tira, frappa le serviteur du grand prêtre, et lui trancha l’oreille. Alors Jésus lui dit : X. « Rentre ton épée, car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée. Crois-tu que je ne puisse pas faire appel à mon Père ? Il mettrait aussitôt à ma disposition plus de douze légions d’anges. Mais alors, comment s’accompliraient les Écritures selon lesquelles il faut qu’il en soit ainsi ? » L. À ce moment-là, Jésus dit aux foules : X. « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus vous saisir de moi, avec des épées et des bâtons ? Chaque jour, dans le Temple, j’étais assis en train d’enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. » L. Mais tout cela est arrivé pour que s’accomplissent les écrits des prophètes. Alors tous les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent.
Ceux qui avaient arrêté Jésus l’amenèrent devant Caïphe, le grand prêtre, chez qui s’étaient réunis les scribes et les anciens. Quant à Pierre, il le suivait à distance, jusqu’au palais du grand prêtre ; il entra dans la cour et s’assit avec les serviteurs pour voir comment cela finirait. Les grands prêtres et tout le Conseil suprême cherchaient un faux témoignage contre Jésus pour le faire mettre à mort. Ils n’en trouvèrent pas ; pourtant beaucoup de faux témoins s’étaient présentés. Finalement il s’en présenta deux, qui déclarèrent : A. « Celui-là a dit : ‘Je peux détruire le Sanctuaire de Dieu et, en trois jours, le rebâtir.’ » L. Alors le grand prêtre se leva et lui dit : A. « Tu ne réponds rien ? Que dis-tu des témoignages qu’ils portent contre toi ? » L. Mais Jésus gardait le silence. Le grand prêtre lui dit : A. « Je t’adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si c’est toi qui es le Christ, le Fils de Dieu. » L. Jésus lui répond : X. « C’est toi-même qui l’as dit ! En tout cas, je vous le déclare : désormais vous verrez lFils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant et venir sur les nuées du ciel. » L. Alors le grand prêtre déchira ses vêtements, en disant : A. « Il a blasphémé ! Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous venez d’entendre le blasphème ! Quel est votre avis ? » L. Ils répondirent : F. « Il mérite la mort. » L. Alors ils lui crachèrent au visage et le giflèrent ; d’autres le rouèrent de coups en disant : F. « Fais-nous le prophète, ô Christ ! Qui t’a frappé ? »
L. Cependant Pierre était assis dehors dans la cour. Une jeune servante s’approcha de lui et lui dit : A. « Toi aussi, tu étais avec Jésus, le Galiléen ! » L. Mais il le nia devant tout le monde et dit : D. « Je ne sais pas de quoi tu parles. » L. Une autre servante le vit sortir en direction du portail et elle dit à ceux qui étaient là : A. « Celui-ci était avec Jésus, le Nazaréen. » L. De nouveau, Pierre le nia en faisant ce serment : D. « Je ne connais pas cet homme. » L. Peu après, ceux qui se tenaient là s’approchèrent et dirent à Pierre : A. « Sûrement, toi aussi, tu es l’un d’entre eux ! D’ailleurs, ta façon de parler te trahit. » L. Alors, il se mit à protester violemment et à jurer : D. « Je ne connais pas cet homme. » L. Et aussitôt un coq chanta. Alors Pierre se souvint de la parole que Jésus lui avait dite : « Avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois. » Il sortit et, dehors, pleura amèrement.
Le matin venu, tous les grands prêtres et les anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus pour le faire mettre à mort. Après l’avoir ligoté, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate, le gouverneur.
Alors, en voyant que Jésus était condamné, Judas, qui l’avait livré, fut pris de remords ; il rendit les trente pièces d’argent aux grands prêtres et aux anciens. Il leur dit : D. « J’ai péché en livrant à la mort un innocent. » L. Ils répliquèrent : A. « Que nous importe ? Cela te regarde ! » L. Jetant alors les pièces d’argent dans le Temple, il se retira et alla se pendre. Les grands prêtres ramassèrent l’argent et dirent : A. « Il n’est pas permis de le verser dans le trésor, puisque c’est le prix du sang. » Après avoir tenu conseil, ils achetèrent avec cette somme le champ du potier pour y enterrer les étrangers. Voilà pourquoi ce champ est appelé jusqu’à ce jour le Champ-du-Sang. Alors fut accomplie la parole prononcée par le prophète Jérémie : Ils ramassèrent les trente pièces d’argent,le prix de celui qui fut mis à prix,le prix fixé par les fils d’Israël,et ils les donnèrent pour le champ du potier,comme le Seigneur me l’avait ordonné.
L. On fit comparaître Jésus devant Pilate, le gouverneur, qui l’interrogea : A. « Es-tu le roi des Juifs ? » L. Jésus déclara : X. « C’est toi-même qui le dis. » L. Mais, tandis que les grands prêtres et les anciens l’accusaient, il ne répondit rien. Alors Pilate lui dit : A. « Tu n’entends pas tous les témoignages portés contre toi ? » L. Mais Jésus ne lui répondit plus un mot, si bien que le gouverneur fut très étonné. Or, à chaque fête, celui-ci avait coutume de relâcher un prisonnier, celui que la foule demandait. Il y avait alors un prisonnier bien connu, nommé Barabbas. Les foules s’étant donc rassemblées, Pilate leur dit : A. « Qui voulez-vous que je vous relâche : Barabbas ? ou Jésus, appelé le Christ ? » L. Il savait en effet que c’était par jalousie qu’on avait livré Jésus. Tandis qu’il siégeait au tribunal, sa femme lui fit dire : A. « Ne te mêle pas de l’affaire de ce juste, car aujourd’hui j’ai beaucoup souffert en songe à cause de lui. » L. Les grands prêtres et les anciens poussèrent les foules à réclamer Barabbas et à faire périr Jésus. Le gouverneur reprit : A. « Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche ? » L. Ils répondirent : F. « Barabbas ! » L. Pilate leur dit : A. « Que ferai-je donc de Jésus appelé le Christ ? » L. Ils répondirent tous : F. « Qu’il soit crucifié ! » L. Pilate demanda : A. « Quel mal a-t-il donc fait ? » L. Ils criaient encore plus fort : F. « Qu’il soit crucifié ! » L. Pilate, voyant que ses efforts ne servaient à rien, sinon à augmenter le tumulte, prit de l’eau et se lava les mains devant la foule, en disant : A. « Je suis innocent du sang de cet homme : cela vous regarde ! » L. Tout le peuple répondit : F. « Son sang, qu’il soit sur nous et sur nos enfants ! » L. Alors, il leur relâcha Barabbas ; quant à Jésus, il le fit flageller, et il le livra pour qu’il soit crucifié. Alors les soldats du gouverneur emmenèrent Jésus dans la salle du Prétoire et rassemblèrent autour de lui toute la garde. Ils lui enlevèrent ses vêtements et le couvrirent d’un manteau rouge. Puis, avec des épines, ils tressèrent une couronne, et la posèrent sur sa tête ; ils lui mirent un roseau dans la main droite et, pour se moquer de lui, ils s’agenouillaient devant lui en disant : F. « Salut, roi des Juifs ! » L. Et, après avoir craché sur lui, ils prirent le roseau, et ils le frappaient à la tête. Quand ils se furent bien moqués de lui, ils lui enlevèrent le manteau, lui remirent ses vêtements, et l’emmenèrent pour le crucifier.
En sortant, ils trouvèrent un nommé Simon, originaire de Cyrène, et ils le réquisitionnèrent pour porter la croix de Jésus. Arrivés en un lieu dit Golgotha, c’est-à-dire : Lieu-du-Crâne (ou Calvaire), ils donnèrent à boire à Jésus du vin mêlé de fiel ; il en goûta, mais ne voulut pas boire. Après l’avoir crucifié, ils se partagèrent ses vêtements en tirant au sort ; et ils restaient là, assis, à le garder. Au-dessus de sa tête ils placèrent une inscription indiquant le motif de sa condamnation : « Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs. » Alors on crucifia avec lui deux bandits, l’un à droite et l’autre à gauche.
Les passants l’injuriaient en hochant la tête ; ils disaient : F. « Toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, si tu es Fils de Dieu, et descends de la croix ! » L. De même, les grands prêtres se moquaient de lui avec les scribes et les anciens, en disant : A. « Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! Il est roi d’Israël : qu’il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui ! Il a mis sa confiance en Dieu. Que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime ! Car il a dit : ‘Je suis Fils de Dieu.’ » L. Les bandits crucifiés avec lui l’insultaient de la même manière.
A partir de la sixième heure (c’est-à-dire : midi), l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Vers la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : X. « Éli, Éli, lema sabactani ? », L. ce qui veut dire : X. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L. L’ayant entendu, quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : F. « Le voilà qui appelle le prophète Élie ! » L. Aussitôt l’un d’eux courut prendre une éponge qu’il trempa dans une boisson vinaigrée ; il la mit au bout d’un roseau, et il lui donnait à boire. Les autres disaient : F. « Attends ! Nous verrons bien si Élie vient le sauver. » L. Mais Jésus, poussant de nouveau un grand cri, rendit l’esprit
(Ici on fléchit le genou et on s’arrête un instant)
Et voici que le rideau du Sanctuaire se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas ; la terre trembla et les rochers se fendirent. Les tombeaux s’ouvrirent ; les corps de nombreux saints qui étaient morts ressuscitèrent, et, sortant des tombeaux après la résurrection de Jésus, ils entrèrent dans la Ville sainte, et se montrèrent à un grand nombre de gens. À la vue du tremblement de terre et de ces événements, le centurion et ceux qui, avec lui, gardaient Jésus, furent saisis d’une grande crainte et dirent : A. « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu ! »
L. Il y avait là de nombreuses femmes qui observaient de loin. Elles avaient suivi Jésus depuis la Galilée pour le servir. Parmi elles se trouvaient Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zébédée.
Comme il se faisait tard, arriva un homme riche, originaire d’Arimathie, qui s’appelait Joseph, et qui était devenu, lui aussi, disciple de Jésus. Il alla trouver Pilate pour demander le corps de Jésus. Alors Pilate ordonna qu’on le lui remette. Prenant le corps, Joseph l’enveloppa dans un linceul immaculé, et le déposa dans le tombeau neuf qu’il s’était fait creuser dans le roc. Puis il roula une grande pierre à l’entrée du tombeau et s’en alla. Or Marie Madeleine et l’autre Marie étaient là, assises en face du sépulcre.
Le lendemain, après le jour de la Préparation, les grands prêtres et les pharisiens s’assemblèrent chez Pilate, en disant : A. « Seigneur, nous nous sommes rappelé que cet imposteur a dit, de son vivant : ‘Trois jours après, je ressusciterai.’ Alors, donne l’ordre que le sépulcre soit surveillé jusqu’au troisième jour, de peur que ses disciples ne viennent voler le corps et ne disent au peuple : ‘Il est ressuscité d’entre les morts.’ Cette dernière imposture serait pire que la première. » L. Pilate leur déclara : A. « Vous avez une garde. Allez, organisez la surveillance comme vous l’entendez ! »
L. Ils partirent donc et assurèrent la surveillance du sépulcre en mettant les scellés sur la pierre et en y plaçant la garde.
Patrick BRAUD

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8 mars 2020

Augustin commente la Samaritaine

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Augustin commente la Samaritaine

Homélie du 3° dimanche de Carême / Année A
15/03/2020

Cf. également :

Le chien retourne toujours à son vomi
Leurre de la cruche…
Les trois soifs dont Dieu a soif


Je veux éclairer quelqu’un, mais ce quelqu’un me manque

Une fois n’est pas coutume, laissons la parole à Saint Augustin lorsqu’il commente (15° Traité) l’Évangile de Jean, et particulièrement notre épisode de la Samaritaine de ce Dimanche  (Jn 4, 5-42). Les Pères de l’Église comme saint Augustin pratiquent une exégèse très souvent allégorique : ils voient en chacun des personnages ou objets d’une scène d’évangile la figure de personnes ou de traits de caractère qui parleront à leurs auditeurs.

Suivons quelques extraits du commentaire de l’évangile selon saint Jean par St Augustin, afin de nous familiariser avec ce type de lecture, et pourquoi pas de la pratiquer encore pour nous aujourd’hui.

Le texte dit que Jésus fatigué s’assit au bord de la route. Augustin commente :

Augustin commente la Samaritaine dans Communauté spirituelle 41WD87u0I9L._SX332_BO1,204,203,200_N° 6. C’est pour toi, mon frère, que Jésus est fatigué du chemin. Nous voyons en Jésus, et la force et la faiblesse : il nous apparaît tout à la fois puissant et anéanti.
N° 7. Jésus-Christ s’est fait infirme pour nourrir des infirmes, pareil en cela à la poule qui nourrit ses poussins.
Voilà l’image de l’infirmité de Jésus fatigué par le chemin. Son chemin, c’est la chair qu’il a prise pour notre amour. […] Puisqu’il a daigné venir parmi nous en prenant un corps, en se montrant dans la forme de serviteur, son incarnation est donc son chemin. C’est pourquoi « la fatigue qu’il a ressentie du chemin » n’est autre chose que la fatigue résultant pour lui de son Incarnation. L’infirmité de Jésus-Christ vient donc de son humanité; mais ne t’affaiblis pas toi-même. Que l’infirmité de Jésus-Christ soit ta force ; car ce qui est faiblesse en Dieu est plus fort que tous les hommes.

Le chemin emprunté par Jésus sur lequel il fatigue devient pour Augustin l’incarnation du Verbe de Dieu dans laquelle il assume toutes nos faiblesses et nos fatigues. C’est donc que nous devons nous aussi assumer les peines et les fatigues, « les joies et les espoirs, les angoisses et les tristesses des hommes de ce temps » (Vatican II, Gaudium et Spes) avec qui nous faisons route. Jean-Paul II disait avec force : « l’homme est la route de l’Église » (Centesimus Annus, ch. 6, 1991). Annoncer l’Évangile demande donc de cheminer, faire route avec, jusqu’à éprouver les mêmes peines, les mêmes difficultés et épreuves de ceux vers qui nous somme envoyés. Impossible d’évangéliser ‘de l’extérieur’ : c’est en chemin que surviennent les rencontres où le Christ partage en plénitude l’eau véritable : l’Esprit Saint, et la vraie nourriture : la parole de Dieu. La catéchèse dite « de cheminement » trouve là ses lettres de noblesse [1].

Le texte continue : « vers la sixième heure ».

Augustin commente :

Sandro Botticelli 050.jpgN° 9. Mais pourquoi la sixième heure ? Parce que c’était le sixième âge du monde. Dans le langage de l’Évangile, on doit regarder comme une heure le premier âge qui va d’Adam à Noé, le second qui va de Noé à Abraham, le troisième qui va d’Abraham à David, le quatrième qui va de David à la capitale de Babylone, le cinquième qui va de la captivité de Babylone au baptême de Jean; le sixième enfin, qui a cours maintenant. Y a-t-il en cela de quoi t’étonner? Jésus est venu, il est venu près d’un puits, c’est-à-dire qu’il s’est humilié; il s’est fatigué à venir, parce qu’il s’est chargé du poids de notre faible humanité. Il est venu à la sixième heure, parce que c’était le sixième âge du monde. Il est venu près d’un puits, parce qu’il est descendu jusque dans l’abîme qui faisait notre demeure. C’est pourquoi il est écrit au psaume: « Du fond de l’abîme, Seigneur, j’ai crié vers toi ». Enfin il s’est assis près d’un puits, car je l’ai dit déjà, il s’est humilié.

Cette interprétation sur les six âges du monde nous laisse aujourd’hui un peu sceptiques il faut l’avouer. C’est pourtant une manière d’évoquer la patience et la pédagogie de Dieu envers l’humanité, envers tous et chacun. Car nous avons nous aussi notre sixième âge, c’est-à-dire la période de notre vie où enfin nous sommes plus disponibles pour écouter, recevoir, nous laisser guider.
Signalons également que cette lecture allégorique des six âges du monde rend l’Église indissociablement solidaire de l’histoire juive, de la « préparation évangélique » dont les prophètes, les sages et les grands rois ont été les auteurs. Ce qui d’une part devrait nourrir notre amour de l’Ancien Testament, et d’autre part nous éviter toute forme d’antisémitisme, au contraire !

 

N° 10. « Vint une femme ». Figure de l’Église non encore justifiée, mais déjà sur le point de le devenir, car cette justification est l’œuvre de la parole. Elle vient dans l’ignorance de ce qu’était Jésus ; elle le trouve, il entre en conversation avec elle.

Instinctivement, Augustin identifie la femme de Samarie avec l’Église, qui porte en elle la soif des peuples et la conduit au Christ. Ce n’est pas elle qui a l’initiative, mais le Messie qui entre en conversation avec elle. Entrer en conversation avec l’autre est dès lors le type même de la mission chrétienne. Le pape Paul VI l’écrivait dans son encyclique Ecclesiam Suam (n° 67, 1964) : « L’Église doit entrer en dialogue avec le monde dans lequel elle vit. L’Église se fait parole ; l’Église se fait message ; l’Église se fait conversation. ». Nous l’avons peut-être trop oublié en cette période où les crises médiatiques et le repli identitaire sur des communautés minoritaires risquent de nous éloigner de la passion de la conversation qui animait le Christ.

ob_79a809_90073826-o Augustin dans Communauté spirituelleN° 16. Qu’est-ce à dire : « Celui qui boira de cette eau aura encore soif ? » Parole véritable, si on l’applique à cette eau véritable encore, si un l’applique à ce dont elle était la figure. L’eau, au fond de ce puits, c’est la volupté du siècle dans sa ténébreuse profondeur. La cupidité des hommes, voilà le vase qui leur sert à y puiser. Leur cupidité les fait pencher vers ces profondeurs jusqu’à ce qu’ils en touchent le fond et y puisent le plaisir; mais toujours la cupidité marche et précède. Car celui qui ne fait pas d’abord marcher la cupidité ne peut arriver au plaisir. Supposez donc que la cupidité est le vase avec lequel on puise, et que l’eau que l’on doit tirer du puits c’est le plaisir lui-même, et le plaisir mondain que l’on goûte, c’est le boire, le manger, le bain, les spectacles, l’impureté ; celui qui s’y adonne n’en sera-t-il plus désormais altéré ? Donc Jésus dit avec raison : « Celui qui boira de cette eau aura encore soif ».

Augustin voit dans l’eau du puits le plaisir mondain, que l’humanité va puiser avec cupidité, figurée par la cruche de la Samaritaine. Courir après les honneurs, la gloire, l’argent, tout cela épuise le désir véritable de l’homme qui se trompe ainsi de cible, n’est jamais étanché, et devient addict à cette eau pourtant croupie et stagnante, au point de répéter sans cesse les mêmes dérives frénétiques. Poursuivre des objectifs trop matériels devient une drogue dure, et celui qui s’y adonne ne se rend même plus compte de l’état de dépendance dans lequel il est tombé. Il gaspille son argent, son énergie, ses talents à reproduire sans cesse les mêmes comportements pourtant déshumanisants et incapables de satisfaire son désir le plus vrai.

N° 17. Ce que promettait donc Notre-Seigneur, c’était la plénitude et la satiété dont le Saint-Esprit est l’auteur.

Pour Augustin comme pour toute la tradition chrétienne, le seul bien véritable est l’Esprit Saint, la seule sagesse est spirituelle, le vrai trésor est celui de la communion avec Dieu qui est la marque de l’Esprit en nous. Notre prière de demande culmine et se résume finalement à celle que Salomon faisait à YHWH : « Donne-moi la sagesse assise près de toi », et ici la sagesse c’est l’Esprit en personne.

Une lecture « pertinente » du dialogue de Jésus et de la Samaritaine ( Jean 4, 1-42 )N° 18. Donc, mes frères, prêtons l’oreille et tâchons de comprendre ce que Notre-Seigneur dit à cette femme : « Appelle ton mari ». Ce mari de notre âme, cherchons à le connaître. Pourquoi Jésus ne serait-il pas le véritable époux de notre âme ? Puissiez-vous me bien comprendre ! Car ce que j’ai à dire ne peut être compris, même par les personnes attentives, que dans une faible mesure. Puissiez-vous me comprendre et l’intelligence de mes paroles sera peut-être l’époux de vos âmes.

L’identification du mari au Christ, époux de l’âme, est déjà classique au IV° siècle. Augustin la reprend sans s’y attarder. C’est néanmoins une voie mystique toujours féconde : « épouser » le Christ, en faire notre compagnon, notre frère, notre inspiration.


N° 19. Cette lumière, c’était le Christ, cette lumière s’entretenait avec la Samaritaine, mais cette femme était absente par son entendement; son intelligence ne pouvait être éclairée par cette lumière ; elle était incapable, non pas d’en recevoir les rayons, mais de les percevoir. Aussi, comme pour lui dire : je veux éclairer quelqu’un, mais ce quelqu’un me manque, il lui adresse ces paroles: « Appelle ton mari », appelle ton entendement afin qu’il t’instruise et te gouverne. Représente-toi donc l’âme séparée de l’entendement sous l’emblème d’une femme, et l’entendement sous l’emblème de son mari.

L’interprétation d’Augustin est assez étonnante pour nous : il considère que cette femme a perdu l’entendement en se perdant à la recherche du plaisir des cinq sens ; le Christ la tire de cette fascination en lui rappelant que son vrai mari est la raison éclairée par l’Esprit. Il lui demande de retrouver toute sa tête en quelque sorte, c’est-à-dire de faire appel à son intelligence (de la tête et du cœur) pour ouvrir les yeux sur sa condition d’esclave, écouter la parole libératrice l’appelant à devenir tout elle-même et pas seulement ses 5 sens.

N° 21. Plusieurs ont cru, non sans fondement et même avec une certaine probabilité, voir dans les cinq maris de cette femme les cinq livres de Moïse. En effet, ils étaient reçus des Samaritains et formaient leur loi comme celle des Juifs : voilà sans doute pourquoi la circoncision était en usage chez ces deux peuples ; mais à cause de la difficulté que présentent les paroles suivantes : « Et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari », nous pouvons plus aisément comprendre, ce me semble, que, sous l’emblème des cinq premiers maris, les cinq sens du corps sont désignés comme les époux de l’âme. […]

C’est Dieu qui les a formés, c’est Dieu qui les a donnés à l’âme. Elle est infirme tant qu’elle demeure sous la loi des sens et qu’elle agit sous l’autorité de ces cinq maris ; mais aussitôt que le temps est venu de délivrer la raison de leur influence, si l’âme se laisse diriger par une règle de conduite supérieure, et par les leçons de la sagesse, alors succèdent à l’empire et à l’influence des sens l’empire et l’influence d’un seul véritable et légitime mari, meilleur que les autres; et ce mari la gouverne mieux, la dirige, la cultive, la prépare dans le sens de l’éternité.

Les cinq premiers maris auxquels cette femme s’est donnée, et qui n’en étaient pas vraiment, sont donc pour Augustin les 5 sens qui ont gouverné sa vie déréglée jusqu’à présent. Il mentionne quand même une autre interprétation très courante où les cinq maris représentent la Torah juive, c’est-à-dire le régime de la Loi sous lequel les juifs ont vécu jusqu’à présent, mais qui avec le Christ va être accompli dans le régime de l’Esprit. Les  deux interprétations bien sûr ne s’excluent nullement. Mais on voit qu’ici Augustin s’adapte à son auditoire et tente d’appuyer son annonce de l’Évangile sur une anthropologie très parlante pour ses contemporains, beaucoup plus que sur une histoire juive inconnue et peu parlante pour ses concitoyens de Carthage en Afrique du Nord. À nous également d’aller puiser dans la culture de nos auditeurs ce qui pourra faire écho à l’Évangile et réciproquement, pour que chacun entende l’Évangile dans sa langue maternelle, comme à Pentecôte.

goulet-vase-pot-cruche-terre-egypte-ancienne-antique- eauN° 30. « Cette femme donc laissa là sa cruche ». Après avoir entendu ces paroles : « Moi qui te parle, je suis le Christ », et reçu dans son cœur le Christ Notre-Seigneur, qu’avait-elle de plus à faire qu’à laisser là sa cruche et à courir annoncer qu’il était venu ? Elle se débarrasse au plus vite de sa cupidité, elle se hâte d’aller annoncer la vérité : grande leçon pour ceux qui veulent annoncer l’Évangile ! Qu’ils laissent là leur cruche. Rappelez-vous ce que je vous ai précédemment dit sur cet objet. C’était un vase destiné à puiser l’eau; il tire son nom du grec hydria, parce que dans cette langue le mot udor signifie eau ; c’est donc comme si l’on disait : réservoir d’eau. Elle laisse là sa cruche qui, loin de lui être utile, devient pour elle un fardeau; car elle n’a plus qu’un désir, celui de boire à longs traits l’eau dont lui a parlé le Christ.

La cruche figure pour Augustin la cupidité, c’est-à-dire la convoitise, avec sa répétition convulsive de l’acte de prendre au lieu de recevoir. L’abandon de la cruche est donc pour lui ce que nous appellerions aujourd’hui en termes psychanalytiques le passage du besoin au désir, de l’imaginaire au symbolique. La cruche, dont les anses et la courbure figurent bien les hanches caractéristiques de la féminité dans l’antiquité, est abandonnée par la femme, qui donc va rechercher d’autres étreintes, d’autres communions que celles qui se succédaient auparavant pour elle avec un goût amer. L’eau vive ne s’enferme pas dans un vase, elle se déverse en torrents sur nos têtes, mieux elle coule en source inépuisable au-dedans de nous. Ainsi est l’Esprit Saint dont Jésus nous révèle la présence intérieure, à la manière de Bernadette Soubirous grattant le sol de la tutte aux cochons pour laisser sourdre l’eau du Gave, fraiche, limpide et pure.

Ces quelques extraits du commentaire de Saint Augustin ne peuvent évidemment pas épuiser la richesse de toutes les significations cachées dans cet épisode de la Samaritaine. Ils peuvent néanmoins nous donner le goût de pratiquer nous aussi une telle exégèse symbolique. Le trésor caché au creux des versets évangéliques est multiple, polysémique. Chaque âge de l’humanité peut y puiser pour faire du neuf avec de l’ancien, et convertir les soifs de nos contemporains, celles qui leur laissent comme à la Samaritaine un goût amer dans la bouche après y avoir goûté…


[1]. Cf. Luc Aerens, Catéchèse de cheminement. Pédagogie pastorale pour mener la transition en paroisse, Ed. Lumen vitae, 2003.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Donne-nous de l’eau à boire » (Ex 17, 3-7)

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, dans le désert, le peuple, manquant d’eau, souffrit de la soif. Il récrimina contre Moïse et dit : « Pourquoi nous as-tu fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir de soif avec nos fils et nos troupeaux ? » Moïse cria vers le Seigneur : « Que vais-je faire de ce peuple ? Encore un peu, et ils me lapideront ! » Le Seigneur dit à Moïse : « Passe devant le peuple, emmène avec toi plusieurs des anciens d’Israël, prends en main le bâton avec lequel tu as frappé le Nil, et va ! Moi, je serai là, devant toi, sur le rocher du mont Horeb. Tu frapperas le rocher, il en sortira de l’eau, et le peuple boira ! » Et Moïse fit ainsi sous les yeux des anciens d’Israël.
Il donna à ce lieu le nom de Massa (c’est-à-dire : Épreuve) et Mériba (c’est-à-dire : Querelle), parce que les fils d’Israël avaient cherché querelle au Seigneur, et parce qu’ils l’avaient mis à l’épreuve, en disant : « Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? »

 

PSAUME

(Ps 94 (95), 1-2, 6-7ab, 7d-8a.9)
R/ Aujourd’hui, ne fermez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur ! (cf. Ps 94, 8a.7d)

Venez, crions de joie pour le Seigneur,
acclamons notre Rocher, notre salut !
Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le Seigneur qui nous a faits.
Oui, il est notre Dieu ;
nous sommes le peuple qu’il conduit.

Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
« Ne fermez pas votre cœur comme au désert,
où vos pères m’ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

 

DEUXIÈME LECTURE

« L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 1-2.5-8)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, nous qui sommes devenus justes par la foi, nous voici en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ, lui qui nous a donné, par la foi, l’accès à cette grâce dans laquelle nous sommes établis ; et nous mettons notre fierté dans l’espérance d’avoir part à la gloire de Dieu. Et l’espérance ne déçoit pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. Alors que nous n’étions encore capables de rien, le Christ, au temps fixé par Dieu, est mort pour les impies que nous étions. Accepter de mourir pour un homme juste, c’est déjà difficile ; peut-être quelqu’un s’exposerait-il à mourir pour un homme de bien. Or, la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs.

 

ÉVANGILE

« Une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle » (Jn 4, 5-42)
Gloire au Christ,Sagesse éternelle du Dieu vivant.Gloire à toi, Seigneur.Tu es vraiment le Sauveur du monde, Seigneur ! Donne-moi de l’eau vive : que je n’aie plus soif. Gloire au Christ,Sagesse éternelle du Dieu vivant.Gloire à toi, Seigneur. (cf. Jn 4, 42.15)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

 En ce temps-là, Jésus arriva à une ville de Samarie, appelée Sykar, près du terrain que Jacob avait donné à son fils Joseph. Là se trouvait le puits de Jacob. Jésus, fatigué par la route, s’était donc assis près de la source. C’était la sixième heure, environ midi. Arrive une femme de Samarie, qui venait puiser de l’eau. Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. » – En effet, ses disciples étaient partis à la ville pour acheter des provisions. La Samaritaine lui dit : « Comment ! Toi, un Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ? » – En effet, les Juifs ne fréquentent pas les Samaritains. Jésus lui répondit : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : ‘Donne-moi à boire’, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. » Elle lui dit : « Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond. D’où as-tu donc cette eau vive ? Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits, et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? » Jésus lui répondit : « Quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ; mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. » La femme lui dit : « Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. » Jésus lui dit : « Va, appelle ton mari, et reviens. » La femme répliqua : « Je n’ai pas de mari. » Jésus reprit : « Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari : des maris, tu en a eu cinq, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari ; là, tu dis vrai. » La femme lui dit : « Seigneur, je vois que tu es un prophète !… Eh bien ! Nos pères ont adoré sur la montagne qui est là, et vous, les Juifs, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem. » Jésus lui dit : « Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. » La femme lui dit : « Je sais qu’il vient, le Messie, celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, c’est lui qui nous fera connaître toutes choses. » Jésus lui dit : « Je le suis, moi qui te parle. » À ce moment-là, ses disciples arrivèrent ; ils étaient surpris de le voir parler avec une femme. Pourtant, aucun ne lui dit : « Que cherches-tu ? » ou bien : « Pourquoi parles-tu avec elle ? »
La femme, laissant là sa cruche, revint à la ville et dit aux gens : « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Christ ? » Ils sortirent de la ville, et ils se dirigeaient vers lui.
 Entre-temps, les disciples l’appelaient : « Rabbi, viens manger. » Mais il répondit : « Pour moi, j’ai de quoi manger : c’est une nourriture que vous ne connaissez pas. » Les disciples se disaient entre eux : « Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ? » Jésus leur dit : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre. Ne dites-vous pas : ‘Encore quatre mois et ce sera la moisson’ ? Et moi, je vous dis : Levez les yeux et regardez les champs déjà dorés pour la moisson. Dès maintenant, le moissonneur reçoit son salaire : il récolte du fruit pour la vie éternelle, si bien que le semeur se réjouit en même temps que le moissonneur. Il est bien vrai, le dicton : ‘L’un sème, l’autre moissonne.’ Je vous ai envoyés moissonner ce qui ne vous a coûté aucun effort ; d’autres ont fait l’effort, et vous en avez bénéficié. »
 Beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus, à cause de la parole de la femme qui rendait ce témoignage : « Il m’a dit tout ce que j’ai fait. » Lorsqu’ils arrivèrent auprès de lui, ils l’invitèrent à demeurer chez eux. Il y demeura deux jours. Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire à cause de sa parole à lui, et ils disaient à la femme : « Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons : nous-mêmes, nous l’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde. »
Patrick BRAUD

 

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2 février 2020

Sainteté éthique, sainteté confessante

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Sainteté éthique, sainteté  confessante

Homélie du 5° dimanche du Temps Ordinaire / Année A
09/02/2020

Cf. également :

Mesdames-Messieurs les candidats, avez-vous lu Isaïe ?
On n’est pas dans le monde des Bisounours !
L’Église et la modernité: sel de la terre ou lumière du monde ?

Cinquième dimanche ordinaire 2017 10.jpgIl y a plusieurs manières d’être saint. On voit tout de suite la différence entre Mère Teresa au chevet des mourants de Calcutta et Jean-Paul II parcourant le monde entier en dénonçant le mensonge communiste. Pourtant, les deux étaient amis, et une complicité forte unissait la femme d’action et la grande voix spirituelle du XX° siècle.

Les textes de ce dimanche nous brossent les portraits de ces deux types de sainteté que l’Évangile articule l’un à l’autre dans l’image du « sel de la terre » et de la « lumière du monde ».

Dans la première lecture (Is 58, 7-10) Isaïe invite chacun de nous à pratiquer le partage des biens, la protection des pauvres, la compassion, en des termes étonnamment contemporains que beaucoup de programmes électoraux pourraient reprendre : « Partage ton pain avec celui qui a faim, accueille chez toi les pauvres sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable ». C’est la pratique de cette solidarité, de cette redistribution des richesses qui est pour Isaïe la source de la sainteté véritable. Une sainteté éthique – pourrait-on dire aujourd’hui – c’est-à-dire une grandeur d’âme manifestée par un ensemble de comportements éminemment humanistes. Pour être rigoureux, Isaïe n’emploierait pas le mot de sainteté qui est réservé à Dieu seul mais de justice. L’homme juste, le sage (tsadik en hébreu) est celui qui prend soin des plus faibles et fait passer leurs besoins avant ses besoins personnels : « devant toi marchera ta justice, et la gloire du Seigneur fermera la marche ».

Le psaume 111 synthétise ce portrait de cet homme de justice, de cet homme de bien :
« Lumière des cœurs droits, il s’est levé dans les ténèbres,
homme de justice, de tendresse et de pitié.
L’homme de bien a pitié, il partage ;
il mène ses affaires avec droiture. »
Notons que la redistribution en question va bien au-delà de l’aumône légale, ou même de l’aide ponctuelle. « À pleines mains il donne aux pauvres » : c’est donc bien plus que l’avantage fiscal obtenu jusqu’à un certain plafond… « Tu donnes à celui qui a faim ce que toi tu désires » : c’est bien plus que le don à une association d’entraide ! C’est carrément accorder à l’autre autant de poids qu’à soi-même : si j’ai envie d’un bon restaurant étoilé à 300 € par personne, c’est cela que je vais offrir ou SDF éberlué de tant de disproportion ! Bien sûr, il s’agit de partir du vrai besoin et du vrai désir de l’autre, sans rien lui imposer. Mais Isaïe met exprès la barre si haut que nul ne pourra se croire en règle avec cet impératif si exigeant ; nul ne sera quitte de l’impérieuse dette contractée auprès des malheureux de sa société. Cette exigence infinie (le terme est de Levinas) fait de la sainteté éthique une quête par essence inachevée, une insatisfaction radicale ; car qui peut combler les désirs du malheureux partout autour de lui ?
Bienheureuse détresse du saint qui pleurera comme Schindler [1] à la fin de la guerre : « j’aurais voulu en sauver beaucoup plus… ».

Dans la deuxième lecture (1 Co 2, 1-5), Paul parle de lui comme d’habitude avec une assurance qui friserait l’orgueil s’il ne désignait pas l’Esprit comme la source de son action. Sa sainteté d’apôtre ne vient pas de son comportement éthique, mais de sa prédication de la foi chrétienne. Il voyage tout autour de la Méditerranée pour « annoncer le mystère de Dieu »  et « proclamer l’Évangile ». Par sa prédication, il fonde des Églises locales partout où il passe, les structurant et les organisant pour qu’elles restent en communion les unes avec les autres. Il est ainsi le vibrant exemple de ce qu’on pourrait appeler une sainteté confessante, pour la distinguer de la sainteté éthique évoquée ci-dessus. Confessante, car c’est en confessant la résurrection du Christ qu’il est conduit sur les routes à apporter la lumière du salut à ceux qui ne connaissent pas Jésus-Christ. La sainteté de Paul, c’est la force de ses écrits plaidant pour le Ressuscité, la plantation d’Églises dans le Moyen-Orient et jusqu’en Europe, sa prise de risques jusqu’au martyre pour que rien n’arrête cette annonce du crucifié–ressuscité au monde entier. Par sa parole, il aidera Pierre et les judéo-chrétiens à « passer aux barbares », il mettra l’esprit de la Loi au-dessus de la lettre de la Loi, il affirmera la primauté de la grâce sur les œuvres, il établira la foi, l’espérance et la charité comme le trépied de la vie chrétienne, avec l’amour (agapê) au sommet de tout.

Sainteté éthique, sainteté confessante : quand on y réfléchit, ces deux types de sainteté sont en tension perpétuelle. L’éthique déborde largement les frontières des Églises et des croyances, vraies ou fausses. La sainteté éthique peut donc être vécue par un bouddhiste, un musulman, un shintoïste, ou même un communiste sincère comme il en reste quelques-uns ! Elle est indépendante de la foi, proclamée ou non. À ce titre, elle conteste fortement la prétention de la sainteté confessante à représenter l’idéal de l’homme de bien à elle  seule. Et inversement, le débat théorique que tranche la confession de foi chrétienne questionne la soi-disant bonté éthique si elle ne s’appuie sur aucune vérité profonde au sujet de l’homme et de son avenir. Que veut dire être éthique si on cautionne ou s’accommode d’un système foncièrement inhumain comme l’étaient les idéologies du XX° siècle ? À la marge quelqu’un peut être généreux ou solidaire, mais s’il cautionne ou participe au règne du mensonge généralisé sur une société, en quoi serait-il saint ?

La vieille querelle historique entre judaïsme et christianisme vient en partie de là. Le premier est essentiellement éthique et se définit comme une orthopraxie (agir droitement). L’essentiel pour un juif n’est pas ce qu’il faut croire, mais ce qu’il faut pratiquer (la cacherout, les prières, l’aumône etc.). Le second est essentiellement confessant et se définit avant tout comme une orthodoxie (penser droitement). L’essentiel pour un chrétien n’est pas de faire un tas de choses remarquables, mais de faire confiance (fides) à l’amour gratuit de Dieu. Pour le judaïsme, la pratique droite conduit à Dieu. Pour le christianisme, la foi en Dieu conduit à l’éthique.

Ce débat sur ces deux formes de sainteté rebondit de manière sanglante et tragique au XVI° siècle avec l’affrontement entre la grâce et les œuvres qui a déchiré l’Europe. Les protestants revenaient à la revendication absolue de Paul de la primauté de la grâce et de la foi. Les catholiques maintenaient le fil juif en affirmant l’importance des œuvres, selon l’argumentation de saint Jacques : « À quoi bon, mes frères, dire qu’on a de la foi, si l’on n’a pas d’œuvres ? La foi peut-elle sauver, dans ce cas ? »  (Jc 2,14).
On le voit : la tension qui oppose ces deux formes de sainteté n’est pas une question purement théorique ; elle est éminemment politique, sociale, avec des implications économiques dont Max Weber par exemple a montré la puissance.

Sainteté éthique, sainteté confessante / orthopraxie, orthodoxie : faut-il trancher ?

L’époque actuelle est plus sensible à l’éthique, et se méfie (à juste titre) des combats religieux sur les grandes affirmations de foi. Dans les premiers siècles du christianisme, la sainteté était à l’inverse essentiellement confessante : la liste des martyrs est si longue que ces victimes de l’intolérance religieuse sont plus nombreuses dans la liste des saints que les saint Vincent-de-Paul ou autres Mère Teresa. Et d’ailleurs ce martyrologe continue hélas à s’écrire aujourd’hui en ajoutant des milliers de noms chaque année dans des pays où confesser le Christ est un risque majeur…

Jésus dans notre évangile (Mt 5, 13-16) semble ne pas prendre parti pour l’une ou l’autre sainteté. D’ailleurs, sa vie est à la fois guérison des malades et proclamation du règne de Dieu, réintégration sociale des pauvres et revendication de son identité de Fils de Dieu etc. Ici, il articule la sainteté et la confession de foi en une image étrange : « sel de la terre et lumière du monde ». Le sel est ce qui donne du goût à la nourriture en se mélangeant à elle : il figure bien l’action en faveur des pauvres, de la justice, du partage des richesses. La lumière est ce qui donne sens en éclairant la vie d’une compréhension nouvelle : elle convient bien à la prédication de la foi qui annonce une autre manière de voir l’existence à travers la résurrection de Jésus.

Pour lui, il faut les deux ! Pas sûr que chacun puisse assumer les deux en lui-même : c’est à l’Église qu’il revient collectivement de maintenir ces deux saintetés en tension. Car trop de foi risque de rendre le christianisme désincarné et hors sol des problèmes de son temps. Et absolutiser l’éthique en la privant de ses fondements revient à la fragiliser et à la rendre inopérante.

À vrai dire, une troisième forme de sainteté est apparue avec le temps : la sainteté spirituelle ou mystique. Ce sont d’abord les Pères du désert qui l’ont incarné. Après Constantin (IV° siècle) la tiédeur de la foi devint telle qu’en fuyant au désert ils maintinrent un haut niveau de profondeur spirituelle. Les mystiques du Moyen Âge ou du XIX° siècle qui en comptent tant prirent le relais, avec des figures admirables, de Maître  Eckhart à Sainte Thérèse d’Avila, d’Hildegarde von Bingen à saint Jean de la Croix etc. Peut-être est-ce la médiation qui permet de retrouver un trépied stable : éthique/confession de foi/mystique pour une sainteté intégrale ? Comme une déclinaison de la triade foi/espérance/charité dans le domaine de la sainteté en quelque sorte.

Nous sommes chacun(e) de nous instinctivement plus sensible à l’une de ces trois saintetés qu’aux deux autres : laquelle ? En en prenant conscience, décidons comment écouter ce que les deux autres ont à nous dire. Avançons résolument sur l’une de ces voies tout en nous laissant régulièrement enrichir, voire contester, par les deux autres.

 


[1]. Schindler était un industriel allemand qui a caché des centaines de juifs en 39-45 en les embauchant comme ouvriers dans ses usines, les arrachant ainsi à la déportation. Le film « La liste de Schindler » décrit son parcours, où il s’engage sur cette voie presque malgré lui au départ.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ta lumière jaillira comme l’aurore » (Is 58, 7-10)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Ainsi parle le Seigneur : Partage ton pain avec celui qui a faim, accueille chez toi les pauvres sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable. Alors ta lumière jaillira comme l’aurore, et tes forces reviendront vite. Devant toi marchera ta justice, et la gloire du Seigneur fermera la marche. Alors, si tu appelles, le Seigneur répondra ; si tu cries, il dira : « Me voici. » Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante, si tu donnes à celui qui a faim ce que toi, tu désires, et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera lumière de midi.

PSAUME

(Ps 111 (112),.4-5, 6-7, 8a.9)
R/ Lumière des cœurs droits,le juste s’est levé dans les ténèbres.ou :Alléluia ! (cf. Ps 111, 4)

Lumière des cœurs droits, il s’est levé dans les ténèbres,
homme de justice, de tendresse et de pitié.
L’homme de bien a pitié, il partage ;
il mène ses affaires avec droiture.

Cet homme jamais ne tombera ;
toujours on fera mémoire du juste.
Il ne craint pas l’annonce d’un malheur :
le cœur ferme, il s’appuie sur le Seigneur.

Son cœur est confiant, il ne craint pas.
À pleines mains, il donne au pauvre ;
à jamais se maintiendra sa justice,
sa puissance grandira, et sa gloire !

DEUXIÈME LECTURE
« Je suis venu vous annoncer le mystère du Christ crucifié » (1 Co 2, 1-5)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

 Frères, quand je suis venu chez vous, je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige du langage ou de la sagesse. Parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié. Et c’est dans la faiblesse, craintif et tout tremblant, que je me suis présenté à vous. Mon langage, ma proclamation de l’Évangile, n’avaient rien d’un langage de sagesse qui veut convaincre ; mais c’est l’Esprit et sa puissance qui se manifestaient, pour que votre foi repose, non pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu.

ÉVANGILE

« Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 13-16)
Alléluia. Alléluia. Moi, je suis la lumière du monde, dit le Seigneur. Celui qui me suit aura la lumière de la vie. Alléluia. (cf. Jn 8, 12)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens.
Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. »
Patrick Braud

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29 décembre 2019

L’épiphanie du visage

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

L’épiphanie du visage

Homélie pour la fête de l’Épiphanie / Année A
05/01/2020

Cf. également :

Épiphanie : tirer les rois
Épiphanie : êtes-vous fabophile ?
Rousseur et cécité : la divine embauche !
Épiphanie : l’économie du don

Épiphanie : Pourquoi offrir des cadeaux ?
Le potlatch de Noël
Épiphanie : qu’est-ce que l’universel ?
L’Épiphanie, ou l’éloge de la double culture
L’inquiétude et la curiosité d’Hérode
Éloge de la mobilité épiphanique
La sagesse des nations

En Chine, le visage sert à tout. Reconnu par une caméra intelligente, il vous permet de payer au supermarché sans sortir votre carte bleue ni même faire la queue. Il vous donne  accès au métro, à l’entrée de votre immeuble, et à l’argent de votre compte en banque… Grâce à la reconnaissance faciale, le visage devient une signature unique, infalsifiable, qui simplifie les démarches de la vie courante.

Le revers de la médaille de cette prouesse technologique est l’avènement d’une société de contrôle, où la surveillance généralisée des visages permet de sanctionner, d’observer, de punir, de noter les citoyens. Chacun dispose ainsi d’une sorte de « permis à points » social en fonction de ses amendes, condamnations, incivilités ou au contraire des actes approuvés par le régime. Malheur à ceux dont le nombre baisse trop ! Les caméras les dénicheront où qu’ils soient et les écarteront du train, du métro, du spectacle auquel ils n’ont plus droit. On estime à près de 400 millions le nombre de caméras intelligentes dans le pays (une pour 3,5 habitants). Il passera probablement à 600 millions en 2025.

On pense bien sûr à George Orwell : son roman « 1984 » anticipait ce type de société de contrôle où la surveillance panoptique (= ayant vue sur tout) supprime l’anonymat et la vie privée. Et cela fait froid dans le dos…

Ces calculs sur les visages pour les traduire en une série de 0 ou 1 reconnaissable par l’intelligence artificielle font aussi penser à d’autres calculs étranges sur le visage humain, ceux des soi-disant docteurs nazis prétendant caractériser la race juive par son visage caricaturé à l’extrême. De grandes expositions à Paris et ailleurs consacraient cette approche anthropométrique du visage dans les années de l’occupation allemande. Sous couvert de scientificité, la mainmise sur le visage humain servait l’idéologie nazie : dénier aux juifs leur humanité et en faire des sous-hommes (Untermenschen). Cela fait froid dans le dos…

Après-guerre, bizarrement, cette manipulation des visages connut d’autres heures de gloire avec la pseudo-science de la morphopsychologie, inventée par un psychiatre français Louis Corman (1901–1995), heureusement largement inconnu. Il voulait classer scientifiquement les visages et en déduire les caractéristiques des personnalités de chacun d’après les traits de son faciès. Ce qui n’est pas sans rappeler d’ailleurs une autre pseudo-science, chinoise à nouveau, qui régnait autrefois à la cour de Pékin. Le Mian Xiang était l’art impérial de la lecture du visage, populaire en Chine depuis l’Antiquité. Cette technique d’inspiration taoïste, vieille de plusieurs millénaires, permettrait de décrypter le caractère d’une personne mais aussi de ‘prédire’ ses actes à partir d’une analyse minutieuse des traits de son visage (la distance entre ses yeux, leur courbure, la forme du nez, des oreilles et des rides…). Elle était employée dans la Chine traditionnelle pour sélectionner les candidats aux postes de fonctionnaire, mais aussi – déjà! pour repérer les personnes malveillantes dans une foule dinvités.

À l’opposé de ces pensées calculantes et techniciennes, le philosophe juif Emmanuel Levinas a réfléchi sur ce qu’il appelle l’épiphanie du visage. Lorsque nos regards se croisent, le visage de l’autre est un appel à la responsabilité éthique envers lui, pour en prendre soin et le servir. Il y a dans le visage d’autrui la manifestation d’une transcendance, de quelque chose qui nous échappe et nous commande à la fois, qui n’est pas mesurable, qui n’est pas objet de manipulation ni de calcul. L’exposition du visage à autrui – peau nue offerte à la rencontre – est bouleversante pour qui prend le temps d’y déceler l’infini qui s’y manifeste. C’est bien une épiphanie (au sens grec du terme) c’est-à-dire une manifestation (paraître au-dessus) de l’infini (la personne humaine) dans le fini (son visage). Emmanuel Lévinas appelle épiphanie l’expression du visage en tant qu’elle résiste à la prise et se refuse à la possession. Le visage s’impose par-delà les formes qui le délimitent. Il me parle et m’invite à une relation sans aucune mesure avec tout pouvoir. Cette dimension infinie, transcendante, purement éthique, est expression et discours. Sans recourir à la force, elle résiste infiniment à toute appropriation ou négation, y compris au meurtre : c’est une résistance désarmée et désarmante.

« Le visage est sens à lui seul. Toi, c’est toi. En ce sens, on peut dire que le visage n’est pas « vu ». Il est ce qui ne peut devenir un contenu, que votre pensée embrasserait ; il est l’incontenable, il vous mène au-delà.
Le  visage  se  refuse  à  la  possession,  à  mes  pouvoirs.  Dans  son épiphanie, dans l’expression, le sensible, encore saisissable se mue en  résistance  totale  à  la  prise.  (…)  L’expression  que  le  visage introduit dans le monde ne défie pas la faiblesse de mes pouvoirs, mais mon pouvoir de pouvoir.
L’infini paralyse le pouvoir par sa résistance infinie au meurtre, qui, dure et insurmontable, luit dans le visage d’autrui, dans la nudité totale de ses yeux, sans défense, dans la nudité de l’ouverture absolue du Transcendant. Il y a là une relation non pas avec une résistance très grande, mais avec quelque chose d’absolument Autre : la résistance de ce qui n’a pas de résistance – la résistance éthique.
L’épiphanie du Visage suscite cette possibilité de mesurer l’infini de la tentation du meurtre, non pas seulement comme une tentation de destruction totale, mais comme impossibilité – purement éthique – de cette tentation et tentative.
Le visage me parle et par là m’invite à une relation sans commune mesure avec un pouvoir qui s’exerce, fût-il jouissance ou connaissance.
Emmanuel Levinas, Totalité et infini, 1961.

Les Grecs pensaient autrefois qu’il fallait se masquer le visage pour jouer son rôle. Le masque de théâtre avait pour fonction de laisser porter la voix tout en cachant le visage. La personne (prosopon en grec, persona en latin) était alors en avant du masque (pro-sopon) le son qui perçait de derrière (per-sona). Avec Levinas, la personne humaine est au contraire celle que le visage révèle au lieu de la dissimuler, dans son irréductible altérité. C’est un autre qui se tient face à moi, et son altérité me renvoie au Tout-Autre dont il est une épiphanie. C’est pourquoi le visage d’autrui résonne comme une injonction éthique absolue : ‘tu ne tueras pas’.

Ce large détour par différentes conceptions du visage peut nous aider à redécouvrir le sens de la fête d’aujourd’hui.
Qu’est-ce en effet que l’Épiphanie sinon la manifestation de l’infini divin dans le fini de l’enfant de Bethléem ? En lui le Tout-Autre se révèle, l’indicible se laisse approcher, le très Grand est tout petit, l’invisible se donne à contempler. Les mages ne s’y sont pas trompés. Avec leur science astrologique, ils auraient pu se contenter de la description de leurs calculs. Ils avaient en quelque sorte inventé la reconnaissance faciale du Messie, à lire dans les astres mieux que les Chinois dans leurs caméras vidéo… Mais ils n’ont pas voulu en rester là. Cette connaissance théorique les laissait sur leur faim. Ils voulaient voir l’enfant. Ils désiraient éprouver son regard, scruter son visage, être physiquement en sa présence, se prosterner devant un être de chair et non une forme dans le ciel. Un Dieu sans visage pourrait-il vraiment entrer en relation, en communion avec l’homme ? Dès sa naissance, Jésus est l’épiphanie du Père : tout en lui nous parle de plus grand que lui ; ses actes nous montrent comment Dieu agit ; ses paroles lui sont inspirées par l’Esprit ; son visage bouleversera même ses ennemis dans le pardon offert.

Fêter l’Épiphanie, c’est donc répondre à l’injonction éthique qui me vient du visage d’autrui (pour reprendre Levinas) : ‘sois responsable de ton frère en humanité, ne te dérobe pas devant son regard. Contemple-le face-à-face et tu frémiras de pressentir une dignité infinie, ton cœur se dilatera de frôler ce qui dépasse l’entendement humain. Dans la rencontre de Bethléem, les mages font l’expérience de ce bouleversement intérieur. Les cadeaux qu’ils offrent sont les signes de leur responsabilité envers l’enfant : de l’or pour qu’il soit reconnu comme roi, de l’encens pour discerner en lui le Grand Prêtre venu de Dieu, de la myrrhe pour que son embaumement après la croix révèle au monde sa victoire sur la mort.

Totalité et infiniAllez rendre visite à un service de pédiatrie : vous ne pourrez pas échapper aux regards de ces enfants malades dont certains semblent vous avertir du danger extrême qui les menace et vous supplie en vous tendant leurs visages. Même le pire bourreau ne pourra rester insensible à cette détresse d’autrui qui est un appel à prendre soin de lui. On raconte que les commandos nazis chargés des basses besognes d’extermination en étaient réduits à se saouler continûment pour se confronter à des statistiques de travail et non à des visages humains implorant leur pitié ou flambant de colère et de haine.

À Bethléem, c’est presque l’effet symétrique. La profondeur du mystère qui émane du visage du nouveau-né oblige les mages à prendre soin d’eux-mêmes. Grâce à un songe commun, ils repartent « par un autre chemin » pour éviter la violence du fourbe Hérode qui aurait voulu les éliminer pour les faire taire. D’ailleurs Hérode fera tuer les premiers-nés à distance, sur un ordre politique, sans se salir lui-même les mains. 

Nous ne pouvons plus comme les mages aller nous prosterner au loin devant le Roi des juifs. Mais nous pouvons en-visager (c’est-à-dire donner un visage) à ceux que nous croisons sans les voir. Les voisins de palier, de quartier, de bureau. Les SDF dans la rue qui nous gênent et dont nous détournons le regard. Les gens trop gros, trop maigres, trop grands, trop petits, trop handicapés, trop différents de peau, psychologiquement trop dérangés… Et d’abord les tous proches : conjoint, enfants, famille, dont on croit connaître la personnalité et dont nous ne voulons plus nous étonner.

Dieu le Tout-Autre se révèle sur le visage d’autrui. Face-à-face, quelque chose de plus grand que tout se dévoile. Si je renonce à mettre la main sur lui (par la technique, le calcul, l’aveuglement idéologique, l’intérêt etc.), l’appel à prendre soin qui émane de son visage changera mon chemin et mes décisions.

Telle est l’épiphanie du visage humain, qui s’enracine dans l’Épiphanie du Christ à Bethléem : ne pas passer à côté de l’autre sans contempler sur son visage l’infini qui nous fait vivre tous les deux et nous convoque à devenir responsables l’un de l’autre…

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La gloire du Seigneur s’est levée sur toi » (Is 60, 1-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples. Mais sur toi se lève le Seigneur, sur toi sa gloire apparaît. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Lève les yeux alentour, et regarde : tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ; tes fils reviennent de loin, et tes filles sont portées sur la hanche. Alors tu verras, tu seras radieuse, ton cœur frémira et se dilatera. Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi, vers toi viendront les richesses des nations. En grand nombre, des chameaux t’envahiront, de jeunes chameaux de Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ; ils annonceront les exploits du Seigneur.

PSAUME

(Ps 71 (72), 1-2, 7-8, 10-11, 12-13)
R/ Toutes les nations, Seigneur, se prosterneront devant toi. (cf. Ps 71,11)

Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !

En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

Les rois de Tarsis et des Îles apporteront des présents.
Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande.
Tous les rois se prosterneront devant lui,
tous les pays le serviront.

Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

DEUXIÈME LECTURE
« Il est maintenant révélé que les nations sont associées au même héritage, au partage de la même promesse » (Ep 3, 2-3a.5-6)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, vous avez appris, je pense, en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous : par révélation, il m’a fait connaître le mystère. Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit. Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile.

ÉVANGILE
Nous sommes venus d’Orient adorer le roi (Mt 2, 1-12)
Alléluia. Alléluia.Nous avons vu son étoile à l’orient, et nous sommes venus adorer le Seigneur. Alléluia. (cf. Mt 2, 2)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda,tu n’es certes pas le dernierparmi les chefs-lieux de Juda,car de toi sortira un chef,qui sera le berger de mon peuple Israël. » Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. » Après avoir entendu le roi, ils partirent.
Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
 Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.
Patrick Braud

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