L'homélie du dimanche (prochain)

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1 octobre 2018

Le semblable par le semblable

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Le semblable par le semblable


Homélie pour le 27° dimanche du temps ordinaire / Année B
07/10/2018

Cf. également :

L’homme, la femme, et Dieu au milieu
Le mariage et l’enfant : recevoir de se recevoir
Sur quoi fonder le mariage ?
Le festin obligé

 

Bienvenue aux Alcooliques Anonymes !

« – Bonjour. Je m’appelle Caroline.
- Bonjour, Caroline ! clame en chœur le groupe assis en cercle sur des chaises toutes simples.
- Je suis alcoolique. Cela fait trois mois que je n’ai pas touché un verre ».
Et le groupe applaudit.

Ce rituel des Alcooliques Anonymes est célèbre dans le monde entier. Il garantit l’égalité de condition des participants à ce groupe de parole. Il crée un lien de solidarité entre les participants : nous sommes tous confrontés à la même maladie ; nous savons de quoi nous parlons ; nous allons pouvoir nous entraider.

Ce qui est vrai des Alcooliques Anonymes l’est aussi d’autres groupes et associations de personnes touchées par un combat commun : des femmes battues, des victimes d’attentats, des malades de cancer, des veufs et veuves, des parents ayant perdu un enfant etc.

Pourquoi se regrouper ainsi ?

Parce que seuls ceux qui ont vécu telle expérience spécifique savent en parler aux autres. Parce qu’ils peuvent s’écouter mutuellement sans plaquer des aprioris et des clichés de l’extérieur. Entre compagnons de galère, on se reconnaît, on devine ce que l’autre ressent et veut exprimer, car on y est passé soi-même. Entendre quelqu’un parler du cancer en général, c’est bien ; mais rien ne remplace le témoignage personnel de quelqu’un qui a traversé le même cancer que le mien : celui-là, je peux le comprendre, recevoir ses paroles, lui accorder un crédit de confiance car son chemin est proche du mien. À l’inverse, les conseils, les belles paroles et les exhortations de ceux qui n’ont jamais vécu ma situation risquent d’être plaqués, extérieurs, et finalement peu pertinents.

Résultat de recherche d'images pour "Jonathan Pierres Vivantes"Quand un politique discourt sur la grande pauvreté par exemple, on ne peut qu’être méfiant : que connaît-t-il de la bataille quotidienne pour nourrir une famille avec cinq euros ? Que sait-il de l’usure morale et physique d’une mise à l’écart sociale pendant des années ? Même s’il s’appuie sur des études et des associations, ce sera toujours un riche qui se penche sur le problème des pauvres.

C’est pourquoi un prêtre des cités populaires a fondé ATD Quart-Monde. C’est grâce à un jeune aveugle, François Lesueur, que Valentin Haüy a pu créer sa Fondation pour aveugles. Ce sont des parents endeuillés qui ont créé l’association Jonathan Pierres Vivantes etc.

Les Pères de l’Église condensaient cette loi humaine en une formule bien frappée : « ce qui n’a pas été assumé ne peut être sauvé ». Autrement dit : c’est de l’intérieur, par des proches, des gens qui ont vécu la même chose que peut venir l’entraide.

 

Jésus, mon semblable.

La lettre aux Hébreux dans notre deuxième lecture constate que Jésus lui-même s’est soumis à cette loi anthropologique :
« celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés doivent tous avoir même origine ; pour cette raison, Jésus n’a pas honte de les appeler ses frères » (He 2,11)

Le semblable par le semblable dans Communauté spirituelle zz Action Catholique dans Communauté spirituelleRésultat de recherche d'images pour "jésus bon larron"La libération ne peut venir de quelqu’un n’ayant pas la même origine. Lorsque quelqu’un ignore cela, il tombe dans la condescendance, l’assistance, la manipulation. Seuls des frères peuvent sauver les frères, sinon la domination ne fera que changer de mains. Quand Moïse par exemple, après son éducation égyptienne, redécouvre son appartenance au peuple hébreu, c’est alors qu’il peut en devenir le libérateur. Dieu l’a renvoyé vers les siens (épisode du buisson ardent) alors qu’il fuyait au désert la vie avec ses semblables.

Parce qu’il a la même origine en humanité, Jésus connaît de l’intérieur nos combats, nos détresses, nos dérélictions les plus extrêmes, car qu’y a-t-il de plus extrême que la croix pour lui ? Parce qu’il est mon semblable en humanité, je peux parler à Jésus comme à un ami, un frère, un compagnon de route. Il a assumé mes tentations, il a vibré à la beauté du monde comme moi, il a connu l’amour, l’amitié, la trahison, la joie, la tristesse, la colère, la souffrance sous toutes ses formes…

« Ce qui n’est pas assumé ne peut être sauvé » : les Pères de l’Église ont martelé cette formule à l’encontre de ceux qui niaient l’humanité de Jésus pour sauvegarder sa divinité. La prière eucharistique n° 4 redit cela avec force (cf. He 4,15) : « il a vécu notre condition d’homme en toutes choses, excepté le péché » (car en réalité le péché n’est pas humain ; il ne fait pas partie de notre vocation humaine).

Jésus se fait le semblable de tous, et surtout des pauvres, des petits, des sans-grades afin que tout être humain trouve en lui un égal, un familier.

 

Pourquoi est-ce si important d’avoir la même origine ?

LA DAME PATRONNESSERedisons-le : ceux qui veulent résoudre les problèmes des autres sans en avoir l’expérience directe ressemblent aux dames patronnesses du 19° siècle. Ils veulent faire pour, souvent avec générosité, mais hélas avec incompétence. Si bien que leur bonne volonté devient vite dangereuse. C’était par exemple le drame du pouvoir colonial français : il voulait assurer le ‘progrès’ des indigènes en faisant pour eux des infrastructures, des lois, une organisation sociale qu’ils imaginaient pour eux.

À l’inverse, si De Gaulle n’avait pas réussi à imposer la légitimité de son gouvernement aux Alliés en 39-45, si les chars du maréchal Leclerc n’avaient pas symboliquement libéré Paris avant les Américains, nous serions devenus une nation sous tutelle, mineure et assistée. Si les français n’avaient pas parlé aux français depuis Londres, nous aurions perdu notre indépendance pour des années.



 

 

L’empowerment

Comme le chante l’hymne de Ph 2, 6-11, Jésus a quitté sa condition divine pour aller épouser notre humanité, au plus bas, afin de la faire remonter auprès de Dieu dans son triomphe sur le mal et la mort. Il s’est fait proche. Il est devenu notre semblable. Il a voulu que l’homme soit sauvé non pas de l’extérieur, par un Dieu tout autre, mais par un frère qui libère en chacun sa capacité à être fils de Dieu.

On l’a dit : faire pour est peut-être généreux, mais naïf et dangereux. L’étape suivante est d’essayer de faire avec. C’est plus noble. Le risque persiste cependant de faire faire à l’autre ce que je pense être le meilleur. L’Occident décide ainsi de grands projets de développement économique et cherche des partenaires locaux en Afrique ou en Asie pour les réaliser avec eux. Mais qui a pris le temps d’écouter ce que les Africains, les Asiatiques mettent sous le terme ‘développement’ ? Faire avec suppose fait en réalité que l’autre ait déjà pris conscience de ce qu’il souhaite faire. Sinon, c’est une parodie de coopération où finalement j’impose mon point de vue en le faisant réaliser par mes ‘partenaires’.

Empowered

Il s’agit donc de rendre d’abord l’autre capable de vouloir et de faire, puis de faire ensemble. C’est ce qu’exprime le terme anglais empowerment : il s’agit de donner le pouvoir (power) à l’autre sur lui-même. L’empowerment est ce travail d’accompagnement qui consiste à libérer en l’autre sa capacité à décider et entreprendre par lui-même. L’empowerment redonne du pouvoir, de la liberté, de l’autonomie et des moyens pour construire son propre chemin par soi-même, en coopération libre avec d’autres.

Au lieu de faire pour, on donne à l’autre de quoi faire par lui-même, et alors seulement on peut faire avec.

Ainsi lorsque Jésus constate après un miracle : « ta foi t’a sauvé », il suit cette pédagogie : il révèle à l’autre la puissance du désir qui est en lui, et l’invite alors à mettre en œuvre cette puissance de salut par lui-même. C’est sa foi qui l’a sauvé et non pas Jésus de l’extérieur. Jésus agit alors comme un catalyseur : en se décentrant de lui-même, il donne à l’autre de découvrir son centre le plus personnel, et travaille avec lui à la réalisation de son désir le plus vrai, le plus saint.

 

Évangéliser le semblable par le semblable

C’est l’une des intuitions les plus fécondes de l’Action Catholique. Au milieu des questions sociales nées de la Révolution industrielle, les chrétiens ont fait l’expérience que mieux que tout autre les ouvriers savent parler aux ouvriers de l’Évangile dans leur culture, leurs modes de vie. De même les cadres trouvent les mots qui vont toucher d’autres cadres pour témoigner du Christ etc. Ainsi sont nés la JOC, la JEC, la JIC, la JICF, les CMR, l’ACO, le MCC, les EDC, le MCR… Si ces mouvements sont aujourd’hui exsangues, c’est sans doute à cause de leur emprunt idéologique à d’autres pensées (marxiste, socialiste, sociologiques…) qui leur ont fait perdre de vue cette intuition évangélique :
« celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés doivent tous avoir même origine ; pour cette raison, Jésus n’a pas honte de les appeler ses frères » (He 2,11)

51EKW7SBRQL._AC_US400_ empowermentAu congrès de Besançon en 1898, l’ACJF avait déjà entendu la revendication d’une évangélisation du semblable par le semblable. Le souci d’atteindre les masses a conduit l’Action Catholique à se spécialiser par milieu social, à partir de cette idée que ce sont les jeunes d’un milieu qui sont capables de toucher l’ensemble des jeunes de ce milieu : « entre eux, par eux, pour eux ». Cette idée, c’est l’abbé Cardjin, puis l’abbé Guérin qui vont véritablement la mettre en œuvre. En 1925 la JOC est fondée en Belgique, en 1926 en France. Pie XI (pontificat 1922-1939) consacrera cette intuition dans son encyclique Quadragesimo anno dans le langage de l’époque :

« Les circonstances nous tracent clairement la voie dans laquelle nous devons nous engager. Comme à d’autres époques de l’histoire de l’Église, nous affrontons un monde retombé en grande partie dans le paganisme. Pour ramener au Christ ces diverses classes d’hommes qui l’ont renié, il faut avant tout recruter et former dans leur sein même des auxiliaires de l’Église qui comprenne leur mentalité et leurs aspirations et qui sachent parler à leur cœur dans un esprit de fraternelle charité. Les premiers apôtres, les apôtres immédiats des ouvriers seront les ouvriers ; les apôtres du monde industriel et commerçant seront des industriels et des commerçants ».

Les effectifs sont importants : en 1937, la JOC compte 30 000 adhérents et réunit 85 000 jeunes au Parc des Princes pour célébrer son dixième anniversaire. Les prêtres ouvriers naissent de la même intuition de proximité : ils sont 10 en 1947, 25 un an plus tard, puis une centaine. L’objectif n’est plus de convertir la masse ouvrière mais de réinventer l’Église en milieu ouvrier ; les maîtres mots sont « naturalisation » des prêtres et « incarnation » de l’Église. C’est à propos de la question communiste que leur aventure va prendre fin, dans le contexte de la guerre froide. En 1954, Rome met fin à l’expérience des prêtres ouvriers. Certains refusent de se soumettre et d’abandonner leur travail. La mission de France poursuit actuellement cette conception de l’évangélisation, en y incluant des laïcs.

Le constat demeure : avoir la même origine (sociale, géographique, culturelle, intellectuelle etc.) que l’autre m’en rend plus naturellement frère. Cette proximité me permet d’acculturer l’Évangile, de le traduire dans sa mentalité, son vocabulaire, sa vision du monde afin qu’il puisse entendre comme à Pentecôte le message dans sa langue maternelle.

 

Mais qui est mon semblable ?

Jésus s’est fait le semblable de tout homme. Mais moi, de qui suis-je naturellement le semblable ? Qui a la même origine que moi, si bien que nous pourrons facilement échanger, nous confier l’un à l’autre, interpréter ensemble l’Évangile dans notre condition commune ?
Le jeune homme riche demandait à Jésus : qui est mon prochain ?
Il nous faut lui demander aujourd’hui : qui est mon semblable ? quelle est mon origine ? qui la partage avec moi ?
Nous pourrons alors, de façon privilégiée et non exclusive, nous tourner vers nos semblables pour fraternellement leur proposer la belle aventure de la foi chrétienne qu’ils écriront avec nous.

Demandez-vous donc – et demandez au Christ – cette semaine : qui est mon semblable ?

 

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Tous deux ne feront plus qu’un » (Gn 2, 18-24)

Lecture du livre de la Genèse

Le Seigneur Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Je vais lui faire une aide qui lui correspondra. » Avec de la terre, le Seigneur Dieu modela toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les amena vers l’homme pour voir quels noms il leur donnerait. C’étaient des êtres vivants, et l’homme donna un nom à chacun. L’homme donna donc leurs noms à tous les animaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes des champs. Mais il ne trouva aucune aide qui lui corresponde. Alors le Seigneur Dieu fit tomber sur lui un sommeil mystérieux, et l’homme s’endormit. Le Seigneur Dieu prit une de ses côtes, puis il referma la chair à sa place. Avec la côte qu’il avait prise à l’homme, il façonna une femme et il l’amena vers l’homme. L’homme dit alors : « Cette fois-ci, voilà l’os de mes os et la chair de ma chair ! On l’appellera femme – Ishsha –, elle qui fut tirée de l’homme – Ish. » À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un.

Psaume
(Ps 127 (128), 1-2, 3, 4-6)
R/ Que le Seigneur nous bénisse tous les jours de notre vie ! (cf. Ps 127, 5ac)

Heureux qui craint le Seigneur
et marche selon ses voies !
Tu te nourriras du travail de tes mains :
Heureux es-tu ! À toi, le bonheur !

Ta femme sera dans ta maison
comme une vigne généreuse,
et tes fils, autour de la table,
comme des plants d’olivier.

Voilà comment sera béni l’homme qui craint le Seigneur.
De Sion, que le Seigneur te bénisse !
Tu verras le bonheur de Jérusalem tous les jours de ta vie,
et tu verras les fils de tes fils. Paix sur Israël.

Deuxième lecture
« Celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés doivent tous avoir même origine » (He 2, 9-11)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, Jésus, qui a été abaissé un peu au-dessous des anges, nous le voyons couronné de gloire et d’honneur à cause de sa Passion et de sa mort. Si donc il a fait l’expérience de la mort, c’est, par grâce de Dieu, au profit de tous. Celui pour qui et par qui tout existe voulait conduire une multitude de fils jusqu’à la gloire ; c’est pourquoi il convenait qu’il mène à sa perfection, par des souffrances, celui qui est à l’origine de leur salut. Car celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés doivent tous avoir même origine ; pour cette raison, Jésus n’a pas honte de les appeler ses frères.

Évangile
« Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » (Mc 10, 2-16) Alléluia. Alléluia.
Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous ; en nous, son amour atteint la perfection. Alléluia. (1 Jn 4, 12)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, des pharisiens abordèrent Jésus et, pour le mettre à l’épreuve, ils lui demandaient : « Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? » Jésus leur répondit : « Que vous a prescrit Moïse ? » Ils lui dirent : « Moïse a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. » Jésus répliqua : « C’est en raison de la dureté de vos cœurs qu’il a formulé pour vous cette règle. Mais, au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme. À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » De retour à la maison, les disciples l’interrogeaient de nouveau sur cette question. Il leur déclara : « Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre devient adultère envers elle. Si une femme qui a renvoyé son mari en épouse un autre, elle devient adultère. »
Des gens présentaient à Jésus des enfants pour qu’il pose la main sur eux ; mais les disciples les écartèrent vivement. Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. » Il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.
Patrick BRAUD

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3 septembre 2018

Le speed dating en mode Jésus

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Le speed dating en mode Jésus

Homélie pour le 23° dimanche du temps ordinaire / Année B
09/09/2018

Cf. également :

Le coup de gueule de saint Jacques
La revanche de Dieu et la nôtre
Effata : la Forteresse vide
L’Église est comme un hôpital de campagne !

Connaissez-vous le speed dating ?

Le speed dating en mode Jésus dans Communauté spirituelleEh bien, figurez-vous que c’est un rabbin qui a inventé ce mode de rencontre [1] ! Au départ, il voulait favoriser les mariages entre juifs (vieille obsession biblique, pour que la foi ne se perde pas car c’est la mère juive qui fait l’identité juive de ses enfants). Cela a tellement bien marché que le principe en a été étendu à toutes les rencontres.

La méthode est simple. Réunissez dans une même pièce sept hommes et sept femmes (ou plus). Les femmes sont assises à une table et ne bougent pas. Toutes les sept minutes, un homme différent vient s’asseoir à leur table, et c’est parti pour sept minutes de conversation à bâtons rompus, histoire d’éprouver ou non un déclic pour une relation d’amitié ou d’amour par la suite. On peut ainsi et rapidement (speed) mettre en contact (dating) ceux qui désirent tous les deux en savoir plus l’un sur l’autre. La technique s’est même étendue au recrutement de nouveaux embauchés : les entreprises cherchant de nouveaux talents tiennent la place des femmes, les chercheurs d’emploi celle des hommes (on parle alors de job dating).

Il semblerait que les foules pratiquent souvent sans le savoir le Jésus dating dans les Évangiles !

Ainsi dans le passage de ce dimanche (Mc 7, 31-37) :
« Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler, et supplient Jésus de poser la main sur lui ».

Amener quelqu’un au Christ, voilà qui n’est pas banal ! Servir cette rencontre, unique entre toutes, rapide, bouleversante, sans forcément revoir ce Jésus après… Ici c’est un sourd qu’on amène à Jésus. On ne sait pas s’il est d’accord ou non : sa guérison devra beaucoup plus à ceux qui l’ont amené qu’à lui-même ! On les présente l’un à l’autre, puis on les laisse tranquilles tous les deux, et d’ailleurs Jésus s’isole pour mettre de la salive sur la langue du sourd-muet et prononcer son fameux : Effata !

Qui est ce « on » sans qui rien ne serait arrivé ? Pourquoi organise-t-il cette rencontre ? On peut deviner que ce sont des proches, des voisins, les habitants d’un même village. On peut imaginer qu’ils font cela parce qu’ils ont entendu parler de la réputation de guérisseur de Jésus, et que l’intéressé n’était pas prêt à y aller tout seul. Donc ils l’accompagnent, le convainquent, le portent s’il le faut, bref : ils l’amènent au Christ.

Dans l’Évangile de Marc, ce verbe amener (à Jésus) est employé plusieurs fois (du verbe φέρω = pheró en grec).

- La première fois, c’est pour lui amener tous les malades qui traînent dans le coin :
Mc 1,32 : Le soir, après le coucher du soleil, on lui amena tous les malades et les possédés.
La maison de Simon et André à Capharnaüm, que Jésus a adoptée comme sa maison en fait, est devenue alors une mini grotte de Lourdes, envahie par tous ceux que la médecine de l’époque ne pouvait soigner. Voilà un peu l’hôpital de campagne dont parlait le pape François pour désigner l’Église aujourd’hui : une maison fraternelle où l’on peut amener au Christ tous les malades, tous les possédés de nos sociétés, et Dieu sait s’il y en a !

ob_939972_paralytique amener dans Communauté spirituelle- La deuxième fois, c’est un paralytique qu’on lui présente, soulevé par des porteurs de brancards :
Mc 2,3 : On vient lui amener un paralytique, soulevé par quatre hommes.
La scène se passe « à la maison », c’est-à-dire à Capharnaüm. Le geste d’amener un frère paralysé est ici hautement symbolique de la foi de la foule, qui obtient non seulement la guérison physique, mais surtout la rémission des péchés, ce qui fait grincer des dents les scribes au milieu de la foule enthousiaste.

- La troisième fois que ce verbe amener (à Jésus) est utilisé, c’est pour notre sourd-muet mal parlant.
Mc 7,32 : On lui amena un sourd, qui avait de la difficulté à parler, et on le pria de lui imposer les mains.

- La troisième fois, c’est pour lui présenter un aveugle :
Mc 8,22 : Ils se rendirent à Bethsaïda; et on amena vers Jésus un aveugle, qu’on le pria de toucher.
À nouveau la salive de Jésus (avec l’imposition de ses mains) transforme cet aveugle, à l’écart.

- La cinquième fois, c’est un enfant épileptique qu’on lui amène. Le père avait pris l’initiative et Jésus demande la foule de lui apporter cet enfant aux crises si effrayantes pour les mentalités de l’époque.
Mc 9,17-20 : Quelqu’un de la foule lui dit: « Maître, je t’ai amené mon fils qui a un esprit muet. Quand il le saisit, il le jette à terre, et il écume, grince des dents et devient raide. Et j’ai dit à tes disciples de l’expulser et ils n’en ont pas été capables » — « Engeance incrédule, leur répond-il, jusques à quand serai-je auprès de vous? Jusques à quand vous supporterai-je ? Amenez-le-moi. » Et ils le lui amenèrent.
Jésus peut donc demander qu’on lui amène des gens, ce n’est pas à sens unique.

- La sixième fois, c’est pour lui amener (προσφέρω = pros- pheró) des enfants.
Mc 10,13 : On lui amena des petits enfants, afin qu’il les touchât. Mais les disciples reprirent ceux qui les amenaient.
Il s’agit de provoquer un contact physique (toucher, imposer les mains comme pour le sourd ou l’aveugle) non pour guérir, mais pour bénir :
Mc 10,16 : Puis il les embrassa et les bénit en leur imposant les mains.
Amener au Christ ne relève pas uniquement d’une démarche de guérison : portés par leurs proches, les petits-enfants – que nous pouvons devenir pour recevoir le royaume de Dieu, selon Mt 18,13 – sont entourés de tendresse, d’affection et de de bénédiction dans cette brève rencontre avec le Christ.

 

salome ChristÀ l’inverse de ces usages positifs du verbe amener (au Christ), Marc mentionne le sombre épisode où Hérode fait amener à sa belle-fille la tête de Jean-Baptiste sur un plat :
Mc 6,27-28 : Et aussitôt le roi envoya un garde en lui ordonnant d’apporter la tête de Jean. Le garde s’en alla et le décapita dans la prison; puis il apporta sa tête sur un plat et la donna à la jeune fille, et la jeune fille la donna à sa mère.
On peut donc aujourd’hui encore apporter à son idole (la convoitise de la fille de son frère ici pour Hérode) la tête de quelqu’un de valeur… Hélas, sacrifier quelques têtes pour obtenir des faveurs est toujours d’actualité ! C’est le mouvement symétrique, inverse de la foi : tuer l’autre pour l’amener mort à une idole, au lieu d’amener l’autre souffrant au Christ pour qu’il guérisse et vive pleinement.

Pour être complet signalons deux autres usages du verbe amener (à Jésus) : 

- Mc 11,1.7 : vous trouverez, à l’attache, un ânon que personne au monde n’a encore monté. Détachez-le et amenez-le. (…) Ils amènent l’ânon à Jésus et ils mettent sur lui leurs manteaux et il s’assit dessus.
Même les ânes peuvent être amenés au Christ ! Il saura comment transformer l’humble petit âne en monture royale pour la procession dite des rameaux.

- Même un denier apporté au Christ (Marc 12,15 — 16) peut révéler ce qui revient à César et ce qui revient à Dieu.
Mc 12,16 : Apportez-moi un denier, que je le voie. Ils en apportèrent un (…)

 

Le dernier usage du verbe amener chez Marc n’est plus pour amener au Christ mais pour amener le Christ au Golgotha.
Mc 15,22 : Et ils amènent Jésus au lieu-dit Golgotha, ce qui se traduit lieu du Crâne.
Ultime inversion des rôles : celui à qui on avait amené l’humanité est maintenant celui qu’on amène à l’inhumain.
Il imposait les mains, à l’écart, pour guérir et bénir. On lui impose les clous, en public, pour le tuer et le maudire.
Parce qu’il se laisse ainsi amener au sacrifice, Jésus renverse la violence faite à toutes les victimes qu’on amène à l’abattoir. Par sa résurrection, il fera de ce chemin de perdition une voie de salut, dont le criminel à sa droite est le premier bénéficiaire.

On le voit, amener quelqu’un au Christ n’est pas chose banale !

Et si c’était la mission de ses disciples aujourd’hui encore ? À la manière d’un speed dating ou d’un job dating astucieux, n’est-ce pas de notre responsabilité de baptisés d’organiser des rendez-vous avec le Christ ? De provoquer ces rencontres-éclair d’où un coup de foudre peut jaillir et bouleverser une vie ? De mettre en présence du Christ ceux qui souffrent dans leur cœur ou dans leur corps ?

Proposer la foi dans la société actuelle. Volume 3, Lettre aux catholiques de FranceAmener au Christ en français, c’est prendre par la main pour accompagner quelqu’un vers quelqu’un (on apporte quelque chose, mais on amène quelqu’un, par la main). Ce n’est donc pas le forcer, le contraindre. Amener au Christ relève de la proposition de la foi, pas de l’imposition d’une religion. Si les sourds-muets, paralytiques et aveugles se laissent conduire à Lourdes par exemple en pèlerinage, c’est parce qu’ils ont confiance dans les hospitaliers qui les y amènent. Ils n’ont pas forcément la foi ni même l’espoir de guérir. Ils se laissent faire par des aidants, des amis, des soignants, l’immense foule des hospitaliers et hospitalières au service des malades dans ces énormes pèlerinages d’été notamment à Lourdes.

Même les enfants qu’on amène au Christ n’y sont pas forcés : eux aussi font confiance aux adultes qui leur font découvrir qui est Jésus, à travers le catéchisme, les messes des familles, les histoires bibliques qu’on raconte avant de dormir le soir etc.

Certaines fois, la rencontre avec le Christ semble impossible. Tant de grands-parents aimeraient amener leurs petits-enfants au Christ, mais tout s’y oppose… Reste alors le speed dating de la prière. On peut toujours présenter au Christ dans la prière tel collègue, telle personne souffrante, tel enfant éclatant de vie, tel adolescent doutant de lui-même. Et c’est même souvent la seule prière possible : « Seigneur, je te présente Léa. Je ne sais pas ce qui est le meilleur pour elle. Mais je crois qu’elle trouvera auprès de toi ce qu’elle cherche. Touche-la, bénis-la, par les moyens que toi seul connais et peux mettre en œuvre… » Sainte Monique a ainsi présenté son fils Augustin à Jésus dans les larmes de sa prière pendant de nombreuses années, jusqu’à ce que l’attrait éblouissant du Livre parmi les livres le renverse comme Paul vers Damas (« tolle et lege ! »).

Il ne nous appartient pas de savoir comment se passera cette rencontre. Nous n’avons pas à maîtriser ce qu’elle va produire ou non. Il nous revient seulement, comme la foule amenant le sourd-muet à Jésus, de rendre possible le face-à-face, d’en être le catalyseur, acceptant de disparaître quand les deux sont réunis. C’est ce que Jean-Baptiste appelait « être l’ami de l’époux », les amenant l’un à l’autre, puis s’éclipsant sur la pointe des pieds…
Jn 3,29 : Qui a l’épouse est l’époux; mais l’ami de l’époux qui se tient là et qui l’entend, est ravi de joie à la voix de l’époux. Telle est ma joie, et elle est complète.

Cette semaine, qui puis-je amener au Christ ? Comment ? Par une invitation, une lecture, une conférence, une célébration, un coup de fil ? Par la prière ?

Soyons les « speed daters » du Christ !

 


[1]. La méthode a été créée par le rabbin Yaacov Deyo de Aish HaTorah aux États-Unis à la fin des années 1990. Deyo avait pour objectif de préserver la culture juive en poussant aux mariages intracommunautaires. La méthode s’est depuis propagée aux autres communautés, puis à d’autres pays.

 

 

Lectures de la messe 

Première lecture
« Alors s’ouvriront les oreilles des sourds et la bouche du muet criera de joie » (Is 35, 4-7a)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Dites aux gens qui s’affolent : « Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. Il vient lui-même et va vous sauver. » Alors se dessilleront les yeux des aveugles, et s’ouvriront les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf, et la bouche du muet criera de joie ; car l’eau jaillira dans le désert, des torrents dans le pays aride. La terre brûlante se changera en lac, la région de la soif, en eaux jaillissantes.

Psaume
(Ps 145 (146), 6c-7, 8-9a, 9bc-10)
R/ Je veux louer le Seigneur, tant que je vis. ou : Alléluia. (Ps 145, 2)

Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés.

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger.

Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

Deuxième lecture
« Dieu n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres pour en faire des héritiers du Royaume ? » (Jc 2, 1-5)

Lecture de la lettre de saint Jacques

Mes frères, dans votre foi en Jésus Christ, notre Seigneur de gloire, n’ayez aucune partialité envers les personnes. Imaginons que, dans votre assemblée, arrivent en même temps un homme au vêtement rutilant, portant une bague en or, et un pauvre au vêtement sale. Vous tournez vos regards vers celui qui porte le vêtement rutilant et vous lui dites : « Assieds-toi ici, en bonne place » ; et vous dites au pauvre : « Toi, reste là debout », ou bien : « Assieds-toi au bas de mon marchepied. » Cela, n’est-ce pas faire des différences entre vous, et juger selon de faux critères ? Écoutez donc, mes frères bien-aimés ! Dieu, lui, n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde pour en faire des riches dans la foi, et des héritiers du Royaume promis par lui à ceux qui l’auront aimé ?

Évangile
« Il fait entendre les sourds et parler les muets » (Mc 7, 31-37)
Alléluia. Alléluia. Jésus proclamait l’Évangile du Royaume et guérissait toute maladie dans le peuple. Alléluia. (cf. Mt 4, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus quitta le territoire de Tyr ; passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée et alla en plein territoire de la Décapole. Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler, et supplient Jésus de poser la main sur lui. Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue. Puis, les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : « Effata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! » Ses oreilles s’ouvrirent ; sa langue se délia, et il parlait correctement. Alors Jésus leur ordonna de n’en rien dire à personne ; mais plus il leur donnait cet ordre, plus ceux-ci le proclamaient. Extrêmement frappés, ils disaient : « Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets. »
Patrick BRAUD

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1 juin 2016

La déradicalisation selon saint Paul

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La déradicalisation selon saint Paul

 

Cf. également :

Naïm, ou la rétroactivité en marche

Homélie pour le 10° dimanche du temps ordinaire / Année C
05/06/2016

 

Le gouvernement de Manuel Valls a publié le 9 mai dernier 80 mesures pour lutter contre la radicalisation islamique qui chaque année pousse des centaines de Français à partir faire le djihad en Syrie ou ailleurs. La deuxième lecture de ce dimanche rejoint cette actualité. Paul raconte avec force détails combien il était fanatique avant d’avoir rencontré le Ressuscité :

« Vous avez entendu parler du comportement que j’avais autrefois dans le judaïsme : je menais une persécution effrénée contre l’Église de Dieu, et je cherchais à la détruire. J’allais plus loin dans le judaïsme que la plupart de mes frères de race qui avaient mon âge, et, plus que les autres, je défendais avec une ardeur jalouse les traditions de mes pères. » (Ga 1, 11-19)

Dans ces longs passages en forme de confession publique, on peut mettre en valeur deux éléments, deux dimensions de la conversion de Paul qui correspondent assez bien à ce qu’on appelle aujourd’hui le processus de déradicalisation.

 

Les personnes avant les idées

Afficher l'image d'origineLe pharisaïsme de Paul, c’était d’abord son attachement à la loi juive et aux coutumes dont les maîtres pharisiens l’avaient habillé. Pour l’ultra-religieux qu’il était devenu, le plus important était l’observance extérieure de tout ce qu’il fallait soi-disant faire pour être un bon juif : la circoncision évidemment, mais aussi le respect absolu du shabbat (jusque dans ses détails les plus absurdes et les plus contradictoires), le lavage des coupes, des mains, la manière de s’habiller (les hadissim contemporains sont toujours très sourcilleux de leurs papillotes, chapeaux de fourrure, les tephillim et autres distinctions vestimentaires) etc. Les islamistes n’ont rien inventé hélas : les intégristes juifs ont depuis longtemps enserré la vie quotidienne dans un carcan de règles frisant l’obsession pathologique. Le film Timbuktu raconte l’étonnement et l’incompréhension des villageois à qui les djihadistes demandent de porter des gants pour manipuler du poisson, de ne pas écouter de musique non religieuse, de ne pas jouer au football…

Des humoristes irakiens croquent régulièrement sur la télévision publique ce délire des fanatiques musulmans dans une émission appelée « Al-Basheer Show, l’émission qui combat Daech avec le rire » …. On y voit par exemple des « barbus » menacer ceux qui oseraient utiliser des W.C. dits ‘à l’occidentale’ parce qu’ils utilisent du papier au lieu de l’eau, seule purification autorisée par l’islam des djihadistes etc.

Les fanatiques sont obsédés par les choses à faire et en oublient les personnes à aimer. Ainsi a été Paul, barbu pharisien plus intransigeant que les terroristes, puisqu’il obtenait du pouvoir légal le droit de pourchasser, d’emprisonner et de faire tuer ces chrétiens « kouffars » (mécréants en arabe) comme diraient les terroristes aujourd’hui.

Ce qui l’a fait changer, c’est justement la rencontre d’une personne, de quelqu’un de vivant. « Je suis Jésus que tu persécutes » (Ac 9,5 ; 22,8 ; 26,15) : cette rencontre éblouissante va lui révéler dans quel aveuglement il s’égarait. Sa cécité passagère traduit alors sa prise de conscience des ténèbres de la pensée où il se perdait. À force de vouloir aimer la Loi, il ne respirait plus que haine et meurtre envers les chrétiens. On a connu ce même aveuglement avec les Allemands, pourtant intelligents et cultivés, qui avaient épousé l’idéologie nazie. Ou bien avec les Russes, les Chinois, les Cambodgiens qui voulaient imposer la révolution communiste façon Staline, Mao ou Pol Pot… Même Che Guevara dont on a fait un mythe romantique était dans la lignée de ce terrorisme violent et haineux, où les idées priment sur les personnes. « Il vaut mieux qu’un seul homme meure plutôt que tout le peuple » (Jn 11,50) disait déjà le grand prêtre Caïphe en légitimant ainsi le meurtre de Jésus au nom de la raison d’État. La raison de l’État islamique légitime l’assassinat d’innocents au nom de la charia, cette loi idolâtrée qui ressemble à celle qui fascinait Paul autrefois.

 

Un élément de la déradicalisation - des jeunes notamment - tentés par le fanatisme religieux est donc la rencontre de personnes bien concrètes, en chair et en os, qui témoignent de la réalité des victimes du terrorisme. « Je suis Jésus que tu persécutes » se conjugue aujourd’hui en : « Je suis la mère de l’enfant qu’a tué Mohamed Merah en 2012 à Toulouse, et je peux te raconter la souffrance qui s’est installée dans ma vie depuis » (cf. le témoignage de Latifa Ibn Ziaten, mère d’Imad, tué par Mohamed Merah).

Les 80 mesures de Valls contiennent cette recommandation de faire témoigner et circuler le témoignage concret des victimes. Afin que la violence terroriste ne reste pas virtuelle, idéalisée, magnifiée, mais terriblement proche et personnelle, donnons la parole à ceux qui souffrent de la dictature des religieux de tous bords sur leur vie quotidienne, par l’imposition de règles vestimentaires, de coutumes culinaires, d’interdits culturels de toutes sortes.

 

Rompre l’enfermement algorithmique

« Enfermement algorithmique » : l’expression est dans les 80 mesures [1].

Elle désigne le processus maintenant connu où Internet joue comme un multiplicateur et un accélérateur de fanatisme. Lorsque vous cliquez sur un lien qui vous amène à une vidéo sur l’islam, par le jeu des analyses croisées, Youtube ou Google vous proposent immédiatement 10 autres vidéos sur le même sujet, allant plus loin dans la logique d’exposition. Et ainsi, de clic en clic, de lien en lien, de site en site, l’internaute rebondit sans cesse à l’intérieur d’un univers de pensée qui ne renvoie plus qu’à lui-même. Les algorithmes de recommandations peuvent réellement enfermer le surfeur dans une seule vague de pensée, de plus en plus radicale, de plus en plus étroite.

Paul a vécu quelque chose de cet enfermement algorithmique avant sa rencontre du Ressuscité. Il ne mangeait qu’avec ses coreligionnaires, il discutait avec des pharisiens ultra-convaincus, il ne lisait que des ouvrages sur l’observance de la Loi. À l’école de Gabriel, il devait encore être un étudiant ouvert à plusieurs courants de pensée. Pourtant il avait assisté et approuvé la lapidation d’Étienne. Son cercle des relations s’est sans doute rétréci, ses lectures également, et il a peu à peu devenu prisonnier d’un petit univers ne renvoyant qu’à lui-même.

Quand un jeune sélectionne ses amis au point de ne plus fréquenter qu’un seul style, quand il n’écoute plus qu’une seule musique ou ne s’habille que d’une seule mode vestimentaire, on peut craindre pour lui.

 

Rompre l’enfermement algorithmique est donc un autre atout essentiel à la déradicalisation.

Cela passe par la production d’un contre-discours idéologique apportant des arguments factuels, historiques, littéraires, théologiques, exégétiques…

Cela demande également de pratiquer l’ouverture d’esprit avec les jeunes dont on est en charge, avant qu’ils ne se durcissent et les refusent par principe. Le cinéma, l’art, d’autres lectures et surtout d’autres rencontres seront des pare-feu utiles pour éviter que l’embrigadement des esprits ne prolifère.

 

Afficher l'image d'originePour Paul, la rupture de l’enfermement algorithmique va se faire dans un premier temps chez Ananie, ce chrétien de Tarse qui l’a accueilli, écouté, soigné, baptisé. Jamais il ne serait entré dans une maison de non-pharisiens auparavant. Puis il a fallu à Paul trois ans de solitude, en Arabie, pour faire le point sur ses années pharisiennes, ouvrir les yeux sur ses égarements passés, et choisir de donner un nouveau sens à sa vie. Comme quoi l’intériorité, le silence, et un certain retour sur soi à travers une solitude habitée sont des aides puissantes pour se désintoxiquer du fanatisme et se retrouver pleinement. On aurait tort de négliger les ressources que représentent les monastères, de toutes religions, dans la lutte contre la radicalisation des esprits. Ils ont toujours été des lieux de relecture de son histoire, de reprise de soi, de conscientisation sur ses propres contradictions, d’aspiration à une unité intérieure non-violente, authentique.

 

Faire passer les personnes avant les idées.
Lutter contre l’enfermement algorithmique.

Ces deux éléments de la conversion de Paul ne valent pas que pour les djihadistes. Chacun de nous a besoin de travailler sur ses propres tentations dans ces deux domaines.

Qui peut dire qu’il ne s’est pas installé dans un système de croyance et de pensée qui l’empêche de rencontrer en vérité des personnes nouvelles ou différentes ?

Qui peut affirmer qu’il reste ouvert alors que les algorithmes sociaux nous poussent à fréquenter nos semblables uniquement et à penser comme eux ?

Travaillons à la déradicalisation du fanatique qui sommeille en chacun de nous.

 

________________________________

[1]. Mesure 59 : Lutter contre l’enfermement algorithmique.
Si les mécanismes de radicalisation chez les jeunes sont complexes, et divers, et qu’ils font généralement intervenir des contacts humains à un moment donné, Internet peut jouer un rôle dans le renforcement des convictions radicales des personnes fragiles et leur motivation jusqu’au départ vers les zones de combat. Les algorithmes de recommandation de certains réseaux sociaux ou plateformes vidéo ont l’effet imprévu d’enfermer l’utilisateur dans des contenus systématiquement orientés dans le même sens. La visualisation préalable d’un contenu vu ou aimé conduit mécaniquement à ce que la personne concernée s’en voit proposer 10 de nature similaire, puis 10 autres, jusqu’à ce que l’offre présentée à l’utilisateur soit parfois entièrement consacrée à ces contenus de haine. Ce phénomène d’enfermement algorithmique ne peut être combattu que par les acteurs économiques concernés, qui devront prendre en compte d’autres facteurs dans leurs mécanismes techniques de recommandation, comme par exemple les signalements et éventuels retraits passés de contenus similaires. Le Gouvernement a entamé un dialogue stratégique et technique avec les principaux acteurs concernés afin de parvenir à circonscrire ce phénomène, et aboutir à une limitation de l’enfermement pour les contenus de haine, voire à la recommandation de contre-discours dans l’offre de contenus.
Plan d’action contre la radicalisation et le terrorisme (PART) – 9 mai 2016

 

 

1ère lecture : « Regarde, ton fils est vivant ! » (1 R 17, 17-24)
Lecture du premier livre des Rois

En ces jours-là, le fils de la femme chez qui habitait le prophète Élie tomba malade ; le mal fut si violent que l’enfant expira. Alors la femme dit à Élie : « Que me veux-tu, homme de Dieu ? Tu es venu chez moi pour rappeler mes fautes et faire mourir mon fils ! » Élie répondit : « Donne-moi ton fils ! » Il le prit des bras de sa mère, le porta dans sa chambre en haut de la maison et l’étendit sur son lit. Puis il invoqua le Seigneur : « Seigneur, mon Dieu, cette veuve chez qui je loge, lui veux-tu du mal jusqu’à faire mourir son fils ? » Par trois fois, il s’étendit sur l’enfant en invoquant le Seigneur : « Seigneur, mon Dieu, je t’en supplie, rends la vie à cet enfant ! » Le Seigneur entendit la prière d’Élie ; le souffle de l’enfant revint en lui : il était vivant ! Élie prit alors l’enfant, de sa chambre il le descendit dans la maison, le remit à sa mère et dit : « Regarde, ton fils est vivant ! » La femme lui répondit : « Maintenant je sais que tu es un homme de Dieu, et que, dans ta bouche, la parole du Seigneur est véridique. »

Psaume : Ps 29 (30), 3-4, 5-6ab, 6cd.12, 13

R/ Je t’exalte, Seigneur : tu m’as relevé. (Ps 29, 2a)

Quand j’ai crié vers toi, Seigneur,
mon Dieu, tu m’as guéri ;
Seigneur, tu m’as fait remonter de l’abîme
et revivre quand je descendais à la fosse.

Fêtez le Seigneur, vous, ses fidèles,
rendez grâce en rappelant son nom très saint.
Sa colère ne dure qu’un instant,
sa bonté, toute la vie.

Avec le soir, viennent les larmes,
mais au matin, les cris de joie !
Tu as changé mon deuil en une danse,
mes habits funèbres en parure de joie !

Que mon cœur ne se taise pas,
qu’il soit en fête pour toi,
et que sans fin, Seigneur, mon Dieu,
je te rende grâce !

2ème lecture : « Dieu a trouvé bon de révéler en moi son Fils, pour que je l’annonce parmi les nations » (Ga 1, 11-19)
Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Galates

Frères, je tiens à ce que vous le sachiez, l’Évangile que j’ai proclamé n’est pas une invention humaine. Ce n’est pas non plus d’un homme que je l’ai reçu ou appris, mais par révélation de Jésus Christ. Vous avez entendu parler du comportement que j’avais autrefois dans le judaïsme : je menais une persécution effrénée contre l’Église de Dieu, et je cherchais à la détruire. J’allais plus loin dans le judaïsme que la plupart de mes frères de race qui avaient mon âge, et, plus que les autres, je défendais avec une ardeur jalouse les traditions de mes pères. Mais Dieu m’avait mis à part dès le sein de ma mère ; dans sa grâce, il m’a appelé ; et il a trouvé bon de révéler en moi son Fils, pour que je l’annonce parmi les nations païennes. Aussitôt, sans prendre l’avis de personne, sans même monter à Jérusalem pour y rencontrer ceux qui étaient Apôtres avant moi, je suis parti pour l’Arabie et, de là, je suis retourné à Damas. Puis, trois ans après, je suis monté à Jérusalem pour faire la connaissance de Pierre, et je suis resté quinze jours auprès de lui. Je n’ai vu aucun des autres Apôtres sauf Jacques, le frère du Seigneur.

Evangile : « Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi » (Lc 7, 11-17)
Acclamation : Alléluia. Alléluia. Un grand prophète s’est levé parmi nous : et Dieu a visité son peuple. Alléluia. (Lc 7, 16)
Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus se rendit dans une ville appelée Naïm. Ses disciples faisaient route avec lui, ainsi qu’une grande foule. Il arriva près de la porte de la ville au moment où l’on emportait un mort pour l’enterrer ; c’était un fils unique, et sa mère était veuve. Une foule importante de la ville accompagnait cette femme. Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle et lui dit : « Ne pleure pas. » Il s’approcha et toucha le cercueil ; les porteurs s’arrêtèrent, et Jésus dit : « Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi. » Alors le mort se redressa et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère. La crainte s’empara de tous, et ils rendaient gloire à Dieu en disant : « Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. » Et cette parole sur Jésus se répandit dans la Judée entière et dans toute la région.
Patrick BRAUD

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30 décembre 2015

Épiphanie : Pourquoi offrir des cadeaux ?

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Épiphanie : Pourquoi offrir des cadeaux ?

 

Cf. également :

Baptême du Christ : le plongeur de Dieu

L’Épiphanie, ou l’éloge de la double culture

« Laisse faire » : éloge du non-agir

Le baptême du Christ : une histoire « sandaleuse »

« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus

Lot de consolation

Tauler, le métro et « Non sum »

Yardén : le descendeur

 

Homélie pour la fête de l’Épiphanie / Année C
03/01/2016

 

Épiphanie : Pourquoi offrir des cadeaux ? dans Communauté spirituelle 220px-Sant%27Apollinare_Nuovo_00En cette fête de l’Épiphanie, les mages offrent trois présents à l’enfant qui vient de naître. Or visiblement, il n’en a aucun usage immédiat ! Il eût mieux valu donner des vêtements chauds, une chambre à l’auberge, le secours d’une servante…

La question redouble quand on fait attention au terme grec utilisé pour ces fameux cadeaux des mages : δρον (dōron).

Dans le Nouveau Testament, il y a 19 usages de ce mot [1], essentiellement pour désigner des offrandes faites à Dieu lui-même. Par exemple : « Quand donc tu présentes ton offrande à l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère; puis reviens, et alors présente ton offrande. » (Mt 5, 23-24)

Première indication donc : Mathieu veut nous dire que les mages reconnaissent déjà la divinité de cet enfant, puisqu’ils lui font des présents comme si c’était le Dieu du Temple de Jérusalem. Étonnant !

Cela ne résout toujours pas la question : pourquoi Dieu aurait-il besoin qu’on lui offre quelque chose ? Manquerait-il de richesses pour qu’on lui offre de l’or ? Aurait-il faim pour qu’on lui sacrifie des taureaux ou des colombes ?

Les prophètes de l’Ancien Testament avaient déjà réfléchi sur ces coutumes sacrificielles où il fallait soi-disant donner quelque chose à Dieu. Leur cheminement progressif les amène à contester ces pratiques (d’origine païenne)« C’est la miséricorde que je désire, et non les sacrifices », rappelle Jésus en Mt 12,7 citant Os 6,6.

Le véritable sacrifice, c’est de s’offrir soi-même. « Si j’offre un sacrifice, tu n’en veux pas, tu n’acceptes pas d’holocauste. Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un coeur brisé et broyé… » (Ps 50, 18-19)

« En entrant dans le monde, le Christ dit: Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation; mais tu m’as façonné un corps. Tu n’as agréé ni holocaustes ni sacrifices pour les péchés. Alors j’ai dit: Voici, je viens, car c’est de moi qu’il est question dans le rouleau du livre, pour faire, ô Dieu, ta volonté. » (He 10, 5-7).

 

Alors quel est le sens de ces cadeaux des mages à l’enfant-Dieu qui n’en a nul besoin ni envie ? Et pourquoi continuons-nous cette tradition des cadeaux entre nous, à Noël, pour le Nouvel An, comme si nous étions des mages et des enfants-Dieu les uns pour les autres ?

 

1. Offrir n’est pas marchander

Éliminons déjà une fausse piste qui empoisonne pourtant tous les gestes religieux qui sont les nôtres. Acheter un cierge pour réussir un examen reste très populaire, mais surtout rentable pour le clergé qui fait commerce de ces cierges… La relation à Dieu n’est plus marchande en régime chrétien, depuis que Jésus a justement chassé les marchands du temple (cf. Le principe de gratuité)

. Si les cadeaux signifient : je te donne ceci pour que tu me donnes cela, alors c’est un trafic indigne qui n’a aucune chance de réussir avec Dieu. Ce genre de tentation de manipulation ou de pression ne fait que compromettre une amitié humaine.

Nos cadeaux ne sont pas des calculs, mais des dons sans espoir de retour ; pas des investissements, mais des jaillissements d’affection sans contrepartie. Sinon, mieux vaut déposer ces trésors au mont-de-piété…

 

2. Des cadeaux pour ne pas être tout

Lorsqu’on fait des présents aussi précieux que ceux des mages, c’est qu’on accepte de prendre sur ses richesses, de ne pas tout garder pour soi. Et en même temps, c’est dire à l’autre : tu comptes pour moi, tu es plus précieux à mes yeux que cet ordre/argent/myrrhe pourtant de grande valeur. C’est donc limiter sa volonté de toute-puissance, accepter de ne pas être tout, et laisser ainsi de la place à l’autre, rappel de mon incomplétude. Les mages par leurs offrandes reconnaissent en Jésus quelqu’un de plus grand qu’eux.

Nous disons à nos amis qu’ils nous manquent, que nous ne sommes pas nous-mêmes sans eux, lorsque nous arrivons avec un bouquet de fleurs à un repas ou une boîte de chocolats au chevet d’un malade. Les cadeaux nous aident à limiter notre désir inné d’autosuffisance pour vouloir avoir besoin de l’autre. Offrir nous fait aimer notre finitude…

 

3. Des cadeaux pour accepter de manquer

Dans l’Ancien Testament, c’est ainsi que le livre de l’Exode interprétait le prélèvement d’argent pour construire le sanctuaire.

Afficher l'image d'origineDonner son argent implique une limitation du désir de toute-puissance. Le désir de Dieu, de sa présence en moi et dans la communauté, implique la purification de mon désir d’être tout, que l’argent symbolise au plus haut point : si je ne paye pas, si je ne prélève pas de mon argent pour Dieu, la vérité de ce désir ne pourra pas se réaliser. Bien avant Freud, le peuple juif a expérimenté que l’argent comme le désir suscitent une soif inextinguible, une quête infinie. Cet infini peut faire de l’argent une idole : Mammon. C’est pourquoi Dieu demande au peuple de prélever sur ses richesses pour donner de l’argent afin de construire son Temple. « Voici le prélèvement que vous prendrez d’eux : de l’or, de l’argent, du bronze, de la pourpre de lin, du poil de chèvre. Ils me feront un sanctuaire et j’habiterai en eux » (Ex 25,2). Dieu n’habite pas le sanctuaire, mais le cœur de l’homme qui sait limiter et éduquer son désir, grâce à l’offrande.

Parce que nous acceptons de manquer, Dieu viendra faire sa demeure en nous. L’offrande à Dieu est donc l’appel d’air qui permet au feu divin de prendre en nous, de l’intérieur. Le cadeau fait à l’autre est l’appel à une relation d’amitié sans laquelle je ne suis pas pleinement moi-même.

 

4. Des cadeaux pour recevoir du Christ notre vocation de baptisés

L’Épiphanie (manifestation) du Christ aux mages montre clairement que les païens peuvent rencontrer le Christ, et revenir chez eux « par un autre chemin », c’est-à-dire profondément transformés par cette rencontre. Leurs trois présents ont une signification symbolique.

L’or désigne la royauté étonnante de cette enfant, annoncée par les prophètes (cf. première lecture), accomplie de manière déroutante sur la croix. Cette royauté est devenue celle des baptisés qui eux aussi – le Christ vivant en eux – exercent leurs responsabilités, leur pouvoir, leur profession comme un service royal.

L’encens désigne la prêtrise exercée par le Christ, puisque les parfums d’encens brûlaient sur l’autel du Temple lorsque les prêtres offraient des sacrifices. Or le Christ s’est offert lui-même au lieu des animaux. C’est de ce sacerdoce dont vivent les baptisés en Christ, faisant de leur existence « une vivant offrande à la louange de la gloire de Dieu » (prière eucharistique n° 4). Le sacerdoce commun des baptisés consiste à s’offrir soi-même en présent pour ceux qu’on aime, et plus encore pour ceux que nous n’arrivons pas à aimer ou qui ne nous aiment pas.

La myrrhe est un produit funéraire pour embaumer les corps. Elle annonce symboliquement l’ensevelissement de Jésus, après la croix, cette déchéance inacceptable pour les juifs comme pour les Romains ou pour le Coran. Offrir de la myrrhe à un enfant serait une faute de goût si le bois de la mangeoire n’annonçait pas déjà celui de la croix. Cette capacité prophétique à discerner ce qui est en jeu dans le présent est devenue celle des baptisés. Nous recevons du Christ d’être prophétiques lorsque nous discernons les véritables enjeux par exemple de la crise écologique actuelle, ou des formidables progrès des sciences et technologies pour l’être humain etc.

Afficher l'image d'origine

 

Offrir des présents au Christ, c’est donc accepter de recevoir de lui qui nous sommes réellement : prêtre/prophète/roi. Sans cette démarche des mages, nous pourrions avoir l’illusion de croire pouvoir l’être par nous-mêmes. Faire ces cadeaux nous sauve de l’auto-suffisance, de l’auto-réalisation.

 

5. Des cadeaux pour que l’amour circule entre nous

Afficher l'image d'originePrélever quelques objets ou un peu d’argent pour offrir peut donc devenir un authentique chemin de communion à l’autre. Si on purifie ce geste de tous les relents de calcul et de domination, on peut y deviner l’amorce de la circulation de ce que l’anthropologue Marcel Mauss appelait le don / contre-don (cf. Le potlatch de Noël) : offrir, c’est accepter que l’autre me manque, et entrer dans une relation où le cadeau fait à l’un l’entraînera à offrir lui-même à un autre et ainsi de suite. La seule dette qu’il nous faut conserver entre nous, c’est celle de l’amour, écrivait saint Paul. Les cadeaux reçus nous obligent en ce sens que, en les recevant, nous contractons une dette à faire circuler. En les donnant, nous entrons dans une relation vivante et ouverte.

 

Même après ces fêtes de fin d’année, continuons donc à nous offrir des présents, sans autre raison que de laisser l’amour de Dieu circuler entre nous…

 


[1]. Mt 2,11/ Mt 5,23 / Mt 5,24 / Mt 5,24 / Mt 8,4 / Mt 15,5 / Mt 23,18 / Mt 23,19 / Mt 23,19 / Mar 7,11 / Lc 21,1 / Lc 21,4 / Ep 2,8 / He 5,1 / He 8,3 / He 8,4 / He 9,9 / He 11,4 / Ap 11,10

 

1ère lecture : Les nations païennes marchent vers la lumière de Jérusalem (Is 60, 1-6)

Lecture du livre d’Isaïe

Debout, Jérusalem ! Resplendis : elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi.
Regarde : l’obscurité recouvre la terre, les ténèbres couvrent les peuples ; mais sur toi se lève le Seigneur, et sa gloire brille sur toi.
Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore.
Lève les yeux, regarde autour de toi : tous, ils se rassemblent, ils arrivent ; tes fils reviennent de loin, et tes filles sont portées sur les bras.
Alors tu verras, tu seras radieuse, ton coeur frémira et se dilatera. Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi avec les richesses des nations.
Des foules de chameaux t’envahiront, des dromadaires de Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens et proclamant les louanges du Seigneur.

Psaume : 71, 1-2, 7-8, 10-11, 12-13

R/ Parmi toutes les nations, Seigneur, on connaîtra ton salut.

Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux ! 

En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

Les rois de Tarsis et des Iles apporteront des présents.
Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande.
Tous les rois se prosterneront devant lui,
tous les pays le serviront.

Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

2ème lecture : L’appel au salut est universel (Ep 3, 2-3a.5-6)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Éphésiens

Frères, vous avez appris en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous :
par révélation, il m’a fait connaître le mystère du Christ.
Ce mystère, il ne l’avait pas fait connaître aux hommes des générations passées, comme il l’a révélé maintenant par l’Esprit à ses saints Apôtres et à ses prophètes.
Ce mystère, c’est que les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile.

Evangile : Les mages païens viennent se prosterner devant Jésus (Mt 2, 1-12)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Nous avons vu se lever son étoile, et nous sommes venus adorer le Seigneur. Alléluia. (cf. Mt 2, 2)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu se lever son étoile et nous sommes venus nous prosterner devant lui. »
En apprenant cela, le roi Hérode fut pris d’inquiétude, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les chefs des prêtres et tous les scribes d’Israël, pour leur demander en quel lieu devait naître le Messie. Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem en Judée, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Judée ; car de toi sortira un chef, qui sera le berger d’Israël mon peuple. »
Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, avertissez-moi pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. »
Sur ces paroles du roi, ils partirent. Et voilà que l’étoile qu’ils avaient vue se lever les précédait ; elle vint s’arrêter au-dessus du lieu où se trouvait l’enfant.
Quand ils virent l’étoile, ils éprouvèrent une très grande joie.
En entrant dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à genoux, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Mais ensuite, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.
Patrick BRAUD

 

 

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