L'homélie du dimanche (prochain)

  • Accueil
  • > Recherche : pierre angulaire en image

27 mars 2022

Une spiritualité zéro déchet

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Une spiritualité zéro déchet

Homélie du 5° Dimanche de Carême / Année C
03/04/2022

Cf. également :
La première pierre
Lapider : oui, mais qui ?
L’adultère, la Loi et nous
L’oubli est le pivot du bonheur
Le Capharnaüm de la mémoire : droit à l’oubli, devoir d’oubli
Comme l’oued au désert
Jésus face à la violence mimétique
Les sans-dents, pierre angulaire

TZDZG

La production de déchets municipaux par région en 2016, 2030 et 2050. © Céline Deluzarche, d’après Banque Mondiale

San Francisco fut l’une des premières. La ville a voté en 2002 l’objectif d’atteindre le 100% recyclé ou composté. Mobilisation générale des élus, associations, quartiers et habitants : en 2012, le seuil de 80 % est dépassé. La ville vise 90% en 2030 et 100% à terme. En comparaison, les autres villes américaines ont environ 35% seulement de déchets recyclés ou compostés. C’est donc possible de vivre sans déchets !

En France, le Ministère de l’Environnement a lancé en 2014 un appel à projet « Territoires Zéro Déchet Zéro Gaspillage », affectueusement nommé TZDZG par nos technocrates gourmands d’acronymes étranges. Plus de 135 intercommunalités ont répondu à l’appel. Miramas et Roubaix par exemple font figure de villes prototypes pour avancer sur cette voie.

C’est donc possible de vivre sans déchets !

Il y a derrière cette démarche une belle possibilité de spiritualité écologique : devenir les bons gestionnaires de la Création que Dieu nous a confiée, ne pas dilapider l’héritage naturel ni mépriser le vivant. On se souviendra avec malice que Jésus lui-même a voulu ramasser ce qui restait de la multiplication des pains, remplissant ainsi 12 paniers symboliques de l’Église (Jn 6,13). « Faut pas gâcher ! » comme disaient nos grands-parents qui avaient connu les tickets de rationnement d’après-guerre. La tâche est lourde, car chaque habitant produit en moyenne 0,74 kg de déchets par jour (un chiffre qui cache de fortes disparités, de 0,11 kg au Lesotho à 4,50 kg aux Bermudes).

 

La voirie spirituelle selon Paul

Gérard et Cédric, les deux rippers de la tournée du centre-ville  qui a débuté à 5 heures du matin. Ils ont ramassé 4,5 tonnes de sacs jaunes.

La deuxième lecture de ce dimanche (Ph 3,8-14) peut nous donner l’opportunité d’inverser la proposition : si le zéro déchet peut s’appuyer sur une démarche spirituelle, pourquoi la spiritualité ne pourrait-elle pas s’inspirer du zéro déchet ? Paul nous met sur la voie en employant un vocabulaire lié à la gestion des ordures pour évoquer son attachement au Christ. Il fait la liste des avantages et privilèges que sa naissance lui a octroyés : il est juif, circoncis, de la tribu de Benjamin, hébreu fils d’hébreux, de la race d’Israël, pharisien irréprochable, élève du prestigieux Gamaliel (Ph 3,4-8). Il aurait pu ajouter comme il le fera devant le procureur : citoyen romain, donc dispensé du châtiment des esclaves (la Croix), ayant le droit d’être jugé à Rome selon le droit romain. Cette liste de privilèges est facile à actualiser et chacun de nous peut énumérer les avantages qui ont été conférés par sa famille, le hasard, la nature (intelligence, force, habilité…) ou la société de son pays (éducation, santé, vieillesse…).

Eh bien, tout cela pour Paul c’est du déchet ! Des surplus qui filent tout droit à la poubelle ! Voire des obstacles à éliminer pour progresser dans la connaissance du Christ !

Paul parle de pertes (ζημία = zēmia en grec) par 3 fois, c’est-à-dire non seulement de déchets inutiles mais aussi d’obstacles qui font régresser. « Tous ces avantages que j’avais, je les ai considérés, à cause du Christ, comme une perte. Oui, je considère tout cela comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. À cause de lui, j’ai tout perdu ; je considère tout comme des ordures, afin de gagner un seul avantage, le Christ » (Ph 3,7-8).

C’est donc que les avantages dont les hommes sont friands d’habitude deviennent en réalité des pièges pour celui qui désire accueillir la grâce du Christ. Observez autour de vous : le ruban rouge porté au revers des vestes signale la ‘distinction’ de quelques-uns parmi les meilleurs ; les médailles militaires assoient l’autorité des gradés ; les innombrables avantages en nature des politiques les mettent à l’écart du peuple ; les Bac + 8 font sentir aux autres combien ils manquent de culture ; les riches héritiers ne comprennent pas comment on peut vivre avec moins de 5 000 € par mois etc.

Paul : naufrage et échouage à MalteTout ce que l’orgueil social considère comme une distinction (au sens de Bourdieu) devient vite un piège spirituel, une perte (zēmia) pour qui se fie au Christ et non à lui-même. Un vrai naufrage spirituel guette ceux qui n’auraient pas le courage de traiter ces avantages comme des déchets à recycler ! Naufrage est d’ailleurs le sens des 2 autres usages du mot zēmia dans le Nouveau Testament : un naufrage en mer, navire en perdition, équipage en détresse. Ainsi Paul lors de la tempête qui met son bateau en péril vers la Crète : « Mes amis, je vois que la navigation ne se fera pas sans dommages ni beaucoup de pertes, non seulement pour la cargaison et le bateau, mais encore pour nos vies » (Ac 27,10). Le centurion responsable de ce prisonnier hors du commun fait plus confiance au pilote du bateau qu’à Paul, et le naufrage dû à ce manque de foi-confiance devient inévitable (ce qui vaudra à Paul d’échouer sur une plage de Malte, posant ainsi les fondations de la future Église maltaise si vivante encore aujourd’hui !) : « Les gens n’avaient plus rien mangé depuis longtemps. Alors Paul, debout au milieu d’eux, a pris la parole : Mes amis, il fallait m’obéir et ne pas quitter la Crète pour gagner le large : on aurait évité ces dommages et ces pertes ! » (Ac 27,21)

Pertes, naufrage : Paul emploie un autre terme pour désigner ses privilèges de naissance : σκβαλον (skubalon) qu’on peut traduire par boue, ordures. « Je considère tout comme des ordures, afin de gagner un seul avantage, le Christ » (Ph 3,8). Comme c’est le seul usage de ce mot dans toute la Bible, il a ici une force singulière : courir après les hochets du pouvoir et de la gloire, c’est se rouler dans la boue comme un porc, c’est habiter au milieu d’une décharge d’ordures pire que celles des chiffonniers du Caire ou les latrines de Calcutta…
Quelle folie de dépenser son énergie et ses talents pour ce que les Anglais appellent garbage, bulshitt !

 

Les bousillés

Un bousillé

Une bonne politique écologique vise à recycler les déchets, mais surtout à en diminuer le volume le plus possible. Le meilleur déchet est celui qu’on ne produit pas. Ce principe pourrait s’appliquer également à la vie spirituelle. Ne pas se rouler dans la boue, c’est éradiquer de son cœur le désir d’être supérieur, la convoitise qui rend jaloux, le mimétisme qui abrutit et rend violent, l’orgueil de la trop grande confiance en soi seul. Refuser les honneurs, se concentrer sur l’unique nécessaire, attendre tout du Christ et s’y engager pleinement : le zéro déchet spirituel ressemble davantage à Gandhi en sandales et sari qu’à Bokassa harnaché de diamants !

L’idéal de la sainteté est de ne produire aucune de ces scories. Vous objecterez - à juste titre – qu’il est impossible de ne pas hériter d’avantages ou de privilèges physiques, sociaux, intellectuels, familiaux, nationaux etc. Alors, pour qu’il y ait bien zéro déchet au final, il nous faut transformer les inévitables déchets en sources d’énergie reconvertible pour brûler de l’amour du Christ.

Allez visiter la ‘salle des bousillés’ du Musée de verre de Sars-Poteries (en Thiérache). On y admire le savoir-faire des 800 ouvriers de l’importante usine de verrerie du village, de 1802 à 1937. Les déchets de verre tombaient des machines et des cuves. Les ouvriers pendant leur temps de pause s’amusaient - par passion de leur métier qui était un art - à transformer ces chutes de verre en objets décoratifs fins et travaillés. Rivalisant de créativité, de fantaisie et de virtuosité, les ouvriers faisaient de ces bousillés de véritables œuvres d’art. Un tour de main, et ce verre qui allait être jeté devenait une figurine, une lampe, un vase, un petit bijou de finesse ! Le curé du village - tiens, ce n’est pas anodin - découvrait chez ses paroissiens ces trésors de récupération. En 1967, 30 ans après la fermeture de l’usine, il a eu l’idée de les rassembler pour créer un musée associatif, aujourd’hui Mus’Verre en pleine expansion.

Voilà peut-être une allégorie du double rôle social et spirituel de l’Église : comme les verriers, transformer nos déchets en chef-d’œuvre, nos chutes en créations nouvelles ; comme le curé Louis Mériaux, valoriser ces transformations de déchets opérées par les gens pour redonner espoir et fierté.

Récupérer les chutes pour les transformer : le Livre de la Sagesse connaît cet usage des artisans, autrefois dédié aux idoles :

Une spiritualité zéro déchet dans Communauté spirituelle gland-jeux-toupies-bois-jouet« Malheureux, car ils espèrent en des choses mortes, ceux qui ont appelé ‘divinités’ des ouvrages de mains humaines, de l’or et de l’argent travaillés avec art, figurant des êtres vivants, ou une pierre quelconque, ouvrage d’une main d’autrefois ! Ainsi un bûcheron, qui a scié un arbre facile à transporter, il en a raclé toute l’écorce selon les règles, et, avec tout l’art qui convient, il a fabriqué un objet, pour les besoins de la vie courante. Les chutes de son ouvrage, il les a fait brûler pour préparer sa nourriture, puis il s’est rassasié. Quant à la chute qui ne pouvait servir à rien, ce bout de bois tordu et plein de nœuds, il s’est mis à le tailler pour occuper ses loisirs, et, en amateur, il l’a sculpté, il lui a donné une figure humaine ou la ressemblance d’un quelconque animal. Il l’a recouvert de vermillon, en passant la surface au rouge ; tous les défauts du bois, il les a recouverts. Il lui a fait une digne résidence et l’a installé dans le mur, bien fixé avec du fer. Il a pris grand soin qu’il ne tombe pas, le sachant incapable de se soutenir lui-même : ce n’est en effet qu’une image qui a besoin de soutien. Et pourtant, quand il prie pour acquérir des biens, pour se marier et avoir des enfants, il n’a pas honte de s’adresser à cet objet inanimé ; pour obtenir la santé, il invoque ce qui est faible » (Sg 13,10-17).

Au lieu de fabriquer des idoles en bois figées, les artisans chrétiens mettront tout leur savoir-faire à transformer les chutes en icônes…

La matière première des bousillés de nos parcours spirituels sont les inévitables chutes jalonnant notre vie chrétienne : qui peut prétendre un parcours sans rien à jeter ? La salle des bousillés du Mus’Verre nous dit qu’il est pensable de recycler nos déchets spirituels en merveilles de finesse et de transparence !

Prenez l’orgueil de Paul : il est bien servi de ce côté-là ! Eh bien, il réussit à le transformer en revendication de justice pour faire valoir ses droits à Rome et ainsi faire de la publicité (rendre publique) à sa foi chrétienne. Ou bien il se targue de sa naissance et de son éducation pharisienne pour clouer le bec aux nostalgiques de la Loi juive. Il devait être assez insupportable de caractère, au point que Barnabas se fâchera avec lui ! Ils seront obligés de se séparer : « L’exaspération devint telle qu’ils se séparèrent l’un de l’autre. Barnabé emmena Marc et s’embarqua pour Chypre » (Ac 15,39). Même ce trait de caractère servira finalement l’Évangile, puisque Barnabas deviendra un apôtre infatigable de son côté à Chypre, jusqu’au martyr.

Paul est conscient qu’une écharde est fichée dans sa chair (handicap ? maladie ?) : « ces révélations dont il s’agit sont tellement extraordinaires que, pour m’empêcher de me surestimer, j’ai reçu dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour empêcher que je me surestime » (2Co 12,7). Ce qui aurait pu conduire à sa perte devient finalement la source de son entière remise entre les mains de Dieu : « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse.’ C’est donc très volontiers que je mettrai plutôt ma fierté dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure » (2Co 12,9).

Des bousillés, des échardes, qui n’en a pas ?
Plutôt que de nous lamenter, utilisons-les en les recyclant pour nous abandonner à Dieu.
Plutôt que de les nier, transformons-les en rappels de nos limites et freins à notre orgueil.
Plutôt que de nous y habituer, traitons-les comme nous traitons nos déchets : en triant nos poubelles spirituelles, en compostant nos ordures, en recyclant nos chutes…

 

L’inversion des ordures

20112472-entladen-lkw-in-einem-berg-von-m%C3%BCll bousillés dans Communauté spirituelle

Terminons par un phénomène étonnant. Selon Paul, plus nous évitons les déchets spirituels, plus nous sommes nous-mêmes considérés comme des déchets. Ainsi aux yeux du monde, nous devenons des balayures, des ordures, le rebut de l’humanité : « On nous calomnie, nous réconfortons. Jusqu’à présent, nous sommes pour ainsi dire l’ordure du monde, le rebut de l’humanité » (1Co 4,13).

Ordure et rebut : les mots sont forts ! Paul parle d’expérience : il est arrêté comme un criminel, méprisé comme un hérétique, traîné de geôle en geôle avec humiliation, puis décapité comme un citoyen déchu. Il incarne cette étrange inversion de perspective que tout chrétien rencontrera tôt ou tard : moins vous produirez de déchets spirituels, plus on vous regardera vous-même comme un déchet ! Car ne pas courir après la richesse peut paraître folie ; délaisser les honneurs c’est être très vite méprisé ; renoncer à ses privilèges est incompréhensible aux yeux du monde.

La source de bien des persécutions antichrétiennes aujourd’hui est en partie dans le rayonnement spirituel des baptisés qui gêne considérablement les pouvoirs en place. Les Romains caricaturaient les premiers chrétiens des catacombes en les décrivant adorer un crucifié à tête d’âne. Les régimes autoritaires de ce siècle les accusent de trahison à la patrie, à la religion nationale, et les menacent, les déportent, les éliminent comme on élimine les détritus.

Que la grâce du Christ nous soutienne pour progresser dans ce double dépouillement : ne plus produire de déchets spirituels ou du moins les recycler, affronter courageusement le mépris de ceux qui alors nous traiteront comme le rebut de l’humanité.

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Voici que je fais une chose nouvelle, je vais désaltérer mon peuple » (Is 43, 16-21)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur, lui qui fit un chemin dans la mer, un sentier dans les eaux puissantes, lui qui mit en campagne des chars et des chevaux, des troupes et de puissants guerriers ; les voilà tous couchés pour ne plus se relever, ils se sont éteints, consumés comme une mèche. Le Seigneur dit : « Ne faites plus mémoire des événements passés, ne songez plus aux choses d’autrefois. Voici que je fais une chose nouvelle : elle germe déjà, ne la voyez-vous pas ? Oui, je vais faire passer un chemin dans le désert, des fleuves dans les lieux arides. Les bêtes sauvages me rendront gloire – les chacals et les autruches – parce que j’aurai fait couler de l’eau dans le désert, des fleuves dans les lieux arides, pour désaltérer mon peuple, celui que j’ai choisi. Ce peuple que je me suis façonné redira ma louange. »

Psaume
(Ps 125 (126), 1-2ab, 2cd-3, 4-5, 6)
R/ Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous : nous étions en grande fête !
 (Ps 125, 3)

Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion,
nous étions comme en rêve !
Alors notre bouche était pleine de rires,
nous poussions des cris de joie.

Alors on disait parmi les nations :
« Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur ! »
Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous :
nous étions en grande fête !

Ramène, Seigneur, nos captifs,
comme les torrents au désert.
Qui sème dans les larmes
moissonne dans la joie.

Il s’en va, il s’en va en pleurant,
il jette la semence ;
il s’en vient, il s’en vient dans la joie,
il rapporte les gerbes.

Deuxième lecture
« À cause du Christ, j’ai tout perdu, en devenant semblable à lui dans sa mort » (Ph 3, 8-14)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens
Frères, tous les avantages que j’avais autrefois, je les considère comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. À cause de lui, j’ai tout perdu ; je considère tout comme des ordures, afin de gagner un seul avantage, le Christ, et, en lui, d’être reconnu juste, non pas de la justice venant de la loi de Moïse mais de celle qui vient de la foi au Christ, la justice venant de Dieu, qui est fondée sur la foi. Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection et de communier aux souffrances de sa Passion, en devenant semblable à lui dans sa mort, avec l’espoir de parvenir à la résurrection d’entre les morts. Certes, je n’ai pas encore obtenu cela, je n’ai pas encore atteint la perfection, mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir, puisque j’ai moi-même été saisi par le Christ Jésus. Frères, quant à moi, je ne pense pas avoir déjà saisi cela. Une seule chose compte : oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l’avant, je cours vers le but en vue du prix auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus.

Évangile
« Celui d’entre-vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à jeter une pierre » (Jn 8, 1-11)
Gloire à toi, Seigneur.
 Gloire à toi. Maintenant, dit le Seigneur, revenez à moi de tout votre cœur, car je suis tendre et miséricordieux. Gloire à toi, Seigneur. Gloire à toi. (cf. Jl 2, 12b.13c)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus s’en alla au mont des Oliviers. Dès l’aurore, il retourna au Temple. Comme tout le peuple venait à lui, il s’assit et se mit à enseigner. Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme qu’on avait surprise en situation d’adultère. Ils la mettent au milieu, et disent à Jésus : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, que dis-tu ? » Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus s’était baissé et, du doigt, il écrivait sur la terre. Comme on persistait à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » Il se baissa de nouveau et il écrivait sur la terre. Eux, après avoir entendu cela, s’en allaient un par un, en commençant par les plus âgés. Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu. Il se redressa et lui demanda : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? » Elle répondit : « Personne, Seigneur. » Et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , ,

20 juin 2021

Toucher les tsitsits de Jésus

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Toucher les tsitsits de Jésus

Homélie pour le 13° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
27/06/2021

Cf. également :

La générosité de Dieu est la nôtre
Les matriochkas du 12

Patience ! N’allez pas vous imaginer n’importe quoi sur un tel titre ! L’explication en vient bientôt…

Concentrons-nous d’abord sur la femme de l’Évangile de ce dimanche (Mc 5, 21-43). On a déjà étudié ailleurs son lien avec la fillette de 12 ans dans ce récit bâti en poupées russes (cf. Les matriochkas du 12). Regardons-la maintenant pour elle-même. On la dit hémorroïsse. Vous devinez que ce n’est pas d’un simple saignement de nez dont il s’agit ! Non : cette femme est atteinte de ce qu’on appelle aujourd’hui une ménorragie chronique, perte de sang due à des règles anormalement longues et abondantes. Et cette maladie a des conséquences multiples sur sa vie, dans lesquelles nous pouvons peut-être nous reconnaître, au moins partiellement.

 

- Elle souffre beaucoup, continûment

Catacombes de RomeCe saignement anormal et constant provoque gènes et douleurs incessantes. Si vous avez déjà connu de telles périodes, vous savez ce qu’elle éprouve. Une arthrose chronique, une déformation qui s’installe, un cancer qui se généralise… et la douleur devient une présence lancinante, épuisante, physiquement et moralement.

Cette femme est anonyme, et au fond elle peut prendre le nom de chacun d’entre nous lorsque nous souffrons trop, trop souvent, trop longtemps, sans trêve. L’Évangile précise que cela fait 12 ans qu’elle se traîne ainsi, douloureuse, de médecins en charlatans, de gourous en guérisseurs. Et là encore nous nous reconnaissons : épuisé par la persistance du mal, nous devenons prêt à tout pour obtenir le moindre répit. Les plus rationnels courent de spécialistes en chirurgiens, plus pointus les uns que les autres. La majorité essaye tous les remèdes que le bouche-à-oreille leur suggère, et finissent souvent dans les griffes de soi-disant thérapeutes aggravant leur état, comme l’indique malicieusement notre récit. C’est bien ce qui nous arrive : sur le plan de notre santé, lorsque nous avalons tous les remèdes et théories censées nous guérir ; sur le plan spirituel, lorsque la douleur de vivre nous fait essayer les communautés religieuses les plus sectaires ou délirantes ; sur le plan professionnel, lorsque la souffrance au travail devient telle qu’on envisage le pire etc.

 

- Elle souffre depuis longtemps

Le texte précise : 12 ans qu’elle court de médecin en médecin ! Évidemment, 12 est symbolique d’Israël (les 12 tribus) capable de se remettre entre les mains des dieux étrangers pour obtenir davantage. Mais c’est également une durée si longue qu’on ne voit plus le bout du tunnel, que l’espoir d’aller mieux s’est amenuisé au point de disparaître. Lorsque nous souffrons, le temps nous use aussi sûrement que les cailloux brassés par le flot dans une marmite de géant.
Peut-être y a-t-il là un avertissement : n’attendez pas 12 ans avant de réagir ! Ne vous habituez pas à souffrir. Ne vous résignez pas devant ce qu’on présente comme inéluctable, inguérissable.

 

- Elle perd beaucoup d’argent pour se soigner

Eh oui : pas de Sécurité Sociale à l’époque de Jésus ! Se soigner est toujours onéreux, aujourd’hui encore. Bien des soins, accessoires, interventions chirurgicales, matériels médicaux etc. ne sont pas remboursés à 100 %. Faites le calcul : en 12 ans de rendez-vous et actes médicaux en tous genres avec des spécialistes, la facture s’alourdit très vite. À tel point que bon nombre de SDF par exemple renoncent à se soigner. Ils ont mal aux dents - encore une douleur lancinante –, ils ont des problèmes de marche, d’audition, de vue, mais ne peuvent pas en pratique accéder aux soins nécessaires. Il faut les minibus ambulants d’associations de médecins bénévoles pour aller dans les quartiers apporter gratuitement un peu de soulagement aux populations trop désargentées ou trop décalées culturellement pour entamer un parcours de soins.

Il y a peut-être une allusion dans le texte au parallélisme entre le sang et l’argent, qui en hébreu sont désignés par le même mot : damim. La femme perd son sang et son argent en même temps : les deux flux, les deux appauvrissements semblent se nourrir l’un de l’autre. Dès que nous dépensons de manière trop importante, il y a là un flux sortant aussi grave qu’une hémorragie interne. Cela devrait nous alerter, servir de symptôme pour diagnostiquer une pathologie spirituelle grave avant qu’elle ne dégénère. Faites donc attention aux grosses dépenses récurrentes de votre budget ! Elles en disent beaucoup sur vous… Ainsi l’addiction au pari sportif pendant l’Euro 2020 a été mise en lumière par les médias,  montrant des milliers de gens dépensant leur argent sur des pronostics de matchs.

 

- Elle est blessée dans sa féminité

Toucher les tsitsits de Jésus dans Communauté spirituelleSon cycle menstruel n’existe plus, ou plutôt est permanent. Comment espérer avoir des relations sexuelles normales avec un tel flux de sang permanent ? Comment espérer avoir une vie sentimentale même ? Comment espérer avoir un enfant lorsque l’infertilité devient permanente ? La gêne des règles devient quotidienne, insupportable. Et sa féminité en est défigurée. L’identité féminine/masculine peut ainsi être aussi perturbée à tel point que le sujet ne sait plus comment s’en sortir.


- Elle se vide de son sang

Littéralement. Physiquement. Et cela nous fait penser à toutes les façons que nous avons de nous vider de notre sang. Spirituellement : le doute se fiche en nous, nourrit des questions sans réponse, et détruit peu à peu notre confiance en Dieu. Moralement : un peuple se vide de son sang lorsqu’il admet l’inadmissible, s’habitue au déni, laisse partir ses valeurs à vau-l’eau, élimine les plus petits sans état d’âme…
Se vider de son sang, c’est encore l’exténuation progressive de notre joie de vivre, dévorée par un souci continuel, une angoisse perpétuelle etc.
De quel sang est-ce que je me vide en ce moment ?

 

- Impure, elle est mise à l’écart

Illustration de couverture par Catel Muller du livre d’Elise Thiébaut, Ceci est mon sang, éditions La Découverte.La Torah est très claire sur ce point (heureusement que les chrétiens n’obéissent plus à ces commandements d’un autre âge !) :

« Lorsqu’une femme a un écoulement, que du sang s’écoule de son corps, elle restera pendant sept jours dans sa souillure. Quiconque la touchera sera impur jusqu’au soir. Toute couche sur laquelle elle s’étendra durant ses règles sera impure ; tout ce sur quoi elle s’assiéra sera impur. Quiconque touchera son lit devra laver ses vêtements, se baigner dans l’eau, et restera impur jusqu’au soir. Quiconque touchera quelque objet sur lequel elle se sera assise, devra laver ses vêtements, se baigner dans l’eau, et restera impur jusqu’au soir. Si quelqu’un touche ce qui se trouve sur le lit ou ce sur quoi elle s’est assise, il sera impur jusqu’au soir. Si un homme couche avec elle, la souillure de ses règles l’atteindra. Il sera impur pendant sept jours, et tout lit sur lequel il se couchera sera impur. Lorsqu’une femme aura un écoulement de sang pendant plusieurs jours, hors de la période de ses règles, ou si elle a un écoulement qui se prolonge au-delà de la période de ses règles, elle sera impure tant que durera cet écoulement, de la même manière que pendant ses règles. Tant que durera cet écoulement, tout lit sur lequel elle se couchera sera impur comme il en est pour son lit pendant ses règles, et tout ce sur quoi elle s’assiéra sera impur comme pendant ses règles. Quiconque les touchera sera impur, il devra laver ses vêtements et se baigner dans l’eau ; il restera impur jusqu’au soir. Lorsque la femme sera délivrée de son écoulement, elle comptera sept jours : alors elle sera pure. Le huitième jour, elle prendra deux tourterelles ou deux jeunes pigeons qu’elle apportera au prêtre, à l’entrée de la tente de la Rencontre. De l’un des oiseaux le prêtre fera un sacrifice pour la faute, et de l’autre un holocauste. Le prêtre accomplira ainsi sur elle le rite d’expiation, devant le Seigneur, pour l’écoulement qui la rendait impure. [ch.18] Tu ne t’approcheras pas d’une femme dans la souillure de ses règles pour découvrir sa nudité. [ch.20] Quand un homme couche avec une femme pendant ses règles et découvre sa nudité, il met à nu la source du sang, et la femme dévoile cette source : tous deux seront retranchés du milieu de leur peuple. » (Lv 15, 19 30 ; 18, 19 ; 20, 18)

Ces textes ont donné lieu à un ensemble de lois religieuses juives appelées taharat hamishpa’ha, c’est-à-dire des lois de pureté familiale. Le principe en est que la femme mariée est considérée comme rituellement (indépendamment de la morale) impure pendant la période de ses règles et cela implique une séparation physique temporaire du couple. La visée positive de ces commandements écartant les femmes de la vie sociale, religieuse, conjugale pendant leurs règles est connue : attention religieuse portée au corps féminin, développement d’une relation affective détachée de la sexualité entre les conjoints, renouvellement du désir chez les époux, ‘retrouvailles’ sexuelles du couple rendues plus intenses par la séparation.
Dans les mentalités anciennes, l’expulsion des traces de l’œuf non fécondé était signe d’échec et de mort : la fécondation n’a pas eu lieu ou elle n’a pas réussi, la vie n’a pas pu s’accrocher au ventre de la femme qui en expulse les restes, inutiles. Le bain rituel (mikvé) de la femme après ces règles vient alors la restaurer dans sa féminité pour la préparer au cycle suivant. Rien d’hygiénique ni de sanitaire dans cette ablution du mikvé : c’est le bain lavant la blessure symbolique, marquant rituellement le renouveau du corps prêt à donner la vie.

Avec son flux de sang continuel, la femme de l’Évangile était impure, tout le temps. Donc mise à l’écart. Donc condamnée à ne pas avoir de vie sentimentale ou sexuelle. Donc méprisée car ne pouvant devenir mère. Encore une fois, la rencontre de Jésus va vaincre cette impureté rituelle désignée par la Loi juive. Mais les chrétiens feront bien mieux : à la manière du Christ, ils aboliront cette distinction entre le pur et l’impur qui gangrène encore le statut des femmes dans le judaïsme, dans l’islam et dans bien d’autres religions. En christianisme, est impur ce qui sort du cœur de l’homme, pas ce qui sort de son corps : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l’homme impur » (Mt 15, 11). Révolution subvertissant le pur et l’impur, toujours actuelle !

 

Toucher les franges du vêtement de Jésus

femme%2Baux%2Bpertes%2Bde%2Bsang-855 commandement dans Communauté spirituelle

Voilà donc quelle est la femme oppressée par la foule sur le chemin de Jésus : en souffrance depuis longtemps, appauvrie, se vidant de son sang, déclarée impure et mise à l’écart. C’est elle qui a l’idée de toucher Jésus ou au moins son vêtement. Elle est prête à tout tenter pour aller mieux : qu’a-t-elle à perdre à essayer ce prophète itinérant ? Jésus – lui - ne la voit pas, entouré par la foule. Mais il sent une force qui sort de lui, ‘à l’insu de son plein gré’ pourrait-on dire avec humour. Au flux de sang qui sort du corps de la femme répond le flux de force qui sort du corps de Jésus… et, telle une marée qui s’inverse, le deuxième flot l’emporte sur le premier, le faisant refluer jusqu’à l’obliger à reprendre son rythme normal.

Comment s’opère cette guérison ? Par le contact du corps de Jésus ? Non. Bien des auteurs chrétiens ont glosé sur le contact avec le corps du Christ pour évoquer la puissance de guérison qui lui est liée. Contact avec son corps ecclésial (entrée dans l’Église par le baptême), contact avec son corps eucharistique (par la communion, la bénédiction du Saint-Sacrement)… Mais notre texte ne dit pas cela. Il précise bien que la femme touche seulement la frange du vêtement de Jésus. La frange. Jésus, comme tout juif pratiquant, porte sans aucun doute sur lui un talit court (qatan), sorte de tunique en forme de poncho rectangulaire, ou bien un châle de prière sur sa tête. Ce vêtement obligatoire (talit) doit comporter 4 franges très spéciales aux 4 coins de sa toile : les tsitsits. Ces commandements vestimentaires sont toujours respectés par les juifs portant un talit  court dans leur pantalon, avec les 4 franges (tsitsits) qui en dépassent aux 4 coins, ou sur leur tête à la synagogue (ou au Mur occidental du Temple de Jérusalem actuellement) comme un châle de prière.

La Torah explique le sens de ces obligations vestimentaires :

« Le Seigneur parla à Moïse. Il dit : Parle aux fils d’Israël. Tu leur diras qu’ils se fassent une frange aux pans de leurs vêtements, et ceci d’âge en âge, et qu’ils placent sur la frange du pan de leur vêtement un cordon de pourpre violette. Vous aurez donc une frange ; chaque fois que vous la regarderez, vous vous rappellerez tous les commandements du Seigneur et vous les mettrez en pratique ; vous ne vous laisserez pas entraîner, comme les explorateurs, par vos cœurs et vos yeux qui vous mèneraient à l’infidélité » (Nb 15, 37 39).
« Tu mettras des franges aux quatre côtés du vêtement dont tu te couvriras. » (Dt 22, 12)

La femme touche donc les franges (tsitsits) du châle (talit) de Jésus, et c’est ce contact qui la guérit Or que représente ces franges symboliquement ? L’amour de la Loi.

Selon la Kabbale, les cinq nœuds du tsitsit correspondent aux cinq premiers mots du Shema Israël, qui dans la religion juive est la « confession de foi » essentielle. La femme exprime sa foi en s’accrochant eux tsitsits de Jésus.
Ces franges sont enroulées et nouées de manière à nous rappeler toutes les mitsvot (commandements). La valeur numérique des lettres hébraïques qui forment le mot tsitsit donne une somme de 600. Ajoutez-y les 8 fils et les 5 nœuds de chaque tsitsit, et le total est 613, ce qui est le nombre de commandements à respecter dans la Loi juive. Laisser pendre les tsitsits à la ceinture, de manière visible est ainsi un rappel tangible des mitsvot  qui renforcent notre capacité à contrôler les élans de notre cœur.

Cette femme que la Loi met à l’écart veut vénérer cette Loi et croire que, revêtue par Jésus, la Loi la transformera à son contact. Elle en qui la vie refuse de s’accrocher à chaque cycle, elle s’accroche aux 613 commandements pour qu’enfin la vie réussisse en elle. S’accrocher à la Loi est source de vie, selon le mot du rabbin Nahman de Bratslav (XVIII°-XIX°) : « celui qui se tourne (teshouva = conversion) vers Dieu mérite de s’accrocher à Lui, tout comme les tsitsits s’accrochent à un vêtement » (Likutey Moharan I, 8:9). Les autres nombres impliqués dans la confection des tsitsits sont abondamment commentés par la Kabbale et la mystique juive [1]

Normalement, les femmes sont dispensées de porter les tsitsits, justement à cause de leur rapport au temps différent de celui des hommes, que leurs règles expriment. L’hémorroïsse – « déréglée » – renoue par son geste de toucher les tsitsits de Jésus avec l’obligation de la Loi de se rappeler les commandements en toute circonstance.

Tsitsit femmeToucher les tsitsits de Jésus, c’est pour cette femme accomplir la Loi et croire que la manière dont Jésus la porte, l’incarne, sera sa source de salut, de santé.

D’ailleurs, la surprise de Jésus devant la force qui est sortie de lui le conduit à faire ce constat étonnant : « ta foi t’a sauvée ». Il aurait pu dire : « reconnais en moi le Messie qui t’a sauvé ». Mais non ! C’est comme s’il disait : ‘ce n’est pas moi qui t’ai guéri, c’est toi qui as été l’auteure de ton salut (santé) en faisant confiance à la puissance de la Loi telle que je la porte et l’incarne. Je n’y suis pas pour grand-chose. Bravo : tu as su trouver en toi la source de ta guérison !’

« Ta foi t’a sauvée ». Jésus refera ce même constat 7 fois dans les Évangiles :
3 fois pour la femme hémorroïsse (Mt 9,22 ; Mc 5,34 ; Lc 8,48)
2 fois pour l’aveugle Bartimée (Mc 10, 52; Lc 18,42)
1 fois pour la femme de l’onction à Béthanie (Lc 7,50)
1 fois pour le seul lépreux reconnaissant parmi les dix guéris (Lc 17,19).
Ces gens ont été les auteurs de leur salut, par la puissance de leur foi en actes.

Par contre, de retour dans son pays natal de Nazareth, Jésus constatera, navré, que le manque de foi de ses compatriotes les empêche d’accéder aux miracles : « Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ; il guérit seulement quelques malades en leur imposant les mains. Et il s’étonna de leur manque de foi » (Mc 6, 5 6).

Aujourd’hui encore, la foi sauve.
Dès lors que nous retrouvons la confiance en la puissance vitale qui est en nous.
Dès lors que nous exprimons notre adhésion au triple commandement de l’amour (aimer Dieu / soi-même / le prochain), auquel nous nous accrochons comme à des tsitsits chrétiens.
Dès lors que nous recevons du Christ la juste compréhension de l’Écriture pour notre situation personnelle, pour notre siècle.
Une telle foi–confiance fait des miracles et guérit l’inguérissable.

« Ta foi t’a sauvée ». Lorsque nous sommes cette femme exténuée de se vider de son sang, rappelons-nous son geste : toucher les tsitsits de Jésus, s’accrocher au triple commandement de l’amour, croire que sa Parole peut en nous beaucoup plus que ce que nous n’oserions imaginer.

 


[1].  « Quel que soit le niveau que nous atteignons, Dieu sera toujours infiniment plus saint et transcendant que ses créatures. Il est le Talit qui nous entoure. Mais, dans une autre perspective, quel que soit le niveau de bassesse dans lequel on peut tomber, Dieu ‘’descend‘’ vers nous. Dieu est, pour ainsi dire, ces Tsitsit que l’on saisit et embrasse avec tendresse.
Les 4 tsitsits contiennent 32 fils. En hébreu le chiffre 32 s’écrit au moyen de deux lettres : lamed (30) et beth (2). Ces deux lettres, formant le mot Lev ( » cœur « ), pour insister sur le fait que notre relation à D.ieu et aux hommes implique une attitude où le cœur a une place centrale.
Le double nœud que nous faisons aux franges représente notre union permanente avec D.ieu par un double pacte d’alliance. D.ieu ne nous abandonnera jamais, et nous non plus nous n’abandonnerons jamais D.ieu.
Les 7 « anneaux » dans la partie supérieure des 4 fils symbolisent les 7 jours de la semaine. Nous pensons à D.ieu tout au long des sept jours de la semaine.
Les « 8 anneaux » de la seconde partie des fils des tsitsits nous rappellent (en plus des ‘7  cieux ‘’ auxquels s’ajoute la terre) la Mitsvah de Mila, la circoncision, opérée le huitième jour.
Les 11 « anneaux » de la troisième partie symbolisent les 5 parties du Pentateuque et les 6 traités de la Michna, c’est- à dire la Tora Ecrite et la Tora Orale.
Les 13 « anneaux » de la quatrième partie symbolisent l’Unité de D.ieu, car le mot hébraïque E’hade (« un ») a la valeur numerique de 13. Treize est également une allusion aux 13  attributs de la miséricorde divine.
Les trois premières parties des tsitsit totalisent donc « 26″, qui est égal à la valeur numérique du Nom de D.ieu, et toutes les quatre parties forment un total de 39, égalant la valeur numérique de l’expression HaChem E’hade ( » D.ieu est Un « ). »
Cf. https://www.aish.fr/sp/ph/Le-talit-Des-fils-de-lumiere.html

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« C’est par la jalousie du diable que la mort est entrée dans le monde » (Sg 1, 13-15 ; 2, 23-24)

Lecture du livre de la Sagesse

Dieu n’a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants. Il les a tous créés pour qu’ils subsistent ; ce qui naît dans le monde est porteur de vie : on n’y trouve pas de poison qui fasse mourir. La puissance de la Mort ne règne pas sur la terre, car la justice est immortelle.
Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité, il a fait de lui une image de sa propre identité. C’est par la jalousie du diable que la mort est entrée dans le monde ; ils en font l’expérience, ceux qui prennent parti pour lui.

 

PSAUME
(29 (30), 2.4, 5-6ab, 6cd.12, 13)
R/ Je t’exalte, Seigneur : tu m’as relevé. (29, 2a)

Je t’exalte, Seigneur : tu m’as relevé,
tu m’épargnes les rires de l’ennemi.
Seigneur, tu m’as fait remonter de l’abîme
et revivre quand je descendais à la fosse.

Fêtez le Seigneur, vous, ses fidèles,
rendez grâce en rappelant son nom très saint.
Sa colère ne dure qu’un instant,
sa bonté, toute la vie.

Avec le soir, viennent les larmes,
mais au matin, les cris de joie.
Tu as changé mon deuil en une danse,
mes habits funèbres en parure de joie.

Que mon cœur ne se taise pas,
qu’il soit en fête pour toi,
et que sans fin, Seigneur, mon Dieu,
je te rende grâce !

DEUXIÈME LECTURE
« Ce que vous avez en abondance comblera les besoins des frères pauvres » (2Co 8, 7.9.13-15)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, puisque vous avez tout en abondance, la foi, la Parole, la connaissance de Dieu, toute sorte d’empressement et l’amour qui vous vient de nous, qu’il y ait aussi abondance dans votre don généreux ! Vous connaissez en effet le don généreux de notre Seigneur Jésus Christ : lui qui est riche, il s’est fait pauvre à cause de vous, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté. Il ne s’agit pas de vous mettre dans la gêne en soulageant les autres, il s’agit d’égalité. Dans la circonstance présente, ce que vous avez en abondance comblera leurs besoins, afin que, réciproquement, ce qu’ils ont en abondance puisse combler vos besoins, et cela fera l’égalité, comme dit l’Écriture à propos de la manne : Celui qui en avait ramassé beaucoupn’eut rien de trop,celui qui en avait ramassé peune manqua de rien.

 

ÉVANGILE
« Jeune fille, je te le dis, lève-toi ! » (Mc 5, 21-43)
Alléluia. Alléluia.Notre Sauveur, le Christ Jésus, a détruit la mort ; il a fait resplendir la vie par l’Évangile. Alléluia. (2 Tm 1, 10)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus regagna en barque l’autre rive, et une grande foule s’assembla autour de lui. Il était au bord de la mer. Arrive un des chefs de synagogue, nommé Jaïre. Voyant Jésus, il tombe à ses pieds et le supplie instamment : « Ma fille, encore si jeune, est à la dernière extrémité. Viens lui imposer les mains pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive. » Jésus partit avec lui, et la foule qui le suivait était si nombreuse qu’elle l’écrasait.

Or, une femme, qui avait des pertes de sang depuis douze ans… – elle avait beaucoup souffert du traitement de nombreux médecins, et elle avait dépensé tous ses biens sans avoir la moindre amélioration ; au contraire, son état avait plutôt empiré – … cette femme donc, ayant appris ce qu’on disait de Jésus, vint par-derrière dans la foule et toucha son vêtement. Elle se disait en effet : « Si je parviens à toucher seulement son vêtement, je serai sauvée. » À l’instant, l’hémorragie s’arrêta, et elle ressentit dans son corps qu’elle était guérie de son mal. Aussitôt Jésus se rendit compte qu’une force était sortie de lui. Il se retourna dans la foule, et il demandait : « Qui a touché mes vêtements ? » Ses disciples lui répondirent : « Tu vois bien la foule qui t’écrase, et tu demandes : “Qui m’a touché ?” » Mais lui regardait tout autour pour voir celle qui avait fait cela. Alors la femme, saisie de crainte et toute tremblante, sachant ce qui lui était arrivé, vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité. Jésus lui dit alors : « Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix et sois guérie de ton mal. »

Comme il parlait encore, des gens arrivent de la maison de Jaïre, le chef de synagogue, pour dire à celui-ci : « Ta fille vient de mourir. À quoi bon déranger encore le Maître ? » Jésus, surprenant ces mots, dit au chef de synagogue : « Ne crains pas, crois seulement. » Il ne laissa personne l’accompagner, sauf Pierre, Jacques, et Jean, le frère de Jacques. Ils arrivent à la maison du chef de synagogue. Jésus voit l’agitation, et des gens qui pleurent et poussent de grands cris. Il entre et leur dit : « Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? L’enfant n’est pas morte : elle dort. » Mais on se moquait de lui. Alors il met tout le monde dehors, prend avec lui le père et la mère de l’enfant, et ceux qui étaient avec lui ; puis il pénètre là où reposait l’enfant. Il saisit la main de l’enfant, et lui dit : « Talitha koum », ce qui signifie : « Jeune fille, je te le dis, lève-toi! » Aussitôt la jeune fille se leva et se mit à marcher – elle avait en effet douze ans. Ils furent frappés d’une grande stupeur. Et Jésus leur ordonna fermement de ne le faire savoir à personne ; puis il leur dit de la faire manger.
.Patrick Braud

Mots-clés : , , , , ,

18 avril 2021

Quelle est votre clé de voûte ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Quelle est votre clé de voûte ?

Homélie du 4° Dimanche de Pâques / Année B
25/04/2021

Cf. également :

Un manager nommé Jésus
Des brebis, un berger, un loup
L’agneau mystique de Van Eyck
La Résurrection est un passif
Le berger et la porte
La pierre angulaire : bâtir avec les exclus, les rebuts de la société
Il est fou, le voyageur qui…

Donner voix aux plus pauvres

Quelle est votre clé de voûte ? dans Communauté spirituelle Marron-Histoire-Education-PresentationLe jeudi 25 Mars 2021, une mini réforme du Conseil Économique Social et Environnemental (CESE) est passée presque inaperçue. Il s’agissait de diminuer le nombre de délégués à cette institution, pour la rendre plus efficace. Mais – surprise ! - le siège traditionnellement confié à ATD Quart-Monde avait disparu de la nouvelle assemblée, sans explication. Rappelons qu’ATD est de tous les combats contre la pauvreté depuis sa fondation en 1957 par le Père Joseph Wresinski. En passant de 233 à 175 conseillers, la réforme devait forcément faire des mécontents. Il faut se rendre à l’évidence : les grands perdants de cette redistribution sont les représentants des pauvres.

ATD-Quart Monde est ainsi écartée, et il ne reste que deux sièges (la Croix Rouge et le collectif Alerte qui réunit 35 fédérations et associations nationales, dont fait partie ATD Quart Monde [1]) qui pourraient porter la voix de la pauvreté. Marie-Aleth Grard, la présidente d’ATD, se dit stupéfaite et rappelle que son association y siégeait depuis 1979.

« Nous avons beaucoup d’estime pour La Croix-Rouge mais cette institution n’est pas le porte-parole des plus pauvres, plaide Marie-Aleth Grard. ATD Quart Monde siège au CESE depuis 1979 et y a produit les rapports les plus diffusés de l’institution ». Par exemple, en 1987, celui de son fondateur Joseph Wresinski, « Grande pauvreté et précarité économique et sociale », qui a abouti à la création du Revenu Minimum d’Insertion. Mais aussi, en 1997, celui de Geneviève de Gaulle-Anthonioz, alors présidente d’ATD, qui a nourri la loi d’orientation relative à la lutte contre les exclusions du 29 juillet 1998 et inspiré les dispositifs de couverture maladie universelle (CMU) et de droit au logement opposable (DALO). D’autres font remarquer qu’on est très loin de l’objectif affiché d’une représentation des 15% de personnes vivant sous le seuil de la pauvreté. Au moment où la pauvreté ne cesse d’augmenter en période Covid, Marie-Aleth Grard trouve qu’après la suppression en 2019 de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion (ONPES), « le signal est inquiétant ».

Quelle est donc cette société qui s’arrange pour ne plus entendre la voix des plus pauvres ? Comment imaginer de nouvelles législations sociales sans prendre le temps de consulter ceux qui sont les premiers concernés par les mesures à venir ?

Voilà un exemple flagrant – et bien français – du rejet de pierres vivantes par les bâtisseurs de la cité ! C’est bien cette exclusion en pratique que vise le psaume 117 de notre dimanche : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux ».

Ce psaume dit deux choses : nous sommes capables de rejeter aux marges de la construction commune des pans entiers de la population ; mais cette exclusion peut être retournée comme un gant et devenir la chance de salut pour tous si nous savons avec Dieu faire des exclus d’aujourd’hui la pierre d’angle de la société de demain. Dans cet esprit, ATD a fondé une fraternité : « La Pierre d’Angle », entre des personnes du Quart Monde et d’autres qui les rejoignent (de 25 villes environ). La Pierre d’Angle favorise un esprit commun, qui pourrait se décliner de la manière suivante :

ne pas cesser de rechercher le plus pauvre et le plus oublié, et lui donner la priorité
apprendre de l’expérience de vie des plus pauvres
découvrir avec eux comment la présence de Dieu se manifeste déjà dans leur vie
favoriser pour chaque fraternité et pour chacun de ses membres une participation accrue à la vie de l’Église et du monde
transmettre l’expérience de vie et la réflexion des plus pauvres à l’Église et au monde.
« Le Christ était la pierre d’angle et il faisait des plus pauvres la vie, la prière, la foi de l’Église à travers les siècles. Suivre Jésus a cette double signification : se faire pauvre et servir les plus pauvres, mais aussi : apprendre d’eux ce qu’est la vie, ce qu’est l’humanité, mais aussi : qui est Dieu » (Père Joseph Wresinski).

L’enjeu de ce retournement social est tel que Jésus lui-même n’a pas hésité à s’identifier à la pierre rejetée du psaume 117 : « Que signifie donc ce qui est écrit : « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle » ? » (Lc 20,17). En effet, y a-t-il pire exclusion à l’époque de Jésus que la croix pour un juif ? Châtiment d’esclave en fuite, infamant aux yeux des Romains, source de malédiction religieuse pour les croyants juifs, déshonorant aux yeux de tous, humiliant et suppliciant… : la croix était la mise à l’écart – violente et éternelle – des rebuts d’Israël et de l’Empire. Jésus sait donc de quoi il parle lorsqu’il évoque le rejet par les bâtisseurs…

 

Les deux pierres

Christ-is-the-Cornerstone-of-our-Faith ATD dans Communauté spirituelleRevenons quelques instants sur le psaume 117. Il a été écrit lors de la reconstruction du Temple de Jérusalem, après la catastrophe de l’Exil à Babylone en -586, au retour d’exil en -536. Le livre d’Esdras en témoigne : « Alors les maçons posèrent les fondations du Temple du Seigneur, tandis que prenaient place les prêtres revêtus de leurs ornements, avec les trompettes, puis les lévites, fils d’Asaph, avec les cymbales, afin de louer le Seigneur selon les indications de David, roi d’Israël » (Esd 3, 10). Le rapprochement de ce texte d’Esdras avec le début et la fin du Psaume 117, nous incite à penser que la pierre angulaire représente la pierre de fondation du Temple et que ce psaume est un hymne en relation avec la fondation du Temple de Dieu.
Isaïe fait également ce lien : « Voilà pourquoi, ainsi parle le Seigneur Dieu : Moi, dans Sion, je pose une pierre, une pierre à toute épreuve, choisie pour être une pierre d’angle, une véritable pierre de fondement. Celui qui croit ne s’inquiétera pas » (Is 28, 16).

Dieu avait expliqué une vision au prophète Zacharie où il est question de la pierre principale, donc la pierre angulaire : « Qui es-tu, grande montagne ? Devant Zorobabel, te voici une plaine ! Il en extrait la première pierre, parmi les acclamations : La grâce, la grâce sur elle ! » (Za 4, 7). Dans ce texte la grande montagne pourrait être la montagne de ruines du Temple de Salomon et de la ville de Jérusalem détruits par les Babyloniens. Cette « montagne » aurait occupé l’emplacement du Temple, ce qui pourrait donner l’impression que la reconstruction du Temple serait impossible. Par cette vision, Dieu donnait l’assurance que la pierre principale, littéralement la pierre de tête, donc la pierre de fondation ou la pierre faîtière, serait posée. Le message de Dieu est clair : quelques soient les difficultés, le Temple sera achevé. Cette montagne pourrait aussi être, dans un sens figuré, une métaphore pour parler des différents obstacles à la restauration du Temple. La pierre rejetée du Psaume 117,22 pourrait être en relation avec les difficultés rencontrées par les bâtisseurs lors de la reconstruction du Temple. Une sorte d’adage comme : ‘les premiers seront les derniers’, montrant le changement de destinée de la « pierre rejetée » lors de la restauration du Temple à l’époque perse.

Colosse DanielLa construction du second Temple a une seconde signification : la destruction des idolâtries des royaumes étrangers. La vision du prophète Daniel mentionne ainsi une autre pierre que la pierre d’angle, symétrique pourrait-on dire car elle va dévaler sur les royaumes païens et faire s’écrouler le colosse aux pieds d’argile qui figurait les dominations idolâtres. Cette pierre détruira tous les royaumes terrestres symbolisés par une statue faite de plusieurs métaux et d’argile : « Or, au temps de ces rois, le Dieu du ciel suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit, et dont la royauté ne passera pas à un autre peuple. Ce dernier royaume pulvérisera et anéantira tous les autres, mais lui-même subsistera à jamais. C’est ainsi que tu as vu une pierre se détacher de la montagne sans qu’on y ait touché, et pulvériser le fer, le bronze, l’argile, l’argent et l’or. Le grand Dieu a fait connaître au roi ce qui doit ensuite advenir. Le songe disait vrai, l’interprétation est digne de foi » (Dn 2, 44 45).

Isaïe annonçait même que le Temple deviendrait une pierre d’achoppement qui ferait tomber les maisons d’Israël et de Judas : « Il deviendra un lieu saint, qui sera une pierre d’achoppement, un roc faisant trébucher les deux maisons d’Israël, piège et filet pour l’habitant de Jérusalem. » (Is 8, 14). Les chrétiens y ont vu l’annonce de la résurrection de Jésus, dont le corps est le vrai Temple de Dieu, ce que les juifs ne pourront admettre.

 

Jésus connaît bien sûr ces passages de l’Écriture sur les deux pierres, et il en joue pour évoquer sa mission et son identité. Il fait le lien entre la pierre angulaire du psaume et la pierre d’achoppement de Daniel : « Que signifie donc ce qui est écrit : « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle. Tout homme qui tombera sur cette pierre s’y brisera ; celui sur qui elle tombera, elle le réduira en poussière !” » (Lc 20, 17 18).

Le reste du Nouveau Testament a suivi unanimement cette double identification de Jésus à la pierre d’achoppement qui fait s’écrouler l’ancien monde (la Loi, les sacrifices d’animaux, la circoncision etc.) et à la pierre d’angle sur laquelle s’appuie la construction du Nouveau Monde, le royaume de Dieu, dont l’Église a pour vocation d’être un signe et une anticipation :

« Ce Jésus est la pierre méprisée de vous, les bâtisseurs, mais devenue la pierre d’angle » (Ac 4, 11).
« Vous avez été intégrés dans la construction qui a pour fondations les Apôtres et les prophètes ; et la pierre angulaire, c’est le Christ Jésus lui-même » (Ep 2, 20).
« Selon la grâce que Dieu m’a donnée, moi, comme un bon architecte, j’ai posé la pierre de fondation. Un autre construit dessus. Mais que chacun prenne garde à la façon dont il contribue à la construction. La pierre de fondation, personne ne peut en poser d’autre que celle qui s’y trouve : Jésus Christ » (1 Co 3, 10-11).
« Approchez-vous de lui : il est la pierre vivante rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu » (1 P 2, 4).

Paul mélange les deux citations d’Ésaïe, celle du chapitre 28,16 et celle du chapitre 8,14 confirmant que la pierre angulaire et la pierre d’achoppement sont une seule et même pierre : « au lieu de compter sur la foi, ils comptaient sur les œuvres. Ils ont buté sur la pierre d’achoppement dont il est dit dans l’Écriture : Voici que je pose en Sion une pierre d’achoppement, un roc qui fait trébucher. Celui qui met en lui sa foi ne connaîtra pas la honte » (Rm 9, 32 33).

Pierre explique la raison pour laquelle la pierre angulaire, symbole de salut se transforme en pierre d’achoppement : « En effet, il y a ceci dans l’Écriture : Je vais poser en Sion une pierre angulaire, une pierre choisie, précieuse ; celui qui met en elle sa foi ne saurait connaître la honte. Ainsi donc, honneur à vous les croyants, mais, pour ceux qui refusent de croire, il est écrit : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle, une pierre d’achoppement, un rocher sur lequel on trébuche. Ils achoppent, ceux qui refusent d’obéir à la Parole, et c’est bien ce qui devait leur arriver » (1 P 2, 6 8).

Dire de Jésus qu’il est la pierre d’angle est d’une grande portée sociale et politique : en lui, les rejetés sont réintégrés dans la construction commune, à la première place.
Dire de Jésus qu’il est la pierre d’achoppement implique une contestation chrétienne radicale des systèmes économiques et sociaux injustes et oppresseurs, tel le colosse aux pieds d’argile de Daniel. On se souvient par exemple de la dénonciation très tôt du communisme comme « intrinsèquement pervers », ou de l’avortement comme « un crime abominable ». En opposition frontale aux puissances de leur époque, ces contestations  finissent par faire triompher la vérité et s’écrouler les mensonges.

 

La clé de voûte

Pierre placée à l’angle, au coin d’un bâtiment, à l’endroit où deux murs se rejoignent, la pierre d’angle joue un rôle important, car elle sert à unir les deux murs et à les fixer solidement l’un à l’autre. La pierre d’angle principale d’un bâtiment se situait au niveau des fondations ; c’était la pierre angulaire de fondement. Pour les bâtiments publics et les murailles des villes, on choisissait une pierre particulièrement solide.

De nos jours, nous ne construisons plus de bâtiments en pierres mais en béton. Et là, pas de pierre d’angle. Les édifices en briques non plus n’en comportent pas. Le symbolisme de cette jonction entre deux murs perpendiculaires ne joue plus dans notre imaginaire contemporain. On ne voit pas non plus comment un monument pourrait s’appuyer sur une seule pierre de fondation. Les fondations, c’est bien autre chose : des tranchées profondes dans le sol, dans lesquelles on plante des pieux ou une armature de barres d’acier sur des lits de pierre ou de béton. Dans le domaine architectural actuel, une pierre angulaire n’est finalement qu’une pierre à l’angle de la construction, sans symbolique particulière, ni même d’importance de fiabilité sur la résistance des murs.

1024px-Parties_d%27un_arc_en_plein_cintre PâquesAlors, comment garder le sens de l’image la pierre d’angle dans notre architecture ? Peut-être en la remplaçant par celle de la clé de voûte, qui nous est plus familière depuis l’art roman. La clé de voûte est cette pierre qui, au sommet d’un arc, tient ensemble toutes les pierres de l’arc en répartissant la pression de la voûte uniformément sur elles. Si on l’enlève, la voûte s’effondre sous son poids. Elle vient couronner l’ouvrage, à tel point que les clés de voûte des cloîtres, des abbatiales, des palais sont le plus souvent magnifiquement ornées de sculptures, des armes du prince ou de symboles. À l’instar de la pierre angulaire, la clé de voûte est ce qui fait tenir ensemble des pierres s’élevant en une construction commune. Sur elle s’appuient les autres. Elle garantit la cohésion de l’arc, la solidité de la voûte. Elle en est le joyau architectural.

Proclamer que Jésus est la clé de voûte de mon existence me demande donc un sérieux examen de conscience : est-il vraiment si central que cela dans ma vie ? Est-ce sur lui que s’appuient toutes les autres composantes de mon existence ? Est-ce lui vers qui tout converge en moi ?

Le test de la clé de voûte est le test du descellement. Faites une expérience de pensée : descellez en pensée tel élément de votre existence et voyez ce qui se passe. Si rien ne s’effondre, c’est que cet élément n’était pas si central que cela. Si tout s’écroule, vous tenez là sans doute votre clé de voûte !

Pour la plupart d’entre nous, c’est le travail, ou le conjoint, ou la famille ou la santé qui tient lieu de réelle clé de voûte. La foi est ornementale, mais rarement centrale : si vous en privez certains, il y aura bien quelques dégâts, mais uniquement des dommages collatéraux. Ils se reconstruiront facilement et rapidement, autrement. On peut expliquer ainsi la disparition du christianisme devant la poussée de l’islam au VII° siècle en Afrique du Nord : quelques  décennies auront suffi pour déraciner une foi en Jésus qui n’était finalement pas si solide que cela, malgré les Augustin d’Hippone ou autre grandes figures de l’Afrique ancienne… Peut-être est-ce ce qui se produit actuellement en Europe ?

 

Et vous, quelle est votre clé de voûte ?

Nuage-de-mots-veille-e1513119017975 PierrePas celle que vous allez déclarer, la main sur le cœur, être votre pilier intérieur.
Celle qui, lorsque tout vient à manquer, vous laissera désemparé et détruit.
Regardez en vous-même, car l’argent joue souvent ce rôle, ou la santé, ou la famille. Quelquefois l’amour des autres, mâtiné d’un fort besoin de reconnaissance finalement assez égoïste.
Qui peut dire en vérité que l’amour de Dieu est la clé de voûte de son parcours sur terre ?
Qui peut affirmer sans trembler que Jésus ressuscité est sa solidité la plus authentique ?
Qui peut proclamer que les rejetés des bâtisseurs sont ceux pour lesquels il se bat, afin de les mettre au sommet, au principe de nos institutions ?
L’Église elle-même peut-elle dire sans trembler que réhabiliter les exclus est le combat de sa vie, au nom de Jésus le rejeté–exalté ?

 

Et pourtant, c’est bien à cela que nous sommes appelés, chacun et ensemble : faire des rebuts de la société la clé de voûte de nos engagements.
Fêter Pâques est à ce prix, car « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux ».

 

 


[1]. Techniquement, Alerte peut désigner ATD pour occuper le siège qui lui revient mais cela sera au détriment d’une autre association comme Les Petits Frères des Pauvres, qui représentait le réseau dans l’assemblée sortante.

 

 

LECTURES DE LA MESSE 

PREMIÈRE LECTURE
« En nul autre que lui, il n’y a de salut » (Ac 4, 8-12)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, Pierre, rempli de l’Esprit Saint, déclara : « Chefs du peuple et anciens, nous sommes interrogés aujourd’hui pour avoir fait du bien à un infirme, et l’on nous demande comment cet homme a été sauvé. Sachez-le donc, vous tous, ainsi que tout le peuple d’Israël : c’est par le nom de Jésus le Nazaréen, lui que vous avez crucifié mais que Dieu a ressuscité d’entre les morts, c’est par lui que cet homme se trouve là, devant vous, bien portant. Ce Jésus est la pierre méprisée de vous, les bâtisseurs, mais devenue la pierre d’angle. En nul autre que lui, il n’y a de salut, car, sous le ciel, aucun autre nom n’est donné aux hommes, qui puisse nous sauver. »

PSAUME
(Ps 117 (118), 1.8-9, 21-23, 26.28-29)
R/ La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle. ou : Alléluia ! (Ps 117, 22)

Rendez grâce au Seigneur : Il est bon !
Éternel est son amour !
Mieux vaut s’appuyer sur le Seigneur
que de compter sur les hommes ;
mieux vaut s’appuyer sur le Seigneur
que de compter sur les puissants !

Je te rends grâce car tu m’as exaucé :
tu es pour moi le salut.
La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d’angle :
c’est là l’œuvre du Seigneur,
la merveille devant nos yeux.

Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient !
De la maison du Seigneur, nous vous bénissons !
Tu es mon Dieu, je te rends grâce,
mon Dieu, je t’exalte !
Rendez grâce au Seigneur : Il est bon !
Éternel est son amour !

DEUXIÈME LECTURE
« Nous verrons Dieu tel qu’il est » (1 Jn 3, 1-2)

Lecture de la première lettre de saint Jean

Bien-aimés, voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes. Voici pourquoi le monde ne nous connaît pas : c’est qu’il n’a pas connu Dieu. Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est.

ÉVANGILE
« Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis » (Jn 10, 11-18)
Alléluia. Alléluia.Je suis le bon pasteur, dit le Seigneur ; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent. Alléluia. (Jn 10, 14)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus déclara : « Moi, je suis le bon pasteur, le vrai berger, qui donne sa vie pour ses brebis. Le berger mercenaire n’est pas le pasteur, les brebis ne sont pas à lui : s’il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit ; le loup s’en empare et les disperse. Ce berger n’est qu’un mercenaire, et les brebis ne comptent pas vraiment pour lui. Moi, je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît, et que je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis. J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cet enclos : celles-là aussi, il faut que je les conduise. Elles écouteront ma voix : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur. Voici pourquoi le Père m’aime : parce que je donne ma vie, pour la recevoir de nouveau. Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau : voilà le commandement que j’ai reçu de mon Père. »
Patrick Braud

Mots-clés : , , ,

3 avril 2021

Conjuguer Pâques au passif

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Conjuguer Pâques au passif

Homélie du Dimanche de Pâques / Année B
04/04/2021

Cf. également :

Pâques : le Jour du Seigneur, le Seigneur des jours
Pâques : les 4 nuits
Pâques : Courir plus vite que Pierre
Comment annoncer l’espérance de Pâques ?
Trois raisons de fêter Pâques
Le courage pascal
La pierre angulaire : bâtir avec les exclus, les rebuts de la société
Faut-il shabbatiser le Dimanche ?

Nul ne peut se couronner lui-même

Sacre de l’Empereur Napoléon Ier et couronnement de l’Impératrice Joséphine dans la cathédrale Notre-dame de Paris le 2 décembre 1804 (détail)Le 5 mai prochain, la France commémorera le bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte. L’image de son sacre comme « empereur des Français » vient aussitôt à l’esprit. La légende voudrait que Napoléon ait arraché la couronne impériale des mains du pape Pie VII pour se la mettre lui-même sur la tête. En réalité, il est allé la prendre sur l’autel, selon le rituel fastueux et froid [1] qu’il avait imaginé, et le pape n’était pas en position de force pour négocier. Le 2 Décembre 1804, cérémonie du couronnement de l’empereur, un témoin raconte : « la couronne étant placée sur l’autel, Napoléon la prit de ses mains et la posa lui-même sur sa tête ; cette couronne était un diadème de feuilles de chêne et de laurier en or ; des diamants formaient les glands et les fruits. Cela fait, l’empereur prit également sur l’autel la couronne destinée à l’impératrice, et la mit sur la tête de Joséphine à genoux devant lui. »

Napoléon s’est donc bien couronné lui-même empereur en se ceignant de cette couronne d’un autre temps. Chaque fois que le pouvoir politique ou économique oublie qu’il se reçoit d’un autre, des autres, il dérive en abus de pouvoir, violence, corruption, domination. Cet auto-couronnement illustre bien le côté sombre de celui qui a pourtant sauvé la Révolution française de l’invasion des armées étrangères. Il anticipe le mythe du self-made-man qui fera florès au XIX° siècle avec ses fortunes industrielles bâties à partir de rien. Si le libéralisme entretient toujours ce mythe, aux USA notamment, la légende de l’homme se faisant tout seul engendre de nouveaux avatars dans les diverses techniques de développement personnel, promettant l’harmonie et le bonheur à force d’exercices de méditation, ou dans l’individualisme contemporain, mettant l’autonomie de l’individu au-dessus de tout.

Rien de plus étranger quand on y réfléchit à l’esprit de la fête de Pâques que nous célébrons pendant 50 jours à partir d’aujourd’hui ! Car Pâques est fondamentalement un passif. La résurrection est davantage un don à recevoir qu’une tâche à accomplir. Voyons comment.

 

Le vocabulaire de la résurrection

Dans le Nouveau Testament, il est très clair que Jésus ne s’est pas ressuscité tout seul ! Les verbes utilisés pour évoquer cette réalité inouïe indiquent sans ambiguïté que c’est Dieu qui l’a relevé d’entre les morts par la puissance de l’Esprit :
« Dieu l’a relevé, le délivrant des douleurs de la mort » (Ac 2, 23-24). « Dieu l’a réveillé d’entre les morts » (Rm 10,9). « Certes, il a été crucifié du fait de sa faiblesse, mais il est vivant par la puissance de Dieu » (2 Co 13, 4). « Mis à mort en sa chair, il a été rendu à la vie par le Souffle » (1P 3,18). « Exalté par la droite de Dieu (…) le Seigneur lui a dit: assieds-toi à ma droite (…) ». « Dieu l’a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort (…) Il n’a pas été abandonné à la mort, et sa chair n’a pas vu la corruption. Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ; nous tous, nous en sommes témoins. Élevé par la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint qui était promis (…) Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous aviez crucifié » (Ac 2, 22 36). « Dieu a glorifié son serviteur Jésus » (Ac 3,13). « Dieu l’a exalté et lui a donné le Nom qui est au-dessus de tout nom » (Ph 2,9).

On ne peut être plus clair : c’est Dieu qui a ressuscité Jésus, dans la puissance de l’Esprit. Jésus ne s’est pas ressuscité lui-même.

Monet a peint 25 tableaux de la meule de foin...!

Comment décrire une rencontre à nulle autre pareille ? Comment évoquer une expérience inouïe dans l’histoire de l’humanité ? Les mots ne suffisent pas, et il en faut donc une multitude pour tenter d‘approcher l’indicible, plus encore que Monet multipliant les tableaux (25 !) et les taches  de couleur pour évoquer une meule de foin sous le soleil… Les témoins de Pâques sont allés puiser dans leur culture les mots qui pouvaient porter quelque chose de l’inimaginable pascal, tout en sachant qu’aucun ne pourrait en épuiser la réalité.
On peut relever au moins quatre familles de verbes cherchant à raconter Pâques dans le Nouveau Testament :

Christ Résurrection Grünewald

a) Dans les Évangiles, le vocabulaire grec le plus utilisé est celui de l’éveil : être réveillé du sommeil de la  mort (egeireinen grec, 36 fois en Mt ; 19 fois en Mc ; 17 fois en Lc), traduit par le verbe ressusciter en français.
« Il n’est pas ici, car il est ressuscité (éveillé), comme il l’avait dit. [...] Allez dire à ses disciples : “Il est ressuscité d’entre les morts, et voici qu’il vous précède en Galilée ; là, vous le verrez.” » (Mt 28, 6.7) ; « Mais il leur dit : Ne soyez pas effrayées ! Vous cherchez Jésus de Nazareth, le Crucifié ? Il est ressuscité : il n’est pas ici. Voici l’endroit où on l’avait déposé. [...] Enfin, il se manifesta aux Onze eux-mêmes pendant qu’ils étaient à table : il leur reprocha leur manque de foi et la dureté de leurs cœurs parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient contemplé ressuscité. » (Mc 16, 6.14). « Il n’est pas ici, il est ressuscité » (Lc 24, 6).

Ce vocabulaire de l’éveil n’est pas sans harmonique avec l’éveil spirituel qui caractérise le bouddhisme. Mais alors que l’éveil du Bouddha s’ouvre sur l’impermanence de toutes choses et l’illusion du réel, l’éveil de Pâques ouvre le Christ à une vie nouvelle dans un monde nouveau, indicible. La forme passive « être réveillé » (avec Jésus pour sujet) est appelée « passif théologique » car l’auteur de l’action (celui qui réveille) est implicitement Dieu, qu’on ne nomme pas dans la tradition juive (d’où le passif).

b) L’autre famille de vocabulaire utilisé pour la résurrection de Jésus est celui de l’anastasie comme disent les Grecs (anistanai: être relevé, être mis sur pied, se dresser, se lever, debout sur ses pieds au lieu de rester couché dans le tombeau (7 fois en Mt ; 18 fois en Mc et 29 fois en Lc). Là encore, le sujet réel de l’action est caché : si le Christ se lève d’entre les morts, c’est à l’appel d’un autre qui lui souffle – comme à Lazare – « sors dehors ! ». À première lecture, le verbe désigne souvent un changement d’attitude (ainsi: se lever de son siège) mais le contexte laisse deviner une signification plus mystérieuse (Mt 9,9…; Mc 1,35 ; 16,9a… ; Lc 4,16 ; 24,7.12.33).46…) : « Il faut que le Fils de l’homme soit crucifié et que le troisième jour il se lève » (Lc 24,7).

c) La troisième famille de termes employés pour décrire Pâques empreinte le vocabulaire de la vie (zèn = vivre). On le trouve surtout chez Paul et Luc (6 fois seulement chez Mt, 3 fois chez Mc, mais 10 fois chez Lc). Appliqué à Jésus Christ, il souligne l’unité du Galiléen et du Ressuscité (cf. Lc 24,5.23 : « Pourquoi chercher le Vivant parmi les morts ? »). À chaque fois que les évangélistes évoquent la vie, c’est la vie donnée par Dieu, (ainsi en Mt 9,18, Mc 5,23 ou Lc 10,28), une vie reçue, une vie au passif en quelque sorte.

d) Un quatrième vocabulaire pascal tourne autour de l’exaltation, avec des verbes comme « exalter », « glorifier », « monter au ciel ». Avant de clore son évangile, Luc emploie le vocabulaire d’exaltation : « il fut emporté au ciel » (Lc 24,50). Là encore, les verbes sont fondamentalement conjugués au passif, car – sauf Napoléon ! – nul ne peut s’exalter lui-même en Dieu, nul ne peut se glorifier lui-même.


Tout à la fin de Marc, la deuxième finale (Mc 16,9-20) concentre tout le vocabulaire disponible : « s’étant relevé » (v.9), « il vit » (v.11), « lui ayant été réveillé » (v.14), « il fut enlevé » (v.19). Luc 24 fera de même mais dans la seule scène du tombeau vide : « le vivant » (v.5), « il est réveillé » (v.6), « le troisième jour il se lève » (v.7).

Ce rapide survol du vocabulaire employé pour la résurrection nous le redit sans ambiguïté : Pâques est fondamentalement un passif.
Ce passif c’est toute la différence.

 

La tentation de l’auto-rédemption

Conjuguer Pâques au passif dans Communauté spirituelle Personne-ne-se-sauve-tout-seulMême s’il s’y implique de tout son être, Jésus ne ressuscite pas tout seul, en ne comptant que sur lui. Au contraire : jusqu’au bout il s’appuie sur un Autre, il se laisse conduire, il reçoit ses paroles et ses actes de cette communion vivante qu’il entretient avec son Père, jusqu’à sa mort : « Père, entre tes mains je remets mon esprit ». Se recevoir / se donner est sa respiration la plus intime.

Sur la croix, il affronte par trois fois l’ultime tentation qui est également la nôtre :
- « Le peuple restait là à observer. Les chefs tournaient Jésus en dérision et disaient : “Il en a sauvé d’autres : qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Élu !
- ” Les soldats aussi se moquaient de lui ; s’approchant, ils lui présentaient de la boisson vinaigrée, en disant : “Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même !”
- Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui : “Celui-ci est le roi des Juifs.” L’un des malfaiteurs suspendus en croix l’injuriait : “N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi !” » (Lc 23, 35 39).

C’est bien cela que nous murmure l’air de notre temps : sauve-toi toi-même ! Chacun serait responsable de son bonheur (ou de son malheur), de son avenir. Il suffirait d’aller chercher les bonnes techniques (de méditation, de santé, de développement personnel etc.).

Je demandais récemment à une amie coach de résumer les présupposés de son activité de coaching. Elle a répondu sans hésiter : l’autonomie de l’individu, et sa liberté. Sous-entendu : il ne dépend que de toi d’atteindre ton objectif ; tu as toutes les ressources en toi. Le coach n’est là que pour libérer ce potentiel en toi. Cet individualisme méthodologique inspire déjà largement les théories économiques néolibérales. Il inspire désormais la poursuite du bien-être qui semble avoir remplacé le mythe de la révolution sociale des siècles précédents. Quel appauvrissement ! Car l’individu est supposé être indépendant des autres, alors que la personne est tout entière façonnée par ses relations avec autrui. L’autonomie de l’individu désigne ses capacités à se donner à lui-même sa propre loi. Alors que la personne humaine est appelée à vivre en communion, et pour cela intériorise la Loi qui la précède. Dans la Bible, l’Alliance crée le peuple, la Loi reçue au Sinaï fait grandir Israël comme un peuple de fils et de filles de Dieu. L’hétéronomie (recevoir la loi d’un autre) avant l’autonomie en quelque sorte ; la personne au-dessus de l’individu ou des masses.

Jésus pousse au bout cette conception filiale de l’être humain. En refusant de se sauver lui-même, il nous indique le chemin du salut : l’autre. L’enfer, ce n’est pas les autres (Sartre) mais l’indépendance, c’est-à-dire le refus de dépendre, de se recevoir de la communion avec autrui. Le mythe de l’individu autonome conduit d’abord au séparatisme (refus de l’autre communauté), puis à la solitude (rupture des liens familiaux, économiques, moraux…). La tentation de l’auto-rédemption fait le malheur de l’Europe depuis que les Lumières ont voulu établir un ordre sans transcendance, une société sans verticalité, une liberté où chacun serait son propre maître. Alors que la Raison, si justement redécouverte, plaide au contraire pour une anthropologie relationnelle où le salut vient des autres.

En tout cas, pour Jésus, vivre c’est se recevoir des rencontres faites en chemin, de l’amitié avec les Douze, des moments de grâce partagée avec des étrangers, des inconnus, des prostituées, des soldats, des lépreux… Pour lui, ressusciter n’est finalement que la prolongation de cet acte de réception de son être des mains des autres, et du tout-Autre en premier. C’est de Dieu qu’il reçoit la force de traverser la mort. C’est de son Père qu’il obtient de demeurer Fils dans l’ignominie de la croix et le silence du tombeau. C’est de l’Esprit qu’il tire la capacité incroyable de reprendre souffle après son dernier souffle. Il se laisse ressusciter, tout en s’impliquant lui-même totalement dans ce combat contre la mort.

 

Laissez-vous ressusciter

ChristusSurrexit Pâques dans Communauté spirituelleTel est donc notre chemin de vie : se recevoir sans cesse des autres, de Dieu, du cosmos, de nous-même. Jusqu’à ce que la mort vienne apparemment briser ce fil qui nous relie à notre univers.
Au matin de Pâques, les femmes au tombeau découvrent que Celui qui nourrissait l’être de Jésus a continué à le faire vivre, autrement. Car sur Lui la mort n’a nulle emprise.

Alors, à nous de vivre dès maintenant de cette façon : en laissant Dieu nous nourrir à travers les autres, les événements ; en nous appuyant sur Lui et sur ceux qui relaient son salut pour nous ; en comptant sur Lui plus que sur nos propres forces ; en désirant la communion plus que l’autonomie, la croissance de la personne plus que le sacre de l’individu.

Nul ne se fait naître lui-même. Nul ne traverse la mort par lui-même.
Celui qui se sacre empereur finira rejeté de tous. Celui qui se reçoit enfant de Dieu goûtera une communion que rien – pas même la mort – ne pourra lui ravir, car elle est enracinée en Dieu.

 


[1]. La foule parisienne avait raillé le faste en répandant l’anagramme suivante : « Napoléon, empereur des Français », « Ce fol empire ne durera pas son an », et reproché la dépense de 9 à 15 millions de francs pour la cérémonie, alors que l’économie du pays traversait sa première crise depuis l’avènement du Consulat.

 

 

MESSE DU JOUR DE PÂQUES

PREMIÈRE LECTURE
« Nous avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts » (Ac 10, 34a.37-43)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, quand Pierre arriva à Césarée chez un centurion de l’armée romaine, il prit la parole et dit : « Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs, depuis les commencements en Galilée, après le baptême proclamé par Jean : Jésus de Nazareth, Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance. Là où il passait, il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. Et nous, nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait dans le pays des Juifs et à Jérusalem. Celui qu’ils ont supprimé en le suspendant au bois du supplice, Dieu l’a ressuscité le troisième jour. Il lui a donné de se manifester, non pas à tout le peuple, mais à des témoins que Dieu avait choisis d’avance, à nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts. Dieu nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que lui-même l’a établi Juge des vivants et des morts. C’est à Jésus que tous les prophètes rendent ce témoignage : Quiconque croit en lui reçoit par son nom le pardon de ses péchés. »

 

PSAUME

(117 (118), 1.2, 16-17, 22-23)
R/ Voici le jour que fit le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie ! (117, 24)

Rendez grâce au Seigneur : Il est bon !
Éternel est son amour !
Oui, que le dise Israël :
Éternel est son amour !

Le bras du Seigneur se lève,
le bras du Seigneur est fort !
Non, je ne mourrai pas, je vivrai
pour annoncer les actions du Seigneur.

La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d’angle :
c’est là l’œuvre du Seigneur,
la merveille devant nos yeux.

DEUXIÈME LECTURE
« Recherchez les réalités d’en haut, là où est le Christ » (Col 3, 1-4)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens

Frères, si vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu. Pensez aux réalités d’en haut, non à celles de la terre.
En effet, vous êtes passés par la mort, et votre vie reste cachée avec le Christ en Dieu. Quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire.

 

SÉQUENCE

À la Victime pascale, chrétiens, offrez le sacrifice de louange.
L’Agneau a racheté les brebis ; le Christ innocent a réconcilié l’homme pécheur avec le Père.
La mort et la vie s’affrontèrent en un duel prodigieux. Le Maître de la vie mourut ; vivant, il règne.
« Dis-nous, Marie Madeleine, qu’as-tu vu en chemin ? »
« J’ai vu le sépulcre du Christ vivant, j’ai vu la gloire du Réssuscité.
J’ai vu les anges ses témoins, le suaire et les vêtements.
Le Christ, mon espérance, est réssuscité ! Il vous précédera en Galilée. »
Nous le savons : le Christ est vraiment ressuscité des morts.
Roi victorieux, prends-nous tous en pitié ! Amen.

 

ÉVANGILE
« Il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts » (Jn 20, 1-9)
Alléluia. Alléluia.Notre Pâque immolée, c’est le Christ ! Célébrons la Fête dans le Seigneur ! Alléluia. (cf. 1 Co 5, 7b-8a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ; c’était encore les ténèbres. Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau. Elle court donc trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. » Pierre partit donc avec l’autre disciple pour se rendre au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ; cependant il n’entre pas. Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat, ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place. C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.
Patrick Braud

Mots-clés : , ,
12345...8