L'homelie du dimanche

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7 novembre 2021

Ephapax : une fois pour toutes

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 18 h 22 min

Ephapax : une fois pour toutes

33° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
14/11/2021

Cf. également :

Jésus, Fukuyama ou Huntington ?
Lire les signes des temps
« Même pas peur »…
La destruction créatrice selon l’Évangile
La « réserve eschatologique »
L’antidote absolu, remède d’immortalité

Le voyageur sans billet

Ephapax : une fois pour toutes dans Communauté spirituelle Voyagez-en-r%C3%A8gle-article_tcm65-216834_tcm65-178385_272x194Vous connaissez peut-être la blague du voyageur sans billet : le contrôleur du TGV demande à un jeune homme de montrer son billet. Le voyageur sort son smartphone, montre une photo de Jésus en croix en glissant avec un sourire : « il a payé toutes nos dettes, une fois pour toutes ! »

Au-delà du clin d’œil, ce brin d’humour pose une question fondamentale qui rejoint notre deuxième lecture de ce dimanche : croyons-nous que le Christ est un tournant unique, définitif, de portée universelle dans l’histoire du monde ?

Noël revient chaque année, mais aussi le grand pèlerinage à la Mecque, la fête du dieu Ganesh à tête d’éléphant en Inde, ou Yom Kippour en Israël. Que ce soit à la messe, à la mosquée, dans le Gange ou devant le Mur des Lamentations, les croyants de toutes religions vont refaire des centaines, des milliers de fois les mêmes gestes, prononcer les mêmes paroles, accomplir les mêmes gestes dans leur vie. C’est fou ce que la religion est répétitive ! Les rites et coutumes sont au cœur de la démarche religieuse, et le rite est par essence répétitif, reproductif de lui-même. Il faut le répéter, souvent jusqu’à la mort !

 

L’hapax biblique

Le « sans-dents » de Hollande est-il un hapax ?

Le « sans-dents » de Hollande est-il un hapax ?

Notre deuxième lecture offre une fenêtre de tir très intéressante pour dynamiter cette logique répétitive, voire légèrement obsessionnelle et ennuyeuse, qui guette toute démarche religieuse. La lettre aux Hébreux utilise en effet 8 fois (8 étant le chiffre de la résurrection) le terme grec άπαξ (hapax) qui signifie : une fois et une seule, et 3 fois (nombre divin) le terme voisin ἐφάπαξ (ephapax) qui est comme son superlatif et signifie : une fois pour toutes.

Les 8 usages du terme hapax soulignent le caractère unique du sacrifice du Christ, par exemple : « c’est une fois pour toutes, à la fin des temps, qu’il s’est manifesté pour détruire le péché par son sacrifice ». L’auteur (on n’est pas sûr que ce soit Paul) précise lui-même le sens de l’expression : « Ces mots une seule fois montrent clairement qu’il y aura une transformation de ce qui sera ébranlé parce que ce sont des choses créées, afin que subsiste ce qui ne sera pas ébranlé » (He 12, 27).

Il utilise 3 fois l’autre terme ephapax, pour affirmer que l’offrande du Christ est accomplie une fois pour toutes (He 7,27 ; 9,12 ; 10,10). Ce que Paul reprend dans sa lettre aux Romains : « lui qui est mort, c’est au péché qu’il est mort une fois pour toutes ; lui qui est vivant, c’est pour Dieu qu’il est vivant » (Rm 6, 10).

C’est dire que l’auteur insiste fortement pour souligner le caractère singulier, unique, définitif, non reproductible de l’offrande faite par le Christ de lui-même. Alors que le grand prêtre juif était dans la répétition des sacrifices d’animaux et des services liturgiques à refaire chaque jour, le Christ – lui - a fait une fois pour toute l’offrande de sa vie : «  Jésus Christ, au contraire, après avoir offert pour les péchés un unique sacrifice, s’est assis pour toujours à la droite de Dieu. Il attend désormais que ses ennemis soient mis sous ses pieds. Par son unique offrande, il a mené pour toujours à leur perfection ceux qu’il sanctifie ».

Qu’est-ce que cela change, me direz-vous ? Toute notre conception de l’histoire ! Si la résurrection du Christ est un hapax, un événement unique et définitif, alors l’histoire humaine a connu dans la Pâque de l’an 0 un véritable tournant à nul autre pareil.

Hapax-1-600x269 ephapax dans Communauté spirituellePlus besoin d’offrir le sacrifice pour nos péchés, comme le dit He 10, 18 : « quand le pardon est accordé, on n’offre plus le sacrifice pour le péché », car le Christ l’a déjà fait une fois pour toutes. Et qui oserait prétendre y ajouter quelque chose ? Qui pourrait répéter et reproduire ? « Car lui qui est mort, c’est au péché qu’il est mort une fois pour toutes ; lui qui est vivant, c’est pour Dieu qu’il est vivant » (Rm 6, 10). Plus besoin de recommencer ce qui a été fait une fois pour toutes.

Ce qui a été fait par le Christ a été bien fait, et a une portée définitive, universelle, plénière. Impossible d’y rajouter quelque chose, impossible de faire plus, ou de faire semblant de l’imiter alors qu’il l’a déjà fait pour nous, pleinement, une fois pour toutes.

Le but de la liturgie chrétienne n’est donc pas de mimer ce que le Christ a fait, ni de le refaire. Rabâcher n’est pas chrétien : « ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés. » (Mt 6, 7). Non : il s’agit de nous rendre présents à ce moment unique de l’histoire qu’est la Passion-Résurrection, et ainsi de nous laisser unir par l’Esprit du Christ à l’unique offrande qu’il fait de lui-même à son Père. Dans la communion des temps qu’opère la liturgie chrétienne, nous sommes rendus contemporains du Christ en croix, pour communier à sa Résurrection, et ainsi avoir la force de communier à sa Passion, dans cet ordre, comme l’écrit Paul : « Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection et de communier aux souffrances de sa Passion, en devenant semblable à lui dans sa mort » (Ph 3, 10).

Imaginez que l’Histoire soit une ligne. Les mentalités anciennes la voient cyclique, et les liturgies païennes ramènent toujours au point primordial, « in illo tempore », pour revenir à l’ordre initial et conjurer le chaos grandissant. Le livre de l’Exode a ouvert une brèche dans ce cercle du temps, et l’a doté d’une flèche : la Terre promise, puis le Royaume de Dieu. La modernité a aplati cette ligne pour la rendre linéaire : le mythe du Progrès assure que nous allons de l’avant et que demain sera mieux qu’hier. Le catastrophisme écologiste actuel brise ce bel élan optimiste, et dessine une ligne du temps catastrophique, anticipant un effondrement imminent.

La lettre aux Hébreux préserve la foi chrétienne de ces schémas trop simples : il y a dans l’histoire des hapax, des événements uniques, singuliers, d’une portée définitive et universelle, dont la Pâque du Christ est l’archétype. Et ces événements sont imprévisibles.

Qui aurait pu prédire la survie du petit peuple juif à l’Exode, à la déportation vers Babylone ou à la Shoah ? Mille fois il aurait dû être rayé de la carte ! Mais des interventions humaines (Moïse, Esther, Judith, Cyrus…) – dans lesquelles les livres bibliques reconnaissent une inspiration divine – ont fait basculer le cours des événements de manière décisive.

Qui aurait pu annoncer à l’avance l’incarnation du Très-Haut adoré par les juifs ? Événement inouï, inimaginable, cet hapax change le cours du temps, définitivement.

Qui aurait pensé que Jésus de Nazareth se lève d’entre les morts, le premier, avant la résurrection finale ? Cet hapax-là est tellement incroyable qu’il fera rire les Athéniens, grincer des dents les juifs, et suscitera la jalousie mortelle des Romains.

Depuis Pâques, l’histoire ne cesse d’être jalonnée de ces hapax où quelque chose se transforme, d’une manière irréversible, si bien que l’homme ne sera plus jamais après comme avant. Pensez aux premiers conciles, à saint François d’Assise, à la Réforme de Luther, à la chute du Mur de Berlin etc.

 

L’hapax existentiel

Tolle Lege St AugustinIl n’y a pas que l’histoire biblique qui est remplie d’hapax, culminant en Jésus-Christ. Notre histoire personnelle également. Le philosophe Michel Onfray, pourtant athée déclaré, reprend ce terme biblique de la lettre aux Hébreux pour l’appliquer à notre existence individuelle. Il parle d’hapax existentiel pour désigner ces moments uniques de notre histoire où il se passe quelque chose de définitif, de non reproductible :

« Nombre de philosophes ont connu ce que nous pourrions appeler des hapax existentiels, des expériences radicales et fondatrices au cours desquelles du corps surgissent des illuminations, des extases, des visions qui génèrent révélations et conversions qui prennent forme dans des conceptions du monde cohérentes et structurées » [1].
Ainsi l’hapax existentiel est-il une expérience déterminante capable de pousser un homme à devenir un philosophe.
Parmi les philosophes dont Onfray cherche à saisir l’hapax existentiel, on trouve au premier chef saint Augustin, avec l’épisode célèbre du « Tolle et lege » où Augustin, manichéen angoissé, entend une voix intérieure lui intimer de prendre le livre (de la Parole) et de le lire.
La notion d’hapax existentiel fut introduite par Vladimir Jankélévitch, qui explique que « toute vraie occasion est un hapax, c’est-à-dire qu’elle ne comporte ni précédent, ni réédition, ni avant-goût ni arrière-goût ; elle ne s’annonce pas par des signes précurseurs et ne connaît pas de « seconde fois » [2]. Ainsi de la perte d’un enfant, pour sa mère : « Mais l’enfant qu’elle a perdu, qui le lui rendra ? Or c’est celui-là justement qu’elle aimait… Hélas, aucune force ici-bas ne peut faire revivre ce précieux, cet incomparable hapax littéralement unique dans toute l’histoire du monde ».
Il s’agit donc d’un événement unique dans ses aspects constituants et qui fait naître brusquement et nécessairement un cheminement de vie et de pensée original et personnel (cf. Wikipédia, article hapax).

Les chrétiens n’auront aucun mal à reprendre ce que Jankélévitch et Onfray écrivent à propos de l’hapax existentiel : oui, il arrive dans nos vies de ces bifurcations imprévues, uniques, qui changent tout, pour longtemps. Et nous pouvons souvent (pas toujours !) y  reconnaître la trace de l’action de Dieu.

Telle lecture nous bouleverse comme jamais et nous amène à prendre une décision aussi radicale que celle de saint Augustin ? Hapax !
Telle rencontre nous éblouit et nous fait choisir des études, un métier différent ? Hapax !
Telle expérience intérieure nous émeut jusqu’aux larmes et laisse en nous une trace indélébile de paix et de joie ? Hapax !
La beauté de telle musique ou de tel visage nous fait pressentir l’infini qui nous habite ? Hapax !
La détresse d’un enfant mort de froid dans la rue nous saisit au point de remuer ciel et terre pour que cela n’arrive plus jamais ? Hapax !
Et chacun peut continuer la liste avec les moments, les événements qui ont marqué dans son parcours de vraies bifurcations, une fois pour toutes.

 

Passer de l’hapax à l’ephapax

Une bonne fois pour toutes !Car c’est bien l’un des enjeux de notre deuxième lecture : passer de l’hapax à l’ephapax. Ou pour le dire plus simplement : faire en sorte que l’événement unique qui nous bouscule devienne un tournant irréversible dans notre vie, une fois pour toutes, en en assumant toutes les conséquences.

Je me souviens encore pour ma part du choc de ma découverte de l’Afrique Noire dans les années 80, quand la coopération permettait aux jeunes de faire leur service militaire à l’étranger. Dès la descente de l’avion, j’ai senti qu’il se passait quelque chose qui allait me marquer au fer rouge. On n’est plus le même 2 ans après, même si l’on revient en France reprendre apparemment sa vie ordinaire. Car on ne peut plus vivre après comme avant, sauf à se renier soi-même.

Transformer nos éblouissements uniques en décisions de longue portée, une fois pour toutes, est également l’un des enjeux de la Pâque chrétienne. Un événement deviendra ephapax pour nous si nous savons en faire un jalon décisif dans notre parcours humain, aux conséquences lourdes et durables, une fois pour toutes.

Célébrer la Pâque du Christ, selon la lettre aux Hébreux, c’est reconnaître dans cette occurrence extraordinaire la matrice de nos propres surgissements : il y a de l’unique, du définitif, du singulier dans l’histoire de chacun, dont l’offrande pascale du Christ est comme le déchiffrement, le mode d’emploi, l’accomplissement.

À nous de savoir discerner ces moments-là.
Quels sont donc vos hapax ?
Comment pouvez-vous les transformer en ephapax, une fois pour toutes ?

 


[1]. Michel Onfray, L’Art de jouir : pour un matérialisme hédoniste, Paris, Grasset, coll. « Littérature française », 1991.

[2]. Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, Paris, PUF, 1957, p. 117.


Lectures de la messe

Première lecture
« En ce temps-ci, ton peuple sera délivré » (Dn 12, 1-3)

Lecture du livre du prophète Daniel

 En ce temps-là se lèvera Michel, le chef des anges, celui qui se tient auprès des fils de ton peuple. Car ce sera un temps de détresse comme il n’y en a jamais eu depuis que les nations existent, jusqu’à ce temps-ci. Mais en ce temps-ci, ton peuple sera délivré, tous ceux qui se trouveront inscrits dans le Livre. Beaucoup de gens qui dormaient dans la poussière de la terre s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour la honte et la déchéance éternelles. Ceux qui ont l’intelligence resplendiront comme la splendeur du firmament, et ceux qui sont des maîtres de justice pour la multitude brilleront comme les étoiles pour toujours et à jamais.

Psaume
(Ps 15 (16), 5.8, 9-10, 11)
R/ Garde-moi, mon Dieu, j’ai fait de toi mon refuge.
(Ps 15, 1)

Seigneur, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort.
Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ;
il est à ma droite : je suis inébranlable.

Mon cœur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
À ta droite, éternité de délices !

Deuxième lecture
« Par son unique offrande, il a mené pour toujours à leur perfection ceux qu’il sanctifie » (He 10, 11-14.18)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Dans l’ancienne Alliance, tout prêtre, chaque jour, se tenait debout dans le Lieu saint pour le service liturgique, et il offrait à maintes reprises les mêmes sacrifices, qui ne peuvent jamais enlever les péchés.
Jésus Christ, au contraire, après avoir offert pour les péchés un unique sacrifice, s’est assis pour toujours à la droite de Dieu. Il attend désormais que ses ennemis soient mis sous ses pieds. Par son unique offrande, il a mené pour toujours à leur perfection ceux qu’il sanctifie.  Or, quand le pardon est accordé, on n’offre plus le sacrifice pour le péché.

Évangile

« Il rassemblera les élus des quatre coins du monde » (Mc 13, 24-32) Alléluia. Alléluia.
Restez éveillés et priez en tout temps : ainsi vous pourrez vous tenir debout devant le Fils de l’homme. Alléluia. (cf. Lc 21, 36)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « En ces jours-là, après une grande détresse, le soleil s’obscurcira et la lune ne donnera plus sa clarté ; les étoiles tomberont du ciel, et les puissances célestes seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme venir dans les nuées avec grande puissance et avec gloire. Il enverra les anges pour rassembler les élus des quatre coins du monde, depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel.
Laissez-vous instruire par la comparaison du figuier : dès que ses branches deviennent tendres et que sortent les feuilles, vous savez que l’été est proche. De même, vous aussi, lorsque vous verrez arriver cela, sachez que le Fils de l’homme est proche, à votre porte. Amen, je vous le dis : cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive. Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas. Quant à ce jour et à cette heure-là, nul ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais seulement le Père. »
Patrick BRAUD

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3 novembre 2021

L’éducation changera le monde

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 30 min

L’éducation changera le monde

Homélie du 32° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
07/11/2021

Cf. également :

Quelle est la vraie valeur de ce que nous donnons ?
Le Temple, la veuve, et la colère
Les deux sous du don…
Défendre la veuve et l’orphelin
De l’achat au don
Épiphanie : l’économie du don
Le potlatch de Noël

Invictus« L’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde » (Nelson Mandela).
Il en savait quelque chose : du fond de sa prison, pendant 30 ans, Nelson Mandela a appris à renoncer à la violence de ses années de jeunesse. Il a transformé son regard sur ses geôliers, sur les blancs en général, au point de choisir des gardes du corps blancs une fois élu Président ensuite ! Ne plus voir dans l’adversaire du moment un ennemi irréductible mais un partenaire potentiel ; ne plus considérer la lutte armée comme le seul salut mais explorer toutes les voies de réconciliation… Dans le célèbre film Invictus, Mandela apprend au capitaine de l’équipe nationale de rugby d’Afrique du Sud à voir autrement le match qui s’annonce : il s’agit de gagner la coupe du monde avec cette équipe ‘Black and White’, pour sceller la réconciliation nationale, et pas seulement de participer. Par contre, Mandela portera une lourde responsabilité dans l’épidémie du sida qui endeuillera son pays de façon si meurtrière, car il n’a pas su en voir la gravité ni les remèdes. Le visionnaire avait ses angles morts…

 

Changer de regard

Apprendre à voir les choses et les gens autrement est un patient travail d’éducation, que chacun doit faire sur lui-même d’abord. Les éducateurs, parents, animateurs et professeurs ont à former le regard des jeunes qui leur sont confiés. Les maîtres de sagesse éveillent leurs disciples aux dimensions cachées du monde. Les leaders authentiques, que ce soit en politique, en économie, dans l’univers de la culture ou autres, défrichent pour leurs partisans de nouvelles analyses et compréhensions des forces en présence. Si De Gaulle n’avait pas vu en 1940 que l’avenir de la France ne pouvait se réduire à la collaboration avec les nazis, qui aurait relevé le flambeau ?

Jésus ne se dérobe pas à cette mission qui incombe à tout responsable : éduquer le regard d’autrui. Dans notre épisode de ce dimanche (Mc 12, 38-44), il va demander à ses disciples de voir autrement la scène des offrandes au Temple de Jérusalem. Là où les Douze sont hypnotisés par les grosses sommes déposées dans les troncs, Jésus va les forcer à regarder le détail qu’ils ne voyaient plus : cette pauvre veuve et ses deux pièces. Cela avait commencé avant, lorsque les disciples s’extasiaient sur la beauté du Temple. Jésus les invitait à ne pas se laisser éblouir par la splendeur du moment, car elle est appelée à disparaître : « Comme certains parlaient du Temple, des belles pierres et des ex-voto qui le décoraient, Jésus leur déclara : ‘Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit’ » (Lc 21, 5 6). Là où les la foules voyaient les scribes écrire la Loi ou des pharisiens vivre en ultra-religieux, Jésus invite à voir au-delà des apparences : il y a tant d’hypocrisie derrière ces belles façades ! Ouvrez les yeux ! « Dans son enseignement, il disait : ‘Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques, les sièges d’honneur dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés’ » (Mc 12, 38 40).

L’éducation du regard est au cœur de l’Évangile de ce dimanche : changez de lunettes, de perspective, ne voyez pas les actions des hommes à la manière mondaine, allez plutôt repérer les petits gestes qui passent inaperçus mais ont une grande valeur !

Les InvisiblesDétourner son regard des riches pour porter attention aux petits : voilà le premier déplacement que Jésus opère, avec pédagogie, en braquant le projecteur sur ceux que l’on ne voit pas. Souvenez-vous du film : Les Invisibles. On y suivait l’aventure d’une bande de femmes SDF et de paumées qui réagissaient face à l’annonce de la fermeture de leur centre d’accueil. Soudain, ces assistées, ces perpétuelles quémandeuses se révèlent capables de chercher et trouver du travail, des logements, une activité, et même de fonder leur entreprise ! Le Christ nous apprend à mettre en lumière les invisibles de notre époque, dont la pauvre veuve aux deux pièces est comme l’icône.
Plus tard, dans l’Église naissante, les apôtres se souviendront de regarder les veuves, et institueront des diacres à leur service (Ac 6,1-6).

 

L’interprétation morale

La pédagogie de Jésus dans ce changement de regard sur les invisibles est d’autant plus remarquable qu’il n’impose aucune conclusion à ses disciples. Il ne dit pas : ‘quelle générosité !’ Mais : ‘elle a donné de son nécessaire’. Il n’en tire pas de « leçon » de morale, du style : ‘faites comme elle’, mais il constate factuellement que son offrande représente proportionnellement infiniment plus que les gros chèques des riches. Aux disciples d’en tirer leurs propres conclusions ! À nous lecteurs d’interpréter cette séquence quasi cinématographique qui zoome soudain sur un geste à la dérobée.

La plupart des commentaires se précipitent sur l’interprétation morale : donner de son superflu a beaucoup moins de valeur que donner de son nécessaire. Avis donc aux donateurs de tout poil : Dieu voit ce que vous donnez, et le poids réel de votre offrande. Et l’on renchérit ensuite en citant le Christ en exemple, lui qui a tout donné, jusqu’à sa vie même, pour notre salut. La pauvre veuve annonce le pauvre Christ qui fait de sa vie une offrande d’amour à Dieu son Père pour sauver tous les hommes, allant jusqu’à mourir pour offrir la vie éternelle à ses bourreaux ou ses compagnons de châtiment sur la croix.

Cette interprétation est bien sûr légitime, et traditionnelle. Elle a le mérite d’attirer l’attention sur la responsabilité personnelle. Elle oublie cependant de regarder ce que Jean-Paul II appelait les « structures de péché » qui enserrent les acteurs dans des règles ou comportements injustes (ici le don obligatoire pour le Temple).
Est-elle pour autant la seule ? Ne peut-on pas voir autrement le focus de Jésus sur les deux sous du don de la veuve ?

 

L’interprétation « justice sociale »

L’éducation changera le monde dans Communauté spirituelle veuve2Car juste avant (Mc 12,38-40), Jésus dénonce avec violence l’hypocrisie des ‘gens bien’ et religieux sous tous rapports : « Méfiez-vous des scribes (…) Ils dévorent les biens des veuves… » Comment dévorent-ils les biens des veuves ? Notre passage en donne un exemple typique : au nom de l’institution du Temple, ils forcent les juifs à payer un impôt, quelques soient leurs ressources. Cette femme doit payer, alors qu’elle est pauvre et qu’elle est veuve, double précarité. Première injustice flagrante : quelle est cette institution soi-disant religieuse qui en fait pressure le petit peuple et lui extorque des contributions financières sans cesse ? On croirait lire les revendications des cahiers de doléances avant la révolution de 1789, où les paysans se plaignaient des exactions des évêques, abbés et autre princes de l’Église levant impôt sur impôt…
Jésus lui-même sera broyé par la machine religieuse du Temple en action : c’est pour blasphème qu’on réussira finalement à le condamner au terme d’un procès truqué. « ‘Celui-là a dit : ‘Je peux détruire le Sanctuaire de Dieu et, en trois jours, le rebâtir. » [...] Alors le grand prêtre déchira ses vêtements, en disant : Il a blasphémé ! Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous venez d’entendre le blasphème ! » (Mt 26, 61.65)

L’injustice est plus d’autant plus grande que cette oppression des pauvres se fait au nom de la religion. Car Jésus dénonce l’absurdité de cette obligation de l’offrande : le Temple va bientôt être détruit, les sacrifices d’animaux vont bientôt disparaître, les prêtres (Cohen) seront bientôt inutiles, alors à quoi bon appauvrir les pauvres pour nourrir une institution qui va s’écrouler ? Le sacrifice consenti par la veuve est en réalité inutile et absurde. Elle donne à fonds perdu pour une institution en faillite. En faisant réaliser à ses disciples que la veuve se soumet à une obligation absurde, Jésus les invite également à ne pas accepter cette domination injuste. Et il pourrait inviter la pauvre veuve à ne pas se soumettre volontairement à cette coutume, mais au contraire à se révolter pour en dénoncer l’hypocrisie, l’inutilité, l’absurdité. La pauvre veuve est prisonnière de ce que La Boétie appellera plus tard la servitude volontaire, l’intériorisation de la domination qui conduit à consentir à son propre asservissement. Les esclaves finissent par aimer leur chaîne et leur maître. Il n’y a donc pas que les yeux des disciples à ouvrir : ceux de la veuve aussi qui devrait, avec les autres victimes du Temple, voir autrement ce défilé d’offrandes et refuser avec Jésus d’en être complice ! Souvenez-vous: Jésus a refusé de payer l’impôt du Temple, et a mystérieusement substitué à son paiement les deux pièces d’argent trouvées dans la bouche d’un poisson ! « Comme ils arrivaient à Capharnaüm, ceux qui perçoivent la redevance des deux drachmes pour le Temple vinrent trouver Pierre et lui dirent : ‘Votre maître paye bien les deux drachmes, n’est-ce pas ?’ Il répondit : ‘Oui.’ Quand Pierre entra dans la maison, Jésus prit la parole le premier : ‘Simon, quel est ton avis ? Les rois de la terre, de qui perçoivent-ils les taxes ou l’impôt ? De leurs fils, ou des autres personnes ?’ Pierre lui répondit : ‘Des autres.’ Et Jésus reprit : ‘Donc, les fils sont libres. Mais, pour ne pas scandaliser les gens, va donc jusqu’à la mer, jette l’hameçon, et saisis le premier poisson qui mordra ; ouvre-lui la bouche, et tu y trouveras une pièce de quatre drachmes. Prends-la, tu la donneras pour moi et pour toi.’ » (Mt 17, 24 27) Il est clair que Jésus contestait ouvertement ce système d’imposition pour le Temple, pas seulement pour lui, mais également pour ses disciples (il évite également à Pierre de payer de sa poche !).

Second-Temple-Herode02 invisibles dans Communauté spirituelleÉvidemment, cette deuxième interprétation de notre texte est plus subversive que la première, et donc beaucoup moins traditionnelle… Qui pourrait dire pour autant qu’elle n’est pas légitime ? Puisque le Christ lui-même laisse ouverte la conclusion à son focus sur l’offrande de la pauvre veuve, pourquoi irions-nous imposer une seule « leçon » de ce passage ? Sans compter qu’il y a sans doute d’autres interprétations possibles encore. Notamment celle – symbolique – où la pauvre veuve serait une figure de l’humanité confiant son image et sa ressemblance divines (les 2 pièces) au seul vrai Temple qu’est le Christ en personne.

 

Regarder autrement nos servitudes volontaires

Réduire l’Évangile à une « leçon » de morale appauvrit le champ des interprétations.
Méditons donc sur la dénonciation que Jésus ose faire publiquement des institutions religieuses dévorant le bien des veuves.
Réfléchissons sur les injustices cachées dans les collectes d’argent pour nos temples  modernes.
Examinons nos propres servitudes volontaires, lorsque nous nous habituons et consentons à des pratiques absurdes ou inutiles.
Éduquons le regard de ceux qui nous entourent à discerner ce qui est invisible pour les médias, les réseaux sociaux, les commentateurs autorisés.
Apprenons à voir autrement, et notre vie changera.


Lectures de la messe

Première lecture
« Avec sa farine la veuve fit une petite galette et l’apporta à Élie » (1 R 17, 10-16)

Lecture du premier livre des Rois

En ces jours-là, le prophète Élie partit pour Sarepta, et il parvint à l’entrée de la ville. Une veuve ramassait du bois ; il l’appela et lui dit : « Veux-tu me puiser, avec ta cruche, un peu d’eau pour que je boive ? » Elle alla en puiser. Il lui dit encore : « Apporte-moi aussi un morceau de pain. » Elle répondit : « Je le jure par la vie du Seigneur ton Dieu : je n’ai pas de pain. J’ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine, et un peu d’huile dans un vase. Je ramasse deux morceaux de bois, je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste. Nous le mangerons, et puis nous mourrons. » Élie lui dit alors : « N’aie pas peur, va, fais ce que tu as dit. Mais d’abord cuis-moi une petite galette et apporte-la moi ; ensuite tu en feras pour toi et ton fils. Car ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : Jarre de farine point ne s’épuisera, vase d’huile point ne se videra, jusqu’au jour où le Seigneur donnera la pluie pour arroser la terre. » La femme alla faire ce qu’Élie lui avait demandé, et pendant longtemps, le prophète, elle-même et son fils eurent à manger. Et la jarre de farine ne s’épuisa pas, et le vase d’huile ne se vida pas, ainsi que le Seigneur l’avait annoncé par l’intermédiaire d’Élie.

Psaume
(Ps 145 (146), 6c.7, 8-9a, 9bc-10)
R/ Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur !
(Ps 145, 1b)

Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés.

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger.

Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

Deuxième lecture
« Le Christ s’est offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude » (He 9, 24-28)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Le Christ n’est pas entré dans un sanctuaire fait de main d’homme, figure du sanctuaire véritable ; il est entré dans le ciel même, afin de se tenir maintenant pour nous devant la face de Dieu. Il n’a pas à s’offrir lui-même plusieurs fois, comme le grand prêtre qui, tous les ans, entrait dans le sanctuaire en offrant un sang qui n’était pas le sien ; car alors, le Christ aurait dû plusieurs fois souffrir la Passion depuis la fondation du monde. Mais en fait, c’est une fois pour toutes, à la fin des temps, qu’il s’est manifesté pour détruire le péché par son sacrifice. Et, comme le sort des hommes est de mourir une seule fois et puis d’être jugés, ainsi le Christ s’est-il offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude ; il apparaîtra une seconde fois, non plus à cause du péché, mais pour le salut de ceux qui l’attendent.

Évangile
« Cette pauvre veuve a mis plus que tous les autres » (Mc 12, 38-44) Alléluia. Alléluia.

Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux ! Alléluia. (Mt 5, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, dans son enseignement, Jésus disait aux foules : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques, les sièges d’honneur dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés. »
Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor, et regardait comment la foule y mettait de l’argent. Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes. Une pauvre veuve s’avança et mit deux petites pièces de monnaie. Jésus appela ses disciples et leur déclara : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le Trésor plus que tous les autres. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. »

Patrick BRAUD

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17 octobre 2021

Le courage aveugle de Bartimée

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le courage aveugle de Bartimée

30° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
24/10/2021

Cf. également :

Comme l’oued au désert
Les larmes du changement
Bartimée et Jésus : les deux fois deux fils

L’Église, obstacle et chemin

Le courage aveugle de Bartimée dans Communauté spirituelle M02204020567-largePar bien des aspects, l’institution Église est si décevante, si infidèle au message qu’elle transmet ! Elle tarde à se réformer (ministères féminins, exercice de l’autorité, cléricalisme, accueil des divorcés remariés etc.). Elle bruisse des mesquineries, jalousies et ambitions trop humaines qu’on croise trop souvent en politique ou ailleurs. Elle a trop longtemps cautionné des scandales qui éclatent maintenant au grand jour. Elle en devient presque un obstacle pour ceux qui cherchent sincèrement un sens à leur existence.

Ainsi les gens qui rabrouent Bartimée en marge de la foule qui suivait Jésus de Jéricho à Jérusalem. Ils menacent sérieusement ce mendiant aveugle de s’en prendre à lui s’il ne cesse pas de crier vers Jésus.

Tout en étant obstacle, l’Église demeure cependant un chemin vers Dieu. D’abord parce qu’elle porte en elle le trésor de l’Évangile et continue à proclamer ce message, quitte à ce qu’il la condamne. Ensuite, parce qu’il y a toujours des membres de cette Église – pas forcément les clercs ou les figures connues – qui serviront de relais à l’appel du Christ : « confiance, lève-toi, il t’appelle ».
Comme souvent la traduction liturgique de notre passage (Mc 10, 46-52) est plus ou moins fidèle à l’original du texte grec, qui serait plutôt :
Ils appelèrent l’aveugle en lui disant: « Prends courage (Θάρσει !), lève-toi (ἐγείρω), il t’appelle ». L’aveugle jeta son manteau et, se levant d’un bond (ἀναπηδήσας), vint vers Jésus.

Tantôt obstacle, tantôt chemin, l’Église est cette foule remplie de contradictions qui s’obstine néanmoins à suivre Jésus sur sa route pour monter avec lui de Jérusalem (‘ville de la Lune’, païenne et changeante) à Jérusalem (‘ville de la paix’ et de la plénitude).

Comment pouvons-nous être chemin les uns pour les autres ?
Explorons pour cela les 3 verbes transmis par la foule à Bartimée : prends courage / lève-toi / il t’appelle.

 

Prends courage !

Le déclin du courageLe terme grec θαρσω (tharseo = prendre courage) est employé 7 fois seulement dans la Bible, et le Nouveau Testament uniquement. Outre pour Bartimée, Marc le met sur les lèvres de Jésus pour rassurer ses disciples qui le voient marcher sur les flots : « Tous, en effet, l’avaient vu et ils étaient bouleversés. Mais aussitôt Jésus parla avec eux et leur dit : ‘Courage ! c’est moi ; n’ayez pas peur !’ » (Mc 6, 50 ; cf. Mt 14,27).

Chez Mathieu, c’est un encouragement à changer de vie adressé au paralytique (« Et voici qu’on lui présenta un paralysé, couché sur une civière. Voyant leur foi, Jésus dit au paralysé : ‘Courage, mon enfant, tes péchés sont pardonnés’ » – Mt 9, 2) et à la femme hémorroïsse (« Jésus se retourna et, la voyant, lui dit : ‘Courage, ma fille ! Ta foi t’a sauvée.’ Et, à l’heure même, la femme fut sauvée » – Mt 9, 22).

Chez Jean, c’est encore un encouragement, mais cette fois pour affronter les persécutions et les menaces qui s’abattent sur les premiers chrétiens : « Je vous ai parlé ainsi, afin qu’en moi vous ayez la paix. Dans le monde, vous avez à souffrir, mais courage ! Moi, je suis vainqueur du monde » (Jn 16, 33).

Paul entend une voix intérieure le conforter dans cette même attitude de courage face à la prison et la décapitation qui l’attendent à Rome : « La nuit suivante, le Seigneur vint auprès de Paul et lui dit : ‘Courage ! Le témoignage que tu m’as rendu à Jérusalem, il faut que tu le rendes aussi à Rome’ » (Ac 23, 11).

La foule autour de Bartimée cesse donc d’être un obstacle lorsqu’elle l’invite au courage pour changer de vie, en passant d’aveugle à voyant, de mendiant à disciple, d’assis à debout.

Nous aussi, nous sommes chemin vers Dieu les uns pour les autres lorsque nous nous arrêtons pour nous encourager mutuellement dans les passages que nous avons à assumer. Ce qui nous demande de suspendre notre jugement sur ce qui nous dérange chez les autres, à l’inverse des gens qui voulaient violemment faire taire le gêneur sur le bas-côté. Bartimée était un mendiant marginal, handicapé, bruyant. Quels sont les Bartimée d’aujourd’hui ? Ils  crient vers le Christ à leur façon : provocations, outrances, blasphèmes, aveuglements, mœurs décalées… Au lieu de vouloir les faire taire, nous ferions Église si nous les encouragions, littéralement, c’est-à-dire s’ils trouvaient en nous des paroles de bienveillance, sans jugement, qui valorisent et reconnaissent la soif intérieure qui les habite.

La foule devient Église lorsqu’elle devient un groupe où l’on s’encourage, où l’on trouve du courage pour avancer. Et il en faut du courage quand on est aveugle pour fendre la foule jusqu’à Jésus ! Essayez un peu, ne serait-ce qu’en vous bandant les yeux, d’aller vers quelqu’un qui vous appelle,  sans rien voir dans une pièce inconnue… !

Au sein d’une paroisse, nous deviendrons un puits de courage si nous savons nous écouter chacun dans les combats qui sont les nôtres : guérir de ce qui nous paralyse comme l’homme sur le brancard, stopper la perte du désir comme l’hémorroïsse, affronter l’adversité et nos adversaires comme Paul et les premiers chrétiens.

Ici, c’est le courage face à la cécité que la foule-Église transmet à Bartimée : ‘tu as raison de ne pas te résigner ; prend le risque de changer radicalement : ne reste pas assis sur le côté alors que nous marchons vers Jérusalem !’

 

Lève-toi !

Harold Copping, Jesus Heals Blind Bartimaeus, 1920Les verbes que Marc emploie ici sont bien connus dans le Nouveau Testament : γείρω (egeiró) = se lever, et νστημι (anistemi) = se lever d’un bond.

C’est typiquement le vocabulaire de la résurrection : se lever d’entre les morts, ressusciter (cf. Mc 5,42 ; 9,9-10.31 ; 10,34 ; 12,25 ; 16,9 etc.). D’ailleurs, Marc vient juste de le mettre sur les lèvres de Jésus annonçant sa Passion, ce qui effraie les disciples manquant de courage : « Voici que nous montons à Jérusalem (d’où l’importance pour Bartimée de les suivre dans cette montée vers Jérusalem). Le Fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes ; ils le condamneront à mort, ils le livreront aux nations païennes, qui se moqueront de lui, cracheront sur lui, le flagelleront et le tueront, et trois jours après, il ressuscitera (ναστήσεται, anastēsetai) » (Mc 10, 33 34).

Les gens qui voulaient effacer Bartimée de la scène sont heureusement remplacés – sur ordre de Jésus - par ceux qui au contraire lui disent : ‘lève-toi !’ On peut y entendre comme un écho de l’invitation du Bien-aimé du Cantique des cantiques à sa Bien-aimée : « Lève-toi, mon amie, ma toute belle, et viens… Vois, l’hiver s’en est allé, les pluies ont cessé, elles se sont enfuies. Sur la terre apparaissent les fleurs, le temps des chansons est venu et la voix de la tourterelle s’entend sur notre terre. Le figuier a formé ses premiers fruits, la vigne fleurie exhale sa bonne odeur. Lève-toi, mon amie, ma gracieuse, et viens… » (Ct 2, 10 13).
Nous devenons Église lorsque nous nous encourageons mutuellement ainsi à nous lever, à nous relever de nos chagrins, de nos épreuves, de nos rechutes, de nos morts physiques et spirituelles.

Pour Bartimée, se lever demande un courage peu banal. Car, aveugle, désorienté à côté de cette foule dangereuse, comment faire pour tenir debout sans se cogner et chuter ? Comment aller vers Jésus sans savoir où il est ? Mais Bartimée n’hésite pas, sans doute en se laissant guider par ceux qui l’encourageaient. Comme son manteau le gêne dans ce mouvement rapide, il le jette pour que rien ne soit obstacle à sa marche vers le Christ. Et voilà comment le manteau de Bartimée est devenu le symbole de tout ce qu’il nous faut abandonner pour devenir chrétien…

La foule qui était obstacle est devenue guide, le manteau qui gênait le relèvement est abandonné sur le bord de la route.

Inviter et aider l’autre à ressusciter dès maintenant, aujourd’hui, est au cœur de la vie fraternelle en Église. ‘Lève-toi ! Sors de tes préjugés en venant lire la Bible avec nous, car ignorer les Écritures c’est ignorer le Christ (saint Jérôme). Quitte des addictions, avec la force que te donnera la prière en commun. Fais le deuil que tu dois faire pour vivre, en te tournant avec nous vers la Pâque du Christ. Débusque les idoles qui prennent la place du seul vrai Dieu dans ton agenda, ta consommation, ton épargne, tes loisirs’.

Tout le contraire de l’assistanat ! À l’image de Pierre et Jean face à l’impotent de la Belle Porte du Temple de Jérusalem : « De l’argent et de l’or, je n’en ai pas ; mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazaréen, lève-toi et marche ! » (Ac 3, 6).

Tout le contraire d’une fausse compassion complice ! À l’image de l’Abbé Pierre qui rencontre à l’été 49 un ex-bagnard qui a tenté de se suicider. « Moi, je n’ai rien à te donner, lui dit l’abbé Pierre. Toi, tu n’as rien à perdre puisque tu veux mourir. Alors, donne-moi ton aide pour aider les autres. » Georges sera le premier compagnon d’un havre d’accueil qu’à Pâques 1950 l’abbé Pierre baptise « Emmaüs », en référence à l’Évangile (Lc 24). Georges se souviendra : « Ce qui me manquait, ce n’était pas seulement de quoi vivre, c’était aussi des raisons de vivre. »

D’obstacle nous devenons chemin si nous savons nous encourager mutuellement à nous lever d’entre les morts, à ressusciter au présent en trouvant nos raisons de vivre et d’aimer.

 

Il t’appelle !

Répondre à l'appel du ChristMarc emploie le verbe φωνω (phoneo) 3 fois dans notre passage. C’est donc le signe qu’il a une grande importance, et que cela caractérise pour lui la nature même de ce qui constitue l’Église : faire circuler l’appel du Christ en le relayant.

Jésus demande en effet qu’on appelle l’aveugle, ce que fait la foule-Église, en son nom propre et au nom du Christ : « Jésus s’arrête et dit : ‘Appelez-le.’ On appelle donc l’aveugle, et on lui dit : ‘Confiance, lève-toi ; il t’appelle‘ » (Mc 10, 49).

C’est d’ailleurs l’étymologie même du mot Église en grec : ekklesia vient de ek-kaleo = appeler au-dehors. Par nature, l’Église est le rassemblement de ceux qui acceptent de sortir de chez eux pour répondre à l’appel du Christ.

Ce n’est pas un club où l’on se choisit. Ce n’est pas un parti où l’on cherche le pouvoir. Ce n’est pas même une communauté qui voudrait tout partager. Non : c’est une assemblée d’appelés  par un Autre qu’eux-mêmes. La cloche de l’église de nos villages en est un beau symbole : lorsqu’elle sonne, chacun sort de chez lui, arrête son travail, ses occupations, pour se laisser rassembler à l’Église. Et dans cette réponse à l’appel qui constitue l’Église nous ne choisissons pas nos voisins de banc ! Dieu appelle qui il veut ; ce n’est pas à nous de faire le tri. Ce n’est pas à nous de diviser l’assemblée par des petits clans où nous aimerions retrouver ceux qui nous ressemblent.

Le Christ appelle. L’Église est cette portion d’humanité qui accepte de se laisser rassembler en répondant à cet appel.

Nous sommes chemin et non obstacle si nous savons répercuter cet appel largement autour de nous. Avec une préférence pour ceux que personne n’appelle, et qui restent là, Bartimée mendiant immobile aux marges de la société…

Appeler sans se décourager… Souvenons-nous que dans l’Évangile de Marc, la dernière parole de Jésus en croix est pour appeler son Père : « Et à la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : ‘Éloï, Éloï, lama sabbactani ?’, ce qui se traduit : ‘Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?’ L’ayant entendu, quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : ‘Voilà qu’il appelle le prophète Élie !’ » (Mc 15, 34 35).

Appelés par Dieu, nous l’appelons en retour, dans la joie comme dans la détresse. Crier vers Dieu sans se lasser avec Job et Bartimée, lui murmurer notre soif de son amour avec les psaumes, lui demander son Esprit de sagesse avec Salomon, l’appeler au secours avec le crucifié : notre vocation est également d’appeler Dieu avec Bartimée qui crie « fils de David, aie pitié de moi » de plus belle à chaque fois qu’on veut le faire taire.

Nous encourager mutuellement, faire circuler entre nous l’appel à se lever pour vivre : l’Église sera un peu mieux l’Église du Christ si nous apprenons à pratiquer ce coaching spirituel où la bienveillance l’emporte sur le jugement, le courage sur la résignation, l’ouverture sur le repli…

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« L’aveugle et le boiteux, je les fais revenir » (Jr 31, 7-9)

Lecture du livre du prophète Jérémie

Ainsi parle le Seigneur : Poussez des cris de joie pour Jacob, acclamez la première des nations ! Faites résonner vos louanges et criez tous : « Seigneur, sauve ton peuple, le reste d’Israël ! » Voici que je les fais revenir du pays du nord, que je les rassemble des confins de la terre ; parmi eux, tous ensemble, l’aveugle et le boiteux, la femme enceinte et la jeune accouchée : c’est une grande assemblée qui revient. Ils avancent dans les pleurs et les supplications, je les mène, je les conduis vers les cours d’eau par un droit chemin où ils ne trébucheront pas. Car je suis un père pour Israël, Éphraïm est mon fils aîné.

Psaume
(Ps 125 (126), 1-2ab, 2cd-3, 4-5, 6)
R/ Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous : nous étions en grande fête !
(Ps 125, 3)

Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion,
nous étions comme en rêve !
Alors notre bouche était pleine de rires,
nous poussions des cris de joie.

Alors on disait parmi les nations :
« Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur ! »
Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous :
nous étions en grande fête !

Ramène, Seigneur, nos captifs,
comme les torrents au désert.
Qui sème dans les larmes
moissonne dans la joie.

Il s’en va, il s’en va en pleurant,
il jette la semence ;
il s’en vient, il s’en vient dans la joie,
il rapporte les gerbes.

Deuxième lecture
« Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédek pour l’éternité » (He 5, 1-6)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Tout grand prêtre est pris parmi les hommes ; il est établi pour intervenir en faveur des hommes dans leurs relations avec Dieu ; il doit offrir des dons et des sacrifices pour les péchés. Il est capable de compréhension envers ceux qui commettent des fautes par ignorance ou par égarement, car il est, lui aussi, rempli de faiblesse ; et, à cause de cette faiblesse, il doit offrir des sacrifices pour ses propres péchés comme pour ceux du peuple. On ne s’attribue pas cet honneur à soi-même, on est appelé par Dieu, comme Aaron.
Il en est bien ainsi pour le Christ : il ne s’est pas donné à lui-même la gloire de devenir grand prêtre ; il l’a reçue de Dieu, qui lui a dit : Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré, car il lui dit aussi dans un autre psaume : Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédek pour l’éternité.

Évangile
« Rabbouni, que je retrouve la vue » (Mc 10, 46b-52) Alléluia. Alléluia.

Notre Sauveur, le Christ Jésus, a détruit la mort, il a fait resplendir la vie par l’Évangile. Alléluia. (2 Tm 1, 10)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, tandis que Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une foule nombreuse, le fils de Timée, Bartimée, un aveugle qui mendiait, était assis au bord du chemin. Quand il entendit que c’était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! » Beaucoup de gens le rabrouaient pour le faire taire, mais il criait de plus belle : « Fils de David, prends pitié de moi ! » Jésus s’arrête et dit : « Appelez-le. » On appelle donc l’aveugle, et on lui dit : « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. » L’aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus. Prenant la parole, Jésus lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » L’aveugle lui dit : « Rabbouni, que je retrouve la vue ! » Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé. » Aussitôt l’homme retrouva la vue, et il suivait Jésus sur le chemin.
Patrick BRAUD

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10 octobre 2021

Manager en servant-leader

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Manager en servant-leader

29° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
17/10/2021

Cf. également :

Premiers de cordée façon Jésus
Jesus as a servant leader
Jeudi saint : les réticences de Pierre
On voudrait être un baume versé sur tant de plaies…
Donner sens à la souffrance
Exercer le pouvoir selon le cœur de Dieu
Une autre gouvernance
À quoi servent les riches ?
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?

Léo, le serviteur…

Manager en servant-leader dans Communauté spirituelle M02702119999-sourceLéo est le serviteur mystérieux du « Voyage en Orient », roman d’Hermann Hesse (1932).
Léo accompagne un groupe d’hommes partis en expédition vers l’Orient, commanditée par une mystérieuse confrérie spirituelle à la recherche de la vérité. Il remplit son rôle de « domestique » avec simplicité et gentillesse.
Personne ne le remarque.
Attentif aux besoins de chacun il porte les bagages, prépare le thé, remonte le moral des voyageurs fatigués, sourit, raconte une histoire et sourit encore. On ne sait rien de lui, si ce n’est qu’il est toujours présent quand il le faut, discret et serviable à la fois.
Un jour, Léo disparaît. Tous les efforts déployés pour le retrouver restent vains. Désespérée, la caravane continue son voyage : mais à dater de ce jour tout se détraque. Lire une carte géographique ? Allumer un feu ? Réchauffer le cœur et maintenir l’espoir de la communauté ? Léo n’est plus là. Léo manque à tous. Il était indispensable, mais personne ne s’en rendait compte car c’était un second rôle, un voyageur de troisième classe.
L’expédition se termine en fiasco.
Beaucoup plus tard, l’un des voyageurs retrouve la trace de Léo. Il découvre alors, avec stupeur, que sous les traits de ce serviteur discret, efficace et attentionné se cachait en fait le Grand Maître de la congrégation spirituelle qui avait commandité le voyage.

En fait, par sa présence et on attitude de service, Léo facilita l’harmonie du groupe et son avancée étape par étape vers son objectif.

Belle leçon de leadership, dont nous pouvons tous nous inspirer. Non pas pour disparaître dans l’ombre, mais pour devenir plus simples, plus authentiques, davantage à l’écoute de nos collaborateurs et de nos clients [1].

 

Jésus au pied de ses subordonnés

Jésus lave les pieds de ses disciplesVoilà qui rejoint l’évangile de ce Dimanche (Mc 10, 35-45), où Jésus appelle Jacques et Jean, les fils de Zébédée, et les autres, à cultiver l’ambition du service et non celle de la promotion politique :

« Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous : car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude ».

En lisant le roman d’Herman Hesse, l’auteur américain R. K. Greenleaf (1904-1990) [2] en tira une conviction forte : le service est le degré le plus élevé du leadership. Chrétien  persuadé que la foi est aussi une pratique sociale, il forgea alors le concept de « servant-leader » dans son essai «The Servant as leader », qui s’est vendu à plus de 500 000 exemplaires. Il écrit :

Greenleaf : "The Servant as Leader"« Le servant-leader est d’abord serviteur… Cela commence par le sentiment naturel que l’on veut servir, servir d’abord. Ensuite, le choix conscient amène à aspirer à diriger. Cette personne est très différente de celle qui est le leader d’abord, peut-être à cause du besoin d’apaiser une pulsion de pouvoir inhabituelle ou d’acquérir des biens matériels… Le leader d’abord et le serviteur d’abord sont deux types extrêmes. Entre eux, il y a des nuances et des mélanges qui font partie de l’infinie variété de la nature humaine.

« La différence se manifeste dans le soin apporté par le serviteur d’abord pour s’assurer que les besoins les plus prioritaires des autres sont satisfaits. Le meilleur test, et difficile à administrer, est le suivant : les personnes servies grandissent-elles en tant que personnes ? Est-ce qu’en étant servis, deviennent-ils plus sains, plus sages, plus libres, plus autonomes, plus susceptibles de devenir eux-mêmes des serviteurs ? Et quel est l’effet sur les moins privilégiés de la société ? En bénéficieront-ils ou au moins ne seront-ils pas davantage privés ? »

Un servant-leader se concentre principalement sur la croissance et le bien-être des personnes et des communautés auxquelles elles appartiennent. Alors que le leadership traditionnel implique généralement l’accumulation et l’exercice du pouvoir par une personne au « sommet de la pyramide », le leadership serviteur est différent. Le leader-serviteur partage le pouvoir, donne la priorité aux besoins des autres et aide les gens à se développer et à être aussi performants que possible.

Bien sûr, les chrétiens reconnaîtront facilement en Jésus l’archétype du servant-leader : il est le Maître et Seigneur parce que au service des siens, jusqu’à leur laver les pieds comme un domestique. Il est prêt à donner sa vie pour que l’autre grandisse et soit libéré du mal qui le ronge. Il conduit les Douze non pas en chef autoritaire, mais en pédagogue qui fait découvrir à chacun le travail de l’Esprit en lui pour s’y abandonner. En s’identifiant aux moins-que-rien jusqu’à la Croix, il montre à ses amis que l’humilité est au cœur de son  autorité, En mourant nu et faible sur le gibet, il fait corps avec les damnés de la terre pour leur ouvrir un chemin d’espérance à travers sa résurrection. Il incarne le Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis, et les mène dans un vert pâturage, là où elles peuvent devenir elles-mêmes (empowerment, diraient les conseils en management !).

Cette intuition que le leadership est d’abord fait de service est présente dans bien d’autres traditions spirituelles. Ainsi Lao-Tseu En Chine, entre 570 et 490 avant J.C :

 François dans Communauté spirituelle« Avec le meilleur leader au-dessus d’eux,
les gens savent à peine qu’il existe.

Le meilleur leader parle peu.
Il ne parle jamais négligemment.
Il œuvre sans intérêt personnel
Et ne laisse aucune trace.

Quand tout est fini, les gens disent,
« Nous l’avons fait par nous-mêmes. »  »

Ou bien Chanakya, En Inde, 4 siècles avant J.C :

« Le roi doit considérer comme bon non pas ce qui lui plait mais ce qui plait à ses sujets …
il est un serviteur rétribué qui jouit en commun avec les autres gens des ressources de l’État ».

Un servant leader se fixe pour but premier la réussite de chacun dans son équipe, et de l’équipe ensemble. R.K. Greenleaf écrit :

« Le meilleur test, et difficile à observer, est :
- est-ce que les personnes servies se développent en tant que personnes ?
- deviennent-elles, tout en étant servies, plus saines, plus sages, plus libres, plus autonomes, plus proches d’elles-mêmes pour devenir à leur tour serviteurs ?
- quel en est l’effet sur les moins privilégiés dans la société : en bénéficient-ils, ou au moins n’en sont-ils pas encore plus privés ? » 

Voilà à quoi on reconnaît qu’un leader a cette touche évangélique dont les entreprises ont tant besoin : faire grandir ceux qui lui sont confiés, concourir au bien commun, privilégier les plus petits.

 

Le Pape François, servant-leader d’exception

Le pape François élu personnalité de  l'année 2013 par le TimeLes « chefs » dans l’Église n’ont pas toujours été à la hauteur de cette vocation de servant-leader, tant s’en faut hélas ! Aujourd’hui encore, le cléricalisme fait son retour dans les paroisses sous couvert de pénurie de prêtres, ou d’accueil de prêtres étrangers qui viennent avec leurs habitudes d’être servis comme un chef de village…

Pourtant le Pape François fascine, bien au-delà des cercles catholiques, par la manière dont il incarne ce style de gouvernement directement inspiré de notre évangile du service. D’ailleurs, sa récente décision de lancer pour toute l’Église un Synode… sur la synodalité de l’Église suscite à cause de cela les mêmes réticences que celles de Pierre au lavement des pieds ou de Jacques et Jean à l’approche de la Passion : « non, pas ça ! Ce n’est pas digne d’un chef de vouloir que tous participent aux décisions (synodalité) ! ».

Le pape François, une icône pour manager ? [3]

Élu « homme de l’année 2013″ par le magazine Time, à la tête d’une « révolution douce » d’après Rolling Stone, leader international le plus influent sur Twitter selon une étude parue en juillet… après un an et demi au Vatican, la « pape François-mania » va toujours bon train. Le chef de l’Église catholique intrigue au-delà du cercle des fidèles, au point d’inspirer un livre à l’expert en management américain Jeffrey Krames (« Diriger avec humilité : 12 leçons de leadership du pape François » [4]), qui fait du religieux une icône pour patrons et cadres.

« La question de savoir s’il est trop progressiste ou trop conservateur sera tranchée par les théologiens, les experts politiques et les millions de catholiques dans les prochaines années, prévient l’introduction. Celle de savoir s’il est un vrai leader, en revanche, ne se débat pas. » D’où vient sa capacité d’attraction ? Voici quatre pistes développées par l’auteur (sur les douze décrites dans le livre).

 

1. Assumer le leadership avec humilité

Première raison du succès de Jorge Mario Bergoglio : sa modestie sans cesse revendiquée. « Il pense que l’authentique humilité donne plus de moyens aux dirigeants que n’importe quelle autre qualité de leadership (…). Il ne rate aucune occasion de montrer que l’on n’est jamais trop humble et que l’on peut apprendre à le devenir », écrit Jeffrey Krames. Dès son élection, le pape a refusé de monter sur l’estrade qui l’aurait placé plus haut que les cardinaux. Il répète aussi qu’il veut d’abord servir les plus fragiles et engager avec eux « des conversations en profondeur », sur un pied d’égalité.

Le conseil de Jeffrey Krames :

« Si vous avez la chance de diriger des personnes, n’utilisez jamais votre position pour des raisons égoïstes. Prenez soin de ne rien faire qui montre à vos subordonnés ou collègues que vous vous situez au-dessus d’eux », préconise Jeffrey Krames. Quitter son bureau en verre pour rejoindre l’open-space, baisser son salaire, tailler dans les frais de bouche des dirigeants… autant de façons de « sortir le trône papal » de son bureau. Des symboles dérisoires ? Pour l’auteur, la « cubicle strategy » (« stratégie du box », car le chef travaille dans le même minuscule bureau que le salarié lambda) a fait ses preuves aux États-Unis. Elle abaisse les barrières entre employés et managers et donne à ces derniers un meilleur sens des réalités.

 

2. S’immerger dans son « troupeau » pour « sentir » les choses avec lui

Si le pape François parle à tout le monde, tout le temps, au téléphone ou en tête-à-tête, c’est qu’il pense que le dialogue avec les fidèles peut seul lui permettre de comprendre leurs attentes. L’ex-prêtre de Buenos Aires qui partait boire le maté dans les bidonvilles exige d’ailleurs de ses archevêques qu’ils ne restent pas derrière leur bureau « à signer des parchemins ». « Soyez des bergers qui sentent l’odeur de leur troupeau », leur a-t-il lancé.

Le conseil de Jeffrey Krames :

Un leader doit « s’immerger profondément dans le groupe qu’il dirige ou aspire à mener ». Comme les créateurs de Hewlett-Packard ou Steve Jobs, il doit « manager en marchant », (« management by walking around ») ; être physiquement présent dans tous les services de son entreprise, engager le plus possible le dialogue avec les salariés pour connaître leur ressenti sur les projets et recueillir leurs suggestions.

 

3. S’entourer, mais sans « béni-oui-oui »

François a marqué les esprits en recrutant huit cardinaux pour l’aider à prendre des décisions, ou en formant une commission de laïcs et de clercs dédiée à la lutte contre les abus sexuels dans l’Église. Pour composer son « gang des huit », « il s’est assuré de ne pas choisir uniquement des cardinaux qui ne lui diraient que ce qu’il souhaite entendre. » Seul l’un d’eux est italien et plusieurs ont des profils atypiques.

Le conseil de Jeffrey Krames :

Former un panel éclectique de quelques interlocuteurs avec qui discuter de ses nouvelles idées, en fuyant surtout les béni-oui-oui: « Réunissez ce groupe régulièrement et ayez toujours quelques sujets d’avance à leur soumettre pour que vos ‘consultants’ aient le temps d’y réfléchir. (…) Réfléchissez à un rendez-vous annuel avec vos clients et vos fournisseurs, comme cela se pratique dans beaucoup d’entreprises florissantes. »

 

4. Tendre les bras au-delà de ses clients

Le pape envoie des signaux d’ouverture aux divorcés, aux homosexuels ou aux athées ? « Votre objectif dans le monde des affaires doit être le même. Vous devez tendre les bras vers les outsiders – ceux qui ne sont pas encore vos clients – pour avoir du succès », écrit Jeffrey Krames. L’auteur va jusqu’à juger que le pape a « augmenté la ‘part de marché’ » de l’Église grâce à cette stratégie ; 20% de hausse de fréquentation des messes britanniques huit mois après son élection, jusqu’à 85 000 fidèles place Saint-Pierre pour ses homélies contre 5 000 pour Benoît XVI… La démarche peut passer par des supports modernes, comme Twitter. Le défi consiste à ne pas perdre son noyau dur de fidèles en visant de nouvelles recrues.

Le conseil de Jeffrey Krames :

« Rendez-vous à des rencontres, à des événements de votre secteur, à des conventions et partout où vos [clients potentiels] se réunissent. Prenez l’habitude de lire leurs journaux et revues (…). Rejoignez leurs conversations sur les réseaux sociaux et donnez-leur de la matière à discuter. Cela pourra faire naître des idées de nouveaux moyens d’augmenter votre base de consommateurs. »

 

Et moi, comment devenir servant-leader ?

En fait, les 12 pistes de management inspirées par le pape François selon Jeffrey Krames sont :

Pape François servant leader

Devenir « servant-leader » n’est réservé ni au pape, ni aux patrons ! Chacune de nous est appelé de par son baptême à laver les pieds de ceux qui croisent sa route, d’une manière ou d’une autre.

Alors, sur les 12 pistes évoquées par Jeffrey Krames, quelle est celle qui me manque le plus ? Quelles conséquences dois-je en tirer ?

 


[1]. Meyrem Le Saget, Le manager intuitif, Vers l’entreprise collaborative, Dunod, 2013

[2]. Robert K. Greenleaf est un ancien cadre d’AT&T (director of management research, development and education), Consultant (auprès du MIT etc.). En 1964, il crée le « Center for Applied Ethics » devenu ensuite « Greenleaf Center for Servant Leadership ». Sa philosophie du servant-leadership fait toujours l’objet d’intenses recherches et publications, aux USA notamment.

[4]. Lead with humility: 12 Leadership Lessons from Pope Francis, par Jeffrey Krames, ed. American Management Association, 2014.

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« S’il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours » (Is 53, 10-11)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Broyé par la souffrance, le Serviteur a plu au Seigneur. S’il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours : par lui, ce qui plaît au Seigneur réussira. Par suite de ses tourments, il verra la lumière, la connaissance le comblera. Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes.

Psaume
(Ps 32 (33), 4-5, 18-19, 20.22)
R/ Que ton amour, Seigneur, soit sur nous comme notre espoir est en toi !
(Ps 32, 22)

Oui, elle est droite, la parole du Seigneur ;
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.

Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

Nous attendons notre vie du Seigneur :
il est pour nous un appui, un bouclier.
Que ton amour, Seigneur, soit sur nous
comme notre espoir est en toi !

Deuxième lecture
« Avançons-nous avec assurance vers le Trône de la grâce » (He 4, 14-16)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, en Jésus, le Fils de Dieu, nous avons le grand prêtre par excellence, celui qui a traversé les cieux ; tenons donc ferme l’affirmation de notre foi. En effet, nous n’avons un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché. Avançons-nous donc avec assurance vers le Trône de la grâce, pour obtenir miséricorde et recevoir, en temps voulu, la grâce de son secours.

Évangile
« Le Fils de l’homme est venu donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10, 35-45) Alléluia. Alléluia.

Le Fils de l’homme est venu pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. Alléluia. (cf. Mc 10, 45)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s’approchent de Jésus et lui disent : « Maître, ce que nous allons te demander, nous voudrions que tu le fasses pour nous. » Il leur dit : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? » Ils lui répondirent : « Donne-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire. » Jésus leur dit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ? » Ils lui dirent : « Nous le pouvons. » Jésus leur dit : « La coupe que je vais boire, vous la boirez ; et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé. Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder ; il y a ceux pour qui cela est préparé. »
Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean. Jésus les appela et leur dit : « Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous : car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

Patrick Braud

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