L'homélie du dimanche (prochain)

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4 septembre 2022

Le Grand Bleu intérieur

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le Grand Bleu intérieur

Homélie pour le 24° dimanche du Temps Ordinaire / Année C
11/09/2022

Cf. également :

S’accoutumer à Dieu
Avez-vous la nuque raide ?
La brebis et la drachme
La parabole du petit-beurre perdu
Mercredi des Cendres : notre Psaume 50

La CMV

La crise du milieu de vie« Jusqu’ici, j’avais l’impression de gravir une montée à fond de train. Mais quand je suis arrivé soudain au sommet, j’ai découvert un panneau Stop, en face, au bout de la pente, de l’autre côté. Je me suis retourné et j’ai regardé le chemin parcouru. Qu’ai-je bâti dans le fond ? J’ai repoussé certains engagements pour profiter de la vie, et me voilà, comme un c…, seul, du fric en poche, sans autre horizon que la mort. – Moi, j’ai sacrifié ma vie conjugale, familiale, spirituelle, pour mon boulot. Or, ce que j’ai bâti professionnellement ne me comble pas… »
« J’étais assailli de questions : où va ma vie ? Me suis-je trompé dans mes choix ? À quoi bon tout ça ? Qu’est-ce que j’ai fait de mon existence ? Ne devrais-je pas changer de femme, de travail, de maison ? Ne suis-je pas prisonnier de mon mariage, de mon emploi ? Pourquoi est-ce que je me fatigue tant ? Ai-je vraiment accompli quelque chose d’important ? Est-ce que je vaux quelque chose ? Qu’est-ce que cela me donne de croire, de prier ? Pourquoi Dieu ne répond-Il pas à ma détresse ? Qu’est-ce qui me fait vivre ?…
J’étais comme au milieu d’un examen. La moitié du temps s’est écoulée. Dans deux heures, il faut rendre la copie, on n’est pas forcément très content de soi et on se demande si on peut encore changer de sujet ! »

Ce genre de témoignage pullule sur la Toile. C’est la fameuse « crise de milieu de vie », (ou crise de la quarantaine) affectueusement baptisée CMV par les psychologues, qu’on observe souvent chez les hommes (mais pas seulement !) entre 40 et 50 ans environ. Pendant la première moitié de leur vie, ils ont foncé pour se construire un avenir. Ils se sont noyés dans l’action pour obtenir un statut social standard : bosser des années d’études pour un diplôme, trouver un CDI et amorcer une carrière, s’endetter pour acheter une maison, établir son couple, gérer l’arrivée des enfants, le tout saupoudré d’un nuage de reconnaissance sociale grâce à des amis, des loisirs, une vie associative voire ecclésiale etc. Ils ont trimé dur pour en arriver là, et puis tout d’un coup, parvenus au sommet de la côte, ils mettent pied à terre et regarde à la fois derrière eux en se disant : ‘ce n’était donc que cela ?’ et devant eux en s’interrogeant : ‘et maintenant ? quels objectifs pour la suite ?’ D’autant plus qu’au mitan de la vie, la suite, c’est inévitablement la mort qui se profile à l’horizon. Même si c’est encore loin, elle commence à s’imposer dans le paysage. La mort des parents qui peut subvenir dans cette période est une brutale piqûre de rappel.

Le Démon de midiLe malaise, l’angoisse ou la dépression qui s’installent alors se nourrissent de tous les doutes remettant en cause l’œuvre à moitié accomplie : ‘était-ce vraiment moi tout cela ? N’ai-je fait que suivre les rails sur lesquels on me fait rouler depuis mon enfance ? Pourquoi mon couple me laisse-t-il insatisfait ?… Avant je voulais la sécurité, le boulot, la maison, la famille comme tout le monde, la reconnaissance des autres. Maintenant je découvre en moi d’autres besoins, d’autres aspirations, d’autres désirs : découvrir ce qu’il y a en moi et pas seulement à l’extérieur, honorer des aspects de ma personnalité que j’ai refoulés jusqu’à présent, sortir des rails, partir à la recherche de mon identité profonde…’

Dans le couple, cela se manifeste pour beaucoup par une remise en cause des valeurs conjugales de fidélité, de confiance, de tendresse ; par une disparition ou un affaiblissement du projet commun (on pense au divorce) ; un éparpillement dans de nouvelles aventures (le besoin de se prouver sa capacité de séduire) ; une envie de sortir du rôle dans lequel on est enfermé (la recherche d’intimité) ; une fuite de la réalité dans le rêve d’autres possibles (on joue à l’adolescent).

Celui qui vit cette tempête intérieure se met à tout chambouler autour de lui : beaucoup trompent leur compagne pour une plus jeune (c’est le fameux « démon de midi »), certains changent radicalement de métier, d’autres déménagent brusquement, ou plaquent tout. Des gens se convertissent à telle ou telle religion, alors qu’ils étaient indifférents ; un mariage, un décès, une lecture, une rencontre les auront bouleversés, et ils voient soudain en pleine lumière tout ce qu’il leur manquait auparavant sur le plan spirituel…

Le Grand Bleu intérieur dans Communauté spirituelle parab_perdu_monnaieImpossible de ne pas penser à eux en écoutant la parabole de la drachme perdue de l’Évangile de ce dimanche (Lc 15,1-32) :

« Si une femme a dix pièces d’argent et qu’elle en perd une, ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison, et chercher avec soin jusqu’à ce qu’elle la retrouve ? Quand elle l’a retrouvée, elle rassemble ses amies et ses voisines pour leur dire : ‘Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé la pièce d’argent que j’avais perdue !’ »

Certes, Jésus ne l’a pas inventée spécifiquement pour nous aider à traverser la CMV ! Il l’utilise pour illustrer sa volonté de sauver les pécheurs, car il est venu « pour chercher et sauver ceux qui étaient perdus » (Lc 9,10).

Et pourtant, il y a bien des manières de se perdre ! On peut tout perdre - et se perdre - au jeu. On peut dégrader son corps – et se dégrader – en se droguant, en buvant. On peut oublier qui l’on est en se noyant dans les méandres du pouvoir, de l’argent, du plaisir etc. La CMV est une autre façon de se perdre : le Christ ne l’a pas connue (trop jeune !) mais sa parabole s’adapte merveilleusement à cette période.

Laissons Jean Tauler, maître spirituel du XIV° siècle, figure de la mystique rhénane avec Maître Eckhart, nous guider sur ce chemin intérieur. Il a dû rencontrer et accompagner dans son ordre dominicain pas mal de frères souffrant de cette crise pour constater avec réalisme :

« L’homme peut faire ce qu’il veut, s’y prendre comme il veut, il n’atteint pas la paix véritable, il ne devient pas un homme du ciel, selon son être, avant d’avoir atteint la quarantaine. Auparavant, il est accaparé par toutes sortes de choses, ses penchants naturels l’entraînent de-ci, de-là ; et ce qui se passe en lui est bien souvent sous leur domination, alors qu’on s’imagine que c’est tout entier de Dieu. [...] L’homme doit attendre encore dix ans avant que l’Esprit Saint, le Consolateur, lui soit communiqué en vérité, et qu’il puisse enfin savourer la paix du consentement ».

 

Tout bouleverser pour la drachme perdue

La femme avait dix pièces d’argent. Dix, c’est le nombre de juifs (mâles !) minimum pour constituer une assemblée habilitée à célébrer le culte et réciter les prières : un miniane. Ici c’est une femme seule – et non des hommes – qui désire revenir à 10. On peut y voir le symbole d’Israël (le peuple est féminin en hébreu) s’apercevant qu’il lui manque le Messie pour être l’Israël de Dieu en plénitude. Alors cette femme retourne dans sa maison. Au lieu de se disperser à l’extérieur, elle revient en elle-même, dans l’intimité de sa demeure, pour chercher cette part de son trésor qu’elle a perdue.

ill_1854043_f875_theoreme_du_lampadaire CMV dans Communauté spirituelleVous connaissez sûrement ce sketch à la Devos :

Un promeneur marchant à la nuit tombée aperçoit un homme courbé qui semble chercher un objet perdu sous un lampadaire.
- Bonsoir, vous semblez chercher quelque chose ?
- En effet, j’ai perdu mes clefs.
Le promeneur, serviable, commence alors à chercher. Après quelque temps, il interroge à nouveau.
- Êtes-vous certain de l’avoir perdu à cet endroit ?
- Non, répond-il, mais au moins ici il y a de la lumière !

Ce sketch montre l’absurdité d’une quête qui cherche au-dehors ce qui est en dedans. Au lieu de fouiller sous les lampadaires, les enseignes lumineuses et les mirages de la consommation et du paraître, la femme revient à son fond le plus intime, chez elle.
Si vous faites ainsi passer votre centre de gravité « en-bas », comme le culbuto, alors rien ne pourra vous troubler, comme le culbuto qui revient à son centre après les oscillations extérieures. Cela demande de ne pas s’attacher à ses œuvres, de rester libre pour Dieu et pour soi-même. Mais cette plongée intérieure est un voyage en Dieu. Comme le Christ est en bas de l’arbre de Zachée, c’est dans le fond de l’âme que Dieu réside, nous enseigne, nous attend et nous unit à lui.

51DYVRZ82XL._SY291_BO1,204,203,200_QL40_ML2_ crise« L’autre sorte de recherche est bien supérieure à celle-ci. Elle consiste en ce que l’homme rentre dans son propre fonds, au plus intime de lui-même, et y cherche le Seigneur, de la façon qu’il nous a lui-même indiqué, quand il dit : le royaume de Dieu est en vous. Celui qui veut trouver le royaume, c’est-à-dire Dieu avec toute sa richesse, dans sa propre essence et sa propre nature, doit le chercher là où il est, c’est-à-dire dans le fond le plus intime, où Dieu est plus près de l’âme et lui est beaucoup plus intimement présent qu’elle ne l’est à elle-même.

Ce fonds doit être cherché et trouvé. L’homme doit entrer dans cette maison, et en renonçant à tos ses sens, à tout ce qui est sensible, à toutes les images et formes particulières qui sont apportées et déposées en lui par les sens, à toutes les impressions bien déterminées qu’il ait jamais reçu de l’imagination, et à toutes les représentations sensibles, oui même dépasser les représentations rationnelles (…). Quand l’homme entre dans cette maison et cherche Dieu, il la bouleverse de fond en comble » (Tauler, Sermon 33).

Tauler commente :

« On s’engouffre dans cet abîme.
Et dans cet abîme est l’habitation propre de Dieu […].
Dieu ne quitte jamais ce fond. Il n’y a là ni passé ni futur.
Rien ne peut combler ce fond. Rien de créé ne peut le sonder ».

Revenir à notre fond intime s’apparente quelquefois à la plongée en apnée du film « Le Grand Bleu » ! On y laisse forcément des plumes. Quand on entame cette quête, impossible de croire, travailler, d’aimer comme avant… Les représentations de Dieu, de la réussite, du couple, qui jusqu’à présent suffisaient à nous motiver, s’écroulent sur elles-mêmes. Elles sonnent creux, paraissent vides et vaines. C’est ce que Tauler appelle le bouleversement : partir à la recherche de la drachme perdue suppose de bouleverser son existence, ses représentations, ses certitudes antérieures.

« Voici en quoi consiste le bouleversement de la maison et l’action par laquelle Dieu cherche l’homme. Toutes les représentations, toutes les formes, de quelques genres qu’elles soient, par lesquelles Dieu se présente à l’homme, lui sont totalement enlevées lorsque Dieu vient dans cette maison, dans ce fonds intérieur, et tout cela est renversé comme si on ne l’avait jamais possédé. De bouleversement en bouleversement, toutes les idées particulières, toutes les lumières, tout ce qui avait été manifesté et donné à l’homme, tout ce qui s’était antérieurement passé en lui, tout cela est complètement bouleversé dans cette recherche. En ce bouleversement, l’homme qui peut se laisser faire est élevé plus haut qu’on ne saurait dire au-dessus du degré où peuvent le conduire toutes les œuvres, les pratiques ou bonnes intentions qui aient jamais été imaginées et inventées ».

Tauler qualifie ce bouleversement d’heureux, alors que nous le ressentons sur le moment comme tragique. Et justement, c’est à cette inversion qu’il nous invite : regarder autrement le chamboule-tout qui se généralise sous nos yeux lorsque nous secouons la poussière et déplaçons les meubles pour trouver ce que nous avons perdu en cours de route dans la première partie de notre existence.

« Bienheureux bouleversement.
En ce bouleversement, l’homme qui peut se laisser faire est élevé plus haut qu’on ne saurait dire au-dessus du degré où peuvent le conduire toutes les œuvres, les pratiques ou les bonnes résolutions qui aient jamais été imaginées et inventées. Oui, ceux qui parviennent vraiment à cela deviennent de tous les hommes les plus dignes d’amour ».

Une drachme d'argentCelui qui sait persévérer dans ce bouleversement intérieur parviendra comme la femme à découvrir où était cachée la drachme, dont les deux faces gravées symbolisent l’image et la ressemblance d’avec Dieu. Car nous avons été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, et avec le temps ces deux dimensions de notre dignité humaine se ternissent, se perdent dans la poussière de notre volontarisme, sous les meubles de notre confort, ensevelies sous les trophées, peintures et autres décorations qui encombrent désormais notre intérieur, notre fond intime.

Comment pratiquer cette descente en nous, dans ce fond intime ? Ce n’est pas une introspection psychologique, et les techniques de développement personnel n’y peuvent rien ! Il ne s’agit pas de revivre des événements traumatiques du passé, ni d’explorer les déterminismes qui nous ont téléguidé jusqu’à présent (même si ce n’est pas inutile par ailleurs).

Il s’agit de découvrir Dieu au-delà de nos représentations :

« Toutes les représentations, toutes les formes, de quelques genres qu’elles soient, par lesquelles Dieu se présente à l’homme, lui sont totalement enlevées lorsque Dieu vient dans cette maison, dans ce fonds intérieur, et tout cela est renversé comme si on ne l’avait jamais possédé ».

Il s’agit de découvrir l’amour au-delà de nos sentiments :

« Vous ne savez pas ce qu’est l’amour. Vous pensez avoir l’amour quand vous éprouvez de grands sentiments, un goût profond et pleine jouissance de Dieu. Non, ce n’est pas du tout l’amour, ce n’est pas là sa manière. Mais voici ce qu’est l’amour. Quand dans la privation, le dépouillement et le délaissement, on a, au cœur, une ardeur et un tourment constant et continu, sans que pourtant l’on cesse de s’abandonner (à Dieu) ; quand il y a dans le tourment comme une fusion du cœur et, dans la flamme de la privation comme un dessèchement, toujours dans un égal abandon, voilà ce qu’est l’amour. Voilà ce que représente l’allumage de la lanterne ».

Face au sentiment de vide, d’angoisse ou de vanité qui peut nous étreindre, réjouissons-nous ! Car c’est l’invitation à déconstruire nos schémas de réussite antérieurs. C’est l’appel à plus d’intériorité, pour explorer ce fond intime où nous retrouverons la beauté de la divinité enfouie en nous.

 

Se laisser chercher

La femme de la parabole peut donc représenter chacun de nous partant à la recherche de lui-même. Tauler nous avertit d’expérience : aussitôt que l’homme descend en son fond intérieur en bouleversant tout ce qu’il a construit jusque-là, Dieu fait de même ! Il se met lui-même en quête de l’homme éprouvant le manque, et bouleverse tout sur son passage pour aller le rejoindre en ce fond intime :

« Et puis, c’est Dieu qui le cherche : lui aussi met tout sens dessus dessous dans la maison, comme fait celui qui cherche ; il y jette ceci d’un côté, cela d’un autre, jusqu’à ce qu’il ait trouvé ce qu’il cherche : ainsi en arrivera-t-il à cet homme. Quand l’homme est entré dans cette maison et a cherché Dieu dans ce fonds le plus intime, Dieu vient aussi chercher l’homme et bouleverse la maison de fond en comble »

Il y a donc un « lieu » en l’homme (à entendre de manière métaphorique et non de manière substantielle) que Tauler appelle le fond de l’âme, qui est le lieu où Dieu se rend présent à nous et nous pouvons avoir à notre tour accès à lui. En pénétrant dans ce fonds, nous faisons l’expérience d’une intériorité mutuelle entre Dieu et nous.

Voilà une autre interprétation des bouleversements qui chamboulent notre trajectoire à certains moments : et s’ils étaient la trace du mouvement par lequel Dieu se met en quête de nous ? Cette tristesse permanente, cette sensation de vide, ce vertige devant d’autres choix possibles, cette angoisse devant la mort qui s’inscrit à l’horizon, tout cela ne serait-ce pas le signe que Dieu vient me bouleverser de fond en comble pour que je ne me perde pas ?

Maître Eckhart, s’inspirant de la fameuse phrase de l’Apocalypse : « voici que je me tiens à la porte et je frappe » (Ap 3,20), a cette très belle remarque :

« C’est un grand dommage pour l’homme de croire Dieu loin de lui. Que l’homme soit près ou loin, Dieu, lui, ne s’éloigne jamais. Il reste toujours dans le voisinage ; et, s’il ne peut demeurer en nous, il ne va jamais plus loin que l’autre côté de la porte ».

 drachmeLe remède du Docteur Tauler est alors simple, terriblement simple et paradoxal à la fois : il faut tranquillement laisser s’effondrer sur nous la tour de notre suffisance et de notre pharisaïsme et nous abandonner totalement à l’œuvre que, dans cette tourmente, Dieu opère en nous :

« Mon bien cher, laisse-toi couler, couler à pic jusqu’au fond, jusqu’à ton néant et laisse s’écrouler sur toi, avec tous ses étages, la tour (de ta cathédrale de suffisance et de pharisaïsme) ! Laisse-toi envahir par tous les diables de l’enfer ! Le ciel et la terre avec toutes leurs créatures, tout te sera prodigieusement utile ! Laisse-toi tranquillement couler à pic, tu auras alors en partage tout ce qu’il y a de meilleur ».

Dieu choisit juste le moment où nous nous sommes bien installés dans la maison de notre vie pour agir comme une femme qui sème le désordre afin de retrouver sa drachme ; au milieu de notre vie, précisément, nous y sommes bien installés, mais à force d’agir à l’extérieur nous avons perdu la drachme ; Dieu nous plonge alors dans une crise, dans le désordre, pour la retrouver en nous.

Se laisser bouleverser par Dieu est plus important que de remettre très vite les choses à leur place. Se laisser chercher par Dieu est plus sûr que de vouloir résoudre la crise par des exercices spirituels, psychologiques ou paramédicaux…

« Si, dans un absolu et aveugle abandon, tu laissais le Seigneur te chercher et bouleverser ta maison autant qu’il le voudrait et de la manière dont il le voudrait, la drachme serait trouvée d’une façon qui dépasse tout ce que l’homme peut imaginer ou comprendre. Si on se laissait bouleverser ainsi, cela nous mènerait bien plus loin que tous les projets, toutes les œuvres et tous les procédés particuliers que le monde entier peut réaliser extérieurement, sous des formes et dans des œuvres sensibles. Si tu étais un homme bien abandonné, tu ne serais jamais mieux qu’au temps où le Seigneur voudrait te chercher. Cela te suffirait, tu éprouverais la vraie paix. Qu’il te veuille dans l’aveuglement, l’obscurité, la froideur ; qu’il te veuille fervent ou qu’il te veuille pauvre, selon qu’il lui plaît, en toute manière, dans l’avoir ou la privation, quel que soit le moyen qu’il prenne pour te chercher, tu te laisserais trouver.
Comme ils sont heureux ceux qui se laissent chercher et trouver de telle sorte que le Seigneur les introduise en lui !
Puissions-nous tous suivre cette voie ! »

41-8Me890dL._SY291_BO1,204,203,200_QL40_ML2_ Grün« On ne peut pénétrer dans le fond de l’âme par ses propres forces, ni par des efforts ascétiques, ni par l’accumulation de prières, insiste le Père Anselm Grün [1]. Ce n’est pas en faisant, mais en se laissant faire, que l’on peut entrer en contact avec son fond le plus intime ».

« Dans la crise du milieu de vie, il s’agit en somme d’une passation de pouvoir intérieure. Ce n’est plus moi qui dois me diriger, mais Dieu. Car c’est bien Dieu qui est dans la crise, et je ne dois pas Lui faire obstacle, afin qu’Il puisse accomplir son œuvre en moi ».

 

Conclusion

Résumons-nous.
Lorsqu’une crise de sens nous tombe dessus :
– réjouissons-nous, car c’est une invitation à gagner en profondeur et vérité.
– pour cela, commençons courageusement à descendre en notre fond intime, notre intériorité la plus personnelle et la plus spirituelle.
– pendant cette plongée en apnée, il nous faudra chambouler tout notre intérieur, le mettre sens dessus dessous, remettre en cause nos schémas antérieurs.
– plus important encore, laissons Dieu nous chercher. Cela relève davantage d’une passivité spirituelle que d’un volontarisme inquiet. Passivité active, car il s’agit d’ouvrir la porte à Dieu qui frappe, mais passivité d’abord car c’est en écoutant, en méditant, en discernant, en me laissant faire, que je serai conduit peu à peu à ma drachme perdue.

Heureux bouleversement que cette pagaille engendrée par la quête de Dieu en moi !
Heureux bouleversement que cette succession d’états d’âme par lesquelles Dieu me fait passer, pour lui-même chercher et trouver ma drachme perdue !
Soyons cette femme balayant tout son intérieur jusqu’à retrouver sa dignité entière.
Laissons Dieu être cette femme qui met notre intériorité sens dessus dessous pour nous redonner à nous-même en plénitude.

 


[1]. Anselm Grün, La crise du milieu de la vie, une approche spirituelle, Médiaspaul, 2005.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Le Seigneur renonça au mal qu’il avait voulu faire » (Ex 32, 7-11.13-14)

Lecture du livre de l’Exode
En ces jours-là, le Seigneur parla à Moïse : « Va, descends, car ton peuple s’est corrompu, lui que tu as fait monter du pays d’Égypte. Ils n’auront pas mis longtemps à s’écarter du chemin que je leur avais ordonné de suivre ! Ils se sont fait un veau en métal fondu et se sont prosternés devant lui. Ils lui ont offert des sacrifices en proclamant : ‘Israël, voici tes dieux, qui t’ont fait monter du pays d’Égypte.’ »
Le Seigneur dit encore à Moïse : « Je vois que ce peuple est un peuple à la nuque raide. Maintenant, laisse-moi faire ; ma colère va s’enflammer contre eux et je vais les exterminer ! Mais, de toi, je ferai une grande nation. » Moïse apaisa le visage du Seigneur son Dieu en disant : « Pourquoi, Seigneur, ta colère s’enflammerait-elle contre ton peuple, que tu as fait sortir du pays d’Égypte par ta grande force et ta main puissante ? Souviens-toi de tes serviteurs, Abraham, Isaac et Israël, à qui tu as juré par toi-même : ‘Je multiplierai votre descendance comme les étoiles du ciel ; je donnerai, comme je l’ai dit, tout ce pays à vos descendants, et il sera pour toujours leur héritage.’ » Le Seigneur renonça au mal qu’il avait voulu faire à son peuple.

PSAUME
(Ps 50 (51), 3-4, 12-13, 17.19)
R/ Oui, je me lèverai, et j’irai vers mon Père.
 (Lc 15, 18)

Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,
selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
Lave-moi tout entier de ma faute,
purifie-moi de mon offense.

Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu,
renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
Ne me chasse pas loin de ta face,
ne me reprends pas ton esprit saint.

Seigneur, ouvre mes lèvres,
et ma bouche annoncera ta louange.
Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ;
tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé.

DEUXIÈME LECTURE
« Le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs » (1 Tm 1, 12-17)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre à Timothée
Bien-aimé, je suis plein de gratitude envers celui qui me donne la force, le Christ Jésus notre Seigneur, car il m’a estimé digne de confiance lorsqu’il m’a chargé du ministère, moi qui étais autrefois blasphémateur, persécuteur, violent. Mais il m’a été fait miséricorde, car j’avais agi par ignorance, n’ayant pas encore la foi ; la grâce de notre Seigneur a été encore plus abondante, avec la foi, et avec l’amour qui est dans le Christ Jésus.
Voici une parole digne de foi, et qui mérite d’être accueillie sans réserve : le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs ; et moi, je suis le premier des pécheurs. Mais s’il m’a été fait miséricorde, c’est afin qu’en moi le premier, le Christ Jésus montre toute sa patience, pour donner un exemple à ceux qui devaient croire en lui, en vue de la vie éternelle. Au roi des siècles, au Dieu immortel, invisible et unique, honneur et gloire pour les siècles des siècles. Amen.

ÉVANGILE
« Il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit » (Lc 15, 1-32)
Alléluia. Alléluia. 
Dans le Christ, Dieu réconciliait le monde avec lui : il a mis dans notre bouche la parole de la réconciliation. Alléluia. (cf. 2 Co 5, 19)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! » Alors Jésus leur dit cette parabole : « Si l’un de vous a cent brebis et qu’il en perd une, n’abandonne-t-il pas les 99 autres dans le désert pour aller chercher celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il la retrouve ? Quand il l’a retrouvée, il la prend sur ses épaules, tout joyeux, et, de retour chez lui, il rassemble ses amis et ses voisins pour leur dire : ‘Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis, celle qui était perdue !’ Je vous le dis : C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de conversion.
Ou encore, si une femme a dix pièces d’argent et qu’elle en perd une, ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison, et chercher avec soin jusqu’à ce qu’elle la retrouve ? Quand elle l’a retrouvée, elle rassemble ses amies et ses voisines pour leur dire : ‘Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé la pièce d’argent que j’avais perdue !’ Ainsi je vous le dis : Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit. »
Jésus dit encore : « Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : ‘Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.’ Et le père leur partagea ses biens. Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre. Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien. Alors il rentra en lui-même et se dit : ‘Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.’ Il se leva et s’en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Le fils lui dit : ‘Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.’ Mais le père dit à ses serviteurs : ‘Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.’ Et ils commencèrent à festoyer.
Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait. Celui-ci répondit : ‘Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.’ Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier. Mais il répliqua à son père : ‘Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !’ Le père répondit : ‘Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! »
Patrick BRAUD

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28 août 2022

La vie est courte…

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La vie est courte…

Homélie pour le 23° dimanche du Temps Ordinaire / Année C
04/09/2022

Cf. également :

La docte ignorance
Pourquoi Paul n’a-t-il pas voulu abolir l’esclavage ?
S’asseoir, calculer, aller jusqu’au bout
Quel sera votre sachet de terre juive ?
Les cimetières de la Toussaint

Des cailloux sur les tombes

Les dernières images du film « La liste de Schindler » sont belles : on voit les descendants des juifs sauvés par l’industriel allemand Oskar Schindler pendant la seconde guerre mondiale venir lui rendre hommage, en déposant silencieusement chacun une petite pierre sur sa tombe.

À quoi correspond cette coutume ashkénaze ?
Une des réponses possibles est liée au psaume 89 (90) que nous lisons ce dimanche : les hommes sont comme l’herbe des champs. « Tu les as balayés : ce n’est qu’un songe ; dès le matin, c’est une herbe changeante : elle fleurit le matin, elle change ; le soir, elle est fanée, desséchée » (Ps 89,5-6).
Pour rappeler cette brièveté de l’existence humaine et la confier à Dieu, les juifs cueillent un peu de l’herbe des champs proche d’une tombe et le cale sur la pierre tombale en le coinçant avec de petits cailloux. Avec le vent et les oiseaux, l’herbe est vite dispersée, et il ne reste plus que les cailloux, témoins muets de l’herbe éphémère [1]. Pour les enfants juifs dont les parents ont été sauvés par Schindler qui les employait dans son usine en tant qu’ouvriers allemands, ces cailloux déposés avec respect étaient un hommage plein de gratitude, et une prière remplie d’espérance : cet homme qui a fait le bien, ce ‘juste parmi les nations’ qui a risqué sa vie pour protéger des innocents est désormais entre les mains de YHWH, capable de faire refleurir l’herbe des champs qu’on croyait desséchée.

 

Méditer sur la brièveté de la vie

Les mélomanes auront reconnu là une puissante inspiration qui a conduit Brahms dans la composition de son Requiem allemand (1868). Le deuxième mouvement de cette œuvre symphonique majestueuse commence par ces mots du psaume 89 (et de Is 40,6 ; 1P 1,24) que le chœur fait gronder comme l’orage qui approche : « car toute chair est comme l’herbe des champs… »

Car toute chair est comme l’herbe,
et toute la gloire de l’homme
comme les fleurs de l’herbe.
L’herbe s’est desséchée et la fleur est tombée.

Denn alles Fleisch ist wie Gras,
und alle Herrlichkeit des Menschen
wie des Grases Blumen.
Das Gras ist verdorret und die Blume abgefallen.
(Texte de Martin Luther)

Plaque en émail Marie Madeleine Vanité - Epoque XVIIIe SiècleLes amateurs de peinture se souviendront quant à eux des ‘vanités’ du XVII° siècle, ces tableaux où la beauté d’une jeune femme côtoyait un miroir et un crâne humain : la beauté est vaine si elle oublie qu’elle ne fait que passer, éphémère herbe des champs.

Les poètes à leur manière suivaient cette méditation universelle sur le caractère éphémère de toutes choses. Par exemple, la charogne que Baudelaire dépeint à son amante au détour du chemin a jadis été pleine de grâce : toute belle mondaine devrait s’en souvenir… « Et pourtant vous serez semblable à cette ordure, à cette horrible infection, étoile de mes yeux, soleil de ma nature, vous, mon ange et ma passion ! »

La Bible en tout cas reprend souvent l’image de l’herbe des champs pour inviter l’homme à méditer sur la brièveté de son existence :
« Une voix dit : ‘Proclame !’ Et je dis : ‘Que vais-je proclamer ?’ Toute chair est comme l’herbe, toute sa grâce, comme la fleur des champs : l’herbe se dessèche et la fleur se fane quand passe sur elle le souffle du Seigneur. Oui, le peuple est comme l’herbe : l’herbe se dessèche et la fleur se fane, mais la parole de notre Dieu demeure pour toujours » (Is 40,6-8).
« L’homme ! Ses jours sont comme l’herbe ; comme la fleur des champs, il fleurit : dès que souffle le vent, il n’est plus, même la place où il était l’ignore » (Ps 103,15-16).
Devant ce constat facile à faire par chacun, quelle attitude adopter ? Plusieurs choix sont possibles.

 

1) Vis ta vie comme si tu ne devais jamais mourir

La vie est courte… dans Communauté spirituelle 50227C’est par exemple la position du Marquis De Vauvenargues (artiste, écrivain, moraliste du XVIII° siècle) : « Pour exécuter de grandes choses, il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir ». Nos contemporains l’utilisent plutôt pour éliminer la mort de leur paysage. Devant le côté désespérant ou terrifiant de cette réalité à laquelle on ne peut rien changer, beaucoup préfèrent en effet oublier la question. Vivre sans penser à la mort devient un comportement assez répandu dans notre culture européenne sécularisée. D’ailleurs, la mort devient de plus en plus virtuelle, car 90 % des décès se font à l’hôpital, loin des familles, des collègues, des amis. L’historien Philippe Ariès constate ainsi que la mort est devenue un tabou [2], comme l’était le sexe autrefois : on la cache, on n’en parle pas, on ne montre pas son deuil, on doit très vite reprendre la vie comme avant, comme si de rien n’était.

Malgré tout, les médias, l’actualité, voire les jeux vidéo ultraviolents nous informent régulièrement des vies écourtées en Ukraine, en Syrie, dans telle catastrophe ou tel fait divers. Mais c’est une perspective virtuelle, désincarnée. À tel point que nombre de jeunes adultes n’ont jamais ni vu ni touché un cadavre jusqu’au décès d’un parent, et encore ! Pour oublier que la vie est courte, il faut alors se noyer dans l’action (le boulot, une œuvre) ou dans ce que Pascal appelait à juste titre le divertissement (s’étourdir dans les plaisirs, les loisirs, les ivresses en tous genres).

Les avantages de ce choix sont apparemment séduisants : plus besoin de se torturer sur ce qu’est la mort ou ce qu’il y a après (« on verra bien ! ») ; plus besoin d’avoir peur du lendemain, puisqu’on n’y pense pas. Du coup, on peut concentrer son énergie sur le présent, et le vivre pour lui-même. Et on peut s’engager dans un travail de longue haleine, sur des années, sans être paralysé par l’incertitude de la durée. Ne pas se poser de questions sur le caractère éphémère de toutes choses permet d’en jouir comme si elles étaient éternelles.

Les inconvénients de ce choix sont en nombreux. On peut y voir une certaine lobotomisation à l’œuvre, car la conscience d’être mortel est ce qui nous humanise. C’est elle qui nous a fait émerger de l’animalité : les rites funéraires sont une des marques distinctives très nettes entre notre espèce et les autres. Nous savoir éphémères nous grandit ; l’oublier nous ravale au rang d’insectes ou de robots écervelés programmés pour consommer et travailler, s’étourdir et disparaître. Et puis, dès que la maladie grave survient, ou l’handicap de la vieillesse, ou la mort des proches, nous sommes démunis devant cette perspective de la fin que nous n’avions pas envisagée…

Ne pas se poser de questions sur la durée et la fin fait de nous des sujets dociles, voyageant à la surface de nous-mêmes dans le flux des divertissements de ce siècle.

 

2) Vis comme si tu devais mourir demain

 herbe dans Communauté spirituelleCette citation est extraite de la Bhagavad-Gîtâ ; elle a été traduite et commentée par Gandhi.

a) puisque tout passe si vite, profitons de l’instant présent car demain il sera peut-être trop tard. Cela peut prendre la forme du divertissement pascalien comme plus haut, mais également d’un certain hédonisme où seul le présent compte puisque demain je ne serai plus. Carpe diem, vous répéteront inlassablement tous ceux qui ont conscience de n’être que de passage sans autre avenir que de disparaître.

b) puisque la vie est courte, essayons d’en faire quelque chose de grand qui nous survivra. Celui qui sait devoir mourir bientôt voudra laisser une trace derrière lui, dans laquelle il aura l’impression de survivre (alors qu’en fait seul son souvenir perdurera, pour très peu de temps, chez ceux qui verront cette trace). Cette trace peut être une famille, une descendance, une œuvre, une renommée, une gloire réputée impérissable. Des pyramides de Gizeh aux 8000 soldats de terre cuite du premier empereur de Chine Qin Shi Huang, des opéras de Mozart aux conquêtes de Gengis Khan, chacun veut laisser quelque chose derrière lui qui maintiendra un reflet de lui pour ceux qui restent. Double illusion ! Ces traces s’effaceront très vite à l’échelle de l’histoire de l’univers (13,5 milliards d’années !) ; et elles ne pourront en aucun cas assurer l’immortalité à leur auteur !

Jésus contestait radicalement cette pathétique frénésie de survie, en restant lui-même célibataire, sans famille derrière lui, en n’écrivant aucun livre sacré, en ne possédant aucune richesse matérielle à léguer en héritage. Pire encore : en mourant comme le dernier des esclaves, en subissant l’infamie et la malédiction juive liée au gibet de la croix (Dt 21,23 ; Ga 3,13), Jésus à 33 ans meurt sans aucune assurance, dans un grand cri de déréliction qui déchire toujours les voiles de tous les sanctuaires : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?… »

 

3) Fais Téchouva

41dZI2eqiGL._SX362_BO1,204,203,200_ mortUn troisième choix devant l’éphémère de l’existence est ce que la Bible et la tradition judaïque appellent « faire Téchouva », c’est-à-dire retourner vers Dieu, se convertir (se tourner vers lui), revenir à lui. Chaque année, lors des 7 jours de la fête de Yom Kippour, chaque juif est invité à faire Téchouva en confessant ses péchés, en les regrettant, en s’engageant à lutter contre leur répétition, et à réparer les torts commis. Or c’est ce verbe revenir à Dieu (שׁוּב = shuv en hébreu) que notre psaume 89 met sur les lèvres de YHWH lorsqu’il voit l’éphémère humain : Ps 89,3. La plupart des traductions interprètent le texte comme un rappel de Gn 3,19 : « C’est à la sueur de ton visage que tu gagneras ton pain, jusqu’à ce que tu retournes (שׁוּב) à la terre dont tu proviens ; car tu es poussière, et à la poussière tu retourneras (שׁוּב) ». Elles y lisent donc le rappel de notre finitude voulue par Dieu : « Tu fais retourner l’homme à la poussière ; tu as dit : ‘Retournez, fils d’Adam !’ » (Ps 89,3).

C’est dommage, car c’est faire de l’éphémère humain une volonté (un peu sadique !) d’un Dieu jaloux. Alors que ce n’est qu’une condition de la Création : créer, c’est faire du  différent (sinon c’est de l’émanation). Si Dieu crée, il crée du non-Dieu : la mort n’est pas une punition ou un décret jaloux, c’est la condition même de l’altérité homme–Dieu, notre condition de créatures. Et cela s’impose à Dieu lui-même !

Le texte hébreu ne dit pas que Dieu fait retourner l’homme à la poussière. Il ne parle pas de poussière (le mot עָפָר = aphar n’y est pas), mais de retour (שׁוּב = shuv en hébreu), donc de Téchouva. Loin d’être une condamnation à l’éphémère, notre psaume est une promesse divine : « revenez à moi et vous vivrez ». D’ailleurs, le terme traduit par poussière en grec est ταπείνωσις (tapeinōsis), ce qui en fait désigne la pauvreté, l’humiliation, la misère, comme celle de Marie déshonorée aux yeux de la société de son époque : « YHWH a jeté les yeux sur la bassesse (ταπείνωσις) de sa servante (Lc 1,48).

D’âge en âge, Seigneur, tu as été notre refuge.
Avant que naissent les montagnes, que tu enfantes la terre et le monde,
de toujours à toujours, toi, tu es Dieu.
Tu fais retourner [שׁוּב (shuv)] l’homme [texte grec : ‘à la poussière’ (ταπείνωσις ; tapeinōsis)];
tu as dit : « Retournez [שׁוּב (shuv)], fils d’Adam ! »
À tes yeux, mille ans sont comme hier, c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit.
Tu les as balayés : ce n’est qu’un songe ; dès le matin, c’est une herbe changeante :
elle fleurit le matin, elle change ; le soir, elle est fanée, desséchée.

La version grecque de la LXX de notre verset 3 s’éloigne ainsi fortement du texte hébreu : « revenez à Dieu » (shuv, Téchouva) est remplacé par « retournez à la poussière », ce qui plaît davantage au sens tragique de la dramaturgie grecque, mais qui met en scène un Dieu punitif conduisant à la mort, au lieu de YHWH promettant la vie en communion avec lui ! « Tu reviendras (שׁוּבau) au Seigneur ton Dieu, toi et tes fils, tu écouteras sa voix de tout ton cœur et de toute ton âme, tu observeras tout ce que je te commande aujourd’hui. Alors le Seigneur changera ton sort, il te montrera sa tendresse, et il te rassemblera de nouveau du milieu de tous les peuples où il t’aura dispersé » (Dt 30,2-3).
Comme quoi traduire, c’est bien souvent trahir…

Ceux qui lisent dans le psaume 89 un appel à revenir à Dieu découvrent dans la brièveté de la vie sur terre un chemin pour être en communion avec lui, sur qui l’éphémère n’a pas de prise, en qui intensité et durée sont intimement mêlées.

Téchouva

 

Méditer sur notre éphémère nous rend courageux et libres

Terminons avec une note très politique : prendre conscience que nous sommes éphémères est une source de courage pour lutter contre toutes les injustices. Car les tyrans, les oppresseurs eux aussi sont éphémères ! Ils ne font que passer dans l’histoire, et leur tyrannie est comme l’herbe des champs…

staline-300x197 psaumeLe communisme n’a fleuri que 70 ans en Russie, il s’est écroulé sur lui-même. Tôt ou tard, Poutine lui aussi mourra et son despotisme n’est pas éternel. Il y aura un lendemain sans Poutine et son impérialisme nostalgique d’une grande Russie fantasmée. De même pour les anciennes tyrannies : la domination sumérienne est passée ; les pharaons d’Égypte ne sont plus des rois-dieux ; la décadence de l’empire romain a provoqué sa chute ; les sacrifices sanglants des Aztèques ont cessé ; et même Hitler se sera fané en une décennie : son Reich de 1000 ans s’est évaporé plus vite que le brouillard du matin…

Certes les tyrans provoquent le malheur et l’injustice parmi les peuples, mais tôt ou tard ils passeront : lutter pour préparer l’après est un combat gagné d’avance si l’on y réfléchit bien !
Les méchants, les violents, les injustes n’auront pas le dernier mot. C’est pour nous une source de courage afin de résister, une source de liberté afin de dire non.

Là encore, les citations bibliques sont nombreuses pour encourager le peuple à résister aux méchants qui ne font que passer dans l’histoire :
84986237-paysage-d-hiver-avec-chardon-fan%C3%A9-dans-un-champ-d-herbe-gel%C3%A9e Schindler
« C’est moi, c’est moi qui vous console. Qui es-tu pour craindre l’homme qui doit mourir, un fils d’homme périssable comme l’herbe ? » (Is 51,12)
« Leurs habitants (des villes puissantes comme l’Égypte) ont la main trop courte, ils sont effrayés, confondus ; ils ressemblent à l’herbe des champs, à la verdure des prés, à l’herbe des toits et au blé qui se consume avant d’avoir levé » (2R 19,26 ; Is 37,27).
« Le jonc croît-il sans marais ? Le roseau croît-il sans humidité ? Encore vert et sans qu’on le coupe, il sèche plus vite que toutes les herbes. Ainsi arrive-t-il à tous ceux qui oublient Dieu, et l’espérance de l’impie périra » (Jb 8,11-13).
« Ne t’irrite pas contre les méchants, N’envie pas ceux qui font le mal. Car ils sont fauchés aussi vite que l’herbe, Et ils se flétrissent comme le gazon vert » (Ps 37,1-2).
« Qu’ils soient tous humiliés, rejetés, les ennemis de Sion ! Qu’ils deviennent comme l’herbe des toits, aussitôt desséchée ! Les moissonneurs n’en font pas une poignée, ni les lieurs une gerbe » (Ps 129,5-7).
« Que le frère de condition humble se glorifie de son élévation. Que le riche, au contraire, se glorifie de son humiliation (ταπείνωσις = tapeinōsis) ; car il passera comme la fleur de l’herbe » (Jc 1,9-10).

D’ailleurs, de la même manière que Dieu est capable de faire fleurir à nouveau l’herbe des champs, il saura également nous redonner un « corps » glorieux adapté au monde de la Résurrection : « nous avons notre citoyenneté dans les cieux, d’où nous attendons comme sauveur le Seigneur Jésus Christ, lui qui transformera nos pauvres (ταπείνωσις tapeinōsis) corps à l’image de son corps glorieux, avec la puissance active qui le rend même capable de tout mettre sous son pouvoir » (Ph 3,20-21). L’herbe des champs devient ainsi une métaphore de la Résurrection à venir…

Relisons cette semaine le psaume 89 en entier, à tête reposée : quelles conséquences l’éphémère de mon existence peut-il avoir sur moi ?

 


[1]. Autre explication : selon Gn 35, Rachel mourut en mettant au monde Benjamin, son onzième enfant sur le chemin d’Éfrath. Jacob, son mari, érigea sur sa tombe un monument fait de pierres. Ce monument devait servir de signe de reconnaissance aux enfants d’Israël sur le chemin de l’exil. Le tombeau de Rachel est aujourd’hui un rocher surmonté de onze pierres symbolisant ses onze enfants. Il est situé à côté de Bethléem sur le territoire biblique de Judée, en actuelle Cisjordanie. Mettre une pierre sur une tombe est donc faire ce que Jacob a fait pour sa bien-aimée Rachel.

[2]. Philippe Ariès, Essais sur l’histoire de la mort en Occident du Moyen Age à nos jours, Seuil, 1974.


LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? » (Sg 9, 13-18)

Lecture du livre de la Sagesse
Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ? Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? Les réflexions des mortels sont incertaines, et nos pensées, instables ; car un corps périssable appesantit notre âme, et cette enveloppe d’argile alourdit notre esprit aux mille pensées. Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre, et nous trouvons avec effort ce qui est à notre portée ; ce qui est dans les cieux, qui donc l’a découvert ? Et qui aurait connu ta volonté, si tu n’avais pas donné la Sagesse et envoyé d’en haut ton Esprit Saint ? C’est ainsi que les sentiers des habitants de la terre sont devenus droits ; c’est ainsi que les hommes ont appris ce qui te plaît et, par la Sagesse, ont été sauvés.

PSAUME
(Ps 89 (90), 3-4, 5-6, 12-13, 14.17abc)
R/ D’âge en âge, Seigneur, tu as été notre refuge.
 (Ps 89, 1)

Tu fais retourner l’homme à la poussière ;
tu as dit : « Retournez, fils d’Adam ! »
À tes yeux, mille ans sont comme hier,
c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit.

Tu les as balayés : ce n’est qu’un songe ;
dès le matin, c’est une herbe changeante :
elle fleurit le matin, elle change ;
le soir, elle est fanée, desséchée.

Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :
que nos cœurs pénètrent la sagesse.
Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ?
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

Rassasie-nous de ton amour au matin,
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu !
Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains.

DEUXIÈME LECTURE
« Accueille-le, non plus comme un esclave, mais comme un frère bien-aimé » (Phm 9b-10.12-17)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre à Philémon
Bien-aimé, moi, Paul, tel que je suis, un vieil homme et, qui plus est, prisonnier maintenant à cause du Christ Jésus, j’ai quelque chose à te demander pour Onésime, mon enfant à qui, en prison, j’ai donné la vie dans le Christ. Je te le renvoie, lui qui est comme mon cœur. Je l’aurais volontiers gardé auprès de moi, pour qu’il me rende des services en ton nom, à moi qui suis en prison à cause de l’Évangile. Mais je n’ai rien voulu faire sans ton accord, pour que tu accomplisses ce qui est bien, non par contrainte mais volontiers. S’il a été éloigné de toi pendant quelque temps, c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave, mais, mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé : il l’est vraiment pour moi, combien plus le sera-t-il pour toi, aussi bien humainement que dans le Seigneur. Si donc tu estimes que je suis en communion avec toi, accueille-le comme si c’était moi.

ÉVANGILE
« Celui qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple » (Lc 14, 25-33)
Alléluia. Alléluia. 
Pour ton serviteur, que ton visage s’illumine : apprends-moi tes commandements.
Alléluia. (Ps 118, 135)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, de grandes foules faisaient route avec Jésus ; il se retourna et leur dit : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple.
Quel est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever, tous ceux qui le verront vont se moquer de lui : ‘Voilà un homme qui a commencé à bâtir et n’a pas été capable d’achever !’ Et quel est le roi qui, partant en guerre contre un autre roi, ne commence par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ? S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander les conditions de paix. Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. »
Patrick BRAUD

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19 juin 2022

La loi, l’amour, l’épikie

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La loi, l’amour, l’épikie

 Homélie pour le 13° dimanche du Temps Ordinaire / Année C
26/06/2022

Cf. également :

Quelles sont vos vraies urgences ?
Traverser la dépression : le chemin d’Elie

Dieu est le plus court chemin d’un homme à un autre
Sans condition, ni délai
Exigeante et efficace : la non-violence
Du feu de Dieu !

Quand voler n’est pas voler

Un fait divers était à la Une des médias en ce mois de juin 2012.
Laissons le quotidien Ouest-France raconter :

La loi, l’amour, l’épikie dans Communauté spirituelle photo-d-illustration-julio-pelaez-1646135561Hier, une femme de 47 ans, mère de trois enfants, a été jugée par le tribunal correctionnel de Rennes, pour vol en réunion. Le 11 juillet, cette mère, d’origine arménienne, s’est rendue au Carrefour de Fougères avec son fils. Elle prend de la viande et du beurre qu’elle cache dans son sac. Elle dissimule aussi du fil de pêche et un bouchon. Elle se fait repérer aux caisses. Une plainte est déposée. Le préjudice est estimé à 54 €.
À l’audience, hier, cette femme est présente. Accompagnée d’une traductrice, elle explique le vol : « J’étais demandeuse d’asile et j’avais 160 € pour faire vivre cinq personnes. Les Restos du cœur sont fermés l’été, je ne pouvais pas acheter. Le fil et le bouchon, c’était pour que mon fils puisse pêcher avec ses copains. » La procureure requiert huit jours de prison avec sursis. L’avocate de la défense plaide pour une dispense de peine car « le magasin ne s’est pas constitué partie civile et a donné les aliments à ma cliente nécessiteuse ». La juge a averti la prévenue. Celle-ci est déclarée coupable mais dispensée de peine. (Ouest France, 06/06/2012)

À la lumière de ce vol qui n’en était pas un, la France redécouvrait que l’application stricte de la loi n’était pas toujours juste, ni même légale ! À vrai dire, un autre fait divers semblable avait déjà fait évoluer la jurisprudence au XIX° siècle. Il s’agit de la célèbre affaire Louise Ménard. Louise Ménard naît à Paris en 1875. En 1898, elle vit à Charly-sur-Marne avec sa mère et son fils, âgé de deux ans, né de père inconnu. La mère et la fille sont sans travail et vivent des allocations que leur verse le bureau de bienfaisance de la commune. Mais, elles ne sont pas suffisantes pour nourrir trois personnes. Le 22 février 1898, alors que Louise, sa mère et son fils n’ont pas mangé depuis 36 heures, elle vole, à la devanture d’une boulangerie, un pain de trois kilos. Le boulanger, qui n’est autre que son cousin, porte plainte pour vol. Les gendarmes transmettent la plainte au parquet et Louise est convoquée au tribunal de Château-Thierry le 4 mars 1898 pour répondre du délit de « vol simple ». Elle n’a pas d’avocat, comme la plupart des pauvres de cette époque.

Malgré le réquisitoire du procureur Vialatte, le tribunal relaxe l’accusée. Le « bon juge » Magnaud présente en effet Louise comme une bonne mère de famille, laborieuse, décrit la misère dans laquelle elle se trouve et rejette la responsabilité du vol sur la mauvaise organisation de la société. L’excuse reconnue à Louise relève de la force majeure, de l’« état de nécessité ». Cette notion sera reprise ensuite par de nombreux juristes, mais ce n’est qu’un siècle plus tard, le 1er mars 1994, qu’elle sera inscrite dans les textes.

Il y a donc des circonstances où voler n’est pas voler, car il y va de la survie de quelqu’un ou de ses proches.

 

Paul, l’amour, la Loi

Ces deux faits divers illustrent la position de Paul dans notre 2e lecture :

coeur-ouvert-1024x682 amour dans Communauté spirituelleToute la Loi est accomplie dans l’unique parole que voici : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Mais si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres. Je vous le dis : marchez sous la conduite de l’Esprit Saint, et vous ne risquerez pas de satisfaire les convoitises de la chair. Car les tendances de la chair s’opposent à l’Esprit, et les tendances de l’Esprit s’opposent à la chair. En effet, il y a là un affrontement qui vous empêche de faire tout ce que vous voudriez. Mais si vous vous laissez conduire par l’Esprit, vous n’êtes pas soumis à la Loi.

L’apôtre est connu pour ses binômes de choc : la lettre/l’Esprit ; les mérites/la grâce ; les œuvres/la foi ; la chair/l’Esprit etc.
La Loi/l’amour : le binôme de notre lecture met en tension la Loi et l’amour, non pour les opposer mais pour dialectiquement les conjuguer afin de manifester clairement que l’amour est l’accomplissement de la Loi. Condamner une femme pauvre qui vole pour nourrir les siens est peut-être légal, mais profondément immoral, et en tout cas contraire à l’amour-solidarité qu’elle est en droit d’attendre de la société. Ainsi Paul met-il la vie humaine au-dessus des principes, la liberté inspirée par l’amour plus haut que l’obligation prescrite par la Loi. Il est circoncis, reconnaît la valeur de la circoncision pour les juifs, mais ne veut pas l’imposer aux païens. Il comprend bien que manger des viandes consacrées aux idoles fait horreur aux juifs, mais se sent libre de passer outre ces interdits obsolètes, sauf si cela scandalise des frères d’origine juive. Il sait combien les juifs répugnent à s’asseoir à la table des païens, mais réprimande Pierre lorsque celui-ci n’ose plus le faire en présence des chrétiens venus de Jérusalem. Il est l’élève de Gamaliel, donc un expert en Torah, mais voit en Jésus condamné par cette même Torah la subversion des règles pharisiennes.

Bref, Paul considère que l’amour (agapè) tel que Jésus l’a vécu, tel que l’Esprit nous souffle d’agir aujourd’hui, est le critère ultime d’interprétation de la Loi.

 

Nécessité fait loi

DSCN1716Omnia1-1024x768 AugustinQue voulait le législateur au moment où il a promulgué telle loi ? Que ferait-il maintenant dans une situation nouvelle que la loi n’avait pas prévue ?
C’est ce raisonnement qui a ensuite conduit les Pères de l’Église à relativiser par exemple le droit à la propriété privée. Certes, chacun peut posséder des biens en propre, ce qui lui donne une sécurité et une liberté inaliénables. Mais les Pères forgèrent un adage qui est passé en latin dans notre jurisprudence proverbiale : in necessitate sunt omnia communia = en cas de nécessité, toutes choses sont communes.

Saint Thomas d’Aquin a repris cet argument patristique dans sa Somme théologique, pour démontrer justement que l’amour concret pour l’autre prime sur la stricte application du droit :

Somme théologique, IIa IIae Q66. art.7
QUESTION 66: LE VOL ET LA RAPINE
ARTICLE 7: Est-il permis de voler en cas de nécessité ?
Dans la nécessité tous les biens sont communs [1]. Il n’y a donc pas péché si quelqu’un prend le bien d’autrui, puisque la nécessité en a fait pour lui un bien commun.
Réponse: Ce qui est de droit humain ne saurait déroger au droit naturel ou au droit divin. Or, selon l’ordre naturel établi par la providence divine, les être inférieurs sont destinés à subvenir aux nécessités de l’homme. C’est pourquoi leur division et leur appropriation, œuvre du droit humain, n’empêchent pas de s’en servir pour subvenir aux nécessités de l’homme. Voilà pourquoi les biens que certains possèdent en surabondance sont dus, de droit naturel, à l’alimentation des pauvres; ce qui fait dire à S. Ambroise et ses paroles sont reproduites dans les Décrets: « C’est le pain des affamés que tu détiens; c’est le vêtement de ceux qui sont nus que tu renfermes; ton argent, c’est le rachat et la délivrance des miséreux, et tu l’enfouis dans la terre. » Toutefois, comme il y a beaucoup de miséreux et qu’une fortune privée ne peut venir au secours de tous, c’est à l’initiative de chacun qu’est laissé le soin de disposer de ses biens de manière à venir au secours des pauvres.
Si cependant la nécessité est tellement urgente et évidente que manifestement il faille secourir ce besoin pressant avec les biens que l’on rencontre – par exemple, lorsqu’un péril menace une personne et qu’on ne peut autrement la sauver -, alors quelqu’un peut licitement subvenir à sa propre nécessité avec le bien d’autrui, repris ouvertement ou en secret. Il n’y a là ni vol ni rapine à proprement parler.

Solutions :
1. La décrétale citée ne vise pas le cas d’urgente nécessité.
2. Se servir du bien d’autrui que l’on a dérobé en secret dans un cas d’extrême nécessité n’est pas un vol à proprement parler, car, du fait de cette nécessité, ce que nous prenons pour conserver notre propre vie devient nôtre.
3. Cette même nécessité fait que l’on peut aussi prendre subrepticement le bien d’autrui pour aider le prochain dans la misère.

Il prend plus loin l’exemple d’un prêteur sur gages qui auraient reçu une épée en dépôt. Normalement il doit la rendre à son propriétaire si celui-ci paye la somme requise. Mais supposons qu’il soit devenu fou furieux et réclame son épée pour trucider son paisible voisin : que doit faire le prêteur ? Respecter les termes du contrat de gage et mettre indirectement la vie du voisin en danger ? Ou résister à cette obligation en différant de rendre l’arme tant que le fou furieux n’est pas calmé ?

Une version hélas très actuelle de cet exemple se joue avec le gaz russe : doit-on honorer les contrats avec Gazprom au risque de verser chaque jour 700 millions d’euros à la Russie de Poutine, finançant ainsi son effort de guerre contre l’Ukraine ? Ou doit-on au contraire dénoncer ces contrats, quitte à en payer le prix chez nous ?

« Le législateur, ne pouvant envisager tous les cas particuliers, rédige la loi en fonction de ce qui se présente le plus souvent, portant son intention sur l’utilité commune. C’est pourquoi, s’il surgit un cas où l’observation de telle loi soit préjudiciable au salut commun, celle-ci ne doit plus être observée. Ainsi, à supposer que dans une ville assiégée on promulgue la loi que les portes doivent demeurer closes, c’est évidemment utile au salut commun en règle générale; mais s’il arrive que les ennemis poursuivent des citoyens dont dépend la survie de la cité, il serait très préjudiciable cette ville de ne pas leur ouvrir ses portes. C’est pourquoi, en ce cas, il faudrait ouvrir ses portes contre la lettre de la loi, afin de sauvegarder l’intérêt général que le législateur avait en vue. […]
Si le danger est pressant, ne souffrant pas assez de délai pour qu’on puisse recourir au supérieur, la nécessité même entraîne avec elle la dispense; car nécessité n’a pas de loi » [2].

Les exemples bibliques de ce genre d’exceptions abondent : David mangea les pains de proposition quand il eut faim (1 Sa 21,6) alors que c’était interdit par la Loi écrite dans l’Ancien Testament ; les disciples de Jésus arrachent des épis un jour de sabbat, transgressant l’interdit du repos hebdomadaire, et Jésus désobéit ensuite à la Loi en guérissant la main desséchée d’un homme dans la synagogue ce même jour du sabbat (Mt 12,1-14). Il sera à nouveau coupable de cette transgression en guérissant le jour du sabbat une femme possédée par un esprit qui la rendait infirme depuis dix-huit ans ; elle était toute courbée et absolument incapable de se redresser (Lc 13,10-17) etc.

Nécessité fait loi : les arguments des Pères de l’Église de Saint Thomas d’Aquin se sont profondément inscrits dans la philosophie occidentale du droit et de la justice. En cas de nécessité, il y a des situations où voler n’est pas voler, rendre sa parole n’est pas mentir, gracier n’est pas être laxiste, guérir n’est pas profaner le sabbat.

 

L’épikie

img_3843 droitLes Anciens [3] avaient un mot pour ce genre d’attitude où il faut ponctuellement et provisoirement suspendre l’application de la loi qui doit ici souffrir une exception : ἐπιεικής = épikie. Ce mot grec vient peut-être de έπί-δίκαιονselon selon saint Thomas qui en fait du coup un équivalent de l’équité latine : « ce mot vient de έπί qui signifie au-dessus et de δίκαιον qui veut dire juste » [4]. Cela renvoie à l’idée d’être juste au-delà de la loi, dans certaines situations particulières de vie, qui n’ont pas été prévues par la lettre de la loi. L’épikie est modératrice à l’égard de l’observance littérale de la loi. Elle fait appel au bon jugement. Il s’agit d’une interprétation équitable et modérée non de la loi elle-même, mais de l’intention du législateur, qui est présumé dans un certain cas particulier extraordinaire suspendre l’application de la loi parce que de sa stricte observance résulterait quelque chose de nuisible ou trop onéreux. Par exemple, en général il est interdit de mentir. Mais si un criminel me demande si mon fils est à la maison pour le tuer, là il faut lui mentir !

Saint Thomas précise :

« Les actes humains que les lois règlent consistant dans des choses contingentes qui peuvent varier d’une infinité de manières, il n’a pas été possible d’établir une règle légale qui ne fût défectueuse dans aucun cas. Les législateurs considèrent ce qui arrive le plus souvent, et d’après cela ils portent leur loi. Cependant l’observation de la loi peut être, dans certains cas, contraire à l’égalité de la justice et au bien commun que le législateur se propose. Ainsi la loi décide que l’on doit rendre les dépôts, parce que c’est une chose juste ordinairement. Néanmoins il arrive quelquefois que ce serait nuisible ; comme si un furieux qui a mis un glaive en dépôt le redemandait au moment où il est en furie, ou bien si on redemandait un dépôt pour combattre sa patrie. Dans ces circonstances et dans d’autres semblables, c’est un mal de suivre la loi établie. Par conséquent, en mettant de côté les paroles de la loi, c’est un bien de suivre ce que demande la raison de la justice et l’utilité commune ; et c’est là le but de l’épikie, à laquelle nous donnons le nom d’équité. Il est donc évident qu’elle est une vertu ».

Il est cependant plus vraisemblable qu’épikie vienne de ἐπι (épi)-εικής (eikon, qui a donné icône) : au-dessus-ressembler = ressembler à l’intention première, au-dessus de la lettre de la loi.

L’épikie est ce qui au-dessus de la loi nous fait ressembler à Dieu lui-même, dans sa justice bienveillante. Elle est beaucoup plus qu’une forme d’équité : elle est le point d’orgue où culmine l’effort humain pour rendre la justice. Elle est ce qu’il y a au-dessus (ἐπι) de la lettre de la loi, faisant de nous une icône (εικής) de la bienveillance divine.

Les dictionnaires actuels donneront la définition suivante :

Épikie = vertu morale qui donne le sens du juste ; elle préside aux principes du droit canonique comme aux principes moraux de la personne et permet de décider en conscience de ne pas suivre une loi ou de lui en substituer une autre afin d’éviter une injustice.

Le terme épikie apparaît 5 fois dans la Bible grecque, dans le nouveau Testament uniquement. Louis Segond traduit ce mot pas douceur (Ph 4,5 ; 1P 2,18), indulgence (1Tim 3,3), modération (Ti 3,2) ; Jc 3,17). La traduction liturgique remplace à chaque fois épikie par bienveillance.
C’est donc une manière d’appliquer la loi avec humanité et bonté, si bien que l’intention du législateur en est bien plus respectée que par une application brutale au pied de la lettre.

La première épikie biblique est celle dont Dieu fait preuve à l’égard de son peuple rebelle. Envers Israël à la nuque raide, Dieu aurait été dans son droit de le rayer de la carte, de le punir à jamais, ou de l’abandonner pour un autre. Le livre de la Sagesse (Sg 11) fait ainsi une longue relecture de l’histoire d’Israël en reconnaissant que Dieu aurait pu se montrer rigoureux au lieu d’être si bienveillant :

« Ta main toute-puissante, qui a créé le monde à partir d’une matière informe, aurait pu envoyer contre eux une bande d’ours ou de lions féroces […]. Non seulement leurs ravages auraient pu les anéantir, mais leur vision déjà les aurait fait périr d’effroi. D’ailleurs, il aurait suffi d’un souffle pour qu’ils soient renversés, chassés par la Justice, dispersés en tous sens par le souffle de ta puissance. Mais toi, Seigneur, tu as tout réglé avec mesure, nombre et poids. Car ta grande puissance est toujours à ton service, et qui peut résister à la force de ton bras ? Le monde entier est devant toi comme un rien sur la balance, comme la goutte de rosée matinale qui descend sur la terre. Pourtant, tu as pitié de tous les hommes, parce que tu peux tout. Tu fermes les yeux sur leurs péchés, pour qu’ils se convertissent. Tu aimes en effet tout ce qui existe, tu n’as de répulsion envers aucune de tes œuvres […] Tu les as traités avec ménagement parce qu’ils étaient des êtres humains. Tu n’as envoyé contre eux, en avant-coureurs de ton armée, que des frelons, ces insectes dangereux, pour ne pas hâter leur extermination. Tu aurais bien pu livrer ces impies aux mains des justes, dans une bataille rangée, ou les anéantir d’un coup par des fauves redoutables ou une parole tranchante, mais en exerçant ta justice sans hâte, tu leur offrais l’occasion du repentir. […] Toi qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement, car tu n’as qu’à vouloir pour exercer ta puissance. Par ton exemple tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain ; à tes fils tu as donné une belle espérance : après la faute tu accordes la conversion. Les ennemis de tes enfants, tu les as punis avec un grand souci d’indulgence alors qu’ils méritaient la mort, tu leur as donné le temps et l’occasion de renoncer au mal. Mais tes fils, avec combien plus de scrupules les as-tu jugés, toi qui avais fait en faveur de leurs pères des serments et des alliances : magnifiques promesses ! Ainsi, tu modères le châtiment de nos ennemis, pour nous apprendre à méditer ta bonté lorsque nous jugeons, et à compter sur ta miséricorde lorsque nous sommes jugés ».

La pratique de l’épikie nous fait ressembler à Dieu, au sens où elle nous fait relativiser nos droits propres pour faire vivre celui qui en est dénué.

 

Aime et fais ce que tu veux

Aime et fais ce que tu veuxSi l’amour est l’accomplissement ultime de la Loi, alors celui qui aime vraiment, sans mélange, n’a plus besoin de loi. Il l’a intériorisée, au sens où il est capable de discerner en chaque situation quelle était l’intention du législateur et quelle serait sa décision en ce cas spécifique.
Le génial Augustin a formulé ce sens de l’épikie en une formule devenue célèbre : « dilige, et quod vis fac [5] » = « aime, et fais ce que tu veux ». Le mot latin dilige, traduit par aime, évoque les mouvements pleins d’attention qui nous poussent vers l’autre avec diligence, pour en faire l’objet de notre dilection, et même de notre prédilection.

 

« Ce court précepte t’est donné une fois pour toutes : Aime et fais ce que tu veux.
Si tu te tais, tais-toi par Amour, si tu parles, parle par Amour, si tu corriges, corrige par Amour, si tu pardonnes, pardonne par Amour. Aie au fond du cœur la racine de l’Amour : de cette racine, rien ne peut sortir de mauvais. Voici ce qu’est l’Amour ! Voici comment s’est manifesté l’Amour de Dieu pour nous : il a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par Lui. Voici ce qu’est l’Amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est Lui qui nous a aimés le premier » (1 Jn 4, 9-10). Ce n’est pas nous qui L’avons aimé les premiers, mais Il nous a aimés, afin que nous L’aimions. Ainsi soit-il ! »

Pour Augustin comme pour Paul, toute la Loi se trouve résumée dans le double précepte de la charité, non parce que la charité dispense de pratiquer les autres commandements, mais parce qu’elle en est la plénitude et qu’elle en assure l’accomplissement. La vraie liberté ne consiste pas à suivre ses caprices et ses instincts, mais à  être affranchi par grâce de la tyrannie des passions et à ne dépendre que de Dieu, comme l’exprime Augustin dans cette autre formule concise :

« Eris liber, si fueris servus : liber peccatus, servus justitiae » =
« Tu seras libre si tu es devenu serviteur : libéré du péché, au service de la justice ».

D’ailleurs, la formule comprise dans son contexte, loin d’encourager une indulgence excessive, justifie les rigueurs et les exigences du véritable amour. Saint Augustin lui-même illustre ce qu’il veut dire en donnant un exemple :

« Un père fouette son garçon, alors qu’un kidnappeur le caresse. Si on vous donne le choix entre les coups et les caresses, ne choisiriez-vous pas les caresses et n’éviteriez-vous pas les coups ? Mais si l’on considère ceux qui sont à l’origine des actions on comprend que c’est l’amour qui fouette, et la méchanceté qui caresse. C’est ce à quoi j’insiste: les actions humaines ne peuvent être comprises que par leur racine dans l’amour. Toutes sortes d’actions peuvent sembler bonnes sans nécessairement procéder de l’amour ».

L’idée sous-jacente, c’est qu’il n’y a pas de contradiction fondamentale entre la Loi (les règles données par Moïse à Israël 1500 ans plus tôt) et l’amour. Au contraire, aimer c’est vouloir le bien de l’autre – pas seulement le bien-être ! – le bien, ce qui est juste et bénéfique pour l’autre. Quand on agit avec amour, c’est, pour Paul, forcément en accord avec les règles éthiques : on ne trichera pas, on ne manipulera pas un ami, on n’ira pas le voler, et encore moins le tuer ! La loi, qui avait pour objet de réglementer les relations sociales pour éviter la vendetta, protège l’autre – et l’amour fait mieux encore.

Entre rigorisme et laxisme, entre rigidité et mollesse, la dilection nous rend libre pour appliquer l’esprit de la loi dans le sens de l’amour, cet amour divin qui pardonne, relève et ressuscite. Ce n’est pas l’absence de loi, mais la loi portée à son incandescence : faire vivre.

 

Conclusion

« Toute la Loi est accomplie dans l’unique parole que voici : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. […]
Si vous vous laissez conduire par l’Esprit, vous n’êtes pas soumis à la Loi »
 : que l’Esprit du Christ nous aide à discerner comment pratiquer l’épikie dans toutes nos responsabilités !

 


[1]. Argument repris dans la question 187, Art. 4 : « Quant à ce qui nous est dû, cela peut l’être à deux titres différents. Celui, d’abord, de la nécessité qui, d’après S. Ambroise fait toutes choses communes […].

[2]. Somme Théologique, 1a 2ae, Ch. 96 art. 6

[3]. Dans le livre V de l’Éthique à Nicomaque (l 137a31-b13), ayant commencé avec la justice générale ou légale, Aristote poursuit avec la justice particulière et finit avec la notion de l’« épikie» (έπιείκεια), qui est traduite par aequitas en latin. La vertu de l’épikie se manifeste comme une forme supérieure de justice, nécessaire dans ces cas spéciaux où, en raison de sa généralité, la loi ne peut pas s’appliquer.

[4]. Somme Théologique, 2a 2ae, Question 120 : De l’épikie ou de l’équité.

[5]. La phrase latine est tirée du Iohannis Epistulam ad Parthos tractatus decem, traité VII, 8. Saint Augustin y commente un passage de la première lettre de saint Jean : 1Jn 4,4-12.

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Élisée se leva et partit à la suite d’Élie » (1 R 19, 16b.19-21)

Lecture du premier livre des Rois
En ces jours-là, le Seigneur avait dit au prophète Élie : « Tu consacreras Élisée, fils de Shafath, comme prophète pour te succéder. » Élie s’en alla. Il trouva Élisée, fils de Shafath, en train de labourer. Il avait à labourer douze arpents, et il en était au douzième. Élie passa près de lui et jeta vers lui son manteau. Alors Élisée quitta ses bœufs, courut derrière Élie, et lui dit : « Laisse-moi embrasser mon père et ma mère, puis je te suivrai. » Élie répondit : « Va-t’en, retourne là-bas ! Je n’ai rien fait. » Alors Élisée s’en retourna ; mais il prit la paire de bœufs pour les immoler, les fit cuire avec le bois de l’attelage, et les donna à manger aux gens. Puis il se leva, partit à la suite d’Élie et se mit à son service.

Psaume
(Ps 15 (16), 1.2a.5, 7-8, 9-10, 2b.11)
R/ Dieu, mon bonheur et ma joie !
 (cf. Ps 15, 2.11)

Garde-moi, mon Dieu : j’ai fait de toi mon refuge.
J’ai dit au Seigneur : « Tu es mon Dieu !
Seigneur, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort. »

Je bénis le Seigneur qui me conseille :
même la nuit mon cœur m’avertit.
Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ;
il est à ma droite : je suis inébranlable.

Mon cœur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

Je n’ai pas d’autre bonheur que toi.
Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
À ta droite, éternité de délices !

Deuxième lecture
« Vous avez été appelés à la liberté » (Ga 5, 1.13-18)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Galates
Frères, c’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés. Alors tenez bon, ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de l’esclavage. Vous, frères, vous avez été appelés à la liberté. Mais que cette liberté ne soit pas un prétexte pour votre égoïsme ; au contraire, mettez-vous, par amour, au service les uns des autres. Car toute la Loi est accomplie dans l’unique parole que voici : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Mais si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres. Je vous le dis : marchez sous la conduite de l’Esprit Saint, et vous ne risquerez pas de satisfaire les convoitises de la chair. Car les tendances de la chair s’opposent à l’Esprit, et les tendances de l’Esprit s’opposent à la chair. En effet, il y a là un affrontement qui vous empêche de faire tout ce que vous voudriez. Mais si vous vous laissez conduire par l’Esprit, vous n’êtes pas soumis à la Loi.

Évangile
« Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem » « Je te suivrai partout où tu iras » (Lc 9, 51-62)
Alléluia. Alléluia. 
Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ; Tu as les paroles de la vie éternelle. Alléluia. (cf. 1 S 3,9 ; Jn 6, 68c)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Comme s’accomplissait le temps où il allait être enlevé au ciel, Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem. Il envoya, en avant de lui, des messagers ; ceux-ci se mirent en route et entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue. Mais on refusa de le recevoir, parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem. Voyant cela, les disciples Jacques et Jean dirent : « Seigneur, veux-tu que nous ordonnions qu’un feu tombe du ciel et les détruise ? » Mais Jésus, se retournant, les réprimanda. Puis ils partirent pour un autre village.
En cours de route, un homme dit à Jésus : « Je te suivrai partout où tu iras. » Jésus lui déclara : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête. »
Il dit à un autre : « Suis-moi. » L’homme répondit : « Seigneur, permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père. » Mais Jésus répliqua : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, pars, et annonce le règne de Dieu. »
Un autre encore lui dit : « Je te suivrai, Seigneur ; mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison. » Jésus lui répondit : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu. »
Patrick BRAUD

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12 juin 2022

Le réel voilé sous le pain et le vin

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le réel voilé sous le pain et le vin

Homélie pour la fête du Corps et du Sang du Christ / Année C
19/06/2022

Cf. également :

Bénir en tout temps en tout lieu
Les 4 présences eucharistiques
Les deux épiclèses eucharistiques
Les trois blancheurs
Comme une ancre jetée dans les cieux
Boire d’abord, vivre après, comprendre ensuite
De quoi l’eucharistie est-elle la madeleine ?
Donnez-leur vous-mêmes à manger
Impossibilités et raretés eucharistiques
Je suis ce que je mange
L’eucharistie selon Melchisédech
2, 5, 7, 12 : les nombres au service de l’eucharistie
L’Alliance dans le sang

 

Canal arc en ciel liquide

Diffraction liquide

Un jour, me promenant le long d’un canal, j’ai vu soudain surgir un arc-en-ciel liquide dansant sur les ondulations de l’eau calme. Les couleurs s’étalaient sur toute la largeur, et on distinguait nettement le jaune, le rouge, le vert, l’indigo etc. Les marcheurs derrière ne le voyaient pas. Les poissons dans l’eau nageant au milieu ne le savaient pas. Les cyclistes sur le pont au-dessus ne remarquaient rien. Cet arc-en-ciel liquide, petit miracle de diffraction dans l’eau et non dans l’air, n’existait que pour les passants à l’intérieur d’un certain angle  de vue, et pour personne d’autre. Et pourtant, il était bien réel !

Et voilà que me remontaient à la mémoire les débats du XX° siècle entre scientifiques au sujet du réel : la physique peut-elle atteindre le réel en soi, tel qu’il existe en dehors de nous, ou bien tout dépend-t-il de la position de l’observateur ? Les tenants de la première position, dite réaliste, avaient dans leurs rangs Einstein et la théorie de la relativité. La seconde position, dite subjectiviste, était soutenue par Max Planck, Maxwell et la théorie de la mécanique quantique. Leur disputatio faisait écho à celle des philosophes du XVIII° siècle, notamment entre les héritiers d’Aristote voulant atteindre l’être des choses telles qu’il existe en lui-même hors de l’homme et les novateurs comme Kant qui avançait que l’homme ne connaîtrait jamais que des phénomènes, manifestations extérieures d’une réalité hors de portée de la connaissance humaine.

En physique, le débat Einstein-Planck a été tranché fin XX° début XXI° par des expérimentations incontestables. Sans entrer dans le détail [2], des physiciens ont montré qu’Einstein avait tort, et que la mécanique quantique a bien raison : tout dépend de l’observateur, sa position, sa vitesse. Ce qu’il voit ou ce qu’il mesure n’est pas la chose en elle-même, mais le résultat de sa mesure sur la chose. Un peu comme le thermomètre dans un verre d’eau : il ne mesure pas la température de l’eau avant, mais du système ‘eau + thermomètre’ après. Autrement dit, la température d’avant la mesure est inaccessible. Bien sûr, dans la vie courante, ces différences sont microscopiques et ne changent rien. Mais à l’échelle atomique ou astronomique, leurs conséquences sont énormes !

 

Le Réel voilé

Le réel voilé

Un physicien et philosophe français a proposé une belle expression pour désigner cette caractéristique de l’être des choses qui ne se révèle qu’en interaction avec un observateur : le réel voilé [2]. Bernard d’Espagnat commente longuement les conséquences philosophiques de ces expériences qui ont permis de résoudre le fameux paradoxe EPR (acronyme dérivé des initiales d’Einstein, Podolsky et Rosen, deux de ses collaborateurs à l’Université de Princeton qui partageaient son postulat déterministe) au bénéfice du subjectivisme et au détriment du réalisme. Le réel est voilé : il se manifeste en se transformant ; il reste caché tout en se laissant mesurer ; il est irréductible à ce qu’on connaît de lui ; il échappe toujours ; il dépend de celui qui l’approche, comme l’arc-en-ciel liquide apparaît puis disparaît aux yeux du marcheur le long du canal…
« Toujours au chapitre des propriétés de cette évanescente réalité, il faut enfin noter qu’elle n’est pas directement accessible, puisque nos instruments nous indiquent seulement ce qu’elle ne saurait être. D’ailleurs, elle dépend, du moins en partie, de l’observateur, une notion que la mécanique quantique a rendue familière ».

Il semble bien que les choses existent en dehors de nous, indépendamment de toute observation ou mesure. Notre fonction est de savoir les saisir sans les déformer. Est-il possible de le faire objectivement ? Est objectif ce qui est comme détaché de son auteur, ce qui est dans l’objet et non pas dans le sujet qui l’observe. Mais comment le saurai-je s’il n’y a pas quelqu’un pour le dire ? C’est pourquoi on précise : est objectif ce qui est dans l’objet pensé. Est subjectif ce qui est dans le sujet pensant. De toute manière, la pensée est toujours présente. Il n’est pas possible de dire ce que serait le monde si l’homme n’était pas présent pour l’exprimer.

Ainsi le réel vrai est lointain alors que la chose est proche. Et c’est parce qu’il est lointain qu’il est aussi voilé. Qu’est-ce que le voile ? C’est l’étoffe qui couvre ou protège un visage, peut-être pour le cacher, le tenir à l’écart des indiscrétions ou des impuretés, tel le voile des religieuses ou des femmes arabes. Mais le voile peut exprimer un obscurcissement ou un éblouissement, et c’est le cliché voilé. Il peut être encore un prétexte pour empêcher que l’on connaisse la vérité : il est alors voulu et non pas spontané. Il est provisoire ou définitif : on voit s’esquisser ainsi les expressions de dévoiler et de révéler. La fonction de l’esprit est de lever le voile qui empêche de connaître. Mais est-il vraiment capable de le faire ? Pour d’Espagnat le mot réalité a deux sens qui ne se recouvrent pas. Il y a la réalité en soi, ou de base ; la réalité « derrière les choses », dite encore intrinsèque, hors de l’espace et du temps : c’est celle qui est lointaine et voilée. L’autre réalité est appelée : de l’expérience, ou empirique, la réalité « pour nous » qui la côtoyons, celle que le commun considère comme la seule. C’est le monde des phénomènes, domaine de la science positive, de l’ensemble des apparences. Le mot allemand Erscheinung (ce qui émerge, ce qui apparaît) est précisément meilleur que celui de phénomène pour décrire notre interaction avec le réel.

 

La séquence du Saint-Sacrement

Lauda SionPourquoi ce long détour par la philosophie des Lumières ou la physique quantique ? Parce que la séquence de la fête du Saint-Sacrement d’aujourd’hui nous met sur cette voie pour penser ce qui arrive au pain et au vin dans l’eucharistie. Cette séquence longue, belle et solidement construite, est le fruit de la réflexion théologique de Saint Thomas d’Aquin sur l’eucharistie. Il propose le mot de transsubstantiation pour appréhender le mystère de cette transformation sacramentelle. Et dans la séquence qu’il a composée, il emploie des termes plus simples qui sont finalement assez proches de ceux employés par Bernard d’Espagnat :

C’est un dogme pour les chrétiens que le pain se change en son corps, que le vin devient son sang.
Ce qu’on ne peut comprendre et voir, notre foi ose l’affirmer, hors des lois de la nature.
L’une et l’autre de ces espèces, qui ne sont que de purs signes, voilent un réel divin.
Sa chair nourrit, son sang abreuve, mais le Christ tout entier demeure sous chacune des espèces.
On le reçoit sans le briser, le rompre ni le diviser ; il est reçu tout entier.
Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître.

Voilà notre réel caché qui pointe le bout de son nez dès 1264, appliqué aux espèces eucharistiques ! Sa consonance avec la physique quantique nous fait dresser l’oreille : il y aurait donc une réalité cachée sous l’apparence du pain et du vin ? Une réalité voilée en quelque sorte que la foi nous permettrait de deviner, tel le bon angle de vue pour l’arc-en-ciel liquide sur le canal ? Celui qui voit le pain et le vin sous l’angle de la foi ne voit pas la même chose que les autres observateurs. Et tous ont raison ! Car de la position de chacun dépend la réalité de ce qu’il observe !

Soyons honnêtes : Thomas d’Aquin était un aristotélicien réaliste. Il croyait fermement que l’en-soi des choses existe en dehors de nous, et que la transsubstantiation pouvait décrire l’en-soi de l’eucharistie. Peu importe ! Il nous suffit de reprendre sa géniale intuition : il y a un réel caché sous le pain et le vin, et les yeux de la foi y discernent le corps et le sang du Christ. Le réel voilé sous les espèces, c’est le Christ lui-même, en personne, qui se donne à celui qui croit.

Cet autre texte poétique de Thomas d’Aquin sur l’eucharistie peut nourrir notre méditation de ce dimanche :

« Je t’adore avec amour, ô Dieu caché, réellement présent sous ces apparences ; mon cœur se soumet à toi tout entier, car quand il te contemple, tout lui fait défaut.
La vue, le toucher, le goût ne font ici que nous tromper mais nous croyons fermement ce que nous avons entendu ; je crois tout ce qu’a dit le Fils de Dieu. Rien n’est plus vrai que cette Parole de vérité.
Sur la Croix seule la divinité se cachait, mais ici l’humanité aussi se cache; je crois pourtant à toutes deux et je le proclame, et je demande ce que demandait le larron repentant.
Je ne vois pas tes plaies comme saint Thomas, je proclame pourtant que tu es mon Dieu ! Fais que je croie toujours plus en toi, Que j’espère en toi, que je t’aime.
Ô mémorial de la mort du Seigneur ! Pain vivant qui donne la vie aux hommes : Fais que mon esprit trouve la vie en Toi ! et goûte toujours combien tu es doux.
Seigneur Jésus, Pélican plein de bonté, de mon impureté purifie-moi par ton Sang, dont une seule goutte suffirait pour sauver le monde de tous ses péchés.
Jésus que je contemple maintenant voilé, je t’en prie, réalise mon plus ardent désir : que j’aie le bonheur de te voir un jour face à face dans ta Gloire. Amen. » (Prière de Saint Thomas recueillie dans le Catéchisme de l’Église Catholique au n° 1381).

Le Dieu caché

Bien avant d’Espagnat, un autre génial français avait formulé cette hypothèse du Dieu caché sous le voile des apparences. Blaise Pascal en effet été fortement impressionné par le caractère caché du Dieu de l’Ancien Testament : Deus absconditus, adjectif qui a donné abscons en français, qu’on traduit par incompréhensible alors que ce n’est que du caché qui demande du travail pour être dévoilé.

« Je crois qu’Isaïe le voyait en cet état, lorsqu’il dit en esprit de prophétie : Véritablement tu es un Dieu caché (Is 45,15). C’est là le dernier secret où il peut être. […] Toutes choses couvrent quelque mystère ; toutes choses sont des voiles qui couvrent Dieu. Les Chrétiens doivent le reconnaître en tout ».

Pascal soutenait – à juste titre – que Dieu ne cesse d’être caché tout en se révélant en Jésus de Nazareth, car son incarnation enfouit la divinité en quelque sorte dans notre humanité, si bien que très peu l’ont reconnue. Pascal voit dans l’eucharistie la prolongation de ce jeu de dévoilé-caché, puisque le pain et le vin enveloppent la présence réelle d’un voile que seule la foi peut percer. Caché « sous le voile de la nature », caché sous l’humanité de l’Incarnation, Dieu l’est aussi, comme Pascal le précise ensuite, sous les espèces du pain et du vin dans l’Eucharistie et sous la lettre de l’Écriture.

Dans une Lettre à Mademoiselle de Roannez du 29 octobre 1656, il écrit :

Vierge voilée Musée de Valenciennes« Cet étrange secret, dans lequel Dieu s’est retiré, impénétrable à la vue des hommes, est une grande leçon pour nous porter à la solitude loin de la vue des hommes. Il est demeuré caché sous le voile de la nature qui nous le couvre jusques à l’Incarnation ; et quand il a fallu qu’il ait paru, il s’est encore plus caché en se couvrant de l’humanité. Il était bien plus reconnaissable quand il était invisible, que non pas quand il s’est rendu visible. Et enfin quand il a voulu accomplir la promesse qu’il fit à ses Apôtres de demeurer avec les hommes jusques à son dernier avènement, il a choisi d’y demeurer dans le plus étrange et le plus obscur secret de tous, qui sont les espèces de l’Eucharistie. C’est ce sacrement que saint Jean appelle dans l’Apocalypse une manne cachée ; et je crois qu’Isaïe le voyait en cet état, lorsqu’il dit en esprit de prophétie : Véritablement tu es un Dieu caché. C’est là le dernier secret où il peut être. Les chrétiens hérétiques l’ont connu à travers son humanité et adorent Jésus-Christ Dieu et homme. Mais de le reconnaître sous des espèces de pain, c’est le propre des seuls catholiques ; il n’y a que nous que Dieu éclaire jusque-là… »

« Les Chrétiens possèdent Jésus-Christ dans l’Eucharistie véritablement et réellement, mais encore couvert de voiles. Dieu, dit saint Eucher, s’est fait trois tabernacles : la synagogue, qui n’a eu que les ombres sans vérité ; l’Église, qui a la vérité et les ombres ; et le Ciel où il n’y a point d’ombres, mais la seule vérité. […] Ainsi l’Eucharistie est parfaitement proportionnée à notre état de foi, parce qu’elle enferme véritablement Jésus-Christ, mais voilé. De sorte que cet état serait détruit, si Jésus-Christ n’était pas réellement sous les espèces du pain et du vin, comme le prétendent les hérétiques : et il serait détruit encore, si nous le recevions à découvert comme dans le Ciel ; puisque ce serait confondre notre état, ou avec l’état du Judaïsme, ou avec celui de la gloire. »

C’est pourquoi, dans les Pensées, où le motif du Deus absconditus d’Isaïe est récurrent, Pascal se moque des théologiens qui prétendent que l’action de la Providence est visible par les hommes. L’Écriture, objecte-t-il, « dit au contraire que Dieu est un Dieu caché et que depuis la corruption de la nature il a les laissés dans un aveuglement dont ils ne peuvent sortir que par Jésus-Christ hors duquel toute communication avec Dieu est ôtée […]. C’est ce que l’Écriture nous marque quand elle dit en tant d’endroits que ceux qui cherchent Dieu le trouvent. Ce n’est point de cette lumière qu’on parle comme le jour en plein midi. On ne dit point que ceux qui cherchent le jour en plein midi ou de l’eau dans la mer en trouveront. Et ainsi il faut bien que l’évidence de Dieu ne soit pas telle dans la nature. Aussi elle nous dit ailleurs : Vere tu es Deus absconditus (vraiment, tu es un Dieu qui se cache) ».

En remontant plus loin, on peut déjà lire entre les lignes chez saint Augustin (354-431) cette intuition d’un réel voilé sous les apparences matérielles :
« Mes frères, ces mystères portent le nom de sacrements, parce que l’apparence ne correspond pas à leur réalité profonde. Que voit-on ? Un objet matériel. Mais l’esprit y discerne une grâce spirituelle ». (Sermon 272)

Ou déjà chez Irénée de Lyon (140-202) :
« De même que le pain de la terre, après avoir reçu l’invocation de Dieu, n’est plus du pain ordinaire mais l’Eucharistie, constituée d’un élément terrestre et d’un élément céleste, ainsi nos corps, en recevant l’Eucharistie, échappent à la corruption puisqu’ils ont l’espérance de la Résurrection » (Contre les Hérésies. Livre IV).

The Art of Living, 1967 by Rene Magritte

Le sacramentel est bien réel

Ces concepts de Dieu caché et de réel voilé ouvrent la porte à une appréhension sacramentelle de la réalité tout aussi légitime que l’approche scientifique, ou même artistique. Car dire que le réel reste caché le rend inépuisable, et valide la multiplicité des approches pour le décrire. Le philosophe allemand Habermas a bâti une théorie de la modernité reposant sur une éthique de la discussion où plusieurs rationalités sont légitimes : la rationalité légale et scientifique, la rationalité juridique, la rationalité esthétique et symbolique… La poésie a raison de dire que « la terre est bleue comme une orange » (Eluard). La musique créée la possibilité pour chaque mélomane de se créer son univers musical à nul autre pareil. La peinture peut vouloir imiter la nature ou au contraire la réinventer. La littérature dépeindra la beauté ou le tragique du monde et de l’âme humaine avec autant de force, même si elle est de nature très différente, que les sciences expérimentales. D’Espagnat affirmait : « Il est essentiel de dire des choses vagues, de ne pas aller croire que ce qui ne peut pas être dit avec rigueur n’existe pas. » Les expressions  « voilées » de la poésie, de la peinture, de la musique sont en définitive une approche de ce qui est lointain, une quête de l’accès à l’être. « Je dirai que, alors que si, sur le plan de l’accès à la réalité empirique, la science est seule reine, en revanche elle ne jouit d’aucun privilège lorsqu’il s’agit du « fond des choses ». Que là, l’émotion, artistique par exemple, se trouve (au moins !) à égalité avec elle, l’une comme l’autre ne nous fournissant que des lueurs [...] sur un domaine qu’elles ne nous laissent qu’entrevoir ».

Ainsi la spiritualité, la théologie, la prière vont elles aussi lever quelques voiles, qu’elles seules peuvent manipuler, afin d’entrer en relation avec le réel.

Ce réel reste d’autant plus caché que nous l’approchons de plus près. Car Dieu est l’ineffable, l’au-delà de tout, que nos mots ne pourront jamais épuiser. Souvenons-nous que son nom YHWH s’écrit mais ne se prononce pas. En ce qui concerne le Saint-Sacrement, notons d’ailleurs que le Concile de Trente, reprenant le concile de Latran 1215, n’a pas canonisé le mot transsubstantiation ni ne l’a rendu obligatoire : il l’a proposé comme une règle d’interprétation qui permettrait d’éliminer les interprétations contradictoires (celles  de Wycliffe, Luther, Calvin ou Zwingli à l’époque) :

Moco Museum Amsterdam Banski« Par la consécration du pain et du vin s’opère le changement de toute la substance du pain en la substance du Corps du Christ notre Seigneur et de toute la substance du vin en la substance de son Sang ; ce changement, l’Église catholique l’a justement et exactement appelé transsubstantiation ». C’est la présence réelle qui est objet de foi, et dogme de foi. L’explication par la transsubstantiation est la manière la plus appropriée pour la dire (en l’état philosophique de l’époque, c’est-à-dire selon les catégories d’Aristote, revues et aménagées par Thomas d’Aquin). Les anciennes liturgies d’Occident utilisaient d’autres termes : transformare, transfigurare, transmutare… La Tradition la plus ancienne parlait de conversion réelle du pain et du vin, mais dans un autre cadre de pensée : les réalités y étaient vues comme dominées par des puissances ; la transformation d’une réalité signifiait alors qu’elle passait sous l’emprise d’autres puissances. Le Christ prend possession du pain et du vin ; il en fait son corps et son sang, leur conférant ainsi une réalité radicalement nouvelle.

 

Conclusion

« Vraiment tu es un Dieu qui se cache, Dieu d’Israël, Sauveur ! » (Is 45,15)

Le réel voilé sous les apparences du pain et du vin peut échapper aux passants trop pressés, trop distraits. Seul le marcheur qui sait s’arrêter pourra contempler les couleurs de l’arc-en-ciel liquide diffracté dans la lumière du soleil à la surface du canal. Un pas en arrière, un pas trop loin, et la danse des couleurs s’évanouit.

Sachons nous tenir dans cet angle de vue où le Dieu caché sous le pain et le vin nous apparaît scintillant de mille feux…

 

 


Lectures de la messe

Première lecture
Melkisédek offre le pain et le vin (Gn 14, 18-20)

Lecture du livre de la Genèse
En ces jours-là, Melkisédek, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin : il était prêtre du Dieu très-haut. Il bénit Abram en disant : « Béni soit Abram par le Dieu très-haut, qui a fait le ciel et la terre ; et béni soit le Dieu très-haut, qui a livré tes ennemis entre tes mains. » Et Abram lui donna le dixième de tout ce qu’il avait pris.

Psaume

(Ps 109 (110), 1, 2, 3, 4)
R/ Tu es prêtre à jamais, selon l’ordre de Melkisédek.
 (cf. Ps 109, 4)

Oracle du Seigneur à mon seigneur :
« Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis
le marchepied de ton trône. »

De Sion, le Seigneur te présente
le sceptre de ta force :
« Domine jusqu’au cœur de l’ennemi. »

Le jour où paraît ta puissance,
tu es prince, éblouissant de sainteté :
« Comme la rosée qui naît de l’aurore, je t’ai engendré. »

Le Seigneur l’a juré
dans un serment irrévocable :
« Tu es prêtre à jamais selon l’ordre du roi Melkisédek. »

Deuxième lecture
« Chaque fois que vous mangez ce pain et buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. » Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

Séquence

Cette séquence (ad libitum) peut être dite intégralement ou sous une forme abrégée à partir de :
« Le voici, le pain des anges »

Sion, célèbre ton Sauveur, chante ton chef et ton pasteur par des hymnes et des chants.
Tant que tu peux, tu dois oser, car il dépasse tes louanges, tu ne peux trop le louer.
Le Pain vivant, le Pain de vie, il est aujourd’hui proposé comme objet de tes louanges.
Au repas sacré de la Cène, il est bien vrai qu’il fut donné au groupe des douze frères.
Louons-le à voix pleine et forte, que soit joyeuse et rayonnante l’allégresse de nos cœurs !
C’est en effet la journée solennelle où nous fêtons de ce banquet divin la première institution.
À ce banquet du nouveau Roi, la Pâque de la Loi nouvelle met fin à la Pâque ancienne.
L’ordre ancien le cède au nouveau, la réalité chasse l’ombre, et la lumière, la nuit.
Ce que fit le Christ à la Cène, il ordonna qu’en sa mémoire nous le fassions après lui.
Instruits par son précepte saint, nous consacrons le pain, le vin, en victime de salut.
C’est un dogme pour les chrétiens que le pain se change en son corps, que le vin devient son sang.
Ce qu’on ne peut comprendre et voir, notre foi ose l’affirmer, hors des lois de la nature.
L’une et l’autre de ces espèces, qui ne sont que de purs signes, voilent un réel divin.
Sa chair nourrit, son sang abreuve, mais le Christ tout entier demeure sous chacune des espèces.
On le reçoit sans le briser, le rompre ni le diviser ; il est reçu tout entier.
Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître.
Bons et mauvais le consomment, mais pour un sort bien différent, pour la vie ou pour la mort.
Mort des pécheurs, vie pour les justes ; vois : ils prennent pareillement ; quel résultat différent !
Si l’on divise les espèces, n’hésite pas, mais souviens-toi qu’il est présent dans un fragment aussi bien que dans le tout.
Le signe seul est partagé, le Christ n’est en rien divisé, ni sa taille ni son état n’ont en rien diminué.

* Le voici, le pain des anges, il est le pain de l’homme en route, le vrai pain des enfants de Dieu, qu’on ne peut jeter aux chiens.
D’avance il fut annoncé par Isaac en sacrifice, par l’agneau pascal immolé, par la manne de nos pères.
Ô bon Pasteur, notre vrai pain, ô Jésus, aie pitié de nous, nourris-nous et protège-nous, fais-nous voir les biens éternels dans la terre des vivants.
Toi qui sais tout et qui peux tout, toi qui sur terre nous nourris, conduis-nous au banquet du ciel et donne-nous ton héritage, en compagnie de tes saints. Amen.

Évangile
« Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés » (Lc 9, 11b-17)
Alléluia. Alléluia. 
Moi, je suis le pain vivant qui est descendu du ciel, dit le Seigneur ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Alléluia. (Jn 6, 51)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, Jésus parlait aux foules du règne de Dieu, et guérissait ceux qui en avaient besoin. Le jour commençait à baisser. Alors les Douze s’approchèrent de lui et lui dirent : « Renvoie cette foule : qu’ils aillent dans les villages et les campagnes des environs afin d’y loger et de trouver des vivres ; ici nous sommes dans un endroit désert. » Mais il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répondirent : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons. À moins peut-être d’aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple. » Il y avait environ cinq mille hommes. Jésus dit à ses disciples : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. » Ils exécutèrent cette demande et firent asseoir tout le monde. Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction sur eux, les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à la foule. Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés ; puis on ramassa les morceaux qui leur restaient : cela faisait douze paniers.
Patrick BRAUD

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