L'homélie du dimanche (prochain)

14 avril 2022

La danse pascale du labyrinthe

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 35 min

La danse pascale du labyrinthe

 Homélie du Dimanche de Pâques / Année C
17/04/2022

Cf. également :

Conjuguer Pâques au passif
Incroyable !
La Madeleine de Pâques
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Pâques : les 4 nuits
Pâques : Courir plus vite que Pierre
Pâques n’est décidément pas une fête sucrée
Comment annoncer l’espérance de Pâques ?
Trois raisons de fêter Pâques
Le courage pascal
La pierre angulaire : bâtir avec les exclus, les rebuts de la société
Faut-il shabbatiser le Dimanche ?

La chorégraphie de Chartres

La danse pascale du labyrinthe dans Communauté spirituelle 3921168_origSi vous avez déjà visité la somptueuse cathédrale de Chartres, vous vous souvenez sans doute de ses deux flèches guidant les pèlerins de très loin dans la plaine, du célèbre bleu de ses vitraux admirables, de ses proportions imposantes etc. Vous souvenez-vous également du labyrinthe qui est dessiné depuis l’an 1200 environ sur le pavement ? De l’extérieur, vous entrez en traversant la nef, et pour aller vers l’autel vous êtes obligés de traverser ce labyrinthe étrange. Car à bien y regarder, ce n’est pas un labyrinthe en réalité, mais un long chemin sinueux dont les circonvolutions conduisent très sûrement au motif floral du centre. Ce n’est donc pas un dédale où se perdre, mais un chemin à parcourir pour aller au centre. Certains le suivront précieusement, parcourant les 261,55 m des volutes serrées les unes contre les autres comme s’ils parcouraient les années de leur existence humaine, à la manière d’un mandala nous ramenant à notre centre de gravité intérieur. D’autres y devineront, à juste titre, un cheminement de type catéchuménal, où le futur baptisé passe de la nef à l’autel en étant initié aux mystères du Christ.

En fait, sans le savoir, vous êtes là… sur une piste de danse !
On a retrouvé un vieux texte qui décrit un usage liturgique étonnant à nos yeux mais assez courant au Moyen Âge [1]. Il date du 13 avril 1396, est rédigé à l’initiative du chapitre de la cathédrale d’Auxerre et s’intitule ‘Ordinatio de pila facienda’ (‘Règlement du jeu de balle’). Il concerne le lundi de Pâques. On en connait l’essentiel par un article consacré à Auxerre dans le Mercure de France et paru en mai 1726 :

« Ayant reçu la pelote d’un prosélyte ou chanoine nommé récemment, le doyen, ou quelqu’un d’autre le remplaçant, portant son aumusse et les autres pareillement entonnait la prose prévue pour le jour de la fête de Pâques, qui commence par ‘Victimae paschali laudes‘ : alors bloquant contre lui la pelote de sa main gauche, il emprunte un pas à trois temps (tripudium), sur les sons répétés de la prose chantée, les autres se prenant la main, menant une danse autour du dédale. Pendant ce temps et par différentes fois, la pelote est transmise ou jetée à un ou plusieurs des choristes. Il est joué, le rythme aussi donné par l’orgue. Le chœur après cette danse, prose et bond étant achevés, se dépêche d’aller manger ».

Le labyrinthe de la cathédrale de ChartresOn sait même que la pelote, au vu d’une délibération de 1412, était de couleur jaune, ne devait pas dépasser la mesure raisonnable, pourtant assez volumineuse pour ne pouvoir être tenue d’une seule main. La meilleure confirmation provient des archives de la cathédrale de Sens, en date du mercredi 14 avril 1443, puisqu’un décret du chapitre précise à propos du labyrinthe « qu’on y jouerait à volonté pendant la cérémonie de Pâques ».
On sait que de tels jeux de balle pouvaient aussi avoir lieu en dehors de la cathédrale, dans les bâtiments canoniaux ou épiscopaux [2]. C’est ce que dit Sicard de Crémone, qui l’appelle jeu de chorea (danse ronde) ou de la pelote – ludus chorae vel pilae, les deux aspects (cercle et balle) étant liés.
Une ordonnance de 1366 précise d’ailleurs, suite à des débordements répétitifs lors de la ‘fête des fous’, que celle-ci est expressément supprimée. « On ne conservera, est-il ajouté, que le jeu de l’évêque des enfants d’aube, auquel les enfants seuls prendront part, et le chant que l’on appelle Chorea, chant accoutumé au temps pascal. Et encore ces deux usages, le chapitre les tolérera tant qu’il les jugera bon » [3].

Le lien avec notre dimanche de Pâques est évident, puisque le chant qui servait à jouer à la pelote autour du labyrinthe était la séquence pascale qui introduit l’alléluia de Pâques avant l’Évangile de ce jour. Ce chant, dérivé du grégorien, a été composé au XI° siècle pour être mémorisé facilement, notamment grâce à son rythme très sautillant (la consigne d’interprétation indique : molto ritmico), à ses reprises musicales, à ses jeux de mots et ses rimes. Il servait ainsi de comptine aux enfants ou aux paysans qui la danseraient pour mimer Pâques.

Le symbolisme est clair : le labyrinthe représente la Passion-Résurrection du Christ qui, tel Thésée combattant le Minotaure tapi au fond du labyrinthe, descend aux enfers pour combattre la mort et sortir vainqueur au matin pascal. Le doyen qui tient la pelote jaune (couleur du soleil)  représente le Christ ressuscité (soleil levant) qui le premier parcourt ce chemin, du Vendredi saint au dimanche de Pâques, et ensuite appelle chacun de nous à marcher à sa suite. C’est pourquoi il lance sa pelote à chacun à tour de rôle, pelote jaune dont la forme et la couleur rappelait le « soleil invaincu » qui triomphe des ténèbres, et dont le fil qui le relie à lui est le nouveau fil d’Ariane permettant de ne pas se perdre en cours de route.

Gilles Fresson, attaché de coordination du rectorat de la Cathédrale de Chartres – qui a étudié en détail le symbolisme de ce labyrinthe – en conclut fort justement :
« Derrière l’impression d’un ‘jeu’, était en réalité représentée – symboliquement – l’une des vérités essentielles de la foi chrétienne : le Christ ressuscité ».
« Dans la chorégraphie qui avait lieu au Moyen Âge, le Christ (Thésée) traverse les enfers (le labyrinthe), affronte Satan (le minotaure), triomphe des puissances de la mort, offrant sa lumière (jaune) à tous ceux qui sont prêts à la recevoir : soit un chemin sûr (le fil de la la pelote) vers la vie éternelle. Le Christ, à Pâques, devient le premier né d’entre les morts. Tous les hommes et femmes, au fil de l’année, sont invités à le suivre » [4].

Tout cela se faisait dans une atmosphère de joie et de danse, dans les chants et les rires, qui évoque bien sûr la joie choquante du roi David dansant devant l’arche d’alliance : « comme l’arche du Seigneur entrait dans la Cité de David, Mikal, fille de Saül, se pencha par la fenêtre : elle vit le roi David qui sautait et tournoyait devant le Seigneur » (2S 6,16). Ce que les textes de Chartres appellent chorea est donc une véritable chorégraphie pascale, dont l’enjeu est d’éprouver corporellement l’ivresse de la Résurrection, et pas seulement intellectuellement par la lecture du texte liturgique.
Belle intuition : pour que Pâques devienne une fête populaire, il faut qu’elle passe par le corps. La quête des œufs de Pâques dans le jardin par les enfants répond à ce même besoin. Et quoi de mieux que la danse pour vivre Pâques comme un élan, une dynamique, une joie de tout l’être ?

Bien sûr, les autorités ecclésiastiques finirent par se méfier de ces danses dans les églises… David le premier n’avait-il pas suscité moqueries et réprobations lorsqu’il dansait à demi dévêtu devant l’Arche ?

« Or, comme l’arche du Seigneur entrait dans la Cité de David, Mikal, fille de Saül, se pencha par la fenêtre : elle vit le roi David qui sautait et tournoyait devant le Seigneur. Dans son cœur, elle le méprisa. […] Mikal, fille de Saül, sortit à sa rencontre et dit : ‘Comme il s’est honoré aujourd’hui, le roi d’Israël ! Lui qui s’est découvert aux yeux des servantes de ses esclaves comme se découvrirait un homme de rien !’ David dit à Mikal : ‘Devant le Seigneur, lui qui m’a choisi de préférence à ton père et à toute sa maison pour m’instituer chef sur Israël, sur le peuple du Seigneur, oui, je danserai devant le Seigneur. Je me déshonorerai encore plus que cela, et je serai abaissé à mes propres yeux, mais auprès des servantes dont tu parles, auprès d’elles je serai honoré’ » (2S 6,16-22).

849_big Chartres dans Communauté spirituelle

Chartres - rosaceDavid sait bien que ce sont les petits, les servantes, les moins-que-rien qui comprennent le sens de sa danse devant YHWH, pas les puissants…
Alors, malheureusement, cette danse pascale du labyrinthe a progressivement disparu, le plus souvent interdite par les clercs, si bien que le dessin sur le sol de la cathédrale de Chartres est aujourd’hui une énigme aux yeux des visiteurs se demandant pourquoi reproduire en faux le labyrinthe du Minotaure dans un tel édifice !

Ce symbolisme christique est renforcé par le lien du labyrinthe avec la rosace de la cathédrale. Cette majestueuse verrière montre le Fils de l’homme venant sur les nuées (vaguelettes blanches) à la fin des temps (Mt 24,30). Le Christ central, inscrit dans un quadrilobe sur fond rouge, est représenté assis, dans la gloire de sa résurrection, montrant les cinq plaies de la Passion. Or, quand on projette cette rosace sur le pavement, elle correspond exactement au cercle du labyrinthe, et le centre de la rosace où apparaît le Christ en majesté se superpose exactement au centre du labyrinthe ! C’est donc la projection sur terre de l’itinéraire du Christ que le labyrinthe matérialise : nous mettons nos pas dans ses pas, et cela nous conduira à travers sa Passion à partager la gloire de sa Résurrection au plus haut des cieux.
Comme quoi un peu de géométrie symbolique ne nuit pas pour déchiffrer l’essentiel…

 

La structure de la séquence

Heureusement, si la liturgie a oublié la danse, elle a au moins conservé la comptine !
Le terme séquence signifiant « suite »», en toute rigueur l’on devrait parler de « prose » lorsque ce chant précède l’Alléluia et de « séquence » lorsqu’il le suit. Pourtant, dans la liturgie actuelle, le Victimae, quoiqu’appelé séquence, précède l’Alléluia (l’inversion date du concile de Trente).
Regardons sa structure. Elle est composée de trois parties : une invitation faite à l’assemblée / le dialogue entre les apôtres et Marie Madeleine / la proclamation finale du chœur.

Latin Français
Victimae paschali laudes immolent Christiani
Agnus redemit oves:
Christus innocens Patri reconciliavit peccatores.

Mors et vita duello conflixere mirando,
Dux vitae mortuus, regnat vivus.

Dic nobis Maria, quid vidisti in via?
Sepulcrum Christi viventis,
et gloriam vidi resurgentis:

Angelicos testes, sudarium et vestes.
Surrexit Christus spes mea:
praecedet suos in Galilaeam.

Credendum est magis soli Mariae veraci quam Judaeorum turbae fallaci.
Scimus Christum surrexisse a mortuis vere:
Tu nobis, victor Rex, miserere.

Amen.
À la Victime pascale, chrétiens, offrez le sacrifice de louange.
L’Agneau a racheté les brebis;
le Christ innocent a réconcilié l’homme pécheur avec le Père.

La mort et la vie s’affrontèrent en un duel prodigieux.
Le Maître de la vie mourut; vivant, il règne.

« Dis-nous, Marie Madeleine, qu’as-tu vu en chemin ? »
« J’ai vu le sépulcre du Christ vivant,
j’ai vu la gloire du Ressuscité.

J’ai vu les anges ses témoins, le suaire et les vêtements.
Le Christ, mon espérance, est ressuscité!
Il vous précédera en Galilée ».
Il faut plus croire la seule Marie disant la vérité que la foule des Juifs perfides
Nous le savons : le Christ est vraiment ressuscité des morts.
Roi victorieux, prends-nous tous en pitié!
Amen.

 

La structure dialogale de la séquence

art3 danseLa séquence est chantée sur une musique syllabique, c’est-à-dire qui fait correspondre à chaque syllabe une note, principe largement utilisé par Bach dans ses chorals liturgiques pour qu’ils soient plus facilement repris par la foule. Comme en plus il y a des rimes à chaque demi-verset, il est ainsi facile d’apprendre cette séquence par cœur pour pouvoir la chanter en jouant, sans partition.

D’emblée, il est frappant de constater que c’est une structure dialogale, faite de questions–réponses, d’alternances de prises de parole qui se répondent. C’est donc qu’entrer dans le mystère pascal se fait par le dialogue : poser des questions, y répondre, se parler. Les catéchumènes étaient formés selon cette pédagogie tout au long du Carême autrefois, jusqu’au dialogue ultime de leur baptême : « Crois-tu en Dieu… ? » / « Oui je crois » (credo). Rappelons qu’en islam par exemple, la profession de foi (la Chahada) n’est pas dialoguée : elle est énoncée sous forme d’un constat impersonnel (« il n’y a pas d’autre dieu qu’Allah… ») d’où le « Je » est banni. Tiens donc : il y aurait peut-être un lien entre le jeu de la pelote christique et le Je du croyant…
Rappelons que par contre dans le repas pascal juif, les enfants doivent poser quatre questions en dialogue avec les adultes : la structure dialogale de la liturgie pascale  vient de loin !
C’est en jouant avec les paroles de la séquence comme avec la pelote que le sujet chrétien se constitue. 

La foi pascale n’est pas une vérité objective qui s’impose de l’extérieur et à laquelle il faudrait se soumettre (comme en islam). C’est un dialogue, que la séquence met en scène entre le célébrant et l’assemblée, entre les apôtres et Marie Madeleine, comme la pelote jaune qui fait la navette entre le doyen et les fidèles autour du labyrinthe pour les y faire entrer.

 

Les 3 parties de la séquence

Première partie

On ne sait pas trop qui prononce les trois premiers versets qui constituent la première partie de la séquence, mais en tout cas il s’adresse à tous les chrétiens et plus précisément à ceux  qui sont rassemblés là : « À la Victime pascale, chrétiens, offrez le sacrifice de louange ».

Invitation leur est faite d’immoler non pas un animal ou une autre victime – car le Christ et lui seul, une fois pour toutes, a accompli ce sacrifice sanglant – mais un sacrifice de louange : « que les chrétiens immolent leur louange ». Le vrai sens de la danse du labyrinthe pascal est bien la louange, admiration joyeuse de l’œuvre accomplie par le Christ en notre faveur. Car le vrai sacrifice est la louange de nos lèvres.
Le 2° verset reprend la théologie traditionnelle de la rédemption des pécheurs par le Juste, des brebis par l’Agneau. Les deux couples forment des jeux de mots faciles à mémoriser, et scandés par le rythme musical : agnus-oves / Christus-peccatores.
Le 3° verset met en scène un duel presque manichéen entre la mort et la vie, d’où le Maître de la vie sort vainqueur.

Ces trois versets plantent le décor en quelque sorte, à la manière d’une tragédie grecque : voilà le drame qui s’est joué lors de la Passion de Jésus, et voilà la source de la joie des chrétiens aujourd’hui.

 

Deuxième partie

Les versets suivants rompent le style du début, en introduisant un autre dialogue au cœur de la séquence. Il s’agit du dialogue entre les apôtres et Marie Madeleine, que nous avons vue dans l’Évangile de ce dimanche courir vers Pierre et Jean (Jn 20,1-9). D’après la séquence, c’est « en chemin » que Marie a vu les signes de la Résurrection, et non au tombeau vide, car c’est bien du chemin du labyrinthe dont il s’agit : « Dis-nous Marie, qu’as-tu vu en chemin ? » Indice précieux : c’est le témoignage de ceux qui ont déjà parcouru le chemin catéchuménal qui éclairera les futurs baptisés. Marie parle de sépulture, d’anges, du suaire, des vêtements. Et nous, qu’allons-nous répondre à ceux qui nous demanderont, curieux de notre parcours et inquiets du leur : « Dis-nous, qu’as-tu vu en chemin ? » Cette interrogation est également celle de nos contemporains, et nous leur devons une réponse. Cette réponse n’est pas une vérité à apprendre ou imposer, c’est un témoignage qui appelle les autres à s’engager eux aussi sur le chemin pascal, fut-il long et sinueux comme le labyrinthe de Chartres.

 

Un mot sur Marie-Madeleine

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On sait que dans la tradition judaïque, il faut deux témoins au minimum pour qu’un témoignage soit recevable devant un tribunal. Et deux hommes de préférence… Ici nous n’avons qu’un seul témoin et non deux. Et quel témoin ! Une femme, et non un homme – or le témoignage féminin a peu de valeur en ce temps-là – et en plus une ex-prostituée ! C’était tellement choquant que la séquence comportait autrefois un verset justifiant ce choix étonnant par Dieu d’un seul témoin peu qualifié aux yeux des juifs :
« Credendum est magis soli Mariae veraci quam Judaeorum turbae fallaci ».
« Il faut plus croire la seule Marie disant la vérité que la foule des Juifs perfides ».
La mention des « juifs perfides (fallacieux) » était certes malheureuse, et on a eu raison de supprimer cet ancien verset en 1570 dans le Missel Romain découlant du Concile de Trente (1545–1563). Reste que le fragile témoignage de Marie-Madeleine, disqualifié aux yeux de la Loi et de la culture de son époque, est la première manifestation de la gloire du Ressuscité dans l’Évangile de Jean ! Ne désespérons donc pas, nous autres pauvres Madeleines, de rendre au Christ le plus beau des témoignages devant l’Église et devant le monde !

 

Troisième partie

La fin de la séquence est chantée par le chœur : « Nous le savons : le Christ est vraiment ressuscité des morts ».
Elle reprend peut-être la coutume du matin de Pâques encore pratiquées par nos frères orthodoxes : se saluer non pas par un « bonjour » mais par un dialogue (là encore) : « Christ est ressuscité », dit le premier qui salue / « il est vraiment ressuscité », répond le second.
Et la dernière phrase : « Roi victorieux, prends-nous tous en pitié ! » est peut-être un écho de la prière du cœur chère aux orthodoxes, qui fait prier comme un mantra sur le souffle de la respiration l’invocation suivante : « Seigneur Jésus, fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur ».
Le chœur peut alors enchaîner avec l’Alléluia pascal qui introduit la lecture de l’Évangile de Jean.

 

La postérité musicale de la séquence

Innombrables sont les compositions musicales qui s’inspirent du Victimae  paschali ! Les plus anciennes remontent au XIV° siècle (Guillaume Dufay) ; les plus récentes au XX° (Laurent Perosi) [5]. Signalons l’harmonisation de Jehan Revert, enregistrée à Notre-Dame de Paris en 2009 sous forme de dialogue (encore !) entre le grand orgue et le chœur. Le caractère rythmé, joyeux et dansant de la séquence y apparaît clairement.

N’oublions pas la célébrissime cantate BWV 4 intitulée « Christ lag in Todesbanden » de Jean-Sébastien Bach. La mélodie qu’il emprunte à Luther est fondée sur un ancien hymne pascal du XI° siècle, « Christ ist erstanden », qui reprend le texte et la mélodie de notre séquence « Victimae paschali laudes ». En voici le texte, proche du nôtre :

Christ lag in Todesbanden / Christ gisait dans les liens de la mort
Für unsre Sünd gegeben / Sacrifié pour nos péchés,
Er ist wieder erstanden / Il est ressuscité
Und hat uns bracht das Leben / Et nous a apporté la vie ;
Des wir sollen fröhlich sein / Nous devons nous réjouir,
Gott loben und ihm dankbar sein / Louer Dieu et lui être reconnaissants
Und singen hallelujah / Et chanter Alléluia
Halleluja ! / Alléluia !


Conclusion : Pâques est à danser !

Comme David devant l’Arche, comme les catéchumènes du labyrinthe de Chartres, dansons la joie immense de ce jour sans pareil !
Que tout notre corps exulte !
Que le plaisir du jeu de la pelote christique nous entraîne sur son chemin de vie !

 


[1]. Voir l’article de référence de Gilles Fresson : https://www.cathedrale-chartres.org/cathedrale/monument/le-labyrinthe/le-labyrinthe-enfin-devoile/ à qui j’emprunte l’essentiel de sa documentation et de son interprétation.

[2]. « Aussi étonnant que cela paraisse, il existait encore une survivance folklorique de ce rituel dans le sud de la France au début du XIX° siècle, que l’on appelait « danse candiote » ou « danse crétoise des grecs » (sic). Sa date ordinaire était le mardi gras, mais on l’utilisait pour d’autres fêtes. Des danses labyrinthiques de Pâques existaient encore récemment dans certains villages de Haute-Corse, où elles se déroulaient durant la soirée du vendredi saint. Les processionnaires s’y enroulaient selon des volutes successives, les plus serrées possibles, le centre de la danse figurant à l’évidence le Christ-roi descendu aux enfers. On note qu’une cérémonie assez identique avait lieu jusqu’au XX° siècle en Calabre, dans le bourg de Caulonia » (ibid.).

[3]. Jean Beleth, dans son Rationale divinorum officiorum (vers 1155) mentionne de semblables jeux de balle, organisés au temps de Pâques, à Amiens et à Reims. L’usage est attesté par Guillaume Durand pour l’archevêché de Vienne, selon lequel une partie de pelote se tenait à l’issue d’un repas pris au lundi de Pâques, auquel participaient tous les chanoines. L’archevêque, éventuellement représenté, prenait traditionnellement part à ce jeu dans une salle de l’archevêché, ce qui ne manque pas d’offusquer le prélat de Mende. Plus tardivement, en 1582, les mêmes coutumes sont attestées à l’église Sainte-Marie-Madeleine de Besançon, dans le cloître – à défaut dans l’église en cas d’intempérie. Sans doute faut-il établir un lien avec deux petits labyrinthes, datables de la fin du XIV° siècle, faits en carreaux vernissés, qui existaient dans les bâtiments monastiques de Saint-Étienne de Caen, où il a disparu et dans les bâtiments canoniaux de la cathédrale de Bayeux, où il est encore visible actuellement » (idid.).

[4]. Gilles Fresson, ibid.

MESSE DU JOUR DE PÂQUES

1ère lecture : « Nous avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts » (Ac 10, 34a.37-43)
Lecture du livre des Actes des Apôtres
En ces jours-là, quand Pierre arriva à Césarée chez un centurion de l’armée romaine, il prit la parole et dit : « Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs, depuis les commencements en Galilée, après le baptême proclamé par Jean : Jésus de Nazareth, Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance. Là où il passait, il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. Et nous, nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait dans le pays des Juifs et à Jérusalem. Celui qu’ils ont supprimé en le suspendant au bois du supplice, Dieu l’a ressuscité le troisième jour. Il lui a donné de se manifester, non pas à tout le peuple, mais à des témoins que Dieu avait choisis d’avance, à nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts. Dieu nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que lui-même l’a établi Juge des vivants et des morts. C’est à Jésus que tous les prophètes rendent ce témoignage : Quiconque croit en lui reçoit par son nom le pardon de ses péchés.  

Psaume : Ps 117 (118), 1.2, 16-17, 22-23
R/ Voici le jour que fit le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie ! (Ps 117, 24)

Rendez grâce au Seigneur : Il est bon !
Éternel est son amour !
Oui, que le dise Israël :
Éternel est son amour !

Le bras du Seigneur se lève,
le bras du Seigneur est fort !
Non, je ne mourrai pas, je vivrai,
pour annoncer les actions du Seigneur.

La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d’angle :
c’est là l’œuvre du Seigneur,
la merveille devant nos yeux.

2ème lecture : « Purifiez-vous des vieux ferments, et vous serez une Pâque nouvelle » (1 Co 5, 6b-8)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, ne savez-vous pas qu’un peu de levain suffit pour que fermente toute la pâte ? Purifiez-vous donc des vieux ferments, et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes le pain de la Pâque, celui qui n’a pas fermenté. Car notre agneau pascal a été immolé : c’est le Christ.
Ainsi, célébrons la Fête, non pas avec de vieux ferments, non pas avec ceux de la perversité et du vice, mais avec du pain non fermenté, celui de la droiture et de la vérité.

Séquence :
À la Victime pascale, chrétiens, offrez le sacrifice de louange.
L’Agneau a racheté les brebis ;
le Christ innocent a réconcilié l’homme pécheur avec le Père.
La mort et la vie s’affrontèrent en un duel prodigieux.
Le Maître de la vie mourut ; vivant, il règne.
« Dis-nous, Marie Madeleine, qu’as-tu vu en chemin ? »
« J’ai vu le sépulcre du Christ vivant, j’ai vu la gloire du Ressuscité.
J’ai vu les anges ses témoins, le suaire et les vêtements.
Le Christ, mon espérance, est ressuscité ! Il vous précédera en Galilée. »
Nous le savons : le Christ est vraiment ressuscité des morts.
Roi victorieux, prends-nous tous en pitié !
Amen.

Evangile : « Il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts » (Jn 20, 1-9)
Acclamation : Alléluia. Alléluia.
Notre Pâque immolée, c’est le Christ ! Célébrons la Fête dans le Seigneur ! Alléluia. (cf. 1 Co 5, 7b-8a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ; c’était encore les ténèbres. Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau. Elle court donc trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. » Pierre partit donc avec l’autre disciple pour se rendre au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ; cependant il n’entre pas. Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat, ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place. C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.
Patrick BRAUD

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10 avril 2022

Jeudi Saint : aimer jusqu’au « telos »

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Jeudi Saint : aimer jusqu’au « telos »

Homélie du Jeudi Saint / Année C
14/04/2022

Cf. également :

Jeudi Saint : les multiples interprétations du lavement des pieds
Jeudi saint : les réticences de Pierre

« Laisse faire » : éloge du non-agir
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Jeudi Saint : pourquoi azyme ?
La commensalité du Jeudi saint
Le Jeudi saint de Pierre
Jeudi Saint / De la bouchée au baiser : la méprise de Judas
Jeudi Saint : la nappe-monde eucharistique
Je suis ce que je mange
La table du Jeudi saint
Le pain perdu du Jeudi Saint
De l’achat au don
Pâques : les 4 nuits

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Jeudi Saint : aimer jusqu’au « telos » dans Communauté spirituelle mb-pour-la-vie-lyrics-18c827

 Dis mamie…
- Oui ma chérie
- C’est possible de s’aimer pour la vie ?
- Mais oui ma puce ! Évidemment ! Regarde-nous…

Cette publicité pour des appareils auditifs qui tourne en ce moment sur nos radios exploite une inquiétude qui est bien de ce siècle (en Occident) : la majorité des couples se sépare au moins une fois dans leur existence, donc une majorité d’enfants doute naturellement de la possibilité d’un amour pour toujours. En creux, cette inquiétude révèle une soif, une aspiration à un amour qui n’aura pas de fin. La première fin redoutée est celle du divorce, de la séparation. La deuxième fin, crainte tout autant, est celle de la mort de l’être aimé : même s’il y a remariage après veuvage (ce qui est le plus courant, car il faut bien vivre) la blessure ne disparaît pas.

On comprend alors que Jean insiste fortement sur cette pérennité de l’amour que Jésus porte aux siens : « Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout » (Jn 13,1).

Cette phrase : « il les aima jusqu’au bout / jusqu’à la fin » est l’une des plus fortes de l’Évangile. Elle nous émeut aux larmes, car nous savons ce qui va se passer après ce repas du Jeudi saint.
En fait, les traductions hésitent. En français, il est difficile de rendre le mot grec telos employé par Jean : εἰς τέλος ἠγάπησεν αὐτούς (eis telos ēgapēsen autous) = jusqu’à la fin il les aima.

En ce Jeudi saint, distinguons 4 traductions du terme telos qui nous donnent 4 grandes interprétations de la Cène : durée (telos = fin, bout) / intensité (telos = extrême, comble) / accomplissement (telos = finalité ultime) / plénitude (telos = le but atteint).

 

1. Aimer jusqu’au bout

C’est le premier sens du mot telos, que nous venons d’évoquer.

41GT0QJ17PL._SX306_BO1,204,203,200_ amour dans Communauté spirituelleJusqu’à la fin de l’histoire, pourrait-on dire. La traduction liturgique, mais aussi la Bible de Jérusalem, de Chouraqui, de la TOB etc. traduisent ainsi : « il les aima jusqu’à la fin ».

Continuer d’aimer alors que nous allons comme le Christ connaître l’abandon des nôtres, la solitude devant l’injustice, la trahison d’un proche, l’abandon de Dieu même… Devant l’arrestation, les deux procès bâclés, la Passion, la crucifixion, la plupart d’entre nous verseraient dans la fureur ou la résignation, la haine ou la soumission. Le Christ lui continuera d’aimer jusqu’au bout, jusqu’à sa mort. Il traduira cet amour en actes en protégeant ses disciples à Gethsémani, en ne condamnant pas Judas qui l’embrasse, en refusant de répondre à la violence juive ou romaine par une autre violence, en respectant Pilate, en pardonnant à ses bourreaux, en ouvrant la porte du Paradis au criminel qui se tourne vers lui…

À nous d’actualiser ce jusqu’au bout dans nos Passions d’aujourd’hui.
« Le vainqueur, celui qui reste fidèle jusqu’à la fin (telos) à ma façon d’agir, je lui donnerai autorité sur les nations » (Ap 2,26).

Aimer jusqu’à la fin ces vieillards décharnés à demi-nus dans leur couche sur leur lit en EHPAD.
Aimer jusqu’au bout un conjoint atteint d’Alzheimer.
Soigner avec amour la personne dont l’apparence physique se dégrade au point de la rendre méconnaissable…
Mais aussi aimer jusqu’à la fin cet enfant qui a claqué la porte de la maison familiale. Ou des parents agresseurs et violents qui ont saccagé une enfance etc.

Que chacun s’examine en ce Jeudi saint : vers qui l’amour du Christ me presse-t-il de me tourner pour l’aimer jusqu’au bout ?

 

2. Aimer au plus haut point

aimer-jusqua-lextreme JésusLà il est question d’intensité. Les traductions précisent : jusqu’à l’extrême (nouvelle traduction Segond), il mit un comble à son amour (Segond 1910). Or l’extrême de l’amour, c’est donner sa vie pour que l’autre vive. Or le comble de l’amour, c’est se donner entièrement à l’autre, corps, esprit et âme, sans calcul ni retour.

Ne dites pas que seul le Christ en est capable ! L’histoire fourmille de ces héros qui ont accepté gratuitement de livrer leur vie pour une autre. N’oublions pas par exemple le sacrifice du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame en 2018 : appelé sur les lieux d’une prise en otage d’une caissière d’un supermarché à Trèbes, près de Carcassonne, il négocie de prendre sa place, et périra finalement égorgé par le djihadiste, sauvant ainsi la vie de Julie au prix de la sienne.

Nul doute que ce don de soi était pour Arnaud Beltrame inspiré par la foi au Christ. Il aima jusqu’à l’extrême quelqu’un qu’il ne connaissait pas, simplement parce qu’il avait quelque part en tête cette phrase du Christ : « aimer jusqu’à l’extrême ».
« L’amour est fort comme la mort » (Ct 8,6). Il demande cette intensité qui en fait une question de vie ou de mort. Voilà pourquoi le Christ vomit les tièdes : « Je connais tes actions, je sais que tu n’es ni froid ni brûlant – mieux vaudrait que tu sois ou froid ou brûlant. Aussi, puisque tu es tiède – ni brûlant ni froid – je vais te vomir de ma bouche » Ap 3,15-16) : se contenter d’un entre-deux, d’un juste milieu serait rabaisser l’amour à un traité commercial où chacun cherche son avantage. Il n’y pas d’excès d’amour, puisque l’amour est en lui-même un excès. Un amour très ‘sage’ est-il encore de l’amour ?

Brel le chantait, avec son belge accent rauque :

Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d’une possible fièvre
Partir où personne ne part
Aimer jusqu’à la déchirure
Aimer, même trop, même mal
Tenter, sans force et sans armure
D’atteindre l’inaccessible étoile
Telle est ma quête
Suivre l’étoile…
(La quête, musique du film « L’homme de La Mancha »)

Jusqu’à l’extrême : quels sont les moments de notre vie où nous avons frôlé cet excès d’amour ?
À quelle tiédeur nous sommes-nous trop habitués ?

 

3. Aimer jusqu’à l’accomplissement

 JeudiLe mot grec τλος (telos) a bien cette signification d’accomplissement, qui a donné en français l’adjectif téléologique, qui se dit d’une action orientée en vue d’une finalité ultime.
C’est bien le sens de la parole que Jean met sur les lèvres du crucifié juste avant sa fin : « tout est accompli » (Jn 19,30). Et Paul emploie le mot telos en ce sens : « Christ est l’aboutissement, l’accomplissement (telos) de la Loi » (Rm 10,4).
Aimer avec le Christ est une façon de hâter la venue de l’accomplissement, le nôtre et tous les autres. Accomplir et aimer sur les deux faces de la Passion du Christ, dès le Jeudi saint.
Aimer permet à l’autre de s’accomplir, fut-ce en dehors de moi, sans moi. Accomplir sa propre vocation est sans doute le plus beau cadeau à faire à ceux qu’on aime, car on les libère alors d’une charge indue.
Ici-bas, l’accomplissement demeure un horizon jamais atteint, qui oriente notre action sans jamais l’épuiser. Viendra le jour où l’accomplissement sera ultime, en Christ, mais d’ici là conjuguer amour et accomplissement est le moteur de notre fidélité active. « Je suis l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin (telos) » (Ap 21,6 ; 22,13).

Quel accomplissement ai-je à mieux servir dans ceux que j’aime ? en moi-même ?

 

4. Aimer en plénitude

Claude Tresmontant traduit ainsi Jn 13,1 : « il les aima jusqu’à la plénitude ».
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L’accomplissement ultime est cette plénitude que parfois il nous est donné de frôler dans l’amour humain, dans l’amitié la plus forte, dans la solidarité la plus vraie. La plénitude nous touche de son aile en chaque extase, puisque le mot signifie se tenir en dehors de soi-même (ex-stase). Extase conjugale, justement qualifiée de ‘petite mort’ car elle donne d’anticiper quelque chose de l’au-delà de la mort. Extase musicale, qui fait franchir la ligne des nuages et immerge dans un océan de sensations intenses. Extase religieuse, qui nous met hors de nous-mêmes dans la contemplation du Dieu vivant. Extase intellectuelle du chercheur qui crie ‘Eurêka !’ devant l’équation ou la formule qu’il découvre.
Il y a tant de façons d’anticiper la plénitude promise !

La foi chrétienne tient à ce futur, même s’il est déjà présent : il y a bien une plénitude à venir, indescriptible, indicible, incommensurable. Aimer jusqu’à cette plénitude, c’est l’anticiper dès maintenant, c’est la goûter dès à présent, tout en continuant à courir vers elle sans se lasser. Avec cette perspective proprement eschatologique, comment nos amours humains pourraient-il désespérer de l’issue finale, même et surtout lorsque la Croix semble les condamner pour toujours ?
« Père entre tes mains je remets mon esprit » : lorsqu’il prie cet abandon, Jésus vit en plénitude l’amour de son Père, alors qu’il n’est plus qu’un supplicié lamentable et maudit qui prend au bois d’infamie.

Que voudrait dire pour chacun de nous : aimer en plénitude ?

 

Aimer jusqu’à la fin, intensément, jusqu’à l’accomplissement ultime, en plénitude : ces quatre sens du mot telos employé par Jean le soir du Jeudi saint n’en finiront pas de résonner en nous…
Lequel allons-nous choisir pour vivre les 3 jours saints de Pâques en communion plus étroite avec le Christ, l’Aimant absolu ?

 

 

Messe du soir

1ère lecture : Prescriptions concernant le repas pascal (Ex 12, 1-8.11-14)

Lecture du livre de l’Exode
En ces jours-là, dans le pays d’Égypte, le Seigneur dit à Moïse et à son frère Aaron : « Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois, il marquera pour vous le commencement de l’année. Parlez ainsi à toute la communauté d’Israël : le dix de ce mois, que l’on prenne un agneau par famille, un agneau par maison. Si la maisonnée est trop peu nombreuse pour un agneau, elle le prendra avec son voisin le plus proche, selon le nombre des personnes. Vous choisirez l’agneau d’après ce que chacun peut manger. Ce sera une bête sans défaut, un mâle, de l’année. Vous prendrez un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour du mois. Dans toute l’assemblée de la communauté d’Israël, on l’immolera au coucher du soleil. On prendra du sang, que l’on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on le mangera. On mangera sa chair cette nuit-là, on la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères. Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. Je traverserai le pays d’Égypte, cette nuit-là ; je frapperai tout premier-né au pays d’Égypte, depuis les hommes jusqu’au bétail. Contre tous les dieux de l’Égypte j’exercerai mes jugements : Je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Égypte. Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel : d’âge en âge vous la fêterez. »

Psaume : 115 (116b), 12-13, 15-16ac, 17-18
R/ La coupe de bénédiction est communion au sang du Christ. (cf. 1 Co 10, 16)

Comment rendrai-je au Seigneur
tout le bien qu’il m’a fait ?
J’élèverai la coupe du salut,
j’invoquerai le nom du Seigneur.

Il en coûte au Seigneur
de voir mourir les siens !
Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?

Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du Seigneur.
Je tiendrai mes promesses au Seigneur,
oui, devant tout son peuple.

2ème lecture : « Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. »
 Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

Evangile : « Il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1-15)
Acclamation : Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.
 Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture. Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit : « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? » Jésus lui répondit : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. » Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. » Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. » Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. »
 Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »
Patrick BRAUD

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3 avril 2022

Rameaux : la Passion du Christ selon Mel Gibson

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Rameaux: la Passion du Christ selon Mel Gibson

Homélie du Dimanche des Rameaux / Année C
10/04/2022

Cf. également :

Rameaux : vous reprendrez bien un psaume ?
Rameaux : la Passion hallucinée de Jérôme Bosch
Rameaux : le conflit ou l’archipel
Comment devenir dépassionnés
Rameaux : assumer nos conflits
Rameaux, kénose et relèvement
Briser la logique infernale du bouc émissaire
Les multiples interprétations symboliques du dimanche des rameaux
Le tag cloud de la Passion du Christ
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
C’est l’outrage et non pas la douleur
Il a été compté avec les pécheurs  

La Passion selon St Luc que nous venons d’entendre insiste sur l’innocence de Jésus, lui le juste injustement condamné.
Pour en retrouver la force, allez visionner à nouveau le film controversé de Mel Gibson, qui s’intitule « La Passion » (2005). Vous le trouverez facilement sur Youtube. Ou mieux encore en DVD pour en profiter sur votre home cinéma…

Attention : si vous n’avez pas le moral ce jour-là, si vous avez des enfants à la maison, si vous détournez le regard pour ne pas être éclaboussé par le sang qui jaillit, mieux vaut programmer autre chose…

Pendant des siècles (jusqu’au V° au moins), on n’a pas osé représenter Jésus crucifié, car le spectacle était si terrifiant pour les Romains, si scandaleux pour les Juifs (ou les musulmans aujourd’hui) qu’on évitait le réalisme de la Passion. On préférait représenter le Christ en gloire (Pantocrator), le Bon Pasteur, ou la Croix sans le Christ (ce que font encore bon nombre d’Églises protestantes, pour ne pas s’arrêter à la mort et aller jusqu’à la Résurrection ; elles refusent également le signe de la Croix tracé sur le corps). On comprend alors que le film de Mel Gibson dérange, suscite des controverses : car le réalisme physique avec lequel il traite la Passion est aux antipodes d’un Christ en majesté…

Les trouvailles cinématographiques de Mel Gibson

 

Le personnage de Marie est très touchant, très présent. Avec Marie-Madeleine (superposée au personnage de la femme adultère), elle accompagne Jésus jusqu’à la fin. Elle pleure, et est forte à la fois. Elle est un appui pour son fils abandonné de tous. Il y a même un lien étrange de compassion entre elle et la femme de Ponce Pilate…

 Rameaux : la Passion du Christ selon Mel Gibson dans Communauté spirituelle

Les flash-backs

Au lieu de raconter la vie de Jésus de manière linéaire, comme le font beaucoup d’autres films sur Jésus, Mel Gibson utilise les flash-backs pour relire ses faits et paroles à la lumière de sa Passion. En accrochant ces retours en arrière à un élément symbolique, il nous fait retrouver le processus même d’écriture des Évangiles :
·         Marie rencontrant son fils sur son chemin de Croix // Marie relevant son enfant tombé à la maison à Nazareth
·         Les rictus de haine des soldats // les paroles sur l’amour des ennemis
·         La sandale des soldats le frappant // la sandale des disciples pour le lavement des pieds à la Cène
·         Marie-Madeleine essuyant le sol de la flagellation à laquelle Jésus est innocemment condamné // la femme adultère aux pieds de Jésus, au moment où il ne la condamne pas
·         l’eau dans laquelle Pilate se lave les mains // l’eau des ablutions rituelles du début de la Cène
·         le corps déchiré par les fouets // le pain de la Cène, « corps livré pour vous »
·         le sang qui dégouline de la Croix // le vin de la Cène, « sang versé pour vous »
·         la foule qui le méprise // la foule des Rameaux qui l’adule
·         lorsque Jésus tombe pour la troisième fois, de sa bouche tuméfiée il murmure à sa mère cette parole de l’Apocalypse : « Je fais toute chose nouvelle ». Là l’image effleure le sublime de la Passion.
etc…

C’est bien ainsi qu’ont été écrits les évangiles : on a relu la vie de Jésus de Nazareth à la lumière de la Résurrection, car c’est seulement après coup qui les évènements de son enfance et de son ministère public se sont éclairés d’une signification plus profonde que sur l’instant. Le film nous remet devant ce travail de mémoire pour écrire et raconter, et déchiffrer ainsi ce qui arrive. La véritable eucharistie est bien de donner sa vie pour ses amis et ses ennemis, plus que ‘pratiquer’ formellement : le film renvoie toujours les gestes liturgiques au sacrifice existentiel de cet homme humilié.

 

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Le diable

Un personnage d’allure androgyne extrêmement ambiguë flotte comme en surimpression des scènes du début à la fin du film. Il rappelle d’ailleurs le personnage de la mort dans le film de Bergman : « le septième sceau ».

Il est à Gethsémani pour tenter Jésus : « cette voie est trop  lourde pour toi ; quelle folie de croire que tu peux à toi seul porter tous les péchés… ! » Jésus écrase le serpent qui sort de ce corps glacé. Belle exégèse que d’actualiser l’épisode des tentations tout au long de la Passion, jusqu’à l’ultime tentation : « sauve-toi toi-même et descend de la Croix si tu es le Messie ! »

Il se mêle à la foule pour se réjouir de la déchéance du Fils.
Il croise le regard de Marie dans un face à face terrible, où Marie ne faiblit pas…
Il pousse Judas à la folie suicidaire.
Il crie de rage lorsqu’il constate que ce Fils est mort sans haine ni reniement de sa relation au Père…
Certes, il est trop présent par rapport aux Écritures, mais son rôle de tentateur est réellement bien rendu.

 

L’araméen et le latin en version ‘originale’ sous-titrée

Les spécialistes diront sans doute que l’accent ou la qualité du latin et de l’araméen des acteurs laisse à désirer, mais entendre Jésus, le peuple, les soldats parler en langue étrangère nous remet devant le récit d’une histoire orientale.
Le christianisme n’est pas occidental à sa racine : il vient d’Orient ; sans la culture juive, il est incompréhensible…

 

Le personnage de Simon de Cyrène est remarquable : protestant au début de son innocence, il se laisse gagner par le regard de Jésus, et finit par prendre sa défense devant la foule et les soldats. Le jeu de la caméra tourne autour des deux porteurs de croix, jusqu’à un plan extraordinaire où Jésus et Simon sont vus de dessus, bras entrecroisés, sans savoir qui porte qui…
Si vous rajoutez à ces trouvailles la beauté des paysages, le jeu des acteurs, la musique, vous avez au final une œuvre qui mérite un travail réel d’interprétation et d’analyse, et non une critique trop facile et trop rapide.

À vous de juger !

 

Mel Gibson en a-t-il fait trop ?

N’en déplaise aux belles âmes qui tordent le nez devant le sang qui gicle, la boucherie de la torture infligée par l’homme est bien celle-là : du Golgotha à Dachau, de la flagellation de Jésus aux camps de Pol Pot ou aux geôles de Pinochet, du couronnement d’épines aux goulags de Saline ou aux atrocités de Daech, la barbarie humaine défigure le visage du supplicié, torture son corps, et veut anéantir sa dignité.
La crucifixion n’avait rien d’une partie de plaisir !

Mel Gibson fait ainsi éclater sur l’écran que Dieu n’est pas du côté des vainqueurs.
En Jésus, Dieu n’est pas du côté des puissants, des beautés admirées, des réussites humaines.

Le récit de la Passion est ce que le théologien Jean-Baptiste Metz appelle un « souvenir dangereux » : la « mémoire des vaincus » empêche l’homme d’écrire l’histoire du seul point de vue des rescapés, des vainqueurs. L’élimination du « maillon faible » est toujours oubliée : Jésus est ce maillon faible qui vient prendre la défense des victimes, des oubliés de l’histoire, en s’identifiant à eux, en luttant contre le mal par le refus du mensonge, par le pardon et l’amour des ennemis (ceci est très bien rendu dans le film).

Le film est violent certes (à la limite du ‘gore’ parfois) ; mais c’est la réalité qui est violente.
Les images du génocide du Rwanda ou des horreurs commises en Syrie, en Ukraine et ailleurs nous montrent chaque jour une humanité plus barbare encore que la foule ou les soldats torturant Jésus.

C’est vrai, la scène de la flagellation est longue et difficile (contrairement aux évangélistes : là, Mel Gibson exagère…), mais dans un rapide moment du début, le Serviteur souffrant d’Isaïe s’impose fortement : « J’ai rendu mon visage dur comme pierre ». Il ne faut pas rater ce court instant, sinon le Christ apparaît effectivement complètement écrasé.

Contrairement aussi à ce qui a été dit, on voit que Jésus, même accablé et écrasé de souffrance humaine, reste maître de sa vie et qu’effectivement il la donne. Les paroles prononcées par les uns et les autres sont d’ailleurs très fidèles aux textes des évangiles.

Comme dans n’importe quel film sur Jésus il y a bien quelques libertés prises ici ou là. On peut regretter notamment la nuée d’enfants diaboliques façon Jérôme Bosch qui vient tourmenter Judas pour le pousser au suicide. Et Belzéboul, le « dieu des mouches » est un peu trop présent, jusqu’à cette carcasse d’âne (le même que les Rameaux ?) dévorée par les mouches qui fournit à Judas l’idée et la corde pour se pendre. Mel Gibson a également forcé tellement le trait sur la flagellation qu’il est impossible à vue humaine que Jésus ait pu résister à un tel traitement sans tomber dans le coma, et encore plus impossible qu’il ait pu porter sa croix après. Le sang tout seul est malsain. Le sang tout seul tue le sens et, avec lui, la sensibilité. Le sang tout seul ne fait pas sens : ce qui fait sens, seulement, c’est l’amour (indescriptible) qui le verse, en toute liberté.
Les outrances de Mel Gibson sur la souffrance physique sont inutiles, voire dangereuses si elles bloquent le spectateur sur une culpabilité ou une compassion stériles. On pourra brasser toute l’hémoglobine que l’on voudra, cela ne fera jamais une Passion. 

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Quelle théologie de la souffrance ?

Le Christ n’est pas soumis. Il va jusqu’au bout, car il l’a choisi volontairement.
Ce choix n’efface rien de sa souffrance, au contraire: l’humanité du Christ l’a assumée en allant jusqu’au bout.
Quand nous voyons un frère souffrir, sa souffrance nous atteint. La solidarité en­tre nous nous touche, nous accuse, peut même nous rendre impuissants. Que nous détournions ou non les yeux et les oreilles de la souffrance de l’autre, nous sommes convoqués par cette souffrance, sans avoir choisi de l’être. Cette solidarité nous oblige à répondre à son appel: soit nous l’igno­rons et la refoulons, soit nous la recevons en plein visage. Le résultat est le même: nous sommes défaits, souffrants avec lui, et finalement impuissants. Coupables de ne pouvoir rien faire! Coupables de ne pas souffrir à sa place !
La souffrance du frère est chargée de reproches.

La souffrance du Christ, elle, est sans reproche.
Il souffre et il donne.

C’est la grande différence.

Ce n’est pas que sa souffrance soit autre de celle de notre frère ni qu’il ait fait semblant. Il souffre sans rien me reprocher, car il a déjà pris en lui ma cul­pabilité. Sa Passion n’est que don total, et c’est en cela qu’elle murmure à l’avance le chant de la Résurrection. C’est en cela que sa souffrance sauve. Sinon, nous se­ rions comme les victi­mes d’un chantage. « Je te tiens dans ma souffrance, tu ne peux pas faire autrement !  »

Ce n’est pas la manière du Verbe. Toutes les souffrances des hommes, tous ces émiettements dont nous souffrons nous mêmes et dont souffrent nos frères, ont été rassemblées patiemment à l’inté­rieur de son corps, à l’intérieur de chacune de ses blessures.

Chaque fois que Jésus tombe, qu’il reçoit les coups qui le mènent à la mort, il assume, il souffre, il l’offre. Il ne reproche rien: « Pardonne leur, ils ne savent ce qu’ils font. » Aujourd’hui comme hier. Ce refrain lancinant qui fonde son invincible dignité ajoute encore à l’insoutenable. Car non seulement il a pris sur lui tout ce que l’homme pouvait souffrir, mais aussi le reproche de cette souffrance.

Nous ne sommes pas une religion de la douleur, car la Passion du Christ est le dernier mot de la douleur. Quelqu’un l’a fait pour nous, définitivement. Désormais, le ciel est ouvert, et le Père accueille chacun comme un fils. Car le grand secret de la Passion, c’est le Père. Non pas qu’il vienne corriger ou aider le Fils à souffrir (pourquoi le Fils se serait il alors plaint de se sentir abandonné ?), mais il participe pleinement, en signifiant à travers son Fils le don total de l’amour qu’il éprouve. Il n’a pas d’autre moyen de nous le dire qu’en donnant son Fils, sans rien nous reprocher.

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Antisémite ?

L’accusation ne tient pas : la foule des Juifs est partagée.
Certains réclament la mort de Jésus, d’autres non. Gamaliel parmi les pharisiens, Simon de Cyrène, la famille et les amis de Jésus sont les figures du peuple juif qui ont accepté la révélation du Christ. Et la main qui tient le clou de la mise en Croix est bien celle de Mel Gibson lui-même… Les scènes contestées (fabrication de la Croix par les juifs, parole de la foule : ‘que son sang retombe sur nous et nos enfants’… Mt 27,25) ont été enlevées de la version finale.
Les soldats romains eux sont montrés capables de férocité et de brutalité animale et inutile, comme hélas une armée d’occupation ordinaire…

 

Traditionaliste ?

Mel Gibson inclut dans son récit des éléments de la tradition orale (celle du Chemin de Croix notamment) : 3 chutes, Véronique… Il fait appel au diable ; il est très marial… Mais rien de contraire à Vatican II dans cela.
Le côté ‘traditionaliste’ est plutôt dans la surexploitation de la citation d’Esaïe 53 (4° poème dit du ‘serviteur souffrant’) mise en exergue du film :

Isaïe  53,5 :
« Mais lui, il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes.
Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui, et dans ses blessures nous trouvons la guérison. »

Mel Gibson retient le thème sacrificiel comme clé de lecture unique de la Passion, et la dimension sanglante de ce sacrifice occulte la dimension d’offrande.

Or la Croix n’est pas d’abord la souffrance physique, mais l’identification aux pécheurs, aux maudits de Dieu. Selon la vieille malédiction juive du Deutéronome, le crucifié est comme rayé du peuple d’Abraham dont il ne peut plus se prétendre le fils :

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Deutéronome 21,22-23 :
« Si l’on fait mourir un homme qui a commis un crime digne de mort, et que tu l’aies pendu à un bois,  son cadavre ne passera point la nuit sur le bois; mais tu l’enterreras le jour même, car celui qui est pendu est un objet de malédiction auprès de Dieu, et tu ne souilleras point le pays que Yahvé, ton Dieu, te donne pour héritage ».

Sur la Croix, le Béni de Dieu va faire corps avec les maudits, en partageant leur abandon loin de Dieu, pour les faire remonter avec lui lors de sa Pâques. Le ‘bon larron’ est le premier à en bénéficier (et le film est là très fidèle).

À trop exalter la souffrance physique, Mel Gibson risque de faire oublier l’essentiel : « Christ a été fait péché pour nous », selon la forte expression de St Paul (2 Co 5,21).

C’est sans doute pour cela que la Résurrection est trop rapidement et trop mal traitée dans le film : si tout se joue dans la souffrance de la Passion, alors Pâques n’est qu’une formalité. Alors que si tout se joue dans la « descente aux enfers » du Christ, Pâques est la remontée victorieuse qui donne seule tout son sens à la manière dont le Christ a vécu sa Passion.

 

Clap de fin

Laissez-vous gagner par l’émotion tout en avançant dans ce récit cinématographique si fortement construit. Revisitez vos représentations sur le Christ, sur sa souffrance, sur la croix…

Et posez-vous la question : et moi, comment aurais-je envie de raconter la Passion du Christ ? quel film me fais-je à moi-même dans ma tête, dans mon cœur, dans ma foi pensante et agissante ?….

 

Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur

Procession des Rameaux
Entrée messianique (Lc 19, 28-40)
En ce temps-là, Jésus partit en avant pour monter à Jérusalem. Lorsqu’il approcha de Bethphagé et de Béthanie, près de l’endroit appelé mont des Oliviers, il envoya deux de ses disciples, en disant : « Allez à ce village d’en face. À l’entrée, vous trouverez un petit âne attaché, sur lequel personne ne s’est encore assis. Détachez-le et amenez-le. Si l’on vous demande : ‘Pourquoi le détachez-vous ?’ vous répondrez : ‘Parce que le Seigneur en a besoin.’ » Les envoyés partirent et trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit. Alors qu’ils détachaient le petit âne, ses maîtres leur demandèrent : « Pourquoi détachez-vous l’âne ? » Ils répondirent : « Parce que le Seigneur en a besoin. » Ils amenèrent l’âne auprès de Jésus, jetèrent leurs manteaux dessus, et y firent monter Jésus. À mesure que Jésus avançait, les gens étendaient leurs manteaux sur le chemin. Alors que déjà Jésus approchait de la descente du mont des Oliviers, toute la foule des disciples, remplie de joie, se mit à louer Dieu à pleine voix pour tous les miracles qu’ils avaient vus, et ils disaient : « Béni soit celui qui vient, le Roi, au nom du Seigneur. Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux ! » Quelques pharisiens, qui se trouvaient dans la foule, dirent à Jésus : « Maître, réprimande tes disciples ! » Mais il prit la parole en disant : « Je vous le dis : si eux se taisent, les pierres crieront. »

Messe de la Passion
Première lecture (Is 50, 4-7)
Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé. Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute. Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu.

Psaume (21 (22), 8-9, 17-18a, 19-20, 22c-24a)

Tous ceux qui me voient me bafouent ;
ils ricanent et hochent la tête :
« Il comptait sur le Seigneur : qu’il le délivre !
Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! »

Oui, des chiens me cernent, une bande de vauriens m’entoure ;
Ils me percent les mains et les pieds, je peux compter tous mes os.
Ils partagent entre eux mes habits et tirent au sort mon vêtement.
Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin : ô ma force, viens vite à mon aide !

Tu m’as répondu !
Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
Vous qui le craignez, louez le Seigneur.

Deuxième lecture (Ph 2 6-11)

Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

Évangile (Lc 22, 14 – 23, 56)
Indications pour la lecture dialoguée : Les sigles désignant les divers interlocuteurs sont les suivants : X = Jésus ; L = Lecteur ; D = Disciples et amis ; F = Foule ; A = Autres personnages.

L. Quand l’heure fut venue, Jésus prit place à table, et les Apôtres avec lui. Il leur dit : X « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir ! Car je vous le déclare : jamais plus je ne la mangerai jusqu’à ce qu’elle soit pleinement accomplie dans le royaume de Dieu. » L. Alors, ayant reçu une coupe et rendu grâce, il dit : X « Prenez ceci et partagez entre vous. Car je vous le déclare : désormais, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu’à ce que le royaume de Dieu soit venu. » L. Puis, ayant pris du pain et rendu grâce, il le rompit et le leur donna, en disant : X « Ceci est mon corps, donné pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » L. Et pour la coupe, après le repas, il fit de même, en disant : X « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang répandu pour vous. Et cependant, voici que la main de celui qui me livre est à côté de moi sur la table. En effet, le Fils de l’homme s’en va selon ce qui a été fixé. Mais malheureux cet homme-là par qui il est livré ! » L. Les Apôtres commencèrent à se demander les uns aux autres quel pourrait bien être, parmi eux, celui qui allait faire cela. Ils en arrivèrent à se quereller : lequel d’entre eux, à leur avis, était le plus grand ? Mais il leur dit : X « Les rois des nations les commandent en maîtres, et ceux qui exercent le pouvoir sur elles se font appeler bienfaiteurs. Pour vous, rien de tel ! Au contraire, que le plus grand d’entre vous devienne comme le plus jeune, et le chef, comme celui qui sert. Quel est en effet le plus grand : celui qui est à table, ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Eh bien moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert. Vous, vous avez tenu bon avec moi dans mes épreuves. Et moi, je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi. Ainsi vous mangerez et boirez à ma table dans mon Royaume, et vous siégerez sur des trônes pour juger les douze tribus d’Israël. Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous passer au crible comme le blé. Mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu sera revenu, affermis tes frères. » L. Pierre lui dit : D. « Seigneur, avec toi, je suis prêt à aller en prison et à la mort. » L. Jésus reprit : X « Je te le déclare, Pierre : le coq ne chantera pas aujourd’hui avant que toi, par trois fois, tu aies nié me connaître. » L. Puis il leur dit : X « Quand je vous ai envoyés sans bourse, ni sac, ni sandales, avez-vous donc manqué de quelque chose ? » L. Ils lui répondirent : D. « Non, de rien. » L. Jésus leur dit : X « Eh bien maintenant, celui qui a une bourse, qu’il la prenne, de même celui qui a un sac ; et celui qui n’a pas d’épée, qu’il vende son manteau pour en acheter une. Car, je vous le déclare : il faut que s’accomplisse en moi ce texte de l’Écriture : Il a été compté avec les impies. De fait, ce qui me concerne va trouver son accomplissement. » L. Ils lui dirent : D. « Seigneur, voici deux épées. » L. Il leur répondit : X « Cela suffit. » L. Jésus sortit pour se rendre, selon son habitude, au mont des Oliviers, et ses disciples le suivirent. Arrivé en ce lieu, il leur dit : X « Priez, pour ne pas entrer en tentation. » L. Puis il s’écarta à la distance d’un jet de pierre environ. S’étant mis à genoux, il priait en disant : X « Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que soit faite non pas ma volonté, mais la tienne. » L. Alors, du ciel, lui apparut un ange qui le réconfortait. Entré en agonie, Jésus priait avec plus d’insistance, et sa sueur devint comme des gouttes de sang qui tombaient sur la terre. Puis Jésus se releva de sa prière et rejoignit ses disciples qu’il trouva endormis, accablés de tristesse. Il leur dit : X « Pourquoi dormez-vous ? Relevez-vous et priez, pour ne pas entrer en tentation. » L. Il parlait encore, quand parut une foule de gens. Celui qui s’appelait Judas, l’un des Douze, marchait à leur tête. Il s’approcha de Jésus pour lui donner un baiser. Jésus lui dit : X « Judas, c’est par un baiser que tu livres le Fils de l’homme ? » L. Voyant ce qui allait se passer, ceux qui entouraient Jésus lui dirent : D. « Seigneur, et si nous frappions avec l’épée ? » L. L’un d’eux frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l’oreille droite. Mais Jésus dit : X « Restez-en là ! » L. Et, touchant l’oreille de l’homme, il le guérit. Jésus dit alors à ceux qui étaient venus l’arrêter, grands prêtres, chefs des gardes du Temple et anciens : X « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus avec des épées et des bâtons ? Chaque jour, j’étais avec vous dans le Temple, et vous n’avez pas porté la main sur moi. Mais c’est maintenant votre heure et le pouvoir des ténèbres. » L. S’étant saisis de Jésus, ils l’emmenèrent et le firent entrer dans la résidence du grand prêtre. Pierre suivait à distance. On avait allumé un feu au milieu de la cour, et tous étaient assis là. Pierre vint s’asseoir au milieu d’eux. Une jeune servante le vit assis près du feu ; elle le dévisagea et dit : A. « Celui-là aussi était avec lui. » L. Mais il nia : D. « Non, je ne le connais pas. » L. Peu après, un autre dit en le voyant : F. « Toi aussi, tu es l’un d’entre eux. » L. Pierre répondit : D. « Non, je ne le suis pas. » L. Environ une heure plus tard, un autre insistait avec force : F. « C’est tout à fait sûr ! Celui-là était avec lui, et d’ailleurs il est Galiléen. » L. Pierre répondit : D. « Je ne sais pas ce que tu veux dire. » L. Et à l’instant même, comme il parlait encore, un coq chanta. Le Seigneur, se retournant, posa son regard sur Pierre. Alors Pierre se souvint de la parole que le Seigneur lui avait dite : « Avant que le coq chante aujourd’hui, tu m’auras renié trois fois. » Il sortit et, dehors, pleura amèrement. Les hommes qui gardaient Jésus se moquaient de lui et le rouaient de coups. Ils lui avaient voilé le visage, et ils l’interrogeaient : F. « Fais le prophète ! Qui est-ce qui t’a frappé ? » L. Et ils proféraient contre lui beaucoup d’autres blasphèmes. Lorsqu’il fit jour, se réunit le collège des anciens du peuple, grands prêtres et scribes, et on emmena Jésus devant leur conseil suprême. Ils lui dirent : F. « Si tu es le Christ, dis-le nous. » L. Il leur répondit : X « Si je vous le dis, vous ne me croirez pas ; et si j’interroge, vous ne répondrez pas. Mais désormais le Fils de l’homme sera assis à la droite de la Puissance de Dieu. » L. Tous lui dirent alors : F. « Tu es donc le Fils de Dieu ? » L. Il leur répondit : X « Vous dites vous-mêmes que je le suis. » L. Ils dirent alors : F. « Pourquoi nous faut-il encore un témoignage ? Nous-mêmes, nous l’avons entendu de sa bouche. » L. L’assemblée tout entière se leva, et on l’emmena chez Pilate. On se mit alors à l’accuser : F. « Nous avons trouvé cet homme en train de semer le trouble dans notre nation : il empêche de payer l’impôt à l’empereur, et il dit qu’il est le Christ, le Roi. » L. Pilate l’interrogea : A. « Es-tu le roi des Juifs ? » L. Jésus répondit : X « C’est toi-même qui le dis. » L. Pilate s’adressa aux grands prêtres et aux foules : A. « Je ne trouve chez cet homme aucun motif de condamnation. » L. Mais ils insistaient avec force : F. « Il soulève le peuple en enseignant dans toute la Judée ; après avoir commencé en Galilée, il est venu jusqu’ici. » L. À ces mots, Pilate demanda si l’homme était Galiléen. Apprenant qu’il relevait de l’autorité d’Hérode, il le renvoya devant ce dernier, qui se trouvait lui aussi à Jérusalem en ces jours-là. À la vue de Jésus, Hérode éprouva une joie extrême : en effet, depuis longtemps il désirait le voir à cause de ce qu’il entendait dire de lui, et il espérait lui voir faire un miracle. Il lui posa bon nombre de questions, mais Jésus ne lui répondit rien. Les grands prêtres et les scribes étaient là, et ils l’accusaient avec véhémence. Hérode, ainsi que ses soldats, le traita avec mépris et se moqua de lui : il le revêtit d’un manteau de couleur éclatante et le renvoya à Pilate. Ce jour-là, Hérode et Pilate devinrent des amis, alors qu’auparavant il y avait de l’hostilité entre eux. Alors Pilate convoqua les grands prêtres, les chefs et le peuple. Il leur dit : A. « Vous m’avez amené cet homme en l’accusant d’introduire la subversion dans le peuple. Or, j’ai moi-même instruit l’affaire devant vous et, parmi les faits dont vous l’accusez, je n’ai trouvé chez cet homme aucun motif de condamnation. D’ailleurs, Hérode non plus, puisqu’il nous l’a renvoyé. En somme, cet homme n’a rien fait qui mérite la mort. Je vais donc le relâcher après lui avoir fait donner une correction. » L. Ils se mirent à crier tous ensemble : F. « Mort à cet homme ! Relâche-nous Barabbas. » L. Ce Barabbas avait été jeté en prison pour une émeute survenue dans la ville, et pour meurtre. Pilate, dans son désir de relâcher Jésus, leur adressa de nouveau la parole. Mais ils vociféraient : F. « Crucifie-le ! Crucifie-le ! » L. Pour la troisième fois, il leur dit : A. « Quel mal a donc fait cet homme ? Je n’ai trouvé en lui aucun motif de condamnation à mort. Je vais donc le relâcher après lui avoir fait donner une correction. » L. Mais ils insistaient à grands cris, réclamant qu’il soit crucifié ; et leurs cris s’amplifiaient. Alors Pilate décida de satisfaire leur requête. Il relâcha celui qu’ils réclamaient, le prisonnier condamné pour émeute et pour meurtre, et il livra Jésus à leur bon plaisir. L. Comme ils l’emmenaient, ils prirent un certain Simon de Cyrène, qui revenait des champs, et ils le chargèrent de la croix pour qu’il la porte derrière Jésus. Le peuple, en grande foule, le suivait, ainsi que des femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient sur Jésus. Il se retourna et leur dit : X « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ! Pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants ! Voici venir des jours où l’on dira : ‘Heureuses les femmes stériles, celles qui n’ont pas enfanté, celles qui n’ont pas allaité !’ Alors on dira aux montagnes : ‘Tombez sur nous’, et aux collines : ‘Cachez-nous.’ Car si l’on traite ainsi l’arbre vert, que deviendra l’arbre sec ? » L. Ils emmenaient aussi avec Jésus deux autres, des malfaiteurs, pour les exécuter. Lorsqu’ils furent arrivés au lieu dit : Le Crâne (ou Calvaire), là ils crucifièrent Jésus, avec les deux malfaiteurs, l’un à droite et l’autre à gauche. Jésus disait : X « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. » L. Puis, ils partagèrent ses vêtements et les tirèrent au sort. Le peuple restait là à observer. Les chefs tournaient Jésus en dérision et disaient : F. « Il en a sauvé d’autres : qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ! » L. Les soldats aussi se moquaient de lui ; s’approchant, ils lui présentaient de la boisson vinaigrée, en disant : F. « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! » L. Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui : « Celui-ci est le roi des Juifs. » L’un des malfaiteurs suspendus en croix l’injuriait : A. « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi ! » L. Mais l’autre lui fit de vifs reproches : A. « Tu ne crains donc pas Dieu ! Tu es pourtant un condamné, toi aussi ! Et puis, pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n’a rien fait de mal. » L. Et il disait : A. « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. » L. Jésus lui déclara : X « Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. » L. C’était déjà environ la sixième heure (c’est-à-dire : midi) ; l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure, car le soleil s’était caché. Le rideau du Sanctuaire se déchira par le milieu. Alors, Jésus poussa un grand cri : X « Père, entre tes mains je remets mon esprit. » L. Et après avoir dit cela, il expira. Ici on fléchit le genou et on s’arrête un instant) À la vue de ce qui s’était passé, le centurion rendit gloire à Dieu : A. « Celui-ci était réellement un homme juste. » L. Et toute la foule des gens qui s’étaient rassemblés pour ce spectacle, observant ce qui se passait, s’en retournaient en se frappant la poitrine. Tous ses amis, ainsi que les femmes qui le suivaient depuis la Galilée, se tenaient plus loin pour regarder. Alors arriva un membre du Conseil, nommé Joseph ; c’était un homme bon et juste, qui n’avait donné son accord ni à leur délibération, ni à leurs actes. Il était d’Arimathie, ville de Judée, et il attendait le règne de Dieu. Il alla trouver Pilate et demanda le corps de Jésus. Puis il le descendit de la croix, l’enveloppa dans un linceul et le mit dans un tombeau taillé dans le roc, où personne encore n’avait été déposé. C’était le jour de la Préparation de la fête, et déjà brillaient les lumières du sabbat. Les femmes qui avaient accompagné Jésus depuis la Galilée suivirent Joseph. Elles regardèrent le tombeau pour voir comment le corps avait été placé. Puis elles s’en retournèrent et préparèrent aromates et parfums. Et, durant le sabbat, elles observèrent le repos prescrit.
Patrick BRAUD

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27 mars 2022

Une spiritualité zéro déchet

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Une spiritualité zéro déchet

Homélie du 5° Dimanche de Carême / Année C
03/04/2022

Cf. également :
La première pierre
Lapider : oui, mais qui ?
L’adultère, la Loi et nous
L’oubli est le pivot du bonheur
Le Capharnaüm de la mémoire : droit à l’oubli, devoir d’oubli
Comme l’oued au désert
Jésus face à la violence mimétique
Les sans-dents, pierre angulaire

TZDZG

La production de déchets municipaux par région en 2016, 2030 et 2050. © Céline Deluzarche, d’après Banque Mondiale

San Francisco fut l’une des premières. La ville a voté en 2002 l’objectif d’atteindre le 100% recyclé ou composté. Mobilisation générale des élus, associations, quartiers et habitants : en 2012, le seuil de 80 % est dépassé. La ville vise 90% en 2030 et 100% à terme. En comparaison, les autres villes américaines ont environ 35% seulement de déchets recyclés ou compostés. C’est donc possible de vivre sans déchets !

En France, le Ministère de l’Environnement a lancé en 2014 un appel à projet « Territoires Zéro Déchet Zéro Gaspillage », affectueusement nommé TZDZG par nos technocrates gourmands d’acronymes étranges. Plus de 135 intercommunalités ont répondu à l’appel. Miramas et Roubaix par exemple font figure de villes prototypes pour avancer sur cette voie.

C’est donc possible de vivre sans déchets !

Il y a derrière cette démarche une belle possibilité de spiritualité écologique : devenir les bons gestionnaires de la Création que Dieu nous a confiée, ne pas dilapider l’héritage naturel ni mépriser le vivant. On se souviendra avec malice que Jésus lui-même a voulu ramasser ce qui restait de la multiplication des pains, remplissant ainsi 12 paniers symboliques de l’Église (Jn 6,13). « Faut pas gâcher ! » comme disaient nos grands-parents qui avaient connu les tickets de rationnement d’après-guerre. La tâche est lourde, car chaque habitant produit en moyenne 0,74 kg de déchets par jour (un chiffre qui cache de fortes disparités, de 0,11 kg au Lesotho à 4,50 kg aux Bermudes).

 

La voirie spirituelle selon Paul

Gérard et Cédric, les deux rippers de la tournée du centre-ville  qui a débuté à 5 heures du matin. Ils ont ramassé 4,5 tonnes de sacs jaunes.

La deuxième lecture de ce dimanche (Ph 3,8-14) peut nous donner l’opportunité d’inverser la proposition : si le zéro déchet peut s’appuyer sur une démarche spirituelle, pourquoi la spiritualité ne pourrait-elle pas s’inspirer du zéro déchet ? Paul nous met sur la voie en employant un vocabulaire lié à la gestion des ordures pour évoquer son attachement au Christ. Il fait la liste des avantages et privilèges que sa naissance lui a octroyés : il est juif, circoncis, de la tribu de Benjamin, hébreu fils d’hébreux, de la race d’Israël, pharisien irréprochable, élève du prestigieux Gamaliel (Ph 3,4-8). Il aurait pu ajouter comme il le fera devant le procureur : citoyen romain, donc dispensé du châtiment des esclaves (la Croix), ayant le droit d’être jugé à Rome selon le droit romain. Cette liste de privilèges est facile à actualiser et chacun de nous peut énumérer les avantages qui ont été conférés par sa famille, le hasard, la nature (intelligence, force, habilité…) ou la société de son pays (éducation, santé, vieillesse…).

Eh bien, tout cela pour Paul c’est du déchet ! Des surplus qui filent tout droit à la poubelle ! Voire des obstacles à éliminer pour progresser dans la connaissance du Christ !

Paul parle de pertes (ζημία = zēmia en grec) par 3 fois, c’est-à-dire non seulement de déchets inutiles mais aussi d’obstacles qui font régresser. « Tous ces avantages que j’avais, je les ai considérés, à cause du Christ, comme une perte. Oui, je considère tout cela comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. À cause de lui, j’ai tout perdu ; je considère tout comme des ordures, afin de gagner un seul avantage, le Christ » (Ph 3,7-8).

C’est donc que les avantages dont les hommes sont friands d’habitude deviennent en réalité des pièges pour celui qui désire accueillir la grâce du Christ. Observez autour de vous : le ruban rouge porté au revers des vestes signale la ‘distinction’ de quelques-uns parmi les meilleurs ; les médailles militaires assoient l’autorité des gradés ; les innombrables avantages en nature des politiques les mettent à l’écart du peuple ; les Bac + 8 font sentir aux autres combien ils manquent de culture ; les riches héritiers ne comprennent pas comment on peut vivre avec moins de 5 000 € par mois etc.

Paul : naufrage et échouage à MalteTout ce que l’orgueil social considère comme une distinction (au sens de Bourdieu) devient vite un piège spirituel, une perte (zēmia) pour qui se fie au Christ et non à lui-même. Un vrai naufrage spirituel guette ceux qui n’auraient pas le courage de traiter ces avantages comme des déchets à recycler ! Naufrage est d’ailleurs le sens des 2 autres usages du mot zēmia dans le Nouveau Testament : un naufrage en mer, navire en perdition, équipage en détresse. Ainsi Paul lors de la tempête qui met son bateau en péril vers la Crète : « Mes amis, je vois que la navigation ne se fera pas sans dommages ni beaucoup de pertes, non seulement pour la cargaison et le bateau, mais encore pour nos vies » (Ac 27,10). Le centurion responsable de ce prisonnier hors du commun fait plus confiance au pilote du bateau qu’à Paul, et le naufrage dû à ce manque de foi-confiance devient inévitable (ce qui vaudra à Paul d’échouer sur une plage de Malte, posant ainsi les fondations de la future Église maltaise si vivante encore aujourd’hui !) : « Les gens n’avaient plus rien mangé depuis longtemps. Alors Paul, debout au milieu d’eux, a pris la parole : Mes amis, il fallait m’obéir et ne pas quitter la Crète pour gagner le large : on aurait évité ces dommages et ces pertes ! » (Ac 27,21)

Pertes, naufrage : Paul emploie un autre terme pour désigner ses privilèges de naissance : σκβαλον (skubalon) qu’on peut traduire par boue, ordures. « Je considère tout comme des ordures, afin de gagner un seul avantage, le Christ » (Ph 3,8). Comme c’est le seul usage de ce mot dans toute la Bible, il a ici une force singulière : courir après les hochets du pouvoir et de la gloire, c’est se rouler dans la boue comme un porc, c’est habiter au milieu d’une décharge d’ordures pire que celles des chiffonniers du Caire ou les latrines de Calcutta…
Quelle folie de dépenser son énergie et ses talents pour ce que les Anglais appellent garbage, bulshitt !

 

Les bousillés

Un bousillé

Une bonne politique écologique vise à recycler les déchets, mais surtout à en diminuer le volume le plus possible. Le meilleur déchet est celui qu’on ne produit pas. Ce principe pourrait s’appliquer également à la vie spirituelle. Ne pas se rouler dans la boue, c’est éradiquer de son cœur le désir d’être supérieur, la convoitise qui rend jaloux, le mimétisme qui abrutit et rend violent, l’orgueil de la trop grande confiance en soi seul. Refuser les honneurs, se concentrer sur l’unique nécessaire, attendre tout du Christ et s’y engager pleinement : le zéro déchet spirituel ressemble davantage à Gandhi en sandales et sari qu’à Bokassa harnaché de diamants !

L’idéal de la sainteté est de ne produire aucune de ces scories. Vous objecterez - à juste titre – qu’il est impossible de ne pas hériter d’avantages ou de privilèges physiques, sociaux, intellectuels, familiaux, nationaux etc. Alors, pour qu’il y ait bien zéro déchet au final, il nous faut transformer les inévitables déchets en sources d’énergie reconvertible pour brûler de l’amour du Christ.

Allez visiter la ‘salle des bousillés’ du Musée de verre de Sars-Poteries (en Thiérache). On y admire le savoir-faire des 800 ouvriers de l’importante usine de verrerie du village, de 1802 à 1937. Les déchets de verre tombaient des machines et des cuves. Les ouvriers pendant leur temps de pause s’amusaient - par passion de leur métier qui était un art - à transformer ces chutes de verre en objets décoratifs fins et travaillés. Rivalisant de créativité, de fantaisie et de virtuosité, les ouvriers faisaient de ces bousillés de véritables œuvres d’art. Un tour de main, et ce verre qui allait être jeté devenait une figurine, une lampe, un vase, un petit bijou de finesse ! Le curé du village - tiens, ce n’est pas anodin - découvrait chez ses paroissiens ces trésors de récupération. En 1967, 30 ans après la fermeture de l’usine, il a eu l’idée de les rassembler pour créer un musée associatif, aujourd’hui Mus’Verre en pleine expansion.

Voilà peut-être une allégorie du double rôle social et spirituel de l’Église : comme les verriers, transformer nos déchets en chef-d’œuvre, nos chutes en créations nouvelles ; comme le curé Louis Mériaux, valoriser ces transformations de déchets opérées par les gens pour redonner espoir et fierté.

Récupérer les chutes pour les transformer : le Livre de la Sagesse connaît cet usage des artisans, autrefois dédié aux idoles :

Une spiritualité zéro déchet dans Communauté spirituelle gland-jeux-toupies-bois-jouet« Malheureux, car ils espèrent en des choses mortes, ceux qui ont appelé ‘divinités’ des ouvrages de mains humaines, de l’or et de l’argent travaillés avec art, figurant des êtres vivants, ou une pierre quelconque, ouvrage d’une main d’autrefois ! Ainsi un bûcheron, qui a scié un arbre facile à transporter, il en a raclé toute l’écorce selon les règles, et, avec tout l’art qui convient, il a fabriqué un objet, pour les besoins de la vie courante. Les chutes de son ouvrage, il les a fait brûler pour préparer sa nourriture, puis il s’est rassasié. Quant à la chute qui ne pouvait servir à rien, ce bout de bois tordu et plein de nœuds, il s’est mis à le tailler pour occuper ses loisirs, et, en amateur, il l’a sculpté, il lui a donné une figure humaine ou la ressemblance d’un quelconque animal. Il l’a recouvert de vermillon, en passant la surface au rouge ; tous les défauts du bois, il les a recouverts. Il lui a fait une digne résidence et l’a installé dans le mur, bien fixé avec du fer. Il a pris grand soin qu’il ne tombe pas, le sachant incapable de se soutenir lui-même : ce n’est en effet qu’une image qui a besoin de soutien. Et pourtant, quand il prie pour acquérir des biens, pour se marier et avoir des enfants, il n’a pas honte de s’adresser à cet objet inanimé ; pour obtenir la santé, il invoque ce qui est faible » (Sg 13,10-17).

Au lieu de fabriquer des idoles en bois figées, les artisans chrétiens mettront tout leur savoir-faire à transformer les chutes en icônes…

La matière première des bousillés de nos parcours spirituels sont les inévitables chutes jalonnant notre vie chrétienne : qui peut prétendre un parcours sans rien à jeter ? La salle des bousillés du Mus’Verre nous dit qu’il est pensable de recycler nos déchets spirituels en merveilles de finesse et de transparence !

Prenez l’orgueil de Paul : il est bien servi de ce côté-là ! Eh bien, il réussit à le transformer en revendication de justice pour faire valoir ses droits à Rome et ainsi faire de la publicité (rendre publique) à sa foi chrétienne. Ou bien il se targue de sa naissance et de son éducation pharisienne pour clouer le bec aux nostalgiques de la Loi juive. Il devait être assez insupportable de caractère, au point que Barnabas se fâchera avec lui ! Ils seront obligés de se séparer : « L’exaspération devint telle qu’ils se séparèrent l’un de l’autre. Barnabé emmena Marc et s’embarqua pour Chypre » (Ac 15,39). Même ce trait de caractère servira finalement l’Évangile, puisque Barnabas deviendra un apôtre infatigable de son côté à Chypre, jusqu’au martyr.

Paul est conscient qu’une écharde est fichée dans sa chair (handicap ? maladie ?) : « ces révélations dont il s’agit sont tellement extraordinaires que, pour m’empêcher de me surestimer, j’ai reçu dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour empêcher que je me surestime » (2Co 12,7). Ce qui aurait pu conduire à sa perte devient finalement la source de son entière remise entre les mains de Dieu : « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse.’ C’est donc très volontiers que je mettrai plutôt ma fierté dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure » (2Co 12,9).

Des bousillés, des échardes, qui n’en a pas ?
Plutôt que de nous lamenter, utilisons-les en les recyclant pour nous abandonner à Dieu.
Plutôt que de les nier, transformons-les en rappels de nos limites et freins à notre orgueil.
Plutôt que de nous y habituer, traitons-les comme nous traitons nos déchets : en triant nos poubelles spirituelles, en compostant nos ordures, en recyclant nos chutes…

 

L’inversion des ordures

20112472-entladen-lkw-in-einem-berg-von-m%C3%BCll bousillés dans Communauté spirituelle

Terminons par un phénomène étonnant. Selon Paul, plus nous évitons les déchets spirituels, plus nous sommes nous-mêmes considérés comme des déchets. Ainsi aux yeux du monde, nous devenons des balayures, des ordures, le rebut de l’humanité : « On nous calomnie, nous réconfortons. Jusqu’à présent, nous sommes pour ainsi dire l’ordure du monde, le rebut de l’humanité » (1Co 4,13).

Ordure et rebut : les mots sont forts ! Paul parle d’expérience : il est arrêté comme un criminel, méprisé comme un hérétique, traîné de geôle en geôle avec humiliation, puis décapité comme un citoyen déchu. Il incarne cette étrange inversion de perspective que tout chrétien rencontrera tôt ou tard : moins vous produirez de déchets spirituels, plus on vous regardera vous-même comme un déchet ! Car ne pas courir après la richesse peut paraître folie ; délaisser les honneurs c’est être très vite méprisé ; renoncer à ses privilèges est incompréhensible aux yeux du monde.

La source de bien des persécutions antichrétiennes aujourd’hui est en partie dans le rayonnement spirituel des baptisés qui gêne considérablement les pouvoirs en place. Les Romains caricaturaient les premiers chrétiens des catacombes en les décrivant adorer un crucifié à tête d’âne. Les régimes autoritaires de ce siècle les accusent de trahison à la patrie, à la religion nationale, et les menacent, les déportent, les éliminent comme on élimine les détritus.

Que la grâce du Christ nous soutienne pour progresser dans ce double dépouillement : ne plus produire de déchets spirituels ou du moins les recycler, affronter courageusement le mépris de ceux qui alors nous traiteront comme le rebut de l’humanité.

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Voici que je fais une chose nouvelle, je vais désaltérer mon peuple » (Is 43, 16-21)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur, lui qui fit un chemin dans la mer, un sentier dans les eaux puissantes, lui qui mit en campagne des chars et des chevaux, des troupes et de puissants guerriers ; les voilà tous couchés pour ne plus se relever, ils se sont éteints, consumés comme une mèche. Le Seigneur dit : « Ne faites plus mémoire des événements passés, ne songez plus aux choses d’autrefois. Voici que je fais une chose nouvelle : elle germe déjà, ne la voyez-vous pas ? Oui, je vais faire passer un chemin dans le désert, des fleuves dans les lieux arides. Les bêtes sauvages me rendront gloire – les chacals et les autruches – parce que j’aurai fait couler de l’eau dans le désert, des fleuves dans les lieux arides, pour désaltérer mon peuple, celui que j’ai choisi. Ce peuple que je me suis façonné redira ma louange. »

Psaume
(Ps 125 (126), 1-2ab, 2cd-3, 4-5, 6)
R/ Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous : nous étions en grande fête !
 (Ps 125, 3)

Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion,
nous étions comme en rêve !
Alors notre bouche était pleine de rires,
nous poussions des cris de joie.

Alors on disait parmi les nations :
« Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur ! »
Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous :
nous étions en grande fête !

Ramène, Seigneur, nos captifs,
comme les torrents au désert.
Qui sème dans les larmes
moissonne dans la joie.

Il s’en va, il s’en va en pleurant,
il jette la semence ;
il s’en vient, il s’en vient dans la joie,
il rapporte les gerbes.

Deuxième lecture
« À cause du Christ, j’ai tout perdu, en devenant semblable à lui dans sa mort » (Ph 3, 8-14)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens
Frères, tous les avantages que j’avais autrefois, je les considère comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. À cause de lui, j’ai tout perdu ; je considère tout comme des ordures, afin de gagner un seul avantage, le Christ, et, en lui, d’être reconnu juste, non pas de la justice venant de la loi de Moïse mais de celle qui vient de la foi au Christ, la justice venant de Dieu, qui est fondée sur la foi. Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection et de communier aux souffrances de sa Passion, en devenant semblable à lui dans sa mort, avec l’espoir de parvenir à la résurrection d’entre les morts. Certes, je n’ai pas encore obtenu cela, je n’ai pas encore atteint la perfection, mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir, puisque j’ai moi-même été saisi par le Christ Jésus. Frères, quant à moi, je ne pense pas avoir déjà saisi cela. Une seule chose compte : oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l’avant, je cours vers le but en vue du prix auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus.

Évangile
« Celui d’entre-vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à jeter une pierre » (Jn 8, 1-11)
Gloire à toi, Seigneur.
 Gloire à toi. Maintenant, dit le Seigneur, revenez à moi de tout votre cœur, car je suis tendre et miséricordieux. Gloire à toi, Seigneur. Gloire à toi. (cf. Jl 2, 12b.13c)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus s’en alla au mont des Oliviers. Dès l’aurore, il retourna au Temple. Comme tout le peuple venait à lui, il s’assit et se mit à enseigner. Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme qu’on avait surprise en situation d’adultère. Ils la mettent au milieu, et disent à Jésus : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, que dis-tu ? » Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus s’était baissé et, du doigt, il écrivait sur la terre. Comme on persistait à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » Il se baissa de nouveau et il écrivait sur la terre. Eux, après avoir entendu cela, s’en allaient un par un, en commençant par les plus âgés. Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu. Il se redressa et lui demanda : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? » Elle répondit : « Personne, Seigneur. » Et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. »
Patrick BRAUD

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