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30 juin 2019

Je voyais Satan tomber comme l’éclair

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Je voyais Satan tomber comme l’éclair

Homélie pour le 14° Dimanche du temps ordinaire / Année C
07/07/2019

Cf. également :

Secouez la poussière de vos pieds
Les 72
Briefer et débriefer à la manière du Christ
Qu’est-ce qui peut nous réjouir ?
Le baptême du Christ : une histoire « sandaleuse »

Bigre ! Revoilà Satan, que la modernité avait cru évacuer à grand renfort de démythologisation. Il y a bien l’Exorciste, Amityville, Annabelle et tout autre film terrifiant que les effets spéciaux rendent de plus en plus efficaces ; mais c’est du cinéma. Il y a certes les soi-disant marabouts venus d’Afrique ou d’ailleurs qui pullulent pour exploiter la misère sociale en promettant force désenvoûtements et autres « travaux occultes ». Mais globalement, Satan n’a plus guère de place dans la culture ambiante, ni dans la foi des catholiques non plus.

Comment recevoir alors la désignation du combat que les démons eux-mêmes attribuent à Jésus : « Tu es venu pour nous perdre » (Lc 4,34).
Comment interpréter la joie de Jésus félicitant les 72 comme après une victoire : « je voyais Satan tomber comme l’éclair » (Lc 10,18) ?

Je vois Satan tomber comme l'éclairIl se trouve que ce verset est également le titre d’un livre de René Girard, célèbre anthropologue français ayant enseigné aux USA, mort en 2015. René Girard propose une lecture originale et séduisante de cette déclaration de Jésus. Essayons d’en préciser les grandes lignes pour en tirer quelques pistes d’actualisation de notre évangile (Lc 10, 1-20).

Si Satan tombe comme l’éclair du ciel vers la terre grâce à la mission de 72, c’est parce que les disciples en annonçant le Royaume de Dieu désamorcent le cercle proprement infernal de la violence (notons au passage que les 72 le font… avant les 12 !).

En effet, d’où vient la violence ? Pour René Girard, s’appuyant sur le Décalogue (commandement 6 à 10 : « tu ne convoiteras pas… »), la violence vient essentiellement du désir mimétique, de la convoitise de ce qui appartient à autrui, de l’envie d’être l’autre. En convoitant ce qu’il a et ce qu’il est, le désir mimétique fait naître et grandir une violence meurtrière : prendre la place de l’autre.

Je voyais Satan tomber comme l'éclair dans Communauté spirituelle 10.%2BTu%2Bne%2Bconvoiteras%2Bpas%2Ble%2Bbien%2Bdes%2BautresLe bien d’autrui est désirable justement en cela qu’il est à autrui. Le désir devient infernal lorsqu’il est mimétique : vouloir, à travers la possession de l’objet appartenant à l’autre, devenir l’autre lui-même, à sa place (désir de la marchandise, pour parler le langage contemporain). Donc désir qui, par nature, est homicide dans son principe : désirer être l’autre, c’est déjà vouloir le tuer. « Homicide dans son principe » est la définition biblique de Satan. Satan, nous dit Girard, c’est justement tout le cycle mimétique dans son ensemble.

Cette prolifération de la violence culmine en une crise généralisée dangereuse pour tous. La seule issue est alors celle du bouc émissaire : trouver une victime et lui faire porter tout le poids du désordre, l’exclure pour exclure ainsi la violence, du moins pour un temps. Des sacrifices humains aztèques à la tentative de sacrifice d’Isaac jusqu’aux pogromes ou autres lynchages racistes, les rites païens essaient de réguler la violence mimétique en désignant un coupable à éliminer.

Image illustrative de l’article Bouc à AzazelLes rites juifs ont transformé cette logique en ne supprimant pas le bouc émissaire, mais en le chassant au désert « pour Azazel » après avoir prononcé sur lui un rite d’absolution (Lv 16). Pour les pèlerins musulmans, c’est la lapidation d’un pilier représentant le grand Satan qui lors du pèlerinage à la Mecque (le hadj) en sera une résurgence.

Le christianisme quant à lui reconnaît en Jésus la victime innocente, injustement condamnée pour soi-disant sauver le peuple : « il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple » (Jn 11,50 ; 18,14). En prenant le parti des victimes, en refusant que l’innocent soit déclaré coupable, en dévoilant la convoitise à la racine de la violence, les disciples de Jésus révèlent au grand jour ce qui devait rester caché pour exercer son emprise. Il prive ainsi Satan de son pouvoir sur des hommes.
« C’est maintenant le jugement de ce monde, maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors. » (Jn 12,31)
« Qui commet le péché est du diable, parce que depuis l’origine le diable est pécheur. C’est pour détruire les œuvres du diable que le Fils de Dieu est apparu » (1 Jn 3,8).
« Il est vaincu l’accusateur de nos frères, lui qui les accusait jour et nuit devant notre Dieu » (Ap 12,10).

C’est par l’Esprit de Dieu que Jésus défait Satan. « Si c’est par l‘Esprit de Dieu que j’expulse les démons, c’est donc que le Royaume de Dieu est arrivé jusqu’à vous » (Mt 12,28). René Girard explique ce pouvoir libérateur de l’Esprit par son autre nom, le Paraclet :

.avocat_usa_immigration_2009_m désir dans Communauté spirituelleJ’ai commenté ce terme dans d’autres essais mais son importance pour la signification de ce livre est si grande que je dois y revenir. Le sens principal de parakleitos, c’est l’avocat dans un tribunal, le défenseur des accusés. Au lieu de chercher des périphrases, des échappatoires, dans le but d’éviter cette traduction, il faut la préférer à toutes les autres, il faut s’émerveiller de sa pertinence. Il faut prendre à la lettre l’idée que l’Esprit éclaire les persécuteurs sur leurs propres persécutions. L’Esprit révèle aux individus la vérité littérale de ce qu’a dit Jésus pendant sa crucifixion : « Ils ne savent pas ce qu’ils font. » Il faut songer aussi à ce Dieu que Job appelle : « mon Défenseur ».
La naissance du christianisme est une victoire du Paraclet sur son vis-à-vis, Satan, dont le nom signifie originairement l’accusateur devant un tribunal, celui qui est chargé de prouver la culpabilité, des prévenus. C’est une des raisons pour lesquelles les Évangiles font de Satan le responsable de toute mythologie.
Que les récits de la Passion soient attribués à la puissance spirituelle qui défend les victimes injustement accusées correspond merveilleusement au contenu humain de la révélation, tel que le mimétisme permet de l’appréhender.

Il est intéressant de noter que Satan n’est pas défini en lui-même, mais par sa fonction : accuser l’homme, ou par sa chute comme l’éclair.
Cette révélation du ressort mimétique de la violence est en marche avec les 72 bien avant la Croix. Avec la Passion-Résurrection, cette dénonciation de la convoitise conduisant au bouc émissaire s’incarnera au plus haut point en Jésus de Nazareth. Il est, lui, l’innocent, que tous comptent parmi les pécheurs. Il est condamné pour les coupables alors qu’il n’a jamais rien fait de mal. En ce sens il est l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. En le faisant se lever d’entre les morts, Dieu apporte sa caution à cette dénonciation du désir mimétique. Il appose son sceau à l’œuvre de dévoilement opéré par cet obscur prophète éliminé pour maintenir la paix à Jérusalem.

http://www.soeur-saint-francois-assise.org/wp-content/uploads/2015/01/GetImage-e1421672778734.jpgVoilà pourquoi Satan tombe comme l’éclair, rapidement et avec puissance, de la terre au ciel : sa chute est la conséquence de la prédication de l’Évangile où l’humilité, l’esprit de pauvreté et l’amour des ennemis désarment l’envie et la violence qui dressent des hommes les uns contre les autres. D’ailleurs, notre passage insiste sur cet esprit de non-possession qui va triompher de Satan : « Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales ». Lorsqu’on ne veut rien posséder, l’autre n’est pas une menace. Lorsqu’on veut aimer l’autre comme soi-même, ni plus ni moins, la tentation de la violence s’efface devant la reconnaissance de l’autre. Le désir mimétique s’évanouit devant le désir de communion. Chaque fois que les Églises se sont éloignées de cet esprit de pauvreté – et ce fut souvent ! – elles sont elles-mêmes tombées dans le piège de Satan et ont généré une violence en complète contradiction avec leur message évangélique.

En demandant aux 72 d’être « comme des agneaux au milieu des loups », Jésus brise le ressort infernal de la violence : la non-violence répondra à la violence, le pardon à l’offense, le don au vol, la bénédiction à la persécution.

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En leur demandant de ne rien posséder comme lui-même n’a ni terrier ni pierre où poser la tête (Lc 9,58), Jésus prive Satan du levier par lequel il soulève les antagonismes entre les hommes. La cupidité des riches n’a pas de limites (cf. l’affaire Carlos Gohsn !). Seul un cœur de pauvre peut extirper cette volonté folle de posséder et d’amasser sans cesse.

Même le geste si fort de secouer la poussière de ses pieds en cas de non-accueil coupe l’herbe sous le pied à la violence : en refusant de s’imposer par la force, en ne sacrifiant pas la vérité à la concorde, en s’éloignant des violents sans pour autant fermer la porte pour toujours.

the-fall-of-lucifer_credit-public-domain Girard

Reconnaître en Satan le mimétisme violent, c’est achever de discréditer le prince de ce monde, c’est parachever la démystification évangélique, c’est contribuer à cette « chute de Satan » que Jésus annonce aux hommes avant sa crucifixion. La puissance révélatrice de la Croix dissipe les ténèbres dont le prince de ce monde ne peut pas se passer pour conserver son pouvoir.

Satan tombe comme l’éclair du ciel vers la terre. C’est donc que sur terre il n’a pas fini de faire des dégâts… Il est potentiellement vaincu, mais pas encore pleinement. Il faudra attendre la manifestation du Christ en gloire pour que cette victoire soit totale, un peu comme il a fallu attendre le 8 mai 1945 après le 6 juin 1944, entre débarquement et armistice, entre D-Day et triomphe final.

Et nous, à la suite des 72, comment allons-nous couper court à la violence en nous et autour de nous ?
Comment allons-nous désarmer Satan et le faire
« chuter comme l’éclair » ?
Si la racine du péché est la convoitise comme l’écrit Jacques :
« chacun est tenté par sa propre convoitise, qui l’amorce et l’entraîne. Ensuite la convoitise, lorsqu’elle a conçu, enfante le péché, et le péché, lorsqu’il est consommé, engendre la mort » (Jc 1,14-15), alors le remède est simple : cesser de se comparer, cesser de convoiter, se réjouir de ce que l’autre a sans l’envier, se réjouir de ce que l’autre est sans le jalouser. Ce qui n’empêche nullement de se battre contre les structures d’un système injuste. Au contraire, car le combat est alors pur de toute recherche égoïste. La recherche du bien commun demande en effet des cœurs libres de tout attachement excessif.

Travaillons sur nous-mêmes afin d’étouffer dans l’œuf la violence infernale du désir mimétique qui pollue notre carrière professionnelle, nos relations familiales, notre vie spirituelle…

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Voici que je dirige vers elle la paix comme un fleuve » (Is 66, 10-14c)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Réjouissez-vous avec Jérusalem ! Exultez en elle, vous tous qui l’aimez ! Avec elle, soyez pleins d’allégresse, vous tous qui la pleuriez !
Alors, vous serez nourris de son lait, rassasiés de ses consolations ; alors, vous goûterez avec délices à l’abondance de sa gloire. Car le Seigneur le déclare : « Voici que je dirige vers elle la paix comme un fleuve et, comme un torrent qui déborde, la gloire des nations. » Vous serez nourris, portés sur la hanche ; vous serez choyés sur ses genoux. Comme un enfant que sa mère console, ainsi, je vous consolerai. Oui, dans Jérusalem, vous serez consolés. Vous verrez, votre cœur sera dans l’allégresse ; et vos os revivront comme l’herbe reverdit. Le Seigneur fera connaître sa puissance à ses serviteurs.

Psaume
(Ps 65 (66), 1-3a, 4-5, 6-7a, 16.20)
R/ Terre entière, acclame Dieu, chante le Seigneur !
(cf. Ps 65, 1)

Acclamez Dieu, toute la terre ;
fêtez la gloire de son nom,
glorifiez-le en célébrant sa louange.
Dites à Dieu : « Que tes actions sont redoutables ! »

Toute la terre se prosterne devant toi,
elle chante pour toi, elle chante pour ton nom.
Venez et voyez les hauts faits de Dieu,

ses exploits redoutables pour les fils des hommes.

Il changea la mer en terre ferme :
ils passèrent le fleuve à pied sec.
De là, cette joie qu’il nous donne.

Il règne à jamais par sa puissance.

Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu :
je vous dirai ce qu’il a fait pour mon âme ;
Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière,
ni détourné de moi son amour !

Deuxième lecture
« Je porte dans mon corps les marques des souffrances de Jésus » (Ga 6, 14-18)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Galates

Frères, pour moi, que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste ma seule fierté. Par elle, le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde. Ce qui compte, ce n’est pas d’être circoncis ou incirconcis, c’est d’être une création nouvelle. Pour tous ceux qui marchent selon cette règle de vie et pour l’Israël de Dieu, paix et miséricorde. Dès lors, que personne ne vienne me tourmenter, car je porte dans mon corps les marques des souffrances de Jésus. Frères, que la grâce de notre Seigneur Jésus Christ soit avec votre esprit. Amen.

Évangile
« Votre paix ira reposer sur lui » (Lc 10, 1-12.17-20)
Alléluia. Alléluia.
Que dans vos cœurs, règne la paix du Christ ; que la parole du Christ habite en vous dans toute sa richesse. Alléluia. (Col 3, 15a.16a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, parmi les disciples, le Seigneur en désigna encore 72, et il les envoya deux par deux, en avant de lui, en toute ville et localité où lui-même allait se rendre. Il leur dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales, et ne saluez personne en chemin. Mais dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : ‘Paix à cette maison.’ S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. Restez dans cette maison, mangeant et buvant ce que l’on vous sert ; car l’ouvrier mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison. Dans toute ville où vous entrerez et où vous serez accueillis, mangez ce qui vous est présenté. Guérissez les malades qui s’y trouvent et dites-leur : ‘Le règne de Dieu s’est approché de vous.’ » Mais dans toute ville où vous entrerez et où vous ne serez pas accueillis, allez sur les places et dites : ‘Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous l’enlevons pour vous la laisser. Toutefois, sachez-le : le règne de Dieu s’est approché.’ Je vous le déclare : au dernier jour, Sodome sera mieux traitée que cette ville. »
Les 72 disciples revinrent tout joyeux, en disant : « Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom. » Jésus leur dit : « Je regardais Satan tomber du ciel comme l’éclair. Voici que je vous ai donné le pouvoir d’écraser serpents et scorpions, et sur toute la puissance de l’Ennemi : absolument rien ne pourra vous nuire. Toutefois, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. »

Patrick BRAUD

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30 mai 2019

Sans séparation ni confusion …

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Sans séparation ni confusion …

Homélie pour le 7° Dimanche de Pâques / Année C
02/06/2019

Cf. également :

Lapidation : le retour !
Poupées russes et ruban de Möbius…
Le dialogue intérieur
Sois un être de désir !
Trinité : ne faire qu’un à plusieurs

Stefan Zweig ou Régis Debray ?

Le monde d'hier : Souvenirs d'un européen par ZweigLes élections européennes de mai donnent une harmonique très politique aux paroles du Christ dans notre Évangile (Jn 17, 20-26) : « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes UN : moi en eux, et toi en moi. Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un ».
Journée de l'EuropeLa devise officielle de l’Europe est « Unie dans la diversité ». Elle renvoie d’abord à la diversité des langues. Le multilinguisme est une des caractéristiques de l’Europe. En effet, l’enjeu de la construction européenne est bien celui-ci : faire UN à 28. Pour certains, cette unité européenne demande d’abolir toutes les frontières, les uns au nom de la libre circulation des personnes et des biens, les autres au nom de la fraternité universelle. Un amoureux de l’Europe d’hier, Stefan Zweig (1881-1942), rêve entre-deux
-guerres d’un continent unifié que la montée du nazisme a hélas réalisé à l’envers ensuite. Autrichien de naissance, il s’exile au Brésil où, épuisé et démoralisé, il se donne la mort en compagnie de sa femme en 1942, sans voir la renaissance de son rêve européen après 1945.

« Pour la première fois un sentiment de solidarité européenne, une conscience nationale européenne était en devenir. Combien absurdes, nous disions-nous, ces frontières qu’un avion se fait un jeu de survoler, combien provinciales, combien artificielles ces barrières douanières et ces gardes-frontière, combien contradictoires à l’esprit de notre temps qui manifestement désire l’union et la fraternité universelle ! » (Stefan Zweig, Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, 1943).

 

Sans séparation ni confusion … dans Communauté spirituelle product_9782070453054_195x320En contre-voix de ce rêve européen désormais majoritaire dans les discours politiques et des gagnants de la mondialisation, Régis Debray fait quant à lui « l’éloge des frontières » (Gallimard, 2010) qui garantissent à la fois la paix et la coopération entre les peuples. Pour lui, « la frontière, c’est la paix. La ville monde du libéralisme marchand et l’hyper-classe mondiale rêvent d’un monde enfin unifié (exact pendant de la bonne vieille société sans classes marxiste) où enfin hommes et marchandises, réduits à leur valeur d’échange, circuleraient librement. Or la séparation nous protège comme elle nous prolonge, rejoignant Paul Valéry : ‘Ce qu’il y a de plus profond chez l’homme c’est la peau’. J’aime bien la citation de l’académicien et diplomate catholique J. de Bourbon-Busset : « Les rives sont la chance des fleuves. Elles les empêchent de devenir des marécages » L’être et la limite adviennent ensemble. Accepter la frontière, c’est accepter notre finitude humaine. Il faut se méfier des tentations d’infini comme des tentations d’indéfini. Car l’autre n’est pas moi et il est sage de l’accepter et de le reconnaître. Le vivant, c’est ce qui a un milieu, une peau ; les arbres ont une écorce et les hommes ont une peau. En cela la frontière est profonde. Car l’homme est un être maisonnable. Il naît dans une poche, franchit une frontière pour en sortir (…) Pour s’ouvrir à l’autre, il faut avoir un lieu à soi ».

Ces deux penseurs indiquent deux voies que tout oppose pour réaliser l’unité sur le vieux continent. Stefan Zweig ravira les partisans du libre marché commun, de l’euro unique, de la citoyenneté européenne au-dessus des nationales, du fédéralisme gouverné par des supranationaux unifiant la mosaïque européenne en un empire capable de rivaliser avec l’arrogant Oncle Sam et l’inquiétant dragon chinois. Régis Debray sera récupéré – mal à propos ! – par des nationalistes voulant sauvegarder l’identité de leurs peuples, des populistes croyant en la souveraineté locale, des anti-libéraux (ou illibéraux) se méfiant du règne du commerce tout-puissant. Le cosmopolitisme indifférencié est la marque du premier, le nationalisme et sa xénophobie le danger du second.

L’Évangile n’est évidemment pas un traité politique d’où l’on pourrait tirer des réponses toutes faites à des questions complètement étrangères à Jésus et à son époque. Reste que le chemin d’humanité vécu par le Christ peut inspirer tout acteur politique quel que soit son siècle. Reste que la sagesse accumulée par l’Église au long de son histoire, mêlée d’erreurs et de fulgurances, constitue un humus dans lequel citoyens et leaders politiques peuvent plonger des racines. Particulièrement en ce qui concerne l’Europe, tellement marquée par l’influence des Églises chrétiennes !

D’ailleurs, dans la théorisation de l’unité des royaumes en Europe, l’Église catholique a elle-même oscillé entre césaro-papisme et théorie des deux glaives, Canossa et Rome. Les Églises orthodoxes ont pratiqué la symphonie des pouvoirs, que l’aigle bicéphale symbolise à merveille. Quant aux Églises protestantes, elles ont revendiqué la liberté de conscience, l’indépendance vis-à-vis du pouvoir, sans éviter pourtant les excès des Calvin à Genève ou des colons néerlandais en Afrique.

Chacun a donc sa conception de l’unité à réaliser entre les gens, entre les peuples. Y en a-t-il une plus évangélique que les autres ? Comme souvent, la tradition chrétienne nous livre quelques clés pour définir non pas ce qu’est l’unité mais ce qu’elle n’est pas. Ainsi la vieille maxime christologique du premier concile de Nicée (325) qui nous dit qu’en Christ les deux natures humaine et divine sont unies, « sans séparation ni confusion ». C’est ce qu’en théologie on appelle « l’union hypostatique », l’union dans la personne (hypostase en grec) de Jésus des deux natures. Conçue à l’origine pour caractériser l’homme-Dieu Jésus, cette double borne indique des limites que toute construction unitaire se doit de respecter si elle veut devenir authentiquement humaine (et divine !). Elle balise les dangers à éviter dans l’amitié, dans le couple, voire même dans des problématiques plus contemporaines comme la séparation des pouvoirs, l’unité européenne, la laïcité etc.

 

Sans séparation…

séparation parents« Mon Père et moi nous sommes UN ». Il y a de quoi scandaliser les juifs dans cette assertion blasphématoire ! Qui peut se prétendre comme Dieu ? Pis encore : qui peut prétendre ne faire qu’un avec le Tout-Autre, celui que nul œil n’a jamais vu, que nulle pensée ne peut concevoir ni enfermer ? Pour les juifs ou les musulmans, la frontière est très nette entre Dieu et l’homme. La séparation est radicale (elle est même éternelle pour les musulmans, car le Paradis ne l’abolira pas).

Jésus en personne contredit cette fatalité d’un Dieu à jamais séparé. « Qui m’a vu a vu le Père » : en lui Dieu se rend proche, à portée de main, à toucher de peau. Aucun autre homme n’a été autant l’intime de Dieu que Jésus de Nazareth. Ce n’est pas un privilège, c’est un don en action, le don de la communion avec Dieu en Dieu, nous rendant ainsi « participants de la nature divine » (2P 1,4 ). « Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, ils soient eux aussi avec moi ». Tout le mouvement de l’eucharistie est là, concentré dans la grande doxologie trinitaire que nous chantons à la fin de la prière eucharistique : « par lui, avec lui et en lui, à toi Dieu le Père tout-puissant, dans l’unité du Saint Esprit, tout honneur et toute gloire pour les siècles des siècles ! Amen ». C’est bien d’unité qu’il s’agit : se laisser unir au Christ, en son corps, pour avec lui dans le lien de l’Esprit être unis à Dieu.

Toute conception de l’unité – même politique – qui viendrait en pratique contredire ou rendre impossible cette communion entre les peuples au nom d’une séparation, quelle qu’elle soit, serait une régression spirituelle, un retour à l’antique partition où chacun survit sans rencontrer l’autre, sans échanger avec lui, juxtaposé voire opposé à tout ce qui est différent.


Ni confusion

vätternLa deuxième impasse serait avec la confusion celle de la soi-disant abolition de toutes les frontières et différences. Jésus ne disait pas : « je suis le Père » mais « je suis dans le Père et le Père est en moi ». Cette inhabitation mutuelle ne confond pas les personnes qui subsistent chacune. Le Père n’est pas le Fils, et le Fils n’est pas l’Esprit. Ils sont bien trois, et c’est grâce à cela qu’ils sont un. Transposez cela à l’unité entre les peuples, notamment en Europe : une souveraineté ne peut pas remplacer toutes les autres, une seule langue ne peut parler au nom des autres, croire que les mœurs, les coutumes, les cuisines, les habits, les économies pourraient se fondre en un seul ‘grand tout’ sur lequel chacun devrait s’aligner pour former une puissance commune relève de la confusion. Le rêve totalitaire pilotant la construction de la tour de Babel n’est jamais loin des discours politiques sur la puissance, l’unité où l’idéal européen. La distinction des personnes en Dieu Trinité fonde la distinction des peuples dans une construction politique. La non-confusion des natures en Christ légitime – peut-être de manière surprenante si l’on occulte la dimension théologique de l’Occident – les notions d’autonomie, de subsidiarité et de gradualité dans la construction européenne. Le principe de non séparation fonde quant à lui les notions de coopération entre les nations, de solidarité, de bien commun et d’obligations mutuelles.

Les résultats des élections européennes du 26 mai montrent une grande dispersion des votes. Les courants de pensée durcissent leurs oppositions réciproques. Le grand vainqueur est hélas l’abstention : à 50 % en France, elle est le symptôme d’un désintérêt, d’un désamour, d’une résignation déçue qui n’annoncent rien de bon. Les députés élus feraient bien de prendre de la hauteur, et de méditer à nouveau sur cette vieille maxime de Nicée et ses conséquences pour l’unité des 28 : « sans séparation ni confusion »

Nicée I

Lectures de la messe

Première lecture
« Voici que je contemple le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu » (Ac 7, 55-60)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

 En ces jours-là, Étienne était en face de ses accusateurs. Rempli de l’Esprit Saint, il fixait le ciel du regard : il vit la gloire de Dieu, et Jésus debout à la droite de Dieu. Il déclara : « Voici que je contemple les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. » Alors ils poussèrent de grands cris et se bouchèrent les oreilles. Tous ensemble, ils se précipitèrent sur lui, l’entraînèrent hors de la ville et se mirent à le lapider. Les témoins avaient déposé leurs vêtements aux pieds d’un jeune homme appelé Saul. Étienne, pendant qu’on le lapidait, priait ainsi : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit. » Puis, se mettant à genoux, il s’écria d’une voix forte : « Seigneur, ne leur compte pas ce péché. » Et, après cette parole, il s’endormit dans la mort.

Psaume
(Ps 96 (97), 1-2b, 6.7c, 9)

R/ Le Seigneur est roi, le Très-Haut sur toute la terre !
ou : Alléluia !
(Ps 96, 1a.9a)

Le Seigneur est roi ! Exulte la terre !
Joie pour les îles sans nombre !
justice et droit sont l’appui de son trône.

Les cieux ont proclamé sa justice,
et tous les peuples ont vu sa gloire.

À genoux devant lui, tous les dieux !
Tu es, Seigneur, le Très-Haut sur toute la terre :

tu domines de haut tous les dieux.

Deuxième lecture
« Viens, Seigneur Jésus ! » (Ap 22, 12-14.16-17.20)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean

Moi, Jean, j’ai entendu une voix qui me disait : « Voici que je viens sans tarder, et j’apporte avec moi le salaire que je vais donner à chacun selon ce qu’il a fait. Moi, je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin. Heureux ceux qui lavent leurs vêtements : ils auront droit d’accès à l’arbre de la vie et, par les portes, ils entreront dans la ville. Moi, Jésus, j’ai envoyé mon ange vous apporter ce témoignage au sujet des Églises. Moi, je suis le rejeton, le descendant de David, l’étoile resplendissante du matin. » L’Esprit et l’Épouse disent : « Viens ! » Celui qui entend, qu’il dise : « Viens ! » Celui qui a soif, qu’il vienne. Celui qui le désire, qu’il reçoive l’eau de la vie, gratuitement.
Et celui qui donne ce témoignage déclare : « Oui, je viens sans tarder. » – Amen ! Viens, Seigneur Jésus !

Évangile

« Qu’ils deviennent parfaitement un » (Jn 17, 20-26)
Alléluia. Alléluia.
Je ne vous laisserai pas orphelins, dit le Seigneur, je reviens vers vous, et votre cœur se réjouira. Alléluia. (cf. Jn 14, 18)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, les yeux levés au ciel, Jésus priait ainsi : « Père saint, je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi. Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes UN : moi en eux, et toi en moi. Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un, afin que le monde sache que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m’as aimé. Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, ils soient eux aussi avec moi, et qu’ils contemplent ma gloire, celle que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde. Père juste, le monde ne t’a pas connu, mais moi je t’ai connu, et ceux-ci ont reconnu que tu m’as envoyé. Je leur ai fait connaître ton nom, et je le ferai connaître, pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux, et que moi aussi, je sois en eux. »
Patrick BRAUD

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31 mars 2019

La première pierre

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

La première pierre

Homélie pour le 5° dimanche de Carême / Année C
07/04/2019

Cf. également :

Lapider : oui, mais qui ?
L’adultère, la Loi et nous
L’oubli est le pivot du bonheur
Le Capaharnaüm de la mémoire : droit à l’oubli, devoir d’oubli
Comme l’oued au désert
Jésus face à la violence mimétique
Les sans-dents, pierre angulaire

Où sont les témoins de l’adultère ?

Les lectures de ce dimanche offrent de multiples pistes de méditation pour la semaine : l’oubli comme pivot du bonheur (première lecture Is 43, 16-21 et deuxième lecture Ph 3, 8-14), l’imprévu de Dieu qui surgit comme l’oued au désert (psaume 125), le rôle de la Loi dans nos vies, toutes les formes d’adultère pratiquées aujourd’hui etc.

Ajoutons-en une autre : la fameuse première pierre dont Jésus cherche le lanceur autorisé sur la femme adultère (Jn 8, 1-11).

C’est devenu une expression proverbiale en français : « que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ». Or Jésus – qui connaît par le cœur le premier Testament –  n’aurait pas dû dire cela. Il aurait dû citer exactement le livre du Deutéronome :

Lapidation pour viol du sabbat« S’il se trouve au milieu de toi, dans l’une des villes que le Seigneur ton Dieu te donne, un homme ou une femme qui fait ce qui est mal aux yeux du Seigneur ton Dieu en transgressant son alliance, et qui s’en va servir d’autres dieux et se prosterner devant eux, devant le soleil, la lune ou toute l’armée des cieux, ce que je n’ai pas ordonné : si l’on te communique cette information ou si tu l’entends dire, tu feras des recherches approfondies; une fois vraiment établi le fait que cette abomination a été commise en Israël, tu amèneras aux portes de ta ville l’homme ou la femme qui ont commis ce méfait; l’homme ou la femme, tu les lapideras et ils mourront. C’est sur les déclarations de deux ou de trois témoins que celui qui doit mourir sera mis à mort; il ne sera pas mis à mort sur les déclarations d’un seul témoin. La main des témoins sera la première pour le mettre à mort, puis la main de tout le peuple en fera autant. Tu ôteras le mal du milieu de toi. » (Dt 17,6)

Les seuls autorisés à initier la lapidation étaient les témoins oculaires, reconnus véridiques par le tribunal (sanhédrin). Car la Torah se méfie des mouvements de foule où, sur une rumeur, la violence se déchaîne en aveugle. Ces lynchages relèvent toujours d’un déferlement de violence mimétique (René Girard) où la masse imite les premiers à porter les coups. Il faut donc normalement de vrais témoins, qualifiés, dont le récit a été examiné, soupesé, croisé avec d’autres. D’ailleurs, un seul témoin ne suffit pas : la Loi exige qu’il y en ait au moins deux, pour limiter le risque de faux témoignage. Jésus aurait donc dû convoquer deux témoins de l’adultère à se manifester pour commencer la lapidation (sans compter l’homme qui avait commis cet adultère !).  

La Torah exige que deux personnes au moins répondent sur leur vie des accusations qu’ils formulent. À nous de trouver la traduction moderne de cette précaution : croiser nos sources d’information, ne pas « liker » trop vite et sans discernement, tourner sept fois notre langue dans notre bouche avant de parler ou de taper au clavier, prendre le temps de vérifier, avec patience…

De plus, la lapidation n’est formellement prescrite que pour le péché d’idolâtrie ; rien n’est précisé pour le mode d’exécution de la sentence de mort suite à l’adultère :

« Si l’on prend sur le fait un homme couchant avec une femme mariée, ils mourront tous les deux, l’homme qui a couché avec la femme, et la femme elle-même. Tu ôteras le mal d’Israël » (Dt 22, 22-29 // Lv 20,10).

Un dernier argument empêche la mise à mort d’un coupable par les juifs. En l’an 11, l’empereur Auguste édite le décret du droit de glaive romain : le grand sanhédrin national perd son droit souverain de vie et de mort sur les juifs, une vingtaine d’années avant la crucifixion de Jésus. Le sanhédrin devra dès lors recevoir la permission des autorités romaines pour pouvoir mettre quelqu’un à mort. « Il ne nous est pas permis de mettre quelqu’un à mort » (Jn 18,31), répliquent les juifs à Pilate qui voulait se débarrasser de ce prisonnier encombrant.

Bref, les accusateurs de cette femme avaient tout faux, tant sur la procédure légale que sur la sentence et son exécution. Ne pas commettre l’adultère demeure une exigence, « une exigence infinie » dirait le philosophe Emmanuel Levinas. Mais la transgression de cette exigence n’est en pratique jamais suivie de condamnation à mort, ce qui permet de conjuguer habilement exigence et clémence.

 

Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre 

La première pierre dans Communauté spirituelle adult%C3%A8re1-300x200Si les témoins de la scène évangélique s’en vont après cette phrase, c’est sans doute parce que personne n’a été directement témoin de l’adultère. De toute façon, cette femme ne risquait pas grand-chose ici, car la Loi interdisait de mettre à mort dans le Temple (où était Jésus) mais seulement en dehors de la ville (cf. la lapidation d’Étienne au pied des remparts de Jérusalem Ac 7) : « Dieu dit à Moïse : cet homme sera puni de mort, toute l’assemblée le lapidera hors du camp » (Nb 15,35-36). En plus, tous les commentateurs signalent que les condamnations à mort, et encore plus les exécutions, étaient extrêmement rares depuis longtemps.

Au passage, faisons nôtre cette sagesse de la Torah qui exige des témoins oculaires : ne pas porter d’accusation dont nous ne pouvons pas témoigner personnellement (ce qui entraîne responsabilité et conséquences tragiques en cas de faux témoignages, car la Loi prévoit de tuer ceux qui veulent faire tuer sans raison…). Or la médisance et la calomnie ont de tout temps fait courir les accusations sans preuves ni témoins. Répandre ce genre de soupçons et de dénonciations sans en être témoin direct est une forme de complicité avec le mensonge, voire le meurtre.

Ados : mode d’emploi pour se protéger des fake newsInternet et les réseaux sociaux amplifient ce phénomène de fausses rumeurs à l’infini. Les fake news, les buzz fabriqués de toutes pièces, « la bande des Lol », les campagnes numériques russes ou chinoises en période d’élections américaines ou européennes, les rumeurs d’enlèvement d’enfants par les Roms… : les possibilités deviennent aujourd’hui quasi illimitées d’amener sur la place publique n’importe qui en l’accusant de n’importe quoi. Prenons garde à ne pas relayer ce genre d’accusations sans preuves, de rumeurs sans fondements, d’adultères sans témoins.

Du coup, Jésus met les accusateurs devant leurs contradictions, et à son habitude il radicalise la Loi qu’il désire accomplir et non abolir (Mt 5,7). Il n’appelle pas deux mais une seule personne ; et ce n’est plus un témoin mais un « sans-péché » qui est demandé pour commencer le massacre. Évidemment, les chrétiens reconnaîtront plus tard en Jésus le « Témoin (martyr en grec) fidèle » par excellence (Ap 1,5 ; 2,13 ; 3,14), qui seul est « le saint de Dieu » (Mc 1,24 ; Lc 4,34 ; Jn 6,69), le « sans-péché » (He 7,23-28). Si ce témoin sans péché ne jette pas la première pierre, qui pourrait se prétendre au-dessus et faire l’inverse ? Le Christ désamorce ainsi la violence mimétique de cette foule en garantissant sur sa vie que cette femme doit vivre (sans pour autant approuver son adultère).

Si Dieu lui-même refuse de jeter la première pierre, qui prétendrait être au-dessus de lui pour vouloir éliminer son frère, son voisin ?

Bien sûr, les lapidations islamistes au nom de la charia apparaissent comme une formidable régression au regard de cet Évangile. Le sultanat de Brunei illustre tristement cette régression, lui qui vient de rétablir la lapidation pour l’adultère et les homosexuels au nom de la charia.

 

La pierre première (angulaire)

0eff19e9 angulaire dans Communauté spirituelleLa première pierre, celle qui aurait servi de signal pour déchaîner la violence, va devenir avec Jésus la pierre première, la pierre angulaire qui assure la cohésion de l’ensemble et désamorce la violence. Les psaumes chantaient déjà cette inversion de la logique sacrificielle que René Girard a bien analysée : « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle. C’est là l’œuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux » (Ps 117, 22-23).

Les évangiles feront cette relecture de la mort du Christ  (Mc 12,10 ; Mt 21,42 ; Lc 20,17 ; Ac 4,11 ; 1P 2,7). Sur la croix, en assumant l’exclusion dont la femme adultère et tant d’autres pécheurs sont victimes, Christ devient lui-même la pierre première de l’Église, le nouveau Temple où tous sont réconciliés avec Dieu et entre eux.

C’est un peu comme si Jésus prenait la place de cette femme adultère pour arrêter enfin le cycle de la violence meurtrière. D’ailleurs, il s’attendait sans doute dans un premier temps à être lapidé comme les grands prophètes d’autrefois : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés… » (Lc 13,34). Il a failli plusieurs fois en être victime :« les Juifs, à nouveau, ramassèrent des pierres pour le lapider » (Jn 10,31). « Ce n’est pas pour une belle œuvre que nous voulons te lapider, mais pour un blasphème, parce que toi qui es un homme tu te fais Dieu » (Jn 10,33). Et ses disciples ont bien compris la menace qui pèse sur lui : « les disciples lui dirent : Rabbi, tout récemment encore les Juifs cherchaient à te lapider; et tu veux retourner là-bas ? » (Jn 11,8)

Avant lui, David (1Sa 30,6), Moise et Aaron (Ex 17,4 ; Nb 14,10) ont échappé de peu à la lapidation. Paul a été lapidé une fois et laissé pour mort (2 Co 11,25). Les apôtres s’y savaient exposés : « païens et Juifs, avec leurs chefs, décidèrent de recourir à la violence et de lapider les apôtres » (Ac 14,5).

La lapidation est donc le sort auquel Jésus devait s’attendre, non la crucifixion (ce qui produit l’angoisse de Gethsémani lorsqu’il réalise que c’est cette mort-là, bien plus infâmante encore, qui arrive ; de même pour son sentiment d’abandon sur le gibet de la croix).

Jésus voit en cette femme quelqu’un qui lui annonce le chemin qu’il va bientôt choisir de prendre : risquer d’être victime, innocent, absorbant le mal de ses bourreaux au lieu de le prolonger ou de leur renvoyer.

Jésus brise radicalement la chaîne infernale de l’accusation-condamnation pour que les pécheurs se détournent de leur péché et vivent. « Il est vaincu l’accusateur de nos frères, lui qui les accusait jour et nuit devant notre Dieu » (Ap 12,10).

 

 De la pierre qui tue à la pierre qui lie

Le martyre d’Étienne, premier disciple à donner sa vie pour sa foi au Christ, marquera la version désormais définitive du sacrifice religieux : le témoin ne jette plus la première pierre, mais le premier il la reçoit (Ac 7,58), afin que nul ne croit rendre gloire à Dieu en tuant. Le vrai sacrifice n’est plus d’égorger des animaux, encore moins des humains, mais de s’offrir soi-même, jusqu’à préférer être tué que de tuer s’il faut aller jusque-là pour témoigner du pardon offert. Étienne a expiré en priant pour ses bourreaux : « Seigneur, ne leur compte pas ce péché » (Ac 12,10) à la manière du Christ en croix : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34).

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Que retenir de ce parcours sur le témoin et la pierre ? Une ou deux interrogations peut-être :

- à quel moment propagez-vous des soupçons, des accusations ? Vous en portez-vous personnellement garant ?

- préférez-vous être témoin de la faute de l’autre, ou du pardon qui lui est accordé ?

 

BONUS !

Amusez-vous à lire la savoureuse traduction « banlieue » ci-dessous du récit de la femme adultère, histoire de redécouvrir ce que « inculturer » peut vouloir dire…

LA MEUF ADULTÈRE

(adaptation libre du passage de l’Évangile : Jean 8, 1-11)

La meuf adultère, c’est pas une meuf qui kiffait un mec qui s’appelait Dultère (comme la « meuf à Momo »). Vu ? La meuf adultère, c’est une frolotte qui avait dribblé son mari.
À l’époque de Jésus, ce genre d’intrigue était un ‘blème vraiment trop sérieux.
Un jour, à un moment où elle était avec le keumé, des pharisiens l’ont grillée.
Les pharisiens, c’était des bougs toujours vachement bien sapés (le genre à rouler en Merco, s’tu veux). Ils faisaient un peu les caïds, dans leurs tieks, et ils étaient
officials dans tous les lieux classes.
Ils ont emmené la meuf avec eux et ils ont bavé de partout qu’ils l’avaient prise en flag. Des vrais poucaves ! Ils t’l'ont affichée grave, et, là, au milieu de la rue – starforlah ! -, ils ont voulu la caillasser.

Jésus était là, lui aussi, avec ses douze srabs. Il matait leur gros délire.
Les pharisiens lui ont demandé : « Moïse a dit qu’il fallait caillasser ce genre de rate. Et toi, tu dis ouak ? » (en fait, c’était pour lui faire un « guet » et le gazer devant tout le monde, car ils avaient un sérieux seum contre lui).
Mais Jésus est resté cool. Pas yomb du tout. Il faisait des graffs sur le sol (sans beubz, bien sûr, juste avec ses doigts !).
La meuf, elle, elle se sentait trop en galère. Pour elle, c’était ghetto. Elle s’attendait à se manger des coups et à se faire goumer.

Un moment après, Jésus a répondu aux pharisiens : « Celui qui n’a jamais fait le bouffon, dans sa vie, qu’il la caillasse en premier ! »
Et là, ma parole, les pharisiens se sont tous arrachés un par un ! Sur la tête à ma mère, ils ont tous tékal ! Taf taf ! Les plus vieux d’abord !
La meuf est restée là, avec Jésus. Elle lui a demandé s’il voulait la caillasser, lui aussi. Il a répondu : « Padig ! J’te caillasserai pas. Mais
tèje le frolo avec qui t’as conclu, et retourne despi chez ton mari ! »
Ils ont fait un tchek et, finalement, la meuf est repartie chez le maton de ses minots.
Depuis, elle le dribble plus. Elle est même devenue sten. C’est trop une crème !

Et même si, parfois, elle a l’impression que chez elle c’est un peu Fleury, elle sait que Jésus la kiff et qu’il est son frère maintenant. Alors, dans son cœur, c’est plus la zonze.

Lexique: Afficher : ridiculiser / Baver : révéler des choses confidentielles / Beubz : bombe aérosol / Blème : problème / Boug : mec / Despi : vite / Dribbler : tromper / Flag : flagrant délit / Fleury : prison / Frolo : homme / Frolotte : femme / Gazer : se moquer / Ghetto : situation tendue / Goumer : frapper / Graff : graffitis / Griller : Prendre en flagrant délit / Guet : traquenard / Intrigue : situation sentimentale complexe / Keumé : mec / Kiffer : aimer / Mater : regarder / Maton : père / Merco : Mercedes / Meuf : femme / Official : privilégié / Ouak : quoi / Padig : t’en fais pas / Poucave : délateur / Rate : femme / Seum : rage / Srab : ami / Starforlah : exprime l’indignation / Sten : fiable / Taf taf : vite fait / Tchek : salut / Tèje : laisse tomber / Tékal : partir / Tieks : quartier / Yomb : énervé / Zonze : prison.

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Voici que je fais une chose nouvelle, je vais désaltérer mon peuple » (Is 43, 16-21)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Ainsi parle le Seigneur, lui qui fit un chemin dans la mer, un sentier dans les eaux puissantes, lui qui mit en campagne des chars et des chevaux, des troupes et de puissants guerriers ; les voilà tous couchés pour ne plus se relever, ils se sont éteints, consumés comme une mèche. Le Seigneur dit : « Ne faites plus mémoire des événements passés, ne songez plus aux choses d’autrefois. Voici que je fais une chose nouvelle : elle germe déjà, ne la voyez-vous pas ? Oui, je vais faire passer un chemin dans le désert, des fleuves dans les lieux arides. Les bêtes sauvages me rendront gloire – les chacals et les autruches – parce que j’aurai fait couler de l’eau dans le désert, des fleuves dans les lieux arides, pour désaltérer mon peuple, celui que j’ai choisi. Ce peuple que je me suis façonné redira ma louange. »

Psaume
(Ps 125 (126), 1-2ab, 2cd-3, 4-5, 6)
R/ Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous : nous étions en grande fête !
(Ps 125, 3)

Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion,
nous étions comme en rêve !
Alors notre bouche était pleine de rires,
nous poussions des cris de joie.

Alors on disait parmi les nations :
« Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur ! »
Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous :
nous étions en grande fête !

Ramène, Seigneur, nos captifs,
comme les torrents au désert.
Qui sème dans les larmes
moissonne dans la joie.

Il s’en va, il s’en va en pleurant,
il jette la semence ;
il s’en vient, il s’en vient dans la joie,
il rapporte les gerbes.

Deuxième lecture
« À cause du Christ, j’ai tout perdu, en devenant semblable à lui dans sa mort » (Ph 3, 8-14)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens

Frères, tous les avantages que j’avais autrefois, je les considère comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. À cause de lui, j’ai tout perdu ; je considère tout comme des ordures, afin de gagner un seul avantage, le Christ, et, en lui, d’être reconnu juste, non pas de la justice venant de la loi de Moïse mais de celle qui vient de la foi au Christ, la justice venant de Dieu, qui est fondée sur la foi. Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection et de communier aux souffrances de sa Passion, en devenant semblable à lui dans sa mort, avec l’espoir de parvenir à la résurrection d’entre les morts. Certes, je n’ai pas encore obtenu cela, je n’ai pas encore atteint la perfection, mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir, puisque j’ai moi-même été saisi par le Christ Jésus. Frères, quant à moi, je ne pense pas avoir déjà saisi cela. Une seule chose compte : oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l’avant, je cours vers le but en vue du prix auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus.

Évangile
« Celui d’entre-vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à jeter une pierre » (Jn 8, 1-11)
Gloire à toi, Seigneur.
Gloire à toi. Maintenant, dit le Seigneur, revenez à moi de tout votre cœur, car je suis tendre et miséricordieux. Gloire à toi, Seigneur. Gloire à toi. (cf. Jl 2, 12b.13c)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus s’en alla au mont des Oliviers. Dès l’aurore, il retourna au Temple. Comme tout le peuple venait à lui, il s’assit et se mit à enseigner. Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme qu’on avait surprise en situation d’adultère. Ils la mettent au milieu, et disent à Jésus : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, que dis-tu ? » Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus s’était baissé et, du doigt, il écrivait sur la terre. Comme on persistait à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » Il se baissa de nouveau et il écrivait sur la terre. Eux, après avoir entendu cela, s’en allaient un par un, en commençant par les plus âgés. Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu. Il se redressa et lui demanda : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? » Elle répondit : « Personne, Seigneur. » Et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. »
Patrick BRAUD

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17 septembre 2018

Dieu s’est fait infâme

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Dieu s’est fait infâme


Homélie pour le 25° dimanche du temps ordinaire / Année B
23/09/2018

Cf. également :

La jalousie entre nature et culture
Jesus as a servant leader
« J’ai renoncé au comparatif »
C’est l’outrage et non pas la douleur
Vendredi Saint : La vilaine mort du Christ
Un roi pour les pires

 

Que connaissez-vous de l’infamie ?

Que savez-vous de cette flétrissure du nom, de cette marque au fer rouge qui dénonce sans cesse les infâmes au ressentiment populaire ?

la lettre ecarlate de Nathaniel HawthorneAvez-vous croisé de ces ombres obligées désormais de s’excuser d’exister, à cause de la lettre écarlate [1] qu’ils portent sur leur visage raviné, leurs cheveux filasses, leurs mâchoires sans dents ? Avez-vous jamais parlé avec ceux qui sont devenus des rebuts de leur propre famille, leur village ou leur société, à cause d’un crime supposé ou réel ? Quand vous vous écriez : ‘c’est infâme !’ après avoir trempé vos lèvres dans un plat, le dégoût que vous exprimez vous donne une idée de ce que les ignobles lisent dans les yeux de leurs pourtant concitoyens et frères en humanité.

Ainsi, quand notre première lecture (Sg 2, 12.17-20) décrit la manigance des puissants pour éliminer un gêneur, on pense immanquablement à la fois à ces infâmes et à Jésus :

« Soumettons-le à des outrages et à des tourments ; nous saurons ce que vaut sa douceur, nous éprouverons sa patience. Condamnons-le à une mort infâme, puisque, dit-il, quelqu’un interviendra pour lui. »

Être condamné à mort est déjà impensable pour un homme de bien. Dans notre Évangile de ce dimanche (Mc 9, 30-37), les disciples ne comprennent rien à cette annonce du meurtre de Jésus, car c’est proprement impensable pour eux qu’un Messie soit ainsi éliminé :

« Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera. » Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l’interroger. »

En effet, un envoyé de Dieu doit réussir, sinon il n’est pas celui qu’il prétend être.

« Si le juste est fils de Dieu, Dieu l’assistera, et l’arrachera aux mains de ses adversaires. » (Sg 2,18)

Voilà pourquoi le Coran, revenant à une compréhension « naturelle » de l’action de Dieu, ne peut envisager le meurtre de Jésus. Il expose des théories diverses, comme la substitution de Jésus par un disciple où un soldat, ou la crucifixion d’un sosie, ce qui aurait trompé les disciples éloignés du Golgotha :

« Et à cause leur parole : Nous avons vraiment tué le Messie, Jésus, fils de Marie, le Messager d’Allah… Or, ils ne l’ont ni tué ni crucifié ; mais ce n’était qu’un faux semblant ! (d’autre traduction : Sa ressemblance a été placée sur un autre homme et ils ont tué cet homme) Et ceux qui ont discuté sur son sujet sont vraiment dans l’incertitude: ils n’en ont aucune connaissance certaine, ils ne font que suivre des conjectures et ils ne l’ont certainement pas tué. Mais Allah l’a élevé vers Lui et Allah est Puissant et Sage. » Sourate 4, 157-158

« (Rappelle-toi) quand Allah dit:  » Ô Jésus, certes, Je vais mettre fin à ta vie terrestre t’élever vers Moi. » Sourate 3,53

Voilà donc a contrario un indice très solide de l’historicité de la mort de Jésus : c’est tellement invraisemblable pour des croyants que justement ils n’ont pu inventer cela.

Dieu s'est fait infâme dans Communauté spirituellePire encore : Jésus n’est pas seulement un condamné à mort (ce qui déjà le range parmi les pires), mais surtout un crucifié (les pires parmi les pires). De multiples recherches historiques ont montré l’horreur que suscite ce supplice dans l’empire romain notamment. Les nobles et les citoyens romains étaient décapités (comme Paul), exilés, empoisonnés (comme Socrate), mais pas crucifiés. C’était réservé aux humiliores = sous hommes (en latin) - aux Untermenschen dira l’idéologie nazie plus tard - à ceux de la plus basse condition : esclaves, métèques, pirates, nomades… C’était la mors turpissima = la mort la plus honteuse. L’exposition à la foule en pleine nudité, la lente agonie d’asphyxie défigurant le corps, l’exposition du cadavre sur la croix des jours durant pour le priver de sépulture et en faire la proie des oiseaux charognards, l’exécration publique … : tout était orchestré pour que les crucifiés deviennent infâmes, ignobles [2]. L’étymologie confirme que l’infâme n’a plus ni renommée (in-famus = négation de la réputation, d’où le verbe : diffamer = salir la réputation de quelqu’un) ni noblesse (ig-noble). Sa postérité sera effacée de la Terre, son nom de la mémoire des hommes, ou alors entaché d’un opprobre indélébile.

La honte engendrée par la crucifixion romaine ne tenait pas d’abord aux douleurs du supplice, mais à l’infamie perpétuelle attachée au crucifié et son souvenir.

Dans le monde juif, l’infamie de la croix redoublait avec la vieille malédiction du Deutéronome :
« Maudit celui qui est pendu au bois » (Dt 21, 23 ; cf. Ga 3,13).
Le crucifié, déjà immonde aux yeux des Romains, était en plus un maudit de Dieu aux yeux des juifs. Il n’avait plus droit à l’identité juive, donc était déshérité de la promesse faite à Abraham. Quand Jésus s’écrie : « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mc 15,34) c’est sans doute parce qu’il ressent sur lui cette malédiction déchirant son identité de Fils de Dieu. Sa mission échoue, le supplice l’humilie plus que tout, le bois de la croix l’assimile à un maudit : quelle déréliction plus grande pour celui qui est l’intime de Dieu ?

Jésus a certes pressenti que sa prédication allait lui attirer des ennuis. Plus il prêchait, plus il devinait la colère des puissants qu’il dérangeait. Avec sa conscience prophétique, il savait bien que tôt ou tard la lapidation serait probablement au bout du chemin (cf. Étienne, le premier martyr Ac 7,58 [3]) :

« Les Juifs apportèrent de nouveau des pierres pour le lapider. Jésus leur dit alors: « Je vous ai montré quantité de bonnes œuvres, venant du Père; pour laquelle de ces œuvres me lapidez-vous ? » Les Juifs lui répondirent : « Ce n’est pas pour une bonne œuvre que nous te lapidons, mais pour un blasphème et parce que toi, n’étant qu’un homme, tu te fais Dieu. » […] Ils cherchaient donc de nouveau à le saisir, mais il leur échappa des mains. Jn 10, 31-39

« Ses disciples lui dirent : « Rabbi, tout récemment les Juifs cherchaient à te lapider, et tu retournes là-bas ! » Jn 11,5

« Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble sa couvée sous ses ailes… » Lc 13,34

La lapidation, c’est déjà terrible ! Mais les prophètes lui ont donné quelques lettres de noblesse. Alors que la crucifixion…

Le combat intérieur de Gethsémani était peut-être cette lutte ultime pour accepter d’être dépossédé non seulement de la vie, mais d’une mort noble, d’une mort choisie qui sauvegarderait les apparences.

Jésus meurt dans l’infamie de sa nudité, pendu en l’air, comme si ni le ciel ni la terre ne voulaient de lui ; il meurt dans la honte de qui est condamné à la fois par le magistère officiel de sa religion et par l’autorité civile, parce que nocif au bien commun de la cité !

Jésus, à la différence du Baptiste, ne meurt pas comme un martyr, mais bien comme un excommunié et un maudit, comme aime à le dire Paul, qui se vante de prêcher Jésus-Christ crucifié, scandale pour les hommes religieux et folie pour les sages du monde grec (cf. 1 Co 1,23).

La croix est le signe de cette mort infamante de Jésus « compté parmi les malfaiteurs » (Lc 22,37), se complaisent à souligner les évangélistes. Elle est le récit de sa solidarité avec les pécheurs, de son abaissement jusqu’à la condition de l’esclave humilié, « jusqu’à la mort, et la mort sur une croix » (Ph 2,8), comme l’atteste Paul.

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Jésus a porté le patibulum en public, cette poutre de bois transversale sur laquelle on allait l’attacher et le clouer pour l’emboîter ensuite à un pieu vertical. Le français appelle d’ailleurs patibulaire quelqu’un qui est digne (indigne !) d’être condamné à cette infamie.

Patibulaire Jésus…

Le pape François vient d’inscrire dans le Catéchisme de l’Église catholique l’engagement de lutter contre toute peine de mort [4], en mémoire de celle subie par Jésus.
Il faut prolonger cet engagement par celui de combattre toute infamie, dont Jésus fut au plus haut point victime. À sa suite, pendant trois siècles (car Constantin a tout changé en 313…), les chrétiens furent assimilés à la fange de l’humanité. La dérision, la moquerie de la Passion du Christ était la leur dans les arènes romaines ou les lapidations populaires. L’ignominie du supplice du feu, de la roue, des fauves étaient les conséquences prévisibles du baptême.

Alexamenos adore son Dieu« Alexamenos adore son Dieu » : ce graffiti [5] caricaturant un chrétien adorant un homme à tête d’âne crucifié dit bien l’opprobre que les citoyens honnêtes jetaient sur cette secte de dégénérés, au sujet desquels couraient de folles rumeurs d’infanticide et d’anthropophagie. L’auteur du graffiti trouve complètement ridicule qu’Alexamenos puisse reconnaître comme sauveur un homme crucifié. À cette époque, et en encore pour plusieurs siècles, on ne représentait jamais Jésus en croix. La croix était une réalité trop affreuse, trop diffamante. Ce n’est qu’à partir du IV° siècle que l’image du Christ en croix apparaît.

Ce graffiti est l’exemple parfait des railleries ordinaires des polythéistes gréco-romains qui attribuaient à l’ensemble des chrétiens le dieu à tête d’âne, Dieu des sethiens pour qui le Messie, le Fils de l’Homme, est Seth.

C’est l’outrage et non la douleur qui fait du crucifié un infâme, un sous-homme indigne de porter ce nom.

Paul encouragera les premières communautés à tenir bon malgré cette réprobation générale :

« Jésus, qui au lieu de la joie qui lui était proposée, endura une croix, dont il méprisa l’infamie, et qui est assis désormais à la droite du trône de Dieu. Songez à celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle opposition, afin de ne pas défaillir par lassitude de vos âmes ». He 12, 2-3

« Jusqu’à l’heure présente, nous avons faim, nous avons soif, nous sommes nus, maltraités et errants; nous nous épuisons à travailler de nos mains. On nous insulte et nous bénissons; on nous persécute et nous l’endurons; on nous calomnie et nous consolons. Nous sommes devenus comme l’ordure du monde, jusqu’à présent l’universel rebut » 1Co 4, 11-13.

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Lorsque Voltaire signait ses lettres par un vibrant : « écrasons l’infâme », il prolongeait inconsciemment cette longue tradition de diffamation de la foi chrétienne (même s’il visait l’obscurantisme et le fanatisme religieux, son animosité s’exerçait en pratique surtout contre l’Église catholique…).

Alors, si nous voulons suivre le Christ jusqu’au bout, nous ne pouvons pas éviter de fréquenter les infâmes d’aujourd’hui.
Alors, si la volonté de destruction manifestée par la malédiction de la croix nous révolte, nous devons dénoncer les infamies de notre société.

La Sagesse parlait du juste innocent condamné à l’infamie. La croix de Jésus prend le parti des coupables, pas seulement des innocents, de ceux qui n’ont plus dignité humaine à cause de leurs actes, et leur promet : « aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis » (Lc 23,42).

gadagada infâmeIl nous faut donc entreprendre avec courage la fréquentation des égouts de l’humanité de nos sociétés : les prisonniers, que certains veulent punir et que nous voulons sauver ; les intouchables que nous voulons mettre au centre ; les SDF crasseux et repoussants que nous voulons habiller à neuf et avec qui nous voulons fraterniser ; les « différents » qui s’auto-excluent en communautés fermées et méprisées ; les « gens de rien » qu’on accuse d’assistés ; les difformes de corps ou d’esprit dont on voudrait bien qu’ils ne naissent plus à l’avenir etc.

Jésus avait prévenu :

« Heureux êtes-vous, quand les hommes vous haïront, quand ils vous frapperont d’exclusion et qu’ils insulteront et proscriront votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme » Lc 6,22 // Mt 5,11.

Et la Sagesse s’étonne de la Résurrection de ceux que les puissants croyaient avoir éliminés :

« Le voilà, celui que nous avons jadis tourné en dérision et dont nous avons fait un objet d’outrage, nous, insensés ! Nous avons tenu sa vie pour folie, et sa fin pour infâme. Comment donc a-t-il été compté parmi les fils de Dieu ? Comment a-t-il son lot parmi les saints ? » Sg 5, 4-5

couleurs-de-l-infamie-les-tome-1-couleurs-de-l-infamie-les outrageSur la croix, Dieu s’est fait infâme, pour que tous les damnés de la terre ne désespèrent plus d’être aimés de Dieu et des hommes. La vilaine mort du Christ suscite l’espérance des vilains de ce monde. La laideur de sa condamnation rejoint ceux qui se cachent après une terrible décision de justice ou du pouvoir politique. La dérision dont on accable ce pendu au gibet le rend frère des gens dérisoires et raillés d’exister.

Il y a peut-être plus encore.

Si la crucifixion de Jésus nous oblige à faire corps avec les infâmes autour de nous, elle nous permet également d’affronter la part d’infamie qui est en chacun de nous. N’espérons pas trop vite être du côté de ceux qui aident les autres à se relever de leur ignominie. Faisons d’abord l’expérience de l’infâme qui est en nous (c’est le rôle traditionnel de la contrition, s’appuyant sur le dégoût de notre complicité bien réelle avec le mal et son ignoble cortège de conséquences). Si nous éprouvons combien Jésus crucifié vient nous rejoindre jusque dans cette part d’ombre en nous, nous pourrons en être les témoins vivants auprès de ceux qui n’osent pas espérer de rédemption. Ainsi Paul a conscience d’être ce pécheur pour lequel Jésus a donné sa vie :

« À peine en effet voudrait-on mourir pour un homme juste; pour un homme de bien, oui, peut-être osera-t-on mourir; mais la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous. » Rm 5, 7-8


Puisque le Dieu s’est fait infâme, n’hésitons pas à rejoindre ceux que l’infamie déshonore, et d’abord en nous-mêmes…

 


[1]. Cf. le roman : La lettre écarlate, de Nathaniel Hawthorne, publié en 1850.

[2]. «  Tarquin l’Ancien (5° roi de Rome, mort en 579 av JC) fit clouer sur une croix le corps de tous ceux qui s’étaient donné la mort (lors d’un chantier), pour en faire à la fois un spectacle pour les citoyens et une proie à déchirer pour les bêtes sauvages et les oiseaux.  » Pline l’Ancien, Histoire Naturelle, XXXVI, 106-107.

«  Que le nom même de croix soient écarté non seulement de la personne des citoyens romains, mais de leurs pensées, de leurs yeux, de leurs oreilles. Car pour de tels supplices, ce n’est pas seulement l’effet et l’exécution, c’est le caractère, l’attente, le nom seul qui sont indignes d’un citoyen romain et d’un homme libre.  » Cicéron, Pro Rabirio, 16.

«  Se trouve-t-il donc un homme qui aime mieux fondre dans les tourments, périr membre à membre et répandre autant de fois sa vie goutte à goutte, que de l’exhaler d’un seul coup ? Oui, qui attaché au gibet maudit, déjà infirme, déjà informe, les épaules et la poitrine remontée en deux bosses affreuses, ayant ainsi, même avant la croix, mille motifs de mourir, veut prolonger une existence qui prolongera tant de tortures ?  » Sénèque, Lettres à Lucilius, 101, 14.

[3]. « La mort la plus infâme, ils l’appellent martyre ». (Corneille, Polyeucte, III, 4)

[4]. « L’Église enseigne, à la lumière de l’Évangile, que la peine de mort est inadmissible car elle attente à l’inviolabilité et à la dignité de la personne et elle s’engage de façon déterminée en vue de son abolition partout dans le monde. » (article 2267)

[5]. Ce graffiti a été découvert en 1857, parmi de nombreux autres, lors de la mise au jour des vestiges de la domus Gelotiana, bâtiment lié au complexe palatial romain. On pense qu’il a été dessiné entre le I° et le III° siècle.

 

 

Lectures de la messe

 Première lecture
« Condamnons-le à une mort infâme » (Sg 2, 12.17-20)

Lecture du livre de la Sagesse

Ceux qui méditent le mal se disent en eux-mêmes : « Attirons le juste dans un piège, car il nous contrarie, il s’oppose à nos entreprises, il nous reproche de désobéir à la loi de Dieu, et nous accuse d’infidélités à notre éducation. Voyons si ses paroles sont vraies, regardons comment il en sortira. Si le juste est fils de Dieu, Dieu l’assistera, et l’arrachera aux mains de ses adversaires. Soumettons-le à des outrages et à des tourments ; nous saurons ce que vaut sa douceur, nous éprouverons sa patience. Condamnons-le à une mort infâme, puisque, dit-il, quelqu’un interviendra pour lui. »

Psaume
(Ps 53 (54), 3-4, 5, 6.8)
R/ Le Seigneur est mon appui entre tous. (Ps 53, 6b)

Par ton nom, Dieu, sauve-moi,
par ta puissance rends-moi justice ;
Dieu, entends ma prière,
écoute les paroles de ma bouche.

Des étrangers se sont levés contre moi,
des puissants cherchent ma perte :
ils n’ont pas souci de Dieu.

Mais voici que Dieu vient à mon aide,
le Seigneur est mon appui entre tous.
De grand cœur, je t’offrirai le sacrifice,
je rendrai grâce à ton nom, car il est bon !

Deuxième lecture
« C’est dans la paix qu’est semée la justice, qui donne son fruit aux artisans de paix » (Jc 3, 16 – 4, 3)

Lecture de la lettre de saint Jacques

Bien-aimés, la jalousie et les rivalités mènent au désordre et à toutes sortes d’actions malfaisantes. Au contraire, la sagesse qui vient d’en haut est d’abord pure, puis pacifique, bienveillante, conciliante, pleine de miséricorde et féconde en bons fruits, sans parti pris, sans hypocrisie. C’est dans la paix qu’est semée la justice, qui donne son fruit aux artisans de la paix. D’où viennent les guerres, d’où viennent les conflits entre vous ? N’est-ce pas justement de tous ces désirs qui mènent leur combat en vous-mêmes ? Vous êtes pleins de convoitises et vous n’obtenez rien, alors vous tuez ; vous êtes jaloux et vous n’arrivez pas à vos fins, alors vous entrez en conflit et vous faites la guerre. Vous n’obtenez rien parce que vous ne demandez pas ; vous demandez, mais vous ne recevez rien ; en effet, vos demandes sont mauvaises, puisque c’est pour tout dépenser en plaisirs.

Évangile
« Le Fils de l’homme est livré…Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le serviteur de tous » (Mc 9, 30-37) Alléluia. Alléluia.
Par l’annonce de l’Évangile, Dieu nous appelle à partager la gloire de notre Seigneur Jésus Christ. Alléluia. (cf. 2 Th 2, 14)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus traversait la Galilée avec ses disciples, et il ne voulait pas qu’on le sache, car il enseignait ses disciples en leur disant : « Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera. » Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l’interroger. Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demanda : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » Ils se taisaient, car, en chemin, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand. S’étant assis, Jésus appela les Douze et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d’eux, l’embrassa, et leur dit : « Quiconque accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé. »
Patrick BRAUD

 

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