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24 mars 2019

Souper avec les putains

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

SOUPER AVEC LES PUTAINS

Homélie pour le 4° dimanche de Carême / Année C
31/03/2019

Cf. également :

Servir les prodigues
Réconciliation verticale pour réconciliation horizontale
Ressusciter, respirer, se nourrir…
Changer de regard sur ceux qui disent non
Fréquenter les infréquentables
La commensalité du Jeudi saint

L’expression est volontairement provocatrice ! Elle vient de Jacques Pohier, jésuite et exégète, en 1973. Il entendait ainsi actualiser le côté scandaleux et inconcevable de l’attitude de Jésus, qui devrait être la nôtre aujourd’hui : « il est allé manger chez des pécheurs ».

L’accusation maintes fois portée contre Jésus ne fut pas de souper avec les putains mais de manger avec les pécheurs. Mais quelqu’un peut difficilement-imaginer au XX° siècle l’immoralité, religieuse et civile, qu’il y avait alors pour un juif de bonne moralité à manger avec les pécheurs. Dire aujourd’hui que Jésus a mangé avec les pécheurs, c’est édulcorer ce qui est en cause, à quoi je rends la virulence qui convient en disant : souper avec les putains, et en écartant volontairement le mot plus pudique de prostituée. (Jacques Pohier, texte de Juin 1973)

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Manger à la même table que quelqu’un, à l’époque, c’est bien plus qu’un repas. C’est une identité commune, un héritage en partage (celui d’Abraham), une solidarité assurée. La commensalité nourrit la fraternité, si bien que les juifs religieux considèrent comme péché de s’attabler avec des païens, qui mangent une nourriture impure, ou des pécheurs publics qui sont impurs eux-mêmes. En plus, ils sont obligés de manger kasher, et cet interdit alimentaire - comme le halal pour les musulmans - aboutit en pratique à un communautarisme religieux basé sur la pureté rituelle. En allant manger chez les pécheurs (comme nous devrions le faire), Jésus fait sauter en éclats ce séparatisme culinaire, ces barrières inventées par des traditions humaines, trop humaines.

On l’oublie trop souvent, la pointe de la parabole du fils prodigue de ce Dimanche (Lc 15, 1-32) n’est pas la repentance du fis ingrat, mais l’explication de la conduite morale de Jésus : il va « souper avec les putains » parce que le premier son Père festoie et se met à table avec son vaurien de fils parti dépenser son héritage au loin en compagnie des filles de petite vertu…

En ce temps-là, les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter.
Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! »

C’est le banquet final de la parabole qui légitime l’action du Christ : il est l’image parfaite du Père lorsqu’il se compromet avec les impurs, lorsqu’il festoie avec les pécheurs, lorsqu’il ne respecte ni le casher ni le halal qui le sépareraient de ceux qu’il aime. Le fils aîné ne s’y trompe pas hélas !, lui qui refuse d’entrer dans la maison familiale pour prendre part au repas de fête qui célèbre le retour de son frère.

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La sainteté des pharisiens – comme de tous les ultrareligieux de tous bords – est une sainteté par séparation. C’est d’ailleurs le sens premier du mot pharisien : séparé ; à tel point qu’ils faisaient attention dans la rue à n’être touchés par personne de peur de contracter quelque impureté religieuses au passage. Pas facile dans les rues étroites de Jérusalem ! D’où leur regroupement dans des quartiers à eux, entre eux (l’entre-soi n’est pas nouveau !). C’est pourquoi le pharisien refuse de toucher un blessé dans la parabole du bon samaritain.

La sainteté de Jésus n’est pas une sainteté de séparation, mais de communion. Il quitte la divinité pour faire corps avec notre humanité (c’est la kénose), mais en plus il va faire corps avec les pécheurs, jusqu’à être identifié aux pires d’entre eux sur la croix, car il veut « chercher et sauver ce qui était perdu » (Lc 19,10).

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Par cette parabole du fils prodigue, Jésus manifeste que devenir Dieu – par lui, avec lui et en lui – c’est prendre dans nos bras les lépreux de notre temps, s’attabler avec ceux qui sont peu recommandables, fréquenter les infréquentables, bref : « souper avec les putains ».

Notons bien que l’initiative vient de Dieu et non du pécheur. La brebis égarée ne fait rien d’autre que de bêler au secours, mais nulle trace évidemment de pénitence en elle. Le Père du fils prodigue le guette chaque jour au loin sur la route bien avant que celui-ci ne décide de revenir. D’ailleurs le Père ne lui laisse pas le temps de débiter son acte de contrition appris par cœur. Il lui coupe la parole et lui dit : « viens festoyer ; tu es mon fils. Tu auras bien le temps de voir comment vivre de nouveau après le festin ».

Jacques Pohier précise à juste titre que l’attitude de Jésus avec les pécheurs n’est pas de l’ordre du mérite : pénitence puis pardon, mais bien l’inverse !

En se comportant avec tous ces gens de telle sorte qu’il lui fut si souvent reproché de « manger avec les collecteurs d’impôts et les pécheurs » (Mt 9, 11), d’être « un glouton et un ivrogne, un ami des collecteurs d’impôts et des pécheurs » (Mt 11, 19), de « faire bon accueil (chez lui) aux pécheurs et manger avec eux » (Lc 15, 2), et en rétorquant aux Pharisiens : « En vérité, je vous le dis, collecteurs d’impôts et prostituées vous précèdent dans le Royaume de Dieu » (Mt 21,31), Jésus ne se soucie certes pas d’abord de morale, car c’est avant tout d’une révélation sur Dieu qu’il s’agit. Il s’agit pour lui de montrer qui est son Dieu, et qu’il n’est pas tel que sa manifestation et sa rencontre soient soumises aux restrictions et aux exclusives qui faisaient que, selon les docteurs et les prêtres d’alors comme de toujours ces gens n’avaient pas droit à Dieu sous prétexte de leur conduite morale ou de leur ignorance religieuse. Mais s’il ne s’agit pas d’abord de morale, il s’agit aussi de morale, et même de formation morale.

Voilà de quoi transformer nos propres réconciliations. Non pas d’abord exiger que l’autre change pour que je puisse l’aimer à nouveau, mais l’aimer à nouveau et il pourra librement changer, à sa guise (ce n’est pas mon problème). La conversion est une conséquence de la grâce et non un préalable. La communion avec le Christ est donnée gratuitement, inconditionnellement, et elle fait son œuvre en nous transformant de l’intérieur. Mais elle ne se mérite pas, au contraire.

Lapinbleu270C-Eph2_5-copie-1 JésusLe schéma n’est pas :
a) le pécheur dit qui il est en confessant son péché,
b) il fait pénitence,
c) en conséquence, Dieu peut de nouveau être Dieu avec lui,

mais le schéma est exactement le contraire :
a) Jésus dit qui est Dieu, montre comment Dieu est Dieu avec cette femme, avec cet homme,
b) le pécheur se retrouve du coup avec Dieu,
c) le pécheur confesse son péché et fait pénitence.

C’est la manifestation de la façon dont Dieu est amour qui engendre la conversion, et non pas la conversion qui permet à Dieu de donner libre cours à son amour.
C’est là le contraire, exactement le contraire de la façon dont nos morales, dont nos sociétés, dont nos religions, mais aussi dont nos réactions psychiques personnelles - conscientes ou non - croient devoir traiter la culpabilité.

Cette inversion quasi blasphématoire de la conversion et de la grâce devrait nous empêcher de réduire le christianisme à une morale. En Christ, la morale est seconde (non secondaire). La grâce est première. Elle suscite une morale de réponses et non de préalable. Et cela change tout ! « Souper avec les putains », ce n’est pas faire de Dieu une récompense pour les justes mais faire de ceux qui étaient perdus une récompense pour Dieu.

Les Invisibles : AfficheC’est l’expérience bouleversante de voir Dieu ainsi à nos côtés, goûter avec nous les mêmes plats, qui fera naître en nous l’irrépressible désir de vivre autrement, en accord avec le don reçu. Ainsi Zachée a rendu quatre fois ce qu’il a volé après et non avant que le Christ s’invite chez lui. La femme adultère n’est appelée à la fidélité qu’après avoir été pardonnée. Lévi quitte ses pots-de-vin de fonctionnaire sous occupation d’une armée étrangère après qu’il ait été appelé par Jésus et non avant. Marie elle-même est comblée de grâce dès sa naissance non pas en raison de ce qu’elle aurait fait, mais en raison du Verbe faisant corps en elle, gratuitement.

Comment dès lors pourrions-nous poser des conditions aux chercheurs de Dieu d’aujourd’hui ? Au lieu de les soumettre à une morale trop mêlée de traditions humaines comme celle des pharisiens, ne vaut-il pas mieux mettre en premier l’expérience spirituelle, l’expérience bouleversante du Christ com-pagnon de toutes nos routes mêmes les plus tortueuses ?

Méditons donc cette semaine sur cette promiscuité du Christ avec les impurs, les prostituées, les publicains.

Que voudrait dire pour nous aujourd’hui : « manger avec les pécheurs » ?

 

Lectures de la messe

Première lecture
L’arrivée du peuple de Dieu en Terre Promise et la célébration de la Pâque (Jos 5, 9a.10-12)

Lecture du livre de Josué

En ces jours-là, le Seigneur dit à Josué : « Aujourd’hui, j’ai enlevé de vous le déshonneur de l’Égypte. » Les fils d’Israël campèrent à Guilgal et célébrèrent la Pâque le quatorzième jour du mois, vers le soir, dans la plaine de Jéricho. Le lendemain de la Pâque, en ce jour même, ils mangèrent les produits de cette terre : des pains sans levain et des épis grillés. À partir de ce jour, la manne cessa de tomber, puisqu’ils mangeaient des produits de la terre. Il n’y avait plus de manne pour les fils d’Israël, qui mangèrent cette année-là ce qu’ils récoltèrent sur la terre de Canaan.

Psaume
(Ps 33 (34), 2-3, 4-5, 6-7)
R/ Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur !
(cf. Ps 33, 9a)

Je bénirai le Seigneur en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
Je me glorifierai dans le Seigneur :
que les pauvres m’entendent et soient en fête !

Magnifiez avec moi le Seigneur,
exaltons tous ensemble son nom.
Je cherche le Seigneur, il me répond :
de toutes mes frayeurs, il me délivre.

Qui regarde vers lui resplendira,
sans ombre ni trouble au visage.
Un pauvre crie ; le Seigneur entend :
il le sauve de toutes ses angoisses.

Deuxième lecture
« Dieu nous a réconciliés avec lui par le Christ » (2 Co 5, 17-21)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, si quelqu’un est dans le Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né. Tout cela vient de Dieu : il nous a réconciliés avec lui par le Christ, et il nous a donné le ministère de la réconciliation. Car c’est bien Dieu qui, dans le Christ, réconciliait le monde avec lui : il n’a pas tenu compte des fautes, et il a déposé en nous la parole de la réconciliation. Nous sommes donc les ambassadeurs du Christ, et par nous c’est Dieu lui-même qui lance un appel : nous le demandons au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu. Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché, afin qu’en lui nous devenions justes de la justice même de Dieu.

Évangile
« Ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie » (Lc 15, 1-3.11-32)
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus.
Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus. (Lc 15, 18)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! » Alors Jésus leur dit cette parabole : « Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : ‘Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.’ Et le père leur partagea ses biens. Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre. Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien. Alors il rentra en lui-même et se dit : ‘Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.’ Il se leva et s’en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Le fils lui dit : ‘Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.’ Mais le père dit à ses serviteurs : ‘Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.’ Et ils commencèrent à festoyer.

Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait. Celui-ci répondit : ‘Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.’ Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier. Mais il répliqua à son père : ‘Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !’ Le père répondit : ‘Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! »
Patrick BRAUD

 

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17 mars 2019

À quoi bon ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

À quoi bon ?

Homélie pour le 3° dimanche de Carême / Année C
24/03/2019

Cf. également :

Le malheur innocent
Les multiples interprétations symboliques du buisson ardent
Les résistances de Moïse… et les nôtres

 

À quoi bon ?

Ce soupir de lassitude et de découragement, combien de fois ne l’avons-nous pas murmuré ou pensé si fort qu’il nous a coupé toute envie de continuer ?

À quoi bon ? dans Communauté spirituelleÀ quoi bon écrire à ce fils qui a claqué la porte de la maison depuis des années et qui fait le mort à chaque message ? À quoi bon m’investir encore dans mon travail alors que je ne suis jamais reconnu pour ce que j’y apporte ? À quoi bon aller voter aux européennes alors que tout est joué d’avance ? À quoi bon donner aux Restos du Cœur alors que leur nombre de repas ne cesse malheureusement d’augmenter ?

Vider le tonneau des Danaïdes (qui se remplit sans cesse) ou rouler le rocher de Sisyphe (qui redescend toujours) est si épuisant que cela peut engendrer abattement et dépression, ou au contraire colère et violence. C’est ce second sentiment que Jésus ose attribuer à Dieu lui-même sous les traits du maître de la vigne de la parabole, lui qui ne voit toujours aucun fruit sur son figuier après trois années de soins et d’amour. De sa colère naît l’envie de l’arracher violemment. À quoi bon entourer d’amour et de patience quelqu’un qui ne veut pas porter du fruit ?

Jésus et le figuier stérileDans le contexte de la parabole, le figuier vise sans doute Israël qui ne reconnaît pas son  Messie en Jésus après trois ans de prédication itinérante ; le propriétaire de la vigne désigne le Père d’Israël qui voudrait récolter la foi au Christ dans son peuple ; et le vigneron est Jésus lui-même intercédant pour les siens.

« Je suis décidé à en finir avec eux - oracle du Seigneur -, pas de raisins à la vigne ! pas de figues au figuier ! le feuillage est flétri. Je les donne à ceux qui leur passeront dessus ». (Jr 8,13).

Les Pères de l’Église ont interprété ce « à quoi bon ? » comme la sentence qui allait faire passer d’Israël à l’Église, avec la chute du Temple de Jérusalem en 70 ap. JC comme moment charnière :

La vigne du Dieu des armées est celle qu’il a livrée en prise aux nations. La comparaison de la synagogue avec le figuier est on ne peut plus juste; de même, en effet, que cet arbre se couvre de larges feuilles en abondance, et trompe l’espérance de son maître qui en attend inutilement beaucoup de fruits; ainsi la synagogue avec ses docteurs stériles en œuvres, et fiers de leurs paroles pompeuses qui ressemblent aux feuilles du figuier est toute couverte des ombres d’une loi infructueuse. […] C’est ainsi que le premier peuple qui était sous l’autorité de la synagogue est tombé comme un fruit inutile, afin que le nouveau peuple qui a formé l’Église sortit de la sève abondante de l’ancienne religion. (Ambroise de Milan)

C’est ce qui s’accomplit, lorsque les Romains détruisirent la nation juive, et la chassèrent de la terre promise. (Bède le Vénérable)

On évitera aujourd’hui de nourrir un quelconque antisémitisme chrétien avec ce genre de commentaires… Mais du coup, l’avertissement vaut également pour l’Église, qui peut se voir arrachée si elle ne produit pas les fruits de l’Évangile : pauvreté, humilité, défense des petits, fraternité universelle, amour des ennemis…

Dans notre contexte actuel, le figuier pourrait représenter chacun de nous lorsque nous ne produisons pas du fruit pour les autres ; ou bien notre Église lorsqu’elle se replie sur le religieux au lieu de servir les plus pauvres ; ou bien encore notre vieille Europe devenant spirituellement stérile ; ou nos amitiés lorsqu’elles deviennent des cercles d’intérêt etc.

Le « à quoi bon ? » que Jésus met sur les lèvres du maître de la vigne devrait résonner pour nous comme un avertissement à nous réveiller de notre vanité avant qu’il ne soit trop tard. Car Dieu pourrait bien se lasser de notre improductivité spirituelle, plus que des actionnaires se détournant d’une valeur boursière en chute libre…

 

À quoi bon le laisser épuiser le sol ?

À vrai dire, l’envie d’arracher le figuier stérile naît moins de la colère que de la volonté de préserver les autres plantations. Comme le maître de la vigne, tout patron actuel sait bien que l’excuse et le manque d’exigence managériale face aux dérives de quelques-uns peut compromettre le succès – voire la survie – de toute l’équipe. Au nom du bien commun, pour que les autres vivent, il faut parfois savoir couper des branches mortes, exclure ce qui empêche les autres de grandir et prospérer. Par exemple, tolérer des absences injustifiées récurrentes dans une entreprise ne peut mener qu’à la démotivation et au sentiment d’injustice chez les autres, ceux qui font l’effort d’être présents quoi qu’il arrive. De même, tolérer les écarts personnels d’un Carlos Goshn ou d’un Lula n’aura conduit qu’à des catastrophes économiques ou politiques, malgré leur allure de grand patron ou de leader politique charismatique.
« Tout arbre qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu » (Lc 3.9).
Manquer d’exigence n’a jamais été une preuve d’amour, mais de lâcheté familiale ou sociale. Et ce sont les autres qui paient les pots cassés ! Il a donc raison, ce maître de la vigne, de mettre de l’exigence là où des laxistes laisseraient proliférer des parasites sous prétexte d’obtenir la paix sociale. Mais il a également raison, ce vigneron attentif qui demande et obtient un peu de patience avant de prendre la décision ultime.

Ainsi devrions-nous avoir un peu plus de patience et d’exigence conjuguées envers ceux  qui demandent le baptême pour leur enfant par exemple sans jamais participer à rien d’autre, envers ceux qui veulent se marier à l’église parce que « c’est plus beau qu’à la mairie », envers ces enfants qui viennent au caté une fois sur deux parce que leur famille s’en fiche etc.

S’il nous manque la patience du vigneron, prenons garde à ne pas devenir comme les scribes et les pharisiens qui « filtrent le moucheron mais avalent le chameau » (Mt 23,24).

S’il nous manque l’exigence du maître de la vigne, prenons garde à ce que le sel de nos communautés ne s’affadisse en n’organisant plus que des rituels folkloriques et vides de foi.

 

Qu’est-ce qui risque d’épuiser le sol aujourd’hui ?

abstrait aride Toile de fond Contexte marron argile climat fermer fissure désert détail saleté sale sécheresse sec poussière Terre environnement érosion extrême sol Grunge chaleur chaud boue Naturel la nature modèle Playa sol été surface texture Texturé fond d'écran échauffement- La multiplication des actes religieux, des rubriques liturgiques, des froufrous insignifiants et ridicules, alors quand alors que tant de gens ne connaissent pas le Christ et son Évangile !

- Le repli ecclésial sur un noyau identitaire, sociologiquement marqué C.S.P.+, éloigné des plus pauvres.

- Le manque de liberté pour oser contester les règles ecclésiales étouffant l’évangélisation.

- Le manque d’audace pour oser « passer aux barbares » et inculturer l’Évangile dans les mentalités scientifiques, technologiques, écologiques et économiques de ce siècle.

La liste n’est pas limitative : chacun de nous épuise le sol des autres lorsqu’il ne porte pas les fruits attendus…

 

Les autres « à quoi bon ? » bibliques

Dans la TOB (Traduction Oecuménique de la Bible), il n’y a que trois autres usages de ce soupir : « à quoi bon ? »

- Le premier est pour stigmatiser les rituels religieux trop extérieurs qu’Israël a pris l’habitude de multiplier en lieu et place d’une vie spirituelle authentique :

« À quoi bon m’offrir tant de sacrifices ? dit le Seigneur. Les holocaustes de béliers, la graisse des veaux, j’en suis rassasié. Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’en veux plus ». (Is 1,10)

IMG_1687-826x1024 découragement dans Communauté spirituelleLe peuple se cache derrière sa pratique rituelle pour éviter de s’exposer à la grâce… Un peu comme le figuier qui se cache derrière ses grandes feuilles sans produire de figues. L’analogie est d’ailleurs renforcée par l’autre usage des feuilles de figuier, celles qui servent à cacher la nudité d’Adam et Ève : « Ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en firent des pagnes » (Gn 3,7). Plutôt que de s’accepter pécheurs et de s’en remettre à Dieu, ils se dissimulent derrière leurs rites religieux pour éviter de s’exposer au regard de Dieu, nus tel que Dieu les a faits. D’ailleurs en hébreu, la feuille d’un arbre se dit  » alla « , ce qui monte; mais  » alla  » veut dire aussi ce qui monte vers Dieu, et a donné le mot  » le’ola  » qui signifie le sacrifice, l’holocauste. Jésus voit un figuier couvert de feuilles comme un homme plein d’actes religieux, de sacrifices, de bonnes œuvres faites dans le Temple. Jésus espère y trouver des fruits, de l’amour, mais il n’y en a pas et il promet à cet homme que si sa vie consiste uniquement à avoir une bonne conscience d’actes religieux, sa vie ne mènera à rien d’autre qu’à la mort.

Ainsi l’homme religieux se pare de pèlerinages, de messes, de médailles et de longues prières pour cacher à Dieu sa misère et éviter de s’exposer à lui en vérité. Les sacrifices d’animaux, les offrandes au temple, les vêtements ostensiblement religieux, les cierges accumulés au pied des statues, Isaïe comme Jésus les ont dénoncés comme une parodie de culte qui ne rend aucune gloire à Dieu :

« Doit-il être comme cela, le jeûne que je préfère, le jour où l’homme s’humilie ? S’agit-il de courber la tête comme un jonc, d’étaler en litière sac et cendre ? Est-ce pour cela que tu proclames un jeûne, un jour en faveur auprès du Seigneur ?

Le jeûne que je préfère, n’est-ce pas ceci : dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer libres ceux qui ployaient, bref que vous mettiez en pièces tous les jougs » (Is 58, 5-6)

Quand Dieu se désespère : « à quoi bon supporter ses simulacres ? », il nous appelle en fait à nous laisser bêcher, fumer avec l’humilité qui est le fumier de la parabole, creuser par l’épreuve et la pénitence, pour enfin porter les beaux fruits de la foi.


- Le deuxième « à quoi bon ? » est celui de la foule qui juge inutile d’ennuyer Jésus avec la mort d’une enfant d’un chef de synagogue, Jaïre :

Jaïre agenouillé devant Jésus

 « Ta fille vient de mourir. À quoi bon déranger encore le Maître ? » (Mc 5,35)

Cet « à quoi bon ? » est désabusé : devant la mort apparente, rien ne tient, et tout espoir semble vain. Heureusement, Jaïre passera outre et, tel la veuve importune qui casse les oreilles du juge à grands cris, il n’aura de cesse de rencontrer Jésus et de lui parler de sa fille. Veillons donc à ce que les oiseaux de mauvais augure ne nous volent notre espérance sous prétexte de réalisme ou de raisonnable ! Comme Jaïre, il nous faudra parfois faire la sourde oreille pour ne pas donner crédit à la désespérance ambiante.

 

- Le troisième « à quoi bon ? » est celui des disciples indignés devant le gaspillage des Béthanie :

OnctionBethanie figuier« Or, quelques-uns s’indignaient : « À quoi bon gaspiller ce parfum ? On aurait pu le vendre pour plus de trois cents pièces d’argent et en faire don aux pauvres » (Mc 14,4-5) disaient-il devant ce geste si inconvenant d’une femme impure caressant les pieds de Jésus avec un parfum de grand prix.

Cet « à quoi bon ? » est terriblement moderne : c’est le raisonnement froid des utilitaristes qui ne comprennent pas la puissance de la gratuité en ce monde, qui n’accordent aucune valeur à l’esthétique par rapport au droit ou à l’économique. C’est une forme de fermeture à l’esprit du don, au pur amour désintéressé et sans calcul. Dans son ardeur révolutionnaire, Judas a été séduit par cette dureté du cœur qui réduit l’argent à son utilité sociale au lieu de le mettre au service de l’amour, du beau et du vrai.

Ces trois « à quoi bon ? » sont très différents de celui du propriétaire de la vigne dans la parabole de figuier stérile. Mais les quatre font système, afin de conjuguer la patience et l’exigence dans notre responsabilité envers autrui, envers nous-mêmes.

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est : Je-suis » (Ex 3, 1-8a.10.13-15)

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, Moïse était berger du troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiane. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb. L’ange du Seigneur lui apparut dans la flamme d’un buisson en feu. Moïse regarda : le buisson brûlait sans se consumer. Moïse se dit alors : « Je vais faire un détour pour voir cette chose extraordinaire : pourquoi le buisson ne se consume-t-il pas ? » Le Seigneur vit qu’il avait fait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson : « Moïse ! Moïse ! » Il dit : « Me voici ! » Dieu dit alors : « N’approche pas d’ici ! Retire les sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte ! » Et il déclara : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. » Moïse se voila le visage car il craignait de porter son regard sur Dieu. Le Seigneur dit : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers un beau et vaste pays, vers un pays, ruisselant de lait et de miel. Maintenant donc, va ! Je t’envoie chez Pharaon : tu feras sortir d’Égypte mon peuple, les fils d’Israël. » Moïse répondit à Dieu : « J’irai donc trouver les fils d’Israël, et je leur dirai : ‘Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous.’ Ils vont me demander quel est son nom ; que leur répondrai-je ? » Dieu dit à Moïse : « Je suis qui je suis. Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : ‘Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est : Je-suis’. » Dieu dit encore à Moïse : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : ‘Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est Le Seigneur, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob’. C’est là mon nom pour toujours, c’est par lui que vous ferez mémoire de moi, d’âge en d’âge. »

Psaume
(Ps 102 (103), 1-2, 3-4, 6-7, 8.11)
R/ Le Seigneur est tendresse et pitié.
(Ps 102, 8a)

Bénis le Seigneur, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.

Le Seigneur fait œuvre de justice,
il défend le droit des opprimés.
Il révèle ses desseins à Moïse,
aux enfants d’Israël ses hauts faits.

Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
Comme le ciel domine la terre,
fort est son amour pour qui le craint.

Deuxième lecture
La vie de Moïse avec le peuple au désert, l’Écriture l’a racontée pour nous avertir (1 Co 10, 1-6.10-12)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, je ne voudrais pas vous laisser ignorer que, lors de la sortie d’Égypte, nos pères étaient tous sous la protection de la nuée, et que tous ont passé à travers la mer. Tous, ils ont été unis à Moïse par un baptême dans la nuée et dans la mer ; tous, ils ont mangé la même nourriture spirituelle ; tous, ils ont bu la même boisson spirituelle ; car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait, et ce rocher, c’était le Christ. Cependant, la plupart n’ont pas su plaire à Dieu : leurs ossements, en effet, jonchèrent le désert. Ces événements devaient nous servir d’exemple, pour nous empêcher de désirer ce qui est mal comme l’ont fait ces gens-là. Cessez de récriminer comme l’ont fait certains d’entre eux : ils ont été exterminés. Ce qui leur est arrivé devait servir d’exemple, et l’Écriture l’a raconté pour nous avertir, nous qui nous trouvons à la fin des temps. Ainsi donc, celui qui se croit solide, qu’il fasse attention à ne pas tomber.

Évangile

« Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même » (Lc 13, 1-9)
Gloire au Christ, Sagesse éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur.
Convertissez-vous, dit le Seigneur, car le royaume des Cieux est tout proche. Gloire au Christ, Sagesse éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur. (Mt 4, 17)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Un jour, des gens rapportèrent à Jésus l’affaire des Galiléens que Pilate avait fait massacrer, mêlant leur sang à celui des sacrifices qu’ils offraient. Jésus leur répondit : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ? Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. Et ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. » Jésus disait encore cette parabole : « Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint chercher du fruit sur ce figuier, et n’en trouva pas. Il dit alors à son vigneron : ‘Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier, et je n’en trouve pas. Coupe-le. À quoi bon le laisser épuiser le sol ?’ Mais le vigneron lui répondit : ‘Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche autour pour y mettre du fumier. Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir. Sinon, tu le couperas.’ »
Patrick BRAUD

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27 août 2018

La coutume sans la vérité est une vieille erreur

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La coutume sans la vérité est une vieille erreur


Homélie pour le 22° dimanche du temps ordinaire / Année B
02/09/2018

Cf. également :

Quel type de pratiquant êtes-vous ?

Signes extérieurs de religion

L’événement sera notre maître intérieur


La coutume sans la vérité est une vieille erreur dans Communauté spirituelle hKJI569765Si vous allez un jour à Jérusalem, ne manquez pas de passer par le quartier des hassidims. Ces juifs ultra-orthodoxes sont facilement reconnaissables : ils portent des toques de fourrure par 30° à l’ombre, les cheveux en papillotes, des châles de prière sous le pantalon dont le nombre de nœuds évoque le Nom de Dieu. Ils respectent le shabbat à la lettre, embrassent la mézouza sur le linteau de leur porte avant de rentrer chez eux etc. Quelques centaines de mètres plus loin, vous verrez les Arabes musulmans enlever leurs chaussures et faire leur ablutions rituelles pour entrer dans la mosquée. Et autour du tombeau du Christ, vous verrez toutes les confessions chrétiennes étaler leurs différences en rivalisant de dorures, d’habits somptueux, de signes de croix de gauche à droite ou de droite à gauche ou sans signe de croix etc.

 

DISTINGUER LA TRADITION DES TRADITIONS

De tous temps, les religions ont multiplié les coutumes à observer. Autour de leur noyau central, les siècles ont déposé mille et une habitudes pieuses comme la mer a déposé les sédiments sur fond de roche ou de sable. Beaucoup de ces coutumes sont belles et peuvent avoir un sens très profond. Elles ont aidé des générations en leur temps. Pourtant, le risque est grand qu’elles entourent le noyau central d’une telle gangue qu’il en devienne  inatteignable.

C’est ce qui se passe avec les pharisiens et les scribes que Jésus connaît bien. Dans notre passage d’évangile (Marc 7, 1-23), ils se montrent tellement attachés aux ablutions rituelles en tout genre qu’ils sont choqués de la liberté des disciples ne se lavant pas les mains avant de passer à table. Jésus se met en colère contre eux, établissant une distinction fondatrice entre le commandement de Dieu et la tradition des hommes :

« Vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes »,

faisant écho à l’ordre de Moïse dans notre première lecture (Dt 4, 1-2.6-8) :

« Vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne, et vous n’y enlèverez rien ».

La tradition et les traditionsAu siècle dernier, le dominicain Yves-Marie Congar a étudié cette distinction essentielle entre la Tradition et les traditions [1]. Le Conseil Œcuménique des Églises reprend à son compte cette distinction :

« Par la Tradition nous entendons l’Évangile lui-même, transmis de génération en génération dans et par l’Église, Christ lui-même présent dans la vie de l’Église.
Par tradition nous désignons le processus de tradition.
Le terme traditions est utilisé dans deux sens : pour indiquer la diversité des formes d’expression et ce que nous appelons traditions confessionnelles (par exemple : la tradition luthérienne ou la tradition réformée). (…) Le mot apparaît aussi dans un autre sens, lorsque nous parlons de traditions culturelles. »
Conseil œcuménique des Églises, Commission Foi & constitution, 1963

La Tradition, c’est l’Esprit Saint lui-même révélant et transmettant à l’Église le cœur de la foi chrétienne : Jésus de Nazareth, prophète incomparable, mort par amour de tout homme, ressuscité par Dieu. Lui-même  » transmet  » à ses disciples la Révélation :

 » Tout ce que J’ai entendu auprès de mon Père, Je vous l’ai fait connaître  » (Jn 15,15).

Il ne parle pas de lui-même mais comme il l’a entendu, et l’Esprit Saint viendra confirmer la parole de Jésus ensemencée dans les cœurs.

Paul, qui n’a pas connu Jésus selon la chair, se réfère sans cesse à cet acte de transmission dont il a bénéficié :

 » Pour moi, j’ai reçu du Seigneur ce que je vous ai transmis (paredôka)  » (1 Cor 11,23).
 » Je vous rappelle, frères, l’Évangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu … et par lequel vous êtes sauvés si vous le retenez tel que je vous l’ai annoncé. … Je vous ai transmis (paredôka) avant tout, comme je l’avais moi-même reçu (parelabon), que Christ est mort pour nos péchés….  » (1 Cor 15,1-3).

C’est le principe de la transmission de la foi. Paul n’a rien inventé, il a tout reçu du Seigneur et des Apôtres et à son tour il le transmet. C’est le début de la transmission de génération en génération de l’Évangile, donc de la Tradition ecclésiale.

 

LE TRADITIONALISME, PÉCHÉ CONTRE L’ESPRIT

Par nature, cette Tradition est vivante. Car l’Esprit ne cesse d’inspirer l’Église quelle que soit la période de son histoire. Vouloir la figer dans des coutumes immuables devenant plus importantes que tout, c’est cela le traditionalisme : une forêt d’arbres pétrifiés, un péché contre l’Esprit en refusant le renouvellement et l’actualisation qu’il suscite à chaque période. Le traditionalisme, c’est la vérité immobile. La Tradition, c’est l’Esprit à l’œuvre dans l’histoire.
Au III° siècle, dans sa querelle avec le pape Étienne, saint Cyprien de Carthage soulignait déjà que « la coutume sans la vérité est une vieille erreur » (Lettre 74,9).

Les traditions prennent le pas sur la Tradition quand les coutumes deviennent plus importantes que le cœur de la foi. Certains s’agenouillent pendant la prière eucharistique et vous foudroient du regard si vous osez rester debout. Ils ne savent pas que les premiers conciles interdisaient justement de s’agenouiller à ce moment-là, car c’est un geste de soumission que d’être à genoux alors qu’être debout est le geste de la résurrection, ce que produit justement la prière eucharistique en nous [2]… Il en est ainsi de beaucoup de coutumes  inventées par les hommes, non dénuées de valeur tant qu’elles ne portent pas ombrage à l’essentiel de la foi : le chapelet (catholique), la vénération des icônes, la philocalie  (orthodoxes), la communion sur la langue ou dans la main, au pain seulement ou sous les deux espèces, le célibat des prêtres, la langue liturgique (latin, grec, syriaque…), les habits des prêtres et des pasteurs, les pèlerinages, les processions, le calendrier liturgique… Toutes ces coutumes sont apparues pour répondre à des besoins précis, situés  dans la géographie et le temps. Elles sont utiles et peuvent servir de portes d’entrée dans le mystère. Mais Jésus sait d’expérience qu’elles peuvent souvent prendre la place de l’essentiel.

 coutume dans Communauté spirituelle

Dans notre passage, le Christ fait d’ailleurs sauter la barrière entre le pur et l’impur qui tient encore aujourd’hui une place si importante dans le judaïsme et dans l’islam (obligation de manger kasher ou halal). Ne pas manger de porc ou de poisson sans écailles par exemple a pu être utile dans l’éducation du peuple, mais c’est désormais inutile. Les ablutions rituelles à la mosquée où avant de manger ne servent à rien, car « c’est du dedans (et non de l’extérieur), du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses ».

Jésus abolissait ainsi les coutumes alimentaires qui avaient aidé son peuple pendant des siècles.

C’étaient des traditions, au demeurant fort honorables, mais des traditions humaines qui s’effacent devant le Christ et son exigence d’authenticité intérieure. Il sait bien que les pharisiens et les scribes vont devenir ses ennemis à cause de cela. Car au passage il  conteste leur pouvoir, celui de contrôler à leur avantage l’accomplissement de ces traditions purement humaines.

 

ÉCRITURE ET TRADITION

9782755001815 EspritLes protestants disaient autrefois : « sola scriptura », et revendiquaient une Réforme où seul ce qui serait dans les Écritures devrait être reçu, à l’exception du reste (indulgences, purgatoire, papauté etc.). Depuis le XVI° siècle, elles ont fait un travail sur elles-mêmes et reconnaissent aujourd’hui qu’il y a une tradition réformée, comme il y a une tradition baptiste, évangélique, pentecôtiste etc.

Bien plus, l’Écriture elle-même est tradition, car c’est Israël et l’Église et non Dieu qui ont écrit ces textes, porteurs d’un mélange entre cultures et révélation, entre coutumes culturelles et foi monothéiste, entre traditions humaines et commandements de Dieu.

La question du Canon des Écritures le montre avec évidence : puisque la Bible ne dit pas quels sont les livres bibliques, c’est bien la tradition qui a retenu certains écrits comme canoniques et rejetés d’autres comme apocryphes ou hérétiques. Et du coup, la liste des livres de la Bible n’est pas la même d’une Église à l’autre ! La Tradition a fait la Bible comme la Bible continue à former la Tradition.

 

DE JÉSUS À THÉOPHILE : LE QUADRIPTYQUE

Le prologue de Luc explique très clairement comment Écritures et tradition sont indissolublement liées :

« Plusieurs ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, tels que nous les ont transmis ceux qui, dès le début, furent les témoins oculaires et sont devenus les serviteurs de la Parole.

C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi, après m’être informé soigneusement de tout depuis les origines, d’en écrire pour toi, cher Théophile, un exposé suivi, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as reçus. » (Lc 1,1)

On distingue quatre moments successifs, de Jésus à Théophile, qui forment le quadriptyque suivant :

quadriptyque tradition

C’est donc que les événements autour de la personne de Jésus ont suivi ce cheminement de pensée, de parole, d’écriture, avant de pouvoir émouvoir le lecteur en bout de chaîne.

On le voit facilement : il n’y a pas d’événements bruts ou « objectifs ».

Il y a d’abord ce qui vient d’ailleurs : le mot événement (ex-venire en latin = venir d’ailleurs) suggère d’ailleurs une certaine transcendance, une altérité radicale, imprévue, imprévisible, non maîtrisable.

Il y a ensuite des témoins, et il en faut plusieurs parce qu’un seul ne peut tout dire, et parce que l’événement échappe toujours à ses interprétations ultérieures.

Ces témoins ruminent ce qui s’est passé (à l’image de Marie, « qui conservait toutes ces choses en son cœur ») et à partir de cette méditation inspirée « composent un récit ».

Ce récit circule par oral dans les communautés chrétiennes, et ces communautés en retour modifient, peaufinent, affinent le récit.

Vient alors à un rédacteur (ici Luc) qui, lui aussi « inspiré » par une force d’écriture et de discernement, va mettre des mots et risquer un texte sur l’événement.

La chaîne interprétative de l’événement ne s’arrête pas là : car le lecteur (ici Théophile) a lui aussi le pouvoir de faire vivre le texte reçu, pour qu’il devienne à nouveau une parole vivante pour lui et la communauté (c’est le rôle de l’homélie par exemple !).

 

À CHACUN DE JOUER !

amande-verte-182344 traditionsNe pas confondre la Tradition et les traditions demeurent un enjeu spirituel pour chacun de nous. Nous trouvons dans cette distinction assez de liberté pour respirer au large dans l’Église ainsi purifiée, et assez d’humilité pour ne pas prétendre vivre sa foi sans coutumes. Dès lors que nos traditions (locales, ecclésiales, familiales) sont ainsi relativisées, elles deviennent fort précieuses pour incarner notre foi dans notre histoire et notre corps.

À nous d’apprendre à distinguer le fruit de son écorce…

 


[1]. Y.M.J. CONGAR : La Tradition et les traditions. I. Essai historique. II. Essai théologique, Paris, Fayard, 1960 & 1963. 

[2]. Cf. le canon n° 20 du 1° Concile de Nicée (325) : « Qu’il ne faut pas plier le genou aux jours de dimanche et au temps de la Pentecôte.
Comme quelques-uns plient le genou le dimanche et aux jours du temps de la Pentecôte, le saint concile a décidé que, pour observer une règle uniforme dans tous les diocèses, tous adresseront leur prières à Dieu en restant debout. »
Ainsi Tertullien: « Nous considérons comme une faute de jeûner ou de prier à genoux le Dimanche. Nous jouissons de ce même privilège depuis le jour de Pâque durant toute la Pentécostè » (De corona, 3). « Quant à nous, conformément à la tradition, nous devons nous abstenir, au jour de la Résurrection du Seigneur, non seulement de nous mettre à genoux, mais de toute attitude ou de tout geste qui traduirait le chagrin (…) Il en va de même pour le temps de la Pentécostè, qui est vécu dans la même joie festive » (De oratione, 23). De même, Irénée de Lyon estime que, pendant la Pentécostè, « nous ne nous mettons pas à genoux parce que cette fête a la même portée que le Jour du Seigneur », où cette interdiction est explicitement rappelée par Irénée.

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne… vous garderez les commandements du Seigneur » (Dt 4, 1-2.6-8)

Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple : « Maintenant, Israël, écoute les décrets et les ordonnances que je vous enseigne pour que vous les mettiez en pratique. Ainsi vous vivrez, vous entrerez, pour en prendre possession, dans le pays que vous donne le Seigneur, le Dieu de vos pères. Vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne, et vous n’y enlèverez rien, mais vous garderez les commandements du Seigneur votre Dieu tels que je vous les prescris. Vous les garderez, vous les mettrez en pratique ; ils seront votre sagesse et votre intelligence aux yeux de tous les peuples. Quand ceux-ci entendront parler de tous ces décrets, ils s’écrieront : ‘Il n’y a pas un peuple sage et intelligent comme cette grande nation !’ Quelle est en effet la grande nation dont les dieux soient aussi proches que le Seigneur notre Dieu est proche de nous chaque fois que nous l’invoquons ? Et quelle est la grande nation dont les décrets et les ordonnances soient aussi justes que toute cette Loi que je vous donne aujourd’hui ? »

Psaume

(Ps 14 (15), 2-3a, 3bc-4ab, 4d-5)
R/ Seigneur, qui séjournera sous ta tente ? (Ps 14, 1a)

Celui qui se conduit parfaitement, 
qui agit avec justice
et dit la vérité selon son cœur.

Il met un frein à sa langue.
Il ne fait pas de tort à son frère
et n’outrage pas son prochain.

À ses yeux, le réprouvé est méprisable
mais il honore les fidèles du Seigneur.
Il ne reprend pas sa parole.

Il prête son argent sans intérêt,
n’accepte rien qui nuise à l’innocent.
Qui fait ainsi demeure inébranlable.

Deuxième lecture
« Mettez la Parole en pratique » (Jc 1, 17-18.21b-22.27)

Lecture de la lettre de saint Jacques

Mes frères bien-aimés, les présents les meilleurs, les dons parfaits, proviennent tous d’en haut, ils descendent d’auprès du Père des lumières, lui qui n’est pas, comme les astres, sujet au mouvement périodique ni aux éclipses. Il a voulu nous engendrer par sa parole de vérité, pour faire de nous comme les prémices de toutes ses créatures. Accueillez dans la douceur la Parole semée en vous ; c’est elle qui peut sauver vos âmes. Mettez la Parole en pratique, ne vous contentez pas de l’écouter : ce serait vous faire illusion. Devant Dieu notre Père, un comportement religieux pur et sans souillure, c’est de visiter les orphelins et les veuves dans leur détresse, et de se garder sans tache au milieu du monde.

Évangile
« Vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes » (Mc 7, 1-8.14-15.21-23) Alléluia. Alléluia.
Le Père a voulu nous engendrer par sa parole de vérité, pour faire de nous comme les prémices de toutes ses créatures. Alléluia. (Jc 1, 18)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, les pharisiens et quelques scribes, venus de Jérusalem, se réunissent auprès de Jésus, et voient quelques-uns de ses disciples prendre leur repas avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées. – Les pharisiens en effet, comme tous les Juifs, se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger, par attachement à la tradition des anciens ; et au retour du marché, ils ne mangent pas avant de s’être aspergés d’eau, et ils sont attachés encore par tradition à beaucoup d’autres pratiques : lavage de coupes, de carafes et de plats. Alors les pharisiens et les scribes demandèrent à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens ? Ils prennent leurs repas avec des mains impures. » Jésus leur répondit : « Isaïe a bien prophétisé à votre sujet, hypocrites, ainsi qu’il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. C’est en vain qu’ils me rendent un culte ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains. Vous aussi, vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes. »
Appelant de nouveau la foule, il lui disait : « Écoutez-moi tous, et comprenez bien. Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. »
Il disait encore à ses disciples, à l’écart de la foule : « C’est du dedans, du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses : inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur. »
Patrick BRAUD

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4 juin 2018

Un psaume des profondeurs

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Un psaume des profondeurs


Homélie pour le 10° dimanche du temps ordinaire / Année B
10/06/2018

Cf. également :

Aimer nos familles « à partir de la fin »
Fêter la famille, multiforme et changeante
Familles, je vous aime?
L’homme, la femme, et Dieu au milieu
Le symbolisme des cendres

Il y a quelque chose du film Abyss ou Alien dans le psaume de ce dimanche. Une angoisse intense. Même si elle débouche sur une espérance renouvelée, la noirceur du début est telle que beaucoup de damnés de la terre s’y sont reconnus, croyants ou non. Ainsi Charles Baudelaire dans les Fleurs du mal (1857) : la détresse de son spleen le plonge dans un univers intérieur lunaire et aride. Il emprunte les mots et la tonalité du psaume 129 pour célébrer son désespoir :

XXX – De profundis clamavi

J’implore ta pitié, Toi, l’unique que j’aime,
Du fond du gouffre obscur où mon cœur est tombé.
C’est un univers morne à l’horizon plombé,
Où nagent dans la nuit l’horreur et le blasphème ;

Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois,
Et les six autres mois la nuit couvre la terre ;
C’est un pays plus nu que la terre polaire
– Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois !

Or il n’est pas d’horreur au monde qui surpasse
La froide cruauté de ce soleil de glace
Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos ;

Je jalouse le sort des plus vils animaux
Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide,
Tant l’écheveau du temps lentement se dévide !

 Un psaume des profondeurs dans Communauté spirituelleAinsi Oscar Wilde : en 1897, il est en prison après quatorze mois de travaux forcés à cause de sa relation amoureuse avec Alfred Douglas (l’homosexualité est encore sévèrement punie au XIX° siècle). Dans une lettre magnifique de sincérité, il livre à son amant l’intime de sa vie. Son ami Robert Ross publiera sous le titre De profundis cette bouteille à la mer qui dérivera pendant des décennies alors qu’Oscar Wilde aura disparu :

« Je devais garder à tout prix l’Amour dans mon cœur. Si j’allais en prison sans Amour, que serait devenuemon Âme ? ». « Après la terrible sentence, quand j’étais en tenue de forçat et que les portes de la prison se sont refermées, je me suis assis parmi les ruines de ma merveilleuse vie, écrasé par l’angoisse, décontenancé par la terreur, étourdi par la douleur. Et pourtant, je ne te haïssais pas. Chaque jour, je me disais ‘Je dois garder l’Amour dans mon cœur aujourd’hui, sinon comment survivrais-je toute la journée ?’ »

D’ailleurs, le psaume 129 est devenu le psaume privilégié pour la liturgie des obsèques des chrétiens : sa tonalité pénitentielle, son évocation de la mort, son attente de l’aurore de la résurrection en ont fait un symbole de l’accompagnement des défunts, un peu comme le kaddish juif.

« Des profondeurs je crie vers toi Seigneur … »
Ces profondeurs sont celles de la mort, de la geôle, de la dépression, mais également de tous les abîmes qu’une existence nous fait traverser, tôt ou tard.

Quelles sont vos profondeurs à ce point inhumaines ? Quels vertiges vous ont arraché un cri, un silence, une douleur d’éloignement des autres, de vous-même, de Dieu… ? Si vous avez connu ces moments de déréliction, vous savez de quoi parle ce psaume. Il parle de sécheresse de l’âme, de larmes de solitude, des vagues de l’échec submergeant tout le reste, du sentiment d’absurdité remettant tout en cause… Un psaume de garde à vue, de séances de chimio, d’adieu un proche ; une prière quand tout semble perdu.

Bach en a fait une cantate presque paisible pourtant : « Aus der Tiefen rufe ich, Herr, zu dir ».

Car le cri du psaume n’est pas impersonnel : il est adressé à Dieu en personne, qu’il existe ou non. Il y a un je et un tu qui sauvent le psalmiste de l’enfermement sur lui-même. À la manière de Job qui crie à l’injustice en interpellant Dieu face-à-face, le De profundis est un dialogue intérieur, violent d’abord, puis apaisé, où l’angoisse de l’orant se change peu à peu en attente confiante, « plus qu’un veilleur n’attend l’aurore »

Si la postérité de ce psaume dépasse largement les frontières croyantes [1], c’est parce que ce que son humanité ne triche pas avec les émotions extrêmes qui nous plongent au plus obscur des détresses les plus effrayantes. Le Christ a connu cette déréliction : « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Il a sans aucun doute prié ce psaume 129 parmi les oliviers du jardin de Gethsémani. Il y a puisé de quoi affronter la terreur de la malédiction de la croix, lui le fils de Dieu séparé de son Père par ce châtiment l’assimilant aux sans-Dieu. Il a espéré lui aussi le « rachat » opéré par Dieu. Dans la Bible, le racheteur (goël en hébreu) et celui qui intervient alors que toutes les autres options sont épuisées ou impossibles. Dieu rachète son peuple quand Moïse trouve un passage improbable dans le désert. Il sauve Israël lorsque Cyrus décide de laisser le peuple revenir à Jérusalem, à la surprise générale. Il délivre les petits lorsqu’Ananias, Azarias et Misaël sont plongés dans les flammes sans en être dévorés. Il garantit à Daniel sa liberté dans la fosse aux lions. Il ouvre les portes de la prison d’où Pierre ne pouvait plus prêcher. Il assure à Marie une fécondité unique, plus encore que la promesse d’Isaac à Sarah ou de Samuel à Anne. Voilà comment Dieu « rachète » son peuple.

Dieu est le maître de l’impossible. Il peut faire surgir des fils d’Abraham à partir des pierres du chemin. Il peut ramener les captifs comme les oueds font ruisseler l’eau au désert en des torrents imprévisibles.

Voilà ce que chante la fin du psaume 129 : « mon âme attend le Seigneur, plus sûrement qu’un veilleur datant l’aurore. J’espère le Seigneur, et j’attends sa parole ».

Celui qui chante ce psaume unit en une seule prière les deux extrêmes, en boucle : l’abîme et l’aurore promise, l’angoisse et l’espérance, la déréliction et l’attente du rachat. Celui qui voudrait aller trop vite à la fin du psaume ne sera pas audible. Celui qui s’arrêterait au début se noierait de douleur.

Chantons le De profundis quand rien ne semble sourire et quand l’aurore s’annonce, quand Dieu semble si loin et quand il nous rachète, quand nous nous sommes plus qu’un cri de souffrance et quand inexplicablement la paix nous est donnée…

 


[1]De profundis clamavi est le second mouvement de la symphonie n°3 (1946) d’Arthur Honegger, le premier mouvement de la symphonie nº 14 (1969) de Dmitri Chostakovitch, une œuvre pour chœur d’hommes, orgue, et percussion (1980) d’Arvo Pärt, le deuxième album studio du groupe de Death metal polonais Vader (1195), le 1er album (2000) du groupe polonais Cracow Klezmer Band, le premier live (enregistré en 2003) du groupe de black metal suédois Dark Funeral, une chanson du groupe punk Tulaviok etc.

 

 

Lectures de la messe
Première lecture
« Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance » (Gn 3, 9-15)

Lecture du livre de la Genèse

Lorsqu’Adam eut mangé du fruit de l’arbre, le Seigneur Dieu l’appela et lui dit : « Où es-tu donc ? » Il répondit : « J’ai entendu ta voix dans le jardin, j’ai pris peur parce que je suis nu, et je me suis caché. » Le Seigneur reprit : « Qui donc t’a dit que tu étais nu ? Aurais-tu mangé de l’arbre dont je t’avais interdit de manger ? » L’homme répondit : « La femme que tu m’as donnée, c’est elle qui m’a donné du fruit de l’arbre, et j’en ai mangé. » Le Seigneur Dieu dit à la femme : « Qu’as-tu fait là ? » La femme répondit : « Le serpent m’a trompée, et j’ai mangé. » Alors le Seigneur Dieu dit au serpent : « Parce que tu as fait cela, tu seras maudit parmi tous les animaux et toutes les bêtes des champs. Tu ramperas sur le ventre et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance : celle-ci te meurtrira la tête, et toi, tu lui meurtriras le talon. »

Psaume
(129 (130), 1-2, 3-4, 5-6ab, 7bc-8)
R/ Près du Seigneur, est l’amour ; près de lui, abonde le rachat. (129, 7bc)

Des profondeurs je crie vers toi, Seigneur,
Seigneur, écoute mon appel !
Que ton oreille se fasse attentive
au cri de ma prière !

Si tu retiens les fautes, Seigneur,
Seigneur, qui subsistera ?
Mais près de toi se trouve le pardon
pour que l’homme te craigne.

J’espère le Seigneur de toute mon âme ;
je l’espère, et j’attends sa parole.
Mon âme attend le Seigneur
plus qu’un veilleur ne guette l’aurore.

Oui, près du Seigneur, est l’amour ;
près de lui, abonde le rachat.
C’est lui qui rachètera Israël
de toutes ses fautes.

Deuxième lecture
« Nous croyons, et c’est pourquoi nous parlons » (2 Co 4, 13 – 5, 1)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, l’Écriture dit : J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé. Et nous aussi, qui avons le même Esprit de foi, nous croyons, et c’est pourquoi nous parlons. Car, nous le savons, celui qui a ressuscité le Seigneur Jésus nous ressuscitera, nous aussi, avec Jésus, et il nous placera près de lui avec vous. Et tout cela, c’est pour vous, afin que la grâce, plus largement répandue dans un plus grand nombre, fasse abonder l’action de grâce pour la gloire de Dieu. C’est pourquoi nous ne perdons pas courage, et même si en nous l’homme extérieur va vers sa ruine, l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour. Car notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous. Et notre regard ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel. Nous le savons, en effet, même si notre corps, cette tente qui est notre demeure sur la terre, est détruit, nous avons un édifice construit par Dieu, une demeure éternelle dans les cieux qui n’est pas l’œuvre des hommes.

Évangile
« C’en est fini de Satan » (Mc 3, 20-35)
Alléluia. Alléluia. Maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors, dit le Seigneur ;
et moi, quand j’aurai été élevé de terre, je les attirerai tous à moi. Alléluia. (Jn 12, 31b-32)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus revint à la maison, où de nouveau la foule se rassembla, si bien qu’il n’était même pas possible de manger. Les gens de chez lui, l’apprenant, vinrent pour se saisir de lui, car ils affirmaient : « Il a perdu la tête. »
Les scribes, qui étaient descendus de Jérusalem, disaient : « Il est possédé par Béelzéboul ; c’est par le chef des démons qu’il expulse les démons. » Les appelant près de lui, Jésus leur dit en parabole : « Comment Satan peut-il expulser Satan ? Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut pas tenir. Si les gens d’une même maison se divisent entre eux, ces gens ne pourront pas tenir. Si Satan s’est dressé contre lui-même, s’il est divisé, il ne peut pas tenir ; c’en est fini de lui. Mais personne ne peut entrer dans la maison d’un homme fort et piller ses biens, s’il ne l’a d’abord ligoté. Alors seulement il pillera sa maison. Amen, je vous le dis : Tout sera pardonné aux enfants des hommes : leurs péchés et les blasphèmes qu’ils auront proférés. Mais si quelqu’un blasphème contre l’Esprit Saint, il n’aura jamais de pardon. Il est coupable d’un péché pour toujours. » Jésus parla ainsi parce qu’ils avaient dit : « Il est possédé par un esprit impur. »
Alors arrivent sa mère et ses frères. Restant au-dehors, ils le font appeler. Une foule était assise autour de lui ; et on lui dit : « Voici que ta mère et tes frères sont là dehors : ils te cherchent. » Mais il leur répond : « Qui est ma mère ? qui sont mes frères ? » Et parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. »
Patrick BRAUD

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