L'homélie du dimanche (prochain)

  • Accueil
  • > Recherche : ou vient regard impur

26 novembre 2014

Se laisser façonner

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Se laisser façonner

Homélie du premier dimanche de l’Avent / Année B
30/11/2014

cf. également : L’absence réelle

 

« Nous sommes l’argile, c’est toi qui nous façonnes : nous sommes tous l’ouvrage de tes mains. » (cf. Is 63,16-64,7)

L’atelier d’un sculpteur

Un atelier d’artiste est toujours un pèlerinage à accomplir.

Une amie sculptant l’argile m’a fait visiter le sien récemment, et l’enchantement ne m’a pas quitté pendant une heure de voyage à travers les univers émergeant de ses mains.

Tout commence par la brique de terre argileuse, compacte, dense, empaquetée comme un pain de plastic prêt à libérer sa charge. Puis il y a les multiples couteaux, en bois ou en acier, les estèques, ébauchoirs, fils à découper, mirettes et autres outils qui permettent de trancher l’argile, de le rouler en boudins, pour les assembler, leur donner figures et formes. Parfois quelques pigments sont à mélanger pour obtenir les reflets désirés. Certaines créations demandent des semaines avant d’atteindre leur maturité. Précieusement préservées de la dessiccation, humidifiées avec délicatesse, elles évoluent au gré de l’inspiration de l’artiste et du travail de ses mains. Puis vient le four et sa cuisson dosée avec soin, en durée et en température, par paliers. Moment de vérité où les défauts incrustés peuvent faire éclater la composition, où la jambe d’une girafe peut prendre une mauvaise position dans laquelle l’animal va se figer, déséquilibré à jamais. Reste enfin à mettre en scène la sculpture ainsi réalisée : faire asseoir tel gamin sur un bout de bois, accrocher tel pivert à son arbre, mettre la famille des hérissons en file indienne pour traverser la route…

Les chevaliers réglables en hauteur témoignent dans l’atelier du face-à-face argile  / artiste, d’où émergent le regard, la silhouette, le vêtement de la sculpture.

« Liens d’argile » : le nom choisi pour l’atelier convenait idéalement aux créations ocres, blanches ou grises assises sur les étagères. Un père faisant la lecture à ses deux garçons ; deux jeunes filles partageant une tablette numérique ; une grand-mère à lunettes en bonne compagnie de son roman sur un banc public… L’argile était ici mise au service de la relation entre les âges, les rôles, les êtres.

Se laisser façonner dans Communauté spirituelle modelage-sculpture-argile


Les évènements nous façonnent

Dans un tel atelier de sculpture, les paroles d’Isaïe résonnent avec une force extraordinaire :
« Nous sommes l’argile, c’est toi qui nous façonnes : nous sommes tous l’ouvrage de tes mains. »

Isaïe médite sur les déboires d’Israël. Exilé à Babylone, il est quasiment en voie de disparition à son époque. Il lui serait naturel de se croire abandonné. Isaïe invite Israël à se découvrir façonné.
mots_101217 argile dans Communauté spirituelle
Façonné par les événements qui viennent de le marquer : l’orgueil des élites de Jérusalem oubliant l’Alliance, l’injustice sociale grandissante, la catastrophe de la prise de la ville par Nabuchodonosor, la déportation douloureuse et humiliante comme toutes les déportations…

À travers tout cela, Isaïe voit Dieu agir à la manière d’un potier : obligé de tenir compte de l’argile telle qu’elle est, avec ses impuretés et ses imperfections, mais obstiné pour en tirer quelque chose, quitte à s’y reprendre à plusieurs fois.
Du coup, le creuset de la déportation qui sonne d’abord comme l’échec de l’orgueil d’Israël peut devenir l’annonce d’une cuisson à travers le feu de l’épreuve. Ce qui est d’emblée une catastrophe va devenir l’expérience de la renaissance, pour peu que le petit reste des croyants se laisse façonner par le feu de l’espérance.

Et de fait, dépouillé de sa volonté de puissance, le germe d’Israël reviendra sur sa terre parce qu’il aura laissé Dieu revenir au coeur de son identité.
Parce qu’il ne pouvait plus appuyer ni sur son roi, ni sur son temple, ni sur sa terre, le peuple est revenu à ce qui le caractérise le mieux : l’Alliance avec Dieu, telle que les textes bibliques la racontent.

Pour l’argile, se laisser façonner demande souplesse, consentement, malléable et ferme à la fois. Pour le croyant, se laisser façonner demande d’abandonner sa seule volonté pour vouloir avec Dieu, de décrypter les événements pour en épouser le sens, de passer à travers le feu pour incarner avec force l’élan désiré par son créateur.

Les événements nous façonnent parfois avec bonheur : un mariage, une réussite professionnelle, des amitiés fécondes qui nous influencent…
L’argile vous racontera aussi qu’il est souvent façonné dans la douleur : on le tranche, on lui enlève, on le malaxe, on le tord, sans qu’il sache tout de suite ce qui est en train de naître de lui.

Voilà donc un enjeu spirituel pour ces cinq semaines d’Avent qui commencent : apprenez à vous laisser façonner !

Pour cela il est indispensable de relire son histoire.

Comment décoder ce qui m’arrive si je ne prends pas le temps et les moyens de réaliser quels chocs, quelles rencontres, quelles batailles jalonnent mon histoire ? Certains le font avec un soutien psychologique, utile parce que compétent. D’autres le font avec l’appui d’un accompagnateur spirituel, ou avec les deux. D’autres passent par l’écrit, car les mots tapés au clavier recèlent les combinaisons codées des événements cryptés. D’autres le font en lisant les mots des autres, dans lesquels ils reconnaissent leur propre chemin, et les mots de la Bible en font partie. D’autres encore…

Peu importe en réalité : l’essentiel est de ruminer ce qui nous arrive pour nous ouvrir à l’oeuvre de Dieu en nous, pour coopérer à l’oeuvre de ses mains sur l’argile de nos vies.

emmanuel-mounier-l-evenement-sera-notre-maitre-9782889182848 évènementSe laisser façonner sera alors un intense travail de consentement à ce que nous sommes en train de devenir à travers tout cela.
Sans résignation aucune : con-sentir, c’est sentir avec Dieu ce vers quoi tel événement nous appelle.

C’est s’engager résolument à habiter la forme qui émerge de l’épreuve ou du bonheur.
C’est épouser le nouveau visage, la nouvelle posture qui sort de main de l’artiste nous façonnant.

« L’événement sera votre maître intérieur » (Emmanuel Mounier).

Quel que soit l’événement, quels que soient les événements qui en ce moment vous réjouissent ou vous inquiètent, laissez-vous façonner à travers eux par la main experte du potier.

« Nous sommes l’argile, c’est toi qui nous façonnes : nous sommes tous l’ouvrage de tes mains ».

 

 

1ère lecture : Appel au Seigneur pour qu’il vienne (Is 63, 16b-17.19b; 64, 2b-7)
Lecture du livre d’Isaïe

Tu es, Seigneur, notre Père, notre Rédempteur : tel est ton nom depuis toujours. Pourquoi Seigneur, nous laisses-tu errer hors de ton chemin, pourquoi rends-tu nos cœurs insensibles à ta crainte ? Reviens, pour l’amour de tes serviteurs et des tribus qui t’appartiennent. Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes fondraient devant toi. Voici que tu es descendu, et les montagnes ont fondu devant ta face. Jamais on ne l’a entendu ni appris, personne n’a vu un autre dieu que toi agir ainsi envers l’homme qui espère en lui. Tu viens à la rencontre de celui qui pratique la justice avec joie et qui se souvient de toi en suivant ton chemin. Tu étais irrité par notre obstination dans le péché, et pourtant nous serons sauvés. Nous étions tous semblables à des hommes souillés, et toutes nos belles actions étaient comme des vêtements salis. Nous étions tous desséchés comme des feuilles, et nos crimes, comme le vent, nous emportaient. Personne n’invoquait ton nom, nul ne se réveillait pour recourir à toi. Car tu nous avais caché ton visage, tu nous avais laissés au pouvoir de nos péchés. Pourtant, Seigneur, tu es notre Père. Nous sommes l’argile, et tu es le potier : nous sommes tous l’ouvrage de tes mains. 

Psaume : 79, 2.3bc, 15-16a, 18-19
R/ Dieu, fais nous revenir ; que ton visage s’éclaire, et nous serons sauvés !

Berger d’Israël, écoute,
toi qui conduis, ton troupeau : resplendis !
Réveille ta vaillance
et viens nous sauver.

Dieu de l’univers reviens !
Du haut des cieux, regarde et vois :
visite cette vigne, protège-la,
celle qu’a plantée ta main puissante.

Que ta main soutienne ton protégé,
le fils de l’homme qui te doit sa force.
Jamais plus nous n’irons loin de toi :
fais-nous vivre et invoquer ton nom !

2ème lecture : L’Église est fidèle dans l’attente du Seigneur(1Co 1, 3-9)
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères,
que la grâce et la paix soient avec vous, de la part de Dieu notre Père et de Jésus Christ le Seigneur. Je ne cesse de rendre grâce à Dieu à votre sujet, pour la grâce qu’il vous a donnée dans le Christ Jésus ; en lui vous avez reçu toutes les richesses, toutes celles de la Parole et toutes celles de la connaissance de Dieu. Car le témoignage rendu au Christ s’est implanté solidement parmi vous. Ainsi, aucun don spirituel ne vous manque, à vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ. C’est lui qui vous fera tenir solidement jusqu’au bout, et vous serez sans reproche au jour de notre Seigneur Jésus Christ. Car Dieu est fidèle, lui qui vous a appelés à vivre en communion avec son Fils, Jésus Christ notre Seigneur.

Evangile : « Veillez ! » (Mc 13, 33-37)
Acclamation : Alléluia. Alléluia. Montre-nous, Seigneur, ta miséricorde : fais-nous voir le jour de ton salut. Alléluia. (cf. Ps 84, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

Jésus parlait à ses disciples de sa venue :
« Prenez garde, veillez : car vous ne savez pas quand viendra le moment.
Il en est comme d’un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et recommandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de la maison reviendra, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin.
Il peut arriver à l’improviste et vous trouver endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , , ,

7 décembre 2013

Crier dans le désert

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Crier dans le désert

Homélie du 2° dimanche de l’Avent / Année C
08/12/2013

 

En français, l’expression n’est guère encourageante. Celui qui crie dans le désert a la désagréable impression que personne ne l’écoute, que son cri n’est pas entendu, et donc que son action est aussi stérile que le désert auquel finalement il s’adresse. Sans aucun doute, crier dans le désert est une expression dérivée de la Bible, et notamment de la figure de Jean-Baptiste décrite dans l’évangile de ce dimanche, mais de manière si déformée qu’elle en est arrivée à signifier à peu près l’inverse. Car Jean-Baptiste certes est dans le désert, mais son cri n’est pas stérile. Au contraire : sa prédication attire. Des foules quittent les villes pour le rejoindre au désert. Toutes les classes sociales viennent se faire baptiser – plonger – dans le Jourdain. Beaucoup écoutent la voix de ce prophète original – poils de chameau et sauterelles * - et acceptent de se convertir, de croire au pardon, d’en tirer toutes les conséquences pour eux-mêmes.

« Une voix crie dans le désert ».

Dans le livre d’Isaïe, cette voix annonce le retour d’exil, et c’est donc une sacrée nouvelle terriblement efficace (Is 40,3-5). Un problème de ponctuation a transformé le texte : « une voix crie : dans le désert préparez les chemins du Seigneur » en supprimant les « : ». Et après, on a oublié la force de cette voix, fasciné par l’autre force, celle du désert semblant tout engloutir dans la solitude.

D’ailleurs en hébreu, désert se dit midebar, que l’on peut traduire : hors de la parole, dabar signifiant parole ou chose, et mi signifiant « hors de » ou « à partir de ». Le grec erêmos (qui a donné : érémitique) a exactement le même sens, rêma signifiant parole ou chose, et e signifiant « hors de » ou « à partir de ». Jean-Baptiste affronte donc le mutisme du désert en y portant une parole forte.

Par contre, le latin desertum vient du verbe « sero » = je connecte.  Le désert évoque ainsi un lieu sans connections, sans routes. Jean-Baptiste oblige les foules qui veulent le rejoindre à tracer dans le désert une route qui mène à lui.

Or le retour de Babylone à Jérusalem en 536 av. J.C. est un événement aussi important que le retour des juifs en Palestine après la deuxième guerre mondiale en 1948 ! La voix qui annonce ce genre d’événements est tout sauf stérile ou inefficace.

La voie biblique qui crie dans le désert ne parle pas à un mur **.

Elle est puissante, efficace ; elle attire à elle l’humanité en quête de rédemption.

Elle ose être différente, singulière – poils de chameau et sauterelles ! – justement pour provoquer un choc salutaire.

Elle est en retrait, au désert pour obliger chacun à se déplacer de chez soi au Jourdain.

Elle ne cherche pas à plaire, mais à provoquer un mouvement : de même que vous êtes sortis de chez vous pour venir m’entendre au désert, sortez de votre ancienne vie pour pratiquer une vie droite. Quittez vos habitudes mauvaises et noyez-les dans l’eau du Jourdain, comme l’esclavage de vos ancêtres a été noyé dans la Mer Rouge en sortant d’Égypte.

Autrement dit : dans la Bible, crier dans le désert est une mission prophétique indispensable au redressement de la vie sociale.

Les baptisés héritent de cette mission.

À eux de crier dans le désert médiatique pour appeler au respect de la vie humaine, dès sa conception, jusqu’à sa fin.

À eux de proclamer – même minoritaires – que la différence homme-femme fait partie de la dignité fondamentale de l’humanité : l’image de Dieu en nous.

À eux de prêcher à temps et à contretemps le combat pour le respect des plus petits, dans l’univers du travail notamment.

À eux de montrer publiquement la grandeur et la beauté de toute personne humaine : avec les handicapés dans l’Arche de Jean Vanier, avec les chiffonniers du Caire dans l’oeuvre de soeur Emmanuelle, avec le peuple du Quart Monde dans le mouvement ATD fondé par le père Joseph Wrézinski etc. etc.

La liste est longue de ces voix dans le désert qui finissent par toucher bien des coeurs, bien des intelligences, et provoquent des conversions, des changements de vie radicaux. Ainsi, des jeunes traders donnent quelques années de leur vie pour les plus pauvres. Des volontaires partent en Afrique ou dans nos cités pour lutter contre l’exclusion. Des grands professionnels donnent de leur temps et de leurs compétences pour imaginer d’autres entreprises, d’autres modes d’insertion, d’autres rentabilités?

 

Un exemple récent parmi 100 000 : les Semaines Sociales de France.

Crier dans le désert dans Communauté spirituelle affiche_semaine_socialeChaque année, des centaines de chrétiens se rassemblent autour d’un thème de société. Pendant trois jours, ils planchent ensemble sur les conversions à vivre et à proposer à nos contemporains dans le domaine social et économique. Cette année, c’était sur le thème du travail : « réinventer le travail ».

Plus de 180 ateliers réalisés en partenariat avec 52 mouvements ont été animés du 22 au 24 novembre 2013, à Lyon-Villeurbanne, Paris et Strasbourg (cf. http://www.ssf-fr.org/ssf ).

Peu relayées par les médias, les Semaines Sociales de France sont pourtant une voix qui crie dans le désert, et dont la portée se mesure année après année aux initiatives originales qui fleurissent dans le monde de la finance, de l’industrie, des services. Cette poignée de croyants peut suffire à transformer bien des entreprises. Ce petit groupe ignoré des médias porte en germe une puissance de renouveau qui étonnera le monde.

 

Le message de Jean-Baptiste au désert est fort : n’ayez pas peur vous aussi de crier alors qu’au début personne ne semble vous entendre. Ne vous découragez pas d’être ignorés des grands de ce monde, des modes médiatiques et du bling-bling des people. Tenez bon en proclamant vos convictions : elles attireront ceux que la Parole de Dieu pourra bouleverser à travers vous. Ne regardez pas le vide apparent du désert qui vous entoure, mais la source d’eau vive dans laquelle plonger avec les compagnons de route qui vous sont donnés.

Jean-Baptiste – on le sait – paiera de sa vie sa liberté de parole. Il osera reprocher haut et fort à Hérode d’avoir épousé la femme de son frère, Hérodiade. Salomé (fille de Hérodiade) se vengera en le faisant décapiter. Mais on ne fait pas taire la voix de la vérité en éliminant ses porte-parole. La force de la voix au désert est telle qu’elle démasque l’hypocrisie des puissants, qu’elle renverse les tyrans de leur trône, qu’elle redonne aux humbles le courage de ne pas se laisser dominer.

Chaque baptisé reçoit cette mission prophétique avec l’onction d’huile.

Qu’en faisons-nous ?

Quelle est notre voix, et dans quel désert est-elle appelée à retentir ?

Croyons en la puissance de cette voix, et la parole qu’elle porte pourra à travers nous convertir des foules entières à vivre une vie plus droite. Dans nos familles, nos entreprises, le quartier, des foules attendent qu’on les appelle au désert pour noyer leurs esclavages.

Ne nous dérobons pas à cette vocation prophétique, qui passe par le courage d’être différents, minoritaires, afin d’ouvrir à tous le chemin du salut.

 

 ________________________

* Les poils de chameau symbolisent la solidarité de Jean-Baptiste avec les nations païennes impures, et le salut qui leur est offert. Car le chameau est un animal impur pour les juifs. Et les sauterelles renvoient sans doute aux plaies d’Égypte : un avertissement pour souligner l’urgence de la conversion avant qu’il ne soit trop tard.

** La langue familière dit aussi : pisser dans un violon !

1ère lecture : Le Messie, roi de paix (Is 11, 1-10)

Lecture du livre d’Isaïe

Parole du Seigneur Dieu :
Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines.
Sur lui reposera l’esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur,
qui lui inspirera la crainte du Seigneur. Il ne jugera pas d’après les apparences, il ne tranchera pas d’après ce qu’il entend dire.
Il jugera les petits avec justice, il tranchera avec droiture en faveur des pauvres du pays. Comme un bâton, sa parole frappera le pays, le souffle de ses lèvres fera mourir le méchant.
Justice est la ceinture de ses hanches ; fidélité, le baudrier de ses reins.

Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira.
La vache et l’ourse auront même pâturage, leurs petits auront même gîte. Le lion, comme le b?uf, mangera du fourrage.
Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra, sur le trou de la vipère l’enfant étendra la main.
Il ne se fera plus rien de mauvais ni de corrompusur ma montagne sainte ; car la connaissance du Seigneur remplira le pays comme les eaux recouvrent le fond de la mer.

Ce jour-là, la racine de Jessé, père de David, sera dressée comme un étendard pour les peuples, les nations la chercheront, et la gloire sera sa demeure.

Psaume : Ps 71, 1-2, 7-8, 12-13, 17

R/ Voici venir un jour sans fin de justice et de paix.

Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !

En ces jours-là, fleurira la justice, 
grande paix jusqu’à la fin des lunes ! 
Qu’il domine de la mer à la mer, 
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

Il délivrera le pauvre qui appelle 
et le malheureux sans recours. 
Il aura souci du faible et du pauvre, 
du pauvre dont il sauve la vie.

Que son nom dure toujours ; 
sous le soleil, que subsiste son nom ! 
En lui, que soient bénies toutes les familles de la terre ; 
que tous les pays le disent bienheureux !

2ème lecture : L’espérance offerte par l’Écriture s’étend à toutes les nations (Rm 15, 4-9)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, tout ce que les livres saints ont dit avant nous est écrit pour nous instruire, afin que nous possédions l’espérance grâce à la persévérance et au courage que donne l’Écriture. Que le Dieu de la persévérance et du courage vous donne d’être d’accord entre vous selon l’esprit du Christ Jésus. Ainsi, d’un même coeur, d’une même voix, vous rendrez gloire à Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ.
Accueillez-vous donc les uns les autres comme le Christ vous a accueillis pour la gloire de Dieu, vous qui étiez païens. Si le Christ s’est fait le serviteur des Juifs, c’est en raison de la fidélité de Dieu, pour garantir les promesses faites à nos pères ; mais, je vous le déclare, c’est en raison de la miséricorde de Dieu que les nations païennes peuvent lui rendre gloire ; comme le dit l’Écriture : Je te louerai parmi les nations, je chanterai ton nom.

Evangile : Jean Baptiste annonce que le Messie vient juger le monde (Mt 3, 1-12)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez la route : tout homme verra le salut de Dieu. Alléluia. (cf. Lc 3, 4.6)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ces jours-là, paraît Jean le Baptiste, qui proclame dans le désert de Judée :
« Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche. » Jean est celui que désignait la parole transmise par le prophète Isaïe : À travers le désert, une voix crie : Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez sa route.
Jean portait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins ; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.

Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain venaient à lui,
et ils se faisaient baptiser par lui dans le Jourdain en reconnaissant leurs péchés. 
Voyant des pharisiens et des sadducéens venir en grand nombre à ce baptême, il leur dit : « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? Produisez donc un fruit qui exprime votre conversion, et n’allez pas dire en vous-mêmes : ‘Nous avons Abraham pour père’ ; car, je vous le dis : avec les pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham. Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu.
Moi, je vous baptise dans l’eau, pour vous amener à la conversion. Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et dans le feu ; il tient la pelle à vanner dans sa main, il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera le grain dans son grenier. Quant à la paille, il la brûlera dans un feu qui ne s’éteint pas. »
Patrick Braud

Mots-clés : , , ,

3 août 2013

La double appartenance

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

La double appartenance

Homélie du 18° Dimanche du temps ordinaire     Année C
04/08/13

« Qui m’a établi pour être juge ou pour faire vos partages ? » (Lc 12,14)

Le Christ se démarque ici fortement de Moïse ou de Mohammed ! Dans le judaïsme comme dans l’islam, l’oeuvre législative est en effet fondamentale, structurante. Ces deux religions organisent les héritages, les mariages, les différends juridiques jusque dans les moindres détails. Le Sanhédrin du temps de Jésus était l’équivalent des tribunaux islamiques actuels ou quasiment.

Rien de tel en Christ. Peut-être parce qu’il a été lui-même victime de Pilate et du Sanhédrin, Jésus refuse d’endosser le rôle de juge, de législateur qu’on veut lui faire jouer.

Le christianisme n’a donc pas vocation à absorber le législatif, il ne cherche pas à organiser ou à contrôler la vie sociale, du moins s’il est fidèle à l’esprit du Christ… Pourquoi ? Parce que sa perspective est eschatologique. Ou, pour le dire en termes plus simples : parce qu’il regarde la finalité ultime de toute chose, le christianisme relativise toute forme d’organisation sociale, la laissant libre de choisir ses modalités, tout en la questionnant sur son ouverture à l’ultime.

Posséder des biens, comme dans toute économie d’accumulation de richesses, pourquoi pas ? Mais « amasser pour soi-même » au lieu de « vouloir être riche en vue de Dieu » relève d’une singulière myopie.

Partager un héritage familial entre frères et soeurs, pourquoi pas ? Mais l’âpreté au gain dont certains pourraient se repaître à cette occasion est en contradiction flagrante avec l’avenir qui nous est promis en Dieu.

C’est ce qu’un théologien (Jean-Baptiste Metz) appelle la « réserve eschatologique ». Au nom de notre enracinement dans la promesse du monde de la résurrection, nous ne pourrons jamais devenir les adorateurs serviles des idoles du monde présent. Ni la richesse ni le pouvoir, ni la démocratie ni le libéralisme ne peuvent exiger de nous une adhésion totale, sans réserve. Nous avons toujours cette réserve qui nous vient de notre espérance en un monde autre, au-delà de la mort. Toute réalisation actuelle n’est que partielle. La démocratie passera et sera remplacée par d’autres systèmes, comme l’ont été le système tribal, la féodalité, la monarchie etc. Le libéralisme économique n’a pas les promesses de la vie éternelle, et ne constitue en aucun cas une quelconque « fin de l’histoire ». Dans quelques milliers d’années, nos successeurs nous traiteront peut-être de fous pour avoir été aveugles à des enjeux qui leur paraîtront évidents. Nous sommes si fiers de nos lois, de nos organisations du travail, de nos droits de l’homme etc. que nous sommes aveugles sur ce que les générations suivantes dénonceront comme des scandales insupportables. Nous nous indignons devant l’esclavage qui a été accepté pendant des siècles, devant les castes ou les rivalités ethniques vieilles de quelques milliers d’années, et nous fermons les yeux sur les atteintes à la vie humaine qui nous ferons comparaître au tribunal de l’histoire…

Dès que l’on met en perspective l’évolution humaine, on s’aperçoit que toute vérité n’est que relative, locale et transitoire. Ce qui ne disqualifie pas l’effort humain pour ordonner sa vie, mais ce qui empêche d’absolutiser ce qui ne sera qu’une réalisation partielle et provisoire.

Seul le but ultime, seule la fin = la finalité du monde permet d’être libre par rapport à ses réalisations partielles.

 

« Tu es fou : cette nuit même on te redemandera ta vie ».

Réfléchir sur sa propre mort peut éviter cette folie aveugle. « Que philosopher, c’est La double appartenance dans Communauté spirituelle 32857apprendre à mourir » : cette maxime de Montaigne s’inscrit tout à fait dans la perspective de la réserve eschatologique. Quelles valeurs ont les objectifs que je poursuis par rapport à la réalité de ma propre mort ? de mon avenir au-delà de cette mort ? Le pari de Pascal reste d’une actualité extraordinairement féconde *.

Autrement dit : mieux vaut choisir ce sur quoi investir que de me laisser manipuler par les habitudes mondaines. Devenir riche n’est pas un objectif en soi, c’est devenir riche en vue de Dieu qu’il l’est. De même en ce qui concerne les enfants, la réussite dans son métier, l’amour des autres etc.

Même l’amour familial ne peut s’ériger en absolu. On connaît celui de la Mafia pour ses proches, et l’on sait que c’est au service du mal. Et ailleurs on voit le critère familial devenir un instrument horrible dans les massacres inter-ethniques etc.

 

Les disciples du Christ sont libérés de toute vénération absolue. Nul veau d’or ne peut les asservir à une fidélité exclusive. Parce qu’ils ont une double identité, ils ne pourront jamais se dévouer à une cause de manière totalitaire ou totalisante. Parce qu’ils ont « comme une ancre jetée dans les cieux » (He 6,17 cieuxnaît celui de la mconde.anesdes champs dont el eportait le nom.. simples comme à travers le spires inustices…), ils ne dériveront pas au gré des modes de l’époque. Celui qui épouse l’air de son temps se retrouve très vite veuf…

Un auteur anonyme du II° siècle atteste de cette double appartenance des chrétiens : à la société de leur temps, et à leur « république spirituelle » :

 Diognète dans Communauté spirituelleCar les Chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le  langage, ni par les vêtements. Ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils  ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de  singulier. Ce n’est pas à l’imagination ou aux rêveries d’esprits agités que leur doctrine doit sa découverte ; ils ne se font pas, comme tant d’autres, les champions d’une doctrine humaine. Ils se répartissent dans les cités grecques et barbares  suivant le lot échu à chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les  vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois  extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère.
(Lettre à Diognète) 

À cause de cette fameuse réserve eschatologique dont fait preuve Jésus dans cette parabole des greniers remplis à ras bords, les chrétiens auront toujours un oeil ailleurs, un oeil en avant, les préservant d’être de parfaits petits soldats de quelque cause que ce soit.

Cette liberté s’enracine dans la promesse d’un monde après la mort. Seule cette perspective nous permet de contester les prétentions idolâtriques qui foisonnent  autour de nous.

« Recherchez donc les réalités d’en haut » (Col 3,12) nous disait la deuxième lecture. Vous pourrez alors vous investir dans toutes vos actions entre les évaluant à l’aune de cet objectif ultime, ce qui pourra vous amener à prendre des décisions surprenantes?

 

_____________________________________________________________________________________

« Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter. » (Pensées, fragment 233)

 

1ère lecture : Vanité des richesses (Qo 1, 2; 2, 21-23)
Lecture du livre de l’Ecclésiaste
Vanité des vanités, disait l’Ecclésiaste. Vanité des vanités, tout est vanité !

Un homme s’est donné de la peine ; il était avisé, il s’y connaissait, il a réussi. Et voilà qu’il doit laisser son bien à quelqu’un qui ne s’est donné aucune peine. Cela aussi est vanité, c’est un scandale.
En effet, que reste-t-il à l’homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil ?
Tous les jours sont autant de souffrances, ses occupations sont autant de tourments : même la nuit, son c?ur n’a pas de repos. Cela encore est vanité.

Psaume : Ps 89, 3-4, 5-6, 12-13, 14.17abc

R/ D’âge en âge, Seigneur, tu as été notre refuge.

Tu fais retourner l’homme à la poussière ; 
tu as dit : « Retournez, fils d’Adam ! »
À tes yeux, mille ans sont comme hier, 
c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit.

Tu les as balayés : ce n’est qu’un songe ; 
dès le matin, c’est une herbe changeante : 
elle fleurit le matin, elle change ; 
le soir, elle est fanée, desséchée.

Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : 
que nos coeurs pénètrent la sagesse. 
Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ? 
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs. 

Rassasie-nous de ton amour au matin, 
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu.
Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains.

2ème lecture : Avec le Christ, de l’homme ancien à l’homme nouveau (Col 3, 1-5.9-11)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Colossiens

Frères, vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu. Tendez vers les réalités d’en haut, et non pas vers celles de la terre.

En effet, vous êtes morts avec le Christ, et votre vie reste cachée avec lui en Dieu. Quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire. Faites donc mourir en vous ce qui appartient encore à la terre : débauche, impureté, passions, désirs mauvais, et cet appétit de jouissance qui est un culte rendu aux idoles.
Plus de mensonge entre vous ; débarrassez-vous des agissements de l’homme ancien qui est en vous, et revêtez l’homme nouveau, celui que le Créateur refait toujours neuf à son image pour le conduire à la vraie connaissance.
Alors, il n’y a plus de Grec et de Juif, d’Israélite et de païen, il n’y a pas de barbare, de sauvage, d’esclave, d’homme libre, il n’y a que le Christ : en tous, il est tout.

Evangile : Parabole de l’homme qui amasse pour lui-même (Lc 12, 13-21)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Heureux les pauvres de c?ur : le Royaume des cieux est à eux ! Alléluia. (Mt 5, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Du milieu de la foule, un homme demanda à Jésus : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. »
Jésus lui répondit : « Qui m’a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ? »
Puis, s’adressant à la foule : « Gardez-vous bien de toute âpreté au gain ; car la vie d’un homme, fût-il dans l’abondance, ne dépend pas de ses richesses. »
Et il leur dit cette parabole : « Il y avait un homme riche, dont les terres avaient beaucoup rapporté.
Il se demandait : ‘Que vais-je faire ? Je ne sais pas où mettre ma récolte.’
Puis il se dit : ‘Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y entasserai tout mon blé et tout ce que je possède.
Alors je me dirai à moi-même : Te voilà avec des réserves en abondance pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.’
Mais Dieu lui dit : ‘Tu es fou : cette nuit même, on te redemande ta vie. Et ce que tu auras mis de côté, qui l’aura ?’
Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. »
Patrick Braud

Mots-clés : , , ,

7 juin 2013

Naïm, ou la rétroactivité en marche

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Naïm, ou la rétroactivité en marche

Homélie du 10° Dimanche du temps ordinaire / Année C
09/06/2013

 

Nos rencontres nous révèlent qui nous sommes

C’est particulièrement vrai avec ce jeune homme qu’on va porter en terre (Lc 7,11?17). Consciemment ou non, Jésus va reconnaître sa mort dans la sienne. Ses disciples se souviendront – après Pâques – de cet épisode préfigurant la fin de leur maître et sa victoire sur la mort.

Tout se passe comme si nos rencontres les plus vraies, où nous engageons le meilleur de nous-mêmes, nous conduisaient à nous identifier à ceux que nous avons croisés. Comme s’il finissait par nous arriver ce que nous faisons arriver aux autres… Des rencontres autoréalisatrices en quelque sorte.

Suivez le fil de ce récit, et placez l’image du Christ en sa Passion sur celle de ce jeune homme en sa mort : les deux figures se superposent de façon troublante.

La foule

Une foule considérable forme cortège autour du mort. Une autre foule, nombreuse également, accompagne Jésus et ses disciples. Les deux foules se croisent. Au début elles sont bien distinctes. À la fin, « tous rendent gloire à Dieu » : les deux cortèges sont réunis dans une même action de grâces. Au début les deux foules vont en sens inverse l’une de l’autre ; à la fin elles sont visiblement rassemblées autour de Jésus, avant d’aller répandre cette parole dans toute la Judée et les pays voisins. À travers ces deux foules, Israël rencontre l’Église et l’Église Israël. Le Christ redonne vie aux fils d’Israël; il se comporte comme un « grand prophète », comme le grand prophète attendu et annoncé depuis l’ascension d’Élie auprès de Dieu (1R).

D’ailleurs, on reconnaît en lui Élie, qui le premier avait redonné vie au fils de la veuve de Sarepta (cf. la première lecture).

La foule de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem avec ses rameaux reprendra ce ?gloire à Dieu’ enthousiaste. Même si elle sera ensuite manipulée pour crier « crucifie-le ! », la foule reconnaît en Jésus le grand prophète qui vient accomplir l’espérance d’Israël, et Jésus reconnaît en cette foule la vraie nature et le vrai destinataire de sa mission. C’est cette foule, passée par le feu au tamis de la Passion du Christ, qui deviendra avec sa résurrection le vecteur de la propagation du christianisme dans tout l’empire romain.

Bref : les deux foules de Naïm préfigurent l’Église réunissant juifs et disciples de Jésus dans une même action de grâces, dans une même mission d’évangélisation tout autour. C’est du moins le désir de Jésus, celui qui l’habitait, le mettait en mouvement, celui qui lui est révélé en voyant ces deux cortèges s’unir.

Naïm, ou la rétroactivité en marche dans Communauté spirituelle Naim

La porte

Le cortège du mort est en train de sortir de la ville. Il arrive même près de la porte de cette ville au moment où il croise le cortège du Christ. Jésus sait bien qu’il est lui-même la porte de (Jn 10,9) qui permet d’entrer et de sortir de l’intimité avec Dieu. Il en prend conscience plus radicalement dans cet épisode où le mort n’aura plus besoin de franchir la porte de la ville dès lors qu’il aura croisé la vraie porte du royaume de Dieu : Jésus en personne.

À l’époque, il était interdit d’enterrer les morts dans une ville, pour des raisons autant religieuses (la peur des revenants) qu’hygiéniques (la possible contamination par les cadavres). Jésus ne le sait pas encore lorsqu’il croise ce corps mort, mais lui-même sera traité ainsi : on le conduira « hors de la ville » pour être exécuté au Golgotha, à l’extérieur des remparts de Jérusalem. Il sera ainsi exclu du peuple juif, physiquement et symboliquement ; et le supplice de la croix portera cette exclusion au paroxysme.

 

Le fils unique de la veuve

Le parallélisme se renforce davantage lorsqu’on apprend que le mort était un fils unique, et que sa mère était veuve. Fils « unique », Jésus l’est doublement : il a une relation unique et singulière avec Dieu qu’il ose appeler Abba (papa), et avec qui il ne fait qu’un. En même temps, il est bien le fils unique de Marie et de Joseph ; il sait ce que cela représente à leurs yeux. Marie était sans doute déjà veuve à ce moment-là. Jésus peut facilement deviner le chagrin qui sera celui de sa mère, perdant en plus son seul enfant, et de façon humiliante et honteuse. Il est bouleversé par la douleur de cette mère, et « saisi de pitié pour elle ». Comme il sera bouleversé par la douleur de Marie au pied de la croix. Il fera alors pour elle ce qu’il va faire ici un Naïm…

Pour l’heure, le symbolisme du fils unique et de sa mère veuve renvoie également à la situation d’Israël au milieu des nations. Comparé souvent à une femme (le mot peuple est féminin en hébreu) dans la Bible, Israël ressemble à cette veuve éplorée : elle est dominée par les Romains, bientôt le temple de Jérusalem sera détruit et les fils d’Israël dispersés aux quatre coins de la terre (jusqu’en 1948 !). À l’heure où les Évangiles sont écrits, on pourrait croire qu’Israël est pour toujours comme mort, rayé de la carte, disparu aux yeux des nations.

Cette veuve de Naïm portant son fils en terre est une figure d’Israël à qui Jésus va redonner espoir et vie. Le mélange de deux foules, celle de Jésus et celle de la veuve, figurant l’unique Église du Christ, où païens et juifs sont associés au même héritage (la résurrection d’entre les morts) et à la même mission (annoncer le Christ au monde entier). Car « le salut vient des juifs » et c’est d’abord pour eux et avec eux que Jésus a conscience de faire corps.

Être saisi de pitié

Un mot sur la « pitié » qui saisit Jésus à la vue de cette veuve.

C’est parce qu’il imagine déjà l’immense peine de Marie qu’il frémit à celle de cette femme. Seul celui qui se sait exposé et vulnérable à l’aventure de l’autre pourra se laisser bouleverser par ce qui lui arrive. Jésus savait – de l’intérieur – le désespoir de cette mère abandonnée et seule.

« Ne pleure pas » : La pitié qu’il éprouve pour cette veuve n’est pas sentimentale : il retrouvera cette invitation ferme et courageuse pour l’adresser aux femmes de Jérusalem pleurant sur lui pendant son chemin de croix. « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ! pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants ! » (Lc 23,27)

Jésus n’est pas ici dans la consolation, mais dans le combat total contre les racines du mal radical.

Jésus réagit avec force, comme il réagira à la douleur de sa mère voyant mourir son fils unique. Le fera-t-il parce qu’il a déjà agi ainsi à Naïm, ou a-t-il fait cela allait en pensant déjà au Golgotha ? Difficile à dire : pour lui et pour nous, il y a comme une circularité de nos actes où certains moments de notre vie se réalisent parce qu’ils ont déjà été préfigurés dans d’autres, comme s’ils avaient été induits, rétroactivement pourrait-on dire.

  

Oser toucher l’impur

Bouleversé, Jésus ose s’approcher du cadavre et toucher la civière, risquant ainsi de calvaire-02p foule dans Communauté spirituellecontracter l’impureté rituelle du contact physique avec les morts (Nb 19,16). Dans sa Passion il inspirera la haine et le dégoût : on crachera sur lui, on l’insultera, on le traitera comme un impur. Son corps aurait dû pourrir sans sépulture (c’est la malédiction attachée au supplice de la croix pour les juifs) si un juste – Joseph d’Arimathie - n’avait osé s’approcher de Pilate pour demander son corps, et si les femmes n’avaient pas eu le courage de l’ensevelir en hâte la veille du grand sabbat de Pâques.

Oser toucher l’impur : Jésus en a fait son métier en quelque sorte, au point d’être identifié à lui. Pas seulement ici avec ce cadavre, mais si souvent avec les lépreux, les prostituées, les collaborateurs de l’occupant romain, les mendiants… Se compromettre physiquement avec l’autre, à ses côtés, jusqu’à risquer d’être assimilé à lui : c’est toujours la mission de l’Église (sa diaconie) si elle veut être fidèle à l’étrange proximité de Jésus avec les impurs.

En touchant cette civière, Jésus sait bien qu’il deviendra bientôt l’intouchable…

 

Se lever, s’asseoir, parler

Vient alors le mot-clé, décrit de manière très simple, très sobre (et non comme les gourous ou autres sorciers aimant entourer leurs actes de mystères étranges et redoutables). Après le contact physique c’est sur une parole, une seule parole, que Jésus rend la vie à ce corps inanimé : « jeune homme, je te l’ordonne : lève-toi ».

On ne connaît pas le prénom de ce jeune homme (contrairement à l’épisode pour Lazare : « Lazare, sors dehors »). Comme si justement il pouvait devenir tous les jeunes hommes du monde. En tout cas ce n’est pas au fils que Jésus s’adresse, mais au « jeune homme ». Françoise Dolto y avait vu l’indice d’une opération psychologique essentielle.

« C’est à sa liberté d’homme que cette voix mâle, lucide, calme et ferme l’a éveillé. Dans la mort il l’arrache à l’appel qu’il entendait de son père; ce père dont la voix avait résonné à ses oreilles dans sa jeune enfance était son moi idéal. Par la mort en quittant sa mère, c’est son père qu’il allait retrouver. » *

Avec autorité (« je te l’ordonne ! »), Jésus sépare cet  enfant de sa mère, qu’elle avait involontairement étouffé de son amour Sans doute en reportant trop sur lui l’amour porté à son mari décédé le premier. Il lui redonne un espace de liberté qui lui permet de devenir lui-même, un homme en devenir (« jeune homme ») et non plus le « fils unique d’une veuve ».

Quoi qu’il en soit, l’ordre du Christ manifeste qu’il a autorité même sur la mort. Écouter sa parole et le suivre permet de se redresser, c’est-à-dire de ne plus se laisser dominer par les pulsions de mort qui le maintiennent couché, immobile.
Puis le jeune homme s’assoit, et l’on sait depuis l’Ascension que « être assis » à la droite de Dieu représente la position de celui qui a vaincu toutes les forces du mal et de la mort.

« Et il se mit à parler » : le premier acte du fils unique mort devenu le jeune homme vivant est de parler, sans qu’on sache le contenu de son discours. Peu importe : c’est parler qui manifeste la vie et rend vivant.

Le Christ, parole du Père, sait mieux que quiconque combien la parole et la vie sont liées.

La ville

Le nom Naïm signifie (encore aujourd’hui en arabe) : doux, délicieux, beau, agréable, mais également endormi, calme. C’est le seul usage de ce nom dans toute la Bible. Le jeune homme est endormi dans la mort, et le Christ vient réveiller en lui ses forces vitales pour avoir le désir de se lever, de parler, d’aimer. Le Golgotha signifie « crâne » (car la colline où fut exécuté Jésus avait la forme d’un crâne humain, dans lequel les Pères de l’Église se sont empressés de reconnaître le crâne du premier Adam) : il représente cet autre endormissement qu’est la mort absolue. Le parallèle antithétique entre Adam et Jésus est ainsi porté à son comble : parce qu’il affronte la mort radicale, Jésus est capable de tirer chaque être humain des endormissements qui le menacent, depuis nos langueurs de vivre (comme ce jeune homme) jusqu’à la mort physique.

Recevoir son fils, pas le posséder

« Et Jésus le rendit à sa mère ».

La traduction liturgique n’est pas fidèle au texte original (comme souvent hélas) qui précise : « Jésus le donna à sa mère ». La nuance est importante. Il ne s’agit pas d’un simple retour à la maison. Il s’agit d’un don, où quelqu’un de nouveau est donné à sa mère pour qu’elle vive avec lui une autre relation qu’avant. Comme une nouvelle naissance…

Jésus se souviendra peut-être de cela lorsque lui-même osera donner un enfant nouveau à sa mère : « femme, voici ton fils ». Il donne Jean à Marie. D’un côté il achève ainsi d’associer absolument Marie à sa propre déréliction. D’un autre côté, il donne une maternité nouvelle à Marie, annonçant celle qu’il confiera à son Église : engendrer à la vie nouvelle ceux qui l’accompagnent dans sa passion.

La foule (Israël // Église) peut alors d’un seul coeur proclamer un ?Gloire à Dieu’ préfigurant celui de Pâques, dans un élan missionnaire annonçant l’évangélisation du monde entier.

 

La boucle rétroactive

Jésus avait tout pour reconnaître dans le cortège du fils de la veuve de Naïm sa propre destinée. En redressant ce mort, en lui redonnant la parole, il pose des actes à la lumière desquels il pourra ensuite déchiffrer les événements de sa Passion.

Cherchez bien : il y a sûrement dans votre histoire une circularité semblable. Vous avez posé des actes qui en retour vous ont façonné et vous ont permis de découvrir qui vous êtes. Vous avez pu agir sur des événements qui vous ont révélé à vous-mêmes.
Agir / devenir : il y a comme une boucle rétroactive où ce qui va advenir de nous se nourrit de ce que nous en avons affirmé à un moment donné.

Jésus, pleinement humain, a vécu cette dialectique de la conscience de soi à soi. L’épisode de Naïm en est particulièrement frappant.

Nous avons donc nous aussi quelques Naïms à relire pour aller à la recherche de nous-mêmes…

__________________________________________________________________________

Françoise Dolto, Les évangiles et la foi au risque de la psychanalyse, éd. Gallimard, p. 89.

 

1ère lecture : À la prière d’Élie, Dieu rend la vie au fils d’une veuve (1 R 17, 17-24)

Lecture du premier livre des Rois

Après cela, le fils de la femme chez qui habitait Élie tomba malade ; le mal fut si violent que l’enfant expira.Alors la femme dit à Élie : « Qu’est-ce que tu fais ici, homme de Dieu ? Tu es venu chez moi pour rappeler mes fautes et faire mourir mon fils ! » Élie répondit : « Donne-moi ton fils ! » Il le prit des bras de sa mère, le porta dans sa chambre en haut de la maison et l’étendit sur son lit. Puis il invoqua le Seigneur : « Seigneur, mon Dieu, cette veuve chez qui je loge, lui veux-tu du mal jusqu’à faire mourir son fils ? » Par trois fois, il s’étendit sur l’enfant en invoquant le Seigneur : « Seigneur, mon Dieu, je t’en supplie, rends la vie à cet enfant ! »Le Seigneur entendit la prière d’Élie ; le souffle de l’enfant revint en lui : il était vivant !

 Elie prit alors l’enfant, de sa chambre il le descendit dans la maison, le remit à sa mère et dit : « Regarde, ton fils est vivant ! » La femme lui répondit : « Maintenant je sais que tu es un homme de Dieu, et que, dans ta bouche, la parole du Seigneur est véridique. »

Psaume : Ps 29, 3-4, 5-6ab, 6cd.12, 13

R/ Je t’exalte, Seigneur, toi qui me relèves.

Quand j’ai crié vers toi, Seigneur,
mon Dieu, tu m’as guéri ; 
Seigneur, tu m’as fait remonter de l’abîme
et revivre quand je descendais à la fosse. 

Fêtez le Seigneur, vous, ses fidèles, 
rendez grâce en rappelant son nom très saint.
Sa colère ne dure qu’un instant, 
sa bonté, toute la vie. 

Avec le soir, viennent les larmes, 
mais au matin, les cris de joie !
Tu as changé mon deuil en une danse, 
mes habits funèbres en parure de joie !

Que mon coeur ne se taise pas, 
qu’il soit en fête pour toi, 
et que sans fin, Seigneur, mon Dieu, 
je te rende grâce !

2ème lecture : L’Évangile de Paul n’est pas une invention humaine (Ga 1, 11-19)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Galates
Frères, il faut que vous le sachiez, l’Évangile que je proclame n’est pas une invention humaine. Ce n’est pas non plus un homme qui me l’a transmis ou enseigné : mon Évangile vient d’une révélation de Jésus Christ.
Vous avez certainement entendu parler de l’activité que j’avais dans le judaïsme : je menais une persécution effrénée contre l’Église de Dieu, et je cherchais à la détruire.
J’allais plus loin dans le judaïsme que la plupart des gens de mon peuple qui avaient mon âge, et, plus que les autres, je défendais avec une ardeur jalouse les traditions de mes pères.
Mais Dieu m’avait mis à part dès le sein de ma mère, dans sa grâce il m’avait appelé, et, un jour, il a trouvé bon de mettre en moi la révélation de son Fils, pour que moi, je l’annonce parmi les nations païennes. Aussitôt, sans prendre l’avis de personne, sans même monter à Jérusalem pour y rencontrer ceux qui étaient Apôtres avant moi, je suis parti pour l’Arabie ; de là, je suis revenu à Damas.
Puis, au bout de trois ans, je suis monté à Jérusalem pour faire la connaissance de Pierre, et je suis resté quinze jours avec lui.
Je n’ai vu aucun des autres Apôtres sauf Jacques, le frère du Seigneur.

Évangile : Jésus rend la vie au fils de la veuve de Naïm (Lc 7, 11-17)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Un grand prophète s’est levé parmi nous : Dieu a visité son peuple. Alléluia. (cf. Lc 7, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Jésus se rendait dans une ville appelée Naïm. Ses disciples faisaient route avec lui, ainsi qu’une grande foule. Il arriva près de la porte de la ville au moment où l’on transportait un mort pour l’enterrer ; c’était un fils unique, et sa mère était veuve. Une foule considérable accompagnait cette femme. En la voyant, le Seigneur fut saisi de pitié pour elle, et lui dit : « Ne pleure pas. »  Il s’avança et toucha la civière ; les porteurs s’arrêtèrent, et Jésus dit : « Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi. » Alors le mort se redressa, s’assit et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère.
La crainte s’empara de tous, et ils rendaient gloire à Dieu : « Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. » Et cette parole se répandit dans toute la Judée et dans les pays voisins.
Patrick Braud

Mots-clés : , , , ,
1...7891011