L'homelie du dimanche

  • Accueil
  • > Recherche : omelie benediction

26 janvier 2020

Chandeleur : les relevailles de Marie

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Chandeleur : les relevailles de Marie

Homélie pour la fête de la Présentation du Seigneur au Temple / Année A
02/02/2020

Cf. également :

Chandeleur et Vie Religieuse : vos Vœux nous Intéressent
S’endormir en paix
Vendredi Saint : la déréliction de Marie
Lumière des nations

Les crêpes faciles de la chandeleur- « La fête des crêpes » ! ! !
Les yeux de Léa pétillaient déjà du plaisir de voir blondir la pâte dans la poêle, puis de l’enduire de confiture ou de Nutella… Elle était sûre de sa réponse, Léa, quand ses parents lui ont demandé ce qu’était la Chandeleur. Du haut de ses neuf ans, pas de doute : les crêpes méritent bien leur fête spéciale !

Bien sûr il y a du vrai puisque la forme ronde des crêpes fait penser au disque solaire dont les Anciens fêtaient le renouveau début février. L’Église a essayé – avec succès – de christianiser ces festivités romaines ou barbares marquant la fin de l’hiver et le début des semailles. Mais les racines de la Chandeleur sont d’abord juives. Impossible de l’oublier avec l’évangile de ce 2 février qui pour une fois tombe un dimanche, 40 jours après Noël. Jésus y est présenté comme « la lumière des nations », selon la belle expression reprise par Vatican II pour son document majeur sur l’Église (Lumen Gentium). Marie y joue également un grand rôle : c’est le temps de sa « purification », et on lui annonce qu’un glaive lui transpercera le cœur.

Quel intérêt pour nous de continuer à commémorer ces rituels aujourd’hui oubliés ? Quelle actualité peuvent avoir ces versets parlant de Marie montant à Jérusalem son premier-né dans les bras, avec Joseph à ses côtés ?

 

La judéité de Marie et la nôtre

La PRÉSENTATION de JÉSUS au TEMPLE et la PURIFICATION de MARIE 111Marie accomplit ici deux prescriptions de la loi de Moïse : la purification pour elle (Lv 12), et l’offrande du premier-né pour Jésus (Ex 13, 1-16). En effet, toute femme juive ayant accouché était déclaré légalement « impure » pendant 40 jours, le temps pour elle de se remettre de l’événement, qui la dispensait des obligations habituelles mais la coupait ainsi de la communauté. Pour la loi, impureté n’est pas péché : c’est un état de vie qui empêche la pleine communion avec Israël. Le rituel de la purification – essentiellement une bénédiction d’un Cohen au Temple – marque symboliquement la fin du temps de l’accouchement, et réintègre pleinement la jeune maman dans la vie sociale et religieuse de sa communauté. Le fait que Marie observe scrupuleusement cette obligation rituelle montre combien toute sa vie de famille était emplie de l’amour de la Loi. Quoique sans péché, elle accomplit sa purification sans hésitation, éduquant son fils dans cet esprit d’accomplissement et non de destruction de la Loi. « Je suis venu accomplir, non abolir » (Mt 5,17).

Elle observe également ce que cette même Loi juive demande pour son fils : la circoncision le 8° jour, puis la présentation au Temple le 40° jour. Quel dommage que la réforme liturgique ne nous fasse plus fêter la circoncision (Brit Mila en hébreu [1]) de Jésus ! Car vous pressentez que l’enjeu de tous ces rappels est de nous garder greffés sur l’olivier juif (comme dit Paul en Rm 11), de ne jamais renier nos racines, et de repousser au loin tout démon d’antisémitisme qui hélas a pu prospérer naguère dans les rangs chrétiens. Pourtant Vatican II a écrit des choses admirables sur nos relations avec nos « frères aînés », dans sa déclaration Nostra Aetate. Fêter la circoncision de Jésus – comme les Orientaux continuent de le faire – oblige à prendre en compte sa judéité, et nous rapproche d’ailleurs en même temps de nos cousins musulmans qui la pratiquent toujours en fidélité à Moïse et Abraham. Fêter sa Présentation au Temple nous rappelle que Jésus a été sujet de la Loi juive, l’observant de tout cœur avant de l’accomplir radicalement en la dépassant.

Impossible d’être antisémite donc si on célèbre la Chandeleur comme la manifestation aux nations de la « gloire d’Israël » venant illuminer « ceux qui gisent dans l’ombre de la mort ». Si un jour des vents mauvais revenaient en Europe ou ailleurs, charriant leur lot de haine  envers les juifs, les chrétiens devraient être en première ligne pour défendre ce peuple qui est celui de leur Messie et de sa mère tant vénérée…

Le rôle social des relevailles

Une autre actualité de la Chandeleur réside dans le rôle joué par ces 40 jours après l’accouchement et avant la purification. On appelait autrefois relevailles cette fête qui marquait la fin d’une période familiale chamboulée par l’arrivée d’un enfant. La mère se relevait enfin de son lit et des soins si accaparants prodigués nuit et jour au bébé nouveau-né. Grande sagesse en réalité que de ménager ainsi des sas temporels pour s’accoutumer à une réalité nouvelle ! Il en reste quelque chose dans le congé maternité/paternité que la loi prévoit en France pour justement donner aux parents le temps d’apprivoiser leurs nouveaux rythmes de vie, leurs nouvelles obligations découlant de la naissance. Les femmes en parlent bien mieux que les hommes :

117d95c020ae1eb02270c5ac46532405.jpg« Ça y est, bébé était là !
Puis les premières heures et les premiers jours se sont écoulés, avec les hauts et les bas que connaissent les toutes jeunes mamans, les remous de l’allaitement, les montagnes russes hormonales et les apprentissages nécessaires autour du nouveau-né. Une nouvelle page s’ouvre, et pourtant, chaque maman pourra en témoigner, dans ce temps juste après la naissance, nous sommes encore entre deux eaux, entre deux identités qui se chevauchent, presque entre deux corps, celui de la grossesse et celui de maintenant, éprouvée par la naissance, et notre nouvelle et unique préoccupation : entièrement tournée vers ce nouvel être à aimer, à protéger, et à rencontrer.

Dans ce temps de vulnérabilité, de transformation et d’apprentissages, je crois que les femmes et les parents ont plus que jamais besoin de soutien et d’accompagnement, de s’entendre dire que tout va bien, qu’ils font bien, qu’ils peuvent s’écouter, et se faire confiance.

Puis, une semaine passe, encore une autre, et petit à petit, les parents, les mères trouvent, ou plutôt créent, de nouveaux repères, de nouvelles habitudes, un nouvel équilibre. Le temps de la rencontre, le temps de la naissance, se ferme pour laisser la place à une nouvelle étape, qui s’ouvre en grand et se déploie devant nous: celui de la vie avec un bébé.

Ce temps, entre deux, peut être doux, remuant, chaotique, exalté, inspirant, fatigant, bouleversant, lumineux, il peut devenir un souvenir heureux ou être une marque de notre nouvel héroïsme de mère, mais, quelle que soit la façon dont nous le vivons, ce temps est unique, et nous nous en souviendrons probablement toujours. […] » [2]

Les relevailles ont formellement disparu de notre France urbanisée, mais l’importance  sociale d’une période d’accompagnement particulier juste après l’accouchement demeure. On pourrait avec audace faire le parallèle avec l’autre période – symétrique – après la mort d’un proche. La période de deuil d’autrefois avec ses signes extérieurs (catafalques sur le devant des maisons, brassard au bras, habits noirs etc.) a pratiquement disparu, mais pas le besoin de « faire son deuil » comme on dit, ce qui demande du temps, de la patience, de l’affection des proches etc.

Fêter les relevailles de Marie, c’est se souvenir que toute naissance nous rend fragiles, et qu’il nous faut du temps pour apprivoiser la vie soudainement présente, comme il nous faut du temps pour apprivoiser l’absence soudainement définitive… Réinventer des rituels sociaux et religieux pour consacrer ces périodes si particulières, pour en célébrer la fin lorsqu’on peut réintégrer pleinement la vie sociale ordinaire, serait fort utile.

 

Le glaive et la méditation

Une troisième dimension de la Chandeleur réside dans les paroles vieux Syméon à Marie : « un glaive de transpercera le cœur ». Bigre : drôle de cadeau pour une fête au Temple ! Marie vient chercher la joie en consacrant son premier-né à Dieu comme autrefois les hébreux avant la nuit de l’Exode. Et voilà qu’on lui gâche la fête avec cette annonce de malheur, terrible prédiction qui a dû angoisser Marie serrant son fils en se demandant ce que pourrait bien être ce glaive si cruel. Les commentateurs essaient d’adoucir cette effrayante annonce faite à Marie en évoquant le symbolisme du glaive dans la Bible, qui renvoie autant à la Parole de Dieu tranchante et coupante qu’à une épée militaire. Paul, l’apôtre représenté glaive à la main par nos statues, décrit en effet la puissance quasi-chirurgicale de la Parole de Dieu : « vivante, en effet, est la Parole de Dieu, efficace et plus incisive qu’aucun glaive à deux tranchants, elle pénètre jusqu’au point de division de l’âme et de l’esprit, des articulations et des moelles, elle peut juger les sentiments et les pensées du cœur » (He 4,12).

Aujourd'hui 15 sept. : Fête de Notre-Dame des Douleurs Jc3a9sus-nice_-_c3a9glise_saint-jacques-le-majeur_-_chapelle_saint-joseph_-2

Syméon semble suivre ce fil, car il met en relation le glaive avec « la révélation des pensées de beaucoup ». Comme le scalpel sépare les chairs, la Parole de Dieu incarnée en Jésus va révéler l’iniquité et le mal habitant le cœur de beaucoup, qui vont se mettre à le haïr, le tourner en dérision, jusqu’à l’éliminer physiquement.
Noël n’est décidément pas une fête sucrée, avec son cycle se terminant sur cette prophétie inquiétante !
C’est donc que présenter Jésus au monde nous expose comme Marie à recevoir des coups de glaive douloureux, à endurer l’exclusion dont Jésus sera marqué.
La Tradition a reconnu ce glaive dans le coup de lance dont un soldat a transpercé le cœur de Jésus sur la croix (Jn 19,34). Nul doute que Marie en a été intimement et profondément blessée. Nul doute que Marie a partagé la déréliction de son fils sur le bois du gibet. « Notre-Dame des douleurs » a eu son cœur transpercé par les insultes, les crachats, les coups de fouet et les clous qui atteignaient son fils.

Chandeleur : les relevailles de Marie dans Communauté spirituelle 220px-Santa_Maria_degli_Scalzi_%28Venice%29_-_E._Meyring_Estasi_su_santa_Teresa_di_Ges%C3%B9Depuis, la tradition spirituelle a inventé le mot transverbération pour décrire ce phénomène mystique où par exemple Sainte Thérèse d’Avila est comme blessée au cœur par l’amour de Dieu, jusqu’à en être affectée physiquement. Si un jour vous avez été étreint à l’oppression par la contemplation de l’amour de Dieu pour nous – que ce soit dans l’oraison, la liturgie, l’art ou les Écritures – alors vous savez de quoi Thérèse parle en évoquant son cœur transpercé. Seuls les cœurs durs comme la pierre ne se laissent jamais atteindre par la souffrance des autres ou la beauté du monde…

Marie ne s’est pas laissé déstabiliser cependant par cette prophétie énigmatique de Syméon. Elle est rentrée chez elle avec Joseph, et l’épisode de Jésus resté au Temple de Jérusalem à l’âge de douze ans lors d’un pèlerinage familial nous livre le secret de la paix de Marie malgré tous ces imprévus : elle « conservait toutes ces choses, les méditant dans son cœur » (Lc 2, 19). Autrement dit, elle ne cessait de les garder présentes à son esprit pour s’y préparer et se préparer elle-même à soutenir Jésus le moment venu.

Le glaive et la méditation vont de pair pour Marie : ruminer les événements, les plus joyeux comme les plus douloureux, ruminer les parole entendues à la lumière des Écritures peut nous aider comme elle à accueillir ce qui nous arrive sans perdre cœur.

Fêtons la Chandeleur, cierge à la main, crêpes pas loin, les yeux rivés sur la jeune femme juive portant la lumière du monde dans ses bras…

 


[1]. « L’alliance par la coupure », en hébreu. Il est intéressant de noter que le tranchant passe d’abord dans le corps de Jésus avant d’être annoncé dans le cœur de Marie.

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Soudain viendra dans son Temple le Seigneur que vous cherchez » (Ml 3, 1-4)

Lecture du livre du prophète Malachie

Ainsi parle le Seigneur Dieu : Voici que j’envoie mon messager pour qu’il prépare le chemin devant moi ; et soudain viendra dans son Temple le Seigneur que vous cherchez. Le messager de l’Alliance que vous désirez, le voici qui vient – dit le Seigneur de l’univers. Qui pourra soutenir le jour de sa venue ? Qui pourra rester debout lorsqu’il se montrera ? Car il est pareil au feu du fondeur, pareil à la lessive des blanchisseurs. Il s’installera pour fondre et purifier : il purifiera les fils de Lévi, il les affinera comme l’or et l’argent ; ainsi pourront-ils, aux yeux du Seigneur, présenter l’offrande en toute justice. Alors, l’offrande de Juda et de Jérusalem sera bien accueillie du Seigneur, comme il en fut aux jours anciens, dans les années d’autrefois.

PSAUME

(Ps 23 (24), 7, 8, 9, 10)
R/ C’est le Seigneur, Dieu de l’univers ;c’est lui, le roi de gloire. (Ps 23, 10bc)

Portes, levez vos frontons,
élevez-vous, portes éternelles :
qu’il entre, le roi de gloire !

Qui est ce roi de gloire ?
C’est le Seigneur, le fort, le vaillant,
le Seigneur, le vaillant des combats.

Portes, levez vos frontons,
levez-les, portes éternelles :
qu’il entre, le roi de gloire !

Qui donc est ce roi de gloire ?
C’est le Seigneur, Dieu de l’univers ;
c’est lui, le roi de gloire.

DEUXIÈME LECTURE

« Il lui fallait se rendre en tout semblable à ses frères » (He 2, 14-18)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Puisque les enfants des hommes ont en commun le sang et la chair, Jésus a partagé, lui aussi, pareille condition : ainsi, par sa mort, il a pu réduire à l’impuissance celui qui possédait le pouvoir de la mort, c’est-à-dire le diable, et il a rendu libres tous ceux qui, par crainte de la mort, passaient toute leur vie dans une situation d’esclaves. Car ceux qu’il prend en charge, ce ne sont pas les anges, c’est la descendance d’Abraham. Il lui fallait donc se rendre en tout semblable à ses frères, pour devenir un grand prêtre miséricordieux et digne de foi pour les relations avec Dieu, afin d’enlever les péchés du peuple. Et parce qu’il a souffert jusqu’au bout l’épreuve de sa Passion, il est capable de porter secours à ceux qui subissent une épreuve.

ÉVANGILE

« Mes yeux ont vu ton salut » (Lc 2, 22-40)
Alléluia. Alléluia.Lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. Alléluia. (Lc 2, 32)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Quand fut accompli le temps prescrit par la loi de Moïse pour la purification, les parents de Jésus l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, selon ce qui est écrit dans la Loi : Tout premier-né de sexe masculinsera consacré au Seigneur. Ils venaient aussi offrir le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterellesou deux petites colombes.
Or, il y avait à Jérusalem un homme appelé Syméon. C’était un homme juste et religieux, qui attendait la Consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était sur lui. Il avait reçu de l’Esprit Saint l’annonce qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ, le Messie du Seigneur. Sous l’action de l’Esprit, Syméon vint au Temple. Au moment où les parents présentaient l’enfant Jésus pour se conformer au rite de la Loi qui le concernait, Syméon reçut l’enfant dans ses bras, et il bénit Dieu en disant : « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. »
Le père et la mère de l’enfant s’étonnaient de ce qui était dit de lui. Syméon les bénit, puis il dit à Marie sa mère : « Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction – et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre. »
Il y avait aussi une femme prophète, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Elle était très avancée en âge ; après sept ans de mariage, demeurée veuve, elle était arrivée à l’âge de 84 ans. Elle ne s’éloignait pas du Temple, servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière. Survenant à cette heure même, elle proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem.
Lorsqu’ils eurent achevé tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth.
L’enfant, lui, grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui.
Patrick Braud

Mots-clés : , ,

15 décembre 2019

Marie, vierge et mère

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Marie, vierge et mère

 

Homélie du 4° dimanche de l’Avent / Année A
22/12/2019

Cf. également :

Sois attentif à tes songes…
Deux prénoms pour une naissance
L’annonce faite à Joseph, ou l’anti Cablegate de Wikileaks

 

De la grande déesse-mère à Marie
Essayez d’expliquer à un ami incroyant qu’une femme comme Marie peut être vierge, épouse et mère à la fois, en même temps et pour toujours… Au mieux vous aurez un éclat de rire s’inquiétant de votre santé mentale. Au pire vous subirez une attaque en règle démontrant le caractère irrationnel de votre opinion.

C’est vrai que l’annonce faite à Joseph dans notre Évangile (Mt 1, 18-24) insiste lourdement sur la conception virginale qui s’opère en Marie :

avant qu’ils aient habité ensemble, elle fut enceinte par l’action de l’Esprit Saint […] l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint […]Tout cela est arrivé pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète : Voici que la Vierge concevra,et elle enfantera un fils ;on lui donnera le nom d’Emmanuel, qui se traduit : « Dieu-avec-nous ».

Car Isaïe l’annonçait dans la 1° lecture (Is 7, 10-16) :

Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel.

Isis allaitant HorusLe fait que cette virginité pose problème est d’ailleurs un indice de sa véracité : qui aurait osé imaginer une telle conception à contre-courant de l’air du temps ? Surtout en milieu juif où la fécondité naturelle est un don de Dieu, que Dieu ne serait contourner pour donner le Messie à Israël. Cette virginité de Marie était suffisamment problématique au regard des mentalités de l’époque pour la passer sous silence : les chrétiens avaient assez de problèmes aux premiers siècles pour ne pas en rajouter ! Et pourtant Luc a gardé  précieusement ce récit où Joseph accepte l’incroyable et lui donne sa caution en nommant l’enfant. Pour tous, Jésus sera « fils de Joseph ». Pour les évangélistes, il sera « le fils de Marie », ou bien « fils de David » (titre royal), « fils de l’Homme » (titre messianique). Nul doute que la virginité de Marie a pour but de pointer le caractère exceptionnel et unique dans l’histoire humaine du fruit des entrailles de Marie.

Certains prétendent qu’en Marie sont rassemblées toutes les caractéristiques des cultes païens d’autrefois, au sujet d’une grande déesse vierge et mère, dominant le règne animal, régnant sur l’humanité. Ils s’appuient pour cela sur les innombrables représentations sculptées ou peintes des déesses mères, des vierges à l’enfant de l’Antiquité, telle Isis allaitant Horus sur ses genoux dans l’Égypte ancienne. Et les coptes en Égypte auraient ainsi transposé le culte d’Isis sur Marie influençant tout l’Orient ancien des premiers siècles. D’autres soutiennent au contraire que Marie est la seule à présenter ces attributs permanents : vierges, épouse, mère, et plus tard reine de l’univers (la femme de l’Apocalypse). À tel point que les cultes anciens ont dû se positionner face à elle dans les premiers siècles, avant de disparaître.

Difficile de trancher entre les deux thèses. Marie est-elle déclarée vierge par Luc et les Églises parce qu’on veut voir en elle l’accomplissement des cultes d’autrefois de la déesse mère ? Ou bien Marie est-elle si différente de tous les cultes qu’il suffit d’affirmer sa place unique (vierge perpétuelle, mère de l’Homme-Dieu, épouse de Joseph, déjà associée pleinement à la résurrection de son fils Jésus) ?

L’essentiel pour nous est de ne pas passer à côté des significations symboliques de la virginité de Marie aujourd’hui. Car, « parfaite image de l’Église à venir » comme l’écrit le concile Vatican II en Lumen Gentium 8, ce qui est dit de Marie l’est aussi de l’Église, et donc cela nous concerne tous.

Comment ?

La virginité de Marie et celle de l’Église

Le Concile du Latran en 649 montre l’enjeu christologique des débats sur la virginité de Marie, et en fait un objet de l’enseignement solennel de l’Église:

« Si quelqu’un ne confesse pas, selon les saints Pères, en un sens propre et véritable, que Marie sainte, toujours vierge et immaculée, est mère de Dieu, puisque le Dieu Verbe engendré de Dieu le Père avant tous les siècles, elle l’a, à la fin des siècles, conçu spécialement et véritablement du Saint Esprit, sans semence humaine, et enfanté sans corruption, sa virginité demeurant non moins inaltérée après l’enfantement, qu’il soit condamné. » (FC 334)

Vierge de l Annonciation, 1431 de Fra Angelico (1395-1455, Italy) | Reproductions D'œuvres D'art Fra Angelico | WahooArt.comOu en termes plus contemporains : « Voici ce que déclare la foi : Marie entretient avec l’Esprit une relation mystérieuse qui rend féconde sa virginité. Cette virginité est préservée dans la maternité qui l’embrasse sans en détruire l’intégrité. » [1] Lumen Gentium  appelle Marie « toujours vierge » (LG 50;52;69), jusque dans la Nativité (LG 57). L’Église professe que cette virginité de Marie avant, pendant et après la naissance de Jésus, possède une dimension physique, mais qui est le support d’une réalité symbolique de foi. « La virginité physique est symbole d’une réalité intérieure beaucoup plus dense et profonde que la réalité concrète. Les Pères de l’Église déclarent avec raison que Marie a d’abord conçu dans son esprit et dans son cœur, avant de concevoir dans son corps. » [2] C’est une affirmation christologique, qui vise la personne de Jésus. La divinité de Jésus s’appuie sur le témoignage des Apôtres rendu à la Résurrection et à la glorification de Jésus établi Christ et Seigneur. La conception virginale n’est donc pas une « preuve » de cette divinité, mais manifeste la cohérence de la foi en Jésus vrai Dieu et vrai homme, ainsi que ses conséquences en Marie, à cause du lien unique qui la lie à son fils. « La filiation divine de Jésus ne repose pas d’après la foi de l’Église, sur le fait que Jésus n’a pas eu de père humain ; la doctrine de la divinité de Jésus ne serait pas mise en cause si Jésus était né d’un mariage normal » [3]. Mais le consensus ecclésial a spontanément compris la conception virginale comme un fait réel, inséparable de sa valeur symbolique, sans s’égarer dans des questions physiologiques douteuses. La virginité est essentiellement le non-exercice de la conjugalité sexuelle : elle ne doit pas être confondue avec ce qui peut en être le signe extérieur et physique.

Une tradition scripturaire constante identifie le peuple à une fiancée et à une épouse qui ne se donne qu’à son Seigneur (ex: «  Je vous ai fiancés à un époux unique, comme une vierge pure à présenter au Christ » 2Co 11,2) ? Comment interpréter cette donnée de la foi catholique dans le champ ecclésial ? Et notamment le fait que le Concile applique ce titre de « vierge »  (LG 64) à l’Église elle-même ?

La virginité est le signe d’un don réel à Dieu, dans tout l’être humain, d’une offrande de soi qui accueille l’inouï, l’inattendu de Dieu, à qui rien n’est impossible. En ce sens, l’Église est « vierge » si elle vit cette attitude de don et d’offrande d’elle-même, et de l’humanité à travers elle. Disponibilité à l’action de Dieu, passivité-active dans cet accueil, et non un certain volontarisme ou un « pélagianisme » ecclésial: la virginité de l’Église est sa vocation à tout attendre de Dieu, qui n’agit pas à la manière humaine.

La virginité est alors le signe de la foi, de la fidélité à la promesse de Dieu – quand bien même elle paraît improbable à vue humaine – et de la contestation des idoles. L’Église vierge choisit de ne rien préférer à Dieu, ce qui l’implique dans une lutte anti idolâtrique (cf. Les martyrs des trois premiers siècles illustrant la « vierge-mère » = l’Église) toujours actuelle. Sa virginité est signe de résistance, de contestation, et de refus de compromission face à toutes les idoles qui séduisent l’homme et l’empêchent de répondre à sa vocation divine.

Avons-nous assez conscience, en Église, de notre vocation à dénoncer tous les Baals, toutes les prostitutions avec les pouvoirs politiques et économiques ? Nos assemblées sont-elles fidèles aux promesses de Dieu  données en Jésus-Christ, même si des périodes de désert, d’exode ou d’exil nous font douter de l’accomplissement de ces promesses ?

La virginité est encore un signe eschatologique par excellence. Elle annonce un monde où il n’y aura plus besoin de se marier ni d’enfanter (Mt 22,30), où il n’y aura plus ni l’homme ni la femme (Ga 3,28).

L’Église est-elle le lieu où déjà, eschatologiquement, la différence des sexes est vécue autrement ? Annonce-t-elle de façon visible son espérance dans un monde autre, espérance qui vient contester les prétentions totalitaires de la sexualité humaine, du couple ou de la famille humaine, comme elle conteste les totalitarismes politiques et économiques ? La virginité va jusqu’à cette dénonciation prophétique de l’enfermement de l’identité humaine dans l’exercice de la sexualité, de la famille, de l’économie ou de la science trop « horizontalement », c’est-à-dire lorsqu’elles ne permettent pas à l’homme d’ouvrir sa communion et sa fécondité à un transcendant, de les recevoir de Dieu lui-même.

La virginité indique encore que ce n’est pas à la manière du monde que l’Église aime et est féconde. La Vierge Marie invite l’Église à ne pas se conduire « selon l’esprit du monde », notamment en courant après les idoles de « l’efficacité » ou de « l’affectivité » à tout prix.

Balthasar écrit:

Marie, première Eglise« De même qu’en Marie la virginité et la maternité sont indissolublement unies, se conditionnent et s’éclairent réciproquement, ainsi en est-il dans l’Église. Parce que Marie et l’Église sont virginales, orientées seulement vers l’union avec le Christ dans le Saint-Esprit, parce que toutes deux - pour parler comme l’Ancien Testament – ne commettent aucun adultère avec les idoles, ou – pour employer le langage d’aujourd’hui – ne sont victimes d’aucune séduction idéologique, pour cette raison elles sont vraiment fécondes : fécondes par Dieu et sa grâce en elles, par la foi qui aime et qui espère, et qu’elles apportent en réponse à cette grâce, par la participation qui leur est donnée à la volonté salvifique de Dieu sur tous les hommes.» [4]

L’Église est ainsi appelée à une réelle pauvreté, à une dépossession de ses « œuvres » ecclésiales, pour reconnaître qu’elles lui sont données par Dieu. Dans le service de l’humanité qu’elle engendre à la communion divine, l’Église reconnaît que ce n’est pas elle qui a l’initiative et la maîtrise de cette renaissance. Son amour et sa fécondité lui sont données par un Autre, avec cette part d’ignorance et cette confession de non-savoir qu’implique la mention d’une maternité virginale : « comment  cela va-t-il se faire ? » L’Église ne sait pas comment, mais elle croit que Dieu divinise l’humanité à travers elle, et elle s’engage de tout son être à coopérer avec lui, dans un esprit de pauvreté, de dépossession et de service. Cela se fait à travers une attitude de passivité-active qui est celle de Marie lors de son « oui » : recevoir et laisser faire sont toujours, quand ils sont réalisés dans la foi, une activité suprême, une mobilisation de toutes les énergies de l’être, pour laisser le Christ agir en nous, devenir notre vie la plus personnelle…

Oeuvres - Sermons-Traités   de Eckhart Johannes  Format Poche Comme souvent, la voix des mystiques est précieuse pour comprendre ce qu’est la virginité spirituelle. Beaucoup insistent sur la gratuité de l’amour: lorsqu’il éclot sans « pourquoi », en renonçant à agir par intérêt, en se détachant des fruits mêmes de l’amour. Aimer Dieu sans « pourquoi » est une voie de détachement qui est le signe de l’inhabitation divine. Ce détachement est la virginité de l’âme. Laissons encore Maître Eckhart, à titre d’exemple, commenter :

« Que l’homme soit vierge, cela ne lui enlève absolument rien des œuvres qu’il a jamais faites ; il est devant elles virginal et libre, sans qu’aucun obstacle l’éloigne de la vérité suprême, tout comme Jésus est vide et libre et en lui-même virginal. Les maîtres disent que seul le semblable peut s’unir au semblable ; c’est pourquoi l’homme doit être pur et sans tache, vierge, pour recevoir Jésus virginal. » [5]

Quelques soient ses œuvres et sa science et son importance, l’Église peut demeurer « vierge » dans la mesure où elle se libère de tout attachement : attachement aux représentations, à la mainmise sur les choses et sur les êtres, à son image, à sa réussite même… À mesure que l’homme triomphe de l’attachement, le Christ est reçu dans un esprit vierge, ce qui ne veut pas dire l’extinction du désir, bien au contraire. Il en est de même pour l’Église : sa virginité est sa pauvreté intérieure qui la pousse à ne pas se posséder elle-même, ni à laisser d’autres maîtres la posséder. Ce refus d’instrumentalisation de l’Église est un défi pour son auto-évangélisation…

La virginité de Marie est enfin le soutien évident du choix de la virginité que font quelques-uns dans l’Église, afin que tous vivent de ce que ce signe indique. C’est ce que Lumen Gentium développe dans les numéros 43-47 sur les religieux et le rôle des « conseils évangéliques » (chasteté, pauvreté, obéissance) dans l’Église. « Ils stimulent en permanence la ferveur de la charité et surtout ils sont capables d’assurer aux chrétiens une conformité plus grande avec la condition de virginité et de pauvreté que le Christ Seigneur a voulue pour lui-même et qu’a embrassée la Vierge sa Mère. » (LG 46) La chasteté dans la virginité a été la condition vécue de la foi de Marie. C’est aussi la condition vécue de la foi de l’Église, au sens mystique où l’Église est l’Épouse qui se prépare à la rencontre de l’Époux. Elle demeure irremplaçable dans la vie de l’Église. Il est également très signifiant de l’articuler avec la chasteté vécue dans le mariage, au sens d’une relation de communion dans le respect de l’altérité, c’est-à-dire d’une relation non-incestueuse (castus vs in-castus en latin). Car c’est le même amour. La conjonction des deux titres : Mère et Vierge, essaie de traduire cette intuition vécue sous deux modes différents. En notre humanité, ils sont distingués ; en Marie, ils sont déjà réunis.

Méditons comme Joseph sur cette conception incroyable qui nous prépare à Noël.

Croyons de tout cœur que Dieu peut de même opérer en nous sa naissance, en nous redonnant la virginité du cœur et de l’âme dans le détachement intérieur…


[1]. BOFF L., Je vous salue Marie, Cerf, Coll. Théologies, Paris, 1968, p. 70.
[2]ibid.
[3]. RATZINGER J.,  Foi chrétienne hier et aujourd’hui,  Mame, Paris, 1969, p. 192.
[4]. RATZINGER J. / BALTHASAR H. U. von,  Marie première Église, Médiaspaul et Ed. Paulines, Paris – Montréal, 1987, p 59.
[5]. Sermon Intravit Jesus in quoddam castellum, Cf. Eckhart. Traités et sermons, GF-Flammarion, Paris, 1993, p. 231.


LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Voici que la vierge est enceinte » (Is 7, 10-16)

Lecture du livre du prophète Isaïe

 En ces jours-là, le Seigneur parla ainsi au roi Acaz : « Demande pour toi un signe de la part du Seigneur ton Dieu, au fond du séjour des morts ou sur les sommets, là-haut. » Acaz répondit : « Non, je n’en demanderai pas, je ne mettrai pas le Seigneur à l’épreuve. » Isaïe dit alors : « Écoutez, maison de David ! Il ne vous suffit donc pas de fatiguer les hommes : il faut encore que vous fatiguiez mon Dieu ! C’est pourquoi le Seigneur lui-même vous donnera un signe : Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel (c’est-à-dire : Dieu-avec-nous). De crème et de miel il se nourrira, jusqu’à ce qu’il sache rejeter le mal et choisir le bien. Avant que cet enfant sache rejeter le mal et choisir le bien, la terre dont les deux rois te font trembler sera laissée à l’abandon. »

PSAUME

(Ps 23 (24), 1-2, 3-4ab, 5-6)

R/ Qu’il vienne, le Seigneur : c’est lui, le roi de gloire ! (cf. Ps 23, 7c.10c)

Au Seigneur, le monde et sa richesse,
la terre et tous ses habitants !
C’est lui qui l’a fondée sur les mers
et la garde inébranlable sur les flots.

Qui peut gravir la montagne du Seigneur
et se tenir dans le lieu saint ?
L’homme au cœur pur, aux mains innocentes,
qui ne livre pas son âme aux idoles.

Il obtient, du Seigneur, la bénédiction,
et de Dieu son Sauveur, la justice.
Voici le peuple de ceux qui le cherchent !
Voici Jacob qui recherche ta face !

DEUXIÈME LECTURE

Jésus-Christ, né de la descendance de David, et Fils de Dieu (Rm 1, 1-7)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Paul, serviteur du Christ Jésus, appelé à être Apôtre, mis à part pour l’Évangile de Dieu, à tous les bien-aimés de Dieu qui sont à Rome.
Cet Évangile, que Dieu avait promis d’avance par ses prophètes dans les saintes Écritures, concerne son Fils qui, selon la chair, est né de la descendance de David et, selon l’Esprit de sainteté, a été établi dans sa puissance de Fils de Dieu par sa résurrection d’entre les morts, lui, Jésus Christ, notre Seigneur.
Pour que son nom soit reconnu, nous avons reçu par lui grâce et mission d’Apôtre, afin d’amener à l’obéissance de la foi toutes les nations païennes, dont vous faites partie, vous aussi que Jésus Christ a appelés.
À vous qui êtes appelés à être saints, la grâce et la paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ.

ÉVANGILE

Jésus naîtra de Marie, accordée en mariage à Joseph, fils de David (Mt 1, 18-24)
Alléluia. Alléluia.Voici que la Vierge concevra : elle enfantera un fils, on l’appellera Emmanuel, « Dieu-avec-nous ». Alléluia. (Mt 1, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Voici comment fut engendré Jésus Christ : Marie, sa mère, avait été accordée en mariage à Joseph ; avant qu’ils aient habité ensemble, elle fut enceinte par l’action de l’Esprit Saint. Joseph, son époux, qui était un homme juste, et ne voulait pas la dénoncer publiquement, décida de la renvoyer en secret. Comme il avait formé ce projet, voici que l’ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, puisque l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint ; elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus (c’est-à-dire : Le-Seigneur-sauve), car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » Tout cela est arrivé pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète : Voici que la Vierge concevra,et elle enfantera un fils ;on lui donnera le nom d’Emmanuel, qui se traduit : « Dieu-avec-nous ».
Quand Joseph se réveilla, il fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse.
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , ,

27 octobre 2019

Toussaint : de quelle sainteté parlons-nous ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Toussaint : de quelle sainteté parlons-nous ?

Homélie pour la fête de Toussaint /  Année C
01/11/2019

Cf. :
Toussaint : un avenir urbain et unitaire
Toussaint : la mort comme un poème
Toussaint alluvionnaire
Les cimetières de la Toussaint
Tous un : la Toussaint, le cimetière, et l’Église…
Toussaint d’en-haut, Toussaint d’en-bas
Toussaint : le bonheur illucide
Ton absence…
La mort, et après ?
J’irai prier sur vos tombes (Toussaint)
Le train de la vie

« Ce sont des ânes ! »

En cette fête de Toussaint, chacun de nous est invité à se rappeler quel est son avenir en Dieu : devenir saint comme Dieu est saint.

Mais qu’est-ce qu’être saint ? Intuitivement, beaucoup s’imaginent qu’un(e) saint(e) accumule les exercices de piété, est quelqu’un de très religieux et une sorte de virtuose du spirituel. Les médias mettent en avant de grandes figures comme le Dalaï-lama et son vêtement orange, autrefois Jean-Paul II et sa soutane blanche ou Mère Teresa avec son sari bleu et blanc.

Toussaint : de quelle sainteté parlons-nous ? dans Communauté spirituelle 513HlsLyFRL._SX301_BO1,204,203,200_Croire que la sainteté s’acquiert est une folie. Même à force de sagesse, de conscience et d’amour, croire qu’il nous est possible de devenir saint par nous-mêmes est une folie. Beaucoup, dans toutes les religions, veulent accumuler des mérites, faire des efforts pour progresser, entasser des bonnes œuvres et des pratiques religieuses afin de se rapprocher de Dieu. Maître Eckhart au XIII°-XIV° siècle n’hésite pas à les traiter d’« ânes » :

« Certaines gens ne comprennent pas bien ce sens ; ce sont les gens qui s’attachent à la pénitence et aux exercices extérieurs que ces gens tiennent pour importants parce qu’ils s’y cherchent eux-mêmes. Que Dieu les prenne en pitié d’avoir une si pauvre connaissance de la divine vérité. Ces gens sont nommés saints sur leurs apparences extérieures, mais intérieurement ce sont des ânes, car ils ne savent pas discerner la divine vérité. » (Sermon 52)

Le cheminement de Maître Eckhart, au-delà de sa formulation assez difficile à déchiffrer, est très cohérent : Dieu seul est saint (nous le chantons dans le Gloria et le Sanctus à chaque messe). Vouloir acquérir sa sainteté est impossible pour toute créature. L’ascèse et le perfectionnisme ne sont que des illusions, car ils maintiennent une distinction entre Dieu et la créature. Par contre, le mouvement inverse est possible, et Dieu le fait volontiers : il se communique lui-même à qui veut l’accueillir, jusqu’à ne plus faire qu’un avec lui. Cette divinisation progressive de l’homme, que les Pères grecs avaient longuement exploré pendant les six premiers siècles, est la vraie voie de sanctification :

En effet, le don que je reçois dans cette percée, c’est que moi et Dieu, nous sommes un. Alors je suis ce que j‘étais et là je ne grandis ni ne diminue, car je suis là un moteur immobile qui meut toutes choses. Alors Dieu ne trouve pas de lieu dans l’homme, car par cette pauvreté, l’homme acquiert ce qu’il a été éternellement et ce qu’il demeurera à jamais. Alors Dieu est un avec l’esprit, et c’est la suprême pauvreté que l’on puisse trouver.

Notre sainteté découle donc de notre communion avec Dieu, jusqu’à le laisser agir, désirer et penser en nous. Elle ne vient pas de nos renoncements, de nos actes d’amour, de notre sagesse, car tout cela maintient encore la distinction entre nous et Dieu. Alors que la divinisation offerte en Christ nous fait participer à l’unique sainteté de Dieu. Sainteté de participation en somme, et non d’amélioration :

Chacun est tel qu’est son amour ;
tu aimes la terre ? tu seras terre.
Tu aimes Dieu ? que dirais-je ? tu seras Dieu. Je n’ose pas le dire de moi-même, mais écoutons les Écritures : “vous êtes des dieux, et les fils du Très-Haut” (Psaume 81,6) »
(St Augustin, Sur la Première Épître de saint Jean 2,14 ; PL 35, 1997).

L’enjeu n’est plus de devenir saint en Dieu, mais de laisser Dieu être saint en nous. La condition pour que s’opère en nous cette transformation est la pauvreté du cœur, celle des Béatitudes de l’Évangile de cette fête de Toussaint. Maître Eckhart interprète ces huit béatitudes comme le portrait du Christ lui-même, le véritable bienheureux. Et la première des béatitudes est la pauvreté, car celui qui est riche de lui-même ne peut accueillir la sainteté de Dieu :

La béatitude ouvrit sa bouche de sagesse et dit : « Heureux sont les pauvres en esprit car le royaume des cieux est à eux. »

Être riche signifie : vouloir être admiré, s’attacher à ses œuvres, accumuler des biens et des connaissances pour en jouir, compter sur soi, multiplier les pratiques extérieures de religiosité ou de charité etc.

Être pauvre, selon Maître Eckhart, c’est se vider de soi-même pour laisser Dieu s’unir à soi, jusqu’à ce qu’il opère en soi sans même que je le sache. Maître Eckhart met en avant trois domaines de cette pauvreté intérieure :

« Est un homme pauvre celui qui ne veut rien, et qui ne sait rien, et qui n’a rien. »

 

1. Ne rien vouloir

lâcher priseMaître Eckhart ne plaide pas pour l’extinction du désir (bouddhisme), ni pour l’inaction (quiétisme). Il tire les conséquences de la divinisation promise qui est déjà à l’œuvre en nous : « ce n’est plus moi qui vis, mais Christ qui vit en moi » (Ga 2,20), comme s’écrie Paul. Maître Eckhart prolonge : ce n’est pas moi qui veux, mais Dieu qui veut en moi, son Esprit uni à mon esprit. Tant que je désire accomplir quelque chose pour Dieu, même quelque chose de Dieu, je maintiens l’écart, la distance entre lui et moi. Lorsque Dieu désire en moi, sa volonté et ma volonté ne font plus qu’un, de sorte que ne rien vouloir revient à accomplir pleinement la volonté de Dieu de l’intérieur d’elle-même :

Si on me demandait ce qu’est un homme pauvre, qui ne veut rien, je répondrais : tout le temps que l’homme est tel que c’est sa volonté de vouloir accomplir la toute chère volonté de Dieu – cet homme n’a pas la pauvreté dont nous voulons parler, car cet homme à une volonté par laquelle il veut satisfaire à la volonté de Dieu et ce n’est pas la vraie pauvreté. Car si l’homme doit être véritablement pauvre, il doit être aussi dépris de sa volonté créée qu’il l‘était quand il n‘était pas. Car je dis par l‘éternelle vérité : tout le temps que vous avez la volonté d’accomplir la vérité de Dieu, vous n‘êtes pas pauvres, car seul est un homme pauvre celui qui ne veut rien et qui ne désire rien.

 

2. Ne rien savoir

Là encore il ne s’agit pas de disqualifier les connaissances humaines, mais de les inclure en Dieu. Lorsque l’homme laisse Dieu opérer en lui, il est dépris de son savoir propre pour ne savoir que ce que Dieu veut, comme Dieu le sait. L’homme peut être pauvre de son propre savoir lorsqu’il laisse Dieu être Dieu en lui. La sainteté ainsi vécue ignore elle-même que Dieu agit en elle :

Nous avons dit parfois que l’homme devrait vivre comme s’il ne vivait ni pour lui-même, ni pour la vérité, ni pour Dieu. Mais maintenant nous parlons autrement et nous irons plus loin en disant : Pour arriver à cette pauvreté, l’homme doit vivre de telle manière qu’il ne sache pas même qu’il ne vit ni pour lui-même, ni pour la Vérité, ni pour Dieu. Bien plus : Il faut qu’il soit à tel point vide de tout son propre savoir qu’il ne sache, ni ne connaisse, ni ne sente que Dieu vit en lui. Plus encore : Il faut qu’il soit vide de toute connaissance qui pourrait vivre en lui.

On rejoint ainsi la notion d’illucidité : la sainteté est illucide en ce sens qu’elle ne se possède pas elle-même. Celui qui est saint ne sait pas qu’il l’est, sinon il perdrait cette sainteté au moment où il la connaîtrait. C’est de l’intérieur de Dieu, uni à lui, que la connaissance peut être libre de toute convoitise, de la possession, de tout retour égoïste sur elle-même :

Le bonheur illucide

L’homme qui doit avoir cette pauvreté doit vivre de telle sorte qu’il ignore même qu’il ne vit ni pour lui-même ni pour la vérité ni pour Dieu ; bien plus, il doit être tellement dépris de tout savoir qu’il ne sait ni ne reconnaît ni ne ressent que Dieu vit en lui ; plus encore, il doit être dépris de toute connaissance vivant en lui, car lorsque l’homme se tenait dans l‘être éternel de Dieu, rien d’autre ne vivait en lui et ce qui vivait là, c‘était lui-même. Nous disons donc que l’homme doit être aussi dépris de son propre savoir qu’il l‘était lorsqu’il n‘était pas ; qu’il laisse Dieu opérer ce qu’il veut et que l’homme soit dépris. […]

Il existe dans l‘âme quelque chose d’où fluent la connaissance et l’amour ; cela ne connaît ni n’aime comme les autres puissances de l‘âme. Celui qui sait cela sait en quoi réside la béatitude. Cela n’a ni avant ni après, n’attend rien qui lui advienne car cela ne peut ni gagner ni perdre. C’est pourquoi ce « quelque chose » est aussi privé du savoir que Dieu agit en lui, bien plutôt : ce « quelque chose » jouit lui-même de lui-même selon le mode de Dieu. Nous disons donc que l’homme doit être quitte et dépris de Dieu, en sorte qu’il ne connaisse l’action de Dieu en lui ; c’est ainsi que l’homme peut posséder la pauvreté. […]
Il est donc nécessaire que l’homme désire ne rien pouvoir savoir ni connaître des œuvres de Dieu. De cette manière l’homme peut être pauvre de son propre savoir.  […]
Celui-là est un homme pauvre qui ne sait rien des œuvres que Dieu opère en lui.

 

3. Ne rien posséder

Afficher l'image d'origineMaître Eckhart valide d’abord la pauvreté matérielle comme signe de l’union à Dieu.
Mais il faut aller plus loin : l’homme libre ne possède pas de savoir sur ce qu’il fait de bien ou de mal, il fait confiance et s’abandonne sans comptabiliser ni accumuler :

Nous disons donc que l’homme doit être si pauvre qu’il ne soit ni n’ait en lui aucun lieu où Dieu puisse opérer. Tant qu’il réserve un lieu, il garde une distinction. C’est pourquoi je prie Dieu qu’il me libère de « Dieu », car mon être essentiel est au-dessus de « Dieu » en tant que nous saisissons Dieu comme principe des créatures.

La clé de cette triple divinisation : ne rien vouloir/savoir/posséder réside dans l’inhabitation de Dieu en nous :
      En effet, le don que je reçois dans cette percée [1], c’est que moi et Dieu, nous sommes un.

Lorsqu’il trouve l’homme aussi pauvre, Dieu opère sa propre œuvre et l’homme subit ainsi Dieu en lui et Dieu est le lieu propre de ses opérations, du fait que Dieu opère en lui-même. Ici, dans cette pauvreté, l’homme retrouve l‘être éternel qu’il a été, qu’il est maintenant et qu’il demeurera à jamais. 

Lorsque nous fêtons la Toussaint, de quelle sainteté parlons-nous ?
De celle qui se voit, grâce aux signes extérieurs de spiritualité, de charité ? Elle est encore trop humaine.
La pauvreté de cœur des Béatitudes nous oriente vers une autre sainteté, illucide, jaillissant de la communion avec Dieu au point de laisser son Esprit devenir notre inspiration la plus intime.

Que l’Esprit de Dieu nous apprenne la pauvreté de cœur qui jaillit du cœur de Dieu lui-même !

 


[1]Ursprung en allemand : ce terme technique désigne chez Maître Eckhart le jaillissement de la divinité en nous et de nous en elle.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Voici une foule immense que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues » (Ap 7, 2-4.9-14)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean

Moi, Jean, j’ai vu un ange qui montait du côté où le soleil se lève, avec le sceau qui imprime la marque du Dieu vivant ; d’une voix forte, il cria aux quatre anges qui avaient reçu le pouvoir de faire du mal à la terre et à la mer : « Ne faites pas de mal à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, avant que nous ayons marqué du sceau le front des serviteurs de notre Dieu. » Et j’entendis le nombre de ceux qui étaient marqués du sceau : ils étaient cent quarante-quatre mille, de toutes les tribus des fils d’Israël.
 Après cela, j’ai vu : et voici une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main. Et ils s’écriaient d’une voix forte : « Le salut appartient à notre Dieu qui siège sur le Trône et à l’Agneau ! » Tous les anges se tenaient debout autour du Trône, autour des Anciens et des quatre Vivants ; se jetant devant le Trône, face contre terre, ils se prosternèrent devant Dieu. Et ils disaient : « Amen ! Louange, gloire, sagesse et action de grâce, honneur, puissance et force à notre Dieu, pour les siècles des siècles ! Amen ! » L’un des Anciens prit alors la parole et me dit : « Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils, et d’où viennent-ils ? » Je lui répondis : « Mon seigneur, toi, tu le sais. » Il me dit : « Ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau. »


PSAUME
(Ps 23 (24), 1-2, 3-4ab, 5-6)
R/ Voici le peuple de ceux qui cherchent ta face, Seigneur. (cf. Ps 23, 6)

Au Seigneur, le monde et sa richesse, la terre et tous ses habitants !
C’est lui qui l’a fondée sur les mers et la garde inébranlable sur les flots.

Qui peut gravir la montagne du Seigneur et se tenir dans le lieu saint ?
L’homme au cœur pur, aux mains innocentes, qui ne livre pas son âme aux idoles.

Il obtient, du Seigneur, la bénédiction, et de Dieu son Sauveur, la justice.
Voici le peuple de ceux qui le cherchent ! Voici Jacob qui recherche ta face !

 

DEUXIÈME LECTURE
« Nous verrons Dieu tel qu’il est » (1 Jn 3, 1-3)

Lecture de la première lettre de saint Jean

Bien-aimés, voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes. Voici pourquoi le monde ne nous connaît pas : c’est qu’il n’a pas connu Dieu. Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est. Et quiconque met en lui une telle espérance se rend pur comme lui-même est pur.

 

ÉVANGILE

« Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! » (Mt 5, 1-12a)
Alléluia. Alléluia.Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, dit le Seigneur, et moi, je vous procurerai le repos. Alléluia. (Mt 11, 28)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait : « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , ,

20 octobre 2019

D’Anubis à saint Michel

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

D’Anubis à saint Michel

Homélie du 30° dimanche du Temps Ordinaire /  Année C
27/10/2019

Cf. également :

Dans les petits papiers de Dieu

Simul peccator et justus : de l’intérêt d’être pécheur et de le savoir

« J’ai renoncé au comparatif »

Une scène n’a cessé d’être représentée sur les papyrus de l’ancienne Égypte pendant seize  siècles : la pesée des âmes lors du jugement dernier. L’image est extraordinaire dans les papyrus d’Ani (vers -1550/-1292) ou d’Hunefer (vers -1280) par exemple. On y voit le dieu de la mort Anubis tenir une balance. Sur le plateau droit est déposé le cœur du défunt, et sur le plateau gauche la plume symbolisant la justice de la déesse Maat. Le dieu Toth prend scrupuleusement en note le résultat de la pesée. Si le cœur est léger, plus léger que la plume, c’est que le défunt avait le cœur pur : il est alors conduit auprès d’Osiris, le dieu de la résurrection d’entre les morts, pour partager avec lui la vie éternelle. Si le défunt avait le cœur lourd, chargé de péchés, le dieu Sobek à tête de crocodile n’attendait qu’un signe d’Anubis pour dévorer son cœur, symbole de châtiment éternel.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

En Europe, 15 siècles après J.C., le peintre flamand Roger van der Weyden a peint des fresques sublimes exposées sous forme de retables dans les hospices de Beaune. Étonnamment, la même scène y est représentée, à croire que juifs et chrétiens ont puisé sans le savoir dans la symbolique égyptienne pour penser le jugement dernier ! L’ange saint Michel remplace ici Anubis : il se tient très droits pour ne pas fausser la pesée de la balance qu’il tient de sa main droite. À la place d’Osiris, c’est le Christ ressuscité qui préside au jugement et accueille les élus à sa droite. Ce n’est plus le cœur contre la plume, mais les mauvaises actions qui sont pesées contre les bonnes. Si le plateau penche à droite, l’élu ira rejoindre la foule des ressuscités sortant de terre nus comme des graines émergeant du sol. Si le plateau penche à gauche, ils iront loin du Christ, malheureux comme celui qui se mange la main de remords (littéralement !).

Jugement dernier Van der Weyden

Trois mille ans et trois religions séparent ces deux images, et pourtant elles ont indéniablement une inspiration commune : l’intuition que l’au-delà dépend de l’ici-bas, de la justesse de la vie sur terre. « On n’a que ce qu’on mérite » pourrait résumer l’avertissement lancé aux sujets des pharaons comme à ceux de Charles VII !

Pourtant, à bien lire notre parabole du pharisien et du publicain de ce dimanche, on ne peut que s’inscrire en faux contre cette vision trop anthropomorphique de la justice de Dieu !

Que dit le texte en effet ? On s’attend à ce que l’amas de bonnes œuvres accumulées soit plus efficace que la supplication du pécheur arrivant les mains vides. C’est du moins ce qu’Anubis ou saint Michel (version van der Weyden) auraient prononcé comme verdict. Eh bien pas du tout ! « Quand ce dernier [le publicain] redescendit dans sa maison, c’est lui qui était devenu un homme juste, plutôt que l’autre ».

Jésus prend à contre-pied nos représentations instinctives de la justice : nous pensons qu’elle se mérite ; lui nous révèle qu’elle est donnée.
Nous croyons que nos bonnes actions auront leur récompense ; lui nous assure que le salut ne s’achète pas mais se reçoit gratuitement.
Nous imaginons qu’il faut faire beaucoup d’offrandes, de sacrifices, de prières et de rites pour arriver devant Dieu les bras chargés de présents ; et le Christ nous dit que les mains vides seront plus aptes à accueillir le don de Dieu.
Nous voulons mériter notre salut ; or le publicain n’a rien fait de bien et c’est lui qui est sauvé (comme le condamné à la droite de Jésus sur le gibet de la croix).
Nous pensons que la justice est punitive ; le Christ nous révèle une justice salvifique.

Le pharisien – personnage très aimé et très respecté du peuple juif pour sa rectitude – tombe dans le piège d’Anubis avec des ressemblances troublantes, comme si le paganisme (faire les dieux à son image) réussissait toujours à s’infiltrer dans le monothéisme (Dieu tout autre que les représentations humaines). Lorsqu’il énumère les motifs de son action de grâce, le pharisien ne se rend pas compte qu’il égrène à nouveau les confessions négatives que le défunt égyptien prononçait devant le tribunal des dieux. Il confesse : « Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes – ils sont voleurs, injustes, adultères –, ou encore comme ce publicain ». Ainsi faisait celui qui comparaissait devant le tribunal des dieux égyptiens :

D’Anubis à saint Michel dans Communauté spirituelle extrc3a9mitc3a9-planche-31-ani« Je n’ai pas commis l’iniquité
je n’ai pas brigandé
je n’ai pas été cupide
je n’ai pas dérobé
je n’ai tué personne
je n’ai pas diminué le boisseau
je n’ai pas commis de forfaiture… »
(texte des 42 confessions négatives du papyrus d’Ani).

En plus, il veut asseoir sa justice sur l’injustice du publicain, par comparaison et dépréciation. Comme s’il fallait enfoncer la tête de l’autre sous l’eau pour arriver à émerger de la masse des justiciables.
D’ailleurs, aujourd’hui encore, dans les bénédictions du matin (Birkot Hasha’har) que lit tout juif pratiquant se trouve cette bénédiction : « Béni Sois-Tu, Eternel, notre D.ieu, Roi du monde, de ne pas m’avoir fait femme ». La femme elle, dit simplement « Béni Soit Celui qui m’a faite selon Sa Volonté ». La tentation de la comparaison s’est infiltrée jusque dans le meilleur du judaïsme…

À l’inverse, par son silence sur ses mérites, par sa pauvre imploration : « prends pitié du pécheur que je suis », le publicain ne veut aucun mal au pharisien, il ne se compare pas à lui. Il accepte d’être vrai devant Dieu, et s’ouvre à sa miséricorde. Et c’est lui qui est justifié en finale ! Pas très « moral » tout ça, car la « morale » commune voudrait que les bons soient récompensés et les méchants punis…

PHARISIEN%2BET%2BPUBLICAIN%2BPARABOLE Anubis dans Communauté spirituellePar cette petite parabole, Jésus renverse ainsi les tables du commerce marchand de la prière païenne. Il trouble en même temps l’ordre moral qui fonde le pouvoir de la religion sur les rites à pratiquer, les offrandes à consacrer, les bonnes actions à accumuler. Il situe le salut au-delà du bien et du mal commis. Cette parabole a donc un petit côté anarchiste, au sens où elle conteste à tout pouvoir religieux humain le droit de décréter qui est juste ou qui est injuste, les rites à pratiquer, les sacrifices à faire. Proclamer comme Jésus que les prostituées et les publicains précéderont les pratiquants religieux et fidèles n’était pas du goût de tout le monde…

Se présenter devant Dieu les mains vides, en attendant tout de lui, ne signifie pas pour autant mener une vie de violence et de rapines. Pour reprendre la maxime d’Ignace de Loyola : « Agis comme si tout dépendait de toi, en sachant qu’en réalité tout dépend de Dieu ». ou pour reprendre la prière de la petite Thérèse de Lisieux, il s’agit d’arriver les mains vides devant Dieu pour tout recevoir de lui :

« Au soir de cette vie, je paraîtrai devant toi les mains vides, car je ne te demande pas Seigneur, de compter mes œuvres. Toutes nos justices ont des taches à tes yeux. Je veux donc me revêtir de ta propre justice et recevoir de ton Amour la possession éternelle de Toi-même. Je ne veux point d’autre Trône et d’autre Couronne que Toi, ô mon Bien-Aimé !… »

Le désir d’accumuler sans cesse est à la base de notre économie moderne. Prenons garde à ce qu’il ne dénature pas notre soif de la justice selon le cœur de Dieu, car accumuler les bonnes actions ne fera jamais de nous des justes. Par contre, le salut accueilli produit des fruits de justice qui alors ne sont pas les termes d’un échange marchand donnant-donnant, mais les conséquences gracieuses de la vie gratuitement donnée-reçue.

Réapprenons la gratuité, pour nous comme pour ceux qui nous entourent.

 

LECTURES DE LA MESSE

 

PREMIÈRE LECTURE

« La prière du pauvre traverse les nuées » (Si 35, 15b-17.20-22a)

Lecture du livre de Ben Sira le Sage

Le Seigneur est un juge qui se montre impartial envers les personnes. Il ne défavorise pas le pauvre, il écoute la prière de l’opprimé. Il ne méprise pas la supplication de l’orphelin, ni la plainte répétée de la veuve. Celui dont le service est agréable à Dieu sera bien accueilli, sa supplication parviendra jusqu’au ciel. La prière du pauvre traverse les nuées ; tant qu’elle n’a pas atteint son but, il demeure inconsolable. Il persévère tant que le Très-Haut n’a pas jeté les yeux sur lui, ni prononcé la sentence en faveur des justes et rendu justice.

 

PSAUME

(Ps 33 (34), 2-3, 16.18, 19.23)
R/ Un pauvre crie ; le Seigneur entend. (Ps 33, 7a)

Je bénirai le Seigneur en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
Je me glorifierai dans le Seigneur :
que les pauvres m’entendent et soient en fête !

Le Seigneur regarde les justes,
il écoute, attentif à leurs cris.
Le Seigneur entend ceux qui l’appellent :
de toutes leurs angoisses, il les délivre.

Il est proche du cœur brisé,
il sauve l’esprit abattu.
Le Seigneur rachètera ses serviteurs :
pas de châtiment pour qui trouve en lui son refuge.

 

DEUXIÈME LECTURE

« Je n’ai plus qu’à recevoir la couronne de la justice » (2 Tm 4, 6-8.16-18)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Bien-aimé, je suis déjà offert en sacrifice, le moment de mon départ est venu. J’ai mené le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi. Je n’ai plus qu’à recevoir la couronne de la justice : le Seigneur, le juste juge, me la remettra en ce jour-là, et non seulement à moi, mais aussi à tous ceux qui auront désiré avec amour sa Manifestation glorieuse. La première fois que j’ai présenté ma défense, personne ne m’a soutenu : tous m’ont abandonné. Que cela ne soit pas retenu contre eux. Le Seigneur, lui, m’a assisté. Il m’a rempli de force pour que, par moi, la proclamation de l’Évangile s’accomplisse jusqu’au bout et que toutes les nations l’entendent. J’ai été arraché à la gueule du lion ; le Seigneur m’arrachera encore à tout ce qu’on fait pour me nuire. Il me sauvera et me fera entrer dans son Royaume céleste. À lui la gloire pour les siècles des siècles. Amen.

 

ÉVANGILE

« Le publicain redescendit dans sa maison ; c’est lui qui était devenu juste, plutôt que le pharisien » (Lc 18, 9-14)
Alléluia. Alléluia.Dans le Christ, Dieu réconciliait le monde avec lui : il a mis dans notre bouche la parole de la réconciliation. Alléluia. (cf. 2 Co 5, 19)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, à l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres, Jésus dit la parabole que voici : « Deux hommes montèrent au Temple pour prier. L’un était pharisien, et l’autre, publicain (c’est-à-dire un collecteur d’impôts). Le pharisien se tenait debout et priait en lui-même : ‘Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes – ils sont voleurs, injustes, adultères –, ou encore comme ce publicain. Je jeûne deux fois par semaine et je verse le dixième de tout ce que je gagne.’ Le publicain, lui, se tenait à distance et n’osait même pas lever les yeux vers le ciel ; mais il se frappait la poitrine, en disant : ‘Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis !’ Je vous le déclare : quand ce dernier redescendit dans sa maison, c’est lui qui était devenu un homme juste, plutôt que l’autre. Qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , , , ,
12345...23

Servants d'Autel |
Elder Alexandre Ribera |
Bibliothèque paroissiale de... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Tishrimonaco
| Elder Kenny Mocellin.
| Dixetsept