L'homélie du dimanche (prochain)

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1 mai 2022

Dieu fait feu de tout bois

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Dieu fait feu de tout bois

 Homélie du 4° Dimanche de Pâques / Année C
08/05/2022

Cf. également :

Il est fou, le voyageur qui…
Secouez la poussière de vos pieds
Un manager nommé Jésus
Des brebis, un berger, un loup
L’agneau mystique de Van Eyck
« Passons aux barbares »…
Du bon usage des leaders et du leadership
La différence entre martyr et kamikaze ou djihadiste
À partir de la fin !
Comme une ancre jetée dans les cieux
L’événement sera notre maître intérieur
La parresia, ou l’audace de la foi

Le diamant rayé

Dieu fait feu de tout bois dans Communauté spirituelle 280px-JadesteinUn prince possédait une pierre précieuse magnifique dont il était fier à l’extrême. Un jour, par accident, ce joyau fut profondément rayé. Le prince convoque alors les spécialistes les plus habiles pour remettre en état la pierre précieuse. Malgré tous leurs efforts, ils ne peuvent pas effacer la rayure. Mais un jour, arrive dans le pays un tailleur de pierres précieuses d’un génie inégalé. Avec douceur, ténacité, art et patience, il prend la pierre et taille le diamant en forme de rose. Il est assez habile pour utiliser la rayure, l’égratignure, afin d’en faire la tige même de la rose de telle sorte que la pierre précieuse apparut, après la reprise, infiniment plus belle, plus magnifique qu’elle ne l’était auparavant.

Dans notre première lecture (Ac 13,14.43-52), Paul et Barnabé font l’expérience d’une belle rayure dans le diamant de leur foi. Les notables et les « dames de qualité » (mazette !) d’Antioche contestent leur annonce de la résurrection de Jésus, et soulèvent la communauté juive de la synagogue contre eux. Le conflit devient si violent qu’ils expulsèrent les deux apôtres hors de la ville. Luc emploie ce même mot expulser (ἐκβάλλω = ekballō) dans les Actes des Apôtres pour décrire la lapidation d’Étienne (« ils l’entraînèrent hors de la ville et se mirent à le lapider (ἐκβαλόντες) » Ac 7,58) : c’est donc que cette expulsion se veut mortelle.

 

Expulsés, chassés

Paul-Barnabe-envoi expulsion dans Communauté spirituellePaul et Barnabé se font littéralement jeter eux aussi « hors de la ville », comment on jette la cargaison d’un navire à la mer pour l’alléger dans la tempête (« on cherchait à alléger le bateau en jetant (ἐκβαλλόμενοι) les vivres à la mer » Ac 27,38), comme on chasse les démons hors d’un possédé (Lc 11,14–20 ; 13,32) ; comment on chasse le fils hors de la vigne (« après l’avoir jeté hors (ἐκβαλόντες) de la vigne, ils le tuèrent » Lc 20,15). Luc avait promis le bonheur paradoxal à ceux qui seraient ainsi chassés hors de la communauté des hommes : « Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous excluent, quand ils insultent et rejettent (ἐκβάλωσιν) votre nom comme méprisable, à cause du Fils de l’homme » (Lc 6,22).
Ce verbe expulser en français est intéressant : on l’utilise également pour l’accouchement, lorsque la mère doit expulser le fœtus parvenu à maturité. Ce qui est un acte violent se révèle être finalement la chance pour l’enfant de vivre par lui-même…

Faire l’expérience de l’expulsion est toujours une épreuve pour des missionnaires. L’échec semble alors se profiler à l’horizon. La tentation est grande de se décourager, de se recroqueviller sur un compromis bancal pour survivre. La rayure dans la pierre précieuse semble trop profonde.

Pensez au Cardinal Lavigerie constatant que l’évangélisation est impossible en Algérie car le pouvoir colonial refuse les conversions des musulmans. La société missionnaire des Pères Blancs qu’il venait de fonder en 1868 pour cette œuvre paraît compromise. Alors, puisque l’Algérie ne veut pas accepter le libre choix du baptême par ses ressortissants, les Pères Blancs se tourneront vers les ethnies païennes du Sud Sahara. Ainsi démarre l’évangélisation du royaume mossi (l’actuel Burkina Faso) et des autres ethnies d’Afrique de l’Ouest, préparant une moisson extraordinaire d’Églises africaines aujourd’hui en pleine vitalité !

Pensez aux innombrables congrégations religieuses frappées d’interdit après la loi de séparation de 1905. Leurs biens confisqués, les voilà libres de partir ailleurs : la plupart essaimèrent alors en Asie, en Afrique, bénéficiant ainsi d’un renouveau inattendu et remarquable. Cette expulsion de 1905 provoquera en définitive comme pour Paul et Barnabé un rayonnement encore plus grand hors de la ‘chrétienté’ de l’époque !

Pensez même aux milliers de protestants – luthériens, calvinistes, huguenots – expulsés hors des royaumes d’Europe au XVI° siècle pour cause d’intolérance religieuse (catholique). À la suite des pèlerins du Mayflower chassés de leur pays, tous ces expulsés deviendront citoyens des États-Unis d’Amérique et initieront une aventure humaine extraordinaire !

Ce qui est vrai des histoires collectives l’est aussi des individuelles.
Cette sculpture de Marco Cianfanelli a été installée en 2012 à l'endroit où Nelson Mandela avait été arrêté 50 ans plus tôt, à KwaZulu-Natal. Une reproduction sera exposée à l'Hôtel de Ville de Paris dans le cadre de l'exposition qui est consacrée à l'ex-président sud-africain (Apartheid Museum)
Pensez à Nelson Mandela, jeté aux oubliettes du bagne de Robben Island en 1964. Il aurait dû être rayé de l’histoire. Mais 27 ans après, il sortira, libre et apaisé, pour servir en tant que Président la réconciliation sud-africaine après l’apartheid.

Pensez à Soljenitsyne, condamné au goulag soviétique par le pouvoir russe, interdit de publication et même d’écriture. Il deviendra une voix puissante qui réveillera la conscience de l’Occident sur les mensonges russes.

Pensez à la traversée du désert du général De Gaulle après la Libération. Pendant de longues années, il fut oublié, voire honni, avant d’être appelé pour aider la France à passer à la V° République.

Les exemples historiques, individuels et collectifs, fourmillent qui témoignent de la transformation d’une catastrophe immédiate ici en moisson plus abondante ailleurs.

 

Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu

Dieu fait feu de tout bois pour nous donner le courage, la force, l’intelligence et le cœur d’imaginer d’autres possibles à partir d’un échec immédiat. Paul osait proclamer – dans les fers, en prison, se préparant à sa décapitation – que « tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu » (Rm 8,28). Tout : même la persécution, même le déchaînement du mal.
Paul Claudel osera écrire en exergue de son Soulier de satin que « Dieu écrit doit avec lignes courbes ».

41eFY364MhL._SX328_BO1,204,203,200_ PaulLe contresens – hélas si courant ! – serait de rendre Dieu responsable de la rayure. Comme si Dieu provoquait directement les événements qui nous affectent et nous blessent ! Longtemps, on a cru que Dieu était dans le tremblement de terre, ou dans l’épidémie, ou dans le malheur de la guerre, de la pauvreté etc. « Dieu l’a voulu » était le mantra de résignation officiel, prêché par les clercs de tous bords. L’Évangile conteste violemment cette Providence perverse qui ferait de Dieu l’auteur du malheur de l’homme. Souvenez-vous de la réplique cinglante de Jésus à ceux qui voulaient trouver des responsables aux faits divers de son époque : « Ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même » (Lc 13,4-5).
Autrement dit : Dieu n’est pas dans l’événement. Il est dans ce que l’homme fait de l’événement. Dieu ne provoque pas la sécheresse, l’éruption volcanique ou la pandémie. Par contre il provoque le cœur humain à réfléchir sur ce qui arrive, pour agir ensuite en conséquence.
Saint Augustin enseignait que la prière n’a pas pour but d’instruire Dieu, qui n’en a pas besoin, mais de construire l’homme, son désir, sa volonté, sa quête. Ceux qui croient que la prière va changer directement la guerre en Ukraine, le réchauffement climatique ou le cancer d’un proche sont dans la pensée magique, pas chrétienne. Si Dieu change le cours de l’événement, c’est en changeant le cœur humain rendu ainsi capable de transformer l’événement en autre chose. C’est le sens de la fameuse phrase d’Emmanuel Mounier : « l’évènement sera notre maître intérieur ».

9782205042146_cg résilience

Dieu nous inspire pour faire feu de tout bois, mais il ne fait pas tomber le bois mort à nos pieds. L’Esprit suscite en nous des énergies nouvelles pour résister au mal, pour transformer le mal en bien, mais il n’est pas l’auteur du mal. Jésus lui-même n’a pas pensé que Dieu lui envoyait l’infamie de la croix, il savait de quoi la folie des hommes était capable. Mais il croyait que l’Esprit de Dieu ne lui manquerait pas pour traverser cette mise à mort et en faire l’aube d’un monde nouveau. Il a été chassé hors de Jérusalem, expulsé du peuple juif, déshonoré aux yeux de tous. De cette fêlure – faite de main d’homme, non de Dieu – Dieu fera le diamant le plus finement ciselé du monde : la résurrection promise, la divinisation de l’homme !

Des rayures, des fêlures, des échecs, des expulsions, nous en vivons de toutes sortes. Elles peuvent nous détruire. Et trop souvent c’est le cas. Ou nous handicaper pour le reste de notre vie. Avec la foi chevillée au corps, nous pouvons cependant nous construire à partir d’elles, sans nourrir de haine ni de ressentiment envers ceux qui nous ont rejeté. Comme Paul et Barnabé, nos expériences de rejet peuvent nous ouvrir à d’autres horizons, nous tourner vers d’autres publics, nous rendre plus généreux avec d’autres partenaires, nous rendre finalement plus humains.

Il n’est de rayures que nous ne puissions transformer en œuvre d’art, inspirés par l’Esprit du Christ.
Car Dieu en nous fait feu de tout bois.

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Nous nous tournons vers les nations païennes » (Ac 13, 14.43-52)

Lecture du livre des Actes des Apôtres
En ces jours-là, Paul et Barnabé poursuivirent leur voyage au-delà de Pergé et arrivèrent à Antioche de Pisidie. Le jour du sabbat, ils entrèrent à la synagogue et prirent place. Une fois l’assemblée dispersée, beaucoup de Juifs et de convertis qui adorent le Dieu unique les suivirent. Paul et Barnabé, parlant avec eux, les encourageaient à rester attachés à la grâce de Dieu. Le sabbat suivant, presque toute la ville se rassembla pour entendre la parole du Seigneur. Quand les Juifs virent les foules, ils s’enflammèrent de jalousie ; ils contredisaient les paroles de Paul et l’injuriaient. Paul et Barnabé leur déclarèrent avec assurance : « C’est à vous d’abord qu’il était nécessaire d’adresser la parole de Dieu. Puisque vous la rejetez et que vous-mêmes ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, eh bien ! nous nous tournons vers les nations païennes. C’est le commandement que le Seigneur nous a donné : J’ai fait de toi la lumière des nations pour que, grâce à toi, le salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. » En entendant cela, les païens étaient dans la joie et rendaient gloire à la parole du Seigneur ; tous ceux qui étaient destinés à la vie éternelle devinrent croyants. Ainsi la parole du Seigneur se répandait dans toute la région. Mais les Juifs provoquèrent l’agitation parmi les femmes de qualité adorant Dieu, et parmi les notables de la cité ; ils se mirent à poursuivre Paul et Barnabé, et les expulsèrent de leur territoire. Ceux-ci secouèrent contre eux la poussière de leurs pieds et se rendirent à Iconium, tandis que les disciples étaient remplis de joie et d’Esprit Saint.

Psaume
(Ps 99 (100), 1-2, 3, 5)
R/ Nous sommes son peuple, son troupeau. ou : Alléluia.
 (cf. Ps 99, 3c)

Acclamez le Seigneur, terre entière,
servez le Seigneur dans l’allégresse,
venez à lui avec des chants de joie !

Reconnaissez que le Seigneur est Dieu :
il nous a faits, et nous sommes à lui,
nous, son peuple, son troupeau.

Oui, le Seigneur est bon,
éternel est son amour,
sa fidélité demeure d’âge en âge.

Deuxième lecture
« L’Agneau sera leur pasteur pour les conduire aux sources des eaux de la vie » (Ap 7, 9.14b-17)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean
Moi, Jean, j’ai vu : et voici une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main. L’un des Anciens me dit : « Ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau. C’est pourquoi ils sont devant le trône de Dieu, et le servent, jour et nuit, dans son sanctuaire. Celui qui siège sur le Trône établira sa demeure chez eux. Ils n’auront plus faim, ils n’auront plus soif, ni le soleil ni la chaleur ne les accablera, puisque l’Agneau qui se tient au milieu du Trône sera leur pasteur pour les conduire aux sources des eaux de la vie. Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux. »

Évangile
« À mes brebis, je donne la vie éternelle » (Jn 10, 27-30)
Alléluia. Alléluia.
 Je suis, le bon Pasteur, dit le Seigneur ; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent. Alléluia. (Jn 10, 14)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus déclara : « Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais, et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle : jamais elles ne périront, et personne ne les arrachera de ma main. Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tout, et personne ne peut les arracher de la main du Père. Le Père et moi, nous sommes UN. »
Patrick BRAUD

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10 octobre 2021

Manager en servant-leader

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Manager en servant-leader

29° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
17/10/2021

Cf. également :

Premiers de cordée façon Jésus
Jesus as a servant leader
Jeudi saint : les réticences de Pierre
On voudrait être un baume versé sur tant de plaies…
Donner sens à la souffrance
Exercer le pouvoir selon le cœur de Dieu
Une autre gouvernance
À quoi servent les riches ?
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?

Léo, le serviteur…

Manager en servant-leader dans Communauté spirituelle M02702119999-sourceLéo est le serviteur mystérieux du « Voyage en Orient », roman d’Hermann Hesse (1932).
Léo accompagne un groupe d’hommes partis en expédition vers l’Orient, commanditée par une mystérieuse confrérie spirituelle à la recherche de la vérité. Il remplit son rôle de « domestique » avec simplicité et gentillesse.
Personne ne le remarque.
Attentif aux besoins de chacun il porte les bagages, prépare le thé, remonte le moral des voyageurs fatigués, sourit, raconte une histoire et sourit encore. On ne sait rien de lui, si ce n’est qu’il est toujours présent quand il le faut, discret et serviable à la fois.
Un jour, Léo disparaît. Tous les efforts déployés pour le retrouver restent vains. Désespérée, la caravane continue son voyage : mais à dater de ce jour tout se détraque. Lire une carte géographique ? Allumer un feu ? Réchauffer le cœur et maintenir l’espoir de la communauté ? Léo n’est plus là. Léo manque à tous. Il était indispensable, mais personne ne s’en rendait compte car c’était un second rôle, un voyageur de troisième classe.
L’expédition se termine en fiasco.
Beaucoup plus tard, l’un des voyageurs retrouve la trace de Léo. Il découvre alors, avec stupeur, que sous les traits de ce serviteur discret, efficace et attentionné se cachait en fait le Grand Maître de la congrégation spirituelle qui avait commandité le voyage.

En fait, par sa présence et on attitude de service, Léo facilita l’harmonie du groupe et son avancée étape par étape vers son objectif.

Belle leçon de leadership, dont nous pouvons tous nous inspirer. Non pas pour disparaître dans l’ombre, mais pour devenir plus simples, plus authentiques, davantage à l’écoute de nos collaborateurs et de nos clients [1].

 

Jésus au pied de ses subordonnés

Jésus lave les pieds de ses disciplesVoilà qui rejoint l’évangile de ce Dimanche (Mc 10, 35-45), où Jésus appelle Jacques et Jean, les fils de Zébédée, et les autres, à cultiver l’ambition du service et non celle de la promotion politique :

« Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous : car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude ».

En lisant le roman d’Herman Hesse, l’auteur américain R. K. Greenleaf (1904-1990) [2] en tira une conviction forte : le service est le degré le plus élevé du leadership. Chrétien  persuadé que la foi est aussi une pratique sociale, il forgea alors le concept de « servant-leader » dans son essai «The Servant as leader », qui s’est vendu à plus de 500 000 exemplaires. Il écrit :

Greenleaf : "The Servant as Leader"« Le servant-leader est d’abord serviteur… Cela commence par le sentiment naturel que l’on veut servir, servir d’abord. Ensuite, le choix conscient amène à aspirer à diriger. Cette personne est très différente de celle qui est le leader d’abord, peut-être à cause du besoin d’apaiser une pulsion de pouvoir inhabituelle ou d’acquérir des biens matériels… Le leader d’abord et le serviteur d’abord sont deux types extrêmes. Entre eux, il y a des nuances et des mélanges qui font partie de l’infinie variété de la nature humaine.

« La différence se manifeste dans le soin apporté par le serviteur d’abord pour s’assurer que les besoins les plus prioritaires des autres sont satisfaits. Le meilleur test, et difficile à administrer, est le suivant : les personnes servies grandissent-elles en tant que personnes ? Est-ce qu’en étant servis, deviennent-ils plus sains, plus sages, plus libres, plus autonomes, plus susceptibles de devenir eux-mêmes des serviteurs ? Et quel est l’effet sur les moins privilégiés de la société ? En bénéficieront-ils ou au moins ne seront-ils pas davantage privés ? »

Un servant-leader se concentre principalement sur la croissance et le bien-être des personnes et des communautés auxquelles elles appartiennent. Alors que le leadership traditionnel implique généralement l’accumulation et l’exercice du pouvoir par une personne au « sommet de la pyramide », le leadership serviteur est différent. Le leader-serviteur partage le pouvoir, donne la priorité aux besoins des autres et aide les gens à se développer et à être aussi performants que possible.

Bien sûr, les chrétiens reconnaîtront facilement en Jésus l’archétype du servant-leader : il est le Maître et Seigneur parce que au service des siens, jusqu’à leur laver les pieds comme un domestique. Il est prêt à donner sa vie pour que l’autre grandisse et soit libéré du mal qui le ronge. Il conduit les Douze non pas en chef autoritaire, mais en pédagogue qui fait découvrir à chacun le travail de l’Esprit en lui pour s’y abandonner. En s’identifiant aux moins-que-rien jusqu’à la Croix, il montre à ses amis que l’humilité est au cœur de son  autorité, En mourant nu et faible sur le gibet, il fait corps avec les damnés de la terre pour leur ouvrir un chemin d’espérance à travers sa résurrection. Il incarne le Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis, et les mène dans un vert pâturage, là où elles peuvent devenir elles-mêmes (empowerment, diraient les conseils en management !).

Cette intuition que le leadership est d’abord fait de service est présente dans bien d’autres traditions spirituelles. Ainsi Lao-Tseu En Chine, entre 570 et 490 avant J.C :

 François dans Communauté spirituelle« Avec le meilleur leader au-dessus d’eux,
les gens savent à peine qu’il existe.

Le meilleur leader parle peu.
Il ne parle jamais négligemment.
Il œuvre sans intérêt personnel
Et ne laisse aucune trace.

Quand tout est fini, les gens disent,
« Nous l’avons fait par nous-mêmes. »  »

Ou bien Chanakya, En Inde, 4 siècles avant J.C :

« Le roi doit considérer comme bon non pas ce qui lui plait mais ce qui plait à ses sujets …
il est un serviteur rétribué qui jouit en commun avec les autres gens des ressources de l’État ».

Un servant leader se fixe pour but premier la réussite de chacun dans son équipe, et de l’équipe ensemble. R.K. Greenleaf écrit :

« Le meilleur test, et difficile à observer, est :
- est-ce que les personnes servies se développent en tant que personnes ?
- deviennent-elles, tout en étant servies, plus saines, plus sages, plus libres, plus autonomes, plus proches d’elles-mêmes pour devenir à leur tour serviteurs ?
- quel en est l’effet sur les moins privilégiés dans la société : en bénéficient-ils, ou au moins n’en sont-ils pas encore plus privés ? » 

Voilà à quoi on reconnaît qu’un leader a cette touche évangélique dont les entreprises ont tant besoin : faire grandir ceux qui lui sont confiés, concourir au bien commun, privilégier les plus petits.

 

Le Pape François, servant-leader d’exception

Le pape François élu personnalité de  l'année 2013 par le TimeLes « chefs » dans l’Église n’ont pas toujours été à la hauteur de cette vocation de servant-leader, tant s’en faut hélas ! Aujourd’hui encore, le cléricalisme fait son retour dans les paroisses sous couvert de pénurie de prêtres, ou d’accueil de prêtres étrangers qui viennent avec leurs habitudes d’être servis comme un chef de village…

Pourtant le Pape François fascine, bien au-delà des cercles catholiques, par la manière dont il incarne ce style de gouvernement directement inspiré de notre évangile du service. D’ailleurs, sa récente décision de lancer pour toute l’Église un Synode… sur la synodalité de l’Église suscite à cause de cela les mêmes réticences que celles de Pierre au lavement des pieds ou de Jacques et Jean à l’approche de la Passion : « non, pas ça ! Ce n’est pas digne d’un chef de vouloir que tous participent aux décisions (synodalité) ! ».

Le pape François, une icône pour manager ? [3]

Élu « homme de l’année 2013″ par le magazine Time, à la tête d’une « révolution douce » d’après Rolling Stone, leader international le plus influent sur Twitter selon une étude parue en juillet… après un an et demi au Vatican, la « pape François-mania » va toujours bon train. Le chef de l’Église catholique intrigue au-delà du cercle des fidèles, au point d’inspirer un livre à l’expert en management américain Jeffrey Krames (« Diriger avec humilité : 12 leçons de leadership du pape François » [4]), qui fait du religieux une icône pour patrons et cadres.

« La question de savoir s’il est trop progressiste ou trop conservateur sera tranchée par les théologiens, les experts politiques et les millions de catholiques dans les prochaines années, prévient l’introduction. Celle de savoir s’il est un vrai leader, en revanche, ne se débat pas. » D’où vient sa capacité d’attraction ? Voici quatre pistes développées par l’auteur (sur les douze décrites dans le livre).

 

1. Assumer le leadership avec humilité

Première raison du succès de Jorge Mario Bergoglio : sa modestie sans cesse revendiquée. « Il pense que l’authentique humilité donne plus de moyens aux dirigeants que n’importe quelle autre qualité de leadership (…). Il ne rate aucune occasion de montrer que l’on n’est jamais trop humble et que l’on peut apprendre à le devenir », écrit Jeffrey Krames. Dès son élection, le pape a refusé de monter sur l’estrade qui l’aurait placé plus haut que les cardinaux. Il répète aussi qu’il veut d’abord servir les plus fragiles et engager avec eux « des conversations en profondeur », sur un pied d’égalité.

Le conseil de Jeffrey Krames :

« Si vous avez la chance de diriger des personnes, n’utilisez jamais votre position pour des raisons égoïstes. Prenez soin de ne rien faire qui montre à vos subordonnés ou collègues que vous vous situez au-dessus d’eux », préconise Jeffrey Krames. Quitter son bureau en verre pour rejoindre l’open-space, baisser son salaire, tailler dans les frais de bouche des dirigeants… autant de façons de « sortir le trône papal » de son bureau. Des symboles dérisoires ? Pour l’auteur, la « cubicle strategy » (« stratégie du box », car le chef travaille dans le même minuscule bureau que le salarié lambda) a fait ses preuves aux États-Unis. Elle abaisse les barrières entre employés et managers et donne à ces derniers un meilleur sens des réalités.

 

2. S’immerger dans son « troupeau » pour « sentir » les choses avec lui

Si le pape François parle à tout le monde, tout le temps, au téléphone ou en tête-à-tête, c’est qu’il pense que le dialogue avec les fidèles peut seul lui permettre de comprendre leurs attentes. L’ex-prêtre de Buenos Aires qui partait boire le maté dans les bidonvilles exige d’ailleurs de ses archevêques qu’ils ne restent pas derrière leur bureau « à signer des parchemins ». « Soyez des bergers qui sentent l’odeur de leur troupeau », leur a-t-il lancé.

Le conseil de Jeffrey Krames :

Un leader doit « s’immerger profondément dans le groupe qu’il dirige ou aspire à mener ». Comme les créateurs de Hewlett-Packard ou Steve Jobs, il doit « manager en marchant », (« management by walking around ») ; être physiquement présent dans tous les services de son entreprise, engager le plus possible le dialogue avec les salariés pour connaître leur ressenti sur les projets et recueillir leurs suggestions.

 

3. S’entourer, mais sans « béni-oui-oui »

François a marqué les esprits en recrutant huit cardinaux pour l’aider à prendre des décisions, ou en formant une commission de laïcs et de clercs dédiée à la lutte contre les abus sexuels dans l’Église. Pour composer son « gang des huit », « il s’est assuré de ne pas choisir uniquement des cardinaux qui ne lui diraient que ce qu’il souhaite entendre. » Seul l’un d’eux est italien et plusieurs ont des profils atypiques.

Le conseil de Jeffrey Krames :

Former un panel éclectique de quelques interlocuteurs avec qui discuter de ses nouvelles idées, en fuyant surtout les béni-oui-oui: « Réunissez ce groupe régulièrement et ayez toujours quelques sujets d’avance à leur soumettre pour que vos ‘consultants’ aient le temps d’y réfléchir. (…) Réfléchissez à un rendez-vous annuel avec vos clients et vos fournisseurs, comme cela se pratique dans beaucoup d’entreprises florissantes. »

 

4. Tendre les bras au-delà de ses clients

Le pape envoie des signaux d’ouverture aux divorcés, aux homosexuels ou aux athées ? « Votre objectif dans le monde des affaires doit être le même. Vous devez tendre les bras vers les outsiders – ceux qui ne sont pas encore vos clients – pour avoir du succès », écrit Jeffrey Krames. L’auteur va jusqu’à juger que le pape a « augmenté la ‘part de marché’ » de l’Église grâce à cette stratégie ; 20% de hausse de fréquentation des messes britanniques huit mois après son élection, jusqu’à 85 000 fidèles place Saint-Pierre pour ses homélies contre 5 000 pour Benoît XVI… La démarche peut passer par des supports modernes, comme Twitter. Le défi consiste à ne pas perdre son noyau dur de fidèles en visant de nouvelles recrues.

Le conseil de Jeffrey Krames :

« Rendez-vous à des rencontres, à des événements de votre secteur, à des conventions et partout où vos [clients potentiels] se réunissent. Prenez l’habitude de lire leurs journaux et revues (…). Rejoignez leurs conversations sur les réseaux sociaux et donnez-leur de la matière à discuter. Cela pourra faire naître des idées de nouveaux moyens d’augmenter votre base de consommateurs. »

 

Et moi, comment devenir servant-leader ?

En fait, les 12 pistes de management inspirées par le pape François selon Jeffrey Krames sont :

Pape François servant leader

Devenir « servant-leader » n’est réservé ni au pape, ni aux patrons ! Chacune de nous est appelé de par son baptême à laver les pieds de ceux qui croisent sa route, d’une manière ou d’une autre.

Alors, sur les 12 pistes évoquées par Jeffrey Krames, quelle est celle qui me manque le plus ? Quelles conséquences dois-je en tirer ?

 


[1]. Meyrem Le Saget, Le manager intuitif, Vers l’entreprise collaborative, Dunod, 2013

[2]. Robert K. Greenleaf est un ancien cadre d’AT&T (director of management research, development and education), Consultant (auprès du MIT etc.). En 1964, il crée le « Center for Applied Ethics » devenu ensuite « Greenleaf Center for Servant Leadership ». Sa philosophie du servant-leadership fait toujours l’objet d’intenses recherches et publications, aux USA notamment.

[4]. Lead with humility: 12 Leadership Lessons from Pope Francis, par Jeffrey Krames, ed. American Management Association, 2014.

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« S’il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours » (Is 53, 10-11)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Broyé par la souffrance, le Serviteur a plu au Seigneur. S’il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours : par lui, ce qui plaît au Seigneur réussira. Par suite de ses tourments, il verra la lumière, la connaissance le comblera. Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes.

Psaume
(Ps 32 (33), 4-5, 18-19, 20.22)
R/ Que ton amour, Seigneur, soit sur nous comme notre espoir est en toi !
(Ps 32, 22)

Oui, elle est droite, la parole du Seigneur ;
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.

Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

Nous attendons notre vie du Seigneur :
il est pour nous un appui, un bouclier.
Que ton amour, Seigneur, soit sur nous
comme notre espoir est en toi !

Deuxième lecture
« Avançons-nous avec assurance vers le Trône de la grâce » (He 4, 14-16)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, en Jésus, le Fils de Dieu, nous avons le grand prêtre par excellence, celui qui a traversé les cieux ; tenons donc ferme l’affirmation de notre foi. En effet, nous n’avons un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché. Avançons-nous donc avec assurance vers le Trône de la grâce, pour obtenir miséricorde et recevoir, en temps voulu, la grâce de son secours.

Évangile
« Le Fils de l’homme est venu donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10, 35-45) Alléluia. Alléluia.

Le Fils de l’homme est venu pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. Alléluia. (cf. Mc 10, 45)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s’approchent de Jésus et lui disent : « Maître, ce que nous allons te demander, nous voudrions que tu le fasses pour nous. » Il leur dit : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? » Ils lui répondirent : « Donne-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire. » Jésus leur dit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ? » Ils lui dirent : « Nous le pouvons. » Jésus leur dit : « La coupe que je vais boire, vous la boirez ; et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé. Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder ; il y a ceux pour qui cela est préparé. »
Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean. Jésus les appela et leur dit : « Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous : car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

Patrick Braud

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11 juillet 2021

Les écarts de Jésus et les nôtres

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Les écarts de Jésus et les nôtres

 Homélie pour le 16° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
18/07/2021

Cf. également :

Il a détruit le mur de la haine
Medium is message
Du bon usage des leaders et du leadership
Des brebis, un berger, un loup
Le berger et la porte
La différence entre martyr et kamikaze ou djihadiste
Un manager nommé Jésus

Où est passé le Général ?

Les Brulûres de l’Histoire - 29 mai 1968 : De Gaulle disparaitLes journaux du 30 mai 1968 posaient tous la question à la Une : « où donc est De Gaulle ? » La veille en effet, il avait disparu de l’Élysée et personne ne savait vraiment où se trouvait le Président, pas même son premier ministre Georges Pompidou ! En pleine période d’émeutes et de manifestations de mai 68, le Général avait subitement ressenti le besoin de prendre du recul, de se mettre à l’écart de ce tumulte pendant quelques heures. On le reverra ce soir du 30 mai rentrant à La Boisserie, sa demeure de Colombey-les-Deux-Églises. On apprendra plus tard que le chef de l’État s’était entre-temps rendu à Baden-Baden en Allemagne pour aller prendre conseil auprès du général Massu… De Gaulle refera le coup du retrait spectaculaire en 1969, après l’échec du référendum qui l’amènera à démissionner. Du 10 mai au 19 juin 1969, on le vit arpenter les dunes sableuses en Irlande, avec sa femme Yvonne, aux confins de cette terre d’extrême occident qu’est la plage de Derrynane. Besoin là encore de prendre du recul, de la hauteur, en revenant à ses racines irlandaises à un tournant de son histoire.

Toutes proportions gardées, Jésus fait son petit De Gaulle (à moins que ce ne soit l’inverse !) dans l’Évangile de ce dimanche (Mc 6, 30-34), en obligeant ses disciples à venir avec lui à l’écart de la foule : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. (…) Alors, ils partirent en barque pour un endroit désert, à l’écart ».

En français, ce mot écart est riche de significations. Quand quelqu’un fait un écart de conduite, c’est qu’il sort des rails tracés par les mœurs habituelles, ce qui est le plus souvent jugé négativement par les gens dits normaux. Commettre un écart de langage, c’est se laisser aller à des vulgarités choquantes. Le cheval qui fait un écart se débrouille ainsi pour éviter un obstacle. Les ballerines font le grand écart sur la scène théâtrale, pendant que les politiciens font le grand écart sur la scène publique entre des valeurs inconciliables… Il n’est jusqu’au tarot ou l’obligation d’écarter le chien réserve son lot de surprises à celui qui prend !

Jésus ici part à l’écart, et invite ses amis à faire de même avec lui. Qu’est-ce que cela veut dire ? En quoi cela peut-il nous concerner aujourd’hui ?

 

Pourquoi l’écart ?
Relisons les autres passages des Évangiles où Jésus va à l’écart.

– Pour se protéger

Les écarts de Jésus et les nôtres dans Communauté spirituelleDans l’Évangile de Marc d’abord, celui que nous lisons en cette année B.
Au début, il y est presque obligé, car un lépreux guéri lui fait une telle publicité que Jésus préfère éviter la  foule avide de sensationnel : « Une fois parti, cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais restait à l’écart, dans des endroits déserts. De partout cependant on venait à lui » (Mc 1,45).
À nous également il peut nous arriver de rencontrer un tel succès que nous devons nous protéger de la curiosité des foules, surtout quand elle est malsaine.

 

Pour guérir

On amène à Jésus un sourd, qui de plus parlait difficilement. Pour lui redonner l’ouïe et la parole, Jésus l’amène à l’écart de la foule : « Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue » (Mc 7, 33).
Par respect de la pudeur de l’infirme sans doute. Pour éviter la curiosité de la foule sur ses prétendus secrets de guérisseur. Pour ne pas se mettre en vedette. Saint Vincent de Paul disait : « quand vous donnez à un pauvre, il faut se retirer avant qu’il puisse vous remercier ». Guérir à l’écart des regards relève de cette même pudeur qui préserve la liberté du guéri et le protège des foules. Et cet écart préserve le bienfaiteur de la vaine gloire.
À nous de pratiquer cette même discrétion lorsqu’il nous arrive d’intervenir en faveur de quelqu’un. Venir en aide à l’écart permet de ne pas humilier, de ne pas rendre dépendant, de ne pas en tirer orgueil soi-même. « Que ta main gauche ignore ce que donne la main droite ! » (Mt 6,3).

 

– Pour retrouver sa vraie identité

À un moment-clé de sa mission, avant de plonger dans l’enfer de sa Passion, Jésus prend de la hauteur, physiquement, en se séparant de tous ceux qui le suivent pour gravir le Mont Thabor. Il n’emmène avec lui, à l’écart, que les trois témoins de sa Transfiguration, qui seront également les trois témoins de sa défiguration de Gethsémani : « Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmène, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux » (Mc 9, 2).
Nous aussi, lorsque nous devinons être un moment-clé de notre parcours, il peut nous être salutaire d’aller à l’écart, avec deux ou trois compagnons de route, pour aller puiser en hauteur la force d’affronter les épreuves qui nous attendent en bas. Être transfiguré demande de faire un écart, de ne pas rester le nez collé à l’action immédiate, pour refluer à la source de notre identité : « tu es mon fils bien-aimé… »

 

- Pour poser une question confidentielle

Là, ce sont quelques disciples qui veulent poser une question délicate à Jésus : « Et comme il s’était assis au mont des Oliviers, en face du Temple, Pierre, Jacques, Jean et André l’interrogeaient à l’écart » (Mc 13, 3). Ils sont bien embarrassés de poser leur question devant tout le monde, car cela risque de déstabiliser le groupe : « Dis-nous quand cela arrivera et quel sera le signe donné lorsque tout cela va se terminer » (Mc 13, 4 5).
Il y a des moments nous devons attendre d’être à l’écart, en toute confidentialité, pour poser certaines questions, échanger certains propos. Tout n’est pas dicible ouvertement. À nous de discerner ce qui doit être échangé à l’écart.

Dans les trois autres Évangiles, on repère encore d’autres raisons pour lesquelles Jésus va à l’écart :

- Pour passer à une autre mission

« Quand les Apôtres revinrent, ils racontèrent à Jésus tout ce qu’ils avaient fait. Alors Jésus, les prenant avec lui, partit à l’écart, vers une ville appelée Bethsaïde » (Lc 9, 10). Après le débrief de la première mission, Jésus prépare ses disciples à l’épisode de la multiplication des pains.
Entre deux temps forts de nos responsabilités, nous pouvons également marquer un temps d’arrêt, une pause, à l’écart. Enchaîner les projets à un rythme infernal sans se ressourcer entre-deux est le symptôme d’une boulimie d’action plutôt inquiétante à la longue…

 

– Pour prier et s’interroger sur soi-même.

J%C3%A9sus-pleure-sur-J%C3%A9rusalem-Greg-Olsen-20e écart dans Communauté spirituelle« En ce jour-là, Jésus était en prière à l’écart. Comme ses disciples étaient là, il les interrogea : “Au dire des foules, qui suis-je ?” » (Lc 9, 18).
Jésus régulièrement se met en retrait pour prier. Seul, à l’écart, dans un endroit où il se retrouve. Le passage cité montre qu’à l’écart, il s’interroge sur sa véritable identité, au point de revenir vers ses disciples pour leur demander : « qui suis-je ? »
Qui de nous n’a jamais été troublé au point de se demander : ‘qui suis-je ?’ Aller à l’écart pour prier cette interrogation est toujours un réflexe de bonne santé spirituelle.

 

– Pour se reposer

C’est le sens le plus simple, celui de notre évangile de ce dimanche. Jésus fait le lien explicite entre être à l’écart et se reposer : « Il leur dit : “Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu.” De fait, ceux qui arrivaient et ceux qui partaient étaient nombreux, et l’on n’avait même pas le temps de manger » (Mc 6, 31). En bon manager, il sait que son équipe a besoin de souffler de temps à autre. Et c’est vrai qu’en entreprise, prendre régulièrement une journée ‘au vert’ avec son équipe de travail est une sage et bonne habitude. Organiser un séminaire de rentrée dans un lieu agréable, prévoir une journée de débrief dans un cadre ressourçant etc. font partie des rituels indispensables à la santé relationnelle d’une équipe. Dans l’Évangile, c’est pour nourrir les foules de pain et de parole. Mais n’est-ce pas peu ou prou la finalité de toute activité professionnelle ?

 

De quoi l’écart est-il le nom ?

Examinons de plus près les enjeux de cet écart que Jésus fait faire aujourd’hui en embarquant ses disciples.

Frustrer les attentes immédiates de la foule.

Marc prend bien soin de préciser qu’il y avait un tel flux de demandeurs et de curieux qu’« on n’avait même pas le temps de manger ». Malgré l’attente énorme manifestée par tous ces gens, Jésus dit stop. En les mettant à l’écart, Jésus sait qu’il va couper tous ces gens d’un contact avec les disciples. Il file à l’anglaise, sachant qu’ils vont faire beaucoup de déçus dans l’immédiat. D’ailleurs la foule le supportera si peu qu’elle les suit en courant pour arriver avant de l’autre côté du lac ! La foule est dans le principe de plaisir : tout, tout de suite. Oser résister à cette pression populaire un peu magique fait partie du courage apostolique. Il est bon parfois de décevoir, de différer la demande. L’enjeu pour la foule est de transformer son besoin en désir, d’éduquer ce désir en le faisant grandir à la taille de ce que Dieu veut nous donner, qui est le plus souvent différent de ce que nous demandons… Pour les disciples, l’enjeu est d’apprendre à dire non, à devenir des pédagogues pour emmener ceux qui viennent à eux au-delà de leur première attente.

 

- Ne pas se laisser dévorer

Les gens ont faim de guérisons et de paroles. Du coup, ils dévorent les Douze, leur temps, leur énergie, jusqu’à les empêcher de manger eux-mêmes. Or rien ne sert aux pauvres que le riche épuise toute sa richesse d’un coup à tout donner ! La sagesse commande de préserver son intégrité en posant des limites, en sanctuarisant l’intime, en se soustrayant aux pressions indues. Un apôtre qui se viderait de lui-même au nom de sa mission y serait-il fidèle ? Comment pourrait-il à nouveau sauver, soigner, guérir, nourrir s’il s’effondre ? On a connu des militants très engagés qui se sont complètement négligés au nom de leur mission. Ce n’est pas sans susciter quelques interrogations : d’où vient cette volonté de toute-puissance ? Peut-on s’oublier soi-même au point de se détruire sous prétexte d’aider les autres ? L’amour des autres ne demande-t-il pas de s’aimer soi-même ? Le mythe de l’homme mangé qui sacrifie tout à la passion de son métier (de son ministère…) n’est pas au goût du Jésus ! Visiblement, ce n’est pas ce qu’il veut pour ses disciples, dont il prend soin en leur évitant le breakdown, le burn-out, en les emmenant à l’écart se reposer.

 

– Aimer la solitude

EALE-Mt-14-13-1024x684 reposÀ l’écart, dans un endroit désert : cela signifie se soustraire au bruit, à l’agitation, à la foule, aux occupations multiples. C’est accepter un rendez-vous avec soi-même, dans la solitude d’un monastère, d’un lieu spécial. Pour une équipe, c’est un rendez-vous avec un huis clos bienfaisant, en coupant les portables, en refusant l’éparpillement des journées de travail habituelles pour se retrouver ‘entre nous’.
Aimer la solitude permet donc de faire cet écart salutaire qui nous fera revenir remplis d’énergie et de richesse intérieure.
Elle serait suspecte l’agitation de quelqu’un qui multiplierait les activités, les actions, les occupations pour fuir la solitude, consciemment ou non…

 

– Aimer le repos

Les dimanches précédents nous ont fait aimer ces temps de repos où l’on fait une pause pour se ressourcer. « Dieu comble son bien-aimé quand il dort ». « Qu’il dorme ou qu’il se lève, la graine pousse d’elle-même sans qu’il sache comment ». Jouir d’un repos bien mérité, à l’écart du rythme ordinaire, est là encore une marque de sagesse. Les hyperactifs ont du mal à s’accorder ce temps de grâce, que les jaloux taxeront de paresse, les calculateurs de perte de temps. Pourtant, dormir bien calé dans le fond de la barque, admirer un beau paysage, savourer une bonne musique, tout simplement ne rien faire alors que tout s’agite autour de vous, tout cela fait partie d’une vie spirituelle équilibrée. Celui qui puise régulièrement à ce trésor d’équilibre aura à cœur d’en faire profiter son équipe, sa famille, ses amis. Les vacances, le tourisme, le sport, les rendez-vous festifs de l’été etc. s’inscrivent dans cette responsabilité qui est la nôtre : ouvrir à nos compagnons de route la possibilité de se reposer en chemin, à l’écart, dans un endroit désert.

 

- Nourrir l’action
Sans ce repos, l’action se vide de sa substance. Elle s’essouffle, tourne sur elle-même, se dégrade en activisme répétitif si régulièrement une césure ne vient à nouveau la connecter à sa source. Se mettre à l’écart, au repos, permet de revenir à l’action ensuite avec plus de profondeur. Tout engagement social, professionnel ou autre, s’il ne se nourrit pas régulièrement, dégénère en idéologie ou en répétition mécanique. Une nouvelle version du thème cher à Taizé autrefois : lutte et contemplation. Jamais l’une sans l’autre.
Être toujours dans l’action est une forme d’anorexie de l’âme. À la longue, cela ne peut qu’engendrer l’idolâtrie du pouvoir pour le pouvoir. Si l’action n’est pas nourrie de retraits réguliers, à l’écart, elle se transforme imperceptiblement en convulsions frénétiques, désordonnées, insensées.

 

Allons donc nous mettre à l’écart, cet été, pour nous reposer un peu. Et conduisons ceux dont nous sommes responsables à l’écart eux aussi, en barque, en téléphérique ou en montgolfière ! L’écart peut s’appeler monastère, lac de montagne, voilier en balade, randonnée en tous genres.
L’essentiel est de goûter le repos qui régénère, à l’écart des foules et du rythme ordinaire. Car Dieu comble son bien-aimé quand il dort, quand il rêve, quand il admire, s’émerveille, goûte la Création avec bonheur…

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je ramènerai le reste de mes brebis, je susciterai pour elles des pasteurs » (Jr 23, 1-6)

Lecture du livre du prophète Jérémie

Quel malheur pour vous, pasteurs ! Vous laissez périr et vous dispersez les brebis de mon pâturage – oracle du Seigneur ! C’est pourquoi, ainsi parle le Seigneur, le Dieu d’Israël, contre les pasteurs qui conduisent mon peuple : Vous avez dispersé mes brebis, vous les avez chassées, et vous ne vous êtes pas occupés d’elles. Eh bien ! Je vais m’occuper de vous, à cause de la malice de vos actes – oracle du Seigneur. Puis, je rassemblerai moi-même le reste de mes brebis de tous les pays où je les ai chassées. Je les ramènerai dans leur enclos, elles seront fécondes et se multiplieront. Je susciterai pour elles des pasteurs qui les conduiront ; elles ne seront plus apeurées ni effrayées, et aucune ne sera perdue – oracle du Seigneur.
Voici venir des jours – oracle du Seigneur, où je susciterai pour David un Germe juste : il régnera en vrai roi, il agira avec intelligence, il exercera dans le pays le droit et la justice. En ces jours-là, Juda sera sauvé, et Israël habitera en sécurité. Voici le nom qu’on lui donnera : « Le-Seigneur-est-notre-justice. »

 

PSAUME
(Ps 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6)
R/ Le Seigneur est mon berger : rien ne saurait me manquer. (cf. Ps 22, 1)

Le Seigneur est mon berger :
je ne manque de rien.
Sur des prés d’herbe fraîche,
il me fait reposer.

Il me mène vers les eaux tranquilles
et me fait revivre ;
il me conduit par le juste chemin
pour l’honneur de son nom.

Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi :
ton bâton me guide et me rassure.

Tu prépares la table pour moi
devant mes ennemis ;
tu répands le parfum sur ma tête,
ma coupe est débordante.

Grâce et bonheur m’accompagnent
tous les jours de ma vie ;
j’habiterai la maison du Seigneur
pour la durée de mes jours.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Le Christ est notre paix : des deux, le Juif et le païen, il a fait une seule réalité » (Ep 2, 13-18)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, maintenant, dans le Christ Jésus, vous qui autrefois étiez loin, vous êtes devenus proches par le sang du Christ. C’est lui, le Christ, qui est notre paix : des deux, le Juif et le païen, il a fait une seule réalité ; par sa chair crucifiée, il a détruit ce qui les séparait, le mur de la haine ; il a supprimé les prescriptions juridiques de la loi de Moïse. Ainsi, à partir des deux, le Juif et le païen, il a voulu créer en lui un seul Homme nouveau en faisant la paix, et réconcilier avec Dieu les uns et les autres en un seul corps par le moyen de la croix ; en sa personne, il a tué la haine. Il est venu annoncer la bonne nouvelle de la paix, la paix pour vous qui étiez loin, la paix pour ceux qui étaient proches. Par lui, en effet, les uns et les autres, nous avons, dans un seul Esprit, accès auprès du Père.

 

ÉVANGILE
« Ils étaient comme des brebis sans berger » (Mc 6, 30-34)
Alléluia. Alléluia.Mes brebis écoutent ma voix, dit le Seigneur ; moi, je les connais, et elles me suivent. Alléluia. (Jn 10, 27)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, après leur première mission, les Apôtres se réunirent auprès de Jésus, et lui annoncèrent tout ce qu’ils avaient fait et enseigné. Il leur dit : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. » De fait, ceux qui arrivaient et ceux qui partaient étaient nombreux, et l’on n’avait même pas le temps de manger. Alors, ils partirent en barque pour un endroit désert, à l’écart. Les gens les virent s’éloigner, et beaucoup comprirent leur intention. Alors, à pied, de toutes les villes, ils coururent là-bas et arrivèrent avant eux. En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de compassion envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les enseigner longuement.
.Patrick Braud

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5 mai 2019

Il est fou, le voyageur qui…

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Il est fou, le voyageur qui…

Homélie pour le 4° Dimanche de Pâques / Année C
12/05/2019

Cf. également :

Secouez la poussière de vos pieds
Un manager nommé Jésus
Des brebis, un berger, un loup
L’agneau mystique de Van Eyck
« Passons aux barbares »…
Du bon usage des leaders et du leadership
La différence entre martyr et kamikaze ou djihadiste
À partir de la fin !
Comme une ancre jetée dans les cieux

Aucun obstacle ne doit nous enlever la joie de la solennité intérieure,
car si l’on désire se rendre à un endroit qu’on s’est fixé, aucune difficulté ne peut changer ce désir.
Aucune prospérité flatteuse ne doit nous en détourner;
il est fou, le voyageur qui, apercevant sur sa route de gracieuses prairies,
oublie le but de son voyage.
Homélie de Saint Grégoire le Grand

Cet extrait de l’Office des lectures de ce dimanche résonne avec les textes que nous venons de proclamer à la messe. Car le but dont parle Grégoire le Grand est celui qui animait Paul et Barnabé à Antioche, celui que Jean avait devant les yeux intérieurement en écrivant l’Apocalypse, celui que Jésus désire partager à ceux qui le suivent : la vie éternelle.

Le but du chemin spirituel « Vous-mêmes ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle » : le reproche habile de Paul et Barnabé aux juifs jaloux de leur succès est cinglant. L’impact de ce rejet sera immense : « nous nous tournons vers les nations païennes ». Et « tous ceux qui étaient destinés à la vie éternelle devinrent croyants » (cf. Ac 13, 14.43-52). Si nous redécouvrions que parler du Christ à ceux qui ne le connaissent pas, c’est leur faire ce cadeau inouï de vie éternelle, nous serions moins timides dans l’annonce de l’Évangile…

L’Apocalypse quant à elle a été écrite pour soutenir les premiers chrétiens dans les persécutions romaines. Vers l’an 90, devenir chrétien faisait courir des risques énormes : perdre son travail, voir sa famille surveillée et inquiétée, être emprisonné pour rien. Le risque maximal était la mort dans les arènes ou les geôles de l’empire. Petit manifeste contre la terreur de César, l’Apocalypse ancrait les disciples dans l’espérance que l’Agneau de Dieu, leur pasteur, les conduira « aux sources de la vie » (cf. Ap 7, 9-17), au-delà de toutes les épreuves, de la violence romaine et de ses larmes. Un petit livre pour résister à l’oppresseur sans perdre cœur, au nom du but ultime.

Quant à Jésus, il définit lui-même sa mission de bon berger : connaître, protéger et rester uni à ses brebis. « Je leur donne la vie éternelle. Jamais elles ne périront » (cf. Jn 10, 27-30).

Il est fou, le voyageur qui… dans Communauté spirituelle Comme-une-ancre-jetee-dans-les-cieuxGrégoire le Grand a bien raison : celui qui oublie ce but est fou ! Il va s’égarer en cours de route, il se laissera fasciner par les idoles le guettant sur le bord du chemin, détourner par les promesses de gloire ou de richesses immédiates et sans lendemain. Comment tenir bon en effet lorsqu’on est minoritaires et persécutés sans s’ancrer dans l’espérance d’un au-delà de cette vie ? On peut tout supporter et prendre tous les risques lorsque l’horizon ne se limite pas à quelques décennies sur terre. On parcourt la terre entière pour annoncer le Christ lorsqu’il s’agit d’un enjeu aussi immense que l’éternité. On désire rester dans la main du Christ – de laquelle personne ne peut nous arracher – pour goûter avec lui la vie, la vraie, qui vient du Père.

Les martyrs de tous les temps se sont appuyés sur cette espérance invincible en la vie éternelle pour redevenir fidèles, pour préférer la mort terrestre à la mort spirituelle, pour obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes, fût-ce aux dépens de leur liberté, pour affronter leurs bourreaux en les aimant et en leur pardonnant.

Qu’est devenue cette grande espérance qui a animé l’Occident pendant des siècles au point de le faire voyager jusqu’aux extrémités du monde connu, pour le meilleur et pour le pire ? Qu’est devenue cette promesse de vie éternelle qui inspirait les bâtisseurs d’églises romanes, de cathédrales gothiques, les œuvres de Bach, Michel-Ange, Pascal ou Claudel ?
Les sondages dépeignent l’un après l’autre l’effacement rapide et
Prénoms musulmanspresque complet du christianisme dans le cœur des Français. La dernière étude sur l’évolution des prénoms donnés en France aux nouveau-nés est à cet égard significative. Jérôme Fourquet la reprend dans son dernier livre : « L’archipel français ». Elle montre la dispersion spectaculaire de l’origine de ces prénoms, et l’affaiblissement considérable de la référence chrétienne pour appeler les enfants aujourd’hui. 18% des nouveau-nés garçons de 2016 ont un prénom arabo-musulman. Mohamed fait son entrée dans le Top 20 chez les garçons en France, et arrive même 10° à Paris, précise BFMTV. Au Royaume-Uni, Mohamed avec ses variantes est devenu le prénom masculin le plus populaire en 2016, devant Oliver. Dans le même temps, un prénom catholique disparaît progressivement chez les filles : Marie. Selon Jérôme Fourquet, alors qu’il était à 20% au début des années 1900, le prénom est tombé à 1% dans les années 1970 et a continué de baisser. « La phase terminale de la chute sera actée par une proportion de Marie inférieure à 1% au milieu des années 2000, le score résiduel de 0,3% étant atteint en 2016 en dépit de l’appel lancé en 2011 par le pape Benoît XVI en direction des parents afin qu’ils optent pour un prénom chrétien et non pas pour des prénoms à la mode », conclut Jérôme Fourquet, cité par Le Point. En plus des prénoms arabo-musulmans, les prénoms hébraïques ont, eux aussi, progressé quasiment sans s’arrêter depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le tout au milieu d’une extraordinaire diversification des prénoms, symptôme de la fragmentation de notre société en un archipel d’ilots individualistes. Au début du 20° siècle, on avait environ une base de 2000 prénoms en France, aujourd’hui on est à 13000 prénoms différents, auxquels il faut rajouter les 5000 prénoms quasi uniques (et inventés) qui ne sont donnés qu’une fois ou deux (volonté de différencier l’individu plutôt que de l’inscrire dans une histoire).

En même temps, les sociologues relèvent la persistance, la rémanence pourrait-on dire en termes électriques, de cette référence chrétienne dans le champ politique ou social : la démocratie chrétienne au Parlement européen, la ‘Manif pour tous’, ‘Sens commun’, Fillon ou Bellamy, les JMJ, l’élan autour de Notre Dame de Paris incendiée… Le christianisme possède en outre une force d’impact éducative impressionnante, et sa vitalité intellectuelle tranche avec le vide des églises : Rémi Brague, Pierre Manent, Jean-Luc Marion, sans oublier l’influence posthume de Paul Ricœur, René Girard, Jacques Ellul etc. Après tout, à l’apogée de l’ère soviétique, seule une poignée d’irréductibles babouchkas semblait encore tenir le flambeau de la foi alors que les coupoles dorées des basiliques ne couvraient plus que des musées ou des bâtiments annexés par le Parti…

En tout cas, en ce qui concerne l’espérance dans la vie éternelle, les Français sont de plus en plus distants, et cela a un impact profond sur la société. Selon un sondage OpinionWay réalisé pour le Service catholique des funérailles et publié par La Croix le 01/11/2017, 40% des Français disent ne pas croire à l’existence d’une vie dans l’au-delà, et 31 % des personnes interrogées ne savent pas si une telle vie existe. Pour le philosophe Martin Steffens, l’absence de croyance en un au-delà tend à nourrir une société de consommation.

La Croix: Le fait que beaucoup de Français ne croient plus à un au-delà a-t-il un impact sur la société ?
Martin Steffens
: Oui, je le pense. J’ai en tête l’exemple de ce couple de 65 ans qui se sépare, avec cette idée que, « si on n’a plus que 10 ans encore valides devant nous, il faut être heureux »… Sans au-delà, la vie devient à elle-même son propre enjeu. Et une vie qui a en elle-même son propre centre peut créer un certain affolement. On va essayer de vivre comme si toutes nos belles expériences étaient des choses qu’on volait à la mort. L’angoisse de passer à côté de quelque chose nourrit la société de consommation.

Sondage audelaLe bilan est donc mitigé : individuellement, l’espérance chrétienne devient une opinion minoritaire parmi d’autres ; collectivement la référence à la vie éternelle habite toujours notre culture.

Le triomphe apparent de l’individualisme libéral déteint sur les croyants eux-mêmes. Plutôt que de spéculer (speculare = voir loin en latin) sur un avenir radieux, mieux vaut à leurs yeux utiliser la religion pour bien vivre ici et maintenant. Le primat absolu est donné à l’épanouissement de l’individu sans attendre. La tentation est alors de réduire l’Église à un hôpital où guérir des blessures de l’existence, la foi à un manuel de bien-être personnel, la prière à des exercices de méditation de plus ou moins pleine conscience, la pratique à des stages de développement personnel… Cet épicurisme de fait (‘je veux être heureux maintenant à tout prix’) rogne les ailes de l’espérance et la transforme au mieux en mythe du progrès, au pire en calcul pour aller mieux demain.

Or la vie éternelle, c’est bien autre chose !

Grâce au Christ, par lui avec lui et en lui, être unis à Dieu : cette perspective bouleversante donne la force de soulever des montagnes, de traverser toutes les épreuves, de laisser couler toutes les larmes. Cette espérance plus forte que la mort donne de l’énergie pour tous les combats en faveur de la justice, pour aimer même les non-aimables, pour se passionner pour la beauté, la connaissance, la technique, toutes choses promises à être accomplies et récapitulées en Dieu. Au niveau de chacun, goûter la vie éternelle dès maintenant et l’espérer en plénitude pour après la mort change également bien les perspectives. Le but d’une carrière n’est plus de parvenir au plus haut poste ou salaire ou parachute doré, mais d’expérimenter la joie d’être utile, de servir, de construire, car en Dieu les premiers tomberont et les derniers seront notre joie. Le but de la famille n’est plus de laisser quelque chose – ou quelqu’un – derrière soi pour survivre à travers eux. La promesse de la vie éternelle nous libère de cette mainmise sur nos proches. Nous n’avons pas à leur demander ce que Dieu seul peut donner. Nous pouvons les rendre adultes, sans dépendance malsaine, les aimant « pour rien » car c’est ainsi que nous aimerons en Dieu pour toujours. Le but de nos engagements – associatifs, politiques, religieux, culturels etc. - n’est pas d’obtenir une reconnaissance, d’ailleurs illusoire et courte, car Dieu nous reconnaîtra mieux que quiconque.

En toutes choses, la promesse de la vie éternelle nous apprend à raisonner « à partir de la fin ». C’est à partir de ce que le criminel suspendu à sa droite va devenir en Dieu que Jésus lui annonce pardon et rédemption. C’est au nom de leur avenir en Dieu que nous défendons la dignité des personnes à la rue, ou en fin de vie, ou en prison. C’est appuyés sur le roc de la résurrection que nous affrontons le mal et la mort. C’est cette promesse, « comme une ancre jetée dans les cieux » (He 6,19), qui nous rend solidement enracinés dans l’amour de Dieu quoi qu’il arrive.

Que l’Esprit du Christ réveille en nous cette soif de vivre en plénitude, dès maintenant et pour toujours. Que cette soif transforme l’horizon de nos objectifs, de nos combats. Car « il est fou, le voyageur qui, apercevant sur sa route de gracieuses prairies, oublie le but de son voyage… »

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Nous nous tournons vers les nations païennes » (Ac 13, 14.43-52)

Lecture du livre des Actes des Apôtres
En ces jours-là, Paul et Barnabé poursuivirent leur voyage au-delà de Pergé et arrivèrent à Antioche de Pisidie. Le jour du sabbat, ils entrèrent à la synagogue et prirent place. Une fois l’assemblée dispersée, beaucoup de Juifs et de convertis qui adorent le Dieu unique les suivirent. Paul et Barnabé, parlant avec eux, les encourageaient à rester attachés à la grâce de Dieu. Le sabbat suivant, presque toute la ville se rassembla pour entendre la parole du Seigneur. Quand les Juifs virent les foules, ils s’enflammèrent de jalousie ; ils contredisaient les paroles de Paul et l’injuriaient. Paul et Barnabé leur déclarèrent avec assurance : « C’est à vous d’abord qu’il était nécessaire d’adresser la parole de Dieu. Puisque vous la rejetez et que vous-mêmes ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, eh bien ! nous nous tournons vers les nations païennes. C’est le commandement que le Seigneur nous a donné : J’ai fait de toi la lumière des nations pour que, grâce à toi, le salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. » En entendant cela, les païens étaient dans la joie et rendaient gloire à la parole du Seigneur ; tous ceux qui étaient destinés à la vie éternelle devinrent croyants. Ainsi la parole du Seigneur se répandait dans toute la région.

Mais les Juifs provoquèrent l’agitation parmi les femmes de qualité adorant Dieu, et parmi les notables de la cité ; ils se mirent à poursuivre Paul et Barnabé, et les expulsèrent de leur territoire. Ceux-ci secouèrent contre eux la poussière de leurs pieds et se rendirent à Iconium, tandis que les disciples étaient remplis de joie et d’Esprit Saint.

Psaume
(Ps 99 (100), 1-2, 3, 5)
R/ Nous sommes son peuple, son troupeau. ou : Alléluia.
(cf. Ps 99, 3c)

Acclamez le Seigneur, terre entière,
servez le Seigneur dans l’allégresse,
venez à lui avec des chants de joie !

Reconnaissez que le Seigneur est Dieu :
il nous a faits, et nous sommes à lui,
nous, son peuple, son troupeau.

Oui, le Seigneur est bon,
éternel est son amour,
sa fidélité demeure d’âge en âge.

Deuxième lecture
« L’Agneau sera leur pasteur pour les conduire aux sources des eaux de la vie » (Ap 7, 9.14b-17)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean
Moi, Jean, j’ai vu : et voici une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main. L’un des Anciens me dit : « Ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau. C’est pourquoi ils sont devant le trône de Dieu, et le servent, jour et nuit, dans son sanctuaire. Celui qui siège sur le Trône établira sa demeure chez eux. Ils n’auront plus faim, ils n’auront plus soif, ni le soleil ni la chaleur ne les accablera, puisque l’Agneau qui se tient au milieu du Trône sera leur pasteur pour les conduire aux sources des eaux de la vie. Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux. »

Évangile
« À mes brebis, je donne la vie éternelle » (Jn 10, 27-30)
Alléluia. Alléluia.
Je suis, le bon Pasteur, dit le Seigneur ; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent. Alléluia. (Jn 10, 14)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus déclara : « Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais, et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle : jamais elles ne périront, et personne ne les arrachera de ma main. Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tout, et personne ne peut les arracher de la main du Père. Le Père et moi, nous sommes UN. »

Patrick BRAUD

 

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