L'homélie du dimanche (prochain)

  • Accueil
  • > Recherche : jesus pleura

4 août 2019

Avec le temps…

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Avec le temps…

Homélie pour le 19° Dimanche du temps ordinaire / Année C
11/08/2019

Cf. également :

Restez en tenue de service
Agents de service
Jesus as a servant leader
Éveiller à d’autres appétits

Avec le temps
avec le temps, va, tout s’en va
on oublie le visage et l’on oublie la voix
le cœur, quand ça bat plus, c’est pas la peine d’aller chercher plus loin, faut laisser faire et c’est très bien

Avec le temps
avec le temps, va, tout s’en va
l’autre qu’on adorait, qu’on cherchait sous la pluie
l’autre qu’on devinait au détour d’un regard
entre les mots, entre les lignes et sous le fard
d’un serment maquillé qui s’en va faire sa nuit
avec le temps tout s’évanouit

Avec le temps
avec le temps, va, tout s’en va
mêm’ les plus chouett’s souv’nirs ça t’as un’ de ces gueules
à la gal’rie j’farfouille dans les rayons d’la mort
le samedi soir quand la tendresse s’en va tout’ seule

Avec le temps.
Avec le temps, va, tout s’en va
l’autre à qui l’on croyait pour un rhume, pour un rien
l’autre à qui l’on donnait du vent et des bijoux
pour qui l’on eût vendu son âme pour quelques sous
devant quoi l’on s’traînait comme traînent les chiens
avec le temps, va, tout va bien

Avec le temps
avec le temps, va, tout s’en va
on oublie les passions et l’on oublie les voix
qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens
ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid

Avec le temps
avec le temps, va, tout s’en va
et l’on se sent blanchi comme un cheval fourbu
et l’on se sent glacé dans un lit de hasard
et l’on se sent tout seul peut-être mais peinard
et l’on se sent floué par les années perdues- alors vraiment
avec le temps on n’aime plus

La célèbre chanson triste de Léo Ferré (1970) vient inévitablement à trotter dans la tête en entendant l’Évangile de ce dimanche (Lc 12, 32-48) :

« Si le serviteur se dit en lui-même : ‘Mon maître tarde à venir’, et s’il se met à frapper les serviteurs et les servantes, à manger, à boire et à s’enivrer, alors quand le maître viendra, le jour où son serviteur ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas, il l’écartera et lui fera partager le sort des infidèles. »

Jésus décrit l’effet du temps qui passe sur les serviteurs attendant le retour de leur maître. Au début on est fidèle, voire enthousiaste. Puis viennent les premières difficultés pour les chrétiens : les persécutions, les dénonciations, les trahisons, les lapsi (ceux qui renient leur baptême sous la menace du pouvoir) etc. Pire encore : avec le temps, les clercs eux-mêmes céderont aux tentations de la richesse, de l’abus de pouvoir, de la violence envers ceux qui pensent différemment etc. Les papes seront complices des pires crimes, des évêques s’enrichiront, mèneront une double vie, conduiront des croisades, des prêtres sombreront dans l’alcoolisme… On peut dire que Jésus est réaliste et par avance a averti ses disciples de la corruption généralisée qui va abîmer l’Église au cours des siècles, et les scandales actuels ne sont hélas que le prolongement de cette dégradation ecclésiale avec le temps.

Il y a d’ailleurs une analogie possible avec la dégradation de l’amour conjugal que pleurait Léo Ferré.

L'Usure du tempsAvec le temps, l’habitude et la routine s’installent entre les deux qui se découvraient avec émerveillement au début. La répétition usante de tous ces ‘comme d’habitude’ (clin d’œil à Claude François) peut lentement tuer le sentiment d’origine, un peu comme le frottement de la corde sur le rocher peut l’effilocher jusqu’à la rupture. De même, la répétition des gestes liturgiques identiques pendant des siècles peut devenir obsessionnelle, et engendrer chez les clercs un rubricisme liturgique sans âme qui fait fuir les fidèles.

Avec le temps, la tentation d’aller voir ailleurs est quasi inévitable dans un couple. D’autant plus que le doublement ou triplement de l’espérance de vie oblige à durer si longtemps ensemble qu’il est évident que l’infidélité, passagère ou durable, est hautement plus probable. Si plus d’un mariage sur deux se termine par un divorce en France, c’est bien parce que les années multiplient les occasions d’essayer d’autres partenaires, surtout si la grisaille de la routine a terni l’élan originel. De même, avec la mondialisation qui élargit l’offre religieuse, il est tentant pour les chrétiens d’aller voir ailleurs : le bouddhisme et autres philosophies orientales séduisent beaucoup les occidentaux, l’islam désormais proche devient un autre possible, l’athéisme tranquille sous sa forme de désintérêt pour l’au-delà devient la norme… Et ce d’autant plus que le christianisme souffre de sa position majoritaire voire ultra-dominante en Occident dans les siècles passés, et apparaît ainsi comme une vieille dame qui n’a plus grand-chose à offrir.

Avec le temps, les objectifs vrais de chacun dans le couple émergent, souvent incompatibles. La carrière professionnelle, le nombre et la place des enfants, la réussite sociale, amicale, associative, le rapport à l’argent, la spiritualité : si le sentiment n’a pas dès le début intégré la poursuite d’objectifs et d’activités communes, la divergence des intérêts de chacun rendra l’éloignement du cœur quasi inévitable. De même, les objectifs du Christ et ceux de l’Église connaîtront des périodes de tensions et de contradictions dramatiques. Non-violence, pauvreté, esprit de service, défense des petits, attente du Royaume de Dieu d’un côté, et exactement l’inverse de l’autre…

Tant d’autres facteurs peuvent séparer ceux qui s’aiment ! La différence de maturité, ou la maturité tardive par exemple : beaucoup ne deviennent vraiment adultes, conscients de leurs désirs et de leur personnalité, qu’après la trentaine. Or la vie en couple commence d’autant plus tôt que la maturité arrive plus tard : il est logique que les séparations soient très fréquentes dans les dix premières années de vie commune. De même, une forte proportion des nouveaux baptisés adultes abandonne en pratique l’Église dans les dix premières années après leur baptême. On pourrait citer encore le poids des familles, l’idéologie ambiante donnant tous les droits à la revendication strictement individuelle, le relativisme généralisé qui fait que tout se vaut même en matière familiale etc.

Décidément, le constat désabusé de Léo Ferré est peut-être en deçà de la réalité : avec le temps, un couple sur deux s’autodétruira, sans garantie de qualité ni de durée pour les survivants…

Il y a un petit parfum de Qohélet dans cette litanie des effets du temps sur l’amour ou sur la foi : « vanité des vanités, tout est vanité ». Pourtant, si Jésus est réaliste dans sa parabole du maître absent longtemps, ce n’est pas pour désespérer ses disciples. C’est pour les avertir : lorsque ces événements arriveront, courage, relevez la tête, ne vous laissez pas abattre !

De fait, dans l’histoire, à chaque fois que l’usure du temps a fait chuter l’Église, des réactions salutaires ont permis au Peuple de Dieu de ne pas sombrer avec l’infidélité du moment.

Le Veau d'Or : Ex 32-34- Au désert pendant l’Exode, alors que Moïse tardait à descendre de la montagne où il était parti chercher les 10 commandements (l’usure du temps), le peuple s’est fondu un veau d’or, retrouvant ainsi l’idolâtrie. Moïse, de colère, a brisé les tables de la Loi, et obligé les Hébreux à boire l’or fondu de l’idole. Mais ensuite il a intercédé pour eux et obtenu les nouvelles tables de la Loi, de faire jaillir l’eau du rocher ou de guérir des serpents grâce au serpent de bronze. Finalement, l’impatience du peuple aura engendré la tradition orale (les tables brisées), le ministère de Moïse, d’Aaron et des 70, les 40 ans de maturation au désert etc. Pas si mal !

- Israël s’est ensuite installé en Canaan en oubliant progressivement (l’effet du temps toujours) que cette terre lui avait été donnée par Dieu pour le servir. Le peuple a voulu croire que cette terre, il l’avait conquise par ses seules forces et son mérite pour s’enrichir et dominer sur ses voisins. Le conflit israélo-palestinien ne date pas de 1948…
La tentation d’être « une nation comme les autres » a fait surgir l’envie de royauté (alors que YHWH seul est roi sur Israël), d’un Temple magnifique à Jérusalem (alors que le vrai sanctuaire de Dieu, c’est nous) où l’on peut mettre la main sur Dieu grâce aux sacrifices d’animaux (or le vrai sacrifice, c’est un cœur brisé par le repentir) etc. La réaction divine à cette tentation d’installation temporelle d’Israël sur sa terre a d’abord été l’appel des prophètes qui ont osé critiquer ouvertement – à leurs dépens – les dérives royales et sacerdotales. Les livres prophétiques de la Bible témoignent de la pédagogie divine : inlassablement, il envoie ses serviteurs rappeler l’Alliance, la Torah, l’amour de Dieu. Lorsque cette litanie interminable de prophètes se révèle finalement inefficace, Dieu se résout (c’est du moins l’interprétation biblique) à la catastrophe de l’Exil à Babylone en -587, avec la déportation du roi Sédécias et la destruction du Temple de Jérusalem. Il faudra à nouveau de longues années de réflexion en exil, et des prophètes comme Isaïe ou Osée, pour que le retour devienne possible, avec une réforme religieuse de grande ampleur pour revenir à l’Alliance du Sinaï. Hélas, quelques siècles après, (l’effet du temps encore) les Romains achèveront de ruiner l’État d’Israël et disperseront le peuple dans tout l’empire.

L’histoire de l’Église (des Églises !) n’échappe pas à cette usure du temps et aux réactions salutaires qui heureusement la rénovent périodiquement.

Vieille église délabrée du 17ème siècle Banque d'images - 14204713- Dès la fin des persécutions, avec l’empereur Constantin, l’Église s’installe dans le pouvoir politique, la possession des richesses, le baptême de convenance.
Heureusement, des figures extraordinaires ont protesté contre ce glissement ecclésial vers le temporel et dénoncé ses excès. Ce sont les ermites, ceux qu’on appelle les Pères du désert : fuyant au désert en Égypte ou ailleurs, ils mènent une vie simple, pauvre, fraternelle, dans la contemplation et la louange, tout en ayant un immense rayonnement intellectuel et spirituel.

- Du III° siècle au Moyen Âge, les séparations vont se succéder, comme dans un couple moderne ! Les hérésies des premiers siècles ont largement déchiré l’unité ecclésiale du début. Le schisme Orient – Occident de 1054 aura des conséquences dramatiques pour les chrétiens d’Orient face à l’islam notamment. Le schisme d’Occident autour de Luther et de sa réforme au XVI° siècle fera couler le sang et la division dans toute l’Europe, en contradiction flagrante avec l’Évangile dont chaque Église se réclame.
Heureusement, le mouvement œcuménique né au XX° siècle entreprend de réparer patiemment ces déchirures : les excommunications réciproques sont levées, des avancées sans précédent sont conclues, du mariage mixte à une traduction commune de la Bible en passant par la reconnaissance du baptême de chaque Église etc.

Avec le temps... dans Communauté spirituelle Francois-va-224x300- Régulièrement, l’Église (les Églises) s’est assoupie au fil des siècles, s’embourbant dans l’argent, le pouvoir, le sexe. En France, l’anticléricalisme se nourrit toujours de siècles d’exploitation du peuple par les clercs, des abus de richesse et de domination de la part des évêques ou des abbés des monastères.
Heureusement, des réformateurs se sont régulièrement levés pour purifier l’Église (les Églises) en revenant à la radicalité de l’Évangile. Ainsi les béguines dans le nord de l’Europe ont inventé dès le XII° siècle une vie fraternelle dont l’indépendance féminine était novatrice. François d’Assise au XIII° siècle a été le pacificateur de l’Europe du Sud en adoucissant le capitalisme naissant grâce à ses communautés franciscaines simples et pauvres, et en prêchant le retour à l’Évangile dans une Église corrompue. Les religieuses ont anticipé le service des malades, des enfants, des vieillards que la république laïque reprendra et prolongera. Les figures de sainteté se sont multipliées, particulièrement en France, corrigeant les dérives ecclésiales grâce à leurs choix de vie évangélique, enthousiasmant des croyants comme au début de l’aventure avec le Christ.

Réparons l’Église : prenez la parole

Que retenir de cette comparaison entre l’usure de l’amour dans un couple et dans l’Église ?

1. Le premier élément encourageant est que chaque abus ou dérive a provoqué une réaction salutaire proportionnée. Soyons donc fermes dans notre foi : Dieu n’abandonne pas son peuple à ses contradictions, il l’accompagne en suscitant sans cesse les prophètes, les saints, les réformateurs dont nous avons besoin pour surmonter les crises et aller de l’avant.

2. Le deuxième élément encourageant est que le retour à l’Évangile constitue toujours l’élément structurant de la réponse à l’usure du temps. C’est en revenant à la pauvreté, la fraternité, à l’espérance incarnée par le Christ que l’Église, son épouse, a été profondément rajeunie et renouvelé lors des mues de son histoire.

Prenons ces deux points pour nous pareillement :

- ne pas douter que chaque crise due au temps qui passe (que ce soit dans le couple, la famille ou la foi) générera pour moi son antidote ;

- revenir régulièrement à l’Évangile, seul garant de la fidélité à l’amour des origines.

Alors le triste constat de Léo Ferré se changera en chant d’espoir d’Apocalypse : « un jour, Dieu sera tout en tous ».

 

Lectures de la messe

Première lecture
« En même temps que tu frappais nos adversaires, tu nous appelais à la gloire » (Sg 18, 6-9)

Lecture du livre de la Sagesse

La nuit de la délivrance pascale avait été connue d’avance par nos Pères ; assurés des promesses auxquelles ils avaient cru, ils étaient dans la joie. Et ton peuple accueillit à la fois le salut des justes et la ruine de leurs ennemis. En même temps que tu frappais nos adversaires, tu nous appelais à la gloire. Dans le secret de leurs maisons, les fidèles descendants des justes offraient un sacrifice, et ils consacrèrent d’un commun accord cette loi divine : que les saints partageraient aussi bien le meilleur que le pire ; et déjà ils entonnaient les chants de louange des Pères.

Psaume
(Ps 32 (33), 1.12, 18-19,20.22)
R/ Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu.
(Ps 32, 12a)

Criez de joie pour le Seigneur, hommes justes !
Hommes droits, à vous la louange !
Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu,
heureuse la nation qu’il s’est choisie pour domaine !

Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

Nous attendons notre vie du Seigneur :
il est pour nous un appui, un bouclier.
Que ton amour, Seigneur, soit sur nous
comme notre espoir est en toi !

Deuxième lecture
« Abraham attendait la ville dont le Seigneur lui-même est le bâtisseur et l’architecte » (He 11, 1-2.8-19)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, la foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas. Et quand l’Écriture rend témoignage aux anciens, c’est à cause de leur foi.
Grâce à la foi, Abraham obéit à l’appel de Dieu : il partit vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait.
Grâce à la foi, il vint séjourner en immigré dans la Terre promise, comme en terre étrangère ; il vivait sous la tente, ainsi qu’Isaac et Jacob, héritiers de la même promesse, car il attendait la ville qui aurait de vraies fondations, la ville dont Dieu lui-même est le bâtisseur et l’architecte.
Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge, fut rendue capable d’être à l’origine d’une descendance parce qu’elle pensait que Dieu est fidèle à ses promesses. C’est pourquoi, d’un seul homme, déjà marqué par la mort, a pu naître une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, une multitude innombrable.
C’est dans la foi, sans avoir connu la réalisation des promesses, qu’ils sont tous morts ; mais ils l’avaient vue et saluée de loin, affirmant que, sur la terre, ils étaient des étrangers et des voyageurs. Or, parler ainsi, c’est montrer clairement qu’on est à la recherche d’une patrie. S’ils avaient songé à celle qu’ils avaient quittée, ils auraient eu la possibilité d’y revenir. En fait, ils aspiraient à une patrie meilleure, celle des cieux. Aussi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu, puisqu’il leur a préparé une ville.
Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve, Abraham offrit Isaac en sacrifice. Et il offrait le fils unique, alors qu’il avait reçu les promesses et entendu cette parole : C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom. Il pensait en effet que Dieu est capable même de ressusciter les morts ; c’est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration.

Évangile
« Vous aussi, tenez-vous prêts » (Lc 12, 32-48)
Alléluia. Alléluia.
Veillez, tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra. Alléluia. (cf. Mt 24, 42a.44)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Sois sans crainte, petit troupeau : votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône. Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, là où le voleur n’approche pas, où la mite ne détruit pas. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur. Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte. Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : c’est lui qui, la ceinture autour des reins, les fera prendre place à table et passera pour les servir. S’il revient vers minuit ou vers trois heures du matin et qu’il les trouve ainsi, heureux sont-ils ! Vous le savez bien : si le maître de maison avait su à quelle heure le voleur viendrait, il n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Vous aussi, tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. » Pierre dit alors : « Seigneur, est-ce pour nous que tu dis cette parabole, ou bien pour tous ? » Le Seigneur répondit : « Que dire de l’intendant fidèle et sensé à qui le maître confiera la charge de son personnel pour distribuer, en temps voulu, la ration de nourriture ? Heureux ce serviteur que son maître, en arrivant, trouvera en train d’agir ainsi ! Vraiment, je vous le déclare : il l’établira sur tous ses biens. Mais si le serviteur se dit en lui-même : ‘Mon maître tarde à venir’, et s’il se met à frapper les serviteurs et les servantes, à manger, à boire et à s’enivrer, alors quand le maître viendra, le jour où son serviteur ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas, il l’écartera et lui fera partager le sort des infidèles. Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître, n’a rien préparé et n’a pas accompli cette volonté, recevra un grand nombre de coups. Mais celui qui ne la connaissait pas, et qui a mérité des coups pour sa conduite, celui-là n’en recevra qu’un petit nombre. À qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ; à qui l’on a beaucoup confié, on réclamera davantage. » Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , ,

7 avril 2019

Rameaux : le conflit ou l’archipel

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

Rameaux : le conflit ou l’archipel

Homélie pour le Dimanche des Rameaux / Année C
14/04/2019

Cf. également :

Comment devenir dépassionnés
Rameaux : assumer nos conflits
Rameaux, kénose et relèvement
Briser la logique infernale du bouc émissaire
Les multiples interprétations symboliques du dimanche des rameaux
Le tag cloud de la Passion du Christ
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
C’est l’outrage et non pas la douleur
Il a été compté avec les pécheurs
Sortir, partir ailleurs…

L'Archipel français (Sciences humaines (H.C.)) par [Fourquet, Jerome]« L’archipel français ». Le dernier livre de François Fourquet [1] fait sensation, car il met des chiffres et un récit sur un phénomène que tous peuvent constater : la France depuis plusieurs décennies se fragmente en une multitude d’îlots sociologiques, ethniques, religieux, économiques de plus en plus morcelés, de plus en plus éloignés les uns des autres. François Hollande confiait paraît-il sa crainte de voir arriver l’éclatement du pays : « Comment peut-on éviter la partition ? Car c’est quand même ça qui est en train de se produire : la partition. » [2] À en croire Fourquet, l’archipélisation de la France est en marche, si l’on peut oser ce néologisme et ce jeu de mots.

Quel rapport avec les Rameaux, direz-vous ? Plusieurs.

- Le premier est le sens même de la mort du Christ. Selon Jean, Jésus est mort « afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11,52). Toute fragmentation d’une société qui s’émiette en communautés juxtaposées et presque étrangères les unes aux autres contredit le sens de la Passion du Christ et annule pour ainsi dire le don de l’unité liée à la Croix. Le modèle de la communion entre les citoyens pour les chrétiens est trinitaire, conjuguant l’altérité et l’unité, la communion et la différence, la distinction et le lien, à l’image des trois personnes divines ne faisant qu’un, sans séparation ni confusion. Si les enfants d’ouvriers et d’employés sont quasiment absents des écoles préparatoires et des grandes écoles, si les clubs de sport ne mélangent plus les classes sociales, si les musulmans mangent avec les musulmans, les juifs avec les juifs, les riches avec les riches, les pauvres avec les pauvres, si l’on ne fréquente plus l’autre au point d’ignorer comment il vit, alors le désir du Christ de rassembler sera mis en échec de façon dramatique.

100_3692

- La deuxième raison théologique qui nous pousse à dénoncer et combattre l’archipélisation de la France tourne autour de la question de la vérité. Pourquoi Jésus est-il mis à mort ? Parce qu’il dit la vérité sur l’homme, et que cette vérité dérange les groupes religieux juifs qui ne veulent pas l’entendre, dérange les révolutionnaires comme Judas qui lui préfèrent  l’action armée, dérange Hérode qui veut des miracles et non le vrai, dérange Pilate qui craint le désordre… Alors les grands prêtres préfèrent mentir et accuser Jésus de blasphème plutôt que d’accueillir sa vérité. Alors Judas préfère livrer Jésus en espérant peut-être une alliance contre nature, sourd aux paroles de Jésus sur la non-violence et sur le Royaume qui n’est pas de ce monde. Alors Hérode traite par le mépris ce prophète qui ne veut pas faire le magicien. Alors Pilate choisit la compromission pour ne pas avoir d’ennuis, et trouve l’habile stratagème de Barabbas pour se défausser de sa responsabilité.

Qu'est-ce que la vérité ? : conférences Notre-Dame de Paris, carême 2007Ainsi en est-il encore aujourd’hui. Chaque groupe ne reçoit que ce qu’il a envie d’entendre. Pire encore, il se fabrique sa vérité en fonction du bien qu’elle lui procure et du renforcement qu’elle donne à ses croyances. Il n’y a plus guère de monde commun, mais un archipel de mondes qui s’ignorent et ne s’affrontent même plus. Les réseaux sociaux amplifient ce phénomène en créant des communautés virtuelles où l’on ne côtoie que le même grâce à la technologie. C’est le fameux enfermement algorithmique [3] qui enclot chaque groupe dans sa radicalisation en ne lui donnant à consulter que ce qui lui ressemble déjà.

Ce faisant, chacun évite le débat avec l’autre, la confrontation avec ses idées. Or il n’y a pas de démocratie sans débat d’idées, sans conflits d’interprétations. Sinon, le totalitarisme pointe le bout de son nez, même s’il est circonscrit à un petit groupe.

Tout se passe comme si la question de la vérité n’intéressait plus nos concitoyens, à l’image de Pilate désabusé : « qu’est-ce que la vérité ? » (Jn 18,38). À tel point que la conseillère de Trump parlait de « faits alternatifs » (!) pour justifier sa revendication extravagante d’une foule immense à l’investiture de son candidat. Le très sérieux dictionnaire Oxford a même fait du mot « post-vérité » (post-truth) le mot de l’année 2016, avec la définition suivante : « circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles ». Brice Couturier commente : « La démocratie est donc entrée dans l’ère de la post-vérité : des faits avérés ne parviennent plus à convaincre les électeurs » [4].
Plutôt que de se confronter au réel, ou à la contradiction, chaque île de l’archipel bricole sa vérité pour conforter ses croyances. Les « fake news » pullulent. Les médias officiels se croient obligés de faire du « fact checking », de démêler « l’infox » de l’info, mais retombent dans le politiquement correct et le discours des dominants. L’émiettement de la société se fait sur le dos de la vérité, qui ne passionne pas les foules.

Rameaux : le conflit ou l'archipel dans Communauté spirituelle droppedImage_1

Que faire pour conjurer ces forces de fragmentation sociale ?

Jésus dans sa Passion entre résolument en conflit avec les fausses interprétations de Dieu qui sont dominantes autour de lui. Il aurait pu rester tranquille, et développer à l’écart une secte évitant d’avoir des problèmes avec les juifs, les Romains et les autres. Or il prend avec courage le chemin de Jérusalem, « rendant son visage dur comme la pierre » ainsi que  le note Luc (Lc 9,51 ; 19,28 litt), ce qui en dit long sur sa conscience du conflit à venir. Ses disciples lui reprochent ce suicide politique : « Rabbi, tout récemment encore les Juifs cherchaient à te lapider ; et tu veux retourner là-bas ? » (Jn 11,8).

S’engager pour la vérité leur fait peur, à juste titre. D’ailleurs, Pierre préférera mentir que de prendre parti une fois ce conflit ouvert : « je ne connais pas cet homme » (Mt 26,12.74). Le regard que Jésus pose alors sur lui le hantera toute sa vie : impossible de suivre le Christ sans entrer en conflit avec les mensonges et les idéologies qui le  contredisent.

C’est donc en assumant publiquement le conflit, sans haine ni violence – au contraire en pratiquant l’amour de ses ennemis – que le Christ va mettre la question de la vérité au centre de la possibilité du vivre ensemble. « Je suis né pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18,37). Si nous abandonnons cette question de la vérité, en la renvoyant au subjectivisme et au relativisme ambiant, nous deviendrons complices de l’archipélisation de nos sociétés. Pas facile, car cela va nous entraîner des ennuis, inévitablement. Par exemple, proclamer la valeur de toute vie du tout début jusqu’à la mort heurte de front les intérêts eugénistes et sélectifs revendiqués comme des droits aujourd’hui au nom d’une liberté individuelle coupée du bien commun. Se battre pour les exclus et les moins-que-rien nous attirera les foudres des puissants. Fréquenter les infréquentables fera rejaillir sur nous le mépris dont on les accable. « Il a été compté avec les impies » (Lc 22,37 cf. Is 53,12) : si cette phrase d’Isaïe s’est appliquée à Jésus, elle s’appliquera également à nous lorsque comme lui nous entrerons en conflit avec les mensonges de notre temps.

CrucifixPrenons donc garde à ne pas contredire les rameaux que nous rapportons chez nous pour les mettre au-dessus de nos crucifix. Tout ce qui alimente l’archipélisation de la société reproduit et amplifie la Passion du Christ. Toutes les pratiques de l’entre-soi, depuis les crèches des enfants jusqu’à leurs lycées en passant par l’apartheid social des quartiers d’habitation, des loisirs sans mélanges, des manières de se nourrir ou de s’habiller, tout ce qui fragmente l’appartenance à un monde commun devient un péché contre la mort du Christ, bien plus grave que de manquer la messe ou ne pas jeûner le vendredi.

Le refus de cet éclatement social passe par le courage et la passion pour la vérité. Une vérité qui se joue dans le combat contradictoire, dans les argumentations rigoureuses, dans  la recherche du consensus. Si nous ne laissons pas l’Esprit du Christ insuffler en nous son courage pour dénoncer les mensonges actuels sur l’homme, la fragmentation sociale continuera : par îlots juxtaposés, chacun se bricolera sa vérité, évitant soigneusement la rencontre et le débat avec les autres vérités.

Or le conflit de la Passion ouvre la possibilité de l’unité au-dessus des parties en présence. Alors qu’il aurait pu prospérer dans son coin sur le succès des Rameaux lors de l’entrée à Jérusalem, Jésus a choisi de porter le conflit au cœur du Temple, au cœur du pouvoir romain et des collaborateurs de l’occupant. Sans ce conflit ouvert, pas de manifestation de la vérité, pas de communion possible entre tous.

La Passion du Christ que nous célébrons en ce dimanche des Rameaux nous avertit : rendre témoignage à la vérité (le Christ en personne) est plus important que de vivre tranquillement.

Choisir le conflit vaut mieux que consentir à l’archipel…

 


[1]. Seuil, 2019.
[2]. Gérard Davet et Fabrice Lhomme : Un président ne devrait pas dire ça…, Stock, 2016.
[3]. Cf. La déradicalisation selon saint Paul
[4]. Brice Couturier, « Comment on a tué la vérité », dans Le Point, 19 janvier 2015.

 

 

Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur

Procession des Rameaux
Entrée messianique (Lc 19, 28-40)

En ce temps-là, Jésus partit en avant pour monter à Jérusalem. Lorsqu’il approcha de Bethphagé et de Béthanie, près de l’endroit appelé mont des Oliviers, il envoya deux de ses disciples, en disant : « Allez à ce village d’en face. À l’entrée, vous trouverez un petit âne attaché, sur lequel personne ne s’est encore assis. Détachez-le et amenez-le. Si l’on vous demande : ‘Pourquoi le détachez-vous ?’ vous répondrez : ‘Parce que le Seigneur en a besoin.’ » Les envoyés partirent et trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit. Alors qu’ils détachaient le petit âne, ses maîtres leur demandèrent : « Pourquoi détachez-vous l’âne ? » Ils répondirent : « Parce que le Seigneur en a besoin. » Ils amenèrent l’âne auprès de Jésus, jetèrent leurs manteaux dessus, et y firent monter Jésus. À mesure que Jésus avançait, les gens étendaient leurs manteaux sur le chemin. Alors que déjà Jésus approchait de la descente du mont des Oliviers, toute la foule des disciples, remplie de joie, se mit à louer Dieu à pleine voix pour tous les miracles qu’ils avaient vus, et ils disaient : « Béni soit celui qui vient, le Roi, au nom du Seigneur. Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux ! » Quelques pharisiens, qui se trouvaient dans la foule, dirent à Jésus : « Maître, réprimande tes disciples ! » Mais il prit la parole en disant : « Je vous le dis : si eux se taisent, les pierres crieront. »

Messe de la Passion
Première lecture (Is 50, 4-7)

Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé. Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute. Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu.

Psaume (21 (22), 8-9, 17-18a, 19-20, 22c-24a)

Tous ceux qui me voient me bafouent ;
ils ricanent et hochent la tête :
« Il comptait sur le Seigneur : qu’il le délivre !
Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! »

Oui, des chiens me cernent, une bande de vauriens m’entoure ;
Ils me percent les mains et les pieds, je peux compter tous mes os.
Ils partagent entre eux mes habits et tirent au sort mon vêtement.
Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin : ô ma force, viens vite à mon aide !

Tu m’as répondu !
Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
Vous qui le craignez, louez le Seigneur.

Deuxième lecture (Ph 2 6-11)

Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

Évangile (Lc 22, 14 – 23, 56)

Indications pour la lecture dialoguée : Les sigles désignant les divers interlocuteurs sont les suivants : X = Jésus ; L = Lecteur ; D = Disciples et amis ; F = Foule ; A = Autres personnages.

L. Quand l’heure fut venue, Jésus prit place à table, et les Apôtres avec lui. Il leur dit : X « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir ! Car je vous le déclare : jamais plus je ne la mangerai jusqu’à ce qu’elle soit pleinement accomplie dans le royaume de Dieu. » L. Alors, ayant reçu une coupe et rendu grâce, il dit : X « Prenez ceci et partagez entre vous. Car je vous le déclare : désormais, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu’à ce que le royaume de Dieu soit venu. » L. Puis, ayant pris du pain et rendu grâce, il le rompit et le leur donna, en disant : X « Ceci est mon corps, donné pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » L. Et pour la coupe, après le repas, il fit de même, en disant : X « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang répandu pour vous. Et cependant, voici que la main de celui qui me livre est à côté de moi sur la table. En effet, le Fils de l’homme s’en va selon ce qui a été fixé. Mais malheureux cet homme-là par qui il est livré ! » L. Les Apôtres commencèrent à se demander les uns aux autres quel pourrait bien être, parmi eux, celui qui allait faire cela. Ils en arrivèrent à se quereller : lequel d’entre eux, à leur avis, était le plus grand ? Mais il leur dit : X « Les rois des nations les commandent en maîtres, et ceux qui exercent le pouvoir sur elles se font appeler bienfaiteurs. Pour vous, rien de tel ! Au contraire, que le plus grand d’entre vous devienne comme le plus jeune, et le chef, comme celui qui sert. Quel est en effet le plus grand : celui qui est à table, ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Eh bien moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert. Vous, vous avez tenu bon avec moi dans mes épreuves. Et moi, je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi. Ainsi vous mangerez et boirez à ma table dans mon Royaume, et vous siégerez sur des trônes pour juger les douze tribus d’Israël. Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous passer au crible comme le blé. Mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu sera revenu, affermis tes frères. » L. Pierre lui dit : D. « Seigneur, avec toi, je suis prêt à aller en prison et à la mort. » L. Jésus reprit : X « Je te le déclare, Pierre : le coq ne chantera pas aujourd’hui avant que toi, par trois fois, tu aies nié me connaître. » L. Puis il leur dit : X « Quand je vous ai envoyés sans bourse, ni sac, ni sandales, avez-vous donc manqué de quelque chose ? » L. Ils lui répondirent : D. « Non, de rien. » L. Jésus leur dit : X « Eh bien maintenant, celui qui a une bourse, qu’il la prenne, de même celui qui a un sac ; et celui qui n’a pas d’épée, qu’il vende son manteau pour en acheter une. Car, je vous le déclare : il faut que s’accomplisse en moi ce texte de l’Écriture : Il a été compté avec les impies. De fait, ce qui me concerne va trouver son accomplissement. » L. Ils lui dirent : D. « Seigneur, voici deux épées. » L. Il leur répondit : X « Cela suffit. » L. Jésus sortit pour se rendre, selon son habitude, au mont des Oliviers, et ses disciples le suivirent. Arrivé en ce lieu, il leur dit : X « Priez, pour ne pas entrer en tentation. » L. Puis il s’écarta à la distance d’un jet de pierre environ. S’étant mis à genoux, il priait en disant : X « Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que soit faite non pas ma volonté, mais la tienne. » L. Alors, du ciel, lui apparut un ange qui le réconfortait. Entré en agonie, Jésus priait avec plus d’insistance, et sa sueur devint comme des gouttes de sang qui tombaient sur la terre. Puis Jésus se releva de sa prière et rejoignit ses disciples qu’il trouva endormis, accablés de tristesse. Il leur dit : X « Pourquoi dormez-vous ? Relevez-vous et priez, pour ne pas entrer en tentation. » L. Il parlait encore, quand parut une foule de gens. Celui qui s’appelait Judas, l’un des Douze, marchait à leur tête. Il s’approcha de Jésus pour lui donner un baiser. Jésus lui dit : X « Judas, c’est par un baiser que tu livres le Fils de l’homme ? » L. Voyant ce qui allait se passer, ceux qui entouraient Jésus lui dirent : D. « Seigneur, et si nous frappions avec l’épée ? » L. L’un d’eux frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l’oreille droite. Mais Jésus dit : X « Restez-en là ! » L. Et, touchant l’oreille de l’homme, il le guérit. Jésus dit alors à ceux qui étaient venus l’arrêter, grands prêtres, chefs des gardes du Temple et anciens : X « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus avec des épées et des bâtons ? Chaque jour, j’étais avec vous dans le Temple, et vous n’avez pas porté la main sur moi. Mais c’est maintenant votre heure et le pouvoir des ténèbres. » L. S’étant saisis de Jésus, ils l’emmenèrent et le firent entrer dans la résidence du grand prêtre. Pierre suivait à distance. On avait allumé un feu au milieu de la cour, et tous étaient assis là. Pierre vint s’asseoir au milieu d’eux. Une jeune servante le vit assis près du feu ; elle le dévisagea et dit : A. « Celui-là aussi était avec lui. » L. Mais il nia : D. « Non, je ne le connais pas. » L. Peu après, un autre dit en le voyant : F. « Toi aussi, tu es l’un d’entre eux. » L. Pierre répondit : D. « Non, je ne le suis pas. » L. Environ une heure plus tard, un autre insistait avec force : F. « C’est tout à fait sûr ! Celui-là était avec lui, et d’ailleurs il est Galiléen. » L. Pierre répondit : D. « Je ne sais pas ce que tu veux dire. » L. Et à l’instant même, comme il parlait encore, un coq chanta. Le Seigneur, se retournant, posa son regard sur Pierre. Alors Pierre se souvint de la parole que le Seigneur lui avait dite : « Avant que le coq chante aujourd’hui, tu m’auras renié trois fois. » Il sortit et, dehors, pleura amèrement. Les hommes qui gardaient Jésus se moquaient de lui et le rouaient de coups. Ils lui avaient voilé le visage, et ils l’interrogeaient : F. « Fais le prophète ! Qui est-ce qui t’a frappé ? » L. Et ils proféraient contre lui beaucoup d’autres blasphèmes. Lorsqu’il fit jour, se réunit le collège des anciens du peuple, grands prêtres et scribes, et on emmena Jésus devant leur conseil suprême. Ils lui dirent : F. « Si tu es le Christ, dis-le nous. » L. Il leur répondit : X « Si je vous le dis, vous ne me croirez pas ; et si j’interroge, vous ne répondrez pas. Mais désormais le Fils de l’homme sera assis à la droite de la Puissance de Dieu. » L. Tous lui dirent alors : F. « Tu es donc le Fils de Dieu ? » L. Il leur répondit : X « Vous dites vous-mêmes que je le suis. » L. Ils dirent alors : F. « Pourquoi nous faut-il encore un témoignage ? Nous-mêmes, nous l’avons entendu de sa bouche. » L. L’assemblée tout entière se leva, et on l’emmena chez Pilate. On se mit alors à l’accuser : F. « Nous avons trouvé cet homme en train de semer le trouble dans notre nation : il empêche de payer l’impôt à l’empereur, et il dit qu’il est le Christ, le Roi. » L. Pilate l’interrogea : A. « Es-tu le roi des Juifs ? » L. Jésus répondit : X « C’est toi-même qui le dis. » L. Pilate s’adressa aux grands prêtres et aux foules : A. « Je ne trouve chez cet homme aucun motif de condamnation. » L. Mais ils insistaient avec force : F. « Il soulève le peuple en enseignant dans toute la Judée ; après avoir commencé en Galilée, il est venu jusqu’ici. » L. À ces mots, Pilate demanda si l’homme était Galiléen. Apprenant qu’il relevait de l’autorité d’Hérode, il le renvoya devant ce dernier, qui se trouvait lui aussi à Jérusalem en ces jours-là. À la vue de Jésus, Hérode éprouva une joie extrême : en effet, depuis longtemps il désirait le voir à cause de ce qu’il entendait dire de lui, et il espérait lui voir faire un miracle. Il lui posa bon nombre de questions, mais Jésus ne lui répondit rien. Les grands prêtres et les scribes étaient là, et ils l’accusaient avec véhémence. Hérode, ainsi que ses soldats, le traita avec mépris et se moqua de lui : il le revêtit d’un manteau de couleur éclatante et le renvoya à Pilate. Ce jour-là, Hérode et Pilate devinrent des amis, alors qu’auparavant il y avait de l’hostilité entre eux. Alors Pilate convoqua les grands prêtres, les chefs et le peuple. Il leur dit : A. « Vous m’avez amené cet homme en l’accusant d’introduire la subversion dans le peuple. Or, j’ai moi-même instruit l’affaire devant vous et, parmi les faits dont vous l’accusez, je n’ai trouvé chez cet homme aucun motif de condamnation. D’ailleurs, Hérode non plus, puisqu’il nous l’a renvoyé. En somme, cet homme n’a rien fait qui mérite la mort. Je vais donc le relâcher après lui avoir fait donner une correction. » L. Ils se mirent à crier tous ensemble : F. « Mort à cet homme ! Relâche-nous Barabbas. » L. Ce Barabbas avait été jeté en prison pour une émeute survenue dans la ville, et pour meurtre. Pilate, dans son désir de relâcher Jésus, leur adressa de nouveau la parole. Mais ils vociféraient : F. « Crucifie-le ! Crucifie-le ! » L. Pour la troisième fois, il leur dit : A. « Quel mal a donc fait cet homme ? Je n’ai trouvé en lui aucun motif de condamnation à mort. Je vais donc le relâcher après lui avoir fait donner une correction. » L. Mais ils insistaient à grands cris, réclamant qu’il soit crucifié ; et leurs cris s’amplifiaient. Alors Pilate décida de satisfaire leur requête. Il relâcha celui qu’ils réclamaient, le prisonnier condamné pour émeute et pour meurtre, et il livra Jésus à leur bon plaisir. L. Comme ils l’emmenaient, ils prirent un certain Simon de Cyrène, qui revenait des champs, et ils le chargèrent de la croix pour qu’il la porte derrière Jésus. Le peuple, en grande foule, le suivait, ainsi que des femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient sur Jésus. Il se retourna et leur dit : X « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ! Pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants ! Voici venir des jours où l’on dira : ‘Heureuses les femmes stériles, celles qui n’ont pas enfanté, celles qui n’ont pas allaité !’ Alors on dira aux montagnes : ‘Tombez sur nous’, et aux collines : ‘Cachez-nous.’ Car si l’on traite ainsi l’arbre vert, que deviendra l’arbre sec ? » L. Ils emmenaient aussi avec Jésus deux autres, des malfaiteurs, pour les exécuter. Lorsqu’ils furent arrivés au lieu dit : Le Crâne (ou Calvaire), là ils crucifièrent Jésus, avec les deux malfaiteurs, l’un à droite et l’autre à gauche. Jésus disait : X « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. » L. Puis, ils partagèrent ses vêtements et les tirèrent au sort. Le peuple restait là à observer. Les chefs tournaient Jésus en dérision et disaient : F. « Il en a sauvé d’autres : qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ! » L. Les soldats aussi se moquaient de lui ; s’approchant, ils lui présentaient de la boisson vinaigrée, en disant : F. « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! » L. Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui : « Celui-ci est le roi des Juifs. » L’un des malfaiteurs suspendus en croix l’injuriait : A. « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi ! » L. Mais l’autre lui fit de vifs reproches : A. « Tu ne crains donc pas Dieu ! Tu es pourtant un condamné, toi aussi ! Et puis, pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n’a rien fait de mal. » L. Et il disait : A. « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. » L. Jésus lui déclara : X « Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. » L. C’était déjà environ la sixième heure (c’est-à-dire : midi) ; l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure, car le soleil s’était caché. Le rideau du Sanctuaire se déchira par le milieu. Alors, Jésus poussa un grand cri : X « Père, entre tes mains je remets mon esprit. » L. Et après avoir dit cela, il expira. Ici on fléchit le genou et on s’arrête un instant) À la vue de ce qui s’était passé, le centurion rendit gloire à Dieu : A. « Celui-ci était réellement un homme juste. » L. Et toute la foule des gens qui s’étaient rassemblés pour ce spectacle, observant ce qui se passait, s’en retournaient en se frappant la poitrine. Tous ses amis, ainsi que les femmes qui le suivaient depuis la Galilée, se tenaient plus loin pour regarder. Alors arriva un membre du Conseil, nommé Joseph ; c’était un homme bon et juste, qui n’avait donné son accord ni à leur délibération, ni à leurs actes. Il était d’Arimathie, ville de Judée, et il attendait le règne de Dieu. Il alla trouver Pilate et demanda le corps de Jésus. Puis il le descendit de la croix, l’enveloppa dans un linceul et le mit dans un tombeau taillé dans le roc, où personne encore n’avait été déposé. C’était le jour de la Préparation de la fête, et déjà brillaient les lumières du sabbat. Les femmes qui avaient accompagné Jésus depuis la Galilée suivirent Joseph. Elles regardèrent le tombeau pour voir comment le corps avait été placé. Puis elles s’en retournèrent et préparèrent aromates et parfums. Et, durant le sabbat, elles observèrent le repos prescrit.
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , ,

31 mars 2019

La première pierre

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

La première pierre

Homélie pour le 5° dimanche de Carême / Année C
07/04/2019

Cf. également :

Lapider : oui, mais qui ?
L’adultère, la Loi et nous
L’oubli est le pivot du bonheur
Le Capaharnaüm de la mémoire : droit à l’oubli, devoir d’oubli
Comme l’oued au désert
Jésus face à la violence mimétique
Les sans-dents, pierre angulaire

Où sont les témoins de l’adultère ?

Les lectures de ce dimanche offrent de multiples pistes de méditation pour la semaine : l’oubli comme pivot du bonheur (première lecture Is 43, 16-21 et deuxième lecture Ph 3, 8-14), l’imprévu de Dieu qui surgit comme l’oued au désert (psaume 125), le rôle de la Loi dans nos vies, toutes les formes d’adultère pratiquées aujourd’hui etc.

Ajoutons-en une autre : la fameuse première pierre dont Jésus cherche le lanceur autorisé sur la femme adultère (Jn 8, 1-11).

C’est devenu une expression proverbiale en français : « que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ». Or Jésus – qui connaît par le cœur le premier Testament –  n’aurait pas dû dire cela. Il aurait dû citer exactement le livre du Deutéronome :

Lapidation pour viol du sabbat« S’il se trouve au milieu de toi, dans l’une des villes que le Seigneur ton Dieu te donne, un homme ou une femme qui fait ce qui est mal aux yeux du Seigneur ton Dieu en transgressant son alliance, et qui s’en va servir d’autres dieux et se prosterner devant eux, devant le soleil, la lune ou toute l’armée des cieux, ce que je n’ai pas ordonné : si l’on te communique cette information ou si tu l’entends dire, tu feras des recherches approfondies; une fois vraiment établi le fait que cette abomination a été commise en Israël, tu amèneras aux portes de ta ville l’homme ou la femme qui ont commis ce méfait; l’homme ou la femme, tu les lapideras et ils mourront. C’est sur les déclarations de deux ou de trois témoins que celui qui doit mourir sera mis à mort; il ne sera pas mis à mort sur les déclarations d’un seul témoin. La main des témoins sera la première pour le mettre à mort, puis la main de tout le peuple en fera autant. Tu ôteras le mal du milieu de toi. » (Dt 17,6)

Les seuls autorisés à initier la lapidation étaient les témoins oculaires, reconnus véridiques par le tribunal (sanhédrin). Car la Torah se méfie des mouvements de foule où, sur une rumeur, la violence se déchaîne en aveugle. Ces lynchages relèvent toujours d’un déferlement de violence mimétique (René Girard) où la masse imite les premiers à porter les coups. Il faut donc normalement de vrais témoins, qualifiés, dont le récit a été examiné, soupesé, croisé avec d’autres. D’ailleurs, un seul témoin ne suffit pas : la Loi exige qu’il y en ait au moins deux, pour limiter le risque de faux témoignage. Jésus aurait donc dû convoquer deux témoins de l’adultère à se manifester pour commencer la lapidation (sans compter l’homme qui avait commis cet adultère !).  

La Torah exige que deux personnes au moins répondent sur leur vie des accusations qu’ils formulent. À nous de trouver la traduction moderne de cette précaution : croiser nos sources d’information, ne pas « liker » trop vite et sans discernement, tourner sept fois notre langue dans notre bouche avant de parler ou de taper au clavier, prendre le temps de vérifier, avec patience…

De plus, la lapidation n’est formellement prescrite que pour le péché d’idolâtrie ; rien n’est précisé pour le mode d’exécution de la sentence de mort suite à l’adultère :

« Si l’on prend sur le fait un homme couchant avec une femme mariée, ils mourront tous les deux, l’homme qui a couché avec la femme, et la femme elle-même. Tu ôteras le mal d’Israël » (Dt 22, 22-29 // Lv 20,10).

Un dernier argument empêche la mise à mort d’un coupable par les juifs. En l’an 11, l’empereur Auguste édite le décret du droit de glaive romain : le grand sanhédrin national perd son droit souverain de vie et de mort sur les juifs, une vingtaine d’années avant la crucifixion de Jésus. Le sanhédrin devra dès lors recevoir la permission des autorités romaines pour pouvoir mettre quelqu’un à mort. « Il ne nous est pas permis de mettre quelqu’un à mort » (Jn 18,31), répliquent les juifs à Pilate qui voulait se débarrasser de ce prisonnier encombrant.

Bref, les accusateurs de cette femme avaient tout faux, tant sur la procédure légale que sur la sentence et son exécution. Ne pas commettre l’adultère demeure une exigence, « une exigence infinie » dirait le philosophe Emmanuel Levinas. Mais la transgression de cette exigence n’est en pratique jamais suivie de condamnation à mort, ce qui permet de conjuguer habilement exigence et clémence.

 

Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre 

La première pierre dans Communauté spirituelle adult%C3%A8re1-300x200Si les témoins de la scène évangélique s’en vont après cette phrase, c’est sans doute parce que personne n’a été directement témoin de l’adultère. De toute façon, cette femme ne risquait pas grand-chose ici, car la Loi interdisait de mettre à mort dans le Temple (où était Jésus) mais seulement en dehors de la ville (cf. la lapidation d’Étienne au pied des remparts de Jérusalem Ac 7) : « Dieu dit à Moïse : cet homme sera puni de mort, toute l’assemblée le lapidera hors du camp » (Nb 15,35-36). En plus, tous les commentateurs signalent que les condamnations à mort, et encore plus les exécutions, étaient extrêmement rares depuis longtemps.

Au passage, faisons nôtre cette sagesse de la Torah qui exige des témoins oculaires : ne pas porter d’accusation dont nous ne pouvons pas témoigner personnellement (ce qui entraîne responsabilité et conséquences tragiques en cas de faux témoignages, car la Loi prévoit de tuer ceux qui veulent faire tuer sans raison…). Or la médisance et la calomnie ont de tout temps fait courir les accusations sans preuves ni témoins. Répandre ce genre de soupçons et de dénonciations sans en être témoin direct est une forme de complicité avec le mensonge, voire le meurtre.

Internet et les réseaux sociaux amplifient ce phénomène de fausses rumeurs à l’infini. Les fake news, les buzz fabriqués de toutes pièces, « la bande des Lol », les campagnes numériques russes ou chinoises en période d’élections américaines ou européennes, les rumeurs d’enlèvement d’enfants par les Roms… : les possibilités deviennent aujourd’hui quasi illimitées d’amener sur la place publique n’importe qui en l’accusant de n’importe quoi. Prenons garde à ne pas relayer ce genre d’accusations sans preuves, de rumeurs sans fondements, d’adultères sans témoins.

Du coup, Jésus met les accusateurs devant leurs contradictions, et à son habitude il radicalise la Loi qu’il désire accomplir et non abolir (Mt 5,7). Il n’appelle pas deux mais une seule personne ; et ce n’est plus un témoin mais un « sans-péché » qui est demandé pour commencer le massacre. Évidemment, les chrétiens reconnaîtront plus tard en Jésus le « Témoin (martyr en grec) fidèle » par excellence (Ap 1,5 ; 2,13 ; 3,14), qui seul est « le saint de Dieu » (Mc 1,24 ; Lc 4,34 ; Jn 6,69), le « sans-péché » (He 7,23-28). Si ce témoin sans péché ne jette pas la première pierre, qui pourrait se prétendre au-dessus et faire l’inverse ? Le Christ désamorce ainsi la violence mimétique de cette foule en garantissant sur sa vie que cette femme doit vivre (sans pour autant approuver son adultère).

Si Dieu lui-même refuse de jeter la première pierre, qui prétendrait être au-dessus de lui pour vouloir éliminer son frère, son voisin ?

Bien sûr, les lapidations islamistes au nom de la charia apparaissent comme une formidable régression au regard de cet Évangile. Le sultanat de Brunei illustre tristement cette régression, lui qui vient de rétablir la lapidation pour l’adultère et les homosexuels au nom de la charia.

 

La pierre première (angulaire)

0eff19e9 angulaire dans Communauté spirituelleLa première pierre, celle qui aurait servi de signal pour déchaîner la violence, va devenir avec Jésus la pierre première, la pierre angulaire qui assure la cohésion de l’ensemble et désamorce la violence. Les psaumes chantaient déjà cette inversion de la logique sacrificielle que René Girard a bien analysée : « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle. C’est là l’œuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux » (Ps 117, 22-23).

Les évangiles feront cette relecture de la mort du Christ  (Mc 12,10 ; Mt 21,42 ; Lc 20,17 ; Ac 4,11 ; 1P 2,7). Sur la croix, en assumant l’exclusion dont la femme adultère et tant d’autres pécheurs sont victimes, Christ devient lui-même la pierre première de l’Église, le nouveau Temple où tous sont réconciliés avec Dieu et entre eux.

C’est un peu comme si Jésus prenait la place de cette femme adultère pour arrêter enfin le cycle de la violence meurtrière. D’ailleurs, il s’attendait sans doute dans un premier temps à être lapidé comme les grands prophètes d’autrefois : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés… » (Lc 13,34). Il a failli plusieurs fois en être victime :« les Juifs, à nouveau, ramassèrent des pierres pour le lapider » (Jn 10,31). « Ce n’est pas pour une belle œuvre que nous voulons te lapider, mais pour un blasphème, parce que toi qui es un homme tu te fais Dieu » (Jn 10,33). Et ses disciples ont bien compris la menace qui pèse sur lui : « les disciples lui dirent : Rabbi, tout récemment encore les Juifs cherchaient à te lapider; et tu veux retourner là-bas ? » (Jn 11,8)

Avant lui, David (1Sa 30,6), Moise et Aaron (Ex 17,4 ; Nb 14,10) ont échappé de peu à la lapidation. Paul a été lapidé une fois et laissé pour mort (2 Co 11,25). Les apôtres s’y savaient exposés : « païens et Juifs, avec leurs chefs, décidèrent de recourir à la violence et de lapider les apôtres » (Ac 14,5).

La lapidation est donc le sort auquel Jésus devait s’attendre, non la crucifixion (ce qui produit l’angoisse de Gethsémani lorsqu’il réalise que c’est cette mort-là, bien plus infâmante encore, qui arrive ; de même pour son sentiment d’abandon sur le gibet de la croix).

Jésus voit en cette femme quelqu’un qui lui annonce le chemin qu’il va bientôt choisir de prendre : risquer d’être victime, innocent, absorbant le mal de ses bourreaux au lieu de le prolonger ou de leur renvoyer.

Jésus brise radicalement la chaîne infernale de l’accusation-condamnation pour que les pécheurs se détournent de leur péché et vivent. « Il est vaincu l’accusateur de nos frères, lui qui les accusait jour et nuit devant notre Dieu » (Ap 12,10).

 

 De la pierre qui tue à la pierre qui lie

Le martyre d’Étienne, premier disciple à donner sa vie pour sa foi au Christ, marquera la version désormais définitive du sacrifice religieux : le témoin ne jette plus la première pierre, mais le premier il la reçoit (Ac 7,58), afin que nul ne croit rendre gloire à Dieu en tuant. Le vrai sacrifice n’est plus d’égorger des animaux, encore moins des humains, mais de s’offrir soi-même, jusqu’à préférer être tué que de tuer s’il faut aller jusque-là pour témoigner du pardon offert. Étienne a expiré en priant pour ses bourreaux : « Seigneur, ne leur compte pas ce péché » (Ac 12,10) à la manière du Christ en croix : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34).

Afficher l'image d'origine

Que retenir de ce parcours sur le témoin et la pierre ? Une ou deux interrogations peut-être :

- à quel moment propagez-vous des soupçons, des accusations ? Vous en portez-vous personnellement garant ?

- préférez-vous être témoin de la faute de l’autre, ou du pardon qui lui est accordé ?

 

BONUS !

Amusez-vous à lire la savoureuse traduction « banlieue » ci-dessous du récit de la femme adultère, histoire de redécouvrir ce que « inculturer » peut vouloir dire…

LA MEUF ADULTÈRE

(adaptation libre du passage de l’Évangile : Jean 8, 1-11)

La meuf adultère, c’est pas une meuf qui kiffait un mec qui s’appelait Dultère (comme la « meuf à Momo »). Vu ? La meuf adultère, c’est une frolotte qui avait dribblé son mari.
À l’époque de Jésus, ce genre d’intrigue était un ‘blème vraiment trop sérieux.
Un jour, à un moment où elle était avec le keumé, des pharisiens l’ont grillée.
Les pharisiens, c’était des bougs toujours vachement bien sapés (le genre à rouler en Merco, s’tu veux). Ils faisaient un peu les caïds, dans leurs tieks, et ils étaient
officials dans tous les lieux classes.
Ils ont emmené la meuf avec eux et ils ont bavé de partout qu’ils l’avaient prise en flag. Des vrais poucaves ! Ils t’l'ont affichée grave, et, là, au milieu de la rue – starforlah ! -, ils ont voulu la caillasser.

Jésus était là, lui aussi, avec ses douze srabs. Il matait leur gros délire.
Les pharisiens lui ont demandé : « Moïse a dit qu’il fallait caillasser ce genre de rate. Et toi, tu dis ouak ? » (en fait, c’était pour lui faire un « guet » et le gazer devant tout le monde, car ils avaient un sérieux seum contre lui).
Mais Jésus est resté cool. Pas yomb du tout. Il faisait des graffs sur le sol (sans beubz, bien sûr, juste avec ses doigts !).
La meuf, elle, elle se sentait trop en galère. Pour elle, c’était ghetto. Elle s’attendait à se manger des coups et à se faire goumer.

Un moment après, Jésus a répondu aux pharisiens : « Celui qui n’a jamais fait le bouffon, dans sa vie, qu’il la caillasse en premier ! »
Et là, ma parole, les pharisiens se sont tous arrachés un par un ! Sur la tête à ma mère, ils ont tous tékal ! Taf taf ! Les plus vieux d’abord !
La meuf est restée là, avec Jésus. Elle lui a demandé s’il voulait la caillasser, lui aussi. Il a répondu : « Padig ! J’te caillasserai pas. Mais
tèje le frolo avec qui t’as conclu, et retourne despi chez ton mari ! »
Ils ont fait un tchek et, finalement, la meuf est repartie chez le maton de ses minots.
Depuis, elle le dribble plus. Elle est même devenue sten. C’est trop une crème !

Et même si, parfois, elle a l’impression que chez elle c’est un peu Fleury, elle sait que Jésus la kiff et qu’il est son frère maintenant. Alors, dans son cœur, c’est plus la zonze.

Lexique: Afficher : ridiculiser / Baver : révéler des choses confidentielles / Beubz : bombe aérosol / Blème : problème / Boug : mec / Despi : vite / Dribbler : tromper / Flag : flagrant délit / Fleury : prison / Frolo : homme / Frolotte : femme / Gazer : se moquer / Ghetto : situation tendue / Goumer : frapper / Graff : graffitis / Griller : Prendre en flagrant délit / Guet : traquenard / Intrigue : situation sentimentale complexe / Keumé : mec / Kiffer : aimer / Mater : regarder / Maton : père / Merco : Mercedes / Meuf : femme / Official : privilégié / Ouak : quoi / Padig : t’en fais pas / Poucave : délateur / Rate : femme / Seum : rage / Srab : ami / Starforlah : exprime l’indignation / Sten : fiable / Taf taf : vite fait / Tchek : salut / Tèje : laisse tomber / Tékal : partir / Tieks : quartier / Yomb : énervé / Zonze : prison.

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Voici que je fais une chose nouvelle, je vais désaltérer mon peuple » (Is 43, 16-21)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Ainsi parle le Seigneur, lui qui fit un chemin dans la mer, un sentier dans les eaux puissantes, lui qui mit en campagne des chars et des chevaux, des troupes et de puissants guerriers ; les voilà tous couchés pour ne plus se relever, ils se sont éteints, consumés comme une mèche. Le Seigneur dit : « Ne faites plus mémoire des événements passés, ne songez plus aux choses d’autrefois. Voici que je fais une chose nouvelle : elle germe déjà, ne la voyez-vous pas ? Oui, je vais faire passer un chemin dans le désert, des fleuves dans les lieux arides. Les bêtes sauvages me rendront gloire – les chacals et les autruches – parce que j’aurai fait couler de l’eau dans le désert, des fleuves dans les lieux arides, pour désaltérer mon peuple, celui que j’ai choisi. Ce peuple que je me suis façonné redira ma louange. »

Psaume
(Ps 125 (126), 1-2ab, 2cd-3, 4-5, 6)
R/ Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous : nous étions en grande fête !
(Ps 125, 3)

Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion,
nous étions comme en rêve !
Alors notre bouche était pleine de rires,
nous poussions des cris de joie.

Alors on disait parmi les nations :
« Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur ! »
Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous :
nous étions en grande fête !

Ramène, Seigneur, nos captifs,
comme les torrents au désert.
Qui sème dans les larmes
moissonne dans la joie.

Il s’en va, il s’en va en pleurant,
il jette la semence ;
il s’en vient, il s’en vient dans la joie,
il rapporte les gerbes.

Deuxième lecture
« À cause du Christ, j’ai tout perdu, en devenant semblable à lui dans sa mort » (Ph 3, 8-14)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens

Frères, tous les avantages que j’avais autrefois, je les considère comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. À cause de lui, j’ai tout perdu ; je considère tout comme des ordures, afin de gagner un seul avantage, le Christ, et, en lui, d’être reconnu juste, non pas de la justice venant de la loi de Moïse mais de celle qui vient de la foi au Christ, la justice venant de Dieu, qui est fondée sur la foi. Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection et de communier aux souffrances de sa Passion, en devenant semblable à lui dans sa mort, avec l’espoir de parvenir à la résurrection d’entre les morts. Certes, je n’ai pas encore obtenu cela, je n’ai pas encore atteint la perfection, mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir, puisque j’ai moi-même été saisi par le Christ Jésus. Frères, quant à moi, je ne pense pas avoir déjà saisi cela. Une seule chose compte : oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l’avant, je cours vers le but en vue du prix auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus.

Évangile
« Celui d’entre-vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à jeter une pierre » (Jn 8, 1-11)
Gloire à toi, Seigneur.
Gloire à toi. Maintenant, dit le Seigneur, revenez à moi de tout votre cœur, car je suis tendre et miséricordieux. Gloire à toi, Seigneur. Gloire à toi. (cf. Jl 2, 12b.13c)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus s’en alla au mont des Oliviers. Dès l’aurore, il retourna au Temple. Comme tout le peuple venait à lui, il s’assit et se mit à enseigner. Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme qu’on avait surprise en situation d’adultère. Ils la mettent au milieu, et disent à Jésus : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, que dis-tu ? » Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus s’était baissé et, du doigt, il écrivait sur la terre. Comme on persistait à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » Il se baissa de nouveau et il écrivait sur la terre. Eux, après avoir entendu cela, s’en allaient un par un, en commençant par les plus âgés. Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu. Il se redressa et lui demanda : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? » Elle répondit : « Personne, Seigneur. » Et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , , , ,

10 mars 2019

Transfiguration : le phare dans la nuit

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

TRANSFIGURATION : le phare dans la nuit


Homélie pour le 2° dimanche de Carême / Année C
17/03/2019

Cf. également :

Transfiguration : la métamorphose anti-kafkaïenne
Dressons trois tentes…
La vraie beauté d’un être humain
Visage exposé, à l’écart, en hauteur
Figurez-vous la figure des figures
À l’écart, transfiguré
L’alliance entre les morceaux
Le sacrifice interdit

Nous pouvons lire dans la Transfiguration du Christ la valeur et la densité de nos propres transfigurations.

Phare dans la nuitEh oui, nous aussi, chacun de nous – si nous y regardons bien – nous avons dans notre vie des petits Mont Thabor – ou des grands – des moments si clairs et si forts que rien n’en efface la trace, pas même le doute et l’épreuve après coup.
Réfléchissez : le sentiment fugitif de l’évidence de l’amour, ou celui de l’évidence de Dieu ne sont sans doute pas étrangers à votre histoire.
Un peu comme le navire qui, se battant contre une mer agitée, distingue soudain, au sommet d’une vague plus forte que les autres, le temps d’un éclair, la jetée du port qu’il faut rejoindre, ou l’éclat lumineux d’un phare qui commande le passage.
Vision si fugitive et si brève qu’une fois l’élan retombé on écarquille les yeux en se demandant si on n’a pas rêvé.
Mais vision fulgurante qui nourrit l’espoir et le combat dans la nuit.

La Transfiguration avant la Passion, c’est cet extraordinaire moment de lumière donné pour vivre la nuit ordinaire.

En préparant avec des jeunes leur mariage, j’ai toujours été frappé de la trace qu’ils portaient quelque part en eux d’un événement fondateur, d’un moment privilégié, d’un éblouissement qui les aidait à tenir bon. Et plus encore, en préparant des anniversaires de mariage – 30 ans, 40 ans, noces d’or ! – j’ai été impressionné par la mémoire toujours présente de ces grands moments de la vie de couple où il s’est passé quelque chose ; je revois encore mes grands-parents quand ils parcouraient ainsi les grands moments de leur vie commune :
« tu te souviens ? »
disait autrefois mon grand-père, et ma grand-mère répondait simplement : « oui ».
Et leur communion de regard et de silence en disait long.

Dans la vie professionnelle également, beaucoup pourraient témoigner de ces intuitions très fortes où l’on sent que l’on est dans la bonne direction, à sa vraie place.
Je pense par exemple à un ami qui, au lieu de choisir une carrière tranquille, a quitté sa confortable situation de salarié et a choisi d’essayer de sauver l’entreprise familiale, dont dépendaient plus de 100 familles.
Je pense à ce cadre, haut responsable, qui accepte de partir sur le terrain pour trouver les emplois qui compenseront la fermeture d’une usine, ou au neveu qui préfère partir au Mexique avec la Délégation Catholique à la Coopération plutôt que d’aller à New York pour un poste financier juteux. Malgré toutes les difficultés rencontrées, une certitude du cœur les habite, qui s’enracine dans quelques moments de lumière.

Vie de couple, de famille, responsabilité professionnelle : l’éblouissement du Christ en gloire nous traverse tout entiers, jusque dans notre relation à Dieu lui-même.

Dieu, Cette Année-Là   de Jean-François Six  Format Broché Dans un livre qu’il faut absolument lire, Jean-François Six raconte comment Dieu est capable de retourner une vie en un instant.
Son livre s’intitule : « Dieu cette année-là ».
Cette année-là, c’est 1886.
Et 1886, c’est l’année des martyrs de l’Ouganda, de la conversion de Charles de Foucauld, de Paul Claudel, de Thérèse de Lisieux et de Maurice Blondel.
Quand ces témoins racontent, ils situent l’origine de leur aventure spirituelle et sont souvent capables de dire : « tel lieu, telle rencontre, telle date précise ».
Pour le jeune Charles de Foucauld, ce fut la rencontre avec l’abbé Huvelin, dans son confessionnal en octobre 1886 dans l’église St Augustin, à Paris. Il voulait disserter à la manière d’un mondain qu’il était sur les troubles de sa vie fortunée. L’abbé Huvelin lui ordonna de se mettre à genoux et de se confesser sans détours. Les larmes de Charles de Foucauld se confessant lui restèrent une source intarissable de courage pour faire corps avec les délaissés croisés au Maroc, les Touaregs à qui il consacra le meilleur de lui-même.

Pour Thérèse, ce fut au retour de la messe de Minuit chez elle à Lisieux. À onze ans, en entendant malgré lui son père pester contre l’obligation des cadeaux à faire aux enfants, elle prit conscience tout à coup que la petite voie, justement celle de l’enfance spirituelle, serait son chemin de croissance en Dieu.

Cette même nuit de Noël – dans laquelle décidément Dieu distribua ses coups de foudre – Paul Claudel est bouleversé. Il est à Notre Dame de Paris, et il précise : « près du second pilier à l’entrée du chœur à droite du côté de la sacristie. Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En un instant, mon cœur fut touché et je crus. Je crus d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante que depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée n’ont pu ébranler ma foi. » Claudel était rentré à Notre-Dame athée, il en est ressorti chrétien, sans bien savoir ce que cela voulait dire. Mais dans tous ses écrits il suit ce fil rouge du bouleversement inattendu qu’il appelle la grâce.

Une multitude de témoins pourrait vous raconter l’évènement fondateur de leur aventure spirituelle. Ainsi pour Ignace de Loyola : en 1521, les Français assiègent Pampelune. Ignace s’illustre parmi les défenseurs de la ville quand un boulet de canon lui broie la jambe et brise sa carrière. Il rentre au château familial sur un brancard. S’ennuyant ferme pendant sa convalescence, il dévore la vie des saints dans la bibliothèque de son château, et en sort complètement transformé, aspirant à servir la gloire de Dieu au service des hommes plutôt que sa propre gloire chevaleresque dans la noblesse de son temps.

Interrogez ceux et celles qui se sont lancés dans une aventure spirituelle – sans que l’on ne voie très bien de l’extérieur pourquoi ils s’y sont lancés – et ils vous raconteront souvent quelque part dans leur passé un Mont Thabor, une lumière qu’ils ont vu une fois. Et une fois suffit pour se mettre en route, comme Abraham, pour partir avec la seule certitude de cette rencontre ineffable.

Alors commence vraiment le chemin de conversion. Car c’est seulement en redescendant dans la plaine, à l’image de Pierre Jacques et Jean, qu’on vérifie si c’était une illusion ou une vraie rencontre. La vie ordinaire du couple met ainsi à l’épreuve ces éblouissements initiaux. Ceux qui n’étaient qu’illusion ou sentiment ne permettent pas de tenir la route. Ces mirages s’évanouissent  très vite devant la dure réalité de la vie commune.

Nos transfigurations, ce sont des évènements, souvent banals, plus rarement extraordinaires, mais toujours des évènements relus dans la foi, relus sans cesse, 10 ans, 20 ans, 50 ans après pour donner sens aux épreuves et aux obstacles qui nous envahissent comme la brume reprend possession de l’océan après la traversée lumineuse du phare.

La conversion n’est pas l’œuvre d’un instant, si beau, si fort soit-il. Elle à vivre toute notre vie durant, le Carême est là pour nous le rappeler. Car le véritable amour se vit dans la durée, non dans l’éblouissement d’un amour. Mais l’éblouissement nous est donné pour durer.

citation amour 30

Dans cette eucharistie, demandons au Seigneur de nous ouvrir les yeux pour discerner les « Mont Thabor » dont il a jalonné notre route.

Sachons en rendre grâce.
Puissions-nous y revenir souvent pour leur rester fidèles.

 

Lectures de la messe

Première lecture
Le Seigneur conclut une alliance avec Abraham, le croyant (Gn 15, 5-12.17-18)

Lecture du livre de la Genèse

En ces jours-là, le Seigneur parlait à Abraham dans une vision. Il le fit sortir et lui dit : « Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux… » Et il déclara : « Telle sera ta descendance ! » Abram eut foi dans le Seigneur et le Seigneur estima qu’il était juste.  Puis il dit : « Je suis le Seigneur, qui t’ai fait sortir d’Our en Chaldée pour te donner ce pays en héritage. » Abram répondit : « Seigneur mon Dieu, comment vais-je savoir que je l’ai en héritage ? » Le Seigneur lui dit : « Prends-moi une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans, un bélier de trois ans, une tourterelle et une jeune colombe. » Abram prit tous ces animaux, les partagea en deux, et plaça chaque moitié en face de l’autre ; mais il ne partagea pas les oiseaux. Comme les rapaces descendaient sur les cadavres, Abram les chassa. Au coucher du soleil, un sommeil mystérieux tomba sur Abram, une sombre et profonde frayeur tomba sur lui. Après le coucher du soleil, il y eut des ténèbres épaisses. Alors un brasier fumant et une torche enflammée passèrent entre les morceaux d’animaux. Ce jour-là, le Seigneur conclut une alliance avec Abram en ces termes : « À ta descendance je donne le pays que voici, depuis le Torrent d’Égypte jusqu’au Grand Fleuve, l’Euphrate. »

Psaume
(Ps 26 (27), 1, 7-8, 9abcd, 13-14)
R/ Le Seigneur est ma lumière et mon salut.
(Ps 26, 1a)

Le Seigneur est ma lumière et mon salut ;
de qui aurais-je crainte ?
Le Seigneur est le rempart de ma vie ;
devant qui tremblerais-je ?

Écoute, Seigneur, je t’appelle !
Pitié ! Réponds-moi !
Mon cœur m’a redit ta parole :
« Cherchez ma face. »

C’est ta face, Seigneur, que je cherche :
ne me cache pas ta face.
N’écarte pas ton serviteur avec colère :
tu restes mon secours.

J’en suis sûr, je verrai les bontés du Seigneur
sur la terre des vivants.
« Espère le Seigneur, sois fort et prends courage ;
espère le Seigneur. »

Deuxième lecture
« Le Christ transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux » (Ph 3, 17 – 4, 1)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Philippiens

Frères, ensemble imitez-moi, et regardez bien ceux qui se conduisent selon l’exemple que nous vous donnons. Car je vous l’ai souvent dit, et maintenant je le redis en pleurant : beaucoup de gens se conduisent en ennemis de la croix du Christ. Ils vont à leur perte. Leur dieu, c’est leur ventre, et ils mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte ; ils ne pensent qu’aux choses de la terre. Mais nous, nous avons notre citoyenneté dans les cieux, d’où nous attendons comme sauveur le Seigneur Jésus Christ, lui qui transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux, avec la puissance active qui le rend même capable de tout mettre sous son pouvoir. Ainsi, mes frères bien-aimés pour qui j’ai tant d’affection, vous, ma joie et ma couronne, tenez bon dans le Seigneur, mes bien-aimés.

Évangile
« Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage devint autre » (Lc 9, 28b-36)
Gloire au Christ, Parole éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur.
De la nuée lumineuse, la voix du Père a retenti : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ! » Gloire au Christ, Parole éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur. (cf. Mt 17, 5)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il gravit la montagne pour prier. Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage devint autre, et son vêtement devint d’une blancheur éblouissante. Voici que deux hommes s’entretenaient avec lui : c’étaient Moïse et Élie, apparus dans la gloire. Ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem. Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil ; mais, restant éveillés, ils virent la gloire de Jésus, et les deux hommes à ses côtés. Ces derniers s’éloignaient de lui, quand Pierre dit à Jésus : « Maître, il est bon que nous soyons ici ! Faisons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » Il ne savait pas ce qu’il disait. Pierre n’avait pas fini de parler, qu’une nuée survint et les couvrit de son ombre ; ils furent saisis de frayeur lorsqu’ils y pénétrèrent. Et, de la nuée, une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le ! » Et pendant que la voix se faisait entendre, il n’y avait plus que Jésus, seul. Les disciples gardèrent le silence et, en ces jours-là, ils ne rapportèrent à personne rien de ce qu’ils avaient vu.
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , , , ,
1...56789...18