L'homélie du dimanche (prochain)

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26 novembre 2023

À l’improviste !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

À l’improviste !

 Homélie pour le 1° Dimanche de l’Avent / Année B
03/12/2023

Cf. également :
Dans l’événement, l’avènement
L’événement sera notre maître intérieur
Se laisser façonner
L’Apocalypse, version écolo, façon Greta
Quand le cœur s’alourdit
Laissez le présent ad-venir
Encore un Avent…
L’absence réelle
Le syndrome du hamster

La venue. Quelle venue ?
Bonne année !
Sous le signe de la promesse
L’absence réelle
Anticiper la joie promise

C’est bien Versailles ici !
Connaissez-vous les publicités de TotalEnergies nous incitant à faire des économies d’électricité ? On y voit un homme éteindre systématiquement chez lui avant de se coucher toutes les lumières, veilleuses, aquariums et ordinateurs de la maison en admonestant ses enfants et sa femme : « c’est pas Versailles ici ! » Ce reproche est peut-être un signe annonciateur de l’écologie punitive que quelques ‘khmers verts’ voudraient imposer à tous… En tout cas, l’Évangile de ce dimanche (Mc 13,33-37) prend à contre-pied la symbolique de cette pub : ‘surtout n’éteins pas ta veille ! Garde sans cesse ta lampe allumée, fais provision d’huile pour tenir toute la nuit s’il le faut’ :

« Prenez garde, restez éveillés : car vous ne savez pas quand ce sera le moment. C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et demandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »

Autrement dit : c’est bien Versailles ici, dans le cœur et l’esprit de celui qui attend la venue du Christ ! Loin de tout éteindre, il nous faut au contraire maintenir tout allumé : notre intelligence, notre désir, notre amour. Rien de pire qu’un chrétien éteint ! Au lieu de mettre sur off, il nous faut paramétrer nos notifications intérieures pour être averti dès que de l’inattendu survient : c’est peut-être le Christ qui s’approche. Pierre à Gethsémani n’a pas su veiller une heure, alors que la bien-aimée du Cantique des cantiques demeure à l’affût : « je dors, mais mon cœur veille » (Ct 5,2).

Jésus ne connaissait la théorie du chaos qui annonce l’imprévisibilité radicale de ce qui va arriver. Mais il en a l’intuition spirituelle. Pour lui visiblement, le présent de Dieu n’est pas la simple prolongation du passé humain. Il peut se produire du neuf à tout instant, déjouant les plans, les stratégies, les calculs. « Vous ne savez pas… » : ce constat d’inconnaissance revient très souvent dans les Évangiles. « Vous ne savez pas quand ce sera le moment. [...] Vous ne savez pas quand vient le maître de la maison…»

Ici, c’est l’ignorance de la date du retour du maître parti en voyage, du royaume de Dieu lui-même. C’est « à l’improviste » que se manifeste l’arrivée du maître.
Le présent de Dieu ne peut donc pas se programmer, se planifier. Il n’est pas prédictible, plus encore que la météo à 15 jours. Surveiller ou contrôler ne sert à rien. C’est veiller qui est l’attitude juste, c’est-à-dire guetter les signes d’une ad-venue inattendue et imprévisible.
Le présent de la foi chrétienne est un événement, au sens littéral du terme : ex-venire = ce qui vient d’ailleurs. Il nous est donné par un Autre. Il échappe à toute mainmise.
Plus encore : ce présent nous vient du futur. Le Christ ressuscité venant à notre rencontre engendre dans notre vie ces événements par lesquels il nous invite à orienter notre existence vers la plénitude finale. « Deviens qui tu seras » : notre vocation en Christ reflue sur notre condition actuelle, tel le mascaret remontant de la mer au fleuve par l’embouchure en une étrange vague à contre-courant…
D’où le nom du temps liturgique qui commence : ad-ventus = Avent = ce qui vient vers nous.

 

Une soudaineté heureuse
Arrêtons-nous sur l’une des caractéristiques de la venue du Christ que nous célébrons en ce début d’Avent : la soudaineté. « S’il arrive à l’improviste (ξαφνης), il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis ».
Le terme grec employé par Marc est ξαφνης (exaiphnes). C’est l’unique usage de ce mot en Marc. Les 4 autres emplois du terme dans le Nouveau Testament nous en disent un peu plus :

À l’improviste ! dans Communauté spirituelle– La soudaineté de Noël évoquée par Luc à l’arrivée des bergers nous invite à écouter tout ce qui chante la gloire de Dieu, surtout quand elle se cache dans la figure du tout-petit : « Et soudain (exaiphnes) il se joignit à l’ange une multitude de l’armée céleste, louant Dieu… » (Lc 2,13)
– Luc raconte qu’un ‘possédé’ – un épileptique sans doute – est secoué par des crises subites et violentes, ce qui invitent plutôt à nous méfier de la soudaineté du déchaînement du mal qui peut tout emporter, tel l’oued au désert : « Un esprit le saisit, et aussitôt (exaiphnes) il pousse des cris; et l’esprit l’agite avec violence, le fait écumer, et a de la peine à se retirer de lui, après l’avoir tout brisé » (Lc 9,39).
– Les deux derniers usages du mot
soudain sont placés par Luc dans la bouche de Paul lorsqu’il raconte son appel sur le chemin de Damas : « Comme j’étais en chemin, et que j’approchais de Damas, tout à coup (exaiphnes), vers midi, une grande lumière venant du ciel resplendit autour de moi » (Ac 22,6;9,3). Lorsque Dieu nous appelle, il est capable de le faire à l’improviste, alors que nous sommes loin de lui, voire contre lui comme Saül le persécuteur de chrétiens allant vers Damas accomplir sa sinistre besogne.

Ce qui est remarquable, c’est que la soudaineté divine dans le Nouveau Testament est une soudaineté heureuse, alors que dans l’Ancien Testament lorsque Dieu vient à l’improviste c’est pour provoquer la ruine et le malheur sur Israël infidèle ou sur ses ennemis.
- Ainsi la maison de Jacob s’écroule tout d’un coup, sans prévenir, sur sa famille : « Soudain un grand vent est venu depuis l’autre côté du désert et a frappé contre les quatre coins de la maison. Elle s’est écroulée sur les jeunes gens et ils sont morts » (Jb 1,19).
- Les pratiques de magie et de sorcellerie attireront de grandes souffrances se déversant à l’improviste sur ceux qui ont recours : « 
Ces deux souffrances – la perte d’enfants et le veuvage – t’atteindront en un instant, en un seul jour. Elles te frapperont de plein fouet malgré tous tes rites de sorcellerie, malgré toute la puissance de tes pratiques magiques » (Is 47,9).
- La dévastation arrivera de manière rapide et inattendue sur Jérusalem si elle délaisse son Seigneur :
« Fille de mon peuple, habille-toi d’un sac et roule-toi dans la cendre, prends le deuil comme pour un fils unique, verse des larmes, des larmes pleines d’amertume, car c’est de façon soudaine que le dévastateur viendra sur nous » (Jr 6,26).
« Je rends ses veuves plus nombreuses que les grains de sable de la mer. J’amène sur eux, sur la mère du jeune homme, le dévastateur en plein midi. Je fais soudain tomber sur elle l’angoisse et la terreur » (Jr 15,8).
« C’est pourquoi, voici ce que dit l’Éternel: Je prépare contre ce peuple un malheur dont vous ne dégagerez pas votre cou, et subitement vous ne marcherez pas la tête haute (Mi 2,3).
43292358 Avent dans Communauté spirituelle- Seul Malachie annonce un revirement en nourrissant l’espérance du peuple d’accueillir un jour le messager du Seigneur se manifestant dans son temple, à l’improviste, inattendu, presque par surprise : « Voici que j’enverrai mon messager pour me préparer le chemin. Et soudain, il entrera dans son Temple, le Seigneur que vous cherchez ; le messager de l’alliance que vous désirez, le voici qui arrive, dit l’Éternel, le maître de l’univers » (Mal 3,1). Les chrétiens n’ont eu aucun mal évidemment à reconnaître ce messager en Jésus au Temple de Jérusalem.

Il y a donc une inversion de sens de la surprise de l’un à l’autre Testament : du malheur et de la ruine survenant à l’improviste, on passe à la soudaine venue du Christ apportant jugement et salut.
Cette soudaineté sera heureuse pour ceux qui l’attendent, mais confondante pour ceux qui s’étaient endormis dans le luxe et l’injustice : « Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur ne s’alourdisse dans les beuveries, l’ivresse et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste » (Lc 21,34) ; « Quand les gens diront : ‘Quelle paix ! Quelle tranquillité !’, c’est alors que, tout à coup, la catastrophe s’abattra sur eux, comme les douleurs sur la femme enceinte : ils ne pourront pas y échapper » (1Th 5,3).
L’enjeu est de ne pas passer à côté de cette irruption soudaine de l’amour de Dieu dans nos vies. Celui qui regarde le ciel sans regarder ne verra pas l’étoile filante ni la météorite qui soudain traverse l’espace…

 

Marie Madeleine et le jardinier inattendu
Le pape Grégoire le Grand (540-604) a prononcé une homélie (n° 25) extraordinaire sur Marie-Madeleine. Il note qu’après avoir vu le tombeau vide, Simon-Pierre et Jean rentrèrent chez eux (ils ont même repris leur métier de pêcheur comme si de rien n’était), alors que Marie-Madeleine reste là, dehors, à pleurer, refusant d’être consolée et de passer à autre chose : « Les disciples s’en retournèrent donc chez eux. Marie, elle, se tenait près du tombeau, au-dehors, et pleurait » (Jn 20, 10-11).

 désir« Elle recherchait celui qu’elle ne trouvait pas, elle pleurait en le cherchant, et, embrasée par le feu de son amour, elle brûlait du désir de celui qu’elle croyait enlevé. C’est pour cela qu’elle a été la seule à le voir, elle qui était restée pour le chercher, car l’efficacité d’une œuvre bonne tient à la persévérance, et la Vérité dit cette parole : Celui qui aura persévéré jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé.

Elle a donc commencé par chercher, et elle n’a rien trouvé ; elle a persévéré dans sa recherche, et c’est pourquoi elle devait trouver ; ce qui s’est produit, c’est que ses désirs ont grandi à cause de son attente, et en grandissant ils ont pu saisir ce qu’ils avaient trouvé. Car l’attente fait grandir les saints désirs. Si l’attente les fait tomber, ce n’était pas de vrais désirs. C’est d’un tel amour qu’ont brûlé tous ceux qui ont pu atteindre la vérité. Aussi David dit-il : ‘Mon âme a soif du Dieu vivant : quand pourrai-je parvenir devant la face de Dieu ?’ Aussi l’Église dit-elle encore dans le Cantique des cantiques : ‘Je suis blessée d’amour’. Et plus loin : ‘Mon âme a défailli’.

Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? On lui demande le motif de sa douleur, afin que son désir s’accroisse, et qu’en nommant celui qu’elle cherchait, elle rende plus ardent son amour pour lui ».

Grégoire pointe là très justement le lien entre la veille et la rencontre : le désir. Celui qui ne désire plus rien ne veille pas. Il vit en automate (métro, boulot, dodo) en satisfaisant ses besoins primaires sans rien attendre d’autre. En désirant d’un saint désir, Marie-Madeleine fait grandir sa capacité d’attendre, de veiller, même devant un tombeau vide où normalement plus rien ne va se passer. Grâce à cela elle ne manque pas l’étoile filante dans le ciel que Pierre et Jean ne voient pas tout de suite. Elle reconnaît être rencontrée, prenant pour le jardinier celui qu’elle recherchait de tout son être sans oser y croire. Comme s’il fallait jardiner notre désir pour rencontrer le Ressuscité…

Notre désir nous garde en état de veille, s’il est un saint désir assoiffé de l’essentiel. Voilà l’huile pour la lampe. Lorsque le Christ nous intime : « veillez ! », l’Esprit nous indique le chemin : « désire ! ». Désire, et ne cède pas sur ton désir, s’il est vrai. Voilà comment veiller sans cesse : en désirant sans cesse, en désirant davantage, en désirant mieux, en élargissant notre désir à ce que nous ne pouvons contenir.
Désire, et tu veilleras. Veille à entretenir en toi ce désir mieux que la flambée dans la cheminée.

 

Quelle est l’improviste dans ma vie ?
– Si la caractéristique de la venue du Christ en nous est son caractère ‘à l’improviste’, nous avons là une bonne piste pour chercher des indices de cette venue dans notre histoire personnelle et collective. L’inattendu de Dieu est cette fracture de la glace à la surface d’un lac gelé qui soudain nous fait deviner une autre profondeur. Dieu vient à nous comme un voleur, par effraction. À l’improviste il nous surprend lorsque quelque chose de non-calculé nous bouleverse : une musique, une rencontre, une lecture, un geste de tendresse, de compassion…
Le gratuit souvent nous ouvre ‘à l’improviste’.
Le calculé se déroule logiquement sans surprise.
Le marchandé s’obtient par négociation, pas par grâce.

– À l’improviste, Dieu vient vers nous par le biais de notre désir trouvant soudain de quoi flamber sans mesure.
Une amie récemment divorcée me confiait au téléphone : « je sens que depuis ma séparation, mon cœur se ferme peu à peu et ne veut plus aimer. Je ne me laisse plus émouvoir par un visage, et je résiste malgré moi à la perspective de recréer ce lien ». C’est si tentant de se dessécher sur place, et de ne plus rien vouloir pour ne plus rien souffrir. L’extinction du désir est une forme d’anorexie spirituelle qui conduit à la mort.
Cette extinction peut également se dissimuler sous la poursuite de désirs superficiels ou vains. Ainsi l’homme riche qui ne sait plus quoi faire de ses greniers pleins de blé va mourir gavé : « insensé, cette nuit même on va te demander ta vie ! »

identite-narrative-storytelling Grégoire– Une troisième piste - après l’inattendu et le désir - pour reconnaître la venue de Dieu en nous est de raconter ce qui nous est arrivé. J’ai toujours été impressionné que Luc dans les Actes des Apôtres raconte trois fois la conversion de Paul sur le chemin de Damas : ni une, ni deux, mais trois fois ! Pourquoi ? Parce qu’un événement aussi inattendu, improbable – voire choquant – que la conversion d’un persécuteur demande de raconter, d’écrire, pour interpréter et garder en mémoire une telle bousculade. Imaginez que Poutine change pour se mettre au service de la paix entre les peuples ! Cela mériterait d’être raconté en détails pour les générations à venir…
On rejoint là ce que Paul Ricœur appelait l’identité narrative : tant que je n’ai pas fait le récit de ce qui m’est arrivé, je ne sais pas qui je suis (et les autres non plus).
Veiller demande de parler, d’écrire, de raconter les événements inattendus où quelque chose de l’amour de Dieu s’est manifesté pour nous. Un peu comme l’étoile filante demande à être filmée sur un smartphone pour être ensuite publiée sur les réseaux sociaux : un témoin, une image, et la déchirure du ciel à l’improviste devient crédible, reconnue, archivée.

L’inattendu, le désir, le récit : faisons feu de tout bois pour que flambe en nous l’attente de la venue de Dieu vers nous, pour que la vigilance nous prépare à recevoir, à l’improviste

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais ! » (Is 63, 16b-17.19b ; 64, 2b-7)

Lecture du livre du prophète Isaïe
C’est toi, Seigneur, notre père ; « Notre-rédempteur-depuis-toujours », tel est ton nom. Pourquoi, Seigneur, nous laisses-tu errer hors de tes chemins ? Pourquoi laisser nos cœurs s’endurcir et ne plus te craindre ? Reviens, à cause de tes serviteurs, des tribus de ton héritage. Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes seraient ébranlées devant ta face.
Voici que tu es descendu : les montagnes furent ébranlées devant ta face. Jamais on n’a entendu, jamais on n’a ouï dire, nul œil n’a jamais vu un autre dieu que toi agir ainsi pour celui qui l’attend. Tu viens rencontrer celui qui pratique avec joie la justice, qui se souvient de toi en suivant tes chemins. Tu étais irrité, mais nous avons encore péché, et nous nous sommes égarés. Tous, nous étions comme des gens impurs, et tous nos actes justes n’étaient que linges souillés. Tous, nous étions desséchés comme des feuilles, et nos fautes, comme le vent, nous emportaient. Personne n’invoque plus ton nom, nul ne se réveille pour prendre appui sur toi. Car tu nous as caché ton visage, tu nous as livrés au pouvoir de nos fautes. Mais maintenant, Seigneur, c’est toi notre père. Nous sommes l’argile, c’est toi qui nous façonnes : nous sommes tous l’ouvrage de ta main.

PSAUME
(79 (80), 2ac.3bc, 15-16a, 18-19)
R/ Dieu, fais-nous revenir ;que ton visage s’éclaire, et nous serons sauvés ! (79, 4)

Berger d’Israël, écoute,
resplendis au-dessus des Kéroubim !
Réveille ta vaillance
et viens nous sauver.

Dieu de l’univers, reviens !
Du haut des cieux, regarde et vois :
visite cette vigne, protège-la,
celle qu’a plantée ta main puissante.

Que ta main soutienne ton protégé,
le fils de l’homme qui te doit sa force.
Jamais plus nous n’irons loin de toi :
fais-nous vivre et invoquer ton nom !

DEUXIÈME LECTURE
Nous attendons de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ (1 Co 1, 3-9)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, à vous, la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ. Je ne cesse de rendre grâce à Dieu à votre sujet, pour la grâce qu’il vous a donnée dans le Christ Jésus ; en lui vous avez reçu toutes les richesses, toutes celles de la parole et de la connaissance de Dieu. Car le témoignage rendu au Christ s’est établi fermement parmi vous. Ainsi, aucun don de grâce ne vous manque, à vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ. C’est lui qui vous fera tenir fermement jusqu’au bout, et vous serez sans reproche au jour de notre Seigneur Jésus Christ. Car Dieu est fidèle, lui qui vous a appelés à vivre en communion avec son Fils, Jésus Christ notre Seigneur.

ÉVANGILE
« Veillez, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison » (Mc 13, 33-37)
Alléluia. Alléluia. Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. Alléluia. (Ps 84, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Prenez garde, restez éveillés : car vous ne savez pas quand ce sera le moment. C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et demandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »
Patrick BRAUD

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1 octobre 2023

Ce Dieu absent qui ne se venge pas

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ce Dieu absent qui ne se venge pas

Homélie pour le 27° Dimanche du temps ordinaire / Année A
08/10/2023

Cf. également :
Suis-je le vigneron de mon frère ?
Jésus face à la violence mimétique
Les sans-dents, pierre angulaire

Vendange, vent d’anges

Le pipel du camp de Buna
Élie Wiesel était un adolescent juif ordinaire lorsqu’il fut déporté avec sa famille à Auschwitz en 1944. Il lui faudra attendre près de 40 ans après la guerre pour arriver à trouver les mots décrivant l’horreur : son petit livre bouleversant « La nuit » écrit en 1983 demeure un témoignage incontournable. Il arrive enfin à raconter son enfer. Et notamment l’exécution d’un enfant par les SS, qui le marque au fer rouge pour toute son existence :

Ce Dieu absent qui ne se venge pas dans Communauté spirituelle B01C61PWNA.01._SCLZZZZZZZ_SX500_« J’ai vu d’autres pendaisons. Je n’ai jamais vu un seul de ces condamnés pleurer. Il y avait longtemps que ces corps desséchés avaient oublié la saveur amère des larmes. Sauf une fois. L’Oberkapo du 52° kommando des câbles était un Hollandais : un géant, dépassant deux mètres. Sept cents détenus travaillaient sous ses ordres et tous l’aimaient comme un frère. Jamais personne n’avait reçu une gifle de sa main, une injure de sa bouche. Il avait à son service un jeune garçon, un pipel comme on les appelait. Un garçon d’une douzaine d’années au visage fin et beau, incroyable dans ce camp. |…]
Un jour, la centrale électrique de Buna[1] sauta. Appelée sur les lieux, la Gestapo conclut à un sabotage. On découvrit une piste. Elle aboutissait au block de l’Oberkapo hollandais. Et là, on découvrit, après une fouille, une quantité importante d’armes. L’Oberkapo fut arrêté sur-le-champ. Il fut torturé des semaines durant, mais en vain. Il ne livra aucun nom. Il fut transféré à Auschwitz. On n’en entendit plus parler. Mais son petit pipel était resté au camp, au cachot. Mis également à la torture, il resta, lui aussi, muet. Les S.S. le condamnèrent alors à mort, ainsi que deux autres détenus chez lesquels on avait découvert des armes.

Un jour que nous revenions du travail, nous vîmes trois potences dressées sur la place d’appel, trois corbeaux noirs. Appel. Les S.S. autour de nous, les mitrailleuses braquées : la cérémonie traditionnelle. Trois condamnés enchaînés – et parmi eux, le petit pipel, l’ange aux yeux tristes. Les S.S. paraissaient plus préoccupés, plus inquiets que de coutume. Pendre un gosse devant des milliers de spectateurs n’était pas une petite affaire. Le chef du camp lut le verdict. Tous les yeux étaient fixés sur l’enfant. Il était livide, presque calme, se mordant les lèvres. L’ombre de la potence le recouvrait. Le Lagerkapo refusa cette fois de servir de bourreau. Trois S.S. le remplacèrent. Les trois condamnés montèrent ensemble sur leurs chaises. Les trois cous furent introduits en même temps dans les nœuds coulants.
— Vive la liberté ! crièrent les deux adultes. Le petit, lui, se taisait.
— Où est le Bon Dieu, où est-il ? demanda quelqu’un derrière moi.
Sur un signe du chef de camp, les trois chaises basculèrent. Silence absolu dans tout le camp. À l’horizon, le soleil se couchait.
— Découvrez-vous ! hurla le chef du camp. Sa voix était rauque. Quant à nous, nous pleurions.
— Couvrez-vous ! Puis commença le défilé. Les deux adultes ne vivaient plus. Leur langue pendait, grossie, bleutée. Mais la troisième corde n’était pas immobile : si léger, le petit garçon vivait encore… Plus d’une demi-heure il resta ainsi, à lutter entre la vie et la mort, agonisant sous nos yeux. Et nous devions le regarder bien en face. Il était encore vivant lorsque je passai devant lui. Sa langue était encore rouge, ses yeux pas encore éteints. Derrière moi, j’entendis le même homme demander :
— Où donc est Dieu ?
Et je sentais en moi une voix qui lui répondait :
— Où il est ? Le voici : il est pendu ici, à cette potence… »

De manière étonnante, le témoignage véridique d’Elie Wiesel rejoint la finale de la parabole des vignerons homicides de ce dimanche (Mt 21,33-43) : Dieu s’est absenté de ce monde, et lorsqu’il revient, ce n’est pas pour se venger du mal qui se déchaîne mais pour s’identifier à ses victimes et construire avec elles, à partir d’elles, un monde nouveau.
Détaillons cette thèse, parabole à l’appui.

 

Dieu s’est absenté de ce monde
 absence dans Communauté spirituelle
Matthieu l’écrit explicitement au verset 33 : « il partit en voyage ». Drôle de patron ! La place du propriétaire n’est-elle pas auprès des équipes qui travaillent pour lui ? N’est-ce pas scandaleux que le patron aille se dorer la pilule en voyage alors que les ouvriers triment dans sa vigne ? N’est-ce pas cela qu’on reproche aux actionnaires du CAC 40 : ne pas toucher d’un cheveu la pénibilité du travail en usine ou dans les champs, mais encaisser le coupon annuel à distance, sans se préoccuper de ceux qui produisent cette richesse ?

C’est étonnant qu’aucun commentaire ne s’étonne de cette absence. Bien sûr, elle reflète l’usage capitalistique des terres en Palestine au premier siècle : les grands propriétaires fonciers louaient leur exploitation à des paysans locaux et vivaient à l’étranger.  Ils ne s’intéressaient qu’à la récolte. Mais quand même ! Jésus aurait pu prendre un autre exemple que ce comportement de riches propriétaires encaissant à distance l’argent pour lequel ils n’ont pas travaillé !

 

Trois explications de l’absence de Dieu
Comment expliquer cette absence du maître dans sa vigne ? Qui pourra justifier l’absence de Dieu à Auschwitz ? Qui pourra innocenter Dieu du crime d’éloignement coupable, d’avidité au gain et de désintérêt pour ses serviteurs ?
Comme toujours, ne répondons pas trop vite et laissons cette question ultra-douloureuse purifier nos fausses représentations.
Explorons ensuite quelques pistes possibles de compréhension.

– Si Dieu est là, il n’y a plus d’Histoire.
Interrupteur différentiel position OFF
La présence de Dieu en direct court-circuiterait l’action humaine, et ferait en quelque sorte sauter le disjoncteur de notre responsabilité. C’est la raison profonde de l’Ascension du Ressuscité : s’il ne part pas, s’il ne s’absente pas, tous attendraient de lui qu’il établisse le royaume de Dieu lui-même. Il n’y aurait plus rien à attendre : tout serait là, présent en Christ. L’absence de Dieu est la garantie d’un à-venir ; elle fonde la possibilité d’une attente active ; elle oriente l’Histoire au lieu de l’annuler.
« Il est bon pour vous que je m’en aille » (Jn 16,7).

– L’absence de Dieu est le fondement de notre autonomie.
Liberté & Cie
Isaac Getz, auteur du livre à succès : « Liberté & Cie » sur le management dans les entreprises libérées (Fayard, 2012), raconte l’histoire vraie de Bob Davids, propriétaire du vignoble californien SeaSmoke Cellars, histoire qui ressemble comme deux gouttes d’eau à notre parabole. Le jeune Bob Davids achète en 1999 quelques hectares de vignes produisant un petit vin local californien. Il n’y connaît rien en viticulture car il vient du jeu vidéo, mais il a une vision claire de l’entreprise qu’il veut développer : une société qui cultive la liberté repose précisément sur l’idée qu’il ne faut pas dire aux employés ce qu’ils doivent faire, même si c’est ce qu’ils attendent. Ce comportement doit être initié au sommet, au niveau du directeur général ou du patron d’entité. À l’image du coach, le dirigeant est garant du cadre et se doit d’être à l’écoute de ses salariés et de satisfaire leurs besoins. Bob Davids expose ainsi clairement sa philosophie et sa vision de l’entreprise : Je n’ai pas les compétences qu’il faut pour faire du vin. Je vous donnerai les outils nécessaires et tout ce qu’il faut pour produire le meilleur vin que vous puissiez humainement produire… Tout ce dont vous aurez besoin. Comme ça, vous n’aurez aucune excuse pour venir me voir et me dire : J’aurais pu mieux faire, si seulement vous m’aviez permis de…”. Ce même Bob Davids n’hésite pas à écrire à ses salariés : Je serai absent huit mois. Si vous avez le sentiment qu’il faut absolument me contacter, qu’il faut impérativement que je m’occupe de votre problème, je vous demande de vous allonger. Quand cette impression aura disparu, relevez-vous, réglez le problème et envoyez-moi un e-mail pour me faire connaître la solution”.

Pour ce qui est du vignoble, Bob fait confiance aux experts en rachetant et transformant un ancien ranch. Quant à la gestion au quotidien, Bob fait ce qu’il sait faire de mieux : ne pas manager. Il constitue d’abord une petite équipe avec les meilleurs talents possibles. Puis, il les laisse faire. Son implication au sein de Sea Smoke s’arrête à quelques coups de fil passés aux collaborateurs, pour leur demander s’ils s’amusent encore dans leur travail, et à des coups de main occasionnels notamment pendant les vendanges. Il est garant de la vision de Sea Smoke, mais ne s’implique absolument pas dans la gestion quotidienne du vignoble : ça, c’est le rôle de Victor, qui travaille tous les jours à Sea Smoke.

Aucune permission n’est demandée et aucun ordre n’est donné. Lorsqu’il faut prendre une décision, c’est le collaborateur qui la prend. Il n’y a pas non plus de process, ni de limites prédéterminées : simplement des habitudes prises au cours du temps sur la base du bon sens. Car d’après Victor, s’il recrute des stars dans leurs domaines respectifs, c’est justement pour ne pas avoir à leur dire ce qu’ils ont à faire ou contrôler s’ils le font correctement : ils le savent mieux que lui.

Voilà donc un propriétaire qui a le culot de partir huit mois autour du monde en laissant ses salariés se dépatouiller par eux-mêmes, pour faire monter le vin en qualité. Et ça marche ! Sea Smoke Cellars se voit décerner une médaille d’or en 2004 ; le domaine viticole s’étend. Pourquoi ? Parce que Bob Davids avait une vision d’excellence : produire le meilleur vin possible, vision qu’il a su partager avec ses équipes. Il leur a ensuite laissé toute latitude pour résoudre par eux-mêmes un par un les innombrables obstacles qui se sont dressés sur leur route. Ils l’ont fait parce qu’ils étaient motivés par eux-mêmes, et parce que le patron leur avait laissé le champ libre, sous réserve de servir leur vision commune.

Voilà ce que pourrait être l’absence de Dieu : la chance de notre autonomie, la garantie de notre réussite ! S’il était présent, nous n’arrêterions pas de lui demander ce qu’il faut faire, dire, penser. Et nous obéirions mécaniquement. Mais Dieu veut la collaboration d’hommes libres et non l’obéissance d’esclaves ! Comme l’écrivait le poète : « Dieu a fait l’homme comme la mer a fait les continents : en se retirant » (Hölderlin).

– L’absence de Dieu est incompréhensible, car il est plus grand que tout.
 parabole
Cette troisième piste est la réponse du livre de Job à la longue plainte de l’homme éprouvé dans ses proches, dans ses biens, dans sa chair : ‘où est-il Dieu, dans cette épreuve ? Pourquoi m’a-t-il laissé seul loin de lui ?’

« Job s’adressa au Seigneur et dit : ‘Je sais que tu peux tout et que nul projet pour toi n’est impossible. ‘Quel est celui qui déforme tes plans sans rien y connaître ?’ De fait, j’ai parlé, sans les comprendre, de merveilles hors de ma portée, dont je ne savais rien. Daigne écouter, et moi, je parlerai ; je vais t’interroger, et tu m’instruiras. C’est par ouï-dire que je te connaissais, mais maintenant mes yeux t’ont vu. C’est pourquoi je me rétracte et me repens sur la poussière et sur la cendre.’ » (Jb 42,1-6)…

S’incliner devant la transcendance divine n’est pas forcément capituler ni se résigner mais reconnaître que Dieu est au-delà de ma logique, de la représentation, de mon savoir et de mon intelligence.
Jésus lui-même s’est heurté à cette incompréhensibilité : à Gethsémani, il voit arriver l’infamie de la croix et ne comprend pas pourquoi Dieu l’abandonne à ce moment précis. Sur la croix, il interroge le ciel comme le pipel d’Auschwitz pendu à la potence : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » Pourquoi n’es-tu pas là, avec moi, quand j’ai tant besoin de toi ? Je ne comprends pas…

La réponse à l’énigme de l’absence de Dieu serait alors : « fais confiance, tu comprendras plus tard ». Pas satisfaisant du tout pour un adolescent qui veut tout maîtriser tout de suite, mais profondément libérateur pour le sage qui laisse les choses être sans les arraisonner, sans vouloir les posséder. Le lâcher prise, la dé-maîtrise, le laisser-faire spirituels deviennent alors une autre manière de vivre l’absence, sans cesser d’attendre et de désirer.

 

Les pierres angulaires
Quoiqu’il en soit, l’absence de Dieu ne dure qu’un moment. Le maître de la vigne viendra. Les auditeurs de la parabole écrivent la finale de l’histoire à leur manière, celle de la vengeance : « Ces misérables, il les fera  périr misérablement ». Jésus valide-t-il cette vengeance contre les vignerons homicides ? Dieu répondrait-il à la violence par la violence ? Quelle serait sa revanche ?

pierre_angulaire-300x300 pipelLà encore, les commentaires ne s’étonnent pas assez du décalage énorme entre la réponse ‘normale’ (exterminer les coupables) et celle de Jésus, citant le psaume 118 : « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux ! ». Autrement dit : au lieu de se venger des chefs religieux juifs, Dieu transformera leurs victimes en fondations de sa nouvelle construction. Comme l’a expliqué le pape François, le propriétaire de la vigne avait le droit de se venger, tout comme Dieu pouvait venger son Fils crucifié. Néanmoins, « la déception de Dieu face au mauvais comportement des hommes n’est pas le dernier mot ! Telle est la grande nouveauté du christianisme : un Dieu qui, même déçu par nos erreurs et par nos péchés, ne manque pas à sa parole, ne se ferme pas, et surtout ne se venge pas ! » (Angélus, 8 octobre 2017).

En Jésus, Dieu s’identifie à ceux que l’on élimine pour s’accaparer la richesse commune. Jésus sur la croix ne veut pas la mort de ses juges ni de ses bourreaux. Il assure au criminel à sa droite qu’il sera le premier à inaugurer le paradis avec lui.
La vraie revanche de Dieu n’est pas de châtier les violents comme feraient les humains, mais de relever leurs victimes pour construire avec elles, à partir d’elles, un Temple nouveau dont elles seront les pierres angulaires. Dès cette vie-ci, il est possible avec Jésus de subvertir la violence subie pour transformer les victimes en fondation d’un monde nouveau.
En s’identifiant aux vaincus de l’histoire, en faisant corps avec les damnés de la terre, le crucifié inaugure un renversement révolutionnaire : les rejetés deviennent les maîtres d’œuvre, les exclus les bâtisseurs, les maudits des frères, les victimes des sources de justice. Du fils unique tué et jeté hors de la vigne par les chefs religieux naîtra un corps fraternel dénonçant toute violence. Dieu ne répond pas à la violence par la violence. Dieu ne remplacera pas la caste sacerdotale juive par une autre caste sacerdotale – ce qui ne serait que changer de maître – mais par une nation libre, une nation où tous seront prêtres, prophètes et rois selon la promesse messianique.

François Mauriac a essayé d’exprimer cette espérance dans l’Avant-propos qu’il a écrit pour « La nuit » d’Elie Wiesel. Il témoigne :

« Je compris alors ce que j’avais aimé dès l’abord dans le jeune Israélien : ce regard d’un Lazare ressuscité, et pourtant toujours prisonnier des sombres bords où il erra, trébuchant sur des cadavres déshonorés. Pour lui, le cri de Nietzsche exprimait une réalité presque physique : Dieu est mort, le Dieu d’amour, de douceur et de consolation, le Dieu d’Abraham, Isaac et de Jacob s’est à jamais dissipé, sous le regard de cet enfant, dans la fumée de l’holocauste humain exigé par la Race, la plus goulue de toutes les idoles. Et cette mort, chez combien de juif pieux ne s’est-elle pas accomplie ? Le jour horrible, entre ces jours horribles, où l’enfant assista à la pendaison (oui !) d’un autre enfant qui avait, nous dit-il, le visage d’un ange malheureux, il entendit quelqu’un derrière lui gémir : « Où est Dieu ? Où est-il ? Où donc est Dieu ? Et en moi une voix lui répondait : où il est ? Le voici : il est pendu ici, à cette potence ».

Christ de Saint Jean de la Croix par Salvador DaliLe dernier jour de l’année juive l’enfant assiste dans le camp à la cérémonie solennelle de Roch Hashana. Il entend ces milliers d’esclaves crier d’une seule voix : « béni soit le nom de l’Éternel ! ». Naguère encore, il se fût prosterné, lui aussi, avec quelle adoration, quelle crainte, quel amour ! Et aujourd’hui, il se redresse, il fait front. La créature humiliée et offensée au-delà de ce qui est concevable pour l’esprit et pour le cœur défie la divinité aveugle et sourde : « aujourd’hui, je n’implorais plus. Je n’étais plus capable de gémir. Je me sentais au contraire très fort. J’étais l’accusateur. Et l’accusé : Dieu. Mes yeux s’étaient ouverts et j’étais seul, terriblement seul dans le monde, sans Dieu, sans hommes. Sans un mot ni pitié. Je n’étais plus rien que cendres, mais je me sentais plus fort que ce Tout-Puissant auquel on avait lié ma vie si longtemps. Au milieu de cette assemblée de prière, j’étais comme un observateur étranger ».

Et moi, qui crois que Dieu est amour, que pouvais-je répondre à mon jeune interlocuteur dont l’œil bleu gardait le reflet de cette tristesse d’ange apparue un jour sur le visage de l’enfant pendu ? Que lui ai-je dit ? Lui ai-je parlé de cet Israélien, ce frère qui lui ressemblait peut-être, ce crucifié dont la croix a vaincu le monde ? Lui ai-je affirmé que ce qui fut pour lui pierre d’achoppement est devenu pierre d’angle pour moi et que la conformité entre la croix et la souffrance des hommes demeure à mes yeux la clé de ce mystère insondable où sa foi d’enfance s’est perdue ?
Sion a resurgi pourtant des crématoires et des charniers. La nation juive est ressuscitée d’entre ces millions de morts. C’est par eux qu’elle est de nouveau vivante. Nous ne connaissons pas le prix d’une seule goutte de sang, d’une seule larme. Tout est grâce. Si l’Éternel est l’Éternel, le dernier mot pour chacun de nous lui appartient. Voilà ce que j’aurais dû dire à l’enfant juif. Mais je n’ai pu que l’embrasser en pleurant ».


[1]. Près d’Auschwitz, l’usine de Buna-Werke de la société IG Farben est une fabrique de caoutchouc où près de 12 000 détenus sont envoyés travailler. Elle devient le camp de travail Auschwitz III.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël » (Is 5, 1-7)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Je veux chanter pour mon ami le chant du bien-aimé à sa vigne.
Mon ami avait une vigne sur un coteau fertile. Il en retourna la terre, en retira les pierres, pour y mettre un plant de qualité. Au milieu, il bâtit une tour de garde et creusa aussi un pressoir. Il en attendait de beaux raisins, mais elle en donna de mauvais.
Et maintenant, habitants de Jérusalem, hommes de Juda, soyez donc juges entre moi et ma vigne ! Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n’ai fait ? J’attendais de beaux raisins, pourquoi en a-t-elle donné de mauvais ? Eh bien, je vais vous apprendre ce que je ferai de ma vigne : enlever sa clôture pour qu’elle soit dévorée par les animaux, ouvrir une brèche dans son mur pour qu’elle soit piétinée. J’en ferai une pente désolée ; elle ne sera ni taillée ni sarclée, il y poussera des épines et des ronces ; j’interdirai aux nuages d’y faire tomber la pluie.
La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël. Le plant qu’il chérissait, ce sont les hommes de Juda. Il en attendait le droit, et voici le crime ; il en attendait la justice, et voici les cris.

PSAUME

(Ps 79 (80), 9-12, 13-14, 15-16a, 19-20)
R/ La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël. (cf. Is 5, 7a)

La vigne que tu as prise à l’Égypte,
tu la replantes en chassant des nations.
Elle étendait ses sarments jusqu’à la mer,
et ses rejets, jusqu’au Fleuve.

Pourquoi as-tu percé sa clôture ?
Tous les passants y grappillent en chemin ;
le sanglier des forêts la ravage
et les bêtes des champs la broutent.

Dieu de l’univers, reviens !
Du haut des cieux, regarde et vois :
visite cette vigne, protège-la,
celle qu’a plantée ta main puissante.

Jamais plus nous n’irons loin de toi :
fais-nous vivre et invoquer ton nom !
Seigneur, Dieu de l’univers, fais-nous revenir ;
que ton visage s’éclaire, et nous serons sauvés.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Mettez cela en pratique. Et le Dieu de la paix sera avec vous » (Ph 4, 6-9)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens
Frères, ne soyez inquiets de rien, mais, en toute circonstance, priez et suppliez, tout en rendant grâce, pour faire connaître à Dieu vos demandes. Et la paix de Dieu, qui dépasse tout ce qu’on peut concevoir, gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus. Enfin, mes frères, tout ce qui est vrai et noble, tout ce qui est juste et pur, tout ce qui est digne d’être aimé et honoré, tout ce qui s’appelle vertu et qui mérite des éloges, tout cela, prenez-le en compte. Ce que vous avez appris et reçu, ce que vous avez vu et entendu de moi, mettez-le en pratique. Et le Dieu de la paix sera avec vous.

ÉVANGILE

« Il louera la vigne à d’autres vignerons » (Mt 21, 33-43)
Alléluia. Alléluia. C’est moi qui vous ai choisis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure, dit le Seigneur. Alléluia. (cf. Jn 15, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple : « Écoutez cette parabole : Un homme était propriétaire d’un domaine ; il planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et bâtit une tour de garde. Puis il loua cette vigne à des vignerons, et partit en voyage. Quand arriva le temps des fruits, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de sa vigne. Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième. De nouveau, le propriétaire envoya d’autres serviteurs plus nombreux que les premiers ; mais on les traita de la même façon. Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : ‘Ils respecteront mon fils.’ Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : ‘Voici l’héritier : venez ! tuons-le, nous aurons son héritage !’ Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Eh bien ! quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? » On lui répond : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il louera la vigne à d’autres vignerons, qui lui en remettront le produit en temps voulu. » Jésus leur dit : « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux ! Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. »
Patrick BRAUD

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23 juillet 2023

Le trésor et le marchand

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le trésor et le marchand

Homélie pour le 17° Dimanche du Temps Ordinaire / Année A
30/07/2023

Cf. également :
Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu
Tirer de son trésor du neuf et de l’ancien
Quelle sera votre perle fine ?
Acquis d’initié
Donne-moi la sagesse, assise près de toi
La brebis et la drachme

Les aventuriers de l’Arche perdue
Les Aventuriers de l'arche perdue
Harrison Ford est prêt à tout pour récupérer l’Arche d’Alliance fabriquée sur les plans de Moïse pendant l’Exode ! On lui prête des pouvoirs magiques, et elle ferait la fortune de son découvreur. Alors notre aventurier traverse les déserts, les océans, gravit les montagnes, affronte des méchants sans nombre, tout cela pour un vieux reliquaire plaqué or ! Et il n’est pas le seul : le Graal, le trésor des Templiers, le Da Vinci Code, l’Atlantide engloutie, les cités oubliées etc. font le bonheur d’Hollywood, blockbuster après blockbuster !

Jésus n’avait pas vu le film, mais la vie quotidienne lui donnait des scénarios tout aussi spectaculaires ! Ainsi les quatre paraboles de ce dimanche (Mt 13,44-52) parlent d’un trésor caché, d’un marchand avide de perles, d’un filet de pêche à trier sur le rivage, d’un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien.

 

Chercher, où se laisser chercher ?
Limitons-nous aujourd’hui aux deux premières paraboles qui se font miroir en quelque sorte :

« Le royaume des Cieux est comparable à un trésor caché dans un champ ; l’homme qui l’a découvert le cache de nouveau. Dans sa joie, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète ce champ.
Le trésor et le marchand dans Communauté spirituelle parab_tresor_champ Ou encore : Le royaume des Cieux est comparable à un marchand qui recherche des perles fines. Ayant trouvé une perle de grande valeur, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète la perle ».

Elles ont l’air semblables au premier abord. Les notes en bas de page de nos bibles semblent indiquer qu’elles se répètent pour mieux insister sur un seul message : “L’homme découvre le royaume ; il en apprécie l’immense valeur ; sa réaction est à la mesure de sa découverte. La parabole qui suit exprime la même idée.” “Ces paraboles sont une exhortation à tout vendre pour avoir cette joie”.
Il s’agirait donc de deux images du royaume des cieux, si précieux que cela vaut la peine de tout vendre pour l’acquérir.
Pourtant, cette ressemblance des deux paraboles ne résiste pas à un examen approfondi.
Le tableau suivant permet de les comparer :

2 Paraboles

Les différences sont suffisamment conséquentes pour ne pas fusionner les deux paraboles en une seule.
En fait, le texte montre que la première parabole parle du royaume comme d’un trésor caché : il est offert fortuitement et gracieusement à un homme qui ne le cherchait pas, mais qui va réaliser un gain énorme en achetant le champ à son prix normal, et donc le trésor caché dans le champ pour une bouchée de pain comparé à sa valeur !
La deuxième parabole compare le royaume un marchand (et non à son trésor), qui cherche des perles précieuses, d’Anvers à Johannesburg, pour en enrichir sa collection. On peut alors faire l’hypothèse que la première parabole nous parle de l’homme heureusement surpris par le don gracieux du royaume qui lui est fait moyennant une légère contribution. La deuxième parabole nous parle de Dieu en quête de l’homme, la perle la plus précieuse de sa Création, et Dieu est prêt à payer le plus grand prix pour racheter cette perle lorsqu’elle « livrée aux pourceaux » (Mt 7,6).

L’enjeu spirituel n’est pas le même :
- dans le premier texte, il s’agit pour nous d’accueillir, puis de nous investir totalement dans la réception de ce don gratuit ;
- dans le deuxième texte il s’agit pour nous de nous laisser chercher par un Dieu prêt à tout pour nous récupérer.

En écho de la première parabole, on entend Paul qui a tout quitté pour le trésor caché  qu’est le Christ : « Oui, je considère tout cela comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. À cause de lui, j’ai tout perdu ; je considère tout comme des ordures, afin de gagner un seul avantage, le Christ »  (Ph 3,8).
En prolongation de la deuxième parabole, on entend Jean stupéfait de contempler Dieu se livrant lui-même pour nous : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle » (Jn 3,16). Ou Paul encore contemplant Dieu se « liquidant » lui-même en Christ dans son abaissement (kénose) pour nous sauver : « Le Christ, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes… » (Ph 2,6–11).

Le royaume-trésor-caché nous invite à accueillir le don gratuit qui nous est fait, moyennant une coopération somme toute minime (l’achat du champ, c’est un peu le prix du billet de loterie pour toucher le gros lot !).
Le royaume-marchand-de-perles nous invite à accueillir en nous celui qui se vide de lui-même (kénose) pour nous enrichir de sa divinité.

Deux paraboles en miroir en quelque sorte :
- l’homme qui touche le gros lot, inespéré, énorme vs Dieu qui paye le prix fort.
- l’homme qui reçoit sans avoir cherché vs Dieu qui cherche sans compter.

41K+qCE-LiL._SX532_BO1,204,203,200_ marchand dans Communauté spirituelleD’ailleurs, comment la deuxième parabole pourrait-elle mettre l’homme en scène ? Ce serait insinuer que le royaume de Dieu peut s’acheter. Si c’était le cas nous serions dans une doctrine de salut par les œuvres. Cela voudrait dire que nous pourrions par nos efforts, notre recherche et par nos propres moyens accéder au royaume des cieux. C’est totalement contraire à tout le message de l’Évangile.
Et si c’était Dieu lui-même – telle la femme qui a perdu une de ses dix pièces d’argent – qui met le monde sens dessus dessous afin de retrouver l’humanité égarée ? « Si une femme a dix pièces d’argent et qu’elle en perd une, ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison, et chercher avec soin jusqu’à ce qu’elle la retrouve ? Quand elle l’a retrouvée, elle rassemble ses amies et ses voisines pour leur dire : ‘Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé la pièce d’argent que j’avais perdue !’ Ainsi je vous le dis : Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit.’ » (Lc 15,8-10) Cette femme inquiète d’avoir perdu un dixième de son épargne, c’est Dieu pleurant de voir l’homme se perdre, et mettant tout en œuvre pour aller le chercher.

Vous objecterez peut-être : l’homme (moi, toi, nous) est-il vraiment une perle de grand prix ? Évidemment, si je regarde mes contradictions, mes limites, mon péché, je vais douter d’être cette perle fine… Et que dire des méchants dont la noirceur d’âme fait douter de la perle en eux ? Mais c’est justement là le message si bouleversant de l’Évangile : malgré mes défauts, malgré mes trahisons, malgré mes craintes, j’ai une valeur inestimable aux yeux de Dieu. Et les méchants aussi. Cette valeur c’est le prix qu’il a payé pour mon rachat, le prix qu’il a payé pour que je lui appartienne : la vie de son Fils unique. « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle » (Jn 3,16).

Les psaumes savent se placer du côté de Dieu pour s’émerveiller avec lui de cette beauté cachée en chaque être humain : « Je te bénis Seigneur pour la merveille que je suis » (Ps 138,14). « Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui ? Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur… » (Ps 8).
Au hasard de ses rencontres dans la poussière des chemins de Palestine, Jésus n’aura de cesse de rechercher la perle fine en chaque interlocuteur, même le plus vulgaire, le plus compromis, le moins fréquentable. « En effet, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu » (Lc 19,10). Il paiera le prix fort pour acquérir la perle précieuse en chacun. Comme par un effet de vases communicants, plus il restaurera en Marie la prostituée, en Zachée le collabo et autres lépreux de la vie leur éclat initial, plus lui-même sera méprisé, moqué, avili, et finalement maudit sur la croix.

Contempler ce don sans mesure peut nous aider à coopérer à l’œuvre de salut que le Christ continue d’opérer en nous et autour de nous.
Autrement dit : nous sommes la perle fine, rachetée, et du coup nous nous investissons totalement dans l’accueil de ce trésor caché, afin de le faire fructifier à travers toutes nos responsabilités.

Méditons donc cette semaine ces deux paraboles unies comme les deux faces d’une pièce de monnaie : le trésor caché et le marchand, le champ et la perle, de quoi sont-ils les figures pour moi aujourd’hui ?
Que signifierait pour moi : « se laisser chercher » ?…

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Tu m’as demandé le discernement » (1 R 3, 5.7-12)

Lecture du premier livre des Rois
En ces jours-là, à Gabaon, pendant la nuit, le Seigneur apparut en songe à Salomon. Dieu lui dit : « Demande ce que je dois te donner. » Salomon répondit : « Ainsi donc, Seigneur mon Dieu, c’est toi qui m’as fait roi, moi, ton serviteur, à la place de David, mon père ; or, je suis un tout jeune homme, ne sachant comment se comporter, et me voilà au milieu du peuple que tu as élu ; c’est un peuple nombreux, si nombreux qu’on ne peut ni l’évaluer ni le compter. Donne à ton serviteur un cœur attentif pour qu’il sache gouverner ton peuple et discerner le bien et le mal ; sans cela, comment gouverner ton peuple, qui est si important ? »
Cette demande de Salomon plut au Seigneur, qui lui dit : « Puisque c’est cela que tu as demandé, et non pas de longs jours, ni la richesse, ni la mort de tes ennemis, mais puisque tu as demandé le discernement, l’art d’être attentif et de gouverner, je fais ce que tu as demandé : je te donne un cœur intelligent et sage, tel que personne n’en a eu avant toi et que personne n’en aura après toi. »

PSAUME
(Ps 118 (119), 57.72, 76-77, 127-128, 129-130)
R/ De quel amour j’aime ta loi, Seigneur ! (Ps 118, 97a)

Mon partage, Seigneur, je l’ai dit,
c’est d’observer tes paroles.
Mon bonheur, c’est la loi de ta bouche,
plus qu’un monceau d’or ou d’argent.

Que j’aie pour consolation ton amour
selon tes promesses à ton serviteur !
Que vienne à moi ta tendresse, et je vivrai :
ta loi fait mon plaisir.

Aussi j’aime tes volontés,
plus que l’or le plus précieux.
Je me règle sur chacun de tes préceptes,
je hais tout chemin de mensonge.

Quelle merveille, tes exigences,
aussi mon âme les garde !
Déchiffrer ta parole illumine
et les simples comprennent.

DEUXIÈME LECTURE
« Il nous a destinés d’avance à être configurés à l’image de son Fils » (Rm 8, 28-30)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, nous le savons, quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu’ils sont appelés selon le dessein de son amour. Ceux que, d’avance, il connaissait, il les a aussi destinés d’avance à être configurés à l’image de son Fils, pour que ce Fils soit le premier-né d’une multitude de frères. Ceux qu’il avait destinés d’avance, il les a aussi appelés ; ceux qu’il a appelés, il en a fait des justes ; et ceux qu’il a rendus justes, il leur a donné sa gloire.

ÉVANGILE
« Il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète ce champ » (Mt 13, 44-52)
Alléluia. Alléluia. Tu es béni, Père, Seigneur du ciel et de la terre, tu as révélé aux tout-petits les mystères du Royaume ! Alléluia. (cf. Mt 11, 25)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait à la foule ces paraboles : « Le royaume des Cieux est comparable à un trésor caché dans un champ ; l’homme qui l’a découvert le cache de nouveau. Dans sa joie, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète ce champ.
Ou encore : Le royaume des Cieux est comparable à un négociant qui recherche des perles fines. Ayant trouvé une perle de grande valeur, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète la perle.
Le royaume des Cieux est encore comparable à un filet que l’on jette dans la mer, et qui ramène toutes sortes de poissons. Quand il est plein, on le tire sur le rivage, on s’assied, on ramasse dans des paniers ce qui est bon, et on rejette ce qui ne vaut rien. Ainsi en sera-t-il à la fin du monde : les anges sortiront pour séparer les méchants du milieu des justes et les jetteront dans la fournaise : là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. »
« Avez-vous compris tout cela ? » Ils lui répondent : « Oui ». Jésus ajouta : « C’est pourquoi tout scribe devenu disciple du royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. »
Patrick BRAUD

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18 mai 2023

Je viens vers toi…

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Je viens vers toi…

Homélie pour le 7° Dimanche de Pâques / Année A
21/05/2023

Cf. également :
Le confinement du Cénacle
Ordinaire ou mortelle, la persécution
Dieu est un trou noir
Le dialogue intérieur

Le voilà, il arrive !
Je viens vers toi… dans Communauté spirituelle 399px-Voilier_sous_spi_%281%29
Je suis debout au bord de la plage.
Un voilier passe dans la brise du matin,
Et part vers l’océan.
Il est la beauté, il est la vie.

Je le regarde jusqu’à ce qu’il disparaisse à l’horizon.
Quelqu’un à mon côté dit :
« Il est parti ! »
Parti vers où ?
Parti de mon regard, c’est tout !
Son mât est toujours aussi haut,
Sa coque a toujours la force
De porter sa charge humaine.
Sa disparition totale est en moi, pas en lui.
Et juste au moment où quelqu’un près de moi dit :
« Il est parti ! »,
Il y en a d’autres qui le voyant poindre à l’horizon
Et venir vers eux s’exclament avec joie :
« Le voilà ! »
C’est ça la mort !
Il y a des vivants sur les deux rives.

Ce beau texte sur le franchissement de la ligne d’horizon est parfois choisi pour la célébration d’obsèques. Et c’est vrai qu’il évoque avec force la double émotion liée à la mort : l’émotion de ceux qui voient disparaître au loin la frêle silhouette de l’être aimé, l’émotion des autres qui sur la courbure du temps voient pointer le mât d’un nouveau compagnon…
Le départ d’un côté promet une arrivée de l’autre.
Les uns pleurent : tu t’en vas. Les autres se réjouissent : tu nous rejoins !
Le capitaine au large se retourne et dit au port : je pars sans retour. Puis il se poste en vigie sur la proue et crie à l’horizon : je viens vers toi !

 

Le Gethsémani johannique
On raconte que les derniers mots du président Mitterrand sur son lit de mort furent : « enfin je vais savoir ». L’énigme de la mort le fascinait depuis son jeune âge, et ce grand intellectuel cultivé avait hâte de trouver la réponse à sa question irrésolue.

JEZUS W OGRÓJCU

Jésus de Nazareth, lui, à la veille de sa mort, ne parle pas en intellectuel curieux de savoir, mais en enfant bien-aimé dont le désir est de ne faire qu’un avec la source de son existence : « je viens vers toi, Père très saint ». Le chapitre 17 de l’Évangile de Jean lu ce dimanche constitue l’équivalent de l’agonie à Gethsémani chez les trois autres évangiles. Car c’est un combat (agôn en grec) de demeurer fidèle au travers de la tentation de tout abandonner. L’ombre du supplice qui s’approche rend le danger effrayant. Jésus sait que son heure est venue, qu’on va le déshonorer en le traitant de criminel, d’impie, de rebelle, et que la double condamnation juive et romaine va l’humilier au point de le rayer officiellement des héritiers de la promesse faite aux descendants d’Abraham. « Maudit soit qui pend au gibet » : la vieille malédiction du Deutéronome (Dt 21,23 ; Ga 3,13) le terrorise. Ne pourrait-on pas faire autrement ? La puissance divine qui l’accompagne jusque-là ne peut-elle pas lui éviter ce naufrage ? Jésus est profondément troublé, note Jean, et s’interroge. Alors il a le réflexe de se tourner vers Celui qui est sa raison d’être. Et il réaffirme le mouvement qui est le cœur de son identité : « je viens vers toi ».
« Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. Père saint, garde-les unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes. [...] Et maintenant que je viens à toi, je parle ainsi, dans le monde, pour qu’ils aient en eux ma joie, et qu’ils en soient comblés. » (Jn 17,11.13)

C’était déjà le mouvement de son incarnation, dès sa conception :
« En entrant dans le monde, le Christ dit : Tu n’as voulu ni sacrifice ni offrande, mais tu m’as formé un corps. Tu n’as pas agréé les holocaustes ni les sacrifices pour le péché ; alors, j’ai dit : Me voici, je viens, mon Dieu, pour faire ta volonté » (He 10,5-7)

Aller vers l’autre est ce qui constitue Jésus comme Fils de Dieu. Cette identité de mouvement qu’il détient par nature, de manière unique, il nous la communique gracieusement : nous sommes faits pour aller vers l’autre, dans l’amour. D’ailleurs, la Bible emploie souvent l’expression « aller vers » pour exprimer l’élan amoureux qui unit l’homme et la femme.
Ainsi Juda donnera un enfant à Tamar déguisée en prostituée :
« Il se dirigea vers elle, au bord du chemin, et dit : ‘Permets donc que j’aille avec toi‘. En effet, il n’avait pas reconnu sa bru. Elle répondit : ‘Que me donneras-tu pour aller avec moi ?’ » (Gn 38,16).
Et Jacob demande à son beau-père de pouvoir enfin s’unir à Léa :
« Jacob dit alors à Laban : ‘Donne-moi ma femme car les jours que je te devais sont accomplis et je viens à elle‘ » (Gn 29,21).
C’est cette même expression qui sert également à Dieu pour évoquer son élan d’amour envers Jérusalem, pauvre et délaissée des puissants de ce monde :
Dieu à Jérusalem : « Je venais à toi, et je t’ai vue : tu avais atteint l’âge des amours. J’étendis sur toi le pan de mon manteau et je couvris ta nudité. Je me suis engagé envers toi par serment, je suis entré en alliance avec toi – oracle du Seigneur Dieu – et tu as été à moi » (Ez 16,8).
Yahvé annonce aussi aux montagnes d’Israël qu’elles seront à nouveau couverte de récoltes, grâce au retour d’exil qu’il va bientôt accomplir pour le peuple déporté à Babylone :
« Oui, je viens vers vous, je me tourne vers vous : vous serez cultivées, vous serez ensemencées » (Ez 36,9).
Sans ce parallélisme, l’amour humain pourrait-il être sacrement de l’amour divin ?

Aller vers l’autre est la clé de notre divinisation avec le Christ, par lui et en lui.
Jésus de Nazareth n’a pas cessé d’aller vers : vers les mendiants, les collabos, les prostituées, les criminels, les riches, les trop religieux comme les sans Dieu etc… Toujours en mouvement sur les chemins de Palestine, il laissa ce mouvement intérieur vers son Père se traduire à l’extérieur en initiatives surprenantes envers ses frères. Parce qu’il était tout entier tendu vers son Père, il n’avait de cesse d’entrer en communion avec tous ceux et celles qui avaient soif de devenir comme lui enfants de Dieu. Aussi sa dernière parole donnant sens à Gethsémani – et bientôt au Golgotha - sera : « et moi je viens vers toi, Père très saint… »

Je viens vers toi
Faisons nôtre ce combat intérieur de Jésus pour devenir fidèle au mouvement spirituel qui nous constitue fils et filles de Dieu.

banniere_nl_-texte_du_j._26_05 Gethsémani dans Communauté spirituelleJe viens vers toi, Père très saint.
De visage en visage,
tant de rencontres me rapprochent de toi !
Tant d’événements deviennent des étapes :
les plus heureux anticipent la réalisation de la promesse,
les plus douloureux me tournent vers ton Christ à Gethsémani,
les plus ordinaires bruissent comme le murmure des vagues à la marée montante.
 
Je viens vers toi en lisant ce qui m’émeut,
en écoutant la musique qui me bouleverse,
en m’émerveillant devant l’océan insondable ou les cités prodigieuses.
 
Je viens vers toi lorsque, avec Pierre, le chant d’un coq m’inonde de tristesse.
 
Je viens vers toi en scrutant l’Écriture pour y entendre une parole m’emmenant plus loin,
en participant comme je peux aux combats pour la justice autour de moi,
en pleurant avec ceux qui pleurent,
en visitant les desséchés de solitude…
 
Je viens vers toi dans la force de l’Esprit
lorsqu’il me déroute, m’emmène ailleurs,
gonfle mes voiles d’un élan inconnu.
 
Je viens vers toi avec le poids des ans,
lorsque mon corps m’alerte et m’alarme,
et que les générations au-dessus s’effacent l’une après l’autre.
 
Je viens vers toi quand je n’ai plus d’autre désir que celui d’être en toi,
quand les soucis d’argent, de carrière, de santé et même de famille
sont déposés en toi qui prends soin de chacun ;
quand je me tiens, silencieux et immobile, ancré dans ton intimité ;
quand changer d’activité revient à quitter Dieu pour Dieu.
 
Puisque ce mouvement n’a cessé de me faire grandir d’âge en âge,
la mort ne pourra l’interrompre.
Au moment de partir loin des choses familières, loin des êtres proches,
au bout du combat intérieur,
puissè-je dire – même dans les larmes – avec Jésus de Gethsémani :
je viens vers toi…

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière » (Ac 1, 12-14)

Lecture du livre des Actes des Apôtres
Les Apôtres, après avoir vu Jésus s’en aller vers le ciel, retournèrent à Jérusalem depuis le lieu-dit « mont des Oliviers » qui en est proche, – la distance de marche ne dépasse pas ce qui est permis le jour du sabbat. À leur arrivée, ils montèrent dans la chambre haute où ils se tenaient habituellement ; c’était Pierre, Jean, Jacques et André, Philippe et Thomas, Barthélemy et Matthieu, Jacques fils d’Alphée, Simon le Zélote, et Jude fils de Jacques. Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière, avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères.

PSAUME
(Ps 26 (27), 1, 4, 7-8)
R/ J’en suis sûr, je verrai les bontés du Seigneur sur la terre des vivants. ou Alléluia ! (Ps 26, 13)

Le Seigneur est ma lumière et mon salut ;
de qui aurais-je crainte ?
Le Seigneur est le rempart de ma vie ;
devant qui tremblerais-je ?

J’ai demandé une chose au Seigneur, la seule que je cherche :
habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie,
pour admirer le Seigneur dans sa beauté
et m’attacher à son temple.

Écoute, Seigneur, je t’appelle !
Pitié ! Réponds-moi !
Mon cœur m’a redit ta parole :
« Cherchez ma face. »

 

DEUXIÈME LECTURE
« Si l’on vous insulte pour le nom du Christ, heureux êtes-vous » (1 P 4, 13-16)

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre
Bien-aimés, dans la mesure où vous communiez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin d’être dans la joie et l’allégresse quand sa gloire se révélera. Si l’on vous insulte pour le nom du Christ, heureux êtes-vous, parce que l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu, repose sur vous. Que personne d’entre vous, en effet, n’ait à souffrir comme meurtrier, voleur, malfaiteur, ou comme agitateur. Mais si c’est comme chrétien, qu’il n’ait pas de honte, et qu’il rende gloire à Dieu pour ce nom-là.

ÉVANGILE
« Père, glorifie ton Fils » (Jn 17, 1b-11a)
Alléluia. Alléluia. Je ne vous laisserai pas orphelins, dit le Seigneur ; je reviens vers vous, et votre cœur se réjouira. Alléluia. (cf. Jn 14, 18 ; 16, 22)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus leva les yeux au ciel et dit : « Père, l’heure est venue. Glorifie ton Fils afin que le Fils te glorifie. Ainsi, comme tu lui as donné pouvoir sur tout être de chair, il donnera la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. Moi, je t’ai glorifié sur la terre en accomplissant l’œuvre que tu m’avais donnée à faire. Et maintenant, glorifie-moi auprès de toi, Père, de la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde existe. J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés, et ils ont gardé ta parole. Maintenant, ils ont reconnu que tout ce que tu m’as donné vient de toi, car je leur ai donné les paroles que tu m’avais données : ils les ont reçues, ils ont vraiment reconnu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m’as envoyé.
Moi, je prie pour eux ; ce n’est pas pour le monde que je prie, mais pour ceux que tu m’as donnés, car ils sont à toi. Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi ; et je suis glorifié en eux. Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. »
Patrick BRAUD

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