L'homélie du dimanche (prochain)

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20 novembre 2022

La venue. Quelle venue ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La venue. Quelle venue ?

 

Homélie pour le 1° Dimanche de l’Avent / Année A 

27/11/2022 

 

Cf. également :

L’Apocalypse, version écolo, façon Greta

Encore un Avent…

Gravity, la nouvelle arche de Noé ?

Ce déluge qui nous rend mabouls

L’absence réelle

Le syndrome du hamster

Dans l’évènement, l’avènement

L’évènement sera notre maître intérieur

 

L’évènement du jardin de Milan

Au IV° siècle, Augustin traverse une grave crise intérieure. Avec sa concubine, il a déjà eu un enfant, mais sa vie de couple non engagé le laisse insatisfait. Il a traîné dans tous les milieux interlopes de Milan, et particulièrement dans le groupe très fermé des Manichéens. Mais il a du mal à croire Dieu du Mal… Et sa vie de plaisirs (ripailles, aventures, soûleries) lui laisse un goût amer en bouche.

La venue. Quelle venue ? dans Communauté spirituelle previewJe disais et je pleurais dans toute l’amertume d’un cœur brisé. Et tout à coup j’entends sortir d’une maison voisine comme une voix d’enfant ou de jeune fille qui chantait et répétait souvent : « Prends et lis ! (« Tolle et lege ») ; prends et lis ! » 

Et aussitôt, changeant de visage, je cherchai sérieusement à me rappeler si c’était un refrain en usage dans quelque jeu d’enfant ; et rien de tel ne me revint à la mémoire. Je réprimai l’essor de mes larmes, et je me levai, et ne vis plus là qu’un ordre divin d’ouvrir le livre de l’Apôtre, et de lire le premier Chapitre venu. (…) 

Je revins vite à la place où Alypius était assis ; car, en me levant, j’y avais laissé le livre de l’Apôtre. Je le pris, l’ouvris, et lus en silence le premier chapitre où se jetèrent mes yeux : « Ne vivez pas dans les festins, dans les débauches, ni dans les voluptés impudiques, ni en conteste, ni en jalousie ; mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne cherchez pas à flatter votre chair dans ses désirs » (Rm 13,11-14). Je ne voulus pas, je n’eus pas besoin d’en lire davantage. Ces ligues à peine achevées ; il se répandit dans mon cœur comme une lumière de sécurité qui dissipa les ténèbres de mon incertitude.

Saint Augustin, Confessions VIII, 12 n°29. 

 

Il suffit parfois de la voix d’un enfant dans le jardin voisin (« Tolle et lege ») pour que l’imprévu fasse irruption et change le cours d’une vie en un instant.

Ce jour-là, on peut dire que le Fils de l’homme est venu dans la vie d’Augustin. Il datera symboliquement sa conversion au Christ de ce jour où il a laissé un texte de la Bible – notre deuxième lecture de ce dimanche (Rm 13,11-14) ! – devenir une parole percutante, écrite spécialement pour lui, le bouleversant de fond en comble.

 

Ce fameux « Tolle et lege » est devenu l’archétype de bien des conversions flash qui, depuis Saül sur la route de Damas, parsèment l’histoire de l’Église de ces renversements subits où quelque chose d’unique arrive dans l’existence de quelqu’un et le transforme instantanément : la confession de Charles de Foucauld dans une église parisienne par l’abbé Huvelin, la vue de vieillards à l’agonie dans les rues de Calcutta pour Mère Teresa, le chant du Magnificat derrière un pilier de Notre-Dame de Paris pour Claudel, le soupir de son père devant les chaussons de Noël dans la cheminée pour la petite Thérèse, la découverte de la Bible dans une malle chinoise par des lettrés coréens etc.

Comme pour nous, il y a des évènements qui font date, dans lesquels nous reconnaissons après coup la venue du Christ en nous.

 

C’est l’une des interprétations possibles de notre évangile de ce dimanche (Mt 24,37-44), annonçant la venue du Fils de l’homme :

« Ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme. (…) Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra ».

Pour Augustin comme pour les autres, le Fils de l’homme est venu jusqu’à lui à partir de ce Tolle et lege singulier.

Les mystiques ont longuement développé cette intuition au cours des siècles : la venue du Fils de l’homme peut se réaliser en moi, aujourd’hui. C’est le château intérieur de Thérèse d’Avila, la vive flamme d’amour de Saint Jean de la Croix, la naissance du Verbe en nous des mystiques rhénans (Tauler, Eckhart, Suso), la déification des starets orthodoxes, l’union à Dieu des béguines (Hildegarde von Bingen, Hadewith d’Anvers).

Autrement dit : l’Avent, c’est aujourd’hui ! Il nous est possible, en laissant l’Esprit du Christ devenir notre intime, de goûter la venue du Fils de l’homme en toutes choses, dès maintenant.

 

Les 4 venues du Fils de l’homme

La première venue du Fils de l’homme est bien sûr l’Incarnation, la venue en notre chair.

La deuxième venue est celle dont parle notre évangile, du moins en première interprétation : à la fin (= l’accomplissement) des temps, lorsqu’il viendra juger les vivants et les morts comme nous le rappelle le Credo.

Comme ces deux venues sont très loin de nous (la probabilité pour nous de voir le retour ultime du Christ est… infime !), les chrétiens ont vite réalisé que pour chacun d’entre eux, il y a une rencontre assez probable du Christ venant à nous : notre propre mort. L’eschatologie alors été remplacée en pratique dans l’Occident du Moyen Âge par « l’art de bien mourir », c’est-à-dire la préparation de cette venue personnelle du Fils de l’homme qu’est notre mort. Loin de l’euthanasie contemporaine, la « bonne mort » du Moyen Âge était l’art de cultiver la conscience d’être fragile et éphémère, et de mettre sa vie en ordre sans tarder, car la mort pouvait survenir à tout moment. C’est la troisième venue du Fils de l’Homme.

 Augustin dans Communauté spirituelleLa quatrième venue du Christ est celle d’Augustin, celle que les mystiques de tous les âges ont désirée et recherchée : l’union intime avec le Christ, la naissance du Verbe en nous.

 

Intéressons-nous à cette quatrième venue.

Dans notre Évangile, Jésus semble la lier à l’arrivée d’un évènement extraordinaire : le déluge, le voleur. La venue du Fils de l’homme en nous est toujours médiatisée par un évènement : comment reconnaître celui-ci lorsqu’il survient ? Comment discerner parmi tout ce qui nous arrive ce qui est signe du Christ qui s’approche ? Ce qui est porteur d’une communion profonde avec lui ? Il y a tant de bruit et de fureur autour de nous… Les faits divers s’amoncellent et disparaissent, les grands titres des journaux télévisés ne changent pas forcément notre proximité avec le Christ, les rumeurs des réseaux sociaux n’ont pas toutes le même impact. Les évènements extraordinaires de ma vie ne sont pas tous porteurs d’une signification spirituelle etc.

 

Proposons ici cinq critères de discernement auquel un évènement doit satisfaire pour pouvoir médiatiser la venue du Fils de l’homme en nous [1] : la surprise, l’imprévu, l’altérité, l’irréversible, le récit.

 

L’évènement est une surprise

Un Dieu plein de surprises Sinon c’est un fait attendu, la conclusion logique d’une série de forces en présence.

À tel point qu’on a voulu sauvegarder le potentiel de nouveauté cachée en toute naissance par exemple en l’appelant « heureux évènement », alors qu’elle est le plus souvent programmée, voire déclenchée. Car se laisser surprendre par l’enfant nouveau-né est bien un enjeu parental : ces quelques kilos de chair et de sang ne sont pas que la résultante de nos désirs et de nos projections.

L’évènement est d’abord une surprise de la conscience : « Je ne m’y attendais pas ».

Pour discerner des évènements, il faut donc commencer par apprendre à être surpris ! Ce qui n’est pas loin de la capacité à s’étonner, être curieux de ce qui sort de l’ordinaire. Moïse est surpris par ce buisson qui brûle sans se consumer. Abraham est surpris de voir ce bélier pris par les cornes dans les ronces. Joseph est étonné du ventre de Marie qui s’arrondit sans qu’il y soit pour rien. Paul est littéralement désarçonné par cette lumière intérieure qui le bouleverse sur le chemin de Damas. Jésus lui-même est surpris par la foi du centurion romain, l’insistance de la femme hémorroïsse, ou l’universalisme de la libanaise qui réclame les miettes des petits chiens sous la table…

Parce qu’il est surprenant, l’évènement nous arrache à notre référentiel habituel ; il nous ouvre à une autre manière de voir le monde. Il est ce « jaillissement continu d’imprévisible nouveauté », comme aimait à le qualifier Bergson.
Divine surprise !

 

L’évènement est imprévisible

Sinon c’est le résultat d’un calcul.

Rabbi Zeira disait à des rabbis qui discutaient de l’arrivée du Messie en sa présence: « Je vous en prie, ne la rendez pas lointaine [par vos discours] car on nous a enseigné que trois choses peuvent arriver à l’improviste : le Messie, une trouvaille et la piqure d’un scorpion » (Traité Sanhedrin 97a).


Nulle programmation dans l’évènement : il jaillit, sans nécessité autre que lui-même. Ainsi la Création : pour Dieu, elle n’est pas nécessaire. Mais elle jaillit, librement, de
la liberté divine, sans autre contrainte qu’elle-même. Beaucoup de nos rencontres humaines sont ainsi : non préparées, non nécessaires, elles nous frappent de plein fouet au moment où nous nous y attendons le moins. De la rencontre amoureuse à l’éblouissement spirituel, du choc de l’émotion artistique à la révélation provoquée par une lecture, qui aurait pu prédire que tel livre, telle musique, tel visage, deviendrait sa source d’inspiration, son mari, sa femme, son ami, son maître à penser ?

 

51HSHR3V61L._SY291_BO1,204,203,200_QL40_ML2_ AventLa théorie du chaos nous enseigne qu’il y a deux formes d’imprédictibilité. Quand nous n’avons pas toutes les données ni toute la puissance de calcul nécessaire, même s’il y a des lois précises, leurs résultats nous échappent. On parle alors de chaos déterministe. En théorie, il est possible de prévoir, mais en pratique, c’est trop compliqué et trop sensible pour avancer des conclusions certaines.
Mais il existe d’autres situations où, structurellement, il nous est impossible de prédire ce qui va arriver. En mathématiques, des courbes divergent sans qu’on puisse à l’avance savoir vers quelle valeur elles le feront (bifurcation de Feigenbaum). En physique quantique, il est impossible de prédire en même temps la vitesse et la position d’une particule (principe d’incertitude d’Heisenberg). On parle alors de chaos indéterministe, c’est-à-dire d’une impossibilité structurelle d’annoncer ce qui va se passer.

 

L’évènement au sens biblique relève bien sûr de cette seconde catégorie : il surgit, sans qu’on puisse l’annoncer, tel Cyrus permettant aux juifs exilés de revenir à Jérusalem. En plein exil, qui aurait parié sur un roi perse pour revenir de Babylone ? En plein désert, quel hébreu aurait parié sur la manne pour nourrir le peuple ? Sur les cailles ? Et qui aurait pu imaginer que le grand Dieu d’Israël irait s’incarner dans un nourrisson d’un obscur village de la Galilée méprisée… ?

Discerner les évènements nous demande donc de guetter ce qui dépasse nos prévisions, ce qui déborde nos calculs, ce qui ne faisait pas partie de nos stratégies initiales.

 

L’évènement est signe d’altérité

Affiche de l'exposition - Venus d'ailleurs. Matériaux et objets voyageurs - 40 x 60 cmSinon c’est le train-train qui continue.

Le mot évènement dit bien qu’il vient d’ailleurs : ex-venire. Il atteste qu’il y a un au-dehors de notre système ordinaire. Et dans la Bible, il est le signe du Tout-Autre qui se manifeste tout proche.

Grâce à l’évènement, nous découvrons qu’il y a un autre monde possible : d’autres relations (amoureuses, amicales, intellectuelles etc.), d’autres peuples, d’autres lectures, musiques, danses, peintures ; d’autres infinis à explorer…

L’évènement est d’ailleurs et d’autrui. S’il « arrive », c’est que nous n’en sommes pas les auteurs ni les acteurs. Notre action ne sera jamais qu’une réponse : il a toujours déjà pris les devants. Pour qui ne pense la liberté qu’en termes d’autonomie et d’indépendance, l’évènement est une épreuve. Par définition, il n’est pas choisi, il vient d’ailleurs. En langage stoïcien, il est toujours du mauvais côté, de celui des « choses qui ne dépendent pas de nous » et qui, à ce titre, troublent la liberté. Mais puisque la vie est pleine d’évènements, et que de plus ils ne sont pas tous malheureux, ne faut-il pas plutôt s’efforcer de déchiffrer le sens, pour la liberté, de cette altérité qui vient sans cesse déranger son autonomie ?

Parce qu’il nous révèle une altérité inconnue, l’évènement est un appel à ouvrir notre cœur et notre intelligence à ce que nous ne connaissions pas auparavant.

 

L’évènement est irréversible

irreversibilite évènementSinon il n’est qu’un feu de paille sans lendemain.

Le surgissement de l’évènement marque une frontière : il y a un avant et un après. Il nous marque au fer rouge pour transformer radicalement nos manières de vivre, penser, consommer, travailler, aimer. C’est toute la différence entre le touriste et le missionnaire. Le touriste trouve le pays très joli, il prend des photos, il en parle savamment à son retour, mais en réalité il ne change rien à sa vie d’avant. Il ne fait qu’ajouter à son tableau de chasse. Le missionnaire est bouleversé par la culture de l’autre, au point souvent d’apprendre sa langue, ses mœurs, et de vivre avec lui, comme lui.

Irréversible, l’évènement ne se répète pas, sinon c’est de la mécanique, ou un symptôme. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », disait déjà le vieil Héraclite…


Il y a de l’irréversible (au sens positif) dans l’évènement biblique : rien ne sera plus comme avant pour Paul après le chemin de Damas ; Sarah la stérile sera enceinte après la visite surprise des trois voyageurs ; Marie de Magdala suivra Jésus jusqu’à la croix après avoir été guérie etc.

Si l’évènement ne change rien dans nos vies après, ce n’est pas un évènement, c’est un fait divers. Et les faits divers peuplent inutilement les journaux télévisés en se faisant passer pour importants.

 

L’évènement appelle notre récit

41qF91w0SQL._SY291_BO1,204,203,200_QL40_ML2_ MessieSinon, il demeure enfoui dans l’inconscient personnel et collectif.

Le récit permet de donner un sens à ce qui est arrivé de manière surprenante, imprévisible, hors normes, irréversible. Ce besoin de raconter les évènements pour les inscrire dans une histoire et ainsi leur donner du sens est à la racine de l’écriture biblique. Sans ces textes, les rencontres extraordinaires d’Abraham à Moïse, de David à Marie, seraient cachées, oubliées, stériles.

Si je ne raconte pas ce qui m’est arrivé, je ne suis qu’un bateau ivre ballotté au gré des vagues contradictoires. Les Confessions de Saint Augustin ont marqué en Occident le début de ce genre littéraire où un auteur se raconte pour comprendre la cohérence de son parcours personnel et collectif. Écrit à l’époque du déclin de l’empire romain, il est frappant de voir combien le récit d’Augustin nous permet de comprendre l’effondrement à venir, et nos propres déclins …

Parce qu’il fait brèche dans l’ordinaire, l’évènement rend possible une autre intelligibilité de mon histoire. Si personne ne raconte la Shoah, elle n’aura servi à rien et la Bête de l’antisémitisme réapparaîtra, sous une forme sous une autre. Si le romancier n’écrit pas ses bouquins, tout un pan de la conscience contemporaine ne sera pas exploré. Si nous ne racontons pas l’évènement de l’élection de Jean-Paul II en pleine crise communiste, nous ne comprendrons rien au conflit actuel avec la Russie etc.

 

Raconter un évènement, c’est le situer rétrospectivement dans une séquence causale intelligible, le mettre à la première personne, c’est-à-dire l’assumer comme sien, et l’inscrire dans une trame temporelle qu’il contribue alors à orienter. En hébreu, évènement et parole se disent par le même terme : davar. Tant que l’évènement n’est pas venu à la parole, tant que la parole n’est pas elle-même devenue évènement, le premier reste un fait brut, sinon brutal, la seconde risque l’insignifiance et le bavardage.

 

Cette rupture que l’évènement opère entre le passé et l’avenir, au point de « faire date », n’est pas déchiffrable en l’instant. Même si l’évènement est spectaculaire, nous ne pouvons jamais saisir son sens sur le fait, ni le dominer de surplomb ; nous ne savons jamais sur le moment les promesses ou les menaces qu’il renferme : l’évènement, comme Dieu, ne se laisse voir que de dos. Il faut du temps, de la rumination, de la prière, pour qu’ensuite, par le récit, de possibles interprétations de ce qui est arrivé se fassent jour et éclairent notre avenir à partir de ce point singulier de notre histoire.

 

Parce qu’il est source d’intelligibilité, l’évènement ouvre notre compréhension du monde à d’autres possibles, et c’est en trouvant les mots pour le dire que nous en faisons un aiguillage efficace et sûr.

 

L’évènement du jardin de Milan a bouleversé la vie d’Augustin.

Comme pour lui, le Fils de l’homme vient aujourd’hui frapper à notre porte.

Comment l’entendre ? Comment lui ouvrir ?

Apprenons à discerner les évènements des faits divers, à écouter dans ces évènements l’appel à changer de vie qu’ils recèlent, en racontant ce qui nous est arrivé…

_____________________________________________

[1]. Je m’inspire ici librement de l’excellent article : La grâce du possible. Quand l’imprévu bouscule nos attentes, Dossier du numéro CHRISTUS N°198 Avril 2003
Cf. https://www.revue-christus.com/article/la-grace-du-possible-866

 

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE

Le Seigneur rassemble toutes les nations dans la paix éternelle du royaume de Dieu (Is 2, 1-5)


Lecture du livre du prophète Isaïe

Parole d’Isaïe, – ce qu’il a vu au sujet de Juda et de Jérusalem.
Il arrivera dans les derniers jours que la montagne de la maison du Seigneur se tiendra plus haut que les monts, s’élèvera au-dessus des collines. Vers elle afflueront toutes les nations et viendront des peuples nombreux. Ils diront : « Venez ! montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob ! Qu’il nous enseigne ses chemins, et nous irons par ses sentiers. » Oui, la loi sortira de Sion, et de Jérusalem, la parole du Seigneur.
Il sera juge entre les nations et l’arbitre de peuples nombreux. De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances, des faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre.
Venez, maison de Jacob ! Marchons à la lumière du Seigneur.

 

PSAUME

(Ps 121 (122), 1-2, 3-4ab, 4cd-5, 6-7, 8-9)
R/ Dans la joie, nous irons à la maison du Seigneur. (cf. Ps 121, 1)

 

Quelle joie quand on m’a dit :
« Nous irons à la maison du Seigneur ! »
Maintenant notre marche prend fin
devant tes portes, Jérusalem !

 

Jérusalem, te voici dans tes murs :
ville où tout ensemble ne fait qu’un !
C’est là que montent les tribus,
les tribus du Seigneur.

 

C’est là qu’Israël doit rendre grâce
au nom du Seigneur.
C’est là le siège du droit,
le siège de la maison de David.

 

Appelez le bonheur sur Jérusalem :
« Paix à ceux qui t’aiment !
Que la paix règne dans tes murs,
le bonheur dans tes palais ! »

 

À cause de mes frères et de mes proches,
je dirai : « Paix sur toi ! »
À cause de la maison du Seigneur notre Dieu,
je désire ton bien.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Le salut est plus près de nous » (Rm 13, 11-14a)

 

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, vous le savez : c’est le moment, l’heure est déjà venue de sortir de votre sommeil. Car le salut est plus près de nous maintenant qu’à l’époque où nous sommes devenus croyants. La nuit est bientôt finie, le jour est tout proche. Rejetons les œuvres des ténèbres, revêtons-nous des armes de la lumière. Conduisons-nous honnêtement, comme on le fait en plein jour, sans orgies ni beuveries, sans luxure ni débauches, sans rivalité ni jalousie, mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ.

 

ÉVANGILE

Veillez pour être prêts (Mt 24, 37-44)
Alléluia. Alléluia. Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. Alléluia. (Ps 84, 8)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Comme il en fut aux jours de Noé, ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme. En ces jours-là, avant le déluge, on mangeait et on buvait, on prenait femme et on prenait mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis : telle sera aussi la venue du Fils de l’homme. Alors deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée. Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient. Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »
Patrick BRAUD

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13 novembre 2022

Christ-Roi : Comme larrons en foire

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Christ-Roi : Comme larrons en foire

 

Homélie pour la fête du Christ-Roi / Année C 

20/11/2022 

 

Cf. également :

Un roi pour les pires

Église-Monde-Royaume

Le préfet le plus célèbre
Christ-Roi : Reconnaître l’innocent
La violence a besoin du mensonge
Non-violence : la voie royale
Le Christ-Roi, Barbara et les dinosaures
Roi, à plus d’un titre
Divine surprise
Le Christ Roi fait de nous des huiles

D’Anubis à saint Michel
Faut-il être humble ou jupitérien pour gouverner ?
Roi, à plus d’un titre

Les trois tentations du Christ en croix

 

Entre le pont et l’eau

La Chute d'Albert CamusC’est le curé d’Ars qui a cette formule pleine d’espoir, devenue presque proverbiale : « entre le pont et l’eau, il y a la miséricorde ». Lors d’une messe matinale le 18 mars 2019, le Pape François raconte : « Souvenons-nous de cette pauvre veuve qui est allée se confesser au Curé d’Ars (son mari s’était suicidé ; il s’était jeté d’un pont dans un fleuve). Et elle pleurait, disant : “… Mon pauvre mari ! Il est en enfer ! Il s’est suicidé et le suicide est un péché mortel. Il est en enfer”. Et le Curé d’Ars lui dit : “Mais, attendez Madame, entre le pont et l’eau, il y a la miséricorde de Dieu”. Jusqu’à la fin, la toute fin, il y a la miséricorde de Dieu ». 

En cette fête du Christ Roi, l’Évangile (Lc 23,35-43) met le focus sur la Crucifixion du Roi des Juifs. Entre la suspension au gibet et la descente de croix, il y a la miséricorde dont bénéficie pleinement le bon larron. Au dernier moment, in extremis, tout malfaiteur peut donc s’entendre dire : « aujourd’hui, tu seras avec moi en paradis » [1].

C’est l’une des raisons majeures de l’opposition de l’Église catholique à la peine de mort [2] : il faut laisser le temps au pécheur de se convertir, car rien n’est jamais perdu tant que le dernier souffle n’est pas rendu. Formidable espérance, qui scandalise les justes, subjugue les coupables et soulève les gueux !

 

Bon larron ou mafieux repenti ?

Le 'bon' LarronNulle part dans l’Évangile il n’est écrit que ce bandit est « bon ». Ni même à la droite de Jésus comme les apocryphes le prétendent [3]. On sait seulement qu’il comprend de l’intérieur la souffrance de Jésus crucifié, et qu’il en est bouleversé. Condamné à « la même peine » (Lc 23,40) que lui, il mesure la déchéance, l’abaissement, l’ignominie de cette mort infamante infligée à Jésus. Coupable (de quels méfaits ? Mystère…), il s’indigne que l’innocent soit assimilé à la racaille, que la justice romaine commette la pire des injustices : assassiner celui qui n’a rien fait de mal.

Nous devrions écouter davantage les protestations des moins-que-rien de notre société lorsqu’ils dénoncent avec colère les injustices commises contre les innocents, couvertes par le système judiciaire et les appareils politiques !

 

La démarche de conversion in extremis de ce larron repenti est en trois étapes, qui demeurent structurantes de notre propre conversion : reconnaître le mal commis (« nous avons ce que nous méritons »), dire la vérité sur les innocents (« lui n’a rien fait de mal »), implorer la miséricorde avec confiance (« souviens-toi de moi »).

Si l’on veut actualiser cette démarche, il suffit de penser au processus qui permet à un mafieux de quitter la Cosa Nostra : avouer ses propres crimes, dire qui est innocent et qui est coupable et de quoi (et donc dénoncer les autres membres mafieux par son témoignage), demander la protection de l’État (la fameuse protection des témoins) pour pouvoir ensuite se réinsérer comme citoyen ordinaire. Le bon larron ressemble plus à un mafieux repenti qu’à une icône de sainteté… Rappelons qu’aucun des quatre Évangiles ne l’appelle « bon » : il a fait le mal (et sans doute beaucoup !), il s’en détourne, et il espère le pardon.

 

Notons au passage que ce larron fait voler en éclats la doctrine de la rétribution morale chère aux pharisiens de toutes les époques !

Celui qui n’a rien fait a été condamné, le tout-innocent est exécuté comme un bandit. Si celui qui n’a rien fait est puni, peut-on encore dire qu’il est juste de punir les coupables ?
Le Christ est à l’œuvre pour sauver les coupables, et la morale de convention de Dismas, le bon larron, explose à jamais dans le désaveu évangélique. Étonnamment, Jésus sur la croix rend caduques les condamnations, comme si sa propre condamnation avait levé toute accusation, sur les justes comme sur les coupables. Comment dès lors condamner quelqu’un, puisque Jésus est le Roi des pires ? Pourquoi continuer à chanter que c’est la morale qui sauve, alors que la foi fait entrer le criminel en premier au paradis ?

 

Jésus et les deux larronsReste que les trois étapes de la techouva (retournement) de ce larron vers Jésus sont aussi les nôtres : confesser nos péchés, dire la vérité, demander miséricorde. Les icônes et les peintures de la Crucifixion montrent presque toutes le larron de droite tournant son visage vers Jésus au centre, alors que celui de gauche regarde ostensiblement ailleurs, ou en bas.
Faire techouva, c’est bien se tourner vers le Christ, confiant en sa miséricorde [4]
.

 

« Voyez-vous la confession parfaite ? Voyez-vous comment sur la croix il s’est déchargé de ses fautes ? Car il est écrit : Commence par confesser toi-même tes fautes afin que tu sois justifié. (Is. 43,26.) Personne ne l’a forcé, personne ne lui a fait violence, mais il s’est fait connaître volontairement en disant : Nous du moins nous sommes punis justement, puisque nous souffrons la peine que nos crimes ont méritée ; mais lui n’a fait aucun mal (Lc 23,41-42), et il ajoute ensuite : Souviens-toi de moi, Seigneur, dans ton royaume. Il n’a pas osé dire : Souviens-toi de moi dans ton royaume avant d’avoir déposé par la confession, le fardeau de ses péchés. Comprenez-vous maintenant le prix de la confession ? Le larron se confessa et il ouvrit le ciel; il se confessa et il acquit une telle confiance qu’ayant à peine cessé d’être voleur il demanda le ciel. De quels biens la croix n’a-t-elle pas été pour nous la source ? Vous prétendez à un royaume, mais qu’est-ce qui l’indique ? Des clous, une croix, voilà ce qui nous apparaît; mais cette croix est désormais un signe de royauté. J’appelle Jésus-Christ roi, parce que je le vois crucifié car c’est le propre d’un roi de mourir pour ses sujets. Lui-même a dit : Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis (Jn 10,11), donc aussi le bon roi donne sa vie pour ses sujets. Et parce qu’il a donné sa vie, je l’appelle roi. Souviens-toi de moi, Seigneur, dans ton royaume ».

Homélie de saint Jean Chrysostome (+ 407) sur la croix et le larron.

 

Mauvais larron ou disciple déçu ?

Hans von TubingenUn jésuite espagnol, Ariel Alvarez Valdès, bibliste à l’université pontificale de Salamanque, avance une hypothèse assez audacieuse au sujet des deux larrons : ils seraient probablement des disciples de Jésus, arrêtés avec lui, et non des malfaiteurs sans rapport avec lui [5].

Les arguments en faveur de sa thèse sont nombreux :

– La croix était le châtiment romain réservé, non aux malfaiteurs de droit commun, mais aux criminels politiques : esclaves révoltés (cf. Spartacus), rebelles coupables d’émeute, de sédition, de refus de l’autorité de César. Il est vraisemblable que les deux agitateurs politiques crucifiés en même temps que Jésus aient un lien direct avec lui.

– Il est peu probable par contre que différentes personnes condamnées le même jour, à la même heure, en un même lieu, pour la même raison, par le même gouverneur à une même peine n’aient aucun lien entre elles. Par ailleurs, on n’assistait pas non plus tous les jours à des soulèvements politiques en Judée, ce qui permettrait de supposer qu’il s’agissait de trublions de l’ordre public appartenant à une révolte différente de celle de Jésus. Tous deux subissent « la même peine » que Jésus, et lui sont donc associés, car le terme « peine » (krima, en grec) désigne l’ensemble du procès et de la condamnation, pas seulement le supplice.

– La grande peur de Pierre devant la servante du grand prêtre est d’être reconnu comme un disciple de Jésus, ce qui lui vaudrait la Crucifixion à lui aussi. D’ailleurs, la servante dit : « N’es-tu pas, toi aussi, l’un des disciples de cet homme ? » (Jn 18,17), en employant le pluriel comme si Jésus avait été arrêté avec quelques-uns de ses complices : « N’es-tu pas, toi aussi, l’un des disciples de cet homme ? ». Et quand les gardes disent : « toi aussi… » (Jn 18,25), n’est-ce pas parce qu’ils sont plusieurs à avoir été arrêtés ?

– Pourquoi mettre Jésus au milieu des deux autres ? Sinon parce qu’il était leur chef de bande, comme l’attestent toutes les symboliques royales, bibliques et romaines. Au I° siècle, par exemple, Philon d’Alexandrie mentionne le cas d’un fou nommé Carabas que des gens voulaient ridiculiser et qu’ils déguisèrent en roi, tandis que quelques jeunes gens se plaçaient à sa droite et à sa gauche, en simulacre de suite royale.

« La place d’un médiateur est au milieu… 

Sur le Calvaire, Il apparaît au milieu de deux voleurs, et du bon (larron), il se fait connaître pour Dieu » (St Éphrem).

La place de Jésus au milieu pourrait bien indiquer qu’il était le chef des deux autres.

– En l’appelant Messie, le larron injurieux montre qu’il connaît bien la prétention messianique de Jésus. Si cet homme est un délinquant ordinaire, on ne comprend pas son propos. Comment un simple voleur qui ne connaissait pas Jésus pourrait-il croire qu’il est le Messie ? Et pourquoi attendrait-il que ce Messie, l’envoyé de Dieu, le sauve, lui et le complice de ses mauvais coups ? On a donc l’impression que cet homme connaît Jésus, qu’il a participé à son projet messianique et qu’il a été traduit en justice pour l’avoir suivi en tant que Messie. Ainsi, l’on comprend qu’avec son compagnon, il attende le salut, puisqu’ils ont cru en lui.…

– À l’inverse, l’autre larron l’appelle Jésus, ce qui est assez rare dans les Évangiles, et démontre une certaine familiarité entre eux. Ce qui est illogique dans la bouche d’un délinquant qui le verrait pour la première fois. Ce qui s’explique s’il le connaissait avant et avait un certain lien avec lui. D’autre part cet homme est persuadé que Jésus est roi et qu’il a le pouvoir de le faire entrer dans son Royaume. Cela signifie qu’il avait accepté ses enseignements et lui demeurait fidèle, malgré son échec apparent.

- Nous savons qu’en plus des Douze, Jésus avait un groupe de disciples plus nombreux qui l’accompagnaient et coopéraient au sein de son mouvement. Luc mentionne les 72 (Lc 10,1) disciples envoyés deux par deux. Quelques-uns l’aidèrent même pendant les derniers jours à Jérusalem, notamment ceux qui lui prêtèrent l’âne sur lequel il entra dans la ville (Mc 11,1-6), ou qui préparèrent la chambre pour le dernier repas (Mc 14,12-16). C’est peut-être à ce groupe élargi de collaborateurs anonymes que devaient appartenir les deux hommes arrêtés et crucifiés avec Jésus en ce Vendredi saint funeste.

 

On peut cependant faire deux objections à cette thèse :

– Pourquoi les évangiles n’ont-ils jamais précisé que les hommes crucifiés avec Jésus étaient ses disciples ? 

Alvarez Valdès propose une explication : très tôt, la conception de la mort salvatrice de Jésus devint centrale chez les premiers chrétiens. En d’autres termes, on élabora la thèse selon laquelle Jésus avait donné sa vie pour nous, que sa mort sur la croix était rédemptrice et que son sang avait été versé pour le pardon des péchés. Ainsi, la crucifixion devint l’évènement central de sa vie et on lui attribua une valeur salvatrice unique et incomparable. Dans ce contexte, un Jésus mourant pour le Royaume en compagnie de deux autres disciples diminuait la centralité et l’exclusivité de sa mort. C’est pourquoi la tradition a rapidement oublié l’identité de ces deux disciples et le silence se fit à leur sujet, pour conforter la conviction que Jésus est  le seul juste à mourir pour nous.

– S’il est disciple, pourquoi le bon larron reconnaît-t-il qu’il a commis le mal et qu’il n’a que ce qu’il mérite (Lc 23,41) ?

Suivre Jésus n’est pas un crime pour lui, et il n’a aucune raison de s’en accuser…

Peut-être Luc, lorsqu’il imagine ce dialogue, que les trois autres évangélistes ne racontent pas, veut-il forcer le contraste entre l’innocence de Jésus et le péché de tout homme ? Il changerait alors le disciple fidèle en larron repenti, pour mieux montrer que Jésus est le seul innocent capable de racheter les coupables. Isaïe l’annonçait : « mon serviteur s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort, et il a été compté avec les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs » (Is 53,12).

 

Quoiqu’il en soit, l’intérêt de cette thèse d’Alvarez Valdès est de nous montrer combien l’arrestation de Jésus désarçonne et déçoit, même ses proches. Le mauvais larron – qui n’est ni mauvais, ni délinquant ordinaire – est en colère contre Jésus, car son échec est l’échec de ses disciples, qui avaient tout misé sur lui. Sa colère présente est à la mesure de son espérance passée : plus on aimait, plus on est déçu, et plus on est violent envers celui qui a déçu. Les fans brûlent vite ce qu’ils ont adoré si leur idole les déçoit. Les supporters de football descendent sur la pelouse le 1er octobre 2022 et font 125 morts en Indonésie lorsque leur équipe les déçoit en perdant le match…

La colère du « mauvais » larron est à la mesure de son amour pour le Christ : immense, mais  déçu. Pourtant, lui aussi dit la vérité sur Jésus : « N’es-tu pas le Messie ? » Lui aussi implore sa miséricorde : « Sauve-nous avec toi ». N’est-ce pas là également une prière adressée au crucifié ? 

Il est presque plus altruiste que l’autre larron, puisqu’il demande le salut pour les trois (« Sauve-nous »), alors que l’autre ne demande que son salut personnel (« souviens-toi de moi ») !

Pourquoi Jésus n’a-t-il pas exaucé cette prière d’un ancien disciple ? Parce que cela lui demanderait de se renier lui-même. En effet, sans le savoir (mais Luc le sait !), ce disciple déçu utilise le raisonnement tentateur par lequel Satan incite Jésus à se donner à lui-même le salut. « Si tu es… alors… » (Lc 4,1-13). D’ailleurs, Luc fait exprès de mentionner par trois fois cette ultime tentation de Jésus sur la croix : ici avec le larron, avec les chefs du peuple, avec les soldats. La mention par trois fois de ce « sauve-toi toi-même » fait donc explicitement référence aux trois tentations de Jésus au désert. Sur la croix, Jésus combat la tentation ultime d’être à lui-même sa propre source, ce qui le détournerait de son identité fondamentale de fils de Dieu, se recevant tout entier d’un Autre. Le salut vient de l’autre… Jésus ne peut ainsi exaucer le mauvais larron sans se renier lui-même.

 

Christ-Roi : Comme larrons en foire dans Communauté spirituelle prix_mediatransports_l-enferLa tentation occidentale de l’individualisme forcené, de l’auto-rédemption, de l’autonomie absolue, n’est donc pas nouvelle ! C’est toujours notre combat de réfuter cette vision trop libérale de l’être humain comme individu et non comme personne, comme indépendant et non en relation, comme seule source de sa loi et non allié avec Dieu, comme affranchi de toute transcendance et non créature aimée par plus grande qu’elle…

 

Ajoutons que ce larron, qui décidément n’est pas mauvais en soi, n’est pas promis à l’enfer comme l’autre est promis au paradis. Le texte ne dit pas où il a été après sa mort. Nous n’en savons rien, c’est bien ainsi. Entre le pont et l’eau…

La trace de cette dissymétrie entre les deux larrons est la dissymétrie que l’Église catholique maintient entre le ciel et l’enfer : nous savons que l’un est rempli de multitudes, et nous espérons que l’autre soit vide [6]. Nous canonisons Jean-Paul II, sûrs de le savoir en paradis, mais nous ne diabolisons pas Staline, incapables d’affirmer qu’il serait en enfer. Le deuxième larron nous oblige à ne jamais condamner définitivement quelqu’un, même s’il semble s’obstiner. Car en fait, il est peut-être ce disciple attendant trop du Christ, déçu de son impuissance apparente, qui voudrait réveiller l’efficacité magique qu’il lui attribuait. Comme Jésus le constatait pour les soldats le clouant au bois, « il ne sait pas ce qu’il fait », et manifeste à son insu que la tentation ultime est de ne compter que sur soi…

 

Comme larrons en foire

Icône les deux amisL’expression vient du Moyen Âge, où les foires au bétail sur les places publiques des villages attiraient les voleurs de tout genre. Ils opéraient souvent par paire, comme les enfants Roms détroussant les voyageurs du métro : l’un détourne l’attention, l’autre glisse la main dans le sac ou subtilise le portefeuille. S’entendre comme larrons en foire est le signe d’une complicité manifeste, et efficace, pour le mal en l’occurrence. Jésus et l’un des criminels s’entendent comme larrons en foire, mais cette fois-ci pour faire le bien. En cette fête du Christ Roi, le Golgotha pourrait bien être cette Foire du Trône ou le Roi de gloire, sur son trône paradoxal, s’entend à merveille avec les criminels qui se tournent vers lui.

Quitte à provoquer l’incompréhension des ‘gens bien’, car si même les pires coupables sont les premiers en paradis, à quoi sert de vouloir être ‘impeccable’ ?

 

Comme le chantait Georges Brassens (L’Assassinat) :

Alors, prise d’un vrai remords Elle eut chagrin du mort
Et, sur lui, tombant à genoux, Ell’ dit :  » Pardonne-nous ! « 

Quand les gendarm’s sont arrivés En pleurs ils l’ont trouvée
C’est une larme au fond des yeux Qui lui valut les cieux

Et le matin qu’on la pendit Ell’ fut en paradis
Certains dévots, depuis ce temps Sont un peu mécontents

 

Laissons la scène du Golgotha faire son chemin en nous cette semaine, et la royauté du Christ nous aidera à « espérer pour tous », et d’abord pour nous-même… 

« Ils ne se dirent rien d’autre, les deux crucifiés, en ce jour d’angoisse et de souffrance, mais ces quelques paroles, qui jaillissent péniblement de leurs gorges desséchées, se font encore entendre aujourd’hui et elles résonnent toujours comme un signe de confiance et de salut pour celui qui a péché mais qui aussi a cru et espéré, fût-ce à la toute dernière extrémité de sa vie ».

Méditation de Benoît XVI, Onzième Station du chemin de Croix du Vendredi saint 2017.

 

_____________________________

[1]. Si on prend les mots du Christ au pied de la lettre, le bon larron est censé avoir précédé de trois jours au Paradis le Christ et les âmes qu’il ramenait avec lui des Enfers. Ce n’est pas la moindre des difficultés de cette version de Luc…

[2]. « On a mis au point des systèmes de détention plus efficaces pour garantir la sécurité à laquelle les citoyens ont droit, et qui n’enlèvent pas définitivement au coupable la possibilité de se repentir. C’est pourquoi l’Église enseigne, à la lumière de l’Évangile, que la peine de mort est inadmissible car elle attente à l’inviolabilité et à la dignité de la personne, et elle s’engage de façon déterminée en vue de son abolition partout dans le monde » (Catéchisme de l’Église catholique, n° 2267).

[3]. Les quatre Évangiles ne précisent ni le nom des larrons, ni l’emplacement de leurs croix. Mais l’Évangile de Nicodème (apocryphe) au IV° siècle baptise le Bon et le Mauvais Larron Dysmas et Gestas, et les place respectivement à droite et à gauche du Christ, en position d’honneur et en position d’infamie traditionnelles pour les cours des rois de ce monde, ainsi que pour le Jugement dernier (Mt 25).

[4]. Cf. un très bon article sur les deux larrons dans la peinture : https://artifexinopere.com/blog/interpr/iconographie/la-croix-du-bon-larron/1-distinguer-les-larrons/

[6]. Cf. Hans Urs von Balthasar, Espérer pour tous, DDB, 1993.

 

Le mauvais larron
Paroles et musique de Georges Moustaki

J’aurais pu être celui-là
Qui t’a vu mourir sous la croix,
Un de tes derniers compagnons,
Le mauvais larron.
Bien sûr, j’ai mérité la corde
Plutôt que la miséricorde.
Je suis du gibier des prisons,
Le mauvais larron – mauvais larron – mauvais larron.

Bref, j’étais capable de tout
à part de tendre l’autre joue.
Je n’ai pas demandé pardon
D’être un larron.
J’ai pris ce que je pouvais prendre,
Les coups, l’argent, les filles tendres.
Elles trouvaient bien assez bon
Le mauvais larron – mauvais larron – mauvais larron.

Aujourd’hui je suis comme toi,
Quand tu n’avais dessus ta croix
Pour ultime fréquentation
Que les deux larrons.
Je n’ai plus rien qui me console.
Peut-être, en guise d’auréole,
On verra briller sur mon front
Le mauvais larron – mauvais larron – mauvais larron.

C’était peut-être un vendredi
Qu’il est allé au paradis
Par le chemin de la Passion
Des mauvais larrons.
Abandonné entre deux mondes
Jusqu’à sa dernière seconde,
Ainsi chantait de sa prison
Le mauvais larron – mauvais larron – mauvais larron.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ils donnèrent l’onction à David pour le faire roi sur Israël » (2 S 5, 1-3)

Lecture du deuxième livre de Samuel

En ces jours-là, toutes les tribus d’Israël vinrent trouver David à Hébron et lui dirent : « Vois ! Nous sommes de tes os et de ta chair. Dans le passé déjà, quand Saül était notre roi, c’est toi qui menais Israël en campagne et le ramenais, et le Seigneur t’a dit : ‘Tu seras le berger d’Israël mon peuple, tu seras le chef d’Israël.’ » Ainsi, tous les anciens d’Israël vinrent trouver le roi à Hébron. Le roi David fit alliance avec eux, à Hébron, devant le Seigneur. Ils donnèrent l’onction à David pour le faire roi sur Israël.

 

PSAUME
(Ps 121 (122), 1-2, 3-4, 5-6)
R/ Dans la joie, nous irons à la maison du Seigneur.
 (cf. Ps 121, 1)

 

Quelle joie quand on m’a dit :
« Nous irons à la maison du Seigneur ! »
Maintenant notre marche prend fin
devant tes portes, Jérusalem !

 

Jérusalem, te voici dans tes murs :
ville où tout ensemble ne fait qu’un !
C’est là que montent les tribus, les tribus du Seigneur,
là qu’Israël doit rendre grâce au nom du Seigneur.

 

C’est là le siège du droit,
le siège de la maison de David.
Appelez le bonheur sur Jérusalem :
« Paix à ceux qui t’aiment ! »

 

DEUXIÈME LECTURE
« Dieu nous a placés dans le Royaume de son Fils bien-aimé » (Col 1, 12-20)

 

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens

Frères, rendez grâce à Dieu le Père, qui vous a rendus capables d’avoir part à l’héritage des saints, dans la lumière. Nous arrachant au pouvoir des ténèbres, il nous a placés dans le Royaume de son Fils bien-aimé : en lui nous avons la rédemption, le pardon des péchés.  Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre. Les êtres visibles et invisibles, Puissances, Principautés, Souverainetés, Dominations, tout est créé par lui et pour lui. Il est avant toute chose, et tout subsiste en lui. Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église : c’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté. Car Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude et que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel.

 

ÉVANGILE
« Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume » (Lc 23, 35-43)
Alléluia. Alléluia.
 Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Béni soit le Règne qui vient, celui de David notre père. Alléluia. (cf. Mc 11, 9b.10a)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, on venait de crucifier Jésus, et le peuple restait là à observer. Les chefs tournaient Jésus en dérision et disaient : « Il en a sauvé d’autres : qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ! » Les soldats aussi se moquaient de lui ; s’approchant, ils lui présentaient de la boisson vinaigrée, en disant : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! »
Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui : « Celui-ci est le roi des Juifs. » L’un des malfaiteurs suspendus en croix l’injuriait : « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi ! » Mais l’autre lui fit de vifs reproches : « Tu ne crains donc pas Dieu ! Tu es pourtant un condamné, toi aussi ! Et puis, pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons
. Mais lui, il n’a rien fait de mal. » Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. » Jésus lui déclara : « Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. »

Patrick BRAUD

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1 novembre 2022

Vos enfants ou petits-enfants seront-ils des Ginks ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Vos enfants ou petits-enfants seront-ils des Ginks ?

 

Homélie du 32° Dimanche du temps ordinaire / Année C 

06/11/2022 

 

Cf. également :

Mourir pour une côtelette ?

Aimer Dieu comme on aime une vache ?

N’avez-vous pas lu dans l’Écriture ?

Sur quoi fonder le mariage ?

D’Amazonie monte une clameur

 

Les générations childfree

Les mariages de l’été sont de bonnes occasions de discuter avec les jeunes générations. J’ai été surpris de rencontrer au moins quatre trentenaires qui affirmaient catégoriquement : « Je ne ferai pas d’enfant ». Pourquoi ? « Par conviction écologique, car les enfants c’est ce qui fait le plus de mal à la planète ». Le phénomène prend de l’ampleur : la proportion de femmes en âge de procréer ne souhaitant pas avoir d’enfant a triplé en vingt ans : elles étaient 12 % en 2000, elles sont désormais 33 % en 2022 selon l’IFOP !

Les bras m’en tombaient ! La militance écologique pouvait donc conduire à refuser d’être parent ? L’écologiste Yves Cochet soutient même la proposition d’une « allocation familiale inversée », qui diminuerait à chaque enfant supplémentaire…

Il suffit de pianoter rapidement sur Internet pour trouver d’où vient cette conviction étonnante. C’est une étude de l’université suédoise de Lund de 2017, qui classe l’impact carbone de différents actes de la vie quotidienne, depuis l’ampoule LED jusqu’à la voiture ou l’enfant.

Vos enfants ou petits-enfants seront-ils des Ginks ? dans Communauté spirituelleSelon cette étude, avoir un enfant en moins serait 30 fois plus efficace que d’abandonner sa voiture à essence ! Une idée se répand comme une traînée de poudre : ne pas faire d’enfants, c’est sauver la planète ! L’éco-anxiété « engendre » décidément des fruits étonnants…

Aux États-Unis c’est l’université du Michigan qui a publié une autre étude en juin 2021 : « Nous avons découvert que 21,6 % des adultes du Michigan, soit environ 1,7 million de personnes, ne voulaient pas d’enfants. Il s’agit d’un nombre supérieur à la population des neuf plus grandes villes de l’État », mentionne Zachary Neal, professeur associé au département de psychologie de l’université, et coauteur de l’étude. « Les gens prennent la décision d’être sans enfant rapidement dans leur vie, le plus souvent à l’adolescence et au début de la vingtaine. Et ce ne sont pas seulement les jeunes qui affirment ne pas vouloir d’enfants. Les femmes qui ont décidé de ne pas avoir d’enfants, lors de leur adolescence, ont maintenant, en moyenne, près de 40 ans et n’en veulent toujours pas ».

 

Ces jeunes ont même un nom : les « Ginks », pour « Green Inclination, No Kids » (« engagement vert, pas d’enfant »). « Ce monde sera meilleur s’il est moins peuplé », estiment-ils. « Si nous voulons sauver cette planète, nous n’avons pas d’autre choix que d’aborder le problème de la surpopulation humaine », assume Leilani Münter, ex-pilote de course automobile américaine, dont les vidéos sont largement partagées sur les réseaux sociaux. Très active également, l’ONG britannique Population Matters s’est spécialisée dans la promotion d’une vie « sans enfant », ou avec « moins d’enfants ». Malthus ressuscité, en quelque sorte…

 

consumption-co2-per-capita Source : Our World in dataPourtant, ces deux études sont contestables, et contestées. Car elles reposent sur des trains de vie de famille américaine dont l’empreinte carbone est 50 fois supérieure à celles d’une famille africaine par exemple.
En 2019, les USA émettaient environ 30 fois plus de CO2 par habitant que la Côte d’Ivoire; la France ou la Chine 11 fois plus…

Comme le note le démographe Hervé le Bras dans un entretien donné en 2011 à la revue Sciences Humaines : « Les pays développés se servent de l’argument démographique pour rejeter la responsabilité sur des pays peuplés et en croissance démographique comme la Chine ou l’Inde. Entretenir l’angoisse populationnelle est une façon de ne pas remettre en cause la structure de la consommation des pays les plus riches ».

Pour ce démographe et auteur de l’essai « Vie et mort de la population mondiale » (Le Pommier, 2009), le seul moyen de résoudre le problème serait « un changement drastique du type de consommation d’énergie au Nord (de même qu’un changement du type d’alimentation), car alors le Nord pourra dire au Sud: faites comme nous ».

 

Par contre, dire qu’on ne veut pas d’enfant sans raison, la pilule a du mal à passer. Alors le respect de l’environnement, la survie de l’espèce, etc. ne serait-ce pas autant de justifications-alibis pour ces femmes lassées de devoir constamment se justifier ? Toujours est-il que pour Émilie Tixador, ancienne Gink et auteur du blog Green Girl, l’écologie a porté ses fruits. « Je choquais les gens quand je disais que je ne voulais pas d’enfant parce que j’avais envie de m’épanouir dans mon métier. Mais dès que j’ai parlé de limiter la surconsommation et la surpopulation, ma cause est devenue noble aux yeux de tous »… Le greenwashing  peut s’infiltrer là où on ne l’attend pas !

 

Il y a beaucoup d’autres raisons pour lesquelles de jeunes occidentaux ne veulent pas d’enfants. Là encore, on peut trouver des listes pleines d’humour sur le Net, énumérant tous les problèmes qui s’accumulent à partir de la venue d’un enfant :

Pourquoi vaut-il mieux réfléchir avant de dire oui à un enfant ?

1 | Pour rester jeune et cool

2 | Pour préserver ta santé mentale et physique

3 | Parce que tu as déjà un conjoint

4 | Parce que tu ne veux pas devenir n°2

5 | Parce que bébé va te coûter un bras (chaque mois)

6 | Parce que tu aimes le silence

7 | Parce que tu aimes dormir

8 | Parce que le rêve n’a rien à voir avec la réalité 

9 | Parce que toi aussi tu as été enfant puis ado

10 | Parce que tu ne pourras pas l’abandonner sur une aire d’autoroute [1].

 

41a9vIdzBDL._ célibat dans Communauté spirituelleOn appelle childfree (sans enfant, par choix) ce mouvement venu des États-Unis de contestation radicale du devoir de parentalité, pour des questions d’épanouissement personnel, d’intérêt individuel, de combat écologique. 

La chantre du mouvement est Corinne Maier, avec son livre de référence : No Kid, Quarante raisons de ne pas avoir d’enfant, Paris, 2008 [2].

Entre acte écologique et angoisse de l’avenir, ne pas avoir d’enfant – ou n’en avoir qu’un – pour sauver la planète ou pour s’épanouir est un discours qui résonne chez une partie de la jeunesse de plus en plus préoccupée par les questions environnementales. Qu’ils aillent au bout ou non de la démarche, ce questionnement témoigne d’un regard nouveau sur les conséquences de la parentalité.

On a même instauré une Journée Internationale des « non-parents », le 11 Novembre : « single day ». La journée n’a pas été choisie au hasard : 11-11 = 4 fois le chiffre 1. C’est censé représenter “l’individualité heureuse”. Parce que oui, on peut être heureux en étant célibataire. Des études cherchent d’ailleurs à établir que les personnes vivant seules seraient plus épanouies…

 

Jésus était-il childfree ?

711S8XNTvWL childfreeC’est ce que pensent des auteurs proches de l’extrême gauche écologiste. Théophile Giraud par exemple, jeune philosophe belge, a écrit un pamphlet de 65 pages sur l’antinatalisme supposé du christianisme primitif, qu’aurait trahi les Églises ensuite [3] :

« Pas une année ne se passe sans que le pape ou un autre dignitaire chrétien chante les louanges de la fécondité et les vertus de la famille, nombreuse de préférence. Pourtant, la lecture des Évangiles nous fait découvrir un Christ farouchement hostile à la famille biologique et plus encore à la reproduction. Parmi les quelques penseurs qui se sont penchés sur la question, Kierkegaard arrivera à la conclusion que le christianisme visait à « bloquer notre espèce ». Dans le sillage du Christ, qui est resté sans enfant tout en nous exhortant à devenir eunuques pour le Royaume des Cieux, les premiers pères de l’Église glorifieront également la virginité perpétuelle et dénigreront la fertilité charnelle. Saint Augustin a même souhaité que chacun s’abstienne de procréer pour que la fin du monde soit précipitée ! Le natalisme des Églises chrétiennes contemporaines serait-il la plus grande tromperie de tous les temps ? En tout cas, c’est une trahison absolue, qui, en ce siècle de surpopulation mondiale, est encore plus désastreuse que celle de Judas. Le but de cet essai sera de redécouvrir une vérité soigneusement occultée : le christianisme originel était bien un antinatalisme ».

Il s’appuie pour dire cela sur des passages comme l’Évangile de notre dimanche (Lc 20,27-38), où le Christ semble bien prôner le mode de vie des enfants du monde à venir, qui ne prennent ni femme ni mari, et ne font pas enfants :

« Les enfants de ce monde prennent femme et mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts ne prennent ni femme ni mari, car ils ne peuvent plus mourir : ils sont semblables aux anges, ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection ».

Si on ajoute ce passage à ceux où Jésus relativise très fortement les liens du sang, de la famille humaine (cf. Dieu est le plus court chemin d’un homme à un autre), où il prône de devenir « eunuque pour le Royaume » (Mt 19,12), ainsi qu’à ceux où Paul recommande de ne pas se marier (1Co 7,8), le lecteur rapide peut être troublé… 

Comment expliquer cet apparent radicalisme anti-mariage et anti-enfants dans le Nouveau Testament ?

 

L’urgence eschatologique

074_calendrier eschatologieNous l’avons oubliée ! La petite frayeur du passage à l’an 2000 n’était rien comparée à l’effervescence eschatologique qui maintenait la société juive en ébullition au premier siècle. Le peuple était persuadé que le Messie annoncé allait enfin venir les délivrer de toute occupation étrangère. Les faux Messies pullulaient, générant beaucoup d’espérance, de révoltes, de déceptions. En préparation de cette venue, des sectes regroupaient leurs adeptes à l’écart de la société, tels des survivalistes religieux : les Esséniens, la communauté de Massada etc. N’importe quel prédicateur ayant un peu de talent, de charisme, pouvait soulever les foules en leur annonçant l’arrivée imminente du Jour du Seigneur. N’importe quel guérisseur pouvait faire croire qu’avec lui les derniers temps allaient arriver. Pierre se fait l’écho de cette attente : « Le jour du Seigneur viendra, comme un voleur. Alors les cieux disparaîtront avec fracas, les éléments embrasés seront dissous, la terre, avec tout ce qu’on a fait ici-bas, ne pourra y échapper » (2P 3,10). Paul également : « Vous savez très bien que le jour du Seigneur vient comme un voleur dans la nuit » (1Th 5,2).

À tel point que Jésus est obligé de mettre en garde : « On vous dira : ‘Voilà, le Royaume est là-bas !’ ou bien : ‘Voici, il est ici !’ N’y allez pas, n’y courez pas ! » (Lc 17,23). Et Paul alerte les communautés contre les dérives de ces survivalistes du dernier jour : « Frères, nous avons une demande à vous faire à propos de la venue de notre Seigneur Jésus Christ et de notre rassemblement auprès de lui : si l’on nous attribue une inspiration, une parole ou une lettre prétendant que le jour du Seigneur est arrivé, n’allez pas aussitôt perdre la tête, ne vous laissez pas effrayer » (2Th 2,1-2). Comme certains prétextaient de  cette venue imminente pour se la couler douce et se faire entretenir par les autres sans rien faire, Paul réagit : « Quand nous étions chez vous, nous vous donnions cet ordre : si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » (2Th 3,10).

 

Jésus était pris lui-même dans ce tourbillon eschatologique qui voyait arriver la fin, et l’espérait. Il annonçait le Royaume de Dieu tout proche. Ses guérisons, ses paroles et ses actes étaient autant de signes de sa messianité : c’est donc qu’avec lui « les temps sont accomplis ». Sa mort a semblé mettre en échec la venue du jour ultime. Alors ses disciples ont reporté leur espérance sur sa deuxième venue, à la fin des temps, lorsqu’il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts. Ainsi, du temps de Jésus ou juste après, on est persuadé de vivre « ces temps qui sont les derniers ». Si donc la fin de l’histoire est pour demain, à quoi bon un accumuler des richesses, se marier, avoir des enfants ? Parce que le Royaume est là avec lui, Jésus choisit de rester célibataire, sans enfant. Car dans le monde de la résurrection qu’il inaugure et qu’il incarne, on n’a plus besoin de faire des enfants pour survivre ! 

Dans le monde d’après, il n’y a plus ni homme ni femme (ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre cf. Ga 3,28), alors à quoi sert de se marier, puisque la différence homme-femme n’est que pour ce monde-ci ? Après la résurrection de Jésus, Paul poursuivra ce raisonnement, en étant persuadé que le retour du Christ est pour demain. « Frères, je dois vous le dire : le temps est limité. Dès lors, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’avaient pas de femme, ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui ont de la joie, comme s’ils n’en avaient pas, ceux qui font des achats, comme s’ils ne possédaient rien, ceux qui profitent de ce monde, comme s’ils n’en profitaient pas vraiment. Car il passe, ce monde tel que nous le voyons » (1Co 7,29-31).

Si on avait pris au sérieux l’affirmation eschatologique de Paul, on aurait dû abolir l’esclavage beaucoup plus tôt ! Puisqu’il n’y a ni esclave ni homme libre en Christ, on devrait en tirer toutes les conséquences sociales sans atteindre la fin de ce monde !

Ajoutons au passage que les Églises ne sont pas allées jusqu’au bout, à part les protestants, de ce raisonnement eschatologique : s’il n’y a plus la différence homme-femme dans le monde à venir, alors il faudrait en témoigner dès maintenant dans la vie de l’Église, en l’anticipant, en répartissant les ministères, les responsabilités et rôles divers à égalité entre hommes et femmes, puisque cette distinction n’existe pas dans le Royaume de Dieu que l’Église a charge d’anticiper !

Si la fin des temps est pour très bientôt, mieux vaut donc se préparer et ne pas gaspiller le temps qui reste à amasser des fortunes, à se marier ou avoir des enfants.

On le voit : la position de Jésus ou de Paul n’est pas du tout anti-nataliste.

Elle relève de l’anticipation eschatologique. Il s’agit de manifester dès maintenant en ce monde notre espérance en la résurrection qui vient. Évidemment, avec les siècles, on s’est très vite aperçu que cette seconde venue du Christ ne serait pas pour tout de suite… Pierre était déjà obligé de trouver des raisons au retard apparent de cette venue : « Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard. Au contraire, il prend patience envers vous, car il ne veut pas en laisser quelques-uns se perdre, mais il veut que tous parviennent à la conversion » (2P 3,9)…

Alors, au lieu de se préparer à l’ultime, on s’est installé dans l’éphémère, et le langage nataliste de co-création de la vie a pris le pas en Église sur l’attestation d’un autre monde.

Pourtant, on a gardé le célibat de quelques-un(e)s comme un signe de l’espérance d’aimer et de donner la vie autrement dans l’au-delà de ce monde. Comme un avertissement de ne pas trop s’installer, car nous ne sommes que de passage. L’Occident fait de ce célibat une obligation pour les prêtres alors que les Églises orientales ont gardé la plus ancienne tradition d’un double clergé marié et célibataire, selon le choix de chacun. Les prêtres catholiques mariés au Liban (maronites) et en Grèce (melkites) rappellent que le célibat ne s’impose pas, mais garde toute sa valeur comme libre attestation prophétique du monde de la résurrection.

 

Le fondement du célibat est donc essentiellement eschatologique.

Vatican II a réaffirmé cet ancrage eschatologique du célibat dans l’Église :

La chasteté « pour le royaume des cieux » Mt 19,12, dont les religieux font profession, doit être regardée comme un grand don de la grâce. Elle libère singulièrement le cœur de l’homme 1Co 7,32-35 pour qu’il brûle de l’amour de Dieu et de tous les hommes; c’est 31GKjJPiNUL Ginkpourquoi elle est un signe particulier des biens célestes, ainsi qu’un moyen très efficace pour les religieux de se consacrer sans réserve au service divin et aux œuvres de l’apostolat. Ils évoquent ainsi aux yeux de tous les fidèles cette admirable union établie par Dieu et qui doit être pleinement manifestée dans le siècle futur, par laquelle l’Église a le Christ comme unique époux.

Décret Perfectae Caritatis n°12, 1965.

 

Paul VI l’a clairement rappelé :

Le célibat comme signe des biens célestes 

Notre Seigneur et Maître a déclaré  » qu’à la résurrection… on ne prendra ni femme ni mari, mais que tous seront comme les anges de Dieu dans le Ciel  » (Mt 22,30). Au milieu du monde tellement engagé dans les tâches terrestres et si souvent dominé par les convoitises de la chair (cf. 1Jn 3,2), le don précieux et divin de la chasteté parfaite en vue du royaume des cieux constitue précisément  » un signe particulier des biens célestes  » ; il proclame la présence parmi nous des temps derniers de l’histoire du salut (cf. 1Co 7,29-31) et l’avènement d’un monde nouveau. Il anticipe en quelque sorte la consommation du royaume en en affirmant les valeurs suprêmes, qui resplendiront un jour en tous les fils de Dieu. Il constitue donc un témoignage de l’aspiration du Peuple de Dieu vers le but dernier de son pèlerinage terrestre, et une invitation pour tous à lever les yeux vers le ciel, là où le Christ siège à la droite de Dieu, là où notre vie est cachée en Dieu avec le Christ, jusqu’à ce qu’elle se manifeste dans la gloire (Col 3,1-4). 

Paul VI, Encyclique Sacerdotalis caelibatus n°34, 1967).

 

Le célibat consacré n’est pas mépris de la chair comme celui des cathares dans le sud de la France à partir de l’an Mil.

Il n’est pas ascétique comme le célibat des ermites hindous ou des moines bouddhistes.

Il n’est pas militant comme le célibat des révolutionnaires tout donnés à leur cause comme Louise Michel ou Arlette Laguiller (ce qui est fort respectable au demeurant !).

Il n’est pas angoissé comme celui des Ginks, ni individualiste comme celui des childfree.

Il n’est pas pastoral comme on le dit trop souvent pour les prêtres : ce n’est pas pour avoir plus de temps disponible pour leurs ouailles (ce qui ne se vérifie guère…) !

 

9782755001655 mariageVoilà pourquoi le célibat évangélique est largement incompréhensible pour nos contemporains : ne croyant plus guère en l’au-delà, ils voient mal pourquoi se priver aujourd’hui au nom d’un hypothétique lendemain…

Ce mépris est d’autant plus paradoxal que suite au veuvage, aux séparations, aux exigences des études et des carrières professionnelles, le célibat a progressé de façon spectaculaire en Occident. On estime que dans les grandes villes comme Paris ou Lille, un logement sur deux au moins est occupé par une personne seule !

 

Le monde de la Résurrection est notre avenir. Nous pouvons en témoigner, en attestant que les liens de parentalité ne disent pas tout de notre vocation humaine. Le célibat consacré est le témoignage prophétique de notre espérance du monde à venir. Il ne disqualifie en rien la générosité et l’amour parental. Donner la vie reste une magnifique participation à l’élan créateur qui vient de Dieu lui-même (cf. Gn 1,28). 

Apprenons à écouter chez les jeunes générations leurs aspirations légitimes à plus d’épanouissement personnel, à plus de respect de la planète. 

Aidons-les à choisir en conscience d’être parent ou non, libre de toute pression idéologique d’un côté ou de l’autre. 

Et accompagnons-les dans leur choix, quel qu’il soit.

___________________________________

[1]. Cf. https://www.je-suis-papa.com/10-bonnes-raisons-de-ne-pas-avoir-enfant/
[2]. Cf. également : Moins nombreux, plus heureux : l’urgence écologique de repenser la démographie, ouvrage collectif dirigé par Michel Sourrouille, Ed. Sang de la Terre, Paris, 2014.

[3]. Théophile de Giraud, The Childfree Christ: Antinatalism in early Christianity (Le Christ sans enfants: l’antinatalisme dans le christianisme primitif), Kindle Edition, 2021.

  

 

LECTURES DE LA MESSE

 

PREMIÈRE LECTURE
« Le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle » (2 M 7, 1-2.9-14)

 

Lecture du deuxième livre des Martyrs d’Israël

En ces jours-là, sept frères avaient été arrêtés avec leur mère. À coups de fouet et de nerf de bœuf, le roi Antiocos voulut les contraindre à manger du porc, viande interdite. L’un d’eux se fit leur porte-parole et déclara : « Que cherches-tu à savoir de nous ? Nous sommes prêts à mourir plutôt que de transgresser les lois de nos pères. » Le deuxième frère lui dit, au moment de rendre le dernier soupir : « Tu es un scélérat, toi qui nous arraches à cette vie présente, mais puisque nous mourons par fidélité à ses lois, le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle. » Après cela, le troisième fut mis à la torture. Il tendit la langue aussitôt qu’on le lui ordonna et il présenta les mains avec intrépidité, en déclarant avec noblesse : « C’est du Ciel que je tiens ces membres, mais à cause de ses lois je les méprise, et c’est par lui que j’espère les retrouver. » Le roi et sa suite furent frappés de la grandeur d’âme de ce jeune homme qui comptait pour rien les souffrances. Lorsque celui-ci fut mort, le quatrième frère fut soumis aux mêmes sévices. Sur le point d’expirer, il parla ainsi : « Mieux vaut mourir par la main des hommes, quand on attend la résurrection promise par Dieu, tandis que toi, tu ne connaîtras pas la résurrection pour la vie. »

 

PSAUME
(Ps 16 (17), 1ab.3ab, 5-6, 8.15)

R/ Au réveil, je me rassasierai de ton visage, Seigneur. (Ps 16, 15b)

 

Seigneur, écoute la justice !
Entends ma plainte, accueille ma prière.
Tu sondes mon cœur, tu me visites la nuit,
tu m’éprouves, sans rien trouver.

 

J’ai tenu mes pas sur tes traces,
jamais mon pied n’a trébuché.
Je t’appelle, toi, le Dieu qui répond :
écoute-moi, entends ce que je dis.

 

Garde-moi comme la prunelle de l’œil ;
à l’ombre de tes ailes, cache-moi,
Et moi, par ta justice, je verrai ta face :
au réveil, je me rassasierai de ton visage.

 

DEUXIÈME LECTURE

« Que le Seigneur vous affermisse « en tout ce que vous pouvez faire et dire de bien » (2 Th 2, 16 – 3, 5)

 

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens

Frères, que notre Seigneur Jésus Christ lui-même, et Dieu notre Père qui nous a aimés et nous a pour toujours donné réconfort et bonne espérance par sa grâce, réconfortent vos cœurs et les affermissent en tout ce que vous pouvez faire et dire de bien. Priez aussi pour nous, frères, afin que la parole du Seigneur poursuive sa course, et que, partout, on lui rende gloire comme chez vous. Priez pour que nous échappions aux gens pervers et mauvais, car tout le monde n’a pas la foi. Le Seigneur, lui, est fidèle : il vous affermira et vous protégera du Mal. Et, dans le Seigneur, nous avons toute confiance en vous : vous faites et continuerez à faire ce que nous vous ordonnons. Que le Seigneur conduise vos cœurs dans l’amour de Dieu et l’endurance du Christ.

 

ÉVANGILE

« Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants » (Lc 20, 27-38)
Alléluia. Alléluia. Jésus Christ, le premier-né d’entre les morts, à lui, la gloire et la souveraineté pour les siècles des siècles. Alléluia. (Ap 1, 5a.6b)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, quelques sadducéens – ceux qui soutiennent qu’il n’y a pas de résurrection – s’approchèrent de Jésus et l’interrogèrent : « Maître, Moïse nous a prescrit : Si un homme a un frère qui meurt en laissant une épouse mais pas d’enfant, il doit épouser la veuve pour susciter une descendance à son frère. Or, il y avait sept frères : le premier se maria et mourut sans enfant ; de même le deuxième, puis le troisième épousèrent la veuve, et ainsi tous les sept : ils moururent sans laisser d’enfants. Finalement la femme mourut aussi. Eh bien, à la résurrection, cette femme-là, duquel d’entre eux sera-t-elle l’épouse, puisque les sept l’ont eue pour épouse ? »
Jésus leur répondit : « Les enfants de ce monde prennent femme et mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts ne prennent ni femme ni mari, car ils ne peuvent plus mourir : ils sont semblables aux anges, ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection. Que les morts ressuscitent, Moïse lui-même le fait comprendre dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. Tous, en effet, vivent pour lui. »
Patrick BRAUD

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3 avril 2022

Rameaux : la Passion du Christ selon Mel Gibson

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Rameaux: la Passion du Christ selon Mel Gibson

Homélie du Dimanche des Rameaux / Année C
10/04/2022

Cf. également :

Rameaux : vous reprendrez bien un psaume ?
Rameaux : la Passion hallucinée de Jérôme Bosch
Rameaux : le conflit ou l’archipel
Comment devenir dépassionnés
Rameaux : assumer nos conflits
Rameaux, kénose et relèvement
Briser la logique infernale du bouc émissaire
Les multiples interprétations symboliques du dimanche des rameaux
Le tag cloud de la Passion du Christ
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
C’est l’outrage et non pas la douleur
Il a été compté avec les pécheurs  

La Passion selon St Luc que nous venons d’entendre insiste sur l’innocence de Jésus, lui le juste injustement condamné.
Pour en retrouver la force, allez visionner à nouveau le film controversé de Mel Gibson, qui s’intitule « La Passion » (2005). Vous le trouverez facilement sur Youtube. Ou mieux encore en DVD pour en profiter sur votre home cinéma…

Attention : si vous n’avez pas le moral ce jour-là, si vous avez des enfants à la maison, si vous détournez le regard pour ne pas être éclaboussé par le sang qui jaillit, mieux vaut programmer autre chose…

Pendant des siècles (jusqu’au V° au moins), on n’a pas osé représenter Jésus crucifié, car le spectacle était si terrifiant pour les Romains, si scandaleux pour les Juifs (ou les musulmans aujourd’hui) qu’on évitait le réalisme de la Passion. On préférait représenter le Christ en gloire (Pantocrator), le Bon Pasteur, ou la Croix sans le Christ (ce que font encore bon nombre d’Églises protestantes, pour ne pas s’arrêter à la mort et aller jusqu’à la Résurrection ; elles refusent également le signe de la Croix tracé sur le corps). On comprend alors que le film de Mel Gibson dérange, suscite des controverses : car le réalisme physique avec lequel il traite la Passion est aux antipodes d’un Christ en majesté…

Les trouvailles cinématographiques de Mel Gibson

 

Le personnage de Marie est très touchant, très présent. Avec Marie-Madeleine (superposée au personnage de la femme adultère), elle accompagne Jésus jusqu’à la fin. Elle pleure, et est forte à la fois. Elle est un appui pour son fils abandonné de tous. Il y a même un lien étrange de compassion entre elle et la femme de Ponce Pilate…

 Rameaux : la Passion du Christ selon Mel Gibson dans Communauté spirituelle

Les flash-backs

Au lieu de raconter la vie de Jésus de manière linéaire, comme le font beaucoup d’autres films sur Jésus, Mel Gibson utilise les flash-backs pour relire ses faits et paroles à la lumière de sa Passion. En accrochant ces retours en arrière à un élément symbolique, il nous fait retrouver le processus même d’écriture des Évangiles :
·         Marie rencontrant son fils sur son chemin de Croix // Marie relevant son enfant tombé à la maison à Nazareth
·         Les rictus de haine des soldats // les paroles sur l’amour des ennemis
·         La sandale des soldats le frappant // la sandale des disciples pour le lavement des pieds à la Cène
·         Marie-Madeleine essuyant le sol de la flagellation à laquelle Jésus est innocemment condamné // la femme adultère aux pieds de Jésus, au moment où il ne la condamne pas
·         l’eau dans laquelle Pilate se lave les mains // l’eau des ablutions rituelles du début de la Cène
·         le corps déchiré par les fouets // le pain de la Cène, « corps livré pour vous »
·         le sang qui dégouline de la Croix // le vin de la Cène, « sang versé pour vous »
·         la foule qui le méprise // la foule des Rameaux qui l’adule
·         lorsque Jésus tombe pour la troisième fois, de sa bouche tuméfiée il murmure à sa mère cette parole de l’Apocalypse : « Je fais toute chose nouvelle ». Là l’image effleure le sublime de la Passion.
etc…

C’est bien ainsi qu’ont été écrits les évangiles : on a relu la vie de Jésus de Nazareth à la lumière de la Résurrection, car c’est seulement après coup qui les évènements de son enfance et de son ministère public se sont éclairés d’une signification plus profonde que sur l’instant. Le film nous remet devant ce travail de mémoire pour écrire et raconter, et déchiffrer ainsi ce qui arrive. La véritable eucharistie est bien de donner sa vie pour ses amis et ses ennemis, plus que ‘pratiquer’ formellement : le film renvoie toujours les gestes liturgiques au sacrifice existentiel de cet homme humilié.

 

clt_040528a Christ dans Communauté spirituelle

Le diable

Un personnage d’allure androgyne extrêmement ambiguë flotte comme en surimpression des scènes du début à la fin du film. Il rappelle d’ailleurs le personnage de la mort dans le film de Bergman : « le septième sceau ».

Il est à Gethsémani pour tenter Jésus : « cette voie est trop  lourde pour toi ; quelle folie de croire que tu peux à toi seul porter tous les péchés… ! » Jésus écrase le serpent qui sort de ce corps glacé. Belle exégèse que d’actualiser l’épisode des tentations tout au long de la Passion, jusqu’à l’ultime tentation : « sauve-toi toi-même et descend de la Croix si tu es le Messie ! »

Il se mêle à la foule pour se réjouir de la déchéance du Fils.
Il croise le regard de Marie dans un face à face terrible, où Marie ne faiblit pas…
Il pousse Judas à la folie suicidaire.
Il crie de rage lorsqu’il constate que ce Fils est mort sans haine ni reniement de sa relation au Père…
Certes, il est trop présent par rapport aux Écritures, mais son rôle de tentateur est réellement bien rendu.

 

L’araméen et le latin en version ‘originale’ sous-titrée

Les spécialistes diront sans doute que l’accent ou la qualité du latin et de l’araméen des acteurs laisse à désirer, mais entendre Jésus, le peuple, les soldats parler en langue étrangère nous remet devant le récit d’une histoire orientale.
Le christianisme n’est pas occidental à sa racine : il vient d’Orient ; sans la culture juive, il est incompréhensible…

 

Le personnage de Simon de Cyrène est remarquable : protestant au début de son innocence, il se laisse gagner par le regard de Jésus, et finit par prendre sa défense devant la foule et les soldats. Le jeu de la caméra tourne autour des deux porteurs de croix, jusqu’à un plan extraordinaire où Jésus et Simon sont vus de dessus, bras entrecroisés, sans savoir qui porte qui…
Si vous rajoutez à ces trouvailles la beauté des paysages, le jeu des acteurs, la musique, vous avez au final une œuvre qui mérite un travail réel d’interprétation et d’analyse, et non une critique trop facile et trop rapide.

À vous de juger !

 

Mel Gibson en a-t-il fait trop ?

N’en déplaise aux belles âmes qui tordent le nez devant le sang qui gicle, la boucherie de la torture infligée par l’homme est bien celle-là : du Golgotha à Dachau, de la flagellation de Jésus aux camps de Pol Pot ou aux geôles de Pinochet, du couronnement d’épines aux goulags de Saline ou aux atrocités de Daech, la barbarie humaine défigure le visage du supplicié, torture son corps, et veut anéantir sa dignité.
La crucifixion n’avait rien d’une partie de plaisir !

Mel Gibson fait ainsi éclater sur l’écran que Dieu n’est pas du côté des vainqueurs.
En Jésus, Dieu n’est pas du côté des puissants, des beautés admirées, des réussites humaines.

Le récit de la Passion est ce que le théologien Jean-Baptiste Metz appelle un « souvenir dangereux » : la « mémoire des vaincus » empêche l’homme d’écrire l’histoire du seul point de vue des rescapés, des vainqueurs. L’élimination du « maillon faible » est toujours oubliée : Jésus est ce maillon faible qui vient prendre la défense des victimes, des oubliés de l’histoire, en s’identifiant à eux, en luttant contre le mal par le refus du mensonge, par le pardon et l’amour des ennemis (ceci est très bien rendu dans le film).

Le film est violent certes (à la limite du ‘gore’ parfois) ; mais c’est la réalité qui est violente.
Les images du génocide du Rwanda ou des horreurs commises en Syrie, en Ukraine et ailleurs nous montrent chaque jour une humanité plus barbare encore que la foule ou les soldats torturant Jésus.

C’est vrai, la scène de la flagellation est longue et difficile (contrairement aux évangélistes : là, Mel Gibson exagère…), mais dans un rapide moment du début, le Serviteur souffrant d’Isaïe s’impose fortement : « J’ai rendu mon visage dur comme pierre ». Il ne faut pas rater ce court instant, sinon le Christ apparaît effectivement complètement écrasé.

Contrairement aussi à ce qui a été dit, on voit que Jésus, même accablé et écrasé de souffrance humaine, reste maître de sa vie et qu’effectivement il la donne. Les paroles prononcées par les uns et les autres sont d’ailleurs très fidèles aux textes des évangiles.

Comme dans n’importe quel film sur Jésus il y a bien quelques libertés prises ici ou là. On peut regretter notamment la nuée d’enfants diaboliques façon Jérôme Bosch qui vient tourmenter Judas pour le pousser au suicide. Et Belzéboul, le « dieu des mouches » est un peu trop présent, jusqu’à cette carcasse d’âne (le même que les Rameaux ?) dévorée par les mouches qui fournit à Judas l’idée et la corde pour se pendre. Mel Gibson a également forcé tellement le trait sur la flagellation qu’il est impossible à vue humaine que Jésus ait pu résister à un tel traitement sans tomber dans le coma, et encore plus impossible qu’il ait pu porter sa croix après. Le sang tout seul est malsain. Le sang tout seul tue le sens et, avec lui, la sensibilité. Le sang tout seul ne fait pas sens : ce qui fait sens, seulement, c’est l’amour (indescriptible) qui le verse, en toute liberté.
Les outrances de Mel Gibson sur la souffrance physique sont inutiles, voire dangereuses si elles bloquent le spectateur sur une culpabilité ou une compassion stériles. On pourra brasser toute l’hémoglobine que l’on voudra, cela ne fera jamais une Passion. 

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Quelle théologie de la souffrance ?

Le Christ n’est pas soumis. Il va jusqu’au bout, car il l’a choisi volontairement.
Ce choix n’efface rien de sa souffrance, au contraire: l’humanité du Christ l’a assumée en allant jusqu’au bout.
Quand nous voyons un frère souffrir, sa souffrance nous atteint. La solidarité en­tre nous nous touche, nous accuse, peut même nous rendre impuissants. Que nous détournions ou non les yeux et les oreilles de la souffrance de l’autre, nous sommes convoqués par cette souffrance, sans avoir choisi de l’être. Cette solidarité nous oblige à répondre à son appel: soit nous l’igno­rons et la refoulons, soit nous la recevons en plein visage. Le résultat est le même: nous sommes défaits, souffrants avec lui, et finalement impuissants. Coupables de ne pouvoir rien faire! Coupables de ne pas souffrir à sa place !
La souffrance du frère est chargée de reproches.

La souffrance du Christ, elle, est sans reproche.
Il souffre et il donne.

C’est la grande différence.

Ce n’est pas que sa souffrance soit autre de celle de notre frère ni qu’il ait fait semblant. Il souffre sans rien me reprocher, car il a déjà pris en lui ma cul­pabilité. Sa Passion n’est que don total, et c’est en cela qu’elle murmure à l’avance le chant de la Résurrection. C’est en cela que sa souffrance sauve. Sinon, nous se­ rions comme les victi­mes d’un chantage. « Je te tiens dans ma souffrance, tu ne peux pas faire autrement !  »

Ce n’est pas la manière du Verbe. Toutes les souffrances des hommes, tous ces émiettements dont nous souffrons nous mêmes et dont souffrent nos frères, ont été rassemblées patiemment à l’inté­rieur de son corps, à l’intérieur de chacune de ses blessures.

Chaque fois que Jésus tombe, qu’il reçoit les coups qui le mènent à la mort, il assume, il souffre, il l’offre. Il ne reproche rien: « Pardonne leur, ils ne savent ce qu’ils font. » Aujourd’hui comme hier. Ce refrain lancinant qui fonde son invincible dignité ajoute encore à l’insoutenable. Car non seulement il a pris sur lui tout ce que l’homme pouvait souffrir, mais aussi le reproche de cette souffrance.

Nous ne sommes pas une religion de la douleur, car la Passion du Christ est le dernier mot de la douleur. Quelqu’un l’a fait pour nous, définitivement. Désormais, le ciel est ouvert, et le Père accueille chacun comme un fils. Car le grand secret de la Passion, c’est le Père. Non pas qu’il vienne corriger ou aider le Fils à souffrir (pourquoi le Fils se serait il alors plaint de se sentir abandonné ?), mais il participe pleinement, en signifiant à travers son Fils le don total de l’amour qu’il éprouve. Il n’a pas d’autre moyen de nous le dire qu’en donnant son Fils, sans rien nous reprocher.

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Antisémite ?

L’accusation ne tient pas : la foule des Juifs est partagée.
Certains réclament la mort de Jésus, d’autres non. Gamaliel parmi les pharisiens, Simon de Cyrène, la famille et les amis de Jésus sont les figures du peuple juif qui ont accepté la révélation du Christ. Et la main qui tient le clou de la mise en Croix est bien celle de Mel Gibson lui-même… Les scènes contestées (fabrication de la Croix par les juifs, parole de la foule : ‘que son sang retombe sur nous et nos enfants’… Mt 27,25) ont été enlevées de la version finale.
Les soldats romains eux sont montrés capables de férocité et de brutalité animale et inutile, comme hélas une armée d’occupation ordinaire…

 

Traditionaliste ?

Mel Gibson inclut dans son récit des éléments de la tradition orale (celle du Chemin de Croix notamment) : 3 chutes, Véronique… Il fait appel au diable ; il est très marial… Mais rien de contraire à Vatican II dans cela.
Le côté ‘traditionaliste’ est plutôt dans la surexploitation de la citation d’Esaïe 53 (4° poème dit du ‘serviteur souffrant’) mise en exergue du film :

Isaïe  53,5 :
« Mais lui, il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes.
Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui, et dans ses blessures nous trouvons la guérison. »

Mel Gibson retient le thème sacrificiel comme clé de lecture unique de la Passion, et la dimension sanglante de ce sacrifice occulte la dimension d’offrande.

Or la Croix n’est pas d’abord la souffrance physique, mais l’identification aux pécheurs, aux maudits de Dieu. Selon la vieille malédiction juive du Deutéronome, le crucifié est comme rayé du peuple d’Abraham dont il ne peut plus se prétendre le fils :

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Deutéronome 21,22-23 :
« Si l’on fait mourir un homme qui a commis un crime digne de mort, et que tu l’aies pendu à un bois,  son cadavre ne passera point la nuit sur le bois; mais tu l’enterreras le jour même, car celui qui est pendu est un objet de malédiction auprès de Dieu, et tu ne souilleras point le pays que Yahvé, ton Dieu, te donne pour héritage ».

Sur la Croix, le Béni de Dieu va faire corps avec les maudits, en partageant leur abandon loin de Dieu, pour les faire remonter avec lui lors de sa Pâques. Le ‘bon larron’ est le premier à en bénéficier (et le film est là très fidèle).

À trop exalter la souffrance physique, Mel Gibson risque de faire oublier l’essentiel : « Christ a été fait péché pour nous », selon la forte expression de St Paul (2 Co 5,21).

C’est sans doute pour cela que la Résurrection est trop rapidement et trop mal traitée dans le film : si tout se joue dans la souffrance de la Passion, alors Pâques n’est qu’une formalité. Alors que si tout se joue dans la « descente aux enfers » du Christ, Pâques est la remontée victorieuse qui donne seule tout son sens à la manière dont le Christ a vécu sa Passion.

 

Clap de fin

Laissez-vous gagner par l’émotion tout en avançant dans ce récit cinématographique si fortement construit. Revisitez vos représentations sur le Christ, sur sa souffrance, sur la croix…

Et posez-vous la question : et moi, comment aurais-je envie de raconter la Passion du Christ ? quel film me fais-je à moi-même dans ma tête, dans mon cœur, dans ma foi pensante et agissante ?….

 

Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur

Procession des Rameaux
Entrée messianique (Lc 19, 28-40)
En ce temps-là, Jésus partit en avant pour monter à Jérusalem. Lorsqu’il approcha de Bethphagé et de Béthanie, près de l’endroit appelé mont des Oliviers, il envoya deux de ses disciples, en disant : « Allez à ce village d’en face. À l’entrée, vous trouverez un petit âne attaché, sur lequel personne ne s’est encore assis. Détachez-le et amenez-le. Si l’on vous demande : ‘Pourquoi le détachez-vous ?’ vous répondrez : ‘Parce que le Seigneur en a besoin.’ » Les envoyés partirent et trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit. Alors qu’ils détachaient le petit âne, ses maîtres leur demandèrent : « Pourquoi détachez-vous l’âne ? » Ils répondirent : « Parce que le Seigneur en a besoin. » Ils amenèrent l’âne auprès de Jésus, jetèrent leurs manteaux dessus, et y firent monter Jésus. À mesure que Jésus avançait, les gens étendaient leurs manteaux sur le chemin. Alors que déjà Jésus approchait de la descente du mont des Oliviers, toute la foule des disciples, remplie de joie, se mit à louer Dieu à pleine voix pour tous les miracles qu’ils avaient vus, et ils disaient : « Béni soit celui qui vient, le Roi, au nom du Seigneur. Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux ! » Quelques pharisiens, qui se trouvaient dans la foule, dirent à Jésus : « Maître, réprimande tes disciples ! » Mais il prit la parole en disant : « Je vous le dis : si eux se taisent, les pierres crieront. »

Messe de la Passion
Première lecture (Is 50, 4-7)
Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé. Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute. Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu.

Psaume (21 (22), 8-9, 17-18a, 19-20, 22c-24a)

Tous ceux qui me voient me bafouent ;
ils ricanent et hochent la tête :
« Il comptait sur le Seigneur : qu’il le délivre !
Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! »

Oui, des chiens me cernent, une bande de vauriens m’entoure ;
Ils me percent les mains et les pieds, je peux compter tous mes os.
Ils partagent entre eux mes habits et tirent au sort mon vêtement.
Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin : ô ma force, viens vite à mon aide !

Tu m’as répondu !
Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
Vous qui le craignez, louez le Seigneur.

Deuxième lecture (Ph 2 6-11)

Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

Évangile (Lc 22, 14 – 23, 56)
Indications pour la lecture dialoguée : Les sigles désignant les divers interlocuteurs sont les suivants : X = Jésus ; L = Lecteur ; D = Disciples et amis ; F = Foule ; A = Autres personnages.

L. Quand l’heure fut venue, Jésus prit place à table, et les Apôtres avec lui. Il leur dit : X « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir ! Car je vous le déclare : jamais plus je ne la mangerai jusqu’à ce qu’elle soit pleinement accomplie dans le royaume de Dieu. » L. Alors, ayant reçu une coupe et rendu grâce, il dit : X « Prenez ceci et partagez entre vous. Car je vous le déclare : désormais, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu’à ce que le royaume de Dieu soit venu. » L. Puis, ayant pris du pain et rendu grâce, il le rompit et le leur donna, en disant : X « Ceci est mon corps, donné pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » L. Et pour la coupe, après le repas, il fit de même, en disant : X « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang répandu pour vous. Et cependant, voici que la main de celui qui me livre est à côté de moi sur la table. En effet, le Fils de l’homme s’en va selon ce qui a été fixé. Mais malheureux cet homme-là par qui il est livré ! » L. Les Apôtres commencèrent à se demander les uns aux autres quel pourrait bien être, parmi eux, celui qui allait faire cela. Ils en arrivèrent à se quereller : lequel d’entre eux, à leur avis, était le plus grand ? Mais il leur dit : X « Les rois des nations les commandent en maîtres, et ceux qui exercent le pouvoir sur elles se font appeler bienfaiteurs. Pour vous, rien de tel ! Au contraire, que le plus grand d’entre vous devienne comme le plus jeune, et le chef, comme celui qui sert. Quel est en effet le plus grand : celui qui est à table, ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Eh bien moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert. Vous, vous avez tenu bon avec moi dans mes épreuves. Et moi, je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi. Ainsi vous mangerez et boirez à ma table dans mon Royaume, et vous siégerez sur des trônes pour juger les douze tribus d’Israël. Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous passer au crible comme le blé. Mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu sera revenu, affermis tes frères. » L. Pierre lui dit : D. « Seigneur, avec toi, je suis prêt à aller en prison et à la mort. » L. Jésus reprit : X « Je te le déclare, Pierre : le coq ne chantera pas aujourd’hui avant que toi, par trois fois, tu aies nié me connaître. » L. Puis il leur dit : X « Quand je vous ai envoyés sans bourse, ni sac, ni sandales, avez-vous donc manqué de quelque chose ? » L. Ils lui répondirent : D. « Non, de rien. » L. Jésus leur dit : X « Eh bien maintenant, celui qui a une bourse, qu’il la prenne, de même celui qui a un sac ; et celui qui n’a pas d’épée, qu’il vende son manteau pour en acheter une. Car, je vous le déclare : il faut que s’accomplisse en moi ce texte de l’Écriture : Il a été compté avec les impies. De fait, ce qui me concerne va trouver son accomplissement. » L. Ils lui dirent : D. « Seigneur, voici deux épées. » L. Il leur répondit : X « Cela suffit. » L. Jésus sortit pour se rendre, selon son habitude, au mont des Oliviers, et ses disciples le suivirent. Arrivé en ce lieu, il leur dit : X « Priez, pour ne pas entrer en tentation. » L. Puis il s’écarta à la distance d’un jet de pierre environ. S’étant mis à genoux, il priait en disant : X « Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que soit faite non pas ma volonté, mais la tienne. » L. Alors, du ciel, lui apparut un ange qui le réconfortait. Entré en agonie, Jésus priait avec plus d’insistance, et sa sueur devint comme des gouttes de sang qui tombaient sur la terre. Puis Jésus se releva de sa prière et rejoignit ses disciples qu’il trouva endormis, accablés de tristesse. Il leur dit : X « Pourquoi dormez-vous ? Relevez-vous et priez, pour ne pas entrer en tentation. » L. Il parlait encore, quand parut une foule de gens. Celui qui s’appelait Judas, l’un des Douze, marchait à leur tête. Il s’approcha de Jésus pour lui donner un baiser. Jésus lui dit : X « Judas, c’est par un baiser que tu livres le Fils de l’homme ? » L. Voyant ce qui allait se passer, ceux qui entouraient Jésus lui dirent : D. « Seigneur, et si nous frappions avec l’épée ? » L. L’un d’eux frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l’oreille droite. Mais Jésus dit : X « Restez-en là ! » L. Et, touchant l’oreille de l’homme, il le guérit. Jésus dit alors à ceux qui étaient venus l’arrêter, grands prêtres, chefs des gardes du Temple et anciens : X « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus avec des épées et des bâtons ? Chaque jour, j’étais avec vous dans le Temple, et vous n’avez pas porté la main sur moi. Mais c’est maintenant votre heure et le pouvoir des ténèbres. » L. S’étant saisis de Jésus, ils l’emmenèrent et le firent entrer dans la résidence du grand prêtre. Pierre suivait à distance. On avait allumé un feu au milieu de la cour, et tous étaient assis là. Pierre vint s’asseoir au milieu d’eux. Une jeune servante le vit assis près du feu ; elle le dévisagea et dit : A. « Celui-là aussi était avec lui. » L. Mais il nia : D. « Non, je ne le connais pas. » L. Peu après, un autre dit en le voyant : F. « Toi aussi, tu es l’un d’entre eux. » L. Pierre répondit : D. « Non, je ne le suis pas. » L. Environ une heure plus tard, un autre insistait avec force : F. « C’est tout à fait sûr ! Celui-là était avec lui, et d’ailleurs il est Galiléen. » L. Pierre répondit : D. « Je ne sais pas ce que tu veux dire. » L. Et à l’instant même, comme il parlait encore, un coq chanta. Le Seigneur, se retournant, posa son regard sur Pierre. Alors Pierre se souvint de la parole que le Seigneur lui avait dite : « Avant que le coq chante aujourd’hui, tu m’auras renié trois fois. » Il sortit et, dehors, pleura amèrement. Les hommes qui gardaient Jésus se moquaient de lui et le rouaient de coups. Ils lui avaient voilé le visage, et ils l’interrogeaient : F. « Fais le prophète ! Qui est-ce qui t’a frappé ? » L. Et ils proféraient contre lui beaucoup d’autres blasphèmes. Lorsqu’il fit jour, se réunit le collège des anciens du peuple, grands prêtres et scribes, et on emmena Jésus devant leur conseil suprême. Ils lui dirent : F. « Si tu es le Christ, dis-le nous. » L. Il leur répondit : X « Si je vous le dis, vous ne me croirez pas ; et si j’interroge, vous ne répondrez pas. Mais désormais le Fils de l’homme sera assis à la droite de la Puissance de Dieu. » L. Tous lui dirent alors : F. « Tu es donc le Fils de Dieu ? » L. Il leur répondit : X « Vous dites vous-mêmes que je le suis. » L. Ils dirent alors : F. « Pourquoi nous faut-il encore un témoignage ? Nous-mêmes, nous l’avons entendu de sa bouche. » L. L’assemblée tout entière se leva, et on l’emmena chez Pilate. On se mit alors à l’accuser : F. « Nous avons trouvé cet homme en train de semer le trouble dans notre nation : il empêche de payer l’impôt à l’empereur, et il dit qu’il est le Christ, le Roi. » L. Pilate l’interrogea : A. « Es-tu le roi des Juifs ? » L. Jésus répondit : X « C’est toi-même qui le dis. » L. Pilate s’adressa aux grands prêtres et aux foules : A. « Je ne trouve chez cet homme aucun motif de condamnation. » L. Mais ils insistaient avec force : F. « Il soulève le peuple en enseignant dans toute la Judée ; après avoir commencé en Galilée, il est venu jusqu’ici. » L. À ces mots, Pilate demanda si l’homme était Galiléen. Apprenant qu’il relevait de l’autorité d’Hérode, il le renvoya devant ce dernier, qui se trouvait lui aussi à Jérusalem en ces jours-là. À la vue de Jésus, Hérode éprouva une joie extrême : en effet, depuis longtemps il désirait le voir à cause de ce qu’il entendait dire de lui, et il espérait lui voir faire un miracle. Il lui posa bon nombre de questions, mais Jésus ne lui répondit rien. Les grands prêtres et les scribes étaient là, et ils l’accusaient avec véhémence. Hérode, ainsi que ses soldats, le traita avec mépris et se moqua de lui : il le revêtit d’un manteau de couleur éclatante et le renvoya à Pilate. Ce jour-là, Hérode et Pilate devinrent des amis, alors qu’auparavant il y avait de l’hostilité entre eux. Alors Pilate convoqua les grands prêtres, les chefs et le peuple. Il leur dit : A. « Vous m’avez amené cet homme en l’accusant d’introduire la subversion dans le peuple. Or, j’ai moi-même instruit l’affaire devant vous et, parmi les faits dont vous l’accusez, je n’ai trouvé chez cet homme aucun motif de condamnation. D’ailleurs, Hérode non plus, puisqu’il nous l’a renvoyé. En somme, cet homme n’a rien fait qui mérite la mort. Je vais donc le relâcher après lui avoir fait donner une correction. » L. Ils se mirent à crier tous ensemble : F. « Mort à cet homme ! Relâche-nous Barabbas. » L. Ce Barabbas avait été jeté en prison pour une émeute survenue dans la ville, et pour meurtre. Pilate, dans son désir de relâcher Jésus, leur adressa de nouveau la parole. Mais ils vociféraient : F. « Crucifie-le ! Crucifie-le ! » L. Pour la troisième fois, il leur dit : A. « Quel mal a donc fait cet homme ? Je n’ai trouvé en lui aucun motif de condamnation à mort. Je vais donc le relâcher après lui avoir fait donner une correction. » L. Mais ils insistaient à grands cris, réclamant qu’il soit crucifié ; et leurs cris s’amplifiaient. Alors Pilate décida de satisfaire leur requête. Il relâcha celui qu’ils réclamaient, le prisonnier condamné pour émeute et pour meurtre, et il livra Jésus à leur bon plaisir. L. Comme ils l’emmenaient, ils prirent un certain Simon de Cyrène, qui revenait des champs, et ils le chargèrent de la croix pour qu’il la porte derrière Jésus. Le peuple, en grande foule, le suivait, ainsi que des femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient sur Jésus. Il se retourna et leur dit : X « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ! Pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants ! Voici venir des jours où l’on dira : ‘Heureuses les femmes stériles, celles qui n’ont pas enfanté, celles qui n’ont pas allaité !’ Alors on dira aux montagnes : ‘Tombez sur nous’, et aux collines : ‘Cachez-nous.’ Car si l’on traite ainsi l’arbre vert, que deviendra l’arbre sec ? » L. Ils emmenaient aussi avec Jésus deux autres, des malfaiteurs, pour les exécuter. Lorsqu’ils furent arrivés au lieu dit : Le Crâne (ou Calvaire), là ils crucifièrent Jésus, avec les deux malfaiteurs, l’un à droite et l’autre à gauche. Jésus disait : X « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. » L. Puis, ils partagèrent ses vêtements et les tirèrent au sort. Le peuple restait là à observer. Les chefs tournaient Jésus en dérision et disaient : F. « Il en a sauvé d’autres : qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ! » L. Les soldats aussi se moquaient de lui ; s’approchant, ils lui présentaient de la boisson vinaigrée, en disant : F. « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! » L. Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui : « Celui-ci est le roi des Juifs. » L’un des malfaiteurs suspendus en croix l’injuriait : A. « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi ! » L. Mais l’autre lui fit de vifs reproches : A. « Tu ne crains donc pas Dieu ! Tu es pourtant un condamné, toi aussi ! Et puis, pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n’a rien fait de mal. » L. Et il disait : A. « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. » L. Jésus lui déclara : X « Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. » L. C’était déjà environ la sixième heure (c’est-à-dire : midi) ; l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure, car le soleil s’était caché. Le rideau du Sanctuaire se déchira par le milieu. Alors, Jésus poussa un grand cri : X « Père, entre tes mains je remets mon esprit. » L. Et après avoir dit cela, il expira. Ici on fléchit le genou et on s’arrête un instant) À la vue de ce qui s’était passé, le centurion rendit gloire à Dieu : A. « Celui-ci était réellement un homme juste. » L. Et toute la foule des gens qui s’étaient rassemblés pour ce spectacle, observant ce qui se passait, s’en retournaient en se frappant la poitrine. Tous ses amis, ainsi que les femmes qui le suivaient depuis la Galilée, se tenaient plus loin pour regarder. Alors arriva un membre du Conseil, nommé Joseph ; c’était un homme bon et juste, qui n’avait donné son accord ni à leur délibération, ni à leurs actes. Il était d’Arimathie, ville de Judée, et il attendait le règne de Dieu. Il alla trouver Pilate et demanda le corps de Jésus. Puis il le descendit de la croix, l’enveloppa dans un linceul et le mit dans un tombeau taillé dans le roc, où personne encore n’avait été déposé. C’était le jour de la Préparation de la fête, et déjà brillaient les lumières du sabbat. Les femmes qui avaient accompagné Jésus depuis la Galilée suivirent Joseph. Elles regardèrent le tombeau pour voir comment le corps avait été placé. Puis elles s’en retournèrent et préparèrent aromates et parfums. Et, durant le sabbat, elles observèrent le repos prescrit.
Patrick BRAUD

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