L'homélie du dimanche (prochain)

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19 octobre 2025

La tentation du mépris

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La tentation du mépris


Homélie pour le 30° dimanche du Temps ordinaire / Année C
 26/10/25
 
 Cf. également :

Pharisien lucide, publicain illucide ?
D’Anubis à saint Michel 
Dans les petits papiers de Dieu
Simul peccator et justus : de l’intérêt d’être pécheur et de le savoir
« J’ai renoncé au comparatif »
Cendres : soyons des justes illucides
Toussaint : le bonheur illucide
La croissance illucide
Divine surprise
La docte ignorance

 

1. Votre dernier mépris, c’était pour qui ?

La tentation du mépris dans Communauté spirituelle 250px-PSM_V36_D704_Facial_expression_of_contemptRappelez-vous : cette légère moue, ce petit rictus, cette commissure aux lèvres, ce détour du regard pour ne pas voir… Lorsque le visage se durcit et que les yeux deviennent froids, accusateurs ; lorsqu’un geste de la main suffit à repousser un intrus dont on ne veut pas…

Peu de personnes pourraient avouer – surtout devant d’autres – qu’elles ont récemment ressenti et exprimé du mépris envers quelqu’un. En toute bonne conscience, nous nous identifions rarement au pharisien de la parabole de ce dimanche (Lc 18,9-14), persuadé que les autres sont injustes, méprisables. Pourtant, la gêne éprouvée en passant près d’un mendiant malodorant, d’un migrant baragouinant son mauvais français, ou le jugement ‘in petto’ devant tel comportement public, tel étalage de richesses, telle réussite imméritée nous font passer par toutes les couleurs du mépris : de la dénégation ou dégoût, du désaveu au jugement sévère, de l’étonnement au sarcasme, de l’ironie à la condamnation.

 

Le mépris est meurtrier.

Il empêche le pharisien de fraterniser avec le publicain. Il sépare ceux qui se croient « justes » des « injustes ». Pour les pauvres, les petits, les sans-défense, le mépris des puissants se traduit toujours par plus de misère, plus de domination, et des procès en tous genres. Le mépris inverse est tout aussi dangereux : lorsque les pauvres méprisent les riches, la violence armée n’est pas loin. Car le mépris nourrit la haine, si bien que chaque révolution nourrit sa Terreur présentée comme un « juste » renversement des choses.

 

2 Le mépris dans la Bible

125926158 juste dans Communauté spirituelleNotre parabole montre le malheur dont le pharisien s’entoure lui-même en méprisant les pécheurs publics. Le mot employé par Luc est le verbe grec ξουθενω (= exoutheneo) : mépriser. Il ne l’emploie que deux fois dans son Évangile : ici dans cette parabole (« à l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres »), et ensuite lors du procès de Jésus, lorsqu’il comparaît devant Hérode : « Hérode, ainsi que ses soldats, le traita avec mépris et se moqua de lui : il le revêtit d’un manteau de couleur éclatante et le renvoya à Pilate » (Lc 23,11). Le rapprochement des deux occurrences est saisissant : le pécheur dont le juif pieux se moque est bien Jésus ; l’inculpé lamentable qu’on traîne devant Hérode devient l’objet de son mépris. D’où la dérision dont il revêt ce soi-disant prétendant au trône royal : l’habit rouge vermeil, comme une caricature méchante ; les moqueries, comme des lanières de fouet destinées à faire rire la foule et l’entraîner elle aussi au mépris, à la dérision. Bientôt, ces mots méprisants se changeront en coups de fouet bien réels, puis en crachats, en insultes, et finalement en clous plantés dans les poignets et les chevilles…

 

Luc réutilise ensuite – volontairement – le même verbe ξουθενω pour caractériser la Passion de Jésus : « Ce Jésus est la pierre méprisée de vous, les bâtisseurs, mais devenue la pierre d’angle » (Ac 4,11).

En étant ainsi identifié aux méprisés les plus vils de l’Empire romain par le supplice infamant de la croix, Jésus plonge au plus bas de notre humanité – jusqu’aux enfers mêmes – pour aller chercher et sauver ceux qui se croyaient perdus, condamnés par les hommes, oubliés de Dieu.

 

Image de dessin animé d'une mouette Mépris ou Mascot Pelican avec les bras croisés - 15889367Cette interprétation de la Passion du Christ comme tragédie du mépris aurait dû vacciner les premiers chrétiens contre un tel ressentiment. Hélas, dès les communautés de Jérusalem et de Rome, Paul est témoin que les baptisés sont capables de se mépriser mutuellement. Ceux  par exemple qui observaient les interdits alimentaires de la cacherout juive avaient tendance à juger sévèrement ceux qui ne le faisaient pas. Paul intervient vigoureusement pour stopper ce mépris des « bienfaisants » : « Que celui qui mange ne méprise pas celui qui ne mange pas, et que celui qui ne mange pas ne juge pas celui qui mange, car Dieu l’a accueilli, lui aussi » (Rm 14,3).

Et il rappelle à tous la commune humanité qui unit le pharisien au publicain, le juif au païen, le croyant attaché aux traditions à celui qui se sent libre : « Alors toi, pourquoi juger ton frère ? Toi, pourquoi mépriser ton frère ? Tous, en effet, nous comparaîtrons devant le tribunal de Dieu » (Rm 14,10).

Plus encore, à Corinthe – ville où le canal de l’isthme rassemble dockers, prostituées et populace en tous genres près du port – Paul est obligé de rappeler que, depuis Jésus méprisé par tous, Dieu choisit « ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas. Voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est » (1Co 1,28). « Nous, nous sommes fous à cause du Christ, et vous, vous êtes raisonnables dans le Christ ; nous sommes faibles, et vous êtes forts ; vous êtes à l’honneur, et nous, dans le mépris » (1Co 4,10).

Jacques quant à lui s’étonne qu’en plus du malheur d’être démunis, les pauvres soient sévèrement jugés par les baptisés de Jérusalem : « Mais vous, vous méprisez le pauvre. Or n’est-ce pas les riches qui vous oppriment, et vous traînent devant les tribunaux ? » (Jc 2,6).

 

Rousseur et cécité : la divine embauche ! Dans l’Ancien Testament, on se souvient que le jeune David était méprisé parce qu’il était roux (et en ce temps-là, cela sentait le diabolique, comme les albinos ou les difformes !) : « Lorsqu’il le vit, il le regarda avec mépris car c’était un jeune garçon ; il était roux… » (1S 17,42). C’est pourtant lui – le roux devant qui on se détourne – que YHWH choisit pour être son Messie !

Outre sa rousseur, David a eu l’impudence de danser de joie devant l’arche d’alliance lorsqu’il la fit entrer dans Jérusalem. Spectacle choquant : un roi à demi-nu virevoltant en public pour célébrer YHWH !

« Or, comme l’arche du Seigneur entrait dans la Cité de David, Mikal, fille de Saül, se pencha par la fenêtre : elle vit le roi David qui sautait et tournoyait devant le Seigneur. Dans son cœur, elle le méprisa » (2S 6,16 ; cf. 1Ch 15,29).

Cela aurait dû vacciner David contre le mépris envers autrui ! Hélas… Il n’a pas hésité envoyer le mari de la belle Bethsabée au front, en première ligne de la guerre, pour qu’il soit tué et qu’il puisse prendre sa femme tant convoitée. En méprisant la vie d’un rival amoureux, David a méprisé YHWH lui-même : « Pourquoi donc as-tu méprisé le Seigneur en faisant ce qui est mal à ses yeux ? Tu as frappé par l’épée Ourias le Hittite ; sa femme, tu l’as prise pour femme ; lui, tu l’as fait périr par l’épée des fils d’Ammone. Désormais, l’épée ne s’écartera plus jamais de ta maison, parce que tu m’as méprisé et que tu as pris la femme d’Ourias le Hittite pour qu’elle devienne ta femme » (2S 12,9-10).

David-Dancing-before-the-Lord mépris

Décidément, nous n’apprenons pas grand-chose en traversant les malheurs qui nous frappent, puisque nous sommes capables comme David de condamner après avoir était sauvés, de mépriser après avoir été choisis… !

 

Job sur son fumier à Jean FouquetLes longues complaintes de Job souffrant du mépris général à cause de soi-disant châtiments  divins qui s’abattent sur lui sont célèbres. Tout semble sourire aux injustes, alors que les malchanceux sont mis à l’écart : « Au malchanceux, le mépris ! pense l’homme heureux. Un coup de plus à ceux dont le pied chancelle ! » (Jb 12,5). « Même les garnements ont pour moi du mépris ; si je me lève, ils parlent contre moi » (Jb 19,18).

Jésus apparaîtra pour les chrétiens comme le nouveau Job, qui a tenu bon dans l’épreuve du mépris, et que YHWH a relevé du fumier, des insultes et du dégoût en lui donnant la résurrection à partager à tous.

 

Les psaumes font écho à la plainte de Job, à la Passion du Christ ridiculisé sur le gibet : « Et moi, je suis un ver, pas un homme, méprisé par les gens, rejeté par le peuple » (Ps 22,7).

« Pitié pour nous, Seigneur, pitié pour nous : notre âme est rassasiée de mépris. C’en est trop, nous sommes rassasiés du rire des satisfaits, du mépris des orgueilleux ! » (Ps 123,3-4).

« Épargne-moi l’insulte et le mépris : je garde tes exigences. » (Ps 119,22).

 

Ce rapide tour d’horizon biblique suffit à mettre le mépris au cœur de la Passion-Résurrection de Jésus : l’humiliation, la dérision, la condamnation religieuse, la négation de son humanité ont conduit le Nazaréen à sa chute, à son élimination, avec l’approbation des foules.

 

3. Soigner les causes profondes du mépris

Comment expliquer qu’on en arrive là, aujourd’hui comme hier ?

Comment empêcher cette vague meurtrière de mépris de déferler en nous et autour de nous ?

Le pharisien de la parabole nous donne quelques pistes, quelques indices sur les causes : il est « convaincu d’être juste », c’est pourquoi « il méprise les autres ».

Convaincu d’être juste : voilà le drame des révolutionnaires, des bien-pensants, des gens très religieux, des tièdes évitant les excès…

Pas facile de marier convictions fortes et respect de ceux qui ne pensent pas pareil !

68138061 pharisienLe problème surgit quand le juste veut savoir s’il est juste : au lieu de demeurer – illucide – dans la confiance en son Seigneur, il cherche alors dans ses œuvres la confirmation de son statut de privilégié. Il croit qu’il peut faire son salut, qu’il peut mériter la grâce, qu’il est juste grâce à ses bonnes actions. Et donc ceux qui ne produisent pas des œuvres semblables sont sûrement écartés du salut, de la grâce. À force de vouloir posséder son statut de juste, il finit par le perdre…

Il vaudrait mieux pour lui accepter de ne pas savoir – illucide – à la manière de Jeanne d’Arc à qui on demandait si elle était en état de grâce :

« Si je n’y suis pas, Dieu m’y mette. Si j’y suis, Dieu m’y garde ».

Autrement dit : ce n’est pas à moi de savoir si je suis juste ou pas. Je l’ignore, et c’est très bien ainsi.

 

Cette docte ignorance s’applique alors à autrui : qui suis-je pour dire que l’autre est injuste ou pas ? Il vaut mieux laisser ce jugement en suspens, et confier à Dieu le soin de gérer tout cela !

 

Ne pas vouloir savoir si je suis juste est donc le chemin pour me libérer de la tentation du mépris. Car je renoncerai alors au comparatif, confiant autrui à Celui qui seul sonde les reins et les cœurs (Ps 7,10).

Mépriser, c’est rabaisser, comparer, introduire une échelle de valeurs, subordonner. Si je renonce à m’évaluer, je ferai de même pour le publicain si peu fréquentable.

 

Le salut (être « juste ») est illucide : celui qui veut en prendre conscience et possession le laissera couler entre ses doigts !

Le salut n’est pas de mieux faire/être/penser que l’autre, mais ensemble de se confier à l’amour gratuit d’un Dieu qui ne raisonne pas comme les humains.

 

La prochaine fois qu’une marque de dégoût ou un durcissement du regard trahira votre exposition à la tentation du mépris, souvenez-vous du publicain au Temple, et plus encore du condamné affublé d’un tissu rouge pour le désigner à la dérision des gens ordinaires…

 

« He was despised and rejected of men.. » : il était méprisé, rejeté de tous…
Extrait du Messie de Haëndel, version Gospel (« Young Messiah »)

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« La prière du pauvre traverse les nuées » (Si 35, 15b-17.20-22a)

 

Lecture du livre de Ben Sira le Sage

Le Seigneur est un juge qui se montre impartial envers les personnes. Il ne défavorise pas le pauvre, il écoute la prière de l’opprimé. Il ne méprise pas la supplication de l’orphelin, ni la plainte répétée de la veuve. Celui dont le service est agréable à Dieu sera bien accueilli, sa supplication parviendra jusqu’au ciel. La prière du pauvre traverse les nuées ; tant qu’elle n’a pas atteint son but, il demeure inconsolable. Il persévère tant que le Très-Haut n’a pas jeté les yeux sur lui, ni prononcé la sentence en faveur des justes et rendu justice.

 

PSAUME

(Ps 33 (34), 2-3, 16.18, 19.23)
R/ Un pauvre crie ; le Seigneur entend. (Ps 33, 7a)

 

Je bénirai le Seigneur en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
Je me glorifierai dans le Seigneur :
que les pauvres m’entendent et soient en fête !

 

Le Seigneur regarde les justes,
il écoute, attentif à leurs cris.
Le Seigneur entend ceux qui l’appellent :
de toutes leurs angoisses, il les délivre.

 

Il est proche du cœur brisé,
il sauve l’esprit abattu.
Le Seigneur rachètera ses serviteurs :
pas de châtiment pour qui trouve en lui son refuge.

 

DEUXIÈME LECTURE

« Je n’ai plus qu’à recevoir la couronne de la justice » (2 Tm 4, 6-8.16-18)

 

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Bien-aimé, je suis déjà offert en sacrifice, le moment de mon départ est venu. J’ai mené le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi. Je n’ai plus qu’à recevoir la couronne de la justice : le Seigneur, le juste juge, me la remettra en ce jour-là, et non seulement à moi, mais aussi à tous ceux qui auront désiré avec amour sa Manifestation glorieuse. La première fois que j’ai présenté ma défense, personne ne m’a soutenu : tous m’ont abandonné. Que cela ne soit pas retenu contre eux. Le Seigneur, lui, m’a assisté. Il m’a rempli de force pour que, par moi, la proclamation de l’Évangile s’accomplisse jusqu’au bout et que toutes les nations l’entendent. J’ai été arraché à la gueule du lion ; le Seigneur m’arrachera encore à tout ce qu’on fait pour me nuire. Il me sauvera et me fera entrer dans son Royaume céleste. À lui la gloire pour les siècles des siècles. Amen.

 

ÉVANGILE

« Le publicain redescendit dans sa maison ; c’est lui qui était devenu juste, plutôt que le pharisien » (Lc 18, 9-14)
Alléluia. Alléluia. Dans le Christ, Dieu réconciliait le monde avec lui : il a mis dans notre bouche la parole de la réconciliation. Alléluia. (cf. 2 Co 5, 19)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, à l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres, Jésus dit la parabole que voici : « Deux hommes montèrent au Temple pour prier. L’un était pharisien, et l’autre, publicain (c’est-à-dire un collecteur d’impôts). Le pharisien se tenait debout et priait en lui-même : ‘Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes – ils sont voleurs, injustes, adultères –, ou encore comme ce publicain. Je jeûne deux fois par semaine et je verse le dixième de tout ce que je gagne.’ Le publicain, lui, se tenait à distance et n’osait même pas lever les yeux vers le ciel ; mais il se frappait la poitrine, en disant : ‘Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis !’ Je vous le déclare : quand ce dernier redescendit dans sa maison, c’est lui qui était devenu un homme juste, plutôt que l’autre. Qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé ».

Patrick BRAUD

 

 

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12 octobre 2025

Étonnez-vous du juge inique !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Étonnez-vous du juge inique !


Homélie pour le 29° dimanche du Temps ordinaire / Année C
19/10/25

Cf. également :
La pédagogie du « combien plus ! »
Lutte et contemplation
À temps et à contretemps
Ne baissez pas les bras !
La grenouille qui ne se décourageait jamais


1. De Dreyfus au ‘Mur des cons’

La dégradation du Capitaine Dreyfus dans la Cour d'honneur de l'Ecole MilitaireLe 22 décembre 1894, les sept juges militaires chargés de « l’affaire Dreyfus » condamnent le capitaine pour « intelligence avec une puissance étrangère ». Ils prononcent la peine maximale : déportation à vie dans le bagne de l’Île du Diable (Guyane française), destitution de son grade et dégradation militaire. Grâce au scandale qui s’en suivit (cf. Le « J’accuse » de Zola), on découvrit que les juges avaient complaisamment validé de faux documents fabriqués par des officiers supérieurs, sur fond d’atmosphère complotiste (contre l’Empire allemand) et antisémite largement partagé par ces juges peu éthiques…

 

Étonnez-vous du juge inique ! dans Communauté spirituelle beltramo-mur-1Ne croyez pas que ce type de juges est révolu. Souvenez-vous récemment de l’affaire du ‘Mur des cons’ en 2013 : des journalistes avaient découvert et diffusé un mur de photographies dans le local du conseil syndical de la Magistrature épinglant une liste de personnalités publiques – hommes politiques, intellectuels ou journalistes, majoritairement de droite – de hauts magistrats ou de syndicalistes policiers, signalées comme étant des « cons », ainsi que des victimes et des proches de victimes d’affaires sordides.

Être jugé par ces juges auteurs du ‘Mur des cons’ ne garantissait certes pas un procès équitable…
Le débat sur « les juges iniques » a ressurgi lors des condamnations prononcées dans les procès contre Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen.

Et la liste s’allonge sans cesse : des juges iniques ont condamné Boualem Sansal en Algérie, Cécile Kohler et Jacques Paris en Iran etc. sans raisons autres que politiques…


veuveetjuge juge dans Communauté spirituelleCette corruption des juges est si ancienne que Jésus lui-même y fait référence dans notre parabole de ce dimanche (Lc 18,1-8) :

« Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et ne respectait pas les hommes ».

Et là, il faudrait nous étonner, nous indigner, nous révolter en entendant ce constat : il existe donc des juges iniques ? ! C’est un oxymore, une contradiction dans les termes : ce juge « dépourvu de justice » peut-il encore être en poste ? Accepteriez-vous un commissaire de police qui ne respecterait pas la loi, un professeur qui ne connaîtrait pas sa matière, un chirurgien ayant horreur du sang ?

Banksy : une nouvelle œuvre retirée du Royal Courts of Justice à Londres

Banksy, Royal Courts of Justice, Londres

Si nous nous étonnons qu’un juge puisse être inique, alors nous sommes conduits à réfléchir, et à nous poser la question : d’où vient cette conduite mauvaise ? Comment réagir à ce scandale ?

Souffrir du mal qui vient de la nature, c’est… naturel. Cela relève de notre finitude, de nos limites, de notre condition de créature au milieu d’un monde nécessairement imparfait. Mais souffrir du mal provoqué par l’homme, c’est un défi terrible.

Que faire de ce constat troublant : il existe des juges iniques ?


2. La réponse de droite (libérale)

Elle tient en quelques mots-clés, puisant à l’héritage catholique (car en Europe, les pensées politiques ne sont jamais que des sécularisations de pensées théologiques antérieures…) : péché originel, liberté, responsabilité individuelle, répression.


71s1c+g94vL._SL1429_ paraboleLes philosophes libéraux (Hobbes, Machiavel, Smith etc.) constatent avec réalisme que l’être humain est traversé par l’égoïsme, l’intérêt, la concupiscence. La violence et la justice prennent selon eux naissance dans le cœur de chacun, inéluctablement. Nous sommes libres d’y céder ou pas. C’est de la responsabilité de chacun d’éviter le mal et de faire le bien. La société est là pour punir ceux qui s’écartent du droit chemin.


Ce réalisme pousse souvent jusqu’au pessimisme social : il est vain de croire qu’on peut faire disparaître la pauvreté, la délinquance, les injustices. Tout au plus peut-on les réguler, grâce à la répression. Et conférer à l’état « le monopole de la violence légitime » (Max Weber) pour qu’il soit l’arbitre de nos conflits.


Si elle avait été de droite, notre veuve de la parabole aurait dû multiplier les recours, dépenser une fortune en avocats, et dénoncer médiatiquement cet individu comme planche  pourrie de sa profession.


3. La réponse de gauche (socialiste)

Pour Rousseau, Marx et les penseurs socialistes des XVIII°–XIX° siècles, c’est une illusion libérale de croire que 61wFft4IaOL._SL1500_ veuvele mal vient du cœur de l’homme. Il est produit par des structures injustes d’inégalité, de domination et de légitimation des puissants par la « morale bourgeoise ». Éradiquer le mal est possible, si l’on change nos structures économiques et sociales grâce à une révolution populaire. Pas de péché originel dans la pensée rousseauiste, car c’est la société qui corrompt l’homme supposé naturellement bon. Les socialistes adoptent une version sécularisée de la rédemption : le remplacement des structures iniques sauvera les opprimés. Agir sur les causes économiques et sociales vaut mieux que d’appeler à l’humanité des ennemis.


Face à l’énigme du mal, les maîtres-mots de gauche sont sans surprise symétrique de ceux de droite : déterminismes socio-économiques (vs péché originel), réformes et révolutions structurelles (vs conversion individuelle), responsabilité collective (vs individuelle), prévention (vs répression).

Si notre veuve de la parabole avait été de gauche, elle aurait monté un collectif de veuves opprimées et aurait milité pour une réforme de la magistrature…


Voilà le drame des Européens face à l’injustice : ceux de droite ne croient pas en la rédemption, ceux de gauche ne croient pas au péché originel…


4. La réponse chrétienne

Ni de droite, ni de gauche, la voie empruntée par Jésus nous conduit à tenir à la rédemption sans nier le péché originel, à miser sur la prévention sans renoncer à la répression, à affirmer les deux dimensions du péché ainsi que de la responsabilité : dimension personnelle / dimension communautaire.


Les structures de péché dans le monde contemporain - 1Prenez par exemple la notion de péché. Loin de toute culture de l’excuse, la Bible ne cesse d’affirmer la responsabilité de celui ou celle qui rompt l’Alliance avec Dieu. « C’est moi qui ai péché », et je ne peux me défausser sur autrui.
Tout en affirmant cette dimension singulière irréductible du péché humain, l’Église constate qu’il existe des structures injustes qui poussent chacun à pécher, contre sa volonté profonde parfois. Pensez à la corruption, à la mafia, à l’occupation nazie, au narcotrafic etc. : je suis parfois manipulé par des systèmes qui aliènent une part de ma liberté et de ma responsabilité propres.

C’est ce que Jean-Paul II appelait les « structures de péché » :

Quand elle parle de situations de péché ou quand elle dénonce comme péchés sociaux certaines situations ou certains comportements collectifs de groupes sociaux plus ou moins étendus, (…) l’Église sait et proclame que ces cas de péché social  sont le fruit, l’accumulation et la concentration de nombreux péchés personnels (Reconciliatio et paenitentia n° 16).


Si la situation actuelle relève de difficultés de nature diverse, il n’est pas hors de propos de parler de « structures de péché », lesquelles, comme je l’ai montré dans l’exhortation apostolique Reconciliatio et paenitentia, ont pour origine le péché personnel et, par conséquent, sont toujours reliées à des actes concrets des personnes, qui les font naître, les consolident et les rendent difficiles à abolir (Sollicitudo rei socialis n° 36).


Le diagnostic qu’il posait à l’époque de la guerre froide redevient hélas d’actualité :

Il faut souligner qu’un monde divisé en blocs régis par des idéologies rigides, où dominent diverses formes d’impérialisme au lieu de l’interdépendance et de la solidarité, ne peut être qu’un monde soumis à des « structures de péché (ibid.).


51CvQsP7a1L._SL1500_Les chrétiens affirment donc il y a une responsabilité inaliénable de chacun, tout en reconnaissant qu’il y a des systèmes et des structures injustes qui s’auto-reproduisent en nous manipulant.

Ces structures de péché se renforcent, se répandent et deviennent sources d’autres péchés, et elles conditionnent la conduite des hommes (ibid.).


Contre les libéraux, nous préférons la personne à l’individu, car la personne est un être en relation (per-sona en latin) alors que l’individu est un atome social supposé insécable et indépendant des autres.

Contre les socialistes, nous préférons la communauté au collectif, car la communauté est personnalisante alors que le collectif nivelle et uniformise. Nous voyons chaque être humain comme une personne en communauté, et non comme un individu ou un collectif.
C’est la dimension trinitaire de notre vision de l’homme qui nous oblige à critiquer toutes les pensées réductrices ne retenant qu’une de ces dimensions [1].


Essayons alors de lire comment la parabole fait face au scandale du juge inique.

Ce juge a peut-être le cœur mauvais, ou bien il est corrompu, ou bien il est prisonnier d’un système judiciaire vicié. Jésus ne s’attarde pas en réalité sur les causes de l’iniquité de ce juge, il n’explique pas pourquoi « il ne respecte ni Dieu ni les hommes ». Il part du constat que ce juge est inique. Il indique un chemin pour qu’émerge de cette iniquité une pratique de miséricorde, même si elle est inspirée par des motifs égoïstes. Et il invite ses disciples à manier cette habileté plus que la force : « Soyez habiles comme les serpents, et simples comme les colombes »  (Mt 10,16).


Citation d'Adam Smith sur les business tirée de La Richesse des nations - Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts.Avec un brin d’humour et de malice, on pourrait même dire que Jésus anticipe une stratégie bien connue des libéraux comme Adam Smith : faire appel à l’intérêt égoïste de mon interlocuteur est parfois plus efficace que de solliciter sa bonté, ou le droit, ou la force.

Adam Smith écrivait :

« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur, ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais de leur souci de leur propre intérêt. Nous nous adressons, non à leur humanité mais à leur amour-propre (self-love) ».
« Ne leur parlez jamais de nos propres nécessités, mais de leur avantage » (Enquête sur les causes de la richesse des nations, 1776).

C’est parce que cette veuve lui casse les oreilles et lui pourrit la vie que le juge inique va enfin accéder à sa demande. Sachons donc parler au portefeuille de nos ennemis autant qu’à leur cœur, à leur égoïsme autant qu’à leur compassion.

Si Poutine a intérêt (ne serait-ce que pour éviter des sanctions trop lourdes) à arrêter sa guerre contre l’Ukraine, il stoppera l’invasion. Sinon, les appels à son humanité ou à sa bonté resteront lettre morte…


Selon Luc, notre parabole nous invite à prier Dieu sans nous décourager.

Il n’est pas illégitime d’y lire également un appel à prier nos ennemis sans désespérer, en sollicitant avec réalisme (péché originel) leur humanité, leur conversion (rédemption), voire  leur intérêt égoïste…

À qui allons-nous « casser les oreilles » cette semaine pour obtenir justice ?…

________________________________

[1] Cf. le dossier historique publié par François Huguenin, docteur en histoire et en sciences sociales, enseignant l’histoire des idées politiques à l’Ircom de Lyon et à l’Institut catholique de Paris (ICP) : Le Je & le Nous : Une histoire de la pensée politique des origines à nos jours, Cerf, 2025.

 


LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Quand Moïse tenait la main levée, Israël était le plus fort » (Ex 17, 8-13)

 

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, le peuple d’Israël marchait à travers le désert. Les Amalécites survinrent et attaquèrent Israël à Rephidim. Moïse dit alors à Josué : « Choisis des hommes, et va combattre les Amalécites. Moi, demain, je me tiendrai sur le sommet de la colline, le bâton de Dieu à la main. » Josué fit ce que Moïse avait dit : il mena le combat contre les Amalécites. Moïse, Aaron et Hour étaient montés au sommet de la colline. Quand Moïse tenait la main levée, Israël était le plus fort. Quand il la laissait retomber, Amalec était le plus fort. Mais les mains de Moïse s’alourdissaient ; on prit une pierre, on la plaça derrière lui, et il s’assit dessus. Aaron et Hour lui soutenaient les mains, l’un d’un côté, l’autre de l’autre. Ainsi les mains de Moïse restèrent fermes jusqu’au coucher du soleil. Et Josué triompha des Amalécites au fil de l’épée.

 

PSAUME
(Ps 120 (121), 1-2, 3-4, 5-6, 7-8)
R/ Le secours me viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre. (Ps 120, 2)

 

Je lève les yeux vers les montagnes :
d’où le secours me viendra-t-il ?
Le secours me viendra du Seigneur
qui a fait le ciel et la terre.

 

Qu’il empêche ton pied de glisser,
qu’il ne dorme pas, ton gardien.
Non, il ne dort pas, ne sommeille pas,
le gardien d’Israël.

 

Le Seigneur, ton gardien, le Seigneur, ton ombrage,
se tient près de toi.
Le soleil, pendant le jour, ne pourra te frapper,
ni la lune, durant la nuit.

 

Le Seigneur te gardera de tout mal,
il gardera ta vie.
Le Seigneur te gardera, au départ et au retour,
maintenant, à jamais.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Grâce à l’Écriture, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien » (2 Tm 3, 14 – 4, 2)

 

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Bien-aimé, demeure ferme dans ce que tu as appris : de cela tu as acquis la certitude, sachant bien de qui tu l’as appris. Depuis ton plus jeune âge, tu connais les Saintes Écritures : elles ont le pouvoir de te communiquer la sagesse, en vue du salut par la foi que nous avons en Jésus Christ. Toute l’Écriture est inspirée par Dieu ; elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice ; grâce à elle, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien.
Devant Dieu, et devant le Christ Jésus qui va juger les vivants et les morts, je t’en conjure, au nom de sa Manifestation et de son Règne : proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps, dénonce le mal, fais des reproches, encourage, toujours avec patience et souci d’instruire.

 

ÉVANGILE
« Dieu fera justice à ses élus qui crient vers lui » (Lc 18, 1-8) *Alléluia. Alléluia. 

Elle est vivante, efficace, la parole de Dieu ; elle juge des intentions et des pensées du cœur. Alléluia. (cf. He 4, 12)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager : « Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et ne respectait pas les hommes. Dans cette même ville, il y avait une veuve qui venait lui demander : ‘Rends-moi justice contre mon adversaire.’ Longtemps il refusa ; puis il se dit : ‘Même si je ne crains pas Dieu et ne respecte personne, comme cette veuve commence à m’ennuyer, je vais lui rendre justice pour qu’elle ne vienne plus sans cesse m’assommer.’ » Le Seigneur ajouta : « Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice ! Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Les fait-il attendre ? Je vous le déclare : bien vite, il leur fera justice. Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »

Patrick BRAUD

 

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28 septembre 2025

Lire Habacuc après le JT

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Lire Habacuc après le JT

Homélie pour le 27° dimanche du Temps ordinaire / Année C
05/10/25

Cf. également :
Savoir se rendre inutile
Foi de moutarde !
Les deux serviteurs inutiles
L’ « effet papillon » de la foi
L’injustifiable silence de Dieu
Jesus as a servant leader
Manager en servant-leader
Servir les prodigues 
Restez en tenue de service
Agents de service
Témoin, à la barre !
Le témoin venu d’ailleurs
Soyez toujours prêts à rendre compte de l’espérance qui est en vous

Lire Habacuc après le JT dans Communauté spirituelle tablette-tactile-journal-france-2
Violence à Gaza, en Ukraine, au Congo.
Violences entre Inde et Pakistan, Thaïlande et Cambodge.
Violence contre les ouïghours, les kurdes, les arméniens, les juifs, les tibétains et autres minorités opprimées.
Violence djihadiste, communiste, économique.
Violence jusque dans nos villes et villages infestés par le narcotrafic et ses règlements de comptes à balles réelles.
À lire Habacuc ce dimanche (Ha 1,2-3; 2,2-4), on croirait qu’il est notre contemporain, et qu’il vient de regarder le journal télévisé avec nous :
« Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? crier vers toi : « Violence ! », sans que tu sauves ? Pourquoi me fais-tu voir le mal et regarder la misère ? Devant moi, pillage et violence ; dispute et discorde se déchaînent. »

5e7ecfb_upload-1-wpbwwyiut53k-media-d-appel-dark espérance dans Communauté spirituelleIl n’y a rien de nouveau sous le soleil. L’humanité se déchire sous nos yeux comme il y a 2700 ans sous les yeux d’Habacuc : les empires prédateurs piétinent, dominent, exploitent, annexent ; les injustices gangrènent nos démocraties comme les iniquités corrompaient le royaume de Juda. Les optimistes pratiquent le déni et refusent de voir la guerre se rapprocher, un peu comme les doux pacifistes à tout prix des années 30 : « on ne s’en tire pas si mal ». Les pessimistes se désespèrent et baissent les bras : « la force l’emporte partout sur le droit, les grandes puissances s’autorisent tout ».

Habacuc n’est ni optimiste ni pessimiste : il regarde la réalité en face. Il voit les Babyloniens approcher de Jérusalem avec des armées trop nombreuses pour leur résister. Il avertit lucidement que la catastrophe est imminente. Chez ceux qui ne veulent pas l’envisager, et qui le traitent de prophète de malheur, Habacuc veut provoquer une prise de conscience. Chez ceux qui capitulent déjà avant la bataille, il veut soulever une espérance : la fidélité de Dieu
« tendra vers son accomplissement, et ne décevra pas. Si elle paraît tarder, attends là : elle viendra certainement, sans retard ». À tous, Habacuc lance un appel à vivre dans la foi–confiance–fidélité à YHWH. Car « le juste vivra par sa foi/fidélité ».

Comment tirer parti de cet appel prophétique pour ne pas devenir fous après le JT de 20 heures ?

1. Être lucide sur le mal qui vient
On l’a dit : Habacuc était conscient que les armées chaldéennes (Babylone) allaient bientôt submerger le petit royaume de Juda, qui restait encore relativement prospère et libre après la chute du royaume d’Israël au nord. Les notables de Juda festoyaient, s’en mettaient plein les poches et faisaient comme si tout cela allait durer. Rappelez-vous les années folles de l’entre-deux-guerres en France : on dansait, on buvait, on s’enrichissait, et on priait les politiques de ne pas nous ennuyer avec les bruits de bottes outre-Rhin d’un petit moustachu grand-guignolesque. On ne voulait tellement plus voir la guerre approcher à nouveau – après celles de Napoléon de 1803 à 1815, celle de 1870, celle de 1914–18 – qu’il fallait la conjurer à tout prix, « quoiqu’il en coûte ». Alors on applaudit Daladier de retour de Munich avec son bout de papier signé par Hitler. Mais cela nous a coûté le déshonneur et la guerre, la débâcle de 39 et des millions de morts en Europe. Les pacifistes refusaient de se réarmer. Les communistes pactisaient avec les fascistes (de 1939 à 1941) pour ne pas se salir les mains dans une guerre capitaliste etc.

Habacuc est lucide : le mal existe en l’homme, en tout homme, de tout temps, pour toujours. Il n’a pas peur, comme Jacob se battant avec l’ange ou Job accusant YHWH, d’interpeller son Dieu en lui demandant pourquoi il ne fait rien devant tant de violence : « Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? »
En effet, comment ne pas douter de Dieu devant la fumée des fours crématoires du III° Reich, ou devant les pyramides de crânes empilés par milliers par Pol Pot et ses khmers rouges de sang ?
« Où est-il ton Dieu ? » (Ps 41,4) : chaque jour nous pouvons entendre ce reproche devant le spectacle de l’Ukraine dévastée ou de Gaza affamée…

HabacucCommençons d’abord par faire comme Habacuc : appeler mal ce qui est mal, et crier notre incompréhension. Car la prière – même de révolte – est au moins un dialogue. Le pire serait de ne plus lui parler, par résignation ou reniement. Job lui aussi se plaint, et ose formuler ses reproches à YHWH devant l’injustice. Jacob se roule dans la poussière pendant la nuit avec cet inconnu qui va le blesser puis le bénir à l’aube. Le nom d’Habacuc y fait peut-être allusion, car il signifie en hébreu « étreinte » : il nous faut nous battre avec Dieu au sujet de cette énigme du mal qui dévaste l’homme, car cette étreinte, ce combat deviendra la source de notre bénédiction si nous nous y engageons au point d’être blessé au plus intime, et – comme Jacob – de boiter à jamais, c’est-à-dire de devoir compter sur un autre pour tenir debout et marcher.

Appeler mal ce qui est mal : les 5 déclarations de malheur du prophète au chapitre 2 de son livre ne mâchent pas leurs mots : « C’est la honte de ta maison que tu as décidée ; en éliminant de nombreux peuples, c’est ta propre vie qui échoue. Oui, du mur une pierre va crier, et de la charpente, une poutre lui répondra » (Ha 2,10–11).

Aller dire cela à Poutine demande un certain courage…

Cette lucidité devant le mal qui vient vaut également pour nos violences intérieures : la montée de l’antisémitisme en France, du narcotrafic et de ses milliers de consommateurs en quête de paradis artificiels, et même de la violence gratuite où certains prennent un malin plaisir à tabasser, violer, torturer ou tuer sans raison apparente.

La gauche française – encore très rousseauiste – minimise cette question du mal en s’obligeant à croire qu’elle n’est qu’une conséquence sociale de la pauvreté, de l’exclusion, de l’injustice. Symétriquement, la droite exacerbe ce penchant au mal en stigmatisant la moindre dérive et en en faisant le prétexte à une répression accrue.
Les premiers ne croient pas au péché originel ; les seconds ne croient pas à la rédemption.

Juifs et chrétiens se tiennent sur la ligne de crête, étroite : là où le péché abonde, la grâce peut surabonder (cf. Rm 5,20).
D’ailleurs, c’est la réponse qu’entend Habacuc : non pas une explication de la violence, mais l’espérance d’un salut au-delà de la violence. Non pas une théorie politique sur le Droit international ou la prolifération des armes nucléaires, mais une vision où même la déportation n’empêchera pas le peuple de revenir à Jérusalem (après l’exil à Babylone).
Qui plus est, ce salut n’est pas que pour les seuls juifs : il est universel, et comblera toutes les nations « comme les eaux recouvrent la mer » (Ha 2,14).
Cette vision grandiose ne supprime pas la violence actuelle, mais donne un sens, une direction, une espérance à tous ceux qui souffrent. Comme l’écrivait Etty Hillesum au milieu du camp de déportation de Westerbok : « Nous avons le droit de souffrir, mais non de succomber à la souffrance ».

2. Traverser l’épreuve en s’appuyant sur la foi/fidélité
Destruction de Jerusalem
La vision d’Habacuc est gravée sur des tablettes. Pourtant, la catastrophe arrive : Nabuchodonosor prend Jérusalem, la pille, détruit son Temple, déporte le roi et d’immenses cohortes de prisonniers réduits en esclavage à Babylone. Plus de terre, plus de Temple, plus de roi : cette fois-ci, c’est fichu. Pourtant, pendant les 50 ans d’exil, la vision écrite sur les tablettes (pour ne pas s’évaporer avec la douleur de l’exil) va nourrir la résistance spirituelle des déportés. La Torah devient leur terre, le Messie annoncé sera leur roi, leur famille remplace le Temple. Ainsi dépouillé de ses illusions royales, de la graisse des sacrifices d’animaux, de la prétention d’enfermer YHWH dans des frontières, le petit reste d’Israël pourra entamer une purification de sa foi après l’exil, que Jésus de Nazareth portera à son incandescence.

Habacuc exprime cette conviction avec force : « le juste vivra par sa foi/fidélité ». La confiance en Dieu permet de tenir bon dans l’épreuve, de la traverser. Et même si la fumée des crématoires semble l’éparpiller à tout vent, cette espérance ne décevra pas. Ce peuple reviendra sur sa terre. Même si l’injustice et la violence semblent triompher, nous avons « comme une ancre dans les cieux » (He 6,19) : « l’espérance ne déçoit pas » (Rm 5,5). « Si elle paraît tarder, attends là : elle viendra certainement, sans retard » (Ha 2,3). Le retard apparent n’est qu’à nos horloges humaines, car le temps de Dieu n’est pas celui des hommes : « pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour » (2P 3,8).

Nous ne verrons peut-être par cet accomplissement, mais nos petits-enfants le verront, ou leurs petits-enfants. C’est une forme de réalisme que de constater que les tyrans finissent toujours par disparaître, que le mal n’a jamais le dernier mot. Même le KGB et ses 400 000 fonctionnaires a été dissous. Et si la mort nous emporte avant d’avoir vu cet accomplissement, tel Moïse mourant avant d’arriver en Terre promise, nous croyons que le royaume de Dieu nous établira réellement dans une communion de justice de paix, d’amour et de vérité.

Alors, tenons bon dans l’épreuve en nous appuyant sur notre foi.
Le mot hébreu אֱמוּנָה (e.mu.nah) - d’où est tirée notre acclamation « Amen ! » – signifie rocher : c’est la confiance que nous mettons dans la parole qui nous est transmise, dans la promesse qui nous anime, que nous considérons aussi solides qu’un rocher sur lequel on bâtit. Compter sur YHWH plus que sur nos propres forces est ce qui nous permet de résister spirituellement à l’épreuve du mal.

Une vie bouleversée : journal : 1941-1943. Lettres de WesterborkJe ne me lasserai pas de citer Etty Hillesum pour illustrer la force incroyable que procure cette confiance. Jeune juive dans le ghetto d’Amsterdam, et bientôt déportée volontaire dans le camp de Westerbok, elle témoigne dans son journal d’une intériorité confiante grandissante, qui produit une sérénité incroyable, même au milieu de l’horreur.

« La semaine prochaine, il est probable que tous les juifs hollandais subiront l’examen médical.
De minute en minute, de plus en plus de souhaits, de désirs, de liens affectifs se détachent de moi ; je suis prête à tout accepter, tout lieu de la terre où il plaira à Dieu de m’envoyer,
prête aussi à témoigner à travers toutes les situations et jusqu’à la mort, de la beauté et du sens de cette vie : si elle est devenue ce qu’elle est, ce n’est pas le fait de Dieu mais, le nôtre. Nous avons reçu en partage toutes les possibilités d’épanouissement, mais n’avons pas encore appris à exploiter ces possibilités. On dirait qu’à chaque instant des fardeaux de plus en plus nombreux tombent de mes épaules, que toutes les frontières séparant aujourd’hui hommes et peuples s’effacent devant moi, on dirait parfois que la vie m’est devenue transparente, et le cœur humain aussi ; je vois, je vois et je comprends sans cesse plus de choses, je sens une paix intérieure grandissante et j’ai une confiance en Dieu dont l’approfondissement rapide, au début, m’effrayait presque, mais qui fait de plus en plus partie de moi-même. [1] »


Si la joie d’Etty a pu fleurir au milieu de la violence nazie jusqu’à sa mort, pourquoi ne pourrait-elle pas chanter en nous malgré la violence de ce monde ?

 Habacuc

Foi et fidélité s’embrassent…

Le deuxième sens du mot אֱמוּנָה (e.mu.nah) est : fidélité. La foi insiste sur le don gratuit de Dieu. La fidélité exprime la réponse en actes de l’homme. Les chrétiens insistent à juste titre sur le salut gratuit par la foi, avant les œuvres :
« Dans cet Évangile se révèle la justice donnée par Dieu, celle qui vient de la foi et conduit à la foi, comme il est écrit : Celui qui est juste par la foi, vivra » (Rm 1,17).
« Il est d’ailleurs clair que par la Loi personne ne devient juste devant Dieu, car, comme le dit l’Écriture, celui qui est juste par la foi, vivra » (Ga 3,11).
« Celui qui est juste à mes yeux par la foi vivra ; mais s’il abandonne, je ne trouve plus mon bonheur en lui » (He 10,38).
« En effet, si de ta bouche, tu affirmes que Jésus est Seigneur, si, dans ton cœur, tu crois que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé » (Rm 10,9).
Les juifs – eux – insistent non sans raison sur la réponse éthique de l’homme, à travers les 613 commandements très concrets qu’ils doivent observer chaque jour.
À nouveau le vieux débat entre orthodoxie (la foi seule) et orthopraxie (pas de foi sans œuvres). Substantiellement les deux significations ne sont pas contradictoires, mais plutôt complémentaires : la fidélité n’est-elle pas l’aspect pratique de la foi ?

Reste que la fidélité du juste nourrit sa résistance spirituelle. Il suffit de relire « Une journée d’Ivan Denissovitch » de Soljenitsyne pour réaliser combien la fidélité d’Ivan à son rituel d’un repas civilisé (nappe improvisée, couverts, manger lentement, en levant la tête entre les bouchées etc.) l’a sauvé de la déchéance ambiante du camp de déportation.

N’espérons donc pas tenir debout dans la violence du monde sans une certaine fidélité à l’Alliance avec Dieu. Sinon, nous nous transformerons à l’image des bourreaux, qui gagneront deux fois.

Ainsi donc, ce soir, après le JT de 20 heures et ses horreurs, relisez le prophète Habacuc : 3 petits chapitres, et puis c’est tout.
Mais vous dormirez mieux, car vous resterez éveillés à l’espérance qui respire en vous.

 ________________________________________________________

[1]. Etty Hillesum, Une vie bouleversée, Journal (1941-1943).




 
LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Le juste vivra par sa fidélité » (Ha 1, 2-3 ; 2, 2-4)
 
Lecture du livre du prophète Habacuc
Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? crier vers toi : « Violence ! », sans que tu sauves ? Pourquoi me fais-tu voir le mal et regarder la misère ? Devant moi, pillage et violence ; dispute et discorde se déchaînent.
Alors le Seigneur me répondit : Tu vas mettre par écrit une vision, clairement, sur des tablettes, pour qu’on puisse la lire couramment. Car c’est encore une vision pour le temps fixé ; elle tendra vers son accomplissement, et ne décevra pas. Si elle paraît tarder, attends-la : elle viendra certainement, sans retard.
Celui qui est insolent n’a pas l’âme droite, mais le juste vivra par sa fidélité.

 
PSAUME
(Ps 94 (95), 1-2, 6-7ab, 7d-8a.9)
R/ Aujourd’hui, ne fermez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur !
 (cf. Ps 94, 8a.7d)
 
Venez, crions de joie pour le Seigneur,
acclamons notre Rocher, notre salut !
Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

 
Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le Seigneur qui nous a faits.
Oui, il est notre Dieu ;
nous sommes le peuple qu’il conduit.

 
Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
« Ne fermez pas votre cœur comme au désert,
où vos pères m’ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

 
DEUXIÈME LECTURE
« N’aie pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur » (2 Tm 1, 6-8.13-14)
 
Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée
Bien-aimé, je te le rappelle, ravive le don gratuit de Dieu ce don qui est en toi depuis que je t’ai imposé les mains. Car ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de pondération. N’aie donc pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur, et n’aie pas honte de moi, qui suis son prisonnier ; mais, avec la force de Dieu, prends ta part des souffrances liées à l’annonce de l’Évangile. Tiens-toi au modèle donné par les paroles solides que tu m’as entendu prononcer dans la foi et dans l’amour qui est dans le Christ Jésus. Garde le dépôt de la foi dans toute sa beauté, avec l’aide de l’Esprit Saint qui habite en nous.
 
ÉVANGILE
« Si vous aviez de la foi ! » (Lc 17, 5-10) Alléluia. Alléluia.
La parole du Seigneur demeure pour toujours ; c’est la bonne nouvelle qui vous a été annoncée. Alléluia. (cf. 1 P 1, 25)

 
Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, les Apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! » Le Seigneur répondit : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer’, et il vous aurait obéi.
Lequel d’entre vous, quand son serviteur aura labouré ou gardé les bêtes, lui dira à son retour des champs : ‘Viens vite prendre place à table’ ? Ne lui dira-t-il pas plutôt : ‘Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive. Ensuite tu mangeras et boiras à ton tour’ ? Va-t-il être reconnaissant envers ce serviteur d’avoir exécuté ses ordres ? De même vous aussi, quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : ‘Nous sommes de simples serviteurs : nous n’avons fait que notre devoir’ »

Patrick Braud

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21 septembre 2025

Lazare à toutes les sauces

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Lazare à toutes les sauces

Homélie pour le 26° dimanche du Temps ordinaire / Année C
28/09/25

Cf. également :
Au moins les miettes ! 
Professer sa foi
Qui est votre Lazare ?
Le pauvre Lazare à nos portes
La bande des vautrés n’existera plus
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?
Chameau et trou d’aiguille
À quoi servent les riches ?
Plus on possède, moins on est libre

Les interprétations de notre célébrissime parabole de ce dimanche (Lc 16,19-31) sont quasi infinies : appel au partage, développement du Tiers-Monde, accès à la vie éternelle, existence de l’enfer, statut des richesses, condition des pauvres etc.
Examinons 5 ou 6 pistes de lecture qui viennent enrichir ce panorama déjà si foisonnant [1].

1. Faire peur aux riches
On le constate chaque semaine avec Donald Trump : les riches sont arrogants, ils tordent le bras des plus faibles pour imposer leurs conditions ; ils se muent en prédateurs, jamais rassasiés. Notre parabole dénonce cette arrogance qui, non contente de ne pas aider le pauvre, ne supporte pas sa vue et ne se laisse pas même attendrir par les blessures de Lazare. Les chiens eux-mêmes plaident contre le riche, car ils sont plus doux que lui envers le pauvre. Le riche est plus bienveillant envers ses chiens qu’il nourrit qu’envers Lazare !  Et d’ailleurs Lazare a été plus généreux envers les chiens que le riche lui-même, puisqu’il les a nourris de sa chair. Même dans l’au-delà, l’arrogance du riche ne diminue pas, puisqu’il attend encore que ce soit Lazare qui vienne le servir et rafraîchir sa langue !

Lazare à toutes les sauces dans Communauté spirituelleDans les premiers siècles, les Pères de l’Église ont essayé d’avertir les riches du danger que présentent pour eux-mêmes leurs comportements inhumains. Puisqu’ils ne cherchent  que leur intérêt, on va parler à leur égo plus qu’à leur cœur : « si vous persévérez à ne pas donner aux pauvres, vous finirez en enfer ! »
Effrayer les riches est une stratégie relativement efficace. La Bible ne dit-elle pas que « la crainte est le commencement de la sagesse » ? (Pr 9,10 ; Ps 111,10)
Si le riche ne donne rien à Lazare à cause de son aveuglement, qu’au moins il donne par peur des flammes éternelles !

Évidemment, aujourd’hui, dans un monde matérialiste où la question de la vie éternelle disparaît, enfouie sous les écrans, les crypto-monnaies et les fortunes enivrantes, cette menace éternelle peine à convaincre. Mais au Moyen Âge, elle est encore très impressionnante. Faire peur aux riches pour qu’ils partagent est un objectif majeur des prédicateurs et maîtres spirituels. En témoigne par exemple au XI° siècle Bruno de Segni :
« C’est pourquoi le Seigneur dit : ‘Malheur à vous les riches qui avez votre consolation’  (Lc 6,24), et : ‘Heureux les pauvres, car le royaume des cieux est à eux’ (Lc 6,20 et Mt 5,3). Les richesses mènent donc à la misère, et la pauvreté à la béatitude. Le ciel est ouvert aux pauvres ; l’enfer l’est pour les riches. Pour les riches, du moins, qui font un mauvais usage de leurs richesses » (Commentaria in Lucam, PL 165, col. 422).

Ne remisons pas trop vite aux vitrines des musées cette arme évangélique : en vieillissant, bien des riches commencent à s’interroger sur leur avenir, et on a vu dans l’Histoire des puissants changer du tout au tout suite à une prise de conscience de leur possible damnation éternelle… ! Il faudrait d’abord pour cela réhabiliter la perspective de l’enfer comme une possibilité réelle, ce qui heurte de plein fouet l’irresponsabilité contemporaine (« on ira tous au paradis »)…

2. Légitimer l’ordre social
De l’avertissement salutaire lancé aux riches, les commentateurs de la parabole sont très vite passés à la résignation prêchée aux pauvres. Ils s’appuient souvent sur Proverbes 22,2 pour demander à chacun de rester là où le sort les a placés : « Un riche et un pauvre se rencontrent : l’un comme l’autre, le Seigneur les a faits ».

ce60535b8bf9b6a150f862720157fb3b interprétation dans Communauté spirituelleD’après eux, Lazare doit supporter sa pauvreté sans se révolter, avec patience, en comptant sur la générosité du riche pour alléger ses souffrances. Et le riche ne doit pas cesser d’être riche, mais seulement laisser tomber quelques miettes de sa fortune.
Que les pauvres restent pauvres, car plus tard ils seront riches, et en attendant ils font le salut des riches en recevant leurs aumônes.
Que les riches restent riches, mais en partageant un peu pour éviter de se retrouver à la place du pauvre dans la vie éternelle.
Que les pauvres supportent leur condition comme une épreuve envoyée par Dieu, sans se plaindre ou se révolter, sans même chercher à en sortir. Au contraire, ils devraient se réjouir de leur sort, comme l’affirme Jérôme, régulièrement cité sous le nom de Jean Chrysostome au XIIIe siècle : « Si nous sommes souffrants, si nous sommes pauvres, réjouissons-nous : nous recevons nos maux en cette vie afin de recevoir des biens plus tard ». Thomas d’Aquin, dans sa Catena aurea, cite une phrase semblable du même auteur : « Lors donc que la violence de la maladie nous accable, que la pensée de Lazare nous fasse supporter avec joie les maux de cette vie ».
Thomas d’Aquin cite d’ailleurs deux fois la même phrase – tantôt attribuée à Ambroise de Milan, tantôt à Jean Chrysostome – au début et à la fin de son commentaire : « Toute pauvreté n’est pas sainte […], c’est la sainteté qui rend la pauvreté digne d’honneurs ».

Albert le Grand s’inscrit dans la même perspective : après avoir indiqué que Lazare a été l’instrument de la condamnation du riche, il cite à son tour Proverbes 22,2 et indique que le pauvre est fait pour la patience, tandis que le riche l’est pour la miséricorde. Et de conclure : « Et donc le pauvre est envoyé pour que s’exercent les mérites du riche, et le riche pour la miséricorde envers le pauvre ».
Augustin demande aux riches de ne pas changer leurs habitudes, de manger les mets délicats ou précieux et de donner aux pauvres ceux qui sont superflus ou grossiers car « ce sont les restes qui appartiennent aux pauvres, et non les délices ». Albert le Grand reprend cette citation augustinienne, qu’il commente ainsi : « En effet, si [Lazare] avait demandé des mets délicieux, ce n’est pas sans raison qu’ils lui auraient été refusés, car les délices ne conviennent pas aux pauvres ».
Hugues de Saint-Cher, dans le début de son commentaire, distingue entre avoir des richesses, ce qui est permis, et les aimer, ce qui est réprouvé. Bonaventure note aussi que « cet homme est dit riche, non seulement à cause de la possession des richesses, mais aussi parce qu’il les aimait ». Nicolas de Gorran reprend la même idée en ajoutant que « ce n’est pas la possession mais l’amour des richesses qui est réprouvé ». Thomas d’Aquin cite deux fois Ambroise affirmant que « toute richesse n’est pas nécessairement criminelle ».

On va même jusqu’à penser que pauvreté et richesse sont toutes deux relatives : c’est en se comparant qu’on sait où on se trouve.
« Mais celui-là [le riche] ne commettrait pas un si grand péché, s’il ne le voyait pas. Et celui-ci [Lazare] ne souffrirait pas autant, s’il n’apercevait ces délices. Chacun est, pour l’autre, la cause du mal : celui- là provoque un mal temporel, celui-ci pour l’éternité » (Bruno de Segni).

Ne sourions pas trop vite devant cette ligne d’interprétation très naïve. Elle revient en force, dans les milieux protestants anglo-saxons – les évangéliques notamment – où la réussite et la richesse sont perçues comme des bénédictions divines (comme dans l’Ancien Testament avant les prophètes comme Amos), et la pauvreté comme un châtiment, la conséquence du péché ou des erreurs du pauvre qui n’a qu’à s’en prendre qu’à lui-même…

Légitimer l’ordre social existant en tordant l’Évangile en ce sens est une instrumentalisation meurtrière des Écritures. Les Églises l’ont suffisamment pratiquée hélas dans les siècles passés pour ne pas retomber dans cette ornière !
Lazare n’est pas là pour assurer le salut du riche par quelques miettes qui ne changeront rien au scandale des inégalités et de la misère !

 

La synagogue, "aveugle"

La synagogue, « aveugle

3. Disqualifier les Juifs

Dans un climat très polémique entre la synagogue et l’Église, Augustin avait forgé un cadre interprétatif simple et clair dans lequel l’homme riche désignait les juifs et Lazare les Gentils ; c’est ce schéma qui domine l’exégèse allégorique au XII° siècle.

Un commentaire développe :
« Le riche qui portait de la pourpre et du lin et festoyait tous les jours de façon fastueuse désignerait le peuple juif qui avait extérieurement le souci de la vie et qui utilisait les délices de la Loi qu’il avait reçue pour son faste et non pour son utilité. Lazare couvert d’ulcères désignerait le peuple des Gentils qui, en confessant ses péchés s’est tourné vers Dieu et a rejeté au-dehors le poison qui se cachait en lui, comme s’il avait fendu sa peau. Et il désirait se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche mais personne ne lui en donnait car ce peuple superbe refusait d’admettre un Gentil à la connaissance de la Loi, car il conservait la science de la Loi pour sa fierté et non pour la charité, comme s’il se gonflait des trésors reçus. Et les paroles qui tombaient de sa science étaient comme des miettes qui tombaient de la table. Mais au contraire, les chiens lèchent les ulcères du pauvre car les prédicateurs, par leur parole, éloignent du péché comme si, en touchant les plaies, ils redonnaient la santé de la même façon que le chien soigne les plaies en les léchant. C’est donc à juste titre que le nom Lazare est interprété comme “aidé”, car ils aident à sa guérison, ceux qui soignent ses plaies en les corrigeant par la parole. »

Une autre glose complète le récit en expliquant que ce « peuple infidèle » est particulièrement puni par sa langue car il a conservé les mots de la Loi dans sa bouche sans les mettre en pratique. Quant aux cinq frères du riche, ils désignent « le peuple juif déjà en grande partie damné » (sic) qui demeure sur terre entièrement soumis à ses cinq sens ou à une intelligence charnelle des livres de Moïse. Ce refus de l’interprétation spirituelle des Écritures explique que le peuple juif refuserait de croire même un homme revenu de la mort, Jésus ressuscité.

Faire de Lazare une machine de guerre idéologique contre les juifs, il fallait y penser !
Ne sourions pas trop vite de cette interprétation aux relents antisémites. On voit cet antisémitisme rejaillir partout, dans le monde musulman comme dans les sphères d’extrême gauche, pour disqualifier le peuple de la Torah : Israël se gaverait des richesses de la Palestine sans voir la famine de Gaza ou la colonisation de Cisjordanie, sans laisser quelques miettes aux Palestiniens privés de tout… C’est là encore tordre l’Évangile pour légitimer une idéologie « antisioniste » visant la disparition pure et simple d’Israël.

4. Les savants et les simples
savants-enluminure-miniature-medievale-psaultier-saint-louis-manuscrit-moyen-age-672x372 LazareNotre parabole vise d’abord les pharisiens, « eux qui aimaient l’argent et tournaient Jésus en dérision » (Lc 16,18). Eux sont riches de leur connaissance de la Torah, des traditions inventées par les Anciens ; eux savent lire et écrire, débattre et commenter. Au Moyen Âge, plusieurs courants mystiques se sont emparés de cette remise en cause des « savants » pour vanter la foi des gens ordinaires. Les mystiques ont mis l’expérience spirituelle personnelle au-dessus de la science théologique : des chrétiens ordinaires vivaient la simplicité fraternelle évangélique, et étaient méprisés ou délaissés par les docteurs scolastiques de la Sorbonne ou de Rome, qui n’accordaient aucun crédit aux prières et supplications de ce petit peuple chrétien écrasé par la domination cléricale. La révolte de la Réforme du XVI° siècle est déjà contenue en germe dans les écrits mystiques du XI° siècle.

Hildegarde de Bingen par exemple a laissé une série de sermons sur les Évangiles. Sur la péricope qui nous occupe, elle propose deux sermons entièrement allégoriques. Le second assimile l’homme riche à la volupté, tandis que Lazare est l’image de l’homme pécheur que les chiens contribuent à rapprocher de Dieu en effaçant en lui l’amour de la chair. Le premier sermon est en revanche plus révélateur d’une utilisation de la parabole contre la culture scolastique. En effet, le riche y est présenté comme l’image des hommes « sages et prudents » et des « sages orgueilleux » (elati sapientes), par opposition aux « ignorants et aux simples » (idiotae et simplices) qui ont choisi l’humilité et la pauvreté en esprit. Hildegarde glose ainsi les propos d’Abraham : « entre nous, qui avons suivi l’humilité dans notre science, et vous qui avez mis votre science au service de votre orgueil, un grand chaos a été élevé […] ». Il est frappant de constater qu’Hildegarde reprend exactement les images et le vocabulaire utilisés habituellement pour désigner le peuple juif et qu’elle les applique ici aux savants. Ce faisant, elle déplace la polémique des juifs vers les maîtres des nouvelles écoles urbaines, confirmant ainsi son hostilité à la scolastique naissante et son appartenance au groupe des auteurs monastiques qui se méfient de l’essor des écoles savantes.

40b7efb_1658492014161-beguine1 parabole

Les béguines

5. Les hommes et les femmes
Cet éloge des simplices et idiotae qui souhaiteraient accéder à la sagesse et à la prudence mais qui, enfermés dans leurs sens, en sont réduits à attendre les explications des savants prélats pourrait aussi viser les femmes que le discours clérical rapproche des cinq sens et qui sont tenues à l’écart des écoles.
Rien ne l’indique explicitement, mais il est difficile de penser qu’une telle description ne tende pas vers une association de Lazare aux béguines qui renouvellent la vie évangélique au nord de l’Europe à partir du XI° jusqu’au XIV° siècle, et aux moniales qui persévèrent dans l’éducation du peuple chrétien, malgré les interdictions qui pèsent sur elles (enseignement, direction spirituelle, autonomie de gouvernement, de finances etc.).

Lazare pourrait bien être une figure des femmes laissées à l’écart de la table cléricale où festoient les princes de l’Église : écartées de l’ordination, de la prédication, suspectes d’impureté mensuelle, incarnant la tentation de la chair, mineures dans le Droit et dans les mœurs…
Lazare, féministe ? Pourquoi pas ?

6. La conversion de Jésus
Rajoutons une dernière interprétation, quelque peu iconoclaste : il se pourrait bien que Jésus parle d’expérience en inventant cette parabole ! Car il a lui-même vécu la conversion demandée au riche de cette histoire.
7163xKXsGIL._SL1500_ richesse C’est le mot « miettes » (ψιχον, ψξ = psichion, psix) employé dans la parabole qui peut nous mettre la puce à l’oreille : « Lazare aurait bien voulu se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères » (Lc 16,21).
Où est-il question de miettes ailleurs dans les Évangiles ? Il n’y a que 2 autres occurrences de ce mot : dans l’épisode de la cananéenne rapportés par Mc 7,24-30 et Mt 15,21-28. La cananéenne mendie elle aussi les miettes du festin promis par Jésus : « Elle reprit : “Oui, Seigneur ; mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.” » (Mt 15,27). Alors que Jésus, conscient de sa supériorité juive, était au début légèrement méprisant envers cette étrangère – une femme qui plus est – lui opposant son silence puis sa condescendance : « Il répondit : “Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens.” » (Mt 15,26).

Jésus est juif jusqu’au bout des ongles. Alors il fait un peu de camping touristique, ou du moins alors qu’il prend du repos le long de la côte libanaise (Tyr et Sidon), il semble camper dans un complexe de supériorité si courant chez les rabbins juifs. « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël ». Autrement dit : les étrangers, ce n’est pas mon problème. Isaïe a dû se retourner dans sa tombe ! Heureusement, la ténacité de cette libanaise qui lui réclame des miettes va ébranler l’autosuffisance juive qui n’a pas épargné même Jésus : « les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leur maître ». Là, Jésus stupéfait est obligé de reconnaître que cette femme a raison : les étrangers sont bien invités au festin, et pas que pour des miettes ! C’est sans doute un déclic dans la conscience de Jésus. À partir de la rencontre de cette étrangère, il défendra jusqu’au bout l’universalité de sa mission. Il annoncera le salut pour tous. L’écriteau INRI, rédigé en latin, grec et araméen témoignera de son désir de « rassembler dans l’unité des enfants de Dieu dispersés » (Jn 11,52), étrangers et juifs enfin réunis.

La conscience historique de Jésus de Nazareth était dans son humanité soumise aux mêmes lois psychologiques que la nôtre : il lui a fallu du temps pour réaliser qui il était, et quelle était sa mission. La rencontre avec cette libanaise constitue un tournant dans la conscience de Jésus : grâce à elle, à cause d’elle, il découvre stupéfait qu’en effet les étrangers ont droit eux aussi à la nourriture qu’il dispense aux juifs. Parce que cette femme a insisté, argumenté, parce qu’elle n’a pas lâché prise par amour pour sa fille, elle a provoqué en Jésus une prise de conscience de l’universalité de sa mission. Avant, il croyait n’être envoyé qu’aux « brebis perdues de la maison d’Israël ». Après, il reconnaît la foi de cette cananéenne et saura désormais que tous les peuples attendent de participer au repas messianique à sa table.
Les miettes données par Jésus à la cananéenne rejoignent ainsi les miettes que le riche aurait dû accorder à Lazare…

Si même Jésus de Nazareth a été obligé d’écouter la cananéenne pour se convertir à l’universalité de sa mission, combien plus devrions-nous nous convertir, en écoutant les Lazare gisant à notre porte et à celle de notre Église… !

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[1]. Je m’inspire ici quasi intégralement de l’étude précise et documentée d’Emmanuel Blanc : La parabole de Lazare et du mauvais riche entre recherches herméneutiques et appropriations du texte biblique (XIIe-XIIIe siècles), 2021 : cf.  https://amu.hal.science/hal-03552151/document

LECTURES DE LA MESSE
 
1ère LECTURE
« La bande des vautrés n’existera plus » (Am 6, 1a.4-7)

Lecture du livre du prophète Amos

Ainsi parle le Seigneur de l’univers : Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles dans Sion, et à ceux qui se croient en sécurité sur la montagne de Samarie. Couchés sur des lits d’ivoire, vautrés sur leurs divans, ils mangent les agneaux du troupeau, les veaux les plus tendres de l’étable ; ils improvisent au son de la harpe, ils inventent, comme David, des instruments de musique ; ils boivent le vin à même les amphores, ils se frottent avec des parfums de luxe, mais ils ne se tourmentent guère du désastre d’Israël ! C’est pourquoi maintenant ils vont être déportés, ils seront les premiers des déportés ; et la bande des vautrés n’existera plus.
 
PSAUME
Ps 145 (146), 6c.7, 8.9a, 9bc-10
R/ Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur ! ou : Alléluia ! (Ps 145, 1b)
 
Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés.

 
Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger.

 
Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

 
2ÈME LECTURE
« Garde le commandement jusqu’à la Manifestation du Seigneur » (1 Tm 6, 11-16)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Toi, homme de Dieu, recherche la justice, la piété, la foi, la charité, la persévérance et la douceur. Mène le bon combat, celui de la foi, empare-toi de la vie éternelle ! C’est à elle que tu as été appelé, c’est pour elle que tu as prononcé ta belle profession de foi devant de nombreux témoins.
Et maintenant, en présence de Dieu qui donne vie à tous les êtres, et en présence du Christ Jésus qui a témoigné devant Ponce Pilate par une belle affirmation, voici ce que je t’ordonne : garde le commandement du Seigneur, en demeurant sans tache, irréprochable jusqu’à la Manifestation de notre Seigneur Jésus Christ. Celui qui le fera paraître aux temps fixés, c’est Dieu, Souverain unique et bienheureux, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, lui seul possède l’immortalité, habite une lumière inaccessible ; aucun homme ne l’a jamais vu, et nul ne peut le voir. À lui, honneur et puissance éternelle. Amen.
 
ÉVANGILE
« Tu as reçu le bonheur, et Lazare, le malheur. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance » (Lc 16, 19-31)
Acclamation : Alléluia. Alléluia.
Jésus Christ s’est fait pauvre, lui qui était riche, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté. Alléluia. (cf. 2 Co 8, 9)

 
Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, Jésus disait aux pharisiens : « Il y avait un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux. Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d’ulcères. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères. Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra. Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; levant les yeux, il vit Abraham de loin et Lazare tout près de lui. Alors il cria : ‘Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise. – Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance. Et en plus de tout cela, un grand abîme a été établi entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient passer vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.’ Le riche répliqua : ‘Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père. En effet, j’ai cinq frères : qu’il leur porte son témoignage, de peur qu’eux aussi ne viennent dans ce lieu de torture !’ Abraham lui dit : ‘Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent ! – Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.’ Abraham répondit : ‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.’ »
Patrick BRAUD

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