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2 juillet 2018

Nul n’est prophète en son pays

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Nul n’est prophète en son pays

 

Homélie pour le 14° dimanche du temps ordinaire / Année B
08/07/2018

Cf. également :

Quelle est votre écharde dans la chair ?
Le Capaharnaüm de la mémoire : droit à l’oubli, devoir d’oubli
La grâce étonne ; c’est détonant !
Un nuage d’inconnaissance
La parresia, ou l’audace de la foi
Secouez la poussière de vos pieds


L’expression est devenue proverbiale en français, à partir de l’Évangile ce dimanche (Mc 6, 1-6) :

« - N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ?
Et ils étaient profondément choqués à son sujet. Jésus leur disait :
- Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa parenté et sa maison. »

On en déduit un peu trop facilement et trop vite qu’il est fréquent de ne pas être reconnu par les siens. Or Jésus précise bien que c’est en tant que prophète que cette  reconnaissance est rarement accordée. On ne peut donc invoquer ce verset de l’Évangile pour légitimer d’être rejeté par sa famille ou son village. On ne peut pas non plus déduire de ce même rejet que nous serions prophètes ! Cela ne suffit pas : c’est parce qu’il est prophète que Jésus est incompris à Capharnaüm, sa ville. Être déconsidéré par ses proches ne suffit pas à faire quelqu’un prophète, et à lui donner raison.

C'est une expression qui peut laisser perplexe !

Prenez l’exemple de Daesh : les recruteurs islamistes pratiquent des méthodes qui ressemblent à celles des sectes, dont notamment la coupure d’avec la famille. Ils utilisent un discours du style : ‘plus tu te rapprocheras de Dieu, plus ta famille t’en voudra et te reprochera ta conduite religieuse. C’est normal, ne t’inquiète pas : il faudra accepter de t’éloigner de ta famille pour devenir soldat de Dieu’. Ce sont là des faux prophètes qui croient devenir des justes en reniant leurs proches sous prétexte qu’ils n’approuvent pas leur conversion ! Jésus n’a jamais prêché le mépris de la famille : il a voulu élargir les liens du sang et être lui-même le frère universel. Il est heureux que sa mère, avec des cousins et cousines (ses frères et sœurs comme l’écrit Marc dans la culture orientale de l’époque) le suivent dans son itinérance. Il est touché par la présence de Marie sa mère au pied de la croix, et fait en sorte qu’elle ne reste pas seule après sa mort. Il traite ses disciples comme sa famille sans pour autant disqualifier sa famille.

C’est donc la prophétie qui est mal reçue par les proches.

Mais qu’est-ce que être prophète ?
Ce n’est certes pas prédire l’avenir, contrairement aux idées reçues. Dans la Bible, être prophète, c’est selon l’étymologie porter la parole de Dieu devant le peuple, parler au peuple au nom de Dieu. Si le prophète révèle quelque chose, c’est bien plutôt le présent que le futur. À Capharnaüm par exemple, Jésus dans la synagogue annonce que la parole d’Isaïe s’accomplit au moment même où il parle : « aujourd’hui s’accomplit pour vous cette parole ». Car il est en personne le Messie promis depuis Moïse. En dévoilant le présent (le Messie est au milieu de vous) Jésus prophétise et c’est cette lecture du présent que ses voisins de Capharnaüm réfutent violemment, au nom de leur connaissance de sa famille :

D’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » Et ils étaient profondément choqués à son sujet.

Nul n'est prophète en son pays dans Communauté spirituelle synagogue4

De même, Jérémie devient prophète lorsqu’il révèle à ses concitoyens qu’ils s’éloignent de l’Alliance, et que cela aura des conséquences militaires désastreuses s’ils continuent. Du coup, Jérémie est arrêté, jeté dans une citerne vide, puis déporté. Daniel devient prophète lorsqu’il avertit le roi que son infidélité à l’Alliance le perdra. Le roi le prend très mal évidemment et le jette dans une fosse aux lions, d’où Daniel ressortira miraculeusement indemne. Dans notre première lecture (Ez 2, 2-5), Ézéchiel est envoyé vers Israël par l’Esprit de Dieu qui l’avertit :

« Fils d’homme, je t’envoie vers les fils d’Israël, vers une nation rebelle qui s’est révoltée contre moi. Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères se sont soulevés contre moi. Les fils ont le visage dur, et le cœur obstiné ; c’est à eux que je t’envoie. Tu leur diras : ‘Ainsi parle le Seigneur Dieu…’ Alors, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas – c’est une engeance de rebelles ! – ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux. »

Jésus sait d’expérience que la vérité fait mal et est souvent rejetée. Comme chantait Guy Béart : « le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté… »

Jésus pleure sur Jérusalem « qui lapide les prophètes ». Il constate que ceux qui croient le connaître parce qu’ils l’ont vu tout petit dans les ruelles de Capharnaüm et discuté avec son père à la sortie de la synagogue sont les premiers à douter de ses qualités de prophète. Ils doutent tellement qu’il ne peut pas faire de miracles en eux, car cela demande de faire confiance et d’adhérer à sa parole.

Heureusement, la parole du prophète est parfois acceptée. Ainsi David, lorsqu’il comprend que Nathan en lui parlant d’une vigne volée au pauvre Naboth parle en fait de la belle Bethsabée qu’il a volée à son général Uri, se repend, fait pénitence, et implore le pardon de Dieu. Nathan était prophète en révélant le vol, l’adultère et le meurtre commis par David. Cette fois-ci, le prophète sera reconnu dans son pays…

Heureusement, le prophète n’est pas qu’un prophète de malheur annonçant catastrophes et fins du monde ! Les prophètes portent la parole de Dieu qui est salut, paix, et réconciliation et promesse d’avenir. Ceux qui ne veulent pas entendre cette parole sont souvent ceux qui sont installés dans un confort qui leur va bien, dans une prospérité telle qu’ils n’espèrent rien d’autre. Ils n’aspirent à rien d’autre que de continuer ainsi. S’ils  entendaient réellement la promesse du prophète, ils accepteraient de prendre des risques pour le suivre, ils trouveraient le courage de quitter leur petit bonheur pour un bien plus grand…

Dire la vérité à ses proches est donc dangereux.
En entreprise, ce n’est pas ainsi qu’on franchit facilement les échelons hiérarchiques !
En famille, il faut choisir le bon moment et la bonne manière d’aborder certains sujets.
Entre relations sociales, il faut du courage pour ne pas rester superficiel.
Les avant-gardistes en musique, peinture ou toute forme d’art sont rarement appréciés par leurs contemporains.
Et en politique, les précurseurs ont souvent été obligés de s’exiler avant de pouvoir être reconnus par leur peuple.

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Notons d’ailleurs que dans l’Évangile de Marc, Jésus réagit au rejet de Capharnaüm en sortant de la ville pour annoncer l’Évangile dans les villages aux alentours, ailleurs : « Alors, Jésus parcourait les villages d’alentour en enseignant. »
Il secoue la poussière de ses pieds, en quelque sorte. La non-acceptation par nos proches nous pousse souvent à sortir de notre univers d’origine pour aller explorer d’autres univers [1]. Ainsi la grande persécution de la Terreur après la Révolution française a obligé bon nombre de congrégations religieuses à devenir missionnaires dans des pays lointains et inconnus. De même après la loi de séparation de l’Église de l’État, bon nombre de congrégations religieuses n’ayant plus les moyens de vivre en France ont découvert que d’autres peuples et d’autres cultures les attendaient ailleurs. On pourrait finalement parodier l’Exultet de la nuit de Pâques qui chante : « heureuse faute qui nous valut un tel Rédempteur », en chantant : « heureux rejet qui nous valut une telle ouverture ailleurs ! »

Notons encore que dans l’Évangile de Luc, Jésus réagit à ce rejet par une sérénité extraordinaire : « il allait son chemin au milieu d’eux ». C’est l’autre conclusion que peuvent en tirer les prophètes, quelque soit leur époque : continuer à annoncer la parole, avec sérénité, sans se troubler ni céder aux menaces, quel qu’en soit le prix. Nul doute que les grévistes de Solidarność à Gdansk dans les années soviétiques ont su puiser dans l’Évangile de quoi continuer leur combat sereinement. Qu’il en soit de même pour nos combats d’aujourd’hui !

La parresia, ou l'audace de la foi dans Communauté spirituelle

Le baptême fait de nous des prêtres, des prophètes et des rois. Cette dignité prophétique des baptisés nous charge d’annoncer la parole de Dieu à temps et à contretemps, pour aujourd’hui. Ne nous étonnons pas que cette annonce provoque rejets et résistances, et d’abord chez ceux qui nous entourent. Sans claquer la porte à notre tour, sans répondre au rejet par le rejet, continuons de porter la parole de Dieu, avec force et persuasion, avec l’assurance que le salut de Dieu est pour tous.

 


[1]. Avec un autre risque, celui d’être rejeté comme étranger. « Nul n’est prophète en son pays, mais qu’on veuille l’être à l’étranger on se fait appeler métèque. » (Mathias Lübeck)

 

Lectures de la messe
Première lecture
« C’est une engeance de rebelles ! Qu’ils sachent qu’il y a un prophète au milieu d’eux ! » (Ez 2, 2-5)

Lecture du livre du prophète Ézékiel

En ces jours-là, l’Esprit vint en moi et me fit tenir debout. J’écoutai celui qui me parlait. Il me dit : « Fils d’homme, je t’envoie vers les fils d’Israël, vers une nation rebelle qui s’est révoltée contre moi. Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères se sont soulevés contre moi. Les fils ont le visage dur, et le cœur obstiné ; c’est à eux que je t’envoie. Tu leur diras : ‘Ainsi parle le Seigneur Dieu…’ Alors, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas – c’est une engeance de rebelles ! – ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux. »

Psaume
(Ps 122 (123), 1-2ab, 2cdef, 3-4)
R/ Nos yeux, levés vers le Seigneur, attendent sa pitié. (cf. Ps 122, 2)

Vers toi j’ai les yeux levés,
vers toi qui es au ciel,
comme les yeux de l’esclave
vers la main de son maître.

Comme les yeux de la servante
vers la main de sa maîtresse, 
nos yeux, levés vers le Seigneur notre Dieu,
attendent sa pitié.

Pitié pour nous, Seigneur, pitié pour nous :
notre âme est rassasiée de mépris.
C’en est trop, nous sommes rassasiés du rire des satisfaits,
du mépris des orgueilleux !

Deuxième lecture
« Je mettrai ma fierté dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure » (2 Co 12,7-10)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, les révélations que j’ai reçues sont tellement extraordinaires que, pour m’empêcher de me surestimer, j’ai reçu dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour empêcher que je me surestime. Par trois fois, j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi. Mais il m’a déclaré : « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » C’est donc très volontiers que je mettrai plutôt ma fierté dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure. C’est pourquoi j’accepte de grand cœur pour le Christ les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les situations angoissantes. Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort.

Évangile
« Un prophète n’est méprisé que dans son pays » (Mc 6, 1-6) Alléluia. Alléluia. L’Esprit du Seigneur est sur moi : il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres. Alléluia. (Lc 4, 18ac)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus se rendit dans son lieu d’origine, et ses disciples le suivirent. Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue. De nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, disaient : « D’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » Et ils étaient profondément choqués à son sujet. Jésus leur disait : « Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa parenté et sa maison. » Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ; il guérit seulement quelques malades en leur imposant les mains. Et il s’étonna de leur manque de foi. Alors, Jésus parcourait les villages d’alentour en enseignant.
Patrick BRAUD

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4 décembre 2017

Consolez, consolez mon peuple !

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Consolez, consolez mon peuple !


Homélie du 2° Dimanche de l’Avent / Année B
10/12/2017

Lot de consolation
Tauler, le métro et « Non sum »
Devenir des précurseurs
Maintenant, je commence
Crier dans le désert
Le Verbe et la voix
Res et sacramentum
Êtes-vous plutôt centripètes ou centrifuges ?
Une foi historique

 

Sur quelle épaule allez-vous pleurer ?

Qui vous console quand cela va mal pour vous ? Comment fait-il (elle) ?

Dans quelles activités avez-vous cherché soutien et réconfort dans les périodes difficiles ?

La question de la consolation fait partie de toute expérience vraiment humaine. La Bible constate d’une voix unanime qu’elle fait également partie de l’expérience authentiquement spirituelle. Impossible de chercher Dieu sans passer par des phases de désolation. De ces traversées amères, atones ou désertiques surgissent souvent de vraies consolations, le plus souvent là où on ne les attendait pas.

Faites la liste mentalement des ressources et des personnes qui ont été pour vous des consolations sur le plan humain (affectif, psychologique, social…) et/ou spirituel. Mettez-la par écrit, pour ne pas oublier lors des rechutes possibles les points d’appui qui vous ont déjà permis de sortir de l’impasse. Pour certains c’est la musique, la lecture, un feu de cheminée. Pour d’autres, c’est le téléphone, les messages échangés, un bon restaurant avec des amis…

La Bible a construit son propre inventaire à la Prévert de ressources consolatrices. Par tâtonnements successifs, par hasard, par grâce, les auteurs bibliques égrènent tout au long des Écritures ce qui leur apporte de l’énergie pour rester solides malgré la météo mauvaise.

Consolez, consolez mon peuple ! dans Communauté spirituelle 41DEQQJBZ5L._SX301_BO1,204,203,200_Pour notre première lecture, cette consolation est la mission première du prophète. Isaïe est envoyé annoncer la consolation au peuple de Dieu :

« Consolez, consolez mon peuple, – dit votre Dieu – parlez au cœur de Jérusalem.
Proclamez que son service est accompli, que son crime est expié, qu’elle a reçu de la main du Seigneur le double pour toutes ses fautes. » (Is 40, 1-5.9-11).

Cette consolation-là est liée au pardon. À ceux qui se désolent (et ils ont raison de le faire !) de leurs fautes, Dieu apporte la fin des larmes de repentir. Cette consolation sur une communion d’amour retrouvé entre Dieu lui-même et ceux que le péché avait éloigné : « Comme un berger, il fait paître son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur, il mène les brebis qui allaitent.  »

On retrouve ainsi très tôt la béatitude si étrange de Jésus : « heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ». S’attrister de son péché est donc une promesse de consolation plus grande encore (ce que la théologie catholique appellera l’attrition/contrition dans la démarche du sacrement de réconciliation). Le courage de se reconnaître pécheur est source de bénédiction !

À relire rapidement les autres témoignages de notre bibliothèque juive et chrétienne, on peut dresser une première liste fort utile de sources possibles de consolation.

 

1. La présence fraternelle d’amis, de membres de l’Église

Actes 28,14 : « … y trouvant des frères, nous eûmes la consolation de rester sept jours avec eux ».

Colossiens 4,11 : « Aristarque, mon compagnon de captivité, vous salue, ainsi que Marc, le cousin de Barnabé, au sujet duquel vous avez reçu des instructions: s’il vient chez vous, faites-lui bon accueil. Jésus surnommé Justus vous salue également. De ceux qui nous sont venus de la Circoncision, ce sont les seuls qui travaillent avec moi pour le Royaume de Dieu ; ils m’ont été une consolation ».

Un de nos réflexes suite au chagrin, à la douleur ou la déprime est de nous de nous isoler. Nous croyons qu’en nous recroquevillant sur notre tristesse, en nous coupant des autres, nous pourrons plus facilement nous reconstruire. Tel un ours blessé léchant ses plaies dans une caverne cachée, nous sommes exposés à la tentation de vouloir disparaître. Or la fraternité est un baume précieux sur les plaies de chacun. Bien sûr, ce n’est pas la présence de n’importe qui qui pourra nous soulager. Certains sont trop bavards, d’autres trop superficiels, ou trop dramatiques. À nous de discerner rapidement ceux qui peuvent nous faire du bien. Mais le pire est de se mettre aux abonnés absents, en croyant que le temps nous guérira tout seul. L’Église n’est vraiment fraternelle que quand elle offre ainsi à celui qui est dans la peine l’écoute, la proximité, la chaleur humaine qui le consoleront doucement.

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C’est d’ailleurs une dimension essentielle de la mission apostolique selon Paul. Dans sa deuxième lettre aux corinthiens, il emploie le terme pas moins de 14 fois (ch.2 et ch.7) pour en faire le cœur de son ministère.

Diacres, prêtres et évêques ont donc au centre de leur identité la charge d’être des consolateurs : en ont-ils conscience ? Et avec eux, l’Église tout entière, parce qu’elle est apostolique, a pour mission de consoler ceux qui souffrent, matériellement et spirituellement.

 

Femme triste étreindre son mari Banque d'images - 126487402. Parmi le soutien des proches, la Bible place l’amour conjugal comme une source majeure de consolation. Le Cantique des cantiques en est le plus beau chant.

Un mari peut être consolé par sa femme de la mort de sa mère : « Isaac introduisit Rébecca dans sa tente: il la prit et elle devint sa femme et il l’aima. Et Isaac se consola de la perte de sa mère » (Gn 24). Plus largement, l’amour familial permet d’inscrire la chaîne des deuils à traverser dans une histoire commune, riche de sens et d’affection.

 

3. Le travail peut être une consolation !

On l’oublie trop souvent : ce n’est pas le travail en lui-même qui est une malédiction, c’est la pénibilité du travail qui est une conséquence du désordre apporté par la chute originelle selon Gn 3. Du coup, chacun peut trouver dans son activité professionnelle de quoi le tirer des mauvais jours !

« Quand Lamek eut 182 ans, il engendra un fils. Il lui donna le nom de Noé, car, dit-il, « celui-ci nous apportera, dans notre travail et le labeur de nos mains, une consolation tirée du sol que Yahvé a maudit » » (Gn 5,29).

Le travail comme thérapie consolatrice ? ! Certains s’y donnent à l’excès, et veulent noyer leur tristesse dans la suractivité, comme d’autres noient leur chagrin dans l’alcool. Mais, avec modération, l’investissement dans son travail est réellement source d’équilibre, tellement humanisante que la tradition monastique n’hésitera pas à classer le travail comme le meilleur remède à l’acédie, cette dépression spirituelle peuplée de désolations et de déserts intérieurs. S’accrocher à son travail quand tout va mal est une réaction de santé bien connue de la sagesse populaire. À condition que ce travail n’engendre pas lui-même désolation, ce qui est un autre enjeu…

Ora et labora

4. Les Écritures

Eh oui ! Lire la Bible en cas de coup de blues vaut mieux qu’un Prozac ou un Stilnox ! Car les psaumes ont trouvé les mots pour crier nos angoisses, nos détresses, nos peines les plus profondes. Car les prophètes ont transmis les promesses qui réveillent notre espérance alors que notre cœur est en charpie. Car l’histoire de ce peuple à la nuque raide qui gémit sous le joug de son élection a bien des points communs avec notre propre histoire, personnelle et collective.

Lire la Bible quand ça va mal, c’est redécouvrir que nous ne sommes pas les premiers à soupirer ainsi, que d’autres y sont passés, qu’ils ont trouvé les mots et l’espérance pour chanceler sans trembler, vaciller sans se laisser détruire.

Ainsi les Macchabées, révoltés payant le prix fort de leur insurrection contre une domination ennemie sacrilège, en ont fait l’expérience : « Pour nous, quoique nous n’en ayons pas besoin, ayant pour consolation les saints livres qui sont en nos mains… » (1 Maccabées  12,9).  Et Paul, au milieu de ses tribulations, le dit avec force : « En effet, tout ce qui a été écrit dans le passé le fut pour notre instruction, afin que la constance et la consolation que donnent les Écritures nous procurent l’espérance » (Rm  15,4).

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5. Refuser les consolateurs ‘pénibles’

Job et ses amisLe livre de Job est tout entier concentré sur la douleur innocente de Job. Il cherche une explication, il gémit sur son tas d’ordures, couvert d’ulcères. Pourtant il récuse un à un  ceux qui voudraient lui apporter une consolation trop facile. Trop facile, trop superficielle, et finalement trop injuste, car basée sur l’idée fausse du principe de rétribution : ‘tu n’a finalement que ce que tu mérites, à cause de ce que tu as fait de mal, même sans le savoir. Alors accepte, résigne-toi, et la paix viendra’. Ce faux raisonnement resurgit aujourd’hui dans bien des techniques psychologiques, ou du karma, ou de méditation… Cela n’apaise pas Job, qui trouve les plaidoyers de ses visiteurs très inconsistants, pas du tout à la hauteur de l’évènement de malheur qui le frappe. « Que de fois ai-je entendu de tels propos, et quels pénibles consolateurs vous faites ! » (Job 16).

Les psaumes font écho à Job : « Au jour d’angoisse j’ai cherché le Seigneur ; la nuit, j’ai tendu la main sans relâche, mon âme a refusé d’être consolée… » (Ps 77)

Et Jérémie renchérit : « à Rama, une voix se fait entendre, une plainte amère ; c’est Rachel qui pleure ses fils. Elle ne veut pas être consolée pour ses fils, car ils ne sont plus » (Jr 31,14).

Être consolé demande donc paradoxalement de refuser les consolations trop faciles qui s’offrent à nous, que ce soit le divertissement pascalien (étourdissement dans les plaisirs, spectacles) ou les bondieuseries (‘allume une bougie, fais une neuvaine et tout s’arrangera…’), l’exigence de Job doit être la nôtre : pas d’ersatz de consolation ! Ce qui nous oblige à chercher davantage, à attendre plus longtemps peut-être, à être plus à vif. Mais la vraie consolation est à ce prix.

 

6. Consoler ceux qui nous font du mal

Consolés, nous deviendrons consolateurs. Blessés, nous apprendrons à guérir. Désolés, nous pourrons ensuite réconforter.

C’est par exemple l’expérience de Jacob, trahi par ses frères, abandonné au fond d’une citerne puis vendu par eux comme esclave. De sa déchéance en Égypte, il fera une source bénédiction pour tout le peuple hébreu. Au lieu de se venger, il consolera ses frères effarés de constater l’ampleur de leur crime envers lui : « Ses frères eux-mêmes vinrent et, se jetant à ses pieds, dirent: « Nous voici pour toi comme des esclaves ! » Mais Joseph leur répondit: « Ne craignez point ! Vais-je me substituer à Dieu ? Le mal que vous aviez dessein de me faire, le dessein de Dieu l’a tourné en bien, afin d’accomplir ce qui se réalise aujourd’hui : sauver la vie à un peuple nombreux.  Maintenant, ne craignez point: c’est moi qui vous entretiendrai, ainsi que les personnes à votre charge. » Il les consola et leur parla affectueusement » (Gn 50,19ss).

Would-be Papal Assassin Agca Released from Turkish Jail: Would-be Papal Assassin Agca Released from Turkish Jail

La puissance de la consolation n’est pas que pour nous : elle est destinée à diffuser par nous à tous nos proches. Elle fait même partie de l’amour des ennemis que Jésus signale comme spécifique de l’identité chrétienne. Celui qui console son ennemi en pleurs est vraiment fils de Dieu. De Nelson Mandela et son comité de réconciliation nationale aux églises du Rwanda et du Burundi poursuivant ce même travail de réconciliation après le génocide, de Maïti Girtanner consolant son ancien bourreau nazi de la peur de la mort à Jean-Paul II embrassant son assassin Ali Agça dans sa prison, consoler son ennemi est la marque d’un amour proprement divin.

Paul avait ouvert la voie : « On nous insulte et nous bénissons ; on nous persécute et nous l’endurons ; on nous calomnie et nous consolons » (1Co 4,13).

 

7. L’Esprit-Saint consolateur

Finalement, c’est de l’Esprit-Saint lui-même que vient la consolation.

Syméon l’attendait au seuil du Temple de Jérusalem : « Et voici qu’il y avait à Jérusalem un homme du nom de Syméon. Cet homme était juste et pieux; il attendait la consolation d’Israël et l’Esprit Saint reposait sur lui » (Lc 2).
Les Églises l’ont très tôt découvert : « Cependant les Églises jouissaient de la paix dans toute la Judée, la Galilée et la Samarie ; elles s’édifiaient et vivaient dans la crainte du Seigneur, et elles étaient comblées de la consolation du Saint Esprit » (Ac 9,31). Et le cantique de Pentecôte en est témoin : « Viens Esprit consolateur… »
L’Esprit est la douceur de Dieu en action venant nous chérir, nous porter sur ses genoux, nous bénir et nous serrer contre lui. Un immense hug spirituel en fait ! C’est donc en priant l’Esprit-Saint que nous pourrons accueillir la douceur de la consolation divine.

 

Cette liste à la Prévert, chacun la complétera avec ses sources de consolation à lui : la musique, la beauté-là de la nature, un sport régénérateur etc…
L’essentiel est de croire que la mission d’Isaïe continue aujourd’hui : « Consolez, consolez mon peuple… »

 

Lectures de la messe
Première lecture
« Préparez le chemin du Seigneur » (Is 40, 1-5.9-11)
Lecture du livre du prophète Isaïe

Consolez, consolez mon peuple, – dit votre Dieu –  parlez au cœur de Jérusalem. Proclamez que son service est accompli, que son crime est expié,  qu’elle a reçu de la main du Seigneur le double pour toutes ses fautes.  Une voix proclame : « Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur ;  tracez droit, dans les terres arides,  une route pour notre Dieu. Que tout ravin soit comblé, toute montagne et toute colline abaissées ! que les escarpements se changent en plaine, et les sommets, en large vallée ! Alors se révélera la gloire du Seigneur,  et tout être de chair verra que la bouche du Seigneur a parlé. »  Monte sur une haute montagne,  toi qui portes la bonne nouvelle à Sion. Élève la voix avec force,  toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. Élève la voix, ne crains pas. Dis aux villes de Juda : « Voici votre Dieu ! » Voici le Seigneur Dieu ! Il vient avec puissance ; son bras lui soumet tout. Voici le fruit de son travail avec lui, et devant lui, son ouvrage. Comme un berger, il fait paître son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur, il mène les brebis qui allaitent.

Psaume (84 (85), 9ab.10, 11-12, 13-14)
R/ Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. 84, 8

J’écoute : que dira le Seigneur Dieu ?
Ce qu’il dit, c’est la paix pour son peuple et ses fidèles.
Son salut est proche de ceux qui le craignent,
et la gloire habitera notre terre.

Amour et vérité se rencontrent,
justice et paix s’embrassent ;
la vérité germera de la terre
et du ciel se penchera la justice.

Le Seigneur donnera ses bienfaits,
et notre terre donnera son fruit.
La justice marchera devant lui,
et ses pas traceront le chemin.

Deuxième lecture
« Ce que nous attendons, c’est un ciel nouveau et une terre nouvelle » (2 P 3, 8-14)
Lecture de la deuxième lettre de saint Pierre apôtre

Bien-aimés,  il est une chose qui ne doit pas vous échapper :  pour le Seigneur,  un seul jour est comme mille ans,  et mille ans sont comme un seul jour.  Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse,  alors que certains prétendent qu’il a du retard.  Au contraire, il prend patience envers vous,  car il ne veut pas en laisser quelques-uns se perdre,  mais il veut que tous parviennent à la conversion.  Cependant le jour du Seigneur viendra, comme un voleur.  Alors les cieux disparaîtront avec fracas,  les éléments embrasés seront dissous,  la terre, avec tout ce qu’on a fait ici-bas, ne pourra y échapper.  Ainsi, puisque tout cela est en voie de dissolution,  vous voyez quels hommes vous devez être,  en vivant dans la sainteté et la piété,  vous qui attendez,  vous qui hâtez l’avènement du jour de Dieu,  ce jour où les cieux enflammés seront dissous,  où les éléments embrasés seront en fusion.  Car ce que nous attendons, selon la promesse du Seigneur,  c’est un ciel nouveau et une terre nouvelle  où résidera la justice. C’est pourquoi, bien-aimés, en attendant cela,  faites tout pour qu’on vous trouve sans tache ni défaut,  dans la paix.

Évangile

« Rendez droits les sentiers du Seigneur » (Mc 1, 1-8)
Alléluia. Alléluia. Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers : tout être vivant verra le salut de Dieu.
Alléluia. (cf. Lc 3, 4.6)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

Commencement de l’Évangile de Jésus, Christ, Fils de Dieu. Il est écrit dans Isaïe, le prophète : Voici que j’envoie mon messager en avant de toi,pour ouvrir ton chemin.Voix de celui qui crie dans le désert :Préparez le chemin du Seigneur,rendez droits ses sentiers. Alors Jean, celui qui baptisait, parut dans le désert. Il proclamait un baptême de conversion pour le pardon des péchés.  Toute la Judée, tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui, et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain, en reconnaissant publiquement leurs péchés. Jean était vêtu de poil de chameau, avec une ceinture de cuir autour des reins ; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Il proclamait : « Voici venir derrière moi celui qui est plus fort que moi ; je ne suis pas digne de m’abaisser pour défaire la courroie de ses sandales. Moi, je vous ai baptisés avec de l’eau ; lui vous baptisera dans l’Esprit Saint. »
Patrick BRAUD

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13 novembre 2017

Le dollar et le goupillon ?

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Le dollar et le goupillon ?

Homélie du 33° Dimanche ordinaire / Année A
19/11/2017

Cf. également :

Entre dans la joie de ton maître

Décevante est la grâce et vaine la beauté

Une autre gouvernance


À chacun selon ses capacités

Thérèse de Lisieux (1873-1897) rapporte dans son journal spirituel une image venant de sa sœur Pauline :

Résultat de recherche d'images pour "verres remplis"Une fois je m’étonnais de ce que le Bon Dieu ne donne pas une gloire égale dans le ciel à tous les élus, et j’avais peur que tous ne soient pas heureux. Alors Pauline me dit d’aller chercher le grand verre à papa et de le mettre de côté de mon tout petit dé, puis de les remplir d’eau, ensuite elle me demanda lequel était le plus plein. Je lui dis qu’ils étaient aussi pleins l’un que l’autre et qu’il était impossible de mettre plus d’eau qu’ils n’en pouvaient contenir. Ma Mère chérie me fit alors comprendre qu’au Ciel le Bon Dieu donnerait à ses élus autant de gloire qu’ils en pourraient contenir, et qu’ainsi le dernier n’aurait rien à envier au premier [1].

Cette parabole est précieuse, car elle permet de conjuguer la responsabilité individuelle et l’égalité fondamentale entre tous. La clé semble bien venir de notre évangile dominical (Mt 25, 14 30) : « à chacun selon ses capacités ». Comme dans l’histoire des verres petits et grands mais tous remplis à ras bord, Jésus arrive dans cette parabole des talents à concilier les différences liées aux capacités de chacun (5/2/1 talents) et l’égalité de traitement pour ceux qui les auront fait fructifier (« entre dans la joie de ton seigneur »). L’enjeu est ici la vie éternelle, au retour du maître absent.

Mais l’enjeu symétrique est la vie sociale durant cette absence.

Chacun va-t-il être jaloux de ce qu’a reçu l’autre (ce qui engendre alors la violence mimétique, à l’origine de tant de conflits humains) ? ‘Tous les hommes naissent égaux en droit’, proclamons-nous avec conviction. Mais force est de constater qu’ils ne naissent pas égaux en fait. Être le huitième enfant d’une famille pauvre du Yémen n’offre certes pas les mêmes chances qu’être le deuxième d’une famille aisée de Neuilly-sur-Seine… Jésus ne sacralise pas ces inégalités de naissance, de classe sociale ou même de dons reçus (intelligence, qualités diverses, capital santé etc.). Il appelle chacun à prendre conscience de ce qu’il a reçu (et personne n’a rien reçu !) et à le faire fructifier selon ses capacités. C’est ce que la promesse scoute des jeannettes appelle « faire de mon mieux ».

La parabole des talents rejoint ainsi celle des dix vierges sages et folles dans l’éloge de la responsabilité individuelle. Personne ne peut faire fructifier à ma place des talents que j’ai reçus du hasard et de ma famille. Il faut pour cela une certaine culture de l’initiative, de la prise de risque. Ces valeurs parlent au cœur des néolibéraux. D’autant plus que l’attitude inverse dénoncée par Jésus est la peur. C’est par peur que le mauvais serviteur enfouit son talent. Or l’économie de marché demande pour fonctionner un écosystème basé sur la confiance et non sur la peur. La « société de confiance » vantée par Peyrefitte en 1995 est le milieu naturel indispensable où peut s’épanouir une économie ouverte, faite d’échanges et de liens commerciaux. Les sociétés fermées enfouissent leurs richesses, ne les risquent pas dans des aventures entrepreneuriales pour créer de nouveaux biens.

Il existe donc de nombreuses affinités entre ces paraboles et l’esprit capitaliste depuis l’origine : le constat des inégalités, le moteur de l’initiative individuelle, le principe de responsabilité, la prise de risque basée sur la confiance mutuelle et non sur la peur etc.

Serait-on en présence d’une sainte alliance entre pensée évangélique et économie de marché ? Le dollar et le goupillon en somme ?

À bien y regarder, les contre-feux allumés pour contenir l’individualisme sont nombreux.

 

L’impératif du rendement proportionnel

Le dollar et le goupillon ? dans Communauté spirituelle return-investment-roi-infografic-keywords-icons-35357202Impossible d’être rentier dans l’esprit de la parabole. Les talents investis ont une rentabilité (un ROI, comme aiment à dire les gestionnaires) de 100 % : 5 pour 5, 2 pour 2. Ailleurs, dans la parabole du semeur, Jésus évoque des rendements encore supérieurs : 30, 60, 100 pour un. Mais il précise : « à celui qui a beaucoup reçu on donnera davantage encore ».

Prenons un exemple en France : les quelques 650 actionnaires héritiers de la famille Mulliez, détenteurs d’un empire familial devenu mondial (Décathlon, Leroy-Merlin, Auchan…), sont éduqués dans la conviction que leur fortune n’est pas pour jouir du luxe, mais pour continuer à créer des entreprises, des emplois, de la richesse. S’ils deviennent actionnaires, ce n’est pas pour flamber ni devenir oisifs, c’est pour faire fructifier ce capital historiquement accumulé par leurs aïeux. Ils sont représentatifs d’un capitalisme inspiré par la doctrine sociale de l’Église, où naître riche est d’abord une responsabilité envers les autres avant d’être un avantage personnel. Le talent reçu, quel qu’il soit : économique, artistique, physique ou intellectuel, est d’abord une dette, avec obligation de rendement. Si ce rendement n’est pas proportionnel aux dons reçus, l’héritage devient de la confiscation, le talent devient égoïsme. 

 

Rendre des comptes

locgerance3 confiance dans Communauté spirituelleLe maître de la parabole s’absente, mais il reviendra. Il confie des talents, mais en reste le propriétaire. À son retour, c’est le temps des comptes rendus : chacun rend les comptes de sa gestion en expliquant ce qu’il en a fait et pourquoi.

L’homme est ainsi gestionnaire du monde et non pas propriétaire. Ce devoir de gérance est la base de notre responsabilité écologique. C’est également le socle de notre solidarité avec les générations futures. C’est encore le fondement de l’humilité spirituelle, car tout talent est un charisme, c’est-à-dire un don de l’Esprit de Dieu en vue du bien commun.
La perspective de rendre des comptes, aujourd’hui devant les autres, demain devant nos enfants et la planète, et ultimement devant Dieu, change radicalement notre rapport à la liberté et la responsabilité individuelles. Notre liberté et notre autonomie sont celles d’un gérant, pas d’un propriétaire à son compte. Se vouloir indépendant au point de ne pas accepter de rendre des comptes est peut-être très libéral, mais très peu évangélique.

 

Ne pas sacraliser les inégalités

Le jugement final du maître de la parabole des talents remet tout le monde à égalité. Que tu aies eu deux ou cinq talents, « entre dans la joie de ton seigneur » si tu les as fait fructifier. Peu importe la taille de ton verre, il sera rempli à la fin selon l’image de Pauline Martin. À nous de traduire dans la vie sociale cette égalité finale. Comment ? En supprimant pour nous-mêmes les privilèges par lesquels les plus talentueux veulent se distinguer des autres. En considérant comme normal de produire plus que ceux qui ont moins. En n’étant pas jaloux de ceux qui ont plus (ce qui est plus facile s’ils le mettent au service du bien commun, c’est vrai !).

D’ailleurs, chacun des serviteurs de la parabole reste dans la condition des serviteurs du domaine, comme les autres. S’il produit plus, il ne se sépare pas pour autant de sa condition ni de ses confrères.

https://img.yumpu.com/16709343/1/358x462/familistere-de-guise-aisne.jpg?quality=80Un utopiste français, Henri Pierre Godin a traduit cette aspiration dans le Familistère de Guise (sans se référer à l’Évangile !). Inventeur du fameux poêle Gaudin, il a investi sa richesse dans le développement de son usine et la construction d’un ensemble de logements communautaires à Guise (jusqu’à 2000 personnes y ont vécu pendant un siècle !), avec un principe fort : associer les ouvriers au capital et aux bénéfices, leur offrir les « équivalents de la richesse » (car, de façon réaliste et pragmatique, Gaudin constatait qu’il était impossible de les rendre tous riches). Les « équivalents de la richesse », c’étaient au XIX° siècle les bains pour tous, la piscine (où l’on apprenait à nager grâce à un système ingénieux de plancher relevable…), le théâtre, l’eau chaude, des loisirs, et même une école (précurseur de l’école Montessori), tout cela gratuitement pour les résidents du Familistère !

Gaudin, socialiste utopiste inspiré de Fourrier et de Proudhon, grand anticlérical, a peut-être réalisé mieux que quiconque de son vivant ce que la parabole des talents implique dans la destination de la richesse produite…

 

À chacun selon ses besoins

La logique très responsabilisante de notre parabole : « à chacun selon ses capacités » doit en effet se conjuguer avec l’autre logique de répartition des biens que les Actes des apôtres nous ont transmis : « à chacun selon ses besoins » (Ac 2,45). La scolastique dira plus tard que la justice commutative (les lois de l’échange dans le marché) doit être corrigée par la justice distributive (la fiscalité, l’aide aux pauvres etc.). Les inégalités venant de la naissance, de la classe sociale, du pays etc. ne sont pas les moteurs de la création de richesses. Le moteur, c’est la volonté de faire fructifier les dons reçus. Cela se fait sans changer de condition, sans dominer ceux qui ont moins reçu, sans oublier de distribuer à ceux qui sont dans le besoin.

Equity-equality individualisme

Faire fructifier ses talents demeure une force d’inspiration de tout progrès, humain économique ou spirituel. Sachons la mettre en œuvre, sans contredire notre commune fraternité, sans oublier le rendez-vous final où nous rendrons des comptes à notre Créateur.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ses mains travaillent volontiers » (Pr 31, 10-13.19-20.30-31)
Lecture du livre des Proverbes

Une femme parfaite, qui la trouvera ? Elle est précieuse plus que les perles ! Son mari peut lui faire confiance : il ne manquera pas de ressources. Elle fait son bonheur, et non pas sa ruine, tous les jours de sa vie. Elle sait choisir la laine et le lin, et ses mains travaillent volontiers. Elle tend la main vers la quenouille, ses doigts dirigent le fuseau. Ses doigts s’ouvrent en faveur du pauvre, elle tend la main au malheureux.
 Le charme est trompeur et la beauté s’évanouit ; seule, la femme qui craint le Seigneur mérite la louange. Célébrez-la pour les fruits de son travail : et qu’aux portes de la ville, ses œuvres disent sa louange !

PSAUME

(Ps 127 (128), 1-2, 3, 4-5)
R/ Heureux qui craint le Seigneur ! (Ps 127, 1a)

Heureux qui craint le Seigneur
et marche selon ses voies !
Tu te nourriras du travail de tes mains :
Heureux es-tu ! À toi, le bonheur !

Ta femme sera dans ta maison
comme une vigne généreuse,
et tes fils, autour de la table,
comme des plants d’olivier.

Voilà comment sera béni
l’homme qui craint le Seigneur.
De Sion, que le Seigneur te bénisse !
Tu verras le bonheur de Jérusalem tous les jours de ta vie.


DEUXIÈME LECTURE
« Que le jour du Seigneur ne vous surprenne pas comme un voleur » (1 Th 5, 1-6)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens

 Pour ce qui est des temps et des moments de la venue du Seigneur, vous n’avez pas besoin, frères, que je vous en parle dans ma lettre. Vous savez très bien que le jour du Seigneur vient comme un voleur dans la nuit. Quand les gens diront : « Quelle paix ! quelle tranquillité ! », c’est alors que, tout à coup, la catastrophe s’abattra sur eux, comme les douleurs sur la femme enceinte : ils ne pourront pas y échapper. Mais vous, frères, comme vous n’êtes pas dans les ténèbres, ce jour ne vous surprendra pas comme un voleur. En effet, vous êtes tous des fils de la lumière, des fils du jour ; nous n’appartenons pas à la nuit et aux ténèbres. Alors, ne restons pas endormis comme les autres, mais soyons vigilants et restons sobres.


ÉVANGILE
« Tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup » (Mt 25, 14-30)
Alléluia. Alléluia. Demeurez en moi, comme moi en vous, dit le Seigneur ; celui qui demeure en moi porte beaucoup de fruit.
Alléluia. (Jn 15, 4a.5b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

 En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples cette parabole : « C’est comme un homme qui partait en voyage : il appela ses serviteurs et leur confia ses biens. À l’un il remit une somme de cinq talents, à un autre deux talents, au troisième un seul talent, à chacun selon ses capacités. Puis il partit.
Aussitôt, celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla pour les faire valoir et en gagna cinq autres. De même, celui qui avait reçu deux talents en gagna deux autres. Mais celui qui n’en avait reçu qu’un alla creuser la terre et cacha l’argent de son maître.
 Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et il leur demanda des comptes. Celui qui avait reçu cinq talents s’approcha, présenta cinq autres talents et dit : ‘Seigneur, tu m’as confié cinq talents ; voilà, j’en ai gagné cinq autres.’ Son maître lui déclara : ‘Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur.’ Celui qui avait reçu deux talents s’approcha aussi et dit : ‘Seigneur, tu m’as confié deux talents ; voilà, j’en ai gagné deux autres.’ Son maître lui déclara : ‘Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur.’
 Celui qui avait reçu un seul talent s’approcha aussi et dit : ‘Seigneur, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes là où tu n’as pas semé, tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain. J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Le voici. Tu as ce qui t’appartient.’ Son maître lui répliqua : ‘Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne là où je n’ai pas semé, que je ramasse le grain là où je ne l’ai pas répandu. Alors, il fallait placer mon argent à la banque ; et, à mon retour, je l’aurais retrouvé avec les intérêts. Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui en a dix. À celui qui a, on donnera encore, et il sera dans l’abondance ; mais celui qui n’a rien se verra enlever même ce qu’il a. Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dans les ténèbres extérieures ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents ! »
Patrick BRAUD

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6 février 2017

Tu dois, donc tu peux

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Tu dois, donc tu peux

Homélie du 6° dimanche du temps ordinaire / année A
12/02/2017

Cf. également :

Donne-moi la sagesse, assise près de toi

Accomplir, pas abolir

 

« Si tu veux, tu peux »

Ainsi parle Ben Sirac le Sage dans notre première lecture (Si 15,15-20) :

« Si tu le veux, tu peux observer les commandements, il dépend de ton choix de rester fidèle. Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu : étends la main vers ce que tu préfères. La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix. Car la sagesse du Seigneur est grande, fort est son pouvoir, et il voit tout. Ses regards sont tournés vers ceux qui le craignent, il connaît toutes les actions des hommes. Il n’a commandé à personne d’être impie, il n’a donné à personne la permission de pécher. »

Pour les juifs, la Torah est le fondement de la responsabilité individuelle. Celui qui ne connaît pas les commandements ne peut pas pécher devant Dieu (encore que la voix de sa conscience suffit à édicter des commandements naturels). C’est la révélation du Sinaï, le décalogue transmis par Moïse et enrichi tout au long de l’Ancien Testament au point de constituer un corpus de 613 commandements, c’est l’appel à observer ces lois qui fonde la possibilité pour chacun de se dépasser en tendant vers le bien plutôt que le mal clairement désigné, vers la vie plutôt que vers la mort.

S’il n’y a pas de loi morale, il n’y a pas de responsabilité éthique, et il n’y a pas non plus la possibilité pour l’homme de s’élever au-dessus de sa nature animale. La Torah a éduqué le peuple juif et l’a fait grandir en l’appelant à être plus, à faire mieux.

Afficher l'image d'origineLes chrétiens ont hérité de cette architecture devoir => vouloir => pouvoir. Jésus l’a  même radicalisée, en nous appelant à être « parfaits comme notre Père céleste est parfait » (Mt 5,48). Ainsi, dans ce célèbre chapitre 5 de Matthieu, Jésus est comme le nouveau Moïse sur la nouvelle montagne près du lac de Tibériade donnant la loi nouvelle au peuple : « vous avez appris qu’il a été dit… Eh bien ! Moi je vous dis… »

Cette loi nouvelle découle de l’habitation de l’Esprit en nous, qui nous fait adopter les mœurs de Dieu, c’est-à-dire sa manière à lui d’aimer, de pardonner, de se donner. Par exemple : « aimez vos ennemis » semble impossible humainement. Mais justement, l’impératif ouvre en nous une possibilité insoupçonnée d’aimer comme Dieu aime, en ne rendant pas le mal pour le mal, la haine pour la haine, la violence pour la violence, mais en priant pour que son ennemi se détourne du mal. La loi nouvelle du Christ accomplit la Torah, et – parce qu’elle vient de l’avenir, de notre union totale à Dieu en Dieu – elle suscite en nous une liberté extraordinaire en même temps qu’une responsabilité infinie. L’Esprit habitant en nous nous fait vouloir ce que Dieu veut, et la vieille maxime de la Sagesse nous encourage alors : « si tu veux, tu peux ». Pardonner à nos ennemis, devenir fidèles alors que l’autre est infidèle, chasser la colère et l’insulte, se réconcilier avant qu’il ne soit trop tard, ne pas convoiter, garantir un oui intègre (cf. Mt 5) : toutes les prescriptions de Jésus sur le Mont des Béatitudes ont une fonction pédagogique : nous éduquer à la manière divine d’aimer.

 

Emmanuel Kant : tu dois, donc tu peux

Cet héritage judéo-chrétien a fortement marqué la philosophie occidentale. Emmanuel Kant est l’exemple formel le plus abouti de ce lien loi => liberté => responsabilité. Il formule l’autre célèbre maxime : « tu dois, donc tu peux », qui fait de l’éthique le fondement du développement humain.

« Supposons que quelqu’un affirme, en parlant de son penchant au plaisir, qu’il lui est tout à fait impossible d’y résister quand se présente l’objet aimé et l’occasion : si, devant la maison où il rencontre cette occasion, une potence était dressée pour l’y attacher aussitôt qu’il aurait satisfait sa passion, ne triompherait-il pas alors de son penchant ? On ne doit pas chercher longtemps ce qu’il répondrait. Mais demandez-lui si, dans le cas où son prince lui ordonnerait en le menaçant d’une mort immédiate, de porter un faux témoignage contre un honnête homme qu’il voudrait perdre sous un prétexte plausible, il tiendrait comme possible de vaincre son amour pour la vie, si grand qu’il puisse être. Il n’osera peut-être pas assurer qu’il le ferait ou qu’il ne le ferait pas, mais il accordera sans hésiter que cela lui est possible.

Il juge donc qu’il peut faire une chose, parce qu’il a conscience qu’il doit la faire et il reconnaît ainsi en lui la liberté qui, sans la loi morale, lui serait restée inconnue. »

Emmanuel KANT, Critique de la raison pratique, 1788, Trad. Picavet, page 30

L’intérêt de l’analyse kantienne est de montrer que c’est paradoxalement l’expérience qu’on appelle morale, l’expérience du devoir qui est révélatrice de la liberté humaine. C’est parce que j’éprouve l’obligation morale que je me découvre capable de me rendre indépendant des inclinations naturelles pour m’autodéterminer rationnellement. Le « tu dois » me révèle le « tu peux » quand bien même je suis peu disposé à mettre en œuvre cette liberté.

Découvrant en soi la loi morale universelle et transcendante, chacun a alors la possibilité de répondre à cette vocation humaine en devenant un être plus moral, capable d’orienter librement ses actes vers le bien et d’en répondre. Kant ne nie pas les difficultés à obéir à cette voix de la conscience, que ce soit à cause de l’éducation familiale, des déterminismes sociaux, des conditionnements économiques etc. Mais pour lui, la caractéristique humaine est de pouvoir choisir librement, dès lors que le devoir moral est clairement énoncé.

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Jean-Jacques Rousseau : tu peux, donc tu dois

La position kantienne est largement contestée par d’autres philosophes. Nietzsche va remplacer le devoir moral par la vitalité du surhomme qui doit advenir. Freud  montera la prétendue liberté humaine largement manipulée par l’inconscient. Marx affirmera que les rapports socio-économiques, rapports de forces et non d’éthique, conditionne les lois morales largement manipulées par les dominants (la bourgeoisie).

Celui qui a inversé la locomotive kantienne (devoir => pouvoir) est sans doute Jean-Jacques Rousseau. Précurseur des Lumières, voulant s’émanciper de toute tutelle morale, chantre de l’idée de Progrès qui allait engendrer la modernité, Rousseau ouvre la voie à l’exploration des possibles sous le seul critère de la conquête de la nature : puisque c’est possible, il faut l’expérimenter.

Tout commence avec la notion de perfectibilité chez Rousseau. Par rapport aux anciennes normes d’origine religieuse, l’homme a le devoir de s’accomplir au maximum. Le bonheur n’est plus seulement une promesse, une quête ou un don comme par surcroît. Il tend à devenir un droit. On vérifie là l’aboutissement extrême du processus de sécularisation qui ne concerne pas seulement la société et les modes de vie, mais l’exercice même de la conscience. On observe un parallélisme indéniable entre la fin du théologico-politique et la fin du théologico-éthique. Il y a comme un renversement du principe kantien : « tu dois, donc tu peux » qui deviens « tu peux, donc tu dois ». L’homme n’a pas seulement droit à la santé ; il a droit à un mieux-être, en un mot au bonheur. S’il y a de nouvelles possibilités techniques dans l’ordre biologique, dans l’ordre de la performance physique et de la jouissance, alors cela devient un droit.

Henri-Jérôme Gagey, Le bonheur, deuxième cycle de théologie biblique et systématique, Institut Catholique de Paris

Afficher l'image d'origineLe philosophe Jean-Marie Guyau, à la fin du XIX° siècle a prolongé la réflexion de Rousseau : « Tu peux, donc tu dois ». Dès lors qu’on a les moyens d’exprimer, par exemple de réduire la souffrance en médecine, c’est un devoir que de s’y employer.

Tu peux, donc tu dois. C’est finalement cette revendication d’autonomie qui a prévalu et commande encore bien des repères moraux. Tu peux changer de genre, donc tu dois assumer ton désir de changer de sexe. Tu peux aller avorter légalement, sans risque ni frais, dont tu dois le faire si tu penses que cela est mieux pour toi. Nous pouvons imaginer un homme transgénique, voire transhumaniste, donc nous devons explorer cette voie avec force prothèses, implants, organes et cerveau de substitution… La liste est vertigineuse : le néolibéralisme, en plaçant les potentialités scientifiques et techniques avant le devoir moral, va autoriser toutes les expérimentations sur le corps humain, la vie, la drogue, la mort etc. uniquement parce qu’il interdit d’interdire a priori (selon ce malheureux slogan de Mai 68).

C’est la puissance qui est devenue la norme du devoir et non le contraire. Mais est-ce parce qu’on a le pouvoir de commettre un acte qu’on a le devoir de le faire ?

La mentalité moderne a donc inversé la maxime kantienne : d’abord l’efficacité, l’efficience, la transformation du monde, puis la question de savoir pour-quoi, pour quel but. Dans la mentalité moderne, on est dans le règne du « tu peux, donc tu dois » ; ce que la technique nous permet de réaliser, sera de fait tenté par quelqu’un, aussi absurde et inutile que cela puisse paraître : on peut fusionner des gènes de poule et de lapin, donc on fait une « lapoule » ; on peut cloner des humains, donc on le fait ; etc.

 

Résister à l’utilitarisme

Afficher l'image d'origineEntre Kant et Rousseau, le match semble plié… Voire ! Car le retour du religieux, musulman ou chrétien, vient contester cette soi-disant primauté de l’expérience sur la décision, de la faisabilité sur l’éthique. Ce n’est pas parce que c’est faisable qu’il faut tenter de le faire. Sinon nous verrons resurgir des Mengele, des esclavagistes nouveaux, des tyrans numériques plus puissants que les anciens…

Il y a des interdits fondateurs et structurants de l’identité humaine. Le seul arbre de la Genèse qui devait échapper à l’humanité n’était pas l’arbre de la vie, mais l’arbre de la connaissance du bien et du mal. L’art de la distinction entre le bien et le mal ne relève pas du choix humain. Si l’homme s’arroge le droit de définir ce qui est bien, que ce soit au vote majoritaire ou par l’autorité du prince, il subordonnera vite la définition du bien à son intérêt, à ce qu’il peut effectuer, à l’usage qu’il peut en faire. La Torah juive, le sermon sur la montagne de Jésus, et le Coran à sa manière proclament tous les trois que l’homme n’est pas la source du bien et ne peut le manipuler à sa guise.

L’impératif éthique précède l’action droite : « tu dois, donc tu peux ». Sinon, l’utilitarisme triomphera : « tu peux, donc tu dois ».

Soyons vigilants sur ce lien loi – éthique sous peine d’annuler la parole du Christ : « on vous a dit… Eh bien ! Moi je vous dis… ».

 

 

1ère lecture : « Il n’a commandé à personne d’être impie » (Si 15, 15-20) Lecture du livre de Ben Sira le Sage

Si tu le veux, tu peux observer les commandements, il dépend de ton choix de rester fidèle. Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu : étends la main vers ce que tu préfères. La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix. Car la sagesse du Seigneur est grande, fort est son pouvoir, et il voit tout. Ses regards sont tournés vers ceux qui le craignent, il connaît toutes les actions des hommes. Il n’a commandé à personne d’être impie, il n’a donné à personne la permission de pécher.

Psaume : Ps 118 (119), 1-2, 4-5, 17-18, 33-34
R/ Heureux ceux qui marchent suivant la loi du Seigneur !  (cf. Ps 118, 1)

Heureux les hommes intègres dans leurs voies qui marchent suivant la loi du Seigneur ! 
Heureux ceux qui gardent ses exigences, ils le cherchent de tout cœur !

Toi, tu promulgues des préceptes à observer entièrement. 
Puissent mes voies s’affermir à observer tes commandements !

Sois bon pour ton serviteur, et je vivrai, j’observerai ta parole. 
Ouvre mes yeux, que je contemple les merveilles de ta loi.

Enseigne-moi, Seigneur, le chemin de tes ordres ; à les garder, j’aurai ma récompense. 
Montre-moi comment garder ta loi, que je l’observe de tout cœur.

2ème lecture : « La sagesse que Dieu avait prévue dès avant les siècles pour nous donner la gloire » (1 Co 2, 6-10)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, c’est bien de sagesse que nous parlons devant ceux qui sont adultes dans la foi, mais ce n’est pas la sagesse de ce monde, la sagesse de ceux qui dirigent ce monde et qui vont à leur destruction. Au contraire, ce dont nous parlons, c’est de la sagesse du mystère de Dieu, sagesse tenue cachée, établie par lui dès avant les siècles, pour nous donner la gloire. Aucun de ceux qui dirigent ce monde ne l’a connue, car, s’ils l’avaient connue, ils n’auraient jamais crucifié le Seigneur de gloire. Mais ce que nous proclamons, c’est, comme dit l’Écriture : ce que l’œil n’a pas vu,ce que l’oreille n’a pas entendu,ce qui n’est pas venu à l’esprit de l’homme,ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé. Et c’est à nous que Dieu, par l’Esprit, en a fait la révélation. Car l’Esprit scrute le fond de toutes choses, même les profondeurs de Dieu.

Evangile : « Il a été dit aux Anciens. Eh bien ! moi, je vous dis » (Mt 5, 17-37
Acclamation : Alléluia. Alléluia.Tu es béni, Père, Seigneur du ciel et de la terre, tu as révélé aux tout-petits les mystères du Royaume !
Alléluia. (cf. Mt 11, 25)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise. Donc, celui qui rejettera un seul de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire ainsi, sera déclaré le plus petit dans le royaume des Cieux. Mais celui qui les observera et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le royaume des Cieux. Je vous le dis en effet : Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux.

 Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre, et si quelqu’un commet un meurtre, il devra passer en jugement. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. Si quelqu’un insulte son frère, il devra passer devant le tribunal. Si quelqu’un le traite de fou, il sera passible de la géhenne de feu. Donc, lorsque tu vas présenter ton offrande à l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande, là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande. Mets-toi vite d’accord avec ton adversaire pendant que tu es en chemin avec lui, pour éviter que ton adversaire ne te livre au juge, le juge au garde, et qu’on ne te jette en prison. Amen, je te le dis : tu n’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou.

 Vous avez appris qu’il a été dit : Tu ne commettras pas d’adultère. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi, car mieux vaut pour toi perdre un de tes membres que d’avoir ton corps tout entier jeté dans la géhenne. Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi, car mieux vaut pour toi perdre un de tes membres que d’avoir ton corps tout entier qui s’en aille dans la géhenne. Il a été dit également : Si quelqu’un renvoie sa femme,qu’il lui donne un acte de répudiation. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui renvoie sa femme, sauf en cas d’union illégitime, la pousse à l’adultère ; et si quelqu’un épouse une femme renvoyée, il est adultère.

 Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne manqueras pas à tes serments,mais tu t’acquitteras de tes serments envers le Seigneur. Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas jurer du tout, ni par le ciel, car c’est le trône de Dieu, ni par la terre, car elle est son marchepied, ni par Jérusalem, car elle est la Ville du grand Roi. Et ne jure pas non plus sur ta tête, parce que tu ne peux pas rendre un seul de tes cheveux blanc ou noir. Que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’, ‘non’, si c’est ‘non’. Ce qui est en plus vient du Mauvais. » Patrick BRAUD

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