L'homelie du dimanche

17 février 2019

Aimer ses ennemis : un anti-parcours spirituel

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

Aimer ses ennemis : un anti-parcours spirituel

Homélie pour le 7° dimanche du temps ordinaire / Année C
24/02/2019

Cf. également :

Boali, ou l’amour des ennemis
Le pur amour : pour qui êtes-vous prêts à aller en enfer ?
Pardonner 70 fois 7 fois

« Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. »

Avec ce commandement de l’amour des ennemis (Lc 6, 27-38), nous sommes au cœur du christianisme. « Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger. S’il a soif, donne-lui à boire. Par-là, ce sera comme si tu lui mettais des charbons ardents sur la tête » (Rm 12,20).

Aucune morale ne s’est jamais structurée autour d’un tel impératif. Aucune doctrine philosophique n’a formulé ce genre de conseil. Aucune sagesse d’Orient ou d’Occident n’a prôné cet amour-là, qui semble injuste, contradictoire et impossible. Le Premier Testament l’a maintes fois approché, même s’il est rempli de batailles meurtrières où exterminer son ennemi semblait rendre gloire à Dieu. Notre première lecture (1S 26,2 23) ne nous montre-t-elle pas David épargnant Saül qui était à portée de sa lance ? Et d’autres passages vont également dans ce sens :

« Je ne donnerai pas cours à l’ardeur de ma colère… car je suis Dieu et non pas homme » (Os 11,9).
« Dieu ne nous traite pas selon nos péchés, ne nous rend pas selon nos fautes » (Ps 103,10).
« Le roi d’Israël dit à Elisée (en voyant ses ennemis à sa merci) :  » Mon père ! dois-je les tuer ?  » Il répondit:  » Ne les tue pas! As-tu l’habitude de tuer ceux que tu fais prisonniers avec ton épée ou avec ton arc ? Sers-leur du pain et de l’eau; qu’ils mangent et boivent et qu’ils s’en aillent vers leur maître.  » Le roi leur fit servir un grand repas; ils mangèrent et ils burent. Puis il les congédia et ils s’en allèrent vers leur maître. Les bandes araméennes cessèrent leurs incursions en terre d’Israël. » (2R 6, 8-23)

Jésus dans l’évangile de Luc en fait le texte clé de notre ressemblance divine [1] : « soyez parfaits que votre père céleste est parfait ». Or Dieu fait pleuvoir sur les bons comme sur les méchants, et lui le premier aime ceux qui le haïssent, car sa nature – elle – émet sans limitation, sans condition.

Aimer ses ennemis n’est pas une affaire de sentiment. « Heureusement que Jésus ne m’a pas demandé de trouver mon ennemi sympathique. Je ne peux pas trouver sympathique celui qui envoie ses chiens sur moi et détruit ma maison. En revanche, je peux l’aimer », confait Martin Luther King avec un brin d’humour…

Alors, comment faire pour entendre cet appel à aimer ceux qui me veulent et me font du mal ?
Explorons cinq étapes qui balisent ce chemin, cet anti-parcours du combattant en quelque sorte.

 

1. Inquiétez-vous si vous pensez ne pas avoir d’ennemis !

Si c’est le cas, soit vous êtes naïfs et aveugles, refusant de constater que certains ne vous aiment pas et ne cherchent qu’à vous nuire, soit vous menez une vie tellement lisse qu’elle ne dérange plus personne.

Dans le premier cas, votre désillusion sera grande lorsque surgiront de l’ombre les attaques, les coups bas, les mépris que vous ne vouliez pas imaginer.

Le second cas est plus grave encore ! Si vous ne dérangez jamais les intérêts des puissants, si vous n’avez nul conflit avec l’injustice, si vous êtes aussi transparents qu’une goutte d’eau dans l’océan, alors la foi chrétienne n’est sûrement pas le moteur de notre existence. Jésus le savait d’expérience, voyant ceux de ses concitoyens qui cherchaient à se faufiler au milieu des controverses de l’époque sans prendre de coups : « Quel malheur pour vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous !  C’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes » (Lc 6,26). Des chrétiens ne suscitant pas d’opposition risquent fort d’être devenus le sel si fade dont parle Jésus qu’on le jette dehors pour le piétiner car il ne sert plus à rien : « Oui, c’est une bonne chose que le sel. Mais si le sel lui-même perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? Il n’est bon ni pour la terre, ni pour le fumier; on le jette dehors. Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende » (Luc 14,34-35). Que ce soit sur des questions de société comme le respect de toute vie du commencement à la fin, la dignité des plus pauvres, la priorité à donner au bien commun sur les intérêts particuliers etc. ou sur des questions plus individuelles (pardonner  70 fois 7 fois, aimer ses ennemis etc.), il serait contre nature que l’Évangile ne provoque pas discussions, oppositions, et le plus souvent violences et persécutions. C’est d’ailleurs le risque de la petite minorité chrétienne en Europe : se replier sur un christianisme réduit au bien-être, au développement personnel, aux thérapies en tout genre centrées sur le ‘moi’, évitant soigneusement tout point de friction sociale ou idéologique.

Être levain dans la pâte demande de la soulever, avec force et puissance. Sinon ce n’est plus que de la poussière sans effet sur le pain. Or cela ne se fait pas sans générer des résistances !

Ne pas avoir d’ennemis est un symptôme d’insignifiance. Si nous ne suscitons que de l’indifférence polie (ou de la curiosité qu’on accorde aux choses folkloriques), alors c’est que nous avons trahi la grande espérance incarnée par le Christ d’un monde différent où le mal serait vaincu.

Inquiétez-vous donc si vous ne vous connaissez pas d’ennemis ! Mais ne vous réjouissez pas trop vite si vous en avez ! Car il faut encore vérifier que c’est bien à cause de l’Évangile, sinon ce ne serait que des querelles ordinaires trop humaines. Certains leaders politiques n’existent qu’en créant des adversaires qui légitiment ainsi leur combat. Ne fabriquons pas des ennemis pour exister ! Mais acceptons que les choix inspirés par notre attachement au Christ nous vaillent des inimitiés, des obstacles, des oppositions violentes. C’est le contraire qui serait étonnant, et à vrai dire mauvais signe.

 

2. Refuser de haïr ses ennemis

Ainsi donc nous aurons des ennemis, petits ou grands, à la mesure de la vive flamme d’amour qui nous brûle. Qu’en faire ? Le ressentiment naturel serait de leur rendre la pareille. Puisqu’ils nous haïssent, nous trouvons juste et légitime de faire de même. Le piège de la ressemblance se referme alors sur nous : plus nous haïssons nos ennemis, plus nous leur devenons semblables. Ceux qui voulaient ‘casser du Boche’ en 14-18 n’étaient pas meilleurs que leurs agresseurs à casque à pointe. Même la haine antinazie en 1945 a sali la joie de la Libération par des actes innommables longtemps occultés par les vainqueurs.

La haine nous avilit, et nous rabaisse au même rang que nos agresseurs. Or nous pouvons la refuser. Il est en notre pouvoir de décider de ne pas haïr, car c’est un sentiment qui s’entretient : ne pas le nourrir, c’est le faire dépérir à coup sûr.

Vous n'aurez pas ma haineSouvenons-nous de ce message sur Facebook (qui est devenu un livre et une pièce de théâtre) d’un jeune époux et père de famille après les attentats du Bataclan à Paris en 2015 : « vous n’aurez pas ma haine ». Antoine Leiris a perdu sa femme adorée sous les balles des islamistes. Il pourrait légitimement être ivre de colère et de rage. Mais le mal aurait gagné deux fois : en supprimant des êtres chers et en le rendant semblable à ces bourreaux.

« Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils, mais vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Si ce dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a fait à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son cœur.
Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché pourtant mais répondre à la haine par la colère, ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j’aie peur, que je regarde mes concitoyens avec un œil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu. Même joueur joue encore. »

Jésus a choisi de ne pas haïr, ni Judas qui le livre, ni les soldats qui le giflent et l’humilient, ni les pharisiens avec qui il est en conflit ouvert, ni ceux qui voulaient le lapider à Nazareth, ni la foule criant ‘Barabbas’ après ‘Hosannah’ etc. En cela également il était Fils de son Père, désirant que les méchants se convertissent et non qu’ils meurent, guettant le fils prodigue de très loin avant même qu’il ait retourné sur ses pas.

Les premiers disciples de Jésus disaient non à la guerre et au service militaire, les considérant comme incompatibles avec l’éthique d’amour de Jésus et avec l’injonction d’aimer ses ennemis. On demandait même aux futurs baptisés de quitter le métier des armes si c’était le leur avant…

 

3. Priez pour nos ennemis

Aimer ceux qui nous font du mal, ce n’est certes pas éprouver de l’affection pour eux, les trouver ‘sympathiques’ comme disait Martin Luther King. C’est plutôt les confier à Dieu, sachant que lui a le pouvoir de faire surgir des enfants d’Abraham à partir des pierres que voici (Mt 3,9). Nous ne savons pas ce qui est le mieux pour eux. Nous sommes incapables d’en prendre soin comme Dieu le fait. Mieux vaut humblement reconnaître - surtout quand la colère est à son apogée avec le mal subi - que nous sommes impuissants à leur faire du bien, à les changer ; mieux vaut les remettre avec confiance entre les mains de Dieu qui saura bien trouver les médiations pour toucher leur cœur, ou faire sortir de ce mal un bien plus grand encore.

Le Père Christian de Chergé./Illustration Dominique Bar pour La CroixSouvenons-nous de la prière de frère Christian de Chergé, juste avant que des assassins (non encore formellement identifiés) viennent couper les têtes des sept moines en Algérie :

« Cette vie perdue totalement mienne et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette JOIE-là, envers et malgré tout. Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui, et vous, ô mes amis d’ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis ! Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet « À-DIEU » envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux.
AMEN ! Inch’Allah ! »
Alger, 1
er décembre 1993 / Tibhirine, 1er janvier 1994

Exercez-vous à prier pour vos ennemis. Visualisez tel visage de quelqu’un qui vous a fait ou vous fait du mal. Confiez-le à Dieu et laisser l’amour de Dieu s’en charger, vous libérant ainsi de ce poids de haine qui aurait empoisonné votre vie. Prier pour l’autre n’est pas approuver ce qu’il a fait, mais souhaiter pour lui un avenir meilleur. Dieu devient ainsi le plus court chemin de réconciliation entre ceux que tout oppose actuellement.

 

4. Pardonnez à nos ennemis

« Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34).

Si nos ennemis savaient vraiment le mal commis, ils reculeraient, effrayés et horrifiés de leurs actes. Hannah Arendt a bien pointé que seule la « banalité ordinaire du mal » permettait à des nazis cultivés de jouer du Mozart à côté des baraques d’Auschwitz. Se reconnaître pécheurs est une révélation : nous l’esquivons tant de fois pour nous-mêmes que nous devrions le comprendre chez nos adversaires. Pardonner à ses ennemis, c’est imiter Dieu ou plutôt retrouver son image et sa ressemblance au plus profond de nous. C’est enlever le dard du ressentiment qui lentement inocule son désespoir dans nos veines depuis la blessure infligée par l’ennemi.

Joseph a embrassé ses frères qui pourtant l’avaient trahi :

«  »Je suis Joseph votre frère, dit-il, moi que vous avez vendu en Égypte ». […]
Il se jeta au cou de son frère Benjamin en pleurant et Benjamin pleura à son cou. Il embrassa tous ses frères et les couvrit de larmes, puis ses frères s’entretinrent avec lui. » (Gn 45, 13-15)

Puis Joseph a pardonné à ses frères leur jalousie qui les avait amenés à le vendre comme esclave :
« Voyant que leur père était mort, les frères de Joseph se dirent: « Si Joseph allait nous traiter en ennemis et nous rendre tout le mal que nous lui avons causé ! » Ils demandèrent à Joseph: « Ton père a donné cet ordre avant sa mort : Vous parlerez ainsi à Joseph : « De grâce, pardonne le forfait et la faute de tes frères. Certes, ils t’ont causé bien du mal mais, de grâce, pardonne maintenant le forfait des serviteurs du Dieu de ton père. « Quand ils lui parlèrent ainsi, Joseph pleura. Ses frères allèrent d’eux-mêmes se jeter devant lui et dirent: « N
Forgivenous voici tes esclaves! » Joseph leur répondit: « Ne craignez point. Suis-je en effet à la place de Dieu ? Vous avez voulu me faire du mal, Dieu a voulu en faire du bien : conserver la vie à un peuple nombreux comme cela se réalise aujourd’hui. Désormais, ne craignez pas, je pourvoirai à votre subsistance et à celle de vos enfants. » Il les réconforta et leur parla cœur à cœur. »
Dieu peut donc transformer le mal commis par des ennemis en un bien plus grand encore !

Allez voir au cinéma le film Forgiven avec Forest Whitaker qui vient de sortir en 2019.
En 1994, à la fin de l’apartheid, Nelson Mandela nomme L’archevêque Desmond Tutu président de la commission « Vérité et réconciliation » : aveux contre rédemption. Il se heurte le plus souvent au silence d’anciens tortionnaires. Jusqu’au jour où il est mis à l’épreuve par Piet Blomfield, un assassin condamné à perpétuité. Desmond Tutu se bat alors pour retenir un pays qui menace de se déchirer une nouvelle fois. Il sait que seul le pardon permettra de vivre à nouveau ensemble, à condition que le mal soit désarmé…

 

5. Laisser Dieu aimer nos ennemis en nous

Finalement, l’amour des ennemis est impossible et surhumain. Il l’est tant que nous pensons y parvenir par nos seules forces. Ce qu’il y a d’inouï dans l’Évangile, c’est que cet amour des ennemis est central (contrairement aux autres religions et sagesses) et qu’il nous est donné. Il ne s’obtient pas par l’ascèse, ni par le perfectionnement de soi, ni par un effort moral ou un progrès philosophique. C’est pour cela que ces étapes constituent un anti-parcours spirituel, car c’est Dieu qui le fait en nous et non l’inverse.

Aimer ses ennemis : un anti-parcours spirituel dans Communauté spirituelle CTO11-Lapinbleu330C-Ga2_20L’amour des ennemis est un don de l’Esprit de Dieu agissant en nous. Il est à accueillir, suite à l’union au Christ miséricordieux : « je vis, mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi » (Ga 2,20). Paul comme Pierre en prison se sont défendus avec vigueur et ont refusé l’injustice, mais ils ont aimé leur geôliers jusqu’à leur ouvrir le chemin du salut, et leurs bourreaux jusqu’à intercéder pour eux.

Plus notre communion au Christ vainqueur du mal par l’amour sera intense, plus il nous sera facile de le laisser pardonner, prier, conjurer la haine en nous. L’amour des ennemis ne relève pas du droit, ni de la morale, mais de la vie spirituelle au sens le plus fort, le plus mystique du terme. Si nous n’adoptons pas le point de vue de Dieu jusqu’à devenir « participants de sa nature divine » (2P 1,4), comment reconnaître en tout ennemi un frère, une providence, une promesse ?

 


[1]. Pour Jean, c’est plutôt l’amour mutuel au sein de la communauté : « à ceci on vous reconnaîtra pour mes disciples, à l’amour que vous aurez les uns pour les autres » (Jn 13,35). Est-ce parce qu’en 90 les persécutions romaines et juives étaient plus violentes ?

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Le Seigneur t’avait livré entre mes mains, mais je n’ai pas voulu porter la main sur le messie du Seigneur » (1 S 26, 2.7-9.12-13.22-23)

Lecture du premier livre de Samuel

 En ces jours-là, Saül se mit en route, il descendit vers le désert de Zif avec trois mille hommes, l’élite d’Israël, pour y traquer David. David et Abishaï arrivèrent de nuit, près de la troupe. Or, Saül était couché, endormi, au milieu du camp, sa lance plantée en terre près de sa tête ; Abner et ses hommes étaient couchés autour de lui. Alors Abishaï dit à David : « Aujourd’hui Dieu a livré ton ennemi entre tes mains. Laisse-moi donc le clouer à terre avec sa propre lance, d’un seul coup, et je n’aurai pas à m’y reprendre à deux fois. » Mais David dit à Abishaï : « Ne le tue pas ! Qui pourrait demeurer impuni après avoir porté la main sur celui qui a reçu l’onction du Seigneur ? » David prit la lance et la gourde d’eau qui étaient près de la tête de Saül, et ils s’en allèrent. Personne ne vit rien, personne ne le sut, personne ne s’éveilla : ils dormaient tous, car le Seigneur avait fait tomber sur eux un sommeil mystérieux. David passa sur l’autre versant de la montagne et s’arrêta sur le sommet, au loin, à bonne distance. Il appela Saül et lui cria : « Voici la lance du roi. Qu’un jeune garçon traverse et vienne la prendre ! Le Seigneur rendra à chacun selon sa justice et sa fidélité. Aujourd’hui, le Seigneur t’avait livré entre mes mains, mais je n’ai pas voulu porter la main sur le messie du Seigneur. »

Psaume
(Ps 102 (103), 1-2, 3-4, 8.10, 12-13)
R/ Le Seigneur est tendresse et pitié.
(Ps 102, 8a)

Bénis le Seigneur, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.

Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
il n’agit pas envers nous selon nos fautes,
ne nous rend pas selon nos offenses.

Aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés ;
comme la tendresse du père pour ses fils,
la tendresse du Seigneur pour qui le craint !

Deuxième lecture
« De même que nous aurons été à l’image de celui qui est fait d’argile, de même nous serons à l’image de celui qui vient du ciel » (1 Co 15, 45-49)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, l’Écriture dit : Le premier homme, Adam, devint un être vivant ; le dernier Adam – le Christ – est devenu l’être spirituel qui donne la vie. Ce qui vient d’abord, ce n’est pas le spirituel, mais le physique ; ensuite seulement vient le spirituel. Pétri d’argile, le premier homme vient de la terre ; le deuxième homme, lui, vient du ciel. Comme Adam est fait d’argile, ainsi les hommes sont faits d’argile ; comme le Christ est du ciel, ainsi les hommes seront du ciel. Et de même que nous aurons été à l’image de celui qui est fait d’argile, de même nous serons à l’image de celui qui vient du ciel.

Évangile
« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6, 27-38)
Alléluia. Alléluia.
Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. » Alléluia. (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus déclarait à ses disciples : « Je vous le dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. À celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre joue. À celui qui te prend ton manteau, ne refuse pas ta tunique. Donne à quiconque te demande, et à qui prend ton bien, ne le réclame pas. Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs aiment ceux qui les aiment. Si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs en font autant. Si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir en retour, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs prêtent aux pécheurs pour qu’on leur rende l’équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car lui, il est bon pour les ingrats et les méchants.
Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. Donnez, et l’on vous donnera : c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement ; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous. »

Patrick BRAUD

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24 septembre 2018

Scandale ! Vous avez dit scandale ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Scandale ! Vous avez dit scandale ?


Homélie pour le 26° dimanche du temps ordinaire / Année B
30/09/2018

Cf. également :

Contre tout sectarisme
Le coup de gueule de saint Jacques


Qu’est-ce qui vous scandalise ?
Quelles affaires vous indignent ?
Quels faits vous mettent en colère comme un incendie embrase une forêt au mois d’août ?

Scandale à la uneNotez sur un bout de papier ou dans votre tête les 3 premiers sujets de scandale qui vous viennent à l’esprit. Réfléchissez sur ce que ce tiercé révèle de vos priorités, de vos peurs, de vos engagements (ou non). Puis demandez à un proche de faire le même exercice. Et comparez. Vous verrez la personnalité de chacun apparaître à travers ses choix. Vous constaterez sans doute de grandes différences. Car nous avons chacun un sens très personnel du scandale. Et notre indignation peut être sélective, ou largement conditionnée par notre milieu. Certains vibreront d’abord sur des thématiques politiques : injustices, inégalités ; d’autres sur des thématiques sociales : violences faite aux femmes, aux enfants, IVG, euthanasie ; d’autres encore mentionneront les scandales financiers qui ont ruiné des gens par centaines : Lehman Brothers, Enron, Barings, la crise de 1929… ; ou bien des scandales éclaboussant des personnalités en vue : l’affaire Fillon, Benalla, le Watergate, les diamants de Bokassa etc.

En faisant votre liste, vous remarquerez peut-être que notre époque en Occident a une conception très médiatique du scandale. Pasolini déclarait avec son sens habituel de la provocation : « Scandaliser est un droit, être scandalisé un plaisir ». Est scandaleux dans notre mentalité occidentale actuelle ce qui alimente la rumeur sur les réseaux sociaux, les chaînes d’information en continu, tout ce qui accélère ce que Bourdieu appelait « la circulation circulaire de l’information ». Lorsque le scandale ne tourne plus en boucle sur nos écrans, il passe de cyclone à tornade, puis à fort coup de vent, et finalement le souffle de l’événement s’éparpille et laisse la place à une nouvelle indignation…

La durée de vie des scandales est éphémère. Les plus anciens se souviendront des scandales ayant marqué le XX° siècle : l’affaire Dreyfus, Stavinsky, les emprunts russes, le canal de Panama, les goulags… Mais les autres siècles avaient bien d’autres sujets de scandale : le collier de la reine, les maîtresses du roi, les intrigues de la cour, la colonisation… « À chaque instant nous sommes exposés à nous scandaliser. Vous voyez le juste dans la pauvreté, vous vous scandalisez. Vous voyez le méchant dans la richesse, vous vous scandalisez. Vous voyez une famille chrétienne sans enfants, vous vous scandalisez ; une autre famille qui n’est pas chrétienne, et où tout abonde, vous vous scandalisez… » [1].

La Bible a elle aussi sa culture particulière du scandale, qui a très peu à voir avec notre conception actuelle. Le scandale biblique est un acte extérieur répréhensible (geste, attitude, parole, omission), posé sans cause suffisante, qui fournit au prochain l’occasion d’une chute spirituelle ou d’une faute. Pour les auteurs bibliques, est scandaleux non pas ce qui est publiquement rejeté par tous, mais ce qui risque de faire chuter quelqu’un dans sa foi en Dieu. Le scandale biblique (skandalon en grec) est essentiellement une occasion de chute qui déstabilise le croyant et risque de le faire douter.

Scandale ! Vous avez dit scandale ? dans Communauté spirituelle skandalon-300x168

Ainsi, dans l’évangile ce dimanche, l’œil, la main ou le pied peuvent entraîner le croyant à s’éloigner du chemin des justes. Mieux vaut alors les couper, dit Jésus sans ménagement en usant du langage hyperbolique qu’il affectionne. Heureusement, les Pères de l’Église ont interprété ce passage allégoriquement :
« Nous pouvons trouver autour de nous des parents et des amis qui nous soient unis comme les membres de notre corps ; si leur influence est mauvaise, ils ne sont plus des amis, ils sont des ennemis : il nous restera des mutilations douloureuses, mais nous serons sauvés (Origène : commentaire de l’évangile selon saint Matthieu, XIII 25).
« Rien n’est nuisible comme la fréquentation des mauvais. Souvent plus que la nécessité n’a pu faire, l’amitié le fait soit en bien soit en mal. Quels que soient les liens qui nous unissent à eux, il faut traiter les méchants comme nous traitons nos membres gangrenés, quand nous voyons que leur corruption nous gagne » (saint Jean Chrysostome : homélie LIX sur saint Matthieu, 4).
« Il vaut mieux vous sauver en vous séparant d’eux que de vous perdre en leur compagnie » (saint Jérôme).
 Les yeux, mains ou pieds qui entraînent à pécher sont souvent de mauvaises relations qui nous influencent en mal. De telles amitiés sont scandaleuses, au sens où elles nous éloignent de Dieu. Mieux vaut cesser ces fréquentations et couper avec elles. Celui qui fréquente la mafia doit savoir qu’il finira par lui ressembler dès qu’il met un doigt dans l’engrenage. Mieux vaut la pauvreté libre que la richesse sous tutelle du mal.

« Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer ». Le mot petits (mikron en grec, qui a donné micron) ne désigne pas des enfants ici, mais plutôt les cœurs simples (Rm 16,17), les gens ordinaires qui sont les préférés de Dieu, par opposition aux puissants de ce monde. Ce sont les humbles du Magnificat, qui sont élevés par Dieu alors que les puissants sont renversés de leur trône.
« C’est le propre des petits de pouvoir être scandalisés : car ceux qui sont grands sont au-dessus du scandale » (saint Jérôme).
« Celui qui est grand, quoi qu’il ait à souffrir, ne déserte pas sa foi ; mais celui qui est encore petit, faible, à cause des secrètes connivences qu’il a encore avec le mal, cherche volontiers l’occasion de se scandaliser (saint Bède le Vénérable : commentaire de l’évangile selon saint Marc) ».
Faire chuter ces petits qui croient peut être une allusion aux multiples prophéties et fausses doctrines sur Jésus qui ont pullulé dans les premiers siècles : gnostiques, ébionites, marcionistes, sabellianistes, monophysites, ariens etc… Il y a eu tant de soi-disant prophètes qui ont failli égarer le peuple des chrétiens dans des théories trop humaines ! Paul est très clair : « Je vous exhorte, frères, à vous garder de ceux qui suscitent divisions et scandales en s’écartant de l’enseignement que vous avez reçu ; éloignez-vous d’eux. Car ces gens-là ne servent pas le Christ notre Seigneur, mais leur ventre, et par leurs belles paroles et leurs discours flattent, séduisent les cœurs simples » (Rm 16,17-18).
Ce sont ces prétendus docteurs semant la division et le trouble que Jésus vise par son terrible avertissement : « mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer ».

 moulin_ane croix dans Communauté spirituelle

Ailleurs dans les Évangiles, c’est la persécution qui est un objet de chute (skandalon) pour le croyant semblable à la graine semée dans sur la roche : « dès que survient une tribulation ou une persécution à cause de la parole, il y trouve une occasion de chute (skandalizo) » (Mt 13,21).
Et c’est vrai que beaucoup ont renié leur baptême (les lapsi = ceux qui ont chuté) devant la peur et les menaces romaines de perdre son emploi, de voir sa famille déportée, ou de finir dans l’arène du cirque. La Gestapo et ses techniques de torture jouaient le même rôle scandaleux pendant l’Occupation : beaucoup ont craqué (mais qu’aurions-nous fait à leur place ?) pendant les interrogatoires inhumains dans les sous-sols d’une Kommandantur. La torture à la manière de la Gestapo est un scandale au sens où elle est une occasion de chute pour les résistants et peut les faire dévier de leur juste combat.

Du coup, les Évangile n’hésitent pas à qualifier Jésus lui-même de scandale, cette fois-ci pour ceux qui ne croit pas en lui. En effet, ses paroles peuvent choquer les juifs pratiquants : « sais-tu que les pharisiens ont été scandalisés (skandalizo) des paroles qu’ils ont entendues ? » (Mt 15,12)
Et notamment lorsqu’il parle du pain de vie : « Jésus, sachant en lui-même que ses disciples murmuraient à ce sujet, leur dit : ‘cela vous scandalise-t-il ?’ » Jn 6,61)
Sa liberté devant l’occupant romain peut troubler, si bien qu’il préfère payer l’impôt dû à César (alors qu’il n’y est pas assujetti de par sa filiation divine) plutôt que de dérouter les gens qui croient en lui : « Pour ne pas les scandaliser, va à la mer, jette l’hameçon, et tire le premier poisson qui viendra; ouvre-lui la bouche, et tu trouveras un statère. Prends-le, et donne-le-leur pour moi et pour toi. » (Mt 17,27)
Son enfance ordinaire à Nazareth jure avec sa prétention à être le fils de Dieu, et cela scandalise les juifs de Capharnaüm : « N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joset, de Jude et de Simon ? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici parmi nous ? Et il était pour eux une occasion de chute (skandalizo) ». (Mc 6,3)
Pierre fanfaronne en affirmant que lui ne chutera pas (skandalizo) là où les autres faibliront : « Quand tous seraient scandalisés, je ne serai pas scandalisé ». (Mc 14,29) et Jésus est obligé de lui annoncer son reniement à venir.
C’est donc que ceux qui ont chuté (Pierre reniant, les lapsi, tout pécheur…) n’ont pas à être scandalisés de leurs propres faiblesses…

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En dehors des Évangiles, c’est Paul qui fait usage du mot scandale avec le plus de force. Libre vis-à-vis de la cashrout, Paul demande que cette liberté alimentaire ne soit pas prétexte à scandale qui détournerait les judéo-chrétiens de la foi : « Il est bien de ne pas manger de viande, de ne pas boire de vin, et de s’abstenir de ce qui peut être pour ton frère une occasion de chute, de scandale ou de faiblesse ». (Rm 14,21) « C’est pourquoi, si un aliment scandalise mon frère, je ne mangerai jamais de viande, afin de ne pas scandaliser mon frère » (1Co 18,13).
Et surtout, Paul théorise la Croix comme scandale absolu pour les juifs : « nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens » (1Co 1,23).
« Quant à moi, frères, si je prêche encore la circoncision, pourquoi suis-je encore persécuté ? C’en est donc fini du scandale de la croix ! » (Ga 5,11)

Ce scandale continue d’être pour les musulmans un obstacle à recevoir la foi chrétienne : il est inconcevable, scandaleux, pour le Coran qu’un envoyé de Dieu finisse de façon aussi lamentable et infamante. D’où les théories musulmanes de la substitution ou du sosie pour éviter à Isha cette infamie choquante.

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L’enjeu de ce rapide parcours biblique est double :

- prenons conscience des situations où nos actes et nos paroles risquent de faire de nous un scandale (une occasion de chute) pour ceux qui croient ou cherchent à croire.

- et si nous-mêmes sommes scandalisés, réfléchissons à ce qui veut ainsi nous déstabiliser. N’est-ce pas donner trop de force au scandale que de l’amplifier à l’infini ou de croire qu’il est insurmontable ?

Les psaumes appellent le juste à ne se laisser déstabiliser par rien dans sa marche vers Dieu : « Grande paix pour les amants de ta loi, pour eux rien n’est scandale » (Ps 119,165)

Les Pères de l’Église étaient persuadés que le chrétien a en lui la force de l’Esprit de Dieu pour vaincre ces tentations de chuter : « Jésus nous a apporté la paix : il nous l’a apportée par sa croix, par cette croix qui est le plus grand scandale des Juifs, et qui met celui qui s’y attache au-dessus de toute tentation » [2].

« Que rien ne te trouble, que rien ne t’effraie » (sainte Thérèse d’Avila) : les scandales d’hier ou d’aujourd’hui sont légion ; demain en inventera bien d’autres. Souvent on nous les impose comme tels à notre insu.

Prenons garde aux vrais scandales (dans le sens biblique du terme) qui nous éloignent du cœur de la foi (l’amour, pardon, la communion de Dieu en tous), et croyons que « rien ne pourra nous éloigner de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ » (Rm 8,39).

Rien, pas même la plus scandaleuse des actualités.

 


[1]. Ambroise de Milan, commentaire du Psaume 118, sermon XXI

[2]. Ambroise de Milan, ibid.

 

 

Lectures de la messe 

Première lecture
« Serais-tu jaloux pour moi ? Ah ! Si le Seigneur pouvait faire de tout son peuple un peuple de prophètes ! » (Nb 11, 25-29)

Lecture du livre des Nombres

En ces jours-là, le Seigneur descendit dans la nuée pour parler avec Moïse. Il prit une part de l’esprit qui reposait sur celui-ci, et le mit sur les 70 anciens. Dès que l’esprit reposa sur eux, ils se mirent à prophétiser, mais cela ne dura pas.
Or, deux hommes étaient restés dans le camp ; l’un s’appelait Eldad, et l’autre Médad. L’esprit reposa sur eux ; eux aussi avaient été choisis, mais ils ne s’étaient pas rendus à la Tente, et c’est dans le camp qu’ils se mirent à prophétiser. Un jeune homme courut annoncer à Moïse : « Eldad et Médad prophétisent dans le camp ! » Josué, fils de Noun, auxiliaire de Moïse depuis sa jeunesse, prit la parole : « Moïse, mon maître, arrête-les ! » Mais Moïse lui dit : « Serais-tu jaloux pour moi ? Ah ! Si le Seigneur pouvait faire de tout son peuple un peuple de prophètes ! Si le Seigneur pouvait mettre son esprit sur eux ! »

Psaume
(Ps 18 (19), 8, 10, 12-13, 14)
R/ Les préceptes du Seigneur sont droits, ils réjouissent le cœur. (Ps 18, 9ab)

La loi du Seigneur est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du Seigneur est sûre,
qui rend sages les simples.

La crainte qu’il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du Seigneur sont justes
et vraiment équitables.

Aussi ton serviteur en est illuminé ;
à les garder, il trouve son profit.
Qui peut discerner ses erreurs ?
Purifie-moi de celles qui m’échappent.

Préserve aussi ton serviteur de l’orgueil :
qu’il n’ait sur moi aucune emprise.
Alors je serai sans reproche,
pur d’un grand péché.

Deuxième lecture
« Vos richesses sont pourries » (Jc 5, 1-6)

Lecture de la lettre de saint Jacques

Vous autres, maintenant, les riches ! Pleurez, lamentez-vous sur les malheurs qui vous attendent. Vos richesses sont pourries, vos vêtements sont mangés des mites, votre or et votre argent sont rouillés. Cette rouille sera un témoignage contre vous, elle dévorera votre chair comme un feu. Vous avez amassé des richesses, alors que nous sommes dans les derniers jours ! Le salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont moissonné vos champs, le voici qui crie, et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur de l’univers. Vous avez mené sur terre une vie de luxe et de délices, et vous vous êtes rassasiés au jour du massacre. Vous avez condamné le juste et vous l’avez tué, sans qu’il vous oppose de résistance.

Évangile
« Celui qui n’est pas contre nous est pour nous. Si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la » (Mc 9, 38-43.45.47-48) Alléluia. Alléluia.
Ta parole, Seigneur, est vérité ; dans cette vérité, sanctifie-nous. Alléluia. (cf. Jn 17, 17ba)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jean, l’un des Douze, disait à Jésus : « Maître, nous avons vu quelqu’un expulser les démons en ton nom ; nous l’en avons empêché, car il n’est pas de ceux qui nous suivent. » Jésus répondit : « Ne l’en empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ; celui qui n’est pas contre nous est pour nous. Et celui qui vous donnera un verre d’eau au nom de votre appartenance au Christ, amen, je vous le dis, il ne restera pas sans récompense.
Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer. Et si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la. Mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux mains, là où le feu ne s’éteint pas. Si ton pied est pour toi une occasion de chute, coupe-le. Mieux vaut pour toi entrer estropié dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux pieds. Si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le. Mieux vaut pour toi entrer borgne dans le royaume de Dieu que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux yeux, là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas. »
Patrick BRAUD

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23 juillet 2018

De l’achat au don

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

 

De l’achat au don

 

Homélie pour le 17° dimanche du temps ordinaire / Année B
29/07/2018

Cf. également :

Foule sentimentale
Multiplication des pains : une catéchèse d’ivoire
Le festin obligé
Épiphanie : l’économie du don
Donnez-leur vous mêmes à manger
Les deux sous du don…
Le jeu du qui-perd-gagne
Un festin par dessus le marché
L’eucharistie selon Melchisédek


On sait que Jean ne raconte pas la Cène dans son Évangile, alors qu’il y était ! À la place, il met pendant la veille de la mort de Jésus le geste du lavement des pieds, indiquant ainsi un premier lien très fort entre l’eucharistie et le service (la diaconie) fraternel et amical. Dans l’Évangile de ce dimanche (Jn 6), Jean établit un autre lien tout aussi fort entre l’eucharistie et le don (reçu, rendu).
Voyons comment, en faisant attention aux mots employés par Jean.


La Cène des 5000 et des 12

« Le voyageur, épuisé par la nuit et qui demande du pain, en réalité désire l’aurore. Notre message éternel d’espérance, c’est que l’aurore viendra ! » [1]

De l'achat au don dans Communauté spirituelle J%C3%A9sus-et-la-multiplication-des-painsC’est d’eucharistie qu’il s’agit plus que de multiplication des pains en fait dans ce texte. Le vocabulaire grec est explicite. On n’est pas devant une mise en scène d’un miracle, mais au cœur d’une liturgie matricielle de notre liturgie eucharistique. La mention de la proximité de la Pâque des Juifs nous met la puce çà l’oreille dès le début (v4).

Le premier verbe qui y fait penser est évidemment le verbe eucharistier lui-même au verset 11 :
« Jésus prit donc les pains, et ayant eucharistié (eucharistēsas) … »
Jésus rend grâce par avance à son Père, comme il le fera pour relever Lazare. Il se reçoit comme fils dans cette relation intime, et c’est en reconnaissant la grâce filiale qui lui est faite que Jésus pourra la partager à la foule. Il se reçoit (de son Père) pour mieux se donner (aux hommes). Il inspire (il reçoit le souffle, l’Esprit de son Père) et nous pouvons nous nourrir de son expiration (le souffle de vie qui communique à ceux qui veulent bien le recevoir). C’est de l’attitude eucharistique de Jésus que découlera l’abondance de nourriture pour tous.

D’ailleurs, ces gens allongés sur l’herbe (rappel de l’Exode) ne sont pas appelés foule ni disciples. Les 5000 personnes (allusion au 5 de la Loi, du Pentateuque) sont dénommés convives (anakeimenois = ceux qui sont allongés à la même table, v11) ! Curieux terme pour un pique-nique sur l’herbe ! Être des convives suppose un repas organisé, un banquet auquel tous participent à égalité comme invités, conviés à la même table, partageant une même nourriture vitale.

Mathieu précise que c’est l’habitude de Jésus de se mettre à table avec des publicains et des pécheurs, faisant d’eux ses convives au grand scandale des juifs pratiquants (Mt 9,10).

Ce mot convive est utilisé également pour Lazare, Marthe et Marie, attablés avec Jésus à Béthanie, pour la célèbre onction d’une ‘femme de rien’ gaspillant une somme considérable en parfum sur les pieds de Jésus (Jn 12,2). Là encore, la logique de la gratuité prévaut sur celle de l’utilité.

Convive est également le mot employé pour désigner les participants au dernier repas (Jn 13,23. 28). Jean est le seul des quatre Évangiles à introduire l’opposition acheter/donner dans cette Cène, à travers le personnage de Judas et de ses 30 deniers : « achète ce dont nous avons besoin pour la fête » (Jn 13,29).

On voit donc que les 5000 sont traités comme d’authentiques participants au repas eucharistique.

Un autre indice de la vision eucharistique du récit est l’emploi du mot fragments : « ramassez les fragments en surabondance ». Cela fait évidemment penser à la fraction du pain grâce à laquelle les disciples d’Emmaüs reconnaissent le Ressuscité (Lc 24,34). L’expression « fraction du pain » a longtemps été équivalente au terme « eucharistie », ou au « repas du Seigneur ».

Les fragments en surabondance remplissent 12 paniers : c’est donc que l’eucharistie nourrit largement au-delà du peuple de la Loi juive. Rassembler (synagagete, d’où vient le mot synagogue) les fragments surabondants pour nourrir les absents annonce déjà la mission de l’Église, prenant le relais de la synagogue, pour « rassembler dans l’unité des enfants de Dieu dispersés » (Jn 11,52). C’est une mission de plénitude, comme l’indique le verbe remplir (egemisan) utilisé ici comme pour les jarres de Cana (Jn 2,7) ou le Temple de l’Apocalypse rempli de la prière des saints (la fumée de l’encens ; Ap 15,8), ou la maison des noces que le roi désire remplir au maximum, même avec des invités peu recommandables (Lc 14,13).

Cette visée de plénitude assignée à l’eucharistie est renforcée par l’expression du verset 12 : « afin que rien ne se perde », qui rappelle étrangement le désir du Père exprimé  par Jésus : « c’est la volonté de celui qui m’a envoyé que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné …» (Jn 6,39). L’eucharistie vise à ce que personne ne se perde…

Elle accomplit ainsi la première Alliance telle que notre première lecture de ce Dimanche nous le raconte, à travers la geste d’Élisée annonçant celle de Jésus :

« En ces jours-là, un homme vint de Baal-Shalisha et, prenant sur la récolte nouvelle, il apporta à Élisée, l’homme de Dieu, vingt pains d’orge et du grain frais dans un sac. Élisée dit alors : « Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent. » Son serviteur répondit : « Comment donner cela à cent personnes ? » Élisée reprit : « Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent, car ainsi parle le Seigneur : ‘On mangera, et il en restera.’ » Alors, il le leur donna, ils mangèrent, et il en resta, selon la parole du Seigneur. » (2 R 4, 42-44)


De l’achat au don

Une fois le contexte eucharistique solidement établi, Jean en expose très clairement une dimension structurante : la liturgie a pour but de nous faire passer de l’achat au don, de la prise à la réception, de la mainmise à l’accueil.

Il le fait au travers d’une opposition radicale entre acheter et distribuer. C’est ainsi que Jésus tente Philippe. En lui proposant d’aller au marché (agora) acheter (agorasōmen en grec) de quoi nourrir la foule. Jésus sait bien qu’il est illusoire d’acheter la grâce, et il met Philippe à l’épreuve (peirazōn = éprouver, tenter) comme lui-même a été mis à l’épreuve au désert (Satan tente Jésus : c’est le même verbe). Philippe constate l’impossibilité de se baser sur la logique marchande pour nourrir cette foule. Alors Jésus distribue largement, en surabondance, le pain qui fait vivre. Et il le distribue lui-même, directement, en personne, contrairement aux synoptiques qui insistent sur la médiation de l’Église (« donnez-leur vous-même à manger »). On voit mal concrètement comment Jésus aurait pu distribuer seul de quoi manger à 5000 hommes… C’est donc une mention symbolique, pour indiquer que le don vient du Christ seul, sans que l’homme ou même l’Église puisse y ajouter quelque chose.

multiplication des pains

Cette opposition radicale entre l’achat et le don se retrouve dans d’autres passages sous la plume de Jean :

- avant la rencontre avec la Samaritaine, les disciples sont partis acheter en ville de quoi manger. À cause de ces achats, ils vont manquer la révélation de la gratuité absolue de la vie divine : « Donne -moi à boire… Si tu savais le don de Dieu… »

- dans l’épisode des marchands chassés du Temple, les synoptiques parlent du Temple comme d’une « caserne de voleurs » alors que Jean stigmatise une « maison de commerce ». Or le vol n’est pas le commerce. Jean disqualifie donc ici radicalement toute tentative de faire du commerce avec Dieu, d’acheter ses grâces ou d’en faire trafic.

- dans le discours sur le bon Pasteur, la figure du mercenaire, salarié pour de l’argent, est opposée à celle du berger qui donne sa vie pour ses brebis.

- on a vu qu’au cœur de la Cène, chez Jean uniquement, Judas sort pour acheter de quoi faire la fête (comme si la fête s’achetait !) alors que Jésus va se donner gratuitement, jusqu’au bout.

- cette opposition entre Judas qui achète et la grâce qui gaspille se prolonge dans l’onction à Béthanie comme on l’a vu. Offrir gratuitement un parfum de prix pour aimer Jésus vaut mieux que calculer une aide sociale pour les pauvres (toujours intéressée, car elle fait du pauvre un obligé…).

Quoi qu’on en dise la mode politique actuelle, nul ne peut « en même temps » acheter et recevoir, commercer et accueillir. « Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent » (Mt 6,24), prévient Jésus.

Afficher l'image d'origineRésumons-nous : le chapitre 6 de Jean nous décrit moins un miracle de multiplication des pains qu’une liturgie eucharistique. Le Christ nous y apprend à ouvrir la main pour recevoir au lieu de prendre. Il conteste la logique de l’achat pour lui substituer celle du don. Il indique le don comme chemin pour vivre soi-même (don reçu, cf. « Jésus, ayant eucharistié… ») et faire vivre l’autre (don partagé, cf. « Jésus distribua le pain »).

Or passer de l’achat au don n’est pas l’affaire d’un instant. C’est la conversion de toute une vie : apprendre à se recevoir pour mieux se donner.

L’Esprit du Christ, son don ultime sur la croix (Jn 19,29 : « il remit l’Esprit »), nous initie à ce mode de vie proprement eucharistique, qui fait de la circulation du don le sang irriguant la vraie vie en nous.

 

Economie du don

 

_______________________________
[1]
. Martin Luther KING, La force d’aimer, Casterman, 1964, p. 78-86

Lectures de la messe 

Première lecture
« On mangera, et il en restera » (2 R 4, 42-44)

Lecture du deuxième livre des Rois

En ces jours-là, un homme vint de Baal-Shalisha et, prenant sur la récolte nouvelle, il apporta à Élisée, l’homme de Dieu, vingt pains d’orge et du grain frais dans un sac. Élisée dit alors : « Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent. » Son serviteur répondit : « Comment donner cela à cent personnes ? » Élisée reprit : « Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent, car ainsi parle le Seigneur : ‘On mangera, et il en restera.’ » Alors, il le leur donna, ils mangèrent, et il en resta, selon la parole du Seigneur.

Psaume
(Ps 144 (145), 10-11, 15-16, 17-18)
R/ Tu ouvres la main, Seigneur : nous voici rassasiés. (Ps 144, 16)

Que tes œuvres, Seigneur, te rendent grâce
et que tes fidèles te bénissent !
Ils diront la gloire de ton règne,
ils parleront de tes exploits.

Les yeux sur toi, tous, ils espèrent :
tu leur donnes la nourriture au temps voulu ;
tu ouvres ta main :
tu rassasies avec bonté tout ce qui vit.

Le Seigneur est juste en toutes ses voies,
fidèle en tout ce qu’il fait.
Il est proche de tous ceux qui l’invoquent,
de tous ceux qui l’invoquent en vérité.

Deuxième lecture
« Un seul Corps, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême » (Ep 4, 1-6)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, moi qui suis en prison à cause du Seigneur, je vous exhorte à vous conduire d’une manière digne de votre vocation : ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour ; ayez soin de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix. Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même il y a un seul Corps et un seul Esprit. Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, au-dessus de tous, par tous, et en tous.

Évangile

« Ils distribua les pains aux convives, autant qu’ils en voulaient » (Jn 6, 1-15) Alléluia. Alléluia.
Un grand prophète s’est levé parmi nous : et Dieu a visité son peuple. Alléluia. (Lc 7, 16) 

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus passa de l’autre côté de la mer de Galilée, le lac de Tibériade. Une grande foule le suivait, parce qu’elle avait vu les signes qu’il accomplissait sur les malades. Jésus gravit la montagne, et là, il était assis avec ses disciples. Or, la Pâque, la fête des Juifs, était proche. Jésus leva les yeux et vit qu’une foule nombreuse venait à lui. Il dit à Philippe : « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ? » Il disait cela pour le mettre à l’épreuve, car il savait bien, lui, ce qu’il allait faire. Philippe lui répondit : « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas pour que chacun reçoive un peu de pain. » Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit : « Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons, mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ! » Jésus dit : « Faites asseoir les gens. » Il y avait beaucoup d’herbe à cet endroit. Ils s’assirent donc, au nombre d’environ cinq mille hommes. Alors Jésus prit les pains et, après avoir rendu grâce, il les distribua aux convives ; il leur donna aussi du poisson, autant qu’ils en voulaient. Quand ils eurent mangé à leur faim, il dit à ses disciples : « Rassemblez les morceaux en surplus, pour que rien ne se perde. » Ils les rassemblèrent, et ils remplirent douze paniers avec les morceaux des cinq pains d’orge, restés en surplus pour ceux qui prenaient cette nourriture.
À la vue du signe que Jésus avait accompli, les gens disaient : « C’est vraiment lui le Prophète annoncé, celui qui vient dans le monde. » Mais Jésus savait qu’ils allaient l’enlever pour faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira dans la montagne, lui seul.
Patrick BRAUD

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22 juillet 2015

Foule sentimentale

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Foule sentimentale

 

Homélie du 17° dimanche du temps ordinaire / Année B
26/07/2015

 

Cf. également :

Multiplication des pains : une catéchèse d’ivoire

Donnez-leur vous mêmes à manger

 

Vox populi

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Le référendum du 05/07/2015 où la Grèce a dit « non » à 61% a retenti en Europe comme un coup de tonnerre. On s’était habitué (résigné) à ce que la construction européenne soit d’abord une affaire d’experts (financiers, juridiques…) et de politiques, et voilà que le peuple grec fait entendre un non clair et massif à l’austérité-remède imposée par la ‘troïka’ de Bruxelles. Les foules dansant sur la place du Pirée à l’annonce du résultat ont fait peur à beaucoup de hauts responsables. Peut-on faire confiance à ces foules pour décider de leur avenir ? Pour savoir comment redresser le pays ? Pour influer sur la suite de la construction européenne ? C’est une affaire trop sérieuse et trop technique, trop complexe pour la remettre entre les mains d’une opinion publique ! C’est trop dangereux - voire démagogique - de jouer ainsi avec le sort de l’euro en faisant appel aux foules, pensent beaucoup.

Finalement, les technocrates seraient plus compétents que cette vox populi pour faire les choix importants, disent certains… Et l’accord imposé par la négociation européenne le 13 juillet a toutes les apparences d’une mise sous tutelle, malgré le message exprimé par les foules grecques… Sans la renégociation de la dette (et donc de toutes les dettes souveraines), il y a fort à parier que ces mêmes foules descendront à nouveau dans la rue pour protester…

On voit ainsi revenir un certain mépris à l’égard des foules, supposés incultes et irresponsables, ou au moins une certaine défiance envers elles. Sur bien d’autres sujets (le mariage, la GPA, l’euthanasie, l’école, les territoires etc.) les pouvoirs politiques ont peur des foules, ou ne veulent en tenir aucun compte. Le lien entre peuple et élus, constitutif de nos démocraties représentatives, est de plus en plus distendu. La crise de confiance est telle que l’abstention et les extrêmes prolifèrent d’élection en élection en France.

 

Les foules bibliques

foule foule dans Communauté spirituelleDans la Bible, les foules ont un statut bien différent. Elles sont souvent la raison première de l’action de Dieu: « libérez mon peuple » (Exode), croître et se multiplier (Genèse), participer à la liturgie céleste (cf. les foules de l’Apocalypse) etc…

Regardons comment la multiplication des pains nous invite à regarder autrement les foules d’aujourd’hui : en « levant les yeux » avec Jésus, c’est-à-dire en ayant une vision universelle et à long terme, en les nourrissant avec tendresse, en les conduisant toujours plus loin que leur faim immédiate.

 

Aimer les foules avec le Christ

Un acteur essentiel de ce texte (Jn 6,1-15) est la foule. Un grand nombre de gens ont suivi Jésus, et acceptent pour cela de faire des kilomètres à pied, de l’autre côté du lac, loin de chez eux, dans la chaleur et le flou (qui est cet homme ? peut-il nous apporter un salut ? etc.). C’est lorsque Jésus « lève les yeux » sur cette foule qui se masse autour des Douze et lui qu’il prend conscience de sa responsabilité envers elle. Pour les Douze seulement il n’aurait pas posé ce signe de la multiplication des pains. Mais ici il y a urgence et l’enjeu est de taille : plus de 5000 hommes à nourrir (sans compter les femmes et les enfants !). Avant de les rassasier, il organise cette foule, choisit une prairie herbeuse, la fait asseoir, apportantt ainsi le calme et la confiance qui vont éviter à la distribution de nourriture de dégénérer en pugilats dégradants comme on le voit hélas dans trop de distributions humanitaires. D’ailleurs, à la fin du texte, ce n’est plus tout à fait une foule informe mais des « convives » qui sont rassemblés, comme sont rassemblés les morceaux en surplus, comme avaient été rassemblés les grains de blé pour faire le pain.

On peut relire les 4 évangiles avec les foules comme clé d’entrée :

HeureuxVousLesPauvres Grèce« Dans ma famille toujours menacée de dislocation par le placement des enfants chez les Orphelins d’Auteuil, auprès de ma mère dépendante de l’aumône et donc jamais libre de ses gestes, grandissant à la lisière d’un quartier malfamé pour sa misère et d’un autre, plus populaire, je découvris peu à peu ce que pouvait être la foule entourant Jésus, ce que pouvait signifier sa parole pour les uns et les autres. La Samaritaine, la Cananéenne, le bon larron, le publicain au fond du Temple, la femme faisant tant de bruit pour une drachme retrouvée, tous et toutes m’étaient tellement familiers. La foule des humbles, avec en permanence dans son sillage des misérables, toujours en retard et se poussant, gênant tout le monde, exposant leurs plaies, leurs maladies, leurs souffrances…, rien de tout cela ne me surprenait, au contraire. J’avais l’impression de les avoir déjà rencontrés et c’était exact. Les plus pauvres de la basse ville d’Angers, tantôt absorbés par la foule, tantôt rejetés, refluant vers leur quartier, leurs mansardes, leurs logements sur cour sans soleil ni sanitaire, ne me paraissaient pas différents. Leur langage, leurs comportements étaient les mêmes. Grâce à eux, j’apprenais à être chez moi dans l’Évangile. Cette familiarité n’était pas une question de l’espace ou de l’époque où naissaient les hommes, mais de leur condition sociale dans le monde de leur temps. C’était d’être pauvre ou de condition aisée qui faisait la différence : les uns comprenaient ou même pouvaient bondir de joie ; les autres n’y étaient pas du tout, ils pouvaient critiquer les paroles, les miracles, refuser de les entendre et d’y croire [1]. »

Loin des clichés où les foules seraient essentiellement versatiles (les Rameaux) ou hostiles (la Passion), on découvre alors un lien d’attachement extraordinairement fort entre Jésus et les foules. Visiblement, il est ému par elles, il les connaît de l’intérieur, par le coeur. Il comprend leur demande, et ne s’affole pas de les voir mélangées, voire contradictoires (elles demandent des miracles, une libération politique, des paroles d’amour, une espérance forte que la mort…).

 

Emporté par la foule ?

 referendumCette communion entre Jésus et les foules ne va pourtant à pas jusqu’à leur obéir aveuglément. La fin de notre évangile dit bien : « Jésus savait qu’ils allaient l’enlever pour faire de lui leur roi ;  alors de nouveau il se retira dans la montagne, lui seul ». Il y a donc des moments où il faut savoir décevoir l’attente du plus grand nombre. Lorsque la foule s’aveugle elle-même sur son propre désir, en instrumentalisant par exemple Jésus pour un projet politique (le faire roi), le Christ doit rétablir une juste distance (se retirer dans la montagne). Il ose les décevoir pour que leur faim ne se trompe pas de cible. Il ne se laisse pas griser par son succès immédiat, au point de laisser la foule mettre la main sur lui.

Les grands personnages politiques sont ceux qui osent ainsi frustrer les foules lorsqu’elles demandent leur propre perte, ou lorsqu’elles veulent manipuler le pouvoir pour leurs intérêts à court terme (manger gratuitement, avoir la puissance du prophète de leur côté…). On pense à De Gaulle sachant garder sa liberté vis-à-vis de l’opinion publique. Ou bien à Mitterrand abolissant la peine de mort contre les sondages. Peut-être également à Jacques Delors refusant d’aller à la présidentielle de 1995, à Jean Monnet et Robert Schumann bâtissant l’Europe sur les liens économiques entre la France et l’Allemagne malgré les haines farouches de part et d’autre etc.

Aimer les foules ne veut pas dire leur obéir en tout, devenir leur jouet. Le prophète nourrit la multitude en éduquant son désir, pour passer d’une faim alimentaire à une faim plus haute encore, pour ne pas s’arrêter aux premiers résultats obtenus etc.

 

Alors vous quelles sont vos foules ?

Celles qui vous suivent et que vous devez nourrir (famille, collaborateurs, associations, club en tout genre) ?
Que voudrait dire lever les yeux pour mieux voir et satisfaire la faim de ces foules ?
Quel est votre amour de ceux qui vous sont ainsi confiés ?

Et nous sommes tous également membres d’une foule à un moment ou à un autre. Suis-je prêt à me décentrer de chez moi pour marcher avec d’autres derrière ce prophète si déroutant ? Est-ce que je reconnais le pain qu’il nous donne, sa  véritable nature et origine ?

Est-ce que j’accepte moi aussi, avec la foule, de ne pas mettre la main sur ceux qui sont nos serviteurs ? De leur laisser la liberté, la solitude, la juste distance nécessaires à leur mission ?

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[1]. Joseph Wresinski, Heureux vous les pauvres, Éditions Cana, 1984.

 

 

1ère lecture : « On mangera, et il en restera » (2 R 4, 42-44)

Lecture du deuxième livre des Rois

En ces jours-là,      un homme vint de Baal-Shalisha  et, prenant sur la récolte nouvelle,  il apporta à Élisée, l’homme de Dieu,  vingt pains d’orge et du grain frais dans un sac.  Élisée dit alors :  « Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent. »      Son serviteur répondit :  « Comment donner cela à cent personnes ? »  Élisée reprit :  « Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent,  car ainsi parle le Seigneur :  ‘On mangera, et il en restera.’ »      Alors, il le leur donna, ils mangèrent, et il en resta,  selon la parole du Seigneur.

Psaume : Ps 144 (145), 10-11, 15-16, 17-18

R/ Tu ouvres la main, Seigneur :
nous voici rassasiés.
(Ps 144, 16)

Que tes œuvres, Seigneur, te rendent grâce
et que tes fidèles te bénissent !
Ils diront la gloire de ton règne,
ils parleront de tes exploits.

Les yeux sur toi, tous, ils espèrent :
tu leur donnes la nourriture au temps voulu ;
tu ouvres ta main :
tu rassasies avec bonté tout ce qui vit.

Le Seigneur est juste en toutes ses voies,
fidèle en tout ce qu’il fait.
Il est proche de tous ceux qui l’invoquent,
de tous ceux qui l’invoquent en vérité.

2ème lecture : « Un seul Corps, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême » (Ep 4, 1-6)
Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères,     moi qui suis en prison à cause du Seigneur,  je vous exhorte à vous conduire d’une manière digne de votre vocation :     ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience,  supportez-vous les uns les autres avec amour ;      ayez soin de garder l’unité dans l’Esprit  par le lien de la paix.      Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même il y a un seul Corps et un seul Esprit.      Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême,      un seul Dieu et Père de tous,  au-dessus de tous, par tous, et en tous.

Evangile : « Ils distribua les pains aux convives, autant qu’ils en voulaient » (Jn 6, 1-15)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. 
Un grand prophète s’est levé parmi nous :
et Dieu a visité son peuple.
Alléluia.  (Lc 7, 16)

En ce temps-là,     Jésus passa de l’autre côté de la mer de Galilée,  le lac de Tibériade.      Une grande foule le suivait,  parce qu’elle avait vu les signes  qu’il accomplissait sur les malades.      Jésus gravit la montagne,  et là, il était assis avec ses disciples.      Or, la Pâque, la fête des Juifs, était proche.     Jésus leva les yeux  et vit qu’une foule nombreuse venait à lui.  Il dit à Philippe :  « Où pourrions-nous acheter du pain  pour qu’ils aient à manger ? »      Il disait cela pour le mettre à l’épreuve,  car il savait bien, lui, ce qu’il allait faire.      Philippe lui répondit :  « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas  pour que chacun reçoive un peu de pain. »      Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit :      « Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d’orge  et deux poissons,  mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ! »      Jésus dit :  « Faites asseoir les gens. »  Il y avait beaucoup d’herbe à cet endroit.  Ils s’assirent donc, au nombre d’environ cinq mille hommes.      Alors Jésus prit les pains  et, après avoir rendu grâce,  il les distribua aux convives ;  il leur donna aussi du poisson,  autant qu’ils en voulaient.     Quand ils eurent mangé à leur faim,  il dit à ses disciples :  « Rassemblez les morceaux en surplus,  pour que rien ne se perde. »      Ils les rassemblèrent, et ils remplirent douze paniers  avec les morceaux des cinq pains d’orge,  restés en surplus pour ceux qui prenaient cette nourriture.      À la vue du signe que Jésus avait accompli,  les gens disaient :  « C’est vraiment lui le Prophète annoncé,  celui qui vient dans le monde. »      Mais Jésus savait qu’ils allaient l’enlever pour faire de lui leur roi ;  alors de nouveau il se retira dans la montagne,  lui seul.
Patrick Braud

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