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15 août 2022

Les premiers et les derniers

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Les premiers et les derniers

Homélie pour le 21° dimanche du Temps Ordinaire / Année C
21/08/2022

Cf. également :

Maigrir pour la porte étroite
Qui aime bien châtie bien ?
Dieu aime les païens
Chameau et trou d’aiguille
Les sans-dents, pierre angulaire
À quoi servent les riches ?
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?
Premiers de cordée façon Jésus

Un Évangile anti réussite ?

Récemment, avec un ami chirurgien, on discutait de la thèse du politologue Jérôme Fourquet sur ce qu’il appelle « la sécession des riches », cette tendance sociologiquement observable de se regrouper entre gens aisés (quartier, immeuble, clubs, loisirs, écoles etc.) en se coupant ainsi des neufs dixièmes de la population restante. Soudain, mon ami a explosé de colère : «  J’en ai marre que sous prétexte d’avoir de l’argent on me traite comme un pestiféré et qu’on me classe d’office parmi les suppôts de Satan. La bonne conscience catho qui désigne les élites à la vindicte populaire, ça suffit !  » De fait, après 11 années d’études, des journées de 10 heures à opérer, consulter, accompagner, former, il avait sauvé des centaines de vies tout au long de sa carrière. Son dur et délicat travail et son savoir-faire lui avaient valu un train de vie très confortable, statistiquement dans les 5% des revenus les plus élevés… Était-il pour autant condamné par la sentence de Jésus devenu proverbiale : « les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers » ? Si oui, il faudrait reconnaître une certaine injustice à ce renversement révolutionnaire systématique. Pourquoi des gens de bien, même riches et importants, ne pourraient-ils pas faire partie de l’autre élite, celle des proches du Christ dans l’autre vie ?

 

Les 4 paroles sur les premiers et les derniers

À bien y regarder, il n’y a pas 1 mais 4 façons dans les Évangiles de parler de ce renversement de perspective entre les premiers et les derniers. Le passage lu ce dimanche (Lc 13,22-30) nous livre la version de Luc, très nuancée : « il y a des premiers qui seront derniers, et des derniers qui seront premiers ». Marc nous en livre une autre, et Matthieu encore deux autres, avec des différences notables. On peut classer ces 4 citations dans l’ordre, de la plus radicale (Matthieu) à la plus bienveillante (Luc), selon le tableau suivant :

CONTEXTE Radicalité INTERPRÉTATION


« 
C’est ainsi que les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers » (Mt 20,16)

 


Perspective eschatologique : « quand le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire… »

 

 

++++

 


À la fin des temps, le renversement des hiérarchies habituelles humaines sera total. Les païens passeront avant les Juifs, les pauvres avant les riches, les humbles avant les puissants. Dieu ne juge pas comme les hommes.

 


« Beaucoup de premiers seront derniers, et les derniers seront les premiers » (Mc 10,31)


Pierre dit à Jésus :
« nous avons tout laissé pour te suivre ». 

 

+++

 


Pierre a tout quitté pour suivre Jésus ; il recevra au centuple. Jésus annonce alors l’élévation des derniers au premier rang, mais nuance le mouvement inverse : seulement  ‘beaucoup’ de premiers seront rétrogradés, ce qui laisse la possibilité à quelques-uns de rester parmi le Top 10.

 


« Beaucoup de premiers seront derniers, beaucoup de derniers seront premiers » (Mt 19,30)

 


Parabole des ouvriers de la 11° heure

 

++

 


La parabole vise l’arrivée des païens dans la vigne du Seigneur, c’est-à-dire l’expansion de l’Église naissante. Ils seront admis au même titre que les Juifs,  premiers ouvriers de cette vigne (le même salaire leur est versé par le maître de la vigne). La modération concerne les deux mouvements du renversement : ‘beaucoup’ (pas tous) seront élevés ou abaissés, ce qui laisse la possibilité à quelques-uns de rester parmi le Top 10,  mais également laisse planer une incertitude sur le sort des derniers, avertissement sans doute lancé aux baptisés qui croiraient que leur sort est assuré par le seul baptême. Rien n’est automatique, ni le salut, ni la chute.

 


« Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers » (Lc 13,30)

 


Appel des Douze

 

+

 


Comme pour les disciples qui ont tout quitté pour suivre Jésus, la promesse est faite aux nouveaux baptisés de rejoindre la multitude des saints. Mais là encore, rien n’est automatique, ni dans un sens ni dans un autre, pas même le ‘beaucoup’ : il se peut que seuls quelques-uns soient élevés ou abaissés. Ce qui souligne l’enjeu de la responsabilité de chacun. La miséricorde chère à Luc s’applique au traitement des premiers de cordée, alors que son exigence de conversion s’applique aux derniers.

 

Le fonds commun à ces passages est le chassé-croisé qui se produit dès ici-bas – et encore plus dans l’au-delà – entre ceux qui étalent leur réussite apparente et ceux qui galèrent en bas de l’échelle sociale. Dans son Magnificat, Marie le chantait pour elle-même, comme tant de femmes de l’Ancien Testament avant elle : « Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles » (Lc 1,52). Jésus en a fait un fil rouge de ses paraboles : ne pas choisir les premières places lorsqu’on est invité ; fêter le fils prodigue plus que l’aîné fidèle ; donner le même salaire aux ouvriers de la 11° heure qu’à ceux de la première ; bâtir en s’appuyant sur les exclus, pierres angulaires de la construction divine ; reconnaître l’hérétique samaritain comme le véritable observateur de la Loi et non le prêtre ou le lévite etc.

Ses actions publiques opèrent ce même renversement spectaculaire : la prostituée montre plus d’amour que le pharisien ; le lépreux étranger guéri montre plus de reconnaissance que les neuf autres qui sont juifs ; la foi d’un centurion romain – cet occupant impur – est la plus grande en Israël ; la femme adultère est rétablie dans son honneur ; Zachée le riche collabo redevient un enfant bien-aimé d’Abraham ; le bon larron devient le premier à entrer au paradis avec le Christ etc.
Et finalement c’est Jésus lui-même, rabaissé au dernier rang parmi les derniers par l’infamie de la croix, qui va surgir Premier-né d’entre les morts.
« La pierre rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle. C’est là l’œuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux (Ps 117,22-23) ».

Notons que la radicalité ne va jamais jusqu’à exclure automatiquement les premiers du Royaume de Dieu : ils seront derniers, derrière les petits et les humbles, mais pas jetés dehors ici dans ces paroles sur les renversements des hiérarchies.

Notons également que tous les verbes de ces 4 passages sont au futur : ce n’est pas en cette vie ici-bas que nous connaîtrons ce chamboule-tout des hiérarchies humaines !

Si ce fonds commun de renversement des hiérarchies humaines est très clair, les nuances de leur mise en forme dans les 4 sentences sont plus subtiles.
Matthieu écrit pour des chrétiens issus du judaïsme, donc toujours tentés de revenir à la lettre de la Loi, comme le montre le conflit au sujet de la circoncision et de la nourriture lors du concile de Jérusalem (Ac 15). Ils étaient aussi tentés de se considérer comme les aînés, comme le montre la plainte des baptisés d’origine grecque dénonçant l’inégalité de traitement entre leurs veuves et les autres d’origine hébreu (Ac 7). Matthieu est donc obligé de taper du poing sur la table en quelque sorte, en avertissant ses lecteurs que se considérer comme premier dans la foi à cause de sa judéité ou à cause de son antériorité dans le baptême, c’est se condamner à être dernier aux yeux du Seigneur (Mt 19,30).
Quelques versets plus loin, il adoucit cependant sa sentence pour encourager les quelques notables de sa communauté à ne pas désespérer, et pour avertir les autres que rien ne sera fait sans eux (Mt 21,16).

Entre ces deux positions, Marc, sans doute assez proche de la parole historique de Jésus comme toujours, assure aux petits une promotion évangélique pleine d’espoir, alors que la menace pèse lourdement sur l’élite. Certains cependant peuvent y échapper en mettant leur réussite, leur notabilité, leur richesse au service des derniers.

En bas de l’échelle de la radicalité, c’est-à-dire en haut de l’échelle de la bienveillance, la version lucanienne de ce dimanche, rédigée à l’intention de lecteurs non juifs et n’habitant pas en Israël, laisse à la responsabilité de chacun le choix de monter avec l’ascenseur christique ou de descendre, lesté par le poids de son orgueil.

On a donc au total 4 cas de figures : des premiers qui deviennent derniers ou qui restent  premiers, des derniers qui deviennent premiers au qui restent derniers. On peut les disposer selon le carré magique suivant :

 Carré magique Premiers Derniers


Quelques premiers et derniers historiques

Parcourons les 4 cases de ce carré magique en les illustrant par quelques figures connues. L’histoire en effet fourmille de ces personnages qui illustrent le chassé-croisé spectaculaire entre premiers et derniers.

Les notables précipités en bas de leur piédestal par la proclamation de l’Évangile sont légion : Hérode, Néron, les pharisiens et autres savants ou chefs en Israël, les anciens cultes païens, les tyrans de toutes les époques etc.

Il se peut que les puissants semblent triompher encore longtemps, et les petits subir sans fin. À nous cependant d’anticiper le jugement final en regardant tout dernier comme un premier potentiel et en le promouvant comme tel. À nous de ne pas nous laisser impressionner par le pouvoir des gens importants promis à retrouver une juste place en Dieu…

Heureusement, comme dirait Luc, il y a des premiers qui sont restés premiers grâce à leur humilité et leur sens du service : les mages ; Gamaliel ; le centurion romain à la foi si grande ; Lydie la riche notable soutenant l’action de Paul ; Paul lui-même, énarque mettant sa culture et ses relations au service de la mission etc.
Plus tard, des rois et des reines seront canonisés, témoignant qu’il est possible à l’élite de passer par la porte étroite : Charles d’Autriche, Louis IX de France, Sigismond de Burgondie, Dagobert II d’Austrasie, Adélaïde (impératrice du Saint Empire Romain Germanique), Vladimir Ier de Russie, Étienne Ier et Ladislas Ier de Hongrie, Henri II de Germanie, Édouard le martyre et Édouard le confesseur en Angleterre, Canut IV de Danemark, Olav II de Norvège, Éric IX de Suède, Ferdinand III de Castille, Marguerite d’Écosse, Edwige de Pologne, Isabelle du Portugal etc. Cette liste un peu hétéroclite montre en tout cas que la politique peut-être un chemin de sainteté malgré la complexité des personnages !
« Jésus-Christ parlait de la sorte afin que les uns ne se découragent point par le désespoir d’avoir part à ce royaume; et que les autres ne se relâchent point, pour être trop assurés de le posséder »  (Chrysostome sur Mt 26).
Jésus ne disait-il pas : « À celui qui a, on donnera encore, et il sera dans l’abondance » (Mt 13,12) ?

Du côté des derniers, les humbles élevés au plus haut encouragent ceux qui souffrent du rejet par les hommes. Ainsi Bernadette Soubirous n’était-elle qu’une petite bergère pauvre parlant le patois d’un petit bourg perdu des Pyrénées ; mais elle devint une sainte extraordinaire, et à cause d’elle des foules immenses de plusieurs millions de pèlerins se déplacent à Lourdes bien plus que pour des présidents, des reines ou des Jeux Olympiques !
Ainsi Benoît Joseph Labre n’était-il qu’un SDF un peu illuminé dont on se moquait (« l’illustre  crasseux »), mais il est devenu le saint promettant à ses compagnons de misère de tous les temps une demeure en Dieu.

La 4e case du carré magique est plus douloureuse : il y a des derniers… qui resteront derniers lors du Jugement, et dès maintenant. Car pauvreté ne vaut pas canonisation : les Thénardier des Misérables de Victor Hugo incarnent ce paradoxe de la misère qui exploite la misère, de la déchéance qui crée de la déchéance, du vice se surajoutant à la basse condition. Les exploités ne sont pas automatiquement des saints, loin s’en faut. La misère est un piège qui peut faire tomber dans la cupidité, l’intolérance, la violence, l’injustice. Canoniser trop vite les couches populaires sous prétexte que ces derniers de cordée seraient les seuls à détenir la vérité reviendrait à annuler la parole rapportée par Luc entre les lignes : il y aura des derniers qui resteront derniers. Comme disait Jésus : « À celui qui n’a rien, on enlèvera même ce qu’il a » (Mt 13,12). Le communisme façon XX° siècle en Russie (ou façon France Insoumise actuellement !) est tombé dans ce piège du messianisme social, faisant d’une catégorie le salut de l’humanité, en déniant en pratique toute responsabilité personnelle.


Conclusion : traiter les gueux comme des rois et les rois comme des gueux

Terminons par une anecdote telle que l’avait retenue mon ami chirurgien du début : la célèbre fistule anale de Louis XIV le faisait souffrir atrocement, et dégradait aussi bien son organisme que son image royale. Devant l’impuissance des médecins officiels, il se résolut à faire appel à un chirurgien inconnu, Charles-François Félix de Tassy, pour tenter une opération inédite. Ledit chirurgien sentait bien qu’il jouait là sa carrière et sa vie. Il s’entraîna sur de nombreux malheureux indigents à l’hôpital de Versailles, afin de mettre au point un bistouri spécial adapté à la délicate intervention royale. Au moment fatidique, le Roi-Soleil, les fesses en l’air, l’anus écarté, aurait dit à son chirurgien : « Monsieur, n’oubliez pas que vous avez affaire à votre roi. Ne me traitez pas comme vos gueux ». Félix de Tassy aurait répondu : « Sire, je traite tous mes gueux comme des rois » [1].
Magnifique réplique ! Outre le fait qu’elle peut inspirer une éthique médicale réellement évangélique, elle nous habitue à ce renversement de perspective auquel Luc nous appelle aujourd’hui : regardez les gueux comme des rois et les rois comme des gueux, car « il y a des premiers qui seront derniers et des derniers qui sont premiers ».

 


[1]. En réalité, le roi aurait dit : « Est-ce fait, messieurs ? Achevez et ne me traitez pas en roi ; je veux guérir comme si j’étais un paysan ». Pour l’anecdote, signalons que l’air du « God save the King » du Te Deum composé par Lully pour célébrer cette guérison de la fistule royale a ensuite traversé la Manche pour devenir le « God save the Queen » ! Les supporters britishs qui chantent leur hymne national au stade ne se doutent pas qu’ils glorifient la guérison très frenchie d’une illustre fistule anale…

 

Lectures de la messe

Première lecture
« De toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères » (Is 66, 18-21)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur : connaissant leurs actions et leurs pensées, moi, je viens rassembler toutes les nations, de toute langue. Elles viendront et verront ma gloire : je mettrai chez elles un signe ! Et, du milieu d’elles, j’enverrai des rescapés vers les nations les plus éloignées, vers les îles lointaines qui n’ont rien entendu de ma renommée, qui n’ont pas vu ma gloire ; ma gloire, ces rescapés l’annonceront parmi les nations. Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères, en offrande au Seigneur, sur des chevaux et des chariots, en litière, à dos de mulets et de dromadaires, jusqu’à ma montagne sainte, à Jérusalem, – dit le Seigneur. On les portera comme l’offrande qu’apportent les fils d’Israël, dans des vases purs, à la maison du Seigneur. Je prendrai même des prêtres et des lévites parmi eux, – dit le Seigneur.

Psaume
(Ps 116 (117), 1, 2)
R/ Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile. ou : Alléluia !
 (Mc 16, 15)

Louez le Seigneur, tous les peuples ;
fêtez-le, tous les pays !

Son amour envers nous s’est montré le plus fort ;
éternelle est la fidélité du Seigneur !

Deuxième lecture
« Quand Dieu aime quelqu’un, il lui donne de bonnes leçons » (He 12, 5-7.11-13)

Lecture de la lettre aux Hébreux
Frères, vous avez oublié cette parole de réconfort, qui vous est adressée comme à des fils : Mon fils, ne néglige pas les leçons du Seigneur, ne te décourage pas quand il te fait des reproches. Quand le Seigneur aime quelqu’un, il lui donne de bonnes leçons ; il corrige tous ceux qu’il accueille comme ses fils. Ce que vous endurez est une leçon. Dieu se comporte envers vous comme envers des fils ; et quel est le fils auquel son père ne donne pas des leçons ? Quand on vient de recevoir une leçon, on n’éprouve pas de la joie mais plutôt de la tristesse. Mais plus tard, quand on s’est repris grâce à la leçon, celle-ci produit un fruit de paix et de justice. C’est pourquoi, redressez les mains inertes et les genoux qui fléchissent, et rendez droits pour vos pieds les sentiers tortueux. Ainsi, celui qui boite ne se fera pas d’entorse ; bien plus, il sera guéri.

Évangile
« On viendra de l’orient et de l’occident prendre place au festin dans le royaume de Dieu » (Lc 13, 22-30)
Alléluia. Alléluia. Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie, dit le Seigneur ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. Alléluia. (Jn 14, 6)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, tandis qu’il faisait route vers Jérusalem, Jésus traversait villes et villages en enseignant. Quelqu’un lui demanda : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » Jésus leur dit : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas. Lorsque le maître de maison se sera levé pour fermer la porte, si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte, en disant : ‘Seigneur, ouvre-nous’, il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes.’ Alors vous vous mettrez à dire : ‘Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places.’ Il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice.’ Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors. Alors on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le royaume de Dieu. Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. »
Patrick BRAUD

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19 juin 2022

La loi, l’amour, l’épikie

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La loi, l’amour, l’épikie

 Homélie pour le 13° dimanche du Temps Ordinaire / Année C
26/06/2022

Cf. également :

Quelles sont vos vraies urgences ?
Traverser la dépression : le chemin d’Elie

Dieu est le plus court chemin d’un homme à un autre
Sans condition, ni délai
Exigeante et efficace : la non-violence
Du feu de Dieu !

Quand voler n’est pas voler

Un fait divers était à la Une des médias en ce mois de juin 2012.
Laissons le quotidien Ouest-France raconter :

La loi, l’amour, l’épikie dans Communauté spirituelle photo-d-illustration-julio-pelaez-1646135561Hier, une femme de 47 ans, mère de trois enfants, a été jugée par le tribunal correctionnel de Rennes, pour vol en réunion. Le 11 juillet, cette mère, d’origine arménienne, s’est rendue au Carrefour de Fougères avec son fils. Elle prend de la viande et du beurre qu’elle cache dans son sac. Elle dissimule aussi du fil de pêche et un bouchon. Elle se fait repérer aux caisses. Une plainte est déposée. Le préjudice est estimé à 54 €.
À l’audience, hier, cette femme est présente. Accompagnée d’une traductrice, elle explique le vol : « J’étais demandeuse d’asile et j’avais 160 € pour faire vivre cinq personnes. Les Restos du cœur sont fermés l’été, je ne pouvais pas acheter. Le fil et le bouchon, c’était pour que mon fils puisse pêcher avec ses copains. » La procureure requiert huit jours de prison avec sursis. L’avocate de la défense plaide pour une dispense de peine car « le magasin ne s’est pas constitué partie civile et a donné les aliments à ma cliente nécessiteuse ». La juge a averti la prévenue. Celle-ci est déclarée coupable mais dispensée de peine. (Ouest France, 06/06/2012)

À la lumière de ce vol qui n’en était pas un, la France redécouvrait que l’application stricte de la loi n’était pas toujours juste, ni même légale ! À vrai dire, un autre fait divers semblable avait déjà fait évoluer la jurisprudence au XIX° siècle. Il s’agit de la célèbre affaire Louise Ménard. Louise Ménard naît à Paris en 1875. En 1898, elle vit à Charly-sur-Marne avec sa mère et son fils, âgé de deux ans, né de père inconnu. La mère et la fille sont sans travail et vivent des allocations que leur verse le bureau de bienfaisance de la commune. Mais, elles ne sont pas suffisantes pour nourrir trois personnes. Le 22 février 1898, alors que Louise, sa mère et son fils n’ont pas mangé depuis 36 heures, elle vole, à la devanture d’une boulangerie, un pain de trois kilos. Le boulanger, qui n’est autre que son cousin, porte plainte pour vol. Les gendarmes transmettent la plainte au parquet et Louise est convoquée au tribunal de Château-Thierry le 4 mars 1898 pour répondre du délit de « vol simple ». Elle n’a pas d’avocat, comme la plupart des pauvres de cette époque.

Malgré le réquisitoire du procureur Vialatte, le tribunal relaxe l’accusée. Le « bon juge » Magnaud présente en effet Louise comme une bonne mère de famille, laborieuse, décrit la misère dans laquelle elle se trouve et rejette la responsabilité du vol sur la mauvaise organisation de la société. L’excuse reconnue à Louise relève de la force majeure, de l’« état de nécessité ». Cette notion sera reprise ensuite par de nombreux juristes, mais ce n’est qu’un siècle plus tard, le 1er mars 1994, qu’elle sera inscrite dans les textes.

Il y a donc des circonstances où voler n’est pas voler, car il y va de la survie de quelqu’un ou de ses proches.

 

Paul, l’amour, la Loi

Ces deux faits divers illustrent la position de Paul dans notre 2e lecture :

coeur-ouvert-1024x682 amour dans Communauté spirituelleToute la Loi est accomplie dans l’unique parole que voici : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Mais si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres. Je vous le dis : marchez sous la conduite de l’Esprit Saint, et vous ne risquerez pas de satisfaire les convoitises de la chair. Car les tendances de la chair s’opposent à l’Esprit, et les tendances de l’Esprit s’opposent à la chair. En effet, il y a là un affrontement qui vous empêche de faire tout ce que vous voudriez. Mais si vous vous laissez conduire par l’Esprit, vous n’êtes pas soumis à la Loi.

L’apôtre est connu pour ses binômes de choc : la lettre/l’Esprit ; les mérites/la grâce ; les œuvres/la foi ; la chair/l’Esprit etc.
La Loi/l’amour : le binôme de notre lecture met en tension la Loi et l’amour, non pour les opposer mais pour dialectiquement les conjuguer afin de manifester clairement que l’amour est l’accomplissement de la Loi. Condamner une femme pauvre qui vole pour nourrir les siens est peut-être légal, mais profondément immoral, et en tout cas contraire à l’amour-solidarité qu’elle est en droit d’attendre de la société. Ainsi Paul met-il la vie humaine au-dessus des principes, la liberté inspirée par l’amour plus haut que l’obligation prescrite par la Loi. Il est circoncis, reconnaît la valeur de la circoncision pour les juifs, mais ne veut pas l’imposer aux païens. Il comprend bien que manger des viandes consacrées aux idoles fait horreur aux juifs, mais se sent libre de passer outre ces interdits obsolètes, sauf si cela scandalise des frères d’origine juive. Il sait combien les juifs répugnent à s’asseoir à la table des païens, mais réprimande Pierre lorsque celui-ci n’ose plus le faire en présence des chrétiens venus de Jérusalem. Il est l’élève de Gamaliel, donc un expert en Torah, mais voit en Jésus condamné par cette même Torah la subversion des règles pharisiennes.

Bref, Paul considère que l’amour (agapè) tel que Jésus l’a vécu, tel que l’Esprit nous souffle d’agir aujourd’hui, est le critère ultime d’interprétation de la Loi.

 

Nécessité fait loi

DSCN1716Omnia1-1024x768 AugustinQue voulait le législateur au moment où il a promulgué telle loi ? Que ferait-il maintenant dans une situation nouvelle que la loi n’avait pas prévue ?
C’est ce raisonnement qui a ensuite conduit les Pères de l’Église à relativiser par exemple le droit à la propriété privée. Certes, chacun peut posséder des biens en propre, ce qui lui donne une sécurité et une liberté inaliénables. Mais les Pères forgèrent un adage qui est passé en latin dans notre jurisprudence proverbiale : in necessitate sunt omnia communia = en cas de nécessité, toutes choses sont communes.

Saint Thomas d’Aquin a repris cet argument patristique dans sa Somme théologique, pour démontrer justement que l’amour concret pour l’autre prime sur la stricte application du droit :

Somme théologique, IIa IIae Q66. art.7
QUESTION 66: LE VOL ET LA RAPINE
ARTICLE 7: Est-il permis de voler en cas de nécessité ?
Dans la nécessité tous les biens sont communs [1]. Il n’y a donc pas péché si quelqu’un prend le bien d’autrui, puisque la nécessité en a fait pour lui un bien commun.
Réponse: Ce qui est de droit humain ne saurait déroger au droit naturel ou au droit divin. Or, selon l’ordre naturel établi par la providence divine, les être inférieurs sont destinés à subvenir aux nécessités de l’homme. C’est pourquoi leur division et leur appropriation, œuvre du droit humain, n’empêchent pas de s’en servir pour subvenir aux nécessités de l’homme. Voilà pourquoi les biens que certains possèdent en surabondance sont dus, de droit naturel, à l’alimentation des pauvres; ce qui fait dire à S. Ambroise et ses paroles sont reproduites dans les Décrets: « C’est le pain des affamés que tu détiens; c’est le vêtement de ceux qui sont nus que tu renfermes; ton argent, c’est le rachat et la délivrance des miséreux, et tu l’enfouis dans la terre. » Toutefois, comme il y a beaucoup de miséreux et qu’une fortune privée ne peut venir au secours de tous, c’est à l’initiative de chacun qu’est laissé le soin de disposer de ses biens de manière à venir au secours des pauvres.
Si cependant la nécessité est tellement urgente et évidente que manifestement il faille secourir ce besoin pressant avec les biens que l’on rencontre – par exemple, lorsqu’un péril menace une personne et qu’on ne peut autrement la sauver -, alors quelqu’un peut licitement subvenir à sa propre nécessité avec le bien d’autrui, repris ouvertement ou en secret. Il n’y a là ni vol ni rapine à proprement parler.

Solutions :
1. La décrétale citée ne vise pas le cas d’urgente nécessité.
2. Se servir du bien d’autrui que l’on a dérobé en secret dans un cas d’extrême nécessité n’est pas un vol à proprement parler, car, du fait de cette nécessité, ce que nous prenons pour conserver notre propre vie devient nôtre.
3. Cette même nécessité fait que l’on peut aussi prendre subrepticement le bien d’autrui pour aider le prochain dans la misère.

Il prend plus loin l’exemple d’un prêteur sur gages qui auraient reçu une épée en dépôt. Normalement il doit la rendre à son propriétaire si celui-ci paye la somme requise. Mais supposons qu’il soit devenu fou furieux et réclame son épée pour trucider son paisible voisin : que doit faire le prêteur ? Respecter les termes du contrat de gage et mettre indirectement la vie du voisin en danger ? Ou résister à cette obligation en différant de rendre l’arme tant que le fou furieux n’est pas calmé ?

Une version hélas très actuelle de cet exemple se joue avec le gaz russe : doit-on honorer les contrats avec Gazprom au risque de verser chaque jour 700 millions d’euros à la Russie de Poutine, finançant ainsi son effort de guerre contre l’Ukraine ? Ou doit-on au contraire dénoncer ces contrats, quitte à en payer le prix chez nous ?

« Le législateur, ne pouvant envisager tous les cas particuliers, rédige la loi en fonction de ce qui se présente le plus souvent, portant son intention sur l’utilité commune. C’est pourquoi, s’il surgit un cas où l’observation de telle loi soit préjudiciable au salut commun, celle-ci ne doit plus être observée. Ainsi, à supposer que dans une ville assiégée on promulgue la loi que les portes doivent demeurer closes, c’est évidemment utile au salut commun en règle générale; mais s’il arrive que les ennemis poursuivent des citoyens dont dépend la survie de la cité, il serait très préjudiciable cette ville de ne pas leur ouvrir ses portes. C’est pourquoi, en ce cas, il faudrait ouvrir ses portes contre la lettre de la loi, afin de sauvegarder l’intérêt général que le législateur avait en vue. […]
Si le danger est pressant, ne souffrant pas assez de délai pour qu’on puisse recourir au supérieur, la nécessité même entraîne avec elle la dispense; car nécessité n’a pas de loi » [2].

Les exemples bibliques de ce genre d’exceptions abondent : David mangea les pains de proposition quand il eut faim (1 Sa 21,6) alors que c’était interdit par la Loi écrite dans l’Ancien Testament ; les disciples de Jésus arrachent des épis un jour de sabbat, transgressant l’interdit du repos hebdomadaire, et Jésus désobéit ensuite à la Loi en guérissant la main desséchée d’un homme dans la synagogue ce même jour du sabbat (Mt 12,1-14). Il sera à nouveau coupable de cette transgression en guérissant le jour du sabbat une femme possédée par un esprit qui la rendait infirme depuis dix-huit ans ; elle était toute courbée et absolument incapable de se redresser (Lc 13,10-17) etc.

Nécessité fait loi : les arguments des Pères de l’Église de Saint Thomas d’Aquin se sont profondément inscrits dans la philosophie occidentale du droit et de la justice. En cas de nécessité, il y a des situations où voler n’est pas voler, rendre sa parole n’est pas mentir, gracier n’est pas être laxiste, guérir n’est pas profaner le sabbat.

 

L’épikie

img_3843 droitLes Anciens [3] avaient un mot pour ce genre d’attitude où il faut ponctuellement et provisoirement suspendre l’application de la loi qui doit ici souffrir une exception : ἐπιεικής = épikie. Ce mot grec vient peut-être de έπί-δίκαιονselon selon saint Thomas qui en fait du coup un équivalent de l’équité latine : « ce mot vient de έπί qui signifie au-dessus et de δίκαιον qui veut dire juste » [4]. Cela renvoie à l’idée d’être juste au-delà de la loi, dans certaines situations particulières de vie, qui n’ont pas été prévues par la lettre de la loi. L’épikie est modératrice à l’égard de l’observance littérale de la loi. Elle fait appel au bon jugement. Il s’agit d’une interprétation équitable et modérée non de la loi elle-même, mais de l’intention du législateur, qui est présumé dans un certain cas particulier extraordinaire suspendre l’application de la loi parce que de sa stricte observance résulterait quelque chose de nuisible ou trop onéreux. Par exemple, en général il est interdit de mentir. Mais si un criminel me demande si mon fils est à la maison pour le tuer, là il faut lui mentir !

Saint Thomas précise :

« Les actes humains que les lois règlent consistant dans des choses contingentes qui peuvent varier d’une infinité de manières, il n’a pas été possible d’établir une règle légale qui ne fût défectueuse dans aucun cas. Les législateurs considèrent ce qui arrive le plus souvent, et d’après cela ils portent leur loi. Cependant l’observation de la loi peut être, dans certains cas, contraire à l’égalité de la justice et au bien commun que le législateur se propose. Ainsi la loi décide que l’on doit rendre les dépôts, parce que c’est une chose juste ordinairement. Néanmoins il arrive quelquefois que ce serait nuisible ; comme si un furieux qui a mis un glaive en dépôt le redemandait au moment où il est en furie, ou bien si on redemandait un dépôt pour combattre sa patrie. Dans ces circonstances et dans d’autres semblables, c’est un mal de suivre la loi établie. Par conséquent, en mettant de côté les paroles de la loi, c’est un bien de suivre ce que demande la raison de la justice et l’utilité commune ; et c’est là le but de l’épikie, à laquelle nous donnons le nom d’équité. Il est donc évident qu’elle est une vertu ».

Il est cependant plus vraisemblable qu’épikie vienne de ἐπι (épi)-εικής (eikon, qui a donné icône) : au-dessus-ressembler = ressembler à l’intention première, au-dessus de la lettre de la loi.

L’épikie est ce qui au-dessus de la loi nous fait ressembler à Dieu lui-même, dans sa justice bienveillante. Elle est beaucoup plus qu’une forme d’équité : elle est le point d’orgue où culmine l’effort humain pour rendre la justice. Elle est ce qu’il y a au-dessus (ἐπι) de la lettre de la loi, faisant de nous une icône (εικής) de la bienveillance divine.

Les dictionnaires actuels donneront la définition suivante :

Épikie = vertu morale qui donne le sens du juste ; elle préside aux principes du droit canonique comme aux principes moraux de la personne et permet de décider en conscience de ne pas suivre une loi ou de lui en substituer une autre afin d’éviter une injustice.

Le terme épikie apparaît 5 fois dans la Bible grecque, dans le nouveau Testament uniquement. Louis Segond traduit ce mot pas douceur (Ph 4,5 ; 1P 2,18), indulgence (1Tim 3,3), modération (Ti 3,2) ; Jc 3,17). La traduction liturgique remplace à chaque fois épikie par bienveillance.
C’est donc une manière d’appliquer la loi avec humanité et bonté, si bien que l’intention du législateur en est bien plus respectée que par une application brutale au pied de la lettre.

La première épikie biblique est celle dont Dieu fait preuve à l’égard de son peuple rebelle. Envers Israël à la nuque raide, Dieu aurait été dans son droit de le rayer de la carte, de le punir à jamais, ou de l’abandonner pour un autre. Le livre de la Sagesse (Sg 11) fait ainsi une longue relecture de l’histoire d’Israël en reconnaissant que Dieu aurait pu se montrer rigoureux au lieu d’être si bienveillant :

« Ta main toute-puissante, qui a créé le monde à partir d’une matière informe, aurait pu envoyer contre eux une bande d’ours ou de lions féroces […]. Non seulement leurs ravages auraient pu les anéantir, mais leur vision déjà les aurait fait périr d’effroi. D’ailleurs, il aurait suffi d’un souffle pour qu’ils soient renversés, chassés par la Justice, dispersés en tous sens par le souffle de ta puissance. Mais toi, Seigneur, tu as tout réglé avec mesure, nombre et poids. Car ta grande puissance est toujours à ton service, et qui peut résister à la force de ton bras ? Le monde entier est devant toi comme un rien sur la balance, comme la goutte de rosée matinale qui descend sur la terre. Pourtant, tu as pitié de tous les hommes, parce que tu peux tout. Tu fermes les yeux sur leurs péchés, pour qu’ils se convertissent. Tu aimes en effet tout ce qui existe, tu n’as de répulsion envers aucune de tes œuvres […] Tu les as traités avec ménagement parce qu’ils étaient des êtres humains. Tu n’as envoyé contre eux, en avant-coureurs de ton armée, que des frelons, ces insectes dangereux, pour ne pas hâter leur extermination. Tu aurais bien pu livrer ces impies aux mains des justes, dans une bataille rangée, ou les anéantir d’un coup par des fauves redoutables ou une parole tranchante, mais en exerçant ta justice sans hâte, tu leur offrais l’occasion du repentir. […] Toi qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement, car tu n’as qu’à vouloir pour exercer ta puissance. Par ton exemple tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain ; à tes fils tu as donné une belle espérance : après la faute tu accordes la conversion. Les ennemis de tes enfants, tu les as punis avec un grand souci d’indulgence alors qu’ils méritaient la mort, tu leur as donné le temps et l’occasion de renoncer au mal. Mais tes fils, avec combien plus de scrupules les as-tu jugés, toi qui avais fait en faveur de leurs pères des serments et des alliances : magnifiques promesses ! Ainsi, tu modères le châtiment de nos ennemis, pour nous apprendre à méditer ta bonté lorsque nous jugeons, et à compter sur ta miséricorde lorsque nous sommes jugés ».

La pratique de l’épikie nous fait ressembler à Dieu, au sens où elle nous fait relativiser nos droits propres pour faire vivre celui qui en est dénué.

 

Aime et fais ce que tu veux

Aime et fais ce que tu veuxSi l’amour est l’accomplissement ultime de la Loi, alors celui qui aime vraiment, sans mélange, n’a plus besoin de loi. Il l’a intériorisée, au sens où il est capable de discerner en chaque situation quelle était l’intention du législateur et quelle serait sa décision en ce cas spécifique.
Le génial Augustin a formulé ce sens de l’épikie en une formule devenue célèbre : « dilige, et quod vis fac [5] » = « aime, et fais ce que tu veux ». Le mot latin dilige, traduit par aime, évoque les mouvements pleins d’attention qui nous poussent vers l’autre avec diligence, pour en faire l’objet de notre dilection, et même de notre prédilection.

 

« Ce court précepte t’est donné une fois pour toutes : Aime et fais ce que tu veux.
Si tu te tais, tais-toi par Amour, si tu parles, parle par Amour, si tu corriges, corrige par Amour, si tu pardonnes, pardonne par Amour. Aie au fond du cœur la racine de l’Amour : de cette racine, rien ne peut sortir de mauvais. Voici ce qu’est l’Amour ! Voici comment s’est manifesté l’Amour de Dieu pour nous : il a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par Lui. Voici ce qu’est l’Amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est Lui qui nous a aimés le premier » (1 Jn 4, 9-10). Ce n’est pas nous qui L’avons aimé les premiers, mais Il nous a aimés, afin que nous L’aimions. Ainsi soit-il ! »

Pour Augustin comme pour Paul, toute la Loi se trouve résumée dans le double précepte de la charité, non parce que la charité dispense de pratiquer les autres commandements, mais parce qu’elle en est la plénitude et qu’elle en assure l’accomplissement. La vraie liberté ne consiste pas à suivre ses caprices et ses instincts, mais à  être affranchi par grâce de la tyrannie des passions et à ne dépendre que de Dieu, comme l’exprime Augustin dans cette autre formule concise :

« Eris liber, si fueris servus : liber peccatus, servus justitiae » =
« Tu seras libre si tu es devenu serviteur : libéré du péché, au service de la justice ».

D’ailleurs, la formule comprise dans son contexte, loin d’encourager une indulgence excessive, justifie les rigueurs et les exigences du véritable amour. Saint Augustin lui-même illustre ce qu’il veut dire en donnant un exemple :

« Un père fouette son garçon, alors qu’un kidnappeur le caresse. Si on vous donne le choix entre les coups et les caresses, ne choisiriez-vous pas les caresses et n’éviteriez-vous pas les coups ? Mais si l’on considère ceux qui sont à l’origine des actions on comprend que c’est l’amour qui fouette, et la méchanceté qui caresse. C’est ce à quoi j’insiste: les actions humaines ne peuvent être comprises que par leur racine dans l’amour. Toutes sortes d’actions peuvent sembler bonnes sans nécessairement procéder de l’amour ».

L’idée sous-jacente, c’est qu’il n’y a pas de contradiction fondamentale entre la Loi (les règles données par Moïse à Israël 1500 ans plus tôt) et l’amour. Au contraire, aimer c’est vouloir le bien de l’autre – pas seulement le bien-être ! – le bien, ce qui est juste et bénéfique pour l’autre. Quand on agit avec amour, c’est, pour Paul, forcément en accord avec les règles éthiques : on ne trichera pas, on ne manipulera pas un ami, on n’ira pas le voler, et encore moins le tuer ! La loi, qui avait pour objet de réglementer les relations sociales pour éviter la vendetta, protège l’autre – et l’amour fait mieux encore.

Entre rigorisme et laxisme, entre rigidité et mollesse, la dilection nous rend libre pour appliquer l’esprit de la loi dans le sens de l’amour, cet amour divin qui pardonne, relève et ressuscite. Ce n’est pas l’absence de loi, mais la loi portée à son incandescence : faire vivre.

 

Conclusion

« Toute la Loi est accomplie dans l’unique parole que voici : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. […]
Si vous vous laissez conduire par l’Esprit, vous n’êtes pas soumis à la Loi »
 : que l’Esprit du Christ nous aide à discerner comment pratiquer l’épikie dans toutes nos responsabilités !

 


[1]. Argument repris dans la question 187, Art. 4 : « Quant à ce qui nous est dû, cela peut l’être à deux titres différents. Celui, d’abord, de la nécessité qui, d’après S. Ambroise fait toutes choses communes […].

[2]. Somme Théologique, 1a 2ae, Ch. 96 art. 6

[3]. Dans le livre V de l’Éthique à Nicomaque (l 137a31-b13), ayant commencé avec la justice générale ou légale, Aristote poursuit avec la justice particulière et finit avec la notion de l’« épikie» (έπιείκεια), qui est traduite par aequitas en latin. La vertu de l’épikie se manifeste comme une forme supérieure de justice, nécessaire dans ces cas spéciaux où, en raison de sa généralité, la loi ne peut pas s’appliquer.

[4]. Somme Théologique, 2a 2ae, Question 120 : De l’épikie ou de l’équité.

[5]. La phrase latine est tirée du Iohannis Epistulam ad Parthos tractatus decem, traité VII, 8. Saint Augustin y commente un passage de la première lettre de saint Jean : 1Jn 4,4-12.

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Élisée se leva et partit à la suite d’Élie » (1 R 19, 16b.19-21)

Lecture du premier livre des Rois
En ces jours-là, le Seigneur avait dit au prophète Élie : « Tu consacreras Élisée, fils de Shafath, comme prophète pour te succéder. » Élie s’en alla. Il trouva Élisée, fils de Shafath, en train de labourer. Il avait à labourer douze arpents, et il en était au douzième. Élie passa près de lui et jeta vers lui son manteau. Alors Élisée quitta ses bœufs, courut derrière Élie, et lui dit : « Laisse-moi embrasser mon père et ma mère, puis je te suivrai. » Élie répondit : « Va-t’en, retourne là-bas ! Je n’ai rien fait. » Alors Élisée s’en retourna ; mais il prit la paire de bœufs pour les immoler, les fit cuire avec le bois de l’attelage, et les donna à manger aux gens. Puis il se leva, partit à la suite d’Élie et se mit à son service.

Psaume
(Ps 15 (16), 1.2a.5, 7-8, 9-10, 2b.11)
R/ Dieu, mon bonheur et ma joie !
 (cf. Ps 15, 2.11)

Garde-moi, mon Dieu : j’ai fait de toi mon refuge.
J’ai dit au Seigneur : « Tu es mon Dieu !
Seigneur, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort. »

Je bénis le Seigneur qui me conseille :
même la nuit mon cœur m’avertit.
Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ;
il est à ma droite : je suis inébranlable.

Mon cœur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

Je n’ai pas d’autre bonheur que toi.
Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
À ta droite, éternité de délices !

Deuxième lecture
« Vous avez été appelés à la liberté » (Ga 5, 1.13-18)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Galates
Frères, c’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés. Alors tenez bon, ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de l’esclavage. Vous, frères, vous avez été appelés à la liberté. Mais que cette liberté ne soit pas un prétexte pour votre égoïsme ; au contraire, mettez-vous, par amour, au service les uns des autres. Car toute la Loi est accomplie dans l’unique parole que voici : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Mais si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres. Je vous le dis : marchez sous la conduite de l’Esprit Saint, et vous ne risquerez pas de satisfaire les convoitises de la chair. Car les tendances de la chair s’opposent à l’Esprit, et les tendances de l’Esprit s’opposent à la chair. En effet, il y a là un affrontement qui vous empêche de faire tout ce que vous voudriez. Mais si vous vous laissez conduire par l’Esprit, vous n’êtes pas soumis à la Loi.

Évangile
« Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem » « Je te suivrai partout où tu iras » (Lc 9, 51-62)
Alléluia. Alléluia. 
Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ; Tu as les paroles de la vie éternelle. Alléluia. (cf. 1 S 3,9 ; Jn 6, 68c)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Comme s’accomplissait le temps où il allait être enlevé au ciel, Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem. Il envoya, en avant de lui, des messagers ; ceux-ci se mirent en route et entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue. Mais on refusa de le recevoir, parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem. Voyant cela, les disciples Jacques et Jean dirent : « Seigneur, veux-tu que nous ordonnions qu’un feu tombe du ciel et les détruise ? » Mais Jésus, se retournant, les réprimanda. Puis ils partirent pour un autre village.
En cours de route, un homme dit à Jésus : « Je te suivrai partout où tu iras. » Jésus lui déclara : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête. »
Il dit à un autre : « Suis-moi. » L’homme répondit : « Seigneur, permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père. » Mais Jésus répliqua : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, pars, et annonce le règne de Dieu. »
Un autre encore lui dit : « Je te suivrai, Seigneur ; mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison. » Jésus lui répondit : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu. »
Patrick BRAUD

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8 mai 2022

Ouvrir à tous la porte de la foi

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ouvrir à tous la porte de la foi

Homélie du 5° Dimanche de Pâques / Année C
15/05/2022

Cf. également :

Conjuguer le « oui » et le « non » de Dieu à notre monde
Dieu nous donne une ville
À partir de la fin !
Amoris laetitia : la joie de l’amour
Persévérer dans l’épreuve
Comme des manchots ?
Aimer ses ennemis : un anti-parcours spirituel
J’ai trois amours
Parlez-moi d’amour, redites-moi des choses dures
Le pur amour : pour qui êtes-vous prêts à aller en enfer ?
Conjuguer le verbe aimer à l’impératif
Dieu est un trou noir
Briefer et débriefer à la manière du Christ

Matteo Ricci et la querelle des rites chinois

Matteo RicciAvez-vous déjà entendu parler de cette controverse célèbre ? Elle opposa les jésuites et les Missions Étrangères de Paris (MEP) autour d’une question stratégique pour l’évangélisation de la Chine au XVII° siècle : faut-il occidentaliser l’Église chinoise naissante ou siniser la foi chrétienne ?
En effet, trente années après la mort de François Xavier aux portes de la Chine (1552), des jésuites italiens, Michel Ruggieri et Matteo Ricci, pénètrent dans ce territoire. Ils se font admettre dans la société des lettrés chinois. Leur souci est de respecter les coutumes et la culture chinoise. Ils vont jusqu’à adapter la célébration de la messe, et en 1615 le pape Paul V autorise la liturgie en chinois. Il fut accordé en particulier l’autorisation de célébrer la tête couverte, car tel était le signe du respect en Extrême-Orient. Ce point peut paraître mineur, mais c’était l’indice d’une adaptation possible des rites sacrés, dès lors que leur signification profonde n’en était pas altérée. La Congrégation de la Propagande, créée en 1622 par Grégoire XV, va dans le même sens.
Mais l’arrivée des ordres mendiants en Chine provoque la ‘querelle des rites chinois’. Ils dénoncent « avec horreur les pratiques des jésuites qui permettaient aux chrétiens chinois de rendre à Confucius et aux morts les honneurs traditionnels habituels aux idolâtres de ce pays ». La querelle opposera surtout les jésuites, défenseurs des rites chinois, et les missionnaires des MEP, adversaires.
Dans cette controverse il y avait trois points importants :
- la question de savoir si la commémoration des ancêtres était en pratique un rite civil ou si elle avait une signification religieuse,
- la question de savoir si les cérémonies exécutées en l’honneur de Confucius par des savants chinois étaient séculières ou religieuses,
- la question de savoir si on pouvait trouver un accord concernant le mot chinois le plus approprié pour exprimer le concept « Dieu ».

Après bien des interdictions et autorisations successives, Benoît XIV finit par condamner définitivement dans un décret l’usage des rites chinois en 1742. L’incompréhension dont la papauté fait preuve à l’occasion de la querelle des rites détourne alors nombre de Chinois : en 1717, l’empereur chinois Kangxi, qui avait publié un édit de tolérance en faveur de la foi catholique en Chine, est tellement mécontent de la décision de Rome qu’il retire l’édit en question. Dès 1723, les missionnaires sont expulsés et les chrétiens persécutés, fragilisant une Église qui ne comptait guère plus de 200 000 chrétiens en Chine dès la fin du XVII° siècle. L’Église venait de perdre une occasion de se développer à l’intérieur de la culture chinoise.
Pie XII allait mettre fin en 1939 à l’interdiction de pratiquer les « rites chinois ». Et en 1946 l’Église catholique en Chine sera autorisée et encouragée par le pontife romain à établir une hiérarchie autochtone de plein droit, acceptée par le gouvernement chinois.
Trop tard, pourrait-on dire ! La querelle des rites chinois était une occasion historique dont l’Église n’a pas su tirer parti pour se préparer aux mutations ultérieures.

Dans un premier temps cependant, les autorités romaines avaient pris le parti des jésuites, avec notamment en 1659 une lettre admirable de la Congrégation De Propaganda Fide aux vicaires apostoliques du Tonkin et de Chine. Cette lettre est devenue ensuite une charte de l’évangélisation en pays inconnu, inspirant des missionnaires envoyés en Amérique latine, en Asie, en Afrique, dans les îles et ailleurs les siècles suivants. La lettre énonce les principes de ce qu’on appellerait aujourd’hui l’inculturation de l’Évangile dans des pays non occidentaux :

Ouvrir à tous la porte de la foi dans Communauté spirituelle 220px-Ricci_Guangqi_2« Ne mettez aucun zèle, n’avancez aucun argument pour convaincre ces peuples de changer leurs rites, leurs coutumes et leurs mœurs à moins quelles ne soient évidemment contraires à la religion et à la morale. Quoi de plus absurde que de transporter chez les Chinois la France, lEspagne, l’Italie ou quelque autre pays d’Europe ? Nintroduisez pas chez eux nos pays, mais la foi, cette foi qui ne repousse ni ne blesse les rites ni les usages daucun peuple, pourvu quils ne soient pas détestables, mais bien au contraire veut quon les protège.

Il est pour ainsi dire inscrit dans la nature de tous les hommes d’estimer, d’aimer, de mettre au-dessus de tout au monde les traditions de leur pays et ce pays lui-même. Aussi n’y a-t-il pas de plus puissante cause d’éloignement et de haine que d’apporter des changements aux coutumes propres à une nation, principalement à celles qui y ont été pratiquées aussi loin que remontent les souvenirs des anciens. Que sera-ce si, les ayant abrogées, vous cherchez à mettre à la place les mœurs de votre pays, introduites du dehors ? Ne mettez donc jamais en parallèle les usages de ces peuples avec ceux de lEurope ; bien au contraire, empressez-vous de vous y habituer.

Admirez et louez ce qui mérite la louange. Pour ce qui ne le mérite pas, s’il convient de ne pas le vanter à son de trompe comme font les flatteurs, vous aurez la prudence de ne pas porter de jugement, ou en tout cas de ne rien condamner étourdiment et avec excès.

Quant aux usages qui sont franchement mauvais, il faut les ébranler plutôt par des hochements de tête et des silences que par des paroles, non sans saisir les occasions grâce auxquelles, les âmes une fois disposées à embrasser la vérité, ces usages se laisseront déraciner insensiblement ».

Il s’agissait donc de ne pas confondre la substance de la foi et son expression culturelle, le fond et la forme, le fruit et sa gangue. Que ce soit en matière de foi, de morale ou de liturgie, il est injuste d’imposer à un peuple des coutumes et des normes occidentales s’il a déjà dans son génie propre de quoi exprimer le cœur de l’Évangile.
La lettre indiquait également qu’il serait sage pour les missionnaires de se tenir à l’écart de toute affaire politique au sein des royaumes chinois, et de renoncer absolument à toute forme d’exercice du pouvoir, en lien avec le pouvoir colonisateur français notamment, pour éviter que l’annonce de l’Évangile soit polluée par des intérêts politiques :

« Aux peuples prêchez l’obéissance à leurs princes (…) ne critiquez pas leurs actions, même celles des princes qui vous persécuteraient. N’accusez pas leur dureté, ne reprenez rien dans leur conduite, mais dans la patience et le silence attendez de Dieu le temps de la consolation. Refusez-vous absolument à semer dans leurs territoires les germes d’aucun parti, espagnol, français, turc, persan ou autre. Bien au contraire, extirpez à la racine autant qu’il est en votre pouvoir toutes les rivalités de ce genre. Et si l’un de vos missionnaires, dûment averti, continue à alimenter de telles dissensions, renvoyez-le immédiatement en Europe, de peur que son imprudence ne mette les affaires de la religion en grand péril ».

Maximum illud. - Aux sources d'une nouvelle ère missionnaireLes objectifs sont clairs : créer un clergé autochtone, s’adapter aux mœurs et aux coutumes du pays tout en évitant de s’ingérer dans les affaires politiques, et enfin, ne prendre aucune décision importante sans en référer à Rome. Ajoutons que la condition de vie des missionnaires devrait s’inspirer de la pauvreté évangélique pour ne pas peser sur les communautés locales, et pour ne pas dépendre de l’argent étranger :

« Vous ne voudrez pas vous rendre odieux pour des questions matérielles. Souvenez-vous de la pauvreté des Apôtres qui gagnaient de leurs mains ce qui leur était nécessaire ».
‘Prêtres au travail’ aurait dû être la condition ordinaire des missionnaires, voire du clergé autochtone…

Benoît XV en rétablissant la légitimité d’une liturgie chinoise rappellera ce critère :

« Si le missionnaire se laisse en partie guider par des vues humaines et se préoccupe, fût-ce partiellement, de servir les intérêts de sa patrie, au lieu de se conduire en tout point en véritable apôtre, toutes ses démarches seront aussitôt discréditées aux yeux de la population ; celles-ci en viendront facilement à s’imaginer que le christianisme n’est que la religion de telle nation étrangère, que se faire chrétien est accepter la tutelle et la domination d’une puissance étrangère et renier sa propre patrie ».
Benoît XV, Maximum illud, 1919

 

Ouvrir aux nations la porte de la foi

Voyage_Paul_1 Camus dans Communauté spirituellePaul et Barnabé de retour à Antioche racontent leur voyage autour de la Méditerranée : Lystre, Iconium, Antioche de Pisidie, la Pamphylie, Pergé, Attalia, et finalement retour à Antioche de Syrie d’où ils étaient partis, envoyés par l’Église qui leur avait imposé les mains pour cela. Notre première lecture (Ac 14,21-27) montre ces deux envoyés faire leur débrief : ils racontent comment l’Esprit « a ouvert aux nations païennes la porte de la foi ». Superbe expression ! Pour en mesurer toute la portée, il faut se souvenir qu’aujourd’hui encore devenir juif implique d’accepter toutes les obligations et coutumes juives, de la circoncision au shabbat en passant par le châle de prière, les tsitsits etc. Les premiers chrétiens n’étaient jamais que des juifs messianiques, ils auraient pu vouloir obliger les païens à adopter toutes ces règles pour se convertir au Christ. D’ailleurs, c’est ce qui a failli arriver, sous la pression des juifs un peu traditionalistes de Jérusalem. Il aura fallu une assemblée plénière (« le premier concile ! ») et une vigoureuse intervention de Pierre racontant le baptême du centurion Corneille pour adopter une philosophie missionnaire dont la lettre de 1659 est très proche : « L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé de ne pas faire peser sur vous d’autres obligations que celles-ci, qui s’imposent : vous abstenir des viandes offertes en sacrifice aux idoles, du sang, des viandes non saignées et des unions illégitimes. Vous agirez bien, si vous vous gardez de tout cela. Courage ! » (Ac 15,28-29).

Du coup, on comprend qu’ouvrir aux nations la porte de la foi implique de ne rien leur imposer qui serait étranger au cœur du message. Et surtout ne pas confondre l’expression sémitique de la foi naissante avec son substrat essentiel. Sinon, comme il faut être de mère juive pour être juif, le christianisme des premiers siècles serait resté une petite secte confidentielle…
Il y avait tant d’interdits et d’obligations qui auraient rebuté les païens et les auraient empêché d’entrer dans l’Église : la circoncision pour les hommes, les bains rituels pour les femmes, la cacherout, les strictes obligations du shabbat, l’hébreu, les vêtements, l’interdiction de manger avec des impurs etc. Le passage aux païens a décanté la foi juive de son habillage, certes légitime en Israël, mais superflu et même contre-productif ailleurs.

Malheureusement, la querelle des rites chinois montre que, à partir de l’Édit de Milan environ (313), l’Église de Rome imposera souvent ses coutumes romaines, sa liturgie, sa langue, ses fêtes aux peuples colonisés. Byzance, la seconde Rome, fera de même à l’exception notable de Cyrille et Méthode au IX° siècle : ils créeront l’alphabet slave pour traduire le génie des peuples de l’Est, leur inventer une liturgie propre, et leur évangélisation intégrera le meilleur des cultures slaves.

Laisser Dieu ouvrir aux nations la porte de la foi demande donc de ne pas faire de copier-coller dans l’évangélisation, et de discerner les pierres d’attente qui dans chaque culture permette d’enraciner l’Évangile, au lieu de badigeonner une société d’un vernis de foi occidentale qui se lézarderait et disparaîtrait aussi vite que les Églises chrétiennes du nord de l’Afrique sous les coups de boutoir de l’islam dès le VII° siècle…

 

L’inculturation

Couverture Inculturation et problématique de l'unité de l'EgliseMais que signifie inculturer l’Évangile ? À vrai dire, les juifs avaient déjà commencé à tenir compte des cultures non sémitiques, notamment pour les juifs exilés qui devaient y vivre leur foi. On pense évidemment à la LXX (Septante), la traduction grecque de la Torah hébreu. C’est tellement difficile à avaler pour les traditionalistes de l’époque – on ne touche pas à la langue sacrée ! – qu’il a fallu inventer la légende des 70 vieillards pour légitimer la traduction grecque de la Torah. On aurait confié cette difficile tâche de traduction à 70 savants chevronnés qui travaillaient chacun de leur côté, sans communiquer, mais arrivèrent au final à la même version grecque, mot pour mot ! Belle légende que ce miracle qui fonde l’inculturation de la Bible, et toute l’exégèse. Oui, il est légitime de traduire la Bible dans une autre langue que l’original ! Les musulmans ne franchiront jamais le pas, et continuent d’apprendre le Coran par cœur en arabe. Juifs et chrétiens ont découvert que chaque langue peut porter la révélation du Dieu unique.

Il n’y a pas que la LXX qui témoigne de l’effort incessant d’inculturation du peuple choisi. La Commission Théologique Internationale rappelle qu’Israël a emprunté aux peuples voisins la plupart de ses rites et de ses fêtes :

« Les plus anciennes institutions d’Israël (par exemple la circoncision, le sacrifice du printemps, le repos du sabbat) ne lui sont pas spécifiques. Il les a empruntées aux peuples voisins. Une grande partie de la culture d’Israël a une origine semblable. Cependant, le peuple de la Bible a fait subir à ces emprunts de profonds changements quand il les a incorporés à sa foi et à sa pratique religieuse. Il les a passés au crible de la foi au Dieu personnel d’Abraham, libre créateur et sage ordonnateur de l’univers, en qui le péché et la mort ne sauraient trouver leur source. C’est la rencontre de ce Dieu, vécue dans l’Alliance, qui permit de comprendre l’homme et la femme comme des êtres personnels et de rejeter en conséquence les comportements inhumains inhérents aux autres cultures ».
Commission Théologique Internationale, Foi et inculturation, 1988, n° 2,3

Le génie d’Israël a été d’historiciser ces fêtes et coutumes, c’est-à-dire de les rattacher à des moments-clés de l’histoire du peuple (l’Exode, l’Exil, la Création etc.), superposant ainsi une signification monothéiste aux significations naturelles, rurales, intégrées dans la fête nouvelle. Saint Martin évangélisait la Gaule en pratiquant ce type d’inculturation, reprenant des lieux sacrés païens pour y construire des églises, baptisant des sources et des bois pour en faire des lieux de pèlerinage, s’inspirant des personnages des contes et légendes pour en faire des héros chrétiens etc.

La Commission Théologique Internationale précise que l’inculturation est un processus, c’est-à-dire un échange permanent entre Églises :

« Le processus d’inculturation peut être défini comme l’effort de l’Église pour faire pénétrer le message du Christ dans un milieu socioculturel donné, appelant celui-ci à croître selon toutes ses valeurs propres, dès lors que celles-ci sont conciliables avec l’Évangile. Le terme inculturation inclut l’idée de croissance, d’enrichissement mutuel des personnes et des groupes, du fait de la rencontre de l’Évangile avec un milieu social ».
Commission Théologique Internationale, Foi et inculturation, 1988, n° 1,11

Apôtres des Slaves (Slavorum Apostoli - Lettre encyclique) (Documents d'Église) par [Jean-Paul II]Le Synode des évêques de 1985, qui célébrait le vingtième anniversaire de la clôture du concile Vatican II, a parlé de l’inculturation comme de « l’intime transformation des authentiques valeurs culturelles par leur intégration dans le christianisme, et l’enracinement du christianisme dans les diverses cultures humaines ».

La même année, Jean-Paul II fêtant Cyrille et Méthode la définissait simplement :

« L’inculturation est l’incarnation de l’Évangile dans les cultures autochtones et, en même temps, l’introduction de ces cultures dans la vie de l’Église ».
Jean-Paul II, Lettre encyclique Slavorum Apostoli à l’occasion du 11° centenaire de l’œuvre d’évangélisation des saints Cyrille et Méthode, 1985, n°21.

On le voit : il ne s’agit pas de canoniser trop vite tous les éléments d’une culture, car certains seront contraires à l’Évangile. Par exemple : l’excision des fillettes, la culture de la mafia, les discriminations hommes-femmes, la peur animiste devant l’invisible, l’individualisme moderne etc. De même, il serait injuste d’occidentaliser une Église naissante sous prétexte de lui annoncer la foi. Il s’agit en somme de « conjuguer le oui et le non de Dieu à notre monde » : en chaque culture, des éléments magnifiques témoignent du travail de l’Esprit bien avant l’arrivée de missionnaires chrétiens. Et d’autres éléments sont au contraire foncièrement opposés à l’Évangile. Entre ces deux extrêmes, beaucoup de valeurs locales demandent à être travaillées, transformées, baptisées pour porter le plus fidèlement possible le cœur de la foi.

C’est sur le plan liturgique que l’inculturation est la plus spectaculaire. Par exemple, le passage du latin aux langues locales dans la liturgie grâce à Vatican II a fait grincer bien des dents, mais sans cette inculturation de la liturgie, où en serions-nous ? Le passage au latin à Rome au IV° siècle, alors que seul le grec était la langue noble, avait déjà choqué les tenants d’une Tradition figée, immobile. En Afrique, on est allé plus loin en africanisant les rites des funérailles chrétiennes, en parlant de l’Église comme d’une famille africaine, ou même au Zaïre en célébrant la messe selon un rite propre, le rite zaïrois approuvé par Rome depuis 1988. Tous ceux qui ont vécu des messes en Afrique noire savent que les danses, les costumes traditionnels, les youyous des femmes, l’omniprésence des ancêtres etc…, tout cela est repris et assumé dans la liturgie eucharistique où l’assemblée se reconnaît, adhère, participe avec joie, corporellement et affectivement, sans rien perdre du contenu essentiel de la foi.

Inculturer l’Évangile, c’est encore pour chaque Église locale traduire la Bible dans sa langue, ses langues, instaurer des catéchistes laïcs ici ou des diacres permanents là, publier un catéchisme national actualisant le catéchisme de l’Église catholique, discerner ce qui est bon ou dangereux dans les lois votées dans le pays, susciter et accompagner les spiritualités intégrant le génie de chaque peuple etc.

L’inculturation est une œuvre ecclésiale, où chacun de nous a sa part. Car il est de notre devoir de baptisés d’écouter ce que l’Esprit dit à notre Église pour faire évoluer notre culture et mieux y adapter l’expression de notre foi.

 

Ouvrir à mon prochain la porte de la foi

Je%CC%81sus%20frappe%20porte_0 ChineTerminons sur une note plus personnelle, qui impliquera chacun. Car l’inculturation n’est pas qu’une œuvre collective. C’est également une attitude personnelle, qui concerne notre relation à nos collègues, amis, familles qui sont loin du Christ. À nous de trouver les mots qui sauront toucher le cœur de l’autre. Au lieu de réciter un discours appris, à nous de partir de la culture de l’autre pour y greffer notre témoignage, notre annonce. Ouvrir à mon prochain la porte de la foi relève d’une pédagogie pleine de respect et d’attention, pratiquant par questionnements plus que par affirmations, par témoignage plus que par contrainte, afin de mettre l’autre en contact avec le Christ, tel Jean-Baptiste au bord du Jourdain.

Cela nous demande encore de lever les obstacles qui empêchent l’autre de croire, comme un verrou tourné sur la porte de sa foi. C’est par exemple un malheur innocent qui l’éloigne de la possibilité de croire (un deuil, un accident, un handicap…), ou bien une vision déformée de l’Église, ou bien une ignorance de la profondeur humaine de la Bible, ou bien des arguments intellectuels qui demandent à débattre (l’Inquisition, les croisades, l’origine de l’univers, la science etc.). Ouvrir à l’autre la porte de la foi, c’est lever un à un ces verrous, ces obstacles qui l’empêchent, et patiemment lui permettre d’entendre le Christ lui murmurer : « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi » (Ap 3,20).

Ouvrir la porte de la foi, c’est également fermer celle du malheur. Au sens où Albert Camus décrivait cette porte dans l’Étranger (1942), lorsque Meursault tire sur un arabe qui le menace de son couteau sur la plage :

C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le révolver. La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût.
Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur »…

Nos meurtres, nos enfermements, nos dénis font claquer sur nous la porte du malheur. Seule une pédagogie du pardon, un cheminement de vérité et de réconciliation pourront déverrouiller cette porte pour ouvrir celle de la foi, de la confiance dans la puissance de l’amour sur le mal. Que serait la mission chrétienne sans cette dimension proprement thérapeutique ?

« L’Esprit à ouvert aux nations païennes la porte de la foi ».
Inculturons donc l’Évangile, en général dans la vie de chaque Église, et en particulier dans nos relations avec nos proches, avec nous-même !

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Ayant réuni l’Église, ils rapportèrent tout ce que Dieu avait fait avec eux » (Ac 14, 21b-27)

Lecture du livre des Actes des Apôtres
En ces jours-là, Paul et Barnabé, retournèrent à Lystres, à Iconium et à Antioche de Pisidie ; ils affermissaient le courage des disciples ; ils les exhortaient à persévérer dans la foi, en disant : « Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu. » Ils désignèrent des Anciens pour chacune de leurs Églises et, après avoir prié et jeûné, ils confièrent au Seigneur ces hommes qui avaient mis leur foi en lui. Ils traversèrent la Pisidie et se rendirent en Pamphylie. Après avoir annoncé la Parole aux gens de Pergé, ils descendirent au port d’Attalia, et s’embarquèrent pour Antioche de Syrie, d’où ils étaient partis ; c’est là qu’ils avaient été remis à la grâce de Dieu pour l’œuvre qu’ils avaient accomplie. Une fois arrivés, ayant réuni l’Église, ils rapportèrent tout ce que Dieu avait fait avec eux, et comment il avait ouvert aux nations la porte de la foi.

Psaume
(Ps 144 (145), 8-9, 10-11, 12-13ab)
R/ Mon Dieu, mon Roi, je bénirai ton nom toujours et à jamais ! ou : Alléluia. (Ps 144, 1)

Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
la bonté du Seigneur est pour tous,
sa tendresse, pour toutes ses œuvres.

Que tes œuvres, Seigneur, te rendent grâce
et que tes fidèles te bénissent !
Ils diront la gloire de ton règne,
ils parleront de tes exploits.

Ils annonceront aux hommes tes exploits,
la gloire et l’éclat de ton règne :
ton règne, un règne éternel,
ton empire, pour les âges des âges.

Deuxième lecture
« Il essuiera toute larme de leurs yeux » (Ap 21, 1-5a)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean
Moi, Jean, j’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre s’en étaient allés et, de mer, il n’y en a plus. Et la Ville sainte, la Jérusalem nouvelle, je l’ai vue qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, prête pour les noces, comme une épouse parée pour son mari. Et j’entendis une voix forte qui venait du Trône. Elle disait : « Voici la demeure de Dieu avec les hommes ; il demeurera avec eux, et ils seront ses peuples, et lui-même, Dieu avec eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur : ce qui était en premier s’en est allé. » Alors celui qui siégeait sur le Trône déclara : « Voici que je fais toutes choses nouvelles. »

Évangile
« Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres » (Jn 13, 31-33a.34-35)
Alléluia. Alléluia. Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. » Alléluia. (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Au cours du dernier repas que Jésus prenait avec ses disciples, quand Judas fut sorti du cénacle, Jésus déclara : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui. Si Dieu est glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera ; et il le glorifiera bientôt.
Petits enfants, c’est pour peu de temps encore que je suis avec vous. Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. »
Patrick BRAUD

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17 avril 2022

Croire sans voir : la pédagogie de l’inconditionnel

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Croire sans voir : la pédagogie de l’inconditionnel

Homélie du 2° Dimanche de Pâques / Année C
24/04/2022

Cf. également :

Quand vaincre c’est croire
Thomas, Didyme, abîme…
Quel sera votre le livre des signes ?
Lier Pâques et paix
Deux utopies communautaires chrétiennes
Le Passe-murailles de Pâques
Le maillon faible
Que serions-nous sans nos blessures ?
Croire sans voir
Au confluent de trois logiques ecclésiales : la communauté, l’assemblée, le service public
Trois raisons de fêter Pâques
Riches en miséricorde ?

C’est dangereux de croire ce que l’on voit

« Moi je ne suis comme saint Thomas : je ne crois que ce que je vois ! » En référence à l’Évangile de ce dimanche (Jn 20,19-31), cette réponse sceptique est devenue proverbiale. Pourtant, il y a longtemps que les philosophes, scientifiques et mêmes journalistes nous avertissent : nos sens nous mentent souvent ! Notre cerveau construit une perception de la réalité qui souvent n’est pas la réalité.
Ainsi Descartes avec son doute méthodique met en évidence que ce que nous voyons peut être une illusion de la folie, ou un rêve, ou une construction de l’esprit etc. Descartes reprend trois arguments justifiant le doute : la faillibilité des sens, qui peuvent tromper le sujet (par exemple, l’image du bâton brisé dans l’eau) ; le risque de la folie ; et la confusion avec le rêve, qui dissipe la frontière avec l’éveil et remet ainsi en cause la réalité du corps.
Fake news

Autrefois, les Soviétiques truquaient les photos officielles, bien avant Photoshop ! Maintenant, ce sont les journalistes qui sont obligés de traquer inlassablement les fake news, pendant la crise du Covid, et pendant la guerre d’Ukraine notamment. Les complotistes antivax inondaient la toile de fausses statistiques, de faux documents dûment estampillés et apparemment officiels, de fausses vidéos datant d’avant la crise ou parlant d’autre chose en fait etc. La guerre d’Ukraine a ressuscité la bonne vieille propagande militaire du XX° siècle, dans les deux camps. La désinformation atteint des sommets ! Les ukrainiens parlaient par exemple de la résistance héroïque de treize soldats gardant « l’Île aux serpents » et tués par la marine russe. En réalité, ils se sont rendus sans résister et la marine ukrainienne a publié un rectificatif après les vidéos ‘héroïques’ qui avaient circulé auparavant. Ils ont également inventé un pilote-fantôme qui aurait abattu des dizaines d’avions russes. Mais c’était des images d’un jeu vidéo hyperréaliste… Dans l’autre camp, les Russes diffusaient de soi-disant vidéos de massacres de russophones, et répandaient la (fausse) rumeur que les soldats ukrainiens retenaient les civils en otages dans les villes assiégées ou se ralliaient à la cause russe avec enthousiasme ; ils déniaient le bombardement du théâtre et de la maternité de Marioupol tuant des femmes enceintes etc. Ils sont même allés jusqu’à essayer de faire passer le torpillage de leur vaisseau amiral par les ukrainiens en Mer noire pour un « accident » qui aurait déclenché un incendie, l’explosion des munitions, et le naufrage du bateau à cause de la mer agitée… L’extrême droite française a diffusé des images de Zelensky mitraillettes au poing tirant sur des députés russophones. Mais c’était un extrait de la série télévisée qui l’a rendu célèbre avant d’être élu, où il joue le rôle d’un professeur d’histoire devenu président et luttant contre la corruption de tous les députés ukrainiens : la scène complète le montre en train de rêver à ce mitraillage, tellement le combat contre la corruption et difficile…

Plus que jamais info et intox sont difficiles à démêler. Plus que jamais les réseaux sociaux répandent fake news et propagande. Plus que jamais, ces images, ces documents, ces paroles et vidéos sont faciles à manipuler, et c’est un défi éducatif énorme que d’apprendre aux jeunes générations à ne surtout pas croire tout ce qu’elles voient sur leurs écrans ! Avec la réalité virtuelle des Métavers qu’annonce Facebook & consorts, cela ne va pas s’arranger…

Les scientifiques nous alertent également depuis longtemps. On connaît depuis l’Antiquité les illusions d’optique qui nous font voir ce qui n’existe pas : images ambiguës (canard ou lapin ?) / illusions géométriques (ex : illusion de Müller-Lyer) / illusion de Ponzo générée par le cerveau (lignes de fuite) / fausse spirale de Fraser / la grille de Herman / l’échiquier d’Adelson / le motif de Kanizsa / la technique du clair-obscur / l’illusion de mouvement etc. [1]. Il nous arrive de ne pas trouver quelque chose qui se trouve pourtant juste sous notre nez, comme nos lunettes. Tant que nous ne regardons pas vraiment avec attention, cette chose n’existe pas en tant que telle pour l’esprit ; il ne peut donc pas la « piocher ». C’est sur cette propension que repose le célèbre jeu pour enfants ‘Où est Charlie’ ?

Et que dire de la mécanique quantique pour qui les particules du réel ne peuvent être approchées que sous le mode probabiliste ! L’exemple du boson de Higgs est instructif. La théorie quantique prévoyait l’existence de cette particule, mais personne ne l’avait jamais observée en laboratoire. Il a fallu l’accélérateur du CERN de Genève pour enfin mettre en évidence que ce boson existait alors que personne ne l’avait jamais vu ! Ce qui est vrai dans l’infiniment petit l’est aussi dans l’infiniment grand : tant de planètes et de galaxies ont été découvertes grâce au télescope Hubble et autre expériences qu’on se dit que le ciel de nos anciens avait de sacrés trous dans la raquette (ce qui au passage ruine la crédibilité scientifique des soi-disant prédictions astrologiques) !

Bref, ne faire confiance qu’à ce qu’on voit n’est pas rationnel, et peut même devenir dangereux en nous rendant vulnérables à toutes les manipulations !
C’est pourquoi les juifs demandaient au minimum 2 témoins pour déposer devant un tribunal. Les militaires aujourd’hui encore ne valident une information que si elle est recoupée par au moins 3 sources différentes et indépendantes. Et les chrétiens ont retenu 4 Évangiles pour éclairer la vie de Jésus de 4 projecteurs différents.

Méfions-nous donc de ce qui nous paraît évident et « tomber sous le sens »…

 

Toute foi aura sa nuit

Croire sans voir : la pédagogie de l'inconditionnel dans Communauté spirituelle La-nuit-de-la-foi-e1554295130435Notre Thomas de Pâques a toute sa place dans ce constat que voir et croire ne sont pas identiques. Il nous avertit que tôt ou tard celui qui suit le Christ sera confronté à l’absence, au manque de signes, voire à des signes contraires. La tradition mystique appelle nuit de la foi cette expérience terrible où nous ne voyons plus rien de la réalité pascale. Ils sont nombreux à en avoir parlé : Benoît, Ignace, Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, Maître Eckhart, Ruysbroek, les béguines, Mère Teresa… Cela peut se traduire par un sentiment d’absence de Dieu, par l’absence de sensibilité de Dieu dans la prière. Saint François de Sales raconte qu’au cours d’une période de « nuit » il a eu la tentation du suicide !

Mère Teresa en témoignait : « C’est seulement la foi aveugle qui me transporte, parce que, en vérité, tout est obscurité pour moi ». Souvenez-vous de la stupeur du monde apprenant, en 2007, le « tunnel » dans lequel la sainte de Calcutta a passé les cinquante dernières années de sa vie. « Où est ma foi ? » interrogeait-elle dans une lettre à son confesseur, le 3 juillet 1959. « Tant de questions sans réponse vivent en moi. (…) On me dit que Dieu m’aime et pourtant l’obscurité, la froideur et le vide sont une réalité si grande que rien ne touche mon âme ».

Jean de la Croix (XVI° siècle) parle de la nuit des sens et de la nuit de l’esprit. Cette dernière peut frôler la dépression, le sentiment d’inutilité, le désespoir. Le poème « La nuit obscure » en condense l’expérience spirituelle, au travers de la figure de la bien-aimée (l’âme humaine) qui cherche son bien-aimé (le Christ) dans la nuit :

La nuit obscurePendant une nuit obscure,
Enflammée d’un amour inquiet,
Ô l’heureuse fortune !
Je suis sortie sans être aperçue,
Lorsque ma maison était tranquille.

Étant assurée et déguisée,
Je suis sortie par un degré secret,
Ô l’heureuse fortune !
Et étant bien cachée dans les ténèbres,
Lorsque ma maison était tranquille.

Pendant cette heureuse nuit,
Je suis sortie en ce lieu secret
Où personne ne me voyait,
Sans autre lumière,
Que celle qui luit dans mon cœur.

Elle me conduisit
Plus surement que la lumière du midi,
Où m’attendait
celui qui me connait très bien,
Et où personne ne paraissait.

Ô nuit qui m’a conduite !
Ô nuit plus aimable que l’aurore !
Ô nuit qui as uni
le bien-aimé avec la bien-aimée,
en transformant l’amante en son bien-aimé.

La nuit de la foi est la perte de toute image de Dieu, de toute représentation.

Dans ce chemin de la foi, les sens ne sont plus là pour conduire l’âme comme elle en avait l’habitude, ni la nourrir. C’est pour cela qu’elle est comme dans la nuit. Ce n’est donc pas n’importe quelle nuit. C’est la nuit de la foi qui engage ou ouvre une heureuse aventure et qui permet à l’âme de se détacher de ses sens pour aller plus avant en elle-même.

Jean de la Croix utilise une image éclairante (Nuit obscure II,10) : l’être humain est comparable à une bûche de bois que la flamme de l’Esprit veut transformer en feu d’amour, donc en Lui-même. Mais quand le feu attaque le bois, il l’obscurcit avant de le rendre incandescent ; cette phase négative risque d’être mal interprétée comme un enlaidissement spirituel alors que c’est le signe d’une transformation en cours. On pourrait presque dire que plus l’obscurité de la nuit est forte, plus elle annonce une communion intense.
Maître Eckhart (XIII°-XIV° siècles) avait déjà eu recours à cette image de la bûche :

« Lorsque le feu veut attirer le bois dans soi et soi en retour dans le bois, il trouve le bois inégal à lui. À cela il faut du temps. En premier lieu, il le rend chaud et brûlant, et alors il fume et craque, car il lui est inégal ; et plus le bois devient brûlant plus il devient silencieux et tranquille, et plus il est égal au feu plus paisible il est, jusqu’à ce qu’il devienne pleinement feu » (Sermon 11).

Jean de la Croix rend compte de cette obscurité de la nuit par le fait que la foi est une lumière éblouissante pour notre intelligence, en raison de la différence abyssale de nature entre Dieu et l’homme et du péché qui blesse notre humanité. Mais n’oublions pas : s’il y a nuit, c’est en tant que passage vers le plein jour, vers la lumière qui ne finit pas. L’homme est destiné à devenir Dieu par participation, et ce dès cette vie humaine, même si cela ne sera pleinement accompli que dans l’éternité. La nuit a une portée purificatrice : elle nous prépare à nous unir à Dieu et à trouver pleinement le sens de notre vie. Elle a aussi une portée apostolique comme participation à la Passion de Jésus. La longue « nuit de la foi » de Mère Teresa en est un cas saisissant : sentiment intérieur de l’absence de Dieu mais foi constante et croissance dans la charité. La nuit est féconde pour celui qui la traverse mais aussi, à travers lui, pour l’Église.

41jhICFCBUL._SX359_BO1,204,203,200_ béatitude dans Communauté spirituelleFaire l’expérience de la nuit de la foi n’est pas réservé à ces géants spirituels. Nous aussi, comme Thomas, nous aurons du mal à croire à l’incroyable dont témoignent pourtant des gens que nous connaissons et aimons. La nuit de Thomas n’a duré qu’une semaine, la nôtre peut s’étendre sur des mois, des années. Lisez ce témoignage d’un prêtre qui l’a consignée  dans un livre [2]C‘était en 1994, quinze jours après la mort de son père dont il était très proche. Un vendredi, le P. Éric Venot-Eiffel, carme âgé de 46 ans, s’allonge dans sa cellule du couvent d’Avon, près de Fontainebleau. Tout à coup, il se sent envahi par la nuit. « C’est plus que des doutes, raconte-t-il. Je ne sais plus où j’en suis. Des questions me taraudent : Dieu existe-t-il vraiment ? À quoi sert de prier ? Ai-je bâti mon existence sur le vide ? » Cette épreuve va durer dix-sept ans, pendant lesquels ce prêtre refuse de dire qu’il a perdu la foi, préférant la métaphore de la marée. « Ma foi s’est retirée comme la mer se retire, et je me sens comme une barque échouée dans la vase, attendant désespérément que la mer remonte pour flotter, poursuit-il. La foi est devenue inatteignable. Je n’ai plus accès à l’homme que j’étais ».

 

La pédagogie de l’inconditionnel

Saint Thomas touchant les plaies du ChristLe Ressuscité ne disqualifie pas l’attitude de Thomas, puisqu’il répond à son attente en se manifestant à lui 8 jours après. Avec amour et patience, sans reproche, Jésus conduit Thomas de la maîtrise à la confiance, de la volonté de mainmise à l’acceptation de l’autre. Le doute qui s’était insinué dans la tête de Thomas était quelque peu diabolique, en ce sens qu’il était structuré comme les trois tentations suggérées par le diable au désert telles que nous les avons lues lors du Mercredi des cendres : « si tu es fils de Dieu… alors… » Thomas duplique ce schéma : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! ».
Autrement dit, Thomas est dans la foi au conditionnel : « à condition que… alors je croirai en toi ». Or quand Dieu aime, c’est sans conditions. C’est d’ailleurs l’assurance donnée à Jésus lors de son baptême dans le Jourdain : « tu es mon fils bien-aimé ». C’est un présent inconditionnel.
Jésus crucifié aimera le criminel sans exiger de lui un préalable : « aujourd’hui, tu seras avec moi en paradis ».
La foi-confiance est sans conditions, et le Ressuscité conduit Thomas à déposer les armes pour accueillir celui qui vient à lui : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »

Cette pédagogie de l’inconditionnel peut inspirer et renouveler notre manière d’éduquer les plus jeunes, de proposer la foi à ceux qui ne connaissent pas le Christ, de dialoguer avec nos ennemis… Cette pédagogie est avant tout un cheminement : elle demande du temps (une semaine symbolique pour Thomas), de l’écoute, de la gradualité.
Attention! Cet appel à croire sans voir pourrait conduire à croire n’importe quoi ou n’importa qui. Les gourous le savent bien. Tant d’hommes et de femmes ont été abusés par leurs propres impressions ou par d’autres personnes, bien intentionnées ou non, cherchant à tout prix à neutraliser le sens critique de leur interlocuteur par une formule du genre : « c’est le grand mystère de la foi » ! Or, dans le langage de la Bible, un « mystère » est précisément quelque chose qui était inconnu et qui est maintenant manifesté grâce à Dieu. Il est donc légitime et sage de chercher à voir plus clair afin de croire.
Quand André et Jean demandent à Jésus où il demeure, Jésus les encourage dans cette démarche : « Venez et voyez. Ils allèrent, et ils virent où il demeurait » (Jn 1,39). Jean entre et il est écrit : « il vit et il crut » (Jn 20,3-8). Qu’est-ce que Jean vit qui le fit croire ? Rien puisque le tombeau est vide. Il vit… qu’il n’y avait rien à voir. Il saisit qu’il n’y a rien là-dedans – dans le visible – d’important pour la foi, pour l’espérance, et que l’amour peut se passer du visible. Le tombeau est spirituellement vide… Débarrassés du visible, nous pouvons enfin accéder à la foi, aller du domaine du physique au spirituel, du temps à l’éternité. Dans un sens, oui, il est ainsi indispensable d’accepter de ne pas voir, de dépasser le visible, pour croire (au sens d’avoir la foi).

Thomas nous montre que notre besoin de voir est accueilli par le Christ, qu’il l’accompagne et le transforme.
Croire sans voir s’apprend, Thomas l’atteste !

 

La deuxième Béatitude

Au bonheur des BéatitudesDans l’Évangile de Jean, il n’y a pas le discours des Béatitudes comme chez Mathieu ou Luc. Jean n’a que deux passage où Jésus déclare heureux ceux qu’ils désignent : lors du lavement des pieds à la Cène (« Sachant cela, heureux êtes-vous, si vous le faites » (Jn 13,17), et ici devant Thomas : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu ». La béatitude de la foi sans conditions va ainsi se concilier avec la béatitude du service fraternel (lavement des pieds). C’est donc que croire sans voir est la moitié du bonheur !
Car abandonner le conditionnel est libératoire : plus besoin de comptabiliser les signes, de marchander les grâces, d’accumuler les bonnes œuvres, d’exercer un chantage.
Dès lors, croire sans voir devient jubilatoire, car l’âme est libre de louer et contempler Dieu sans exiger de contrepartie. Le service fraternel en est d’autant plus facilité qu’il ne constitue plus un ticket d’entrée pour le paradis !
Plus besoin de s’épuiser comme Thomas à demander des preuves. Il suffit d’une seule Transfiguration pour aller au plus bas de la Passion. Il suffit d’une seule rencontre avec le Ressuscité pour aller donner sa vie en Inde et dans les îles syro-malabares comme Thomas !
Et si en chemin nous sommes soumis à l’épreuve de la nuit de la foi, appuyons-nous sur le témoignage de ceux et celles qui l’ont traversée avant nous.

Heureux ceux qui croient sans avoir vu !
Puissions-nous être de ceux-là…

 


[2]J’ai tant douté de toi, Éd. Médiaspaul, 2012. Cf. https://www.lepelerin.com/foi-et-spiritualite/temoignages-de-foi/la-nuit-de-la-foi/


LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Un seul cœur et une seule âme » (Ac 4, 32-35)

Lecture du livre des Actes des Apôtres
La multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur et une seule âme ; et personne ne disait que ses biens lui appartenaient en propre, mais ils avaient tout en commun. C’est avec une grande puissance que les Apôtres rendaient témoignage de la résurrection du Seigneur Jésus, et une grâce abondante reposait sur eux tous. Aucun d’entre eux n’était dans l’indigence, car tous ceux qui étaient propriétaires de domaines ou de maisons les vendaient, et ils apportaient le montant de la vente pour le déposer aux pieds des Apôtres ; puis on le distribuait en fonction des besoins de chacun.

PSAUME
(117 (118), 2-4, 16ab-18, 22-24)
R/ Rendez grâce au Seigneur : Il est bon ! Éternel est son amour ! ou : Alléluia ! (117,1)

Oui, que le dise Israël :
Éternel est son amour !
Que le dise la maison d’Aaron :
Éternel est son amour !

Qu’ils le disent, ceux qui craignent le Seigneur :
Éternel est son amour !
Le bras du Seigneur se lève,
le bras du Seigneur est fort !

Non, je ne mourrai pas, je vivrai
pour annoncer les actions du Seigneur.
Il m’a frappé, le Seigneur, il m’a frappé,
mais sans me livrer à la mort.

La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle :
c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux.
Voici le jour que fit le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie !

DEUXIÈME LECTURE
« Tout être qui est né de Dieu est vainqueur du monde » (1 Jn 5, 1-6)

Lecture de la première lettre de saint Jean
Bien-aimés, celui qui croit que Jésus est le Christ, celui-là est né de Dieu ; celui qui aime le Père qui a engendré aime aussi le Fils qui est né de lui. Voici comment nous reconnaissons que nous aimons les enfants de Dieu : lorsque nous aimons Dieu et que nous accomplissons ses commandements. Car tel est l’amour de Dieu : garder ses commandements ; et ses commandements ne sont pas un fardeau, puisque tout être qui est né de Dieu est vainqueur du monde. Or la victoire remportée sur le monde, c’est notre foi. Qui donc est vainqueur du monde ? N’est-ce pas celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ?
C’est lui, Jésus Christ, qui est venu par l’eau et par le sang : non pas seulement avec l’eau, mais avec l’eau et avec le sang. Et celui qui rend témoignage, c’est l’Esprit, car l’Esprit est la vérité.

ÉVANGILE
« Huit jours plus tard, Jésus vient » (Jn 20, 19-31)
Alléluia. Alléluia.Thomas, parce que tu m’as vu, tu crois, dit le Seigneur. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! Alléluia. (Jn 20, 29)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
C’était après la mort de Jésus. Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »
Or, l’un des Douze, Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), n’était pas avec eux quand Jésus était venu. Les autres disciples lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! »
Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux. Il dit : « La paix soit avec vous ! » Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. » Alors Thomas lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ». Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.
Patrick Braud

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