L'homelie du dimanche

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14 juin 2020

Une utopie à proclamer sur les toits

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Une utopie à proclamer sur les toits

Homélie du 12° Dimanche du temps ordinaire / Année A
21/06/2020

Cf. également :

Terreur de tous côtés !
N’arrêtez pas vos jérémiades !
L’effet saumon
Sous le signe de la promesse
La « réserve eschatologique »

L'utopie   de thomas more  Format Poche Le confinement pouvait comporter des aspects positifs. Ainsi ai-je pu lire des intégrales littéraires si grosses que je n’osais jamais m’y plonger avant. Et également de petits ouvrages guère tape-à-l’œil, de ceux qu’on a dans sa bibliothèque pour dire en passant les yeux dessus : il faudra qu’un jour je le lise ! « L’Utopie » de Thomas More est de ceux-là. Un grand classique s’il en est, bien rangé entre Le Prince de Machiavel et Le Banquet de Platon sur mes étagères. Or ce petit traité comporte un passage qui fait référence à l’Évangile de ce dimanche (Mt 10, 26-33). Quand Raphaël – le voyageur de retour de l’île d’Utopie où il a vécu cinq ans – raconte l’extraordinaire organisation sociale et politique des Utopiens, Thomas More lui conseille de ne pas tout révéler de façon aussi abrupte s’il veut être écouté des puissants. Il lui suggère plutôt « une route oblique », qui visera dans un premier temps à « diminuer l’intensité du mal » et non à « effectuer le bien ». Toute vérité n’est pas bonne à dire, affirme la prudence populaire… Raphaël s’insurge, avec la radicalité même du Christ dans notre lecture dominicale :
« Savez-vous ce qui m’arriverait de procéder ainsi ? C’est qu’en voulant guérir la folie des autres, je tomberais en démence avec eux. Je mentirais, si je parlais autrement que je vous ai parlé. »
« Il y a lâcheté ou mauvaise honte à taire les vérités qui condamnent la perversité humaine, sous prétexte qu’elles seront bafouées comme des nouveautés absurdes, ou des chimères impraticables. Autrement, il faudrait jeter un voile sur l’Évangile, et dissimuler aux chrétiens la doctrine de Jésus. Mais Jésus défendait à ses apôtres le silence et le mystère ; il leur répétait souvent : Ce que je vous dis à voix basse et à l’oreille, prêchez-le sur les toits hautement et à découvert. Or, la morale du Christ est bien plus opposée que nos discours aux coutumes de ce monde. » (Livre premier)

Voilà un appel à ne pas se taire, à proclamer haut et fort, à temps et à contretemps, le cœur du message du Christ à toutes les nations, ouvertement et au grand jour !

Le plan de l'île d'Utopia imaginé par Thomas MoreParu en 1516, L’Utopie décrit « un lieu qui n’est nulle part », selon l’étymologie du titre du livre. Et justement parce que nul royaume, nulle principauté, nulle république ne peut prétendre incarner cet idéal de vie sociale, décrire la vie de ces insulaires comme un impossible horizon à mettre en œuvre dès maintenant suscite des réactions violentes, des résistances, des oppositions dangereuses, des menaces inquiétantes. En effet, appeler en 1516 à la suppression de la propriété individuelle (bien avant Marx !), des métiers oisifs (noblesse…), de la peine de mort, de la monnaie (pour les échanges intérieurs) a du paraître folie révolutionnaire ! Ne se contentant pas de réfuter les pratiques sociales et politiques couramment admises à son époque, Thomas More innove en proposant d’autres comportements jugés inacceptables de son temps : tolérance religieuse, droit au suicide assisté, réduction du temps de travail (six heures par jour !), respect des vaincus de la guerre, libre accès de tous à la richesse commune etc. Ce faisant, il sait qu’il prend des risques et que tout cela peut fort mal se terminer pour lui. D’ailleurs, il finira condamné à mort pour avoir combattu le projet d’Henri VIII de devenir le chef de l’Église en Angleterre après le refus de son divorce par le pape. Au désespoir des humanistes chrétiens qui avaient salué en lui un prophète des temps modernes, il périt décapité sur l’échafaud le 6 juin 1535, accomplissant là encore l’Évangile de ce dimanche : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ».

Contemporain d’Érasme de Rotterdam, précurseur de Spinoza d’Amsterdam, voire des révolutionnaires français de 1789 et 1848, Thomas More fait partie de ces figures étonnamment libres, n’ayant pas peur de provoquer les pouvoirs en place en évoquant d’autres possibles. Au risque de sa vie, la proclamation de l’Utopie « sur les toits, hautement et à découvert » était sans aucun doute pour lui la traduction sociale et politique de sa foi chrétienne [1].

De fait, que seraient des chrétiens n’ayant plus aucune utopie à proclamer haut et fort ? Seraient-ils encore le sel de la terre s’ils ne dérangeaient plus personne, bien intégrés dans le système en place par leur culte et leurs œuvres de charité ? Seraient-ils encore témoins  d’un autre monde s’ils n’étaient plus capables de dessiner les contours d’un monde autre, inspiré par l’Esprit de l’Évangile ? Sans utopie à contre-courant des mœurs actuelles, pourraient-ils lire notre passage sans rougir de honte ?

Thomas More dénonce l’affadissement de l’utopie chrétienne en des termes faisant penser à la doctrine de la collaboration sous le régime de Vichy : « Les Prêcheurs, hommes adroits, ont suivi la route oblique dont vous me parliez tout à l’heure ; voyant qu’il répugnait aux hommes de conformer leurs mauvaises mœurs à la doctrine chrétienne, ils ont ployé l’Évangile comme une règle de plomb, pour la modeler sur les mauvaises mœurs des hommes. Où les a conduits cette habile manœuvre ? à donner au vice le calme et la sécurité de la vertu. »

Autrement dit, émousser la radicalité de l’Évangile sous prétexte de diplomatie, de respect des cultures, de compromis avec son époque ou de paix sociale est une lâcheté qui se retournera contre ses auteurs.

Mieux vaut être accusé de « délirer avec les fous » – ou du moins être considéré comme tel à cause de l’utopie incomprise – que de « se mouiller inutilement avec tout le monde lorsque la foule persiste à rester dehors pendant une longue forte pluie ». Atténuer la force contestatrice de l’Évangile sous prétexte de ne pas heurter, ou pour obtenir de bonnes places, relève de l’apostasie : « ici la dissimulation est impossible, et la connivence est un crime ».

Hélas, les Églises – et religions – ont de tout temps collaboré avec leur siècle, cherchant davantage leurs intérêts (contrôle de la société, domination, richesses, honneurs…) que la pureté de leur doctrine…

Voilà pourquoi l’appel du Christ à proclamer sur les toits son message et sa personne (qui ne font qu’un) est si urgent. Quand nous laissons la crainte de « ceux qui peuvent faire périr le corps » nous dominer, nous n’osons pas faire circuler des Bibles en pays musulmans ou communistes, nous nous taisons devant le non-respect de la vie érigée en Droit de l’Homme, nous composons avec les maîtres du monde en appelant à la bienfaisance au lieu de changer le rapport à l’argent etc.

Relisez l’histoire de l’Église : ses moments lumineux adviennent lorsqu’une utopie évangélique fut portée par une minorité prête à donner sa vie (et non à prendre celle des adversaires de cette utopie) pour la proclamer malgré toutes les oppositions. C’est le témoignage des martyrs pendant trois siècles au début, et encore aujourd’hui. C’est la protestation des moines fuyant au désert la tiédeur du christianisme d’État. C’est la réforme de François et Claire d’Assise mettant la fraternité avant l’argent, la simplicité de vie avant l’accumulation marchande. C’est la liberté des béguines s’organisant en communautés féminines humbles, servantes et pauvres mais indépendantes au cœur des villes flamandes depuis le XIII° siècle. Ce sont les missions jésuites en Amérique du Sud et leur société révolutionnaire… [2]

Le béguinage d'Amsterdam

À l’inverse, les moments de compromission où l’Église a « ployé l’Évangile comme une règle de plomb pour la modeler sur les mauvaises œuvres des hommes » sont hélas aussi nombreux : pas besoin d’en faire la liste, elle est bien connue.

« Proclamer sur les toits » la parole du Christ demeure une injonction absolument nécessaire, bien que peu conforme à l’esprit du temps où il ne faudrait pas déranger les puissants ni les braves gens.

Demandez la liberté de conscience (et donc de changer de religion) dans les pays musulmans ; contester la pratique massive de l’IVG (40 à 50 millions chaque année dans le monde !) ; imaginer des communautés sans argent ni hiérarchie autre que le service ; débattre de l’au-delà et de la résurrection ; associer les plus pauvres et les plus petits à la gestion du monde ; inlassablement proposer l’Évangile en libre lecture ; faire confiance aux forces de l’Esprit qui suscite des prophètes en tout siècle… : il faut donner corps à des utopies chrétiennes capables d’orienter notre temps vers autre chose que le marché globalisé où l’écologie érigée en religion.

« Si eux taisent, les pierres crieront » avait averti Jésus (Lc 19,40) !

 

Cette utopie à proclamer sur les toits remplit une triple fonction [3] :

Le Familistère de Guise (fête de l'enfance en 1909)1. En nourrissant le rêve d’une société différente et meilleure, l’utopie chrétienne alimente l’espoir d’une transformation possible de ce monde que les gagnants nous présentent comme naturel, inéluctable, le seul possible. Or sans alternative crédible, pas d’espérance.

2. En décrivant l’organisation idéale d’un monde inaccessible, l’utopie chrétienne favorise la prise de distance critique à l’égard des institutions politiques et sociales (voir ecclésiales) inégalitaires et injustes dans lesquelles nous nous résignons à vivre, faute de mieux.

3. En opposant la possibilité d’une autre vie à l’esprit d’accoutumance et d’acceptation de ce qui nous entoure, la démarche utopique peut devenir une invitation à la contestation pratique, en tout cas un refus de la résignation au malheur de vivre. L’Utopie peut donc devenir altercation polémique, altérité pensée et appel à une alternance politique. Elle nourrit notre perpétuelle insatisfaction de ce qui est [4].

 

Se contenter de pratiquer sa religion discrètement, à l’abri des grands débats, sans prendre des risques, en la réduisant au culte, n’est guère fidèle à la parole du Christ en ce dimanche : « Ne craignez pas les hommes ; rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière ; ce que vous entendez au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits. »

Comment allons-nous le mettre en œuvre ?

 


[1] L’organisation de l’île d’Utopia n’est pas pour autant exempte de défauts : le sort des femmes y est peu enviable ; il y a toujours des esclaves ; la surveillance y est généralisée, annonçant le panoptique de 1984 de George Orwell ; un puritanisme étroit et sévère y exerce une censure indigne ; l’athéisme y est interdit… Ce n’est donc pas le meilleur des mondes possible, mais une alternative elle-même perfectible.

[2] Le Familistère construit à Guise par l’industriel Godin (inventeur du fameux poêle) à partir de 1858 pour y loger un millier d’ouvriers près de l’usine dont ils devinrent actionnaires et propriétaires est un exemple « laïc » de la puissance de l’utopie. La photo en noir et blanc est celle d’une fête du Familistère au début du XIX° siècle.

[3] Cf. la préface de Claude Mazauric à l’édition de L’Utopie chez Librio (2015), pp. 8-9.

[4]. Ces trois fonctions rejoignent la notion d’« espérance critico- créatrice » du théologien Jean-Baptiste Metz, ainsi que son concept de « réserve eschatologique » ; ou encore le « principe espérance » d’Ernst Bloch.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Il a délivré le malheureux de la main des méchants » (Jr 20, 10-13)

Lecture du livre du prophète Jérémie

Moi Jérémie, j’entends les calomnies de la foule : « Dénoncez-le ! Allons le dénoncer, celui-là, l’Épouvante-de-tous-côtés. » Tous mes amis guettent mes faux pas, ils disent : « Peut-être se laissera-t-il séduire… Nous réussirons, et nous prendrons sur lui notre revanche ! » Mais le Seigneur est avec moi, tel un guerrier redoutable : mes persécuteurs trébucheront, ils ne réussiront pas. Leur défaite les couvrira de honte, d’une confusion éternelle, inoubliable.
Seigneur de l’univers, toi qui scrutes l’homme juste, toi qui vois les reins et les cœurs, fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras, car c’est à toi que j’ai remis ma cause.
Chantez le Seigneur, louez le Seigneur : il a délivré le malheureux de la main des méchants.

 

PSAUME

(Ps 68 (69), 8-10, 14.17, 33-35)
R/ Dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi. (Ps 68, 14c)

C’est pour toi que j’endure l’insulte,
que la honte me couvre le visage :
je suis un étranger pour mes frères,
un inconnu pour les fils de ma mère.

L’amour de ta maison m’a perdu ; on t’insulte, et l’insulte retombe sur moi.
Et moi, je te prie, Seigneur : c’est l’heure de ta grâce ;
dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi,
par ta vérité sauve-moi.

Réponds-moi, Seigneur, car il est bon, ton amour ;
dans ta grande tendresse, regarde-moi.

Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête :
« Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! »

Car le Seigneur écoute les humbles,
il n’oublie pas les siens emprisonnés.
Que le ciel et la terre le célèbrent,
les mers et tout leur peuplement !

 

DEUXIÈME LECTURE

« Le don gratuit de Dieu et la faute n’ont pas la même mesure » (Rm 5, 12-15)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, nous savons que par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et que par le péché est venue la mort ; et ainsi, la mort est passée en tous les hommes, étant donné que tous ont péché. Avant la loi de Moïse, le péché était déjà dans le monde, mais le péché ne peut être imputé à personne tant qu’il n’y a pas de loi. Pourtant, depuis Adam jusqu’à Moïse, la mort a établi son règne, même sur ceux qui n’avaient pas péché par une transgression semblable à celle d’Adam. Or, Adam préfigure celui qui devait venir. Mais il n’en va pas du don gratuit comme de la faute. En effet, si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ.

 

ÉVANGILE

« Ne craignez pas ceux qui tuent le corps » (Mt 10, 26-33)
Alléluia. Alléluia.L’Esprit de vérité rendra témoignage en ma faveur, dit le Seigneur. Et vous aussi, vous allez rendre témoignage. Alléluia. (cf. Jn 15, 26b-27a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses Apôtres : « Ne craignez pas les hommes ; rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière ; ce que vous entendez au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits. Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps. Deux moineaux ne sont-ils pas vendus pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. Quant à vous, même les cheveux de votre tête sont tous comptés. Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux. Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux. Mais celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux. »
Patrick BRAUD

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9 février 2020

La nécessaire radicalité chrétienne

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La nécessaire radicalité chrétienne

Homélie du 6° dimanche du Temps Ordinaire / Année A
16/02/2020

Cf. également :

Tu dois, donc tu peux
Donne-moi la sagesse, assise près de toi
Accomplir, pas abolir
Qu’est-ce que « faire autorité » ? 

Un homme barbu se jette avec un couteau sur les passants pour en tuer et blesser le maximum, en criant « Allah Akbar ! ». On cherche à le faire paraître comme un déséquilibré, mais la perquisition chez lui montre qu’il s’était radicalisé depuis sa conversion à l’islam : allégeance écrite à Daech, matériel de propagande, traces de connexions à des sites djihadistes etc. Force est alors de confier l’affaire au Parquet antiterroriste, car ce n’est plus une affaire de droit commun. Et voilà qu’une fois encore on s’interroge sur ce phénomène nouveau appelé radicalisation : comment peut-on en France au XXI° siècle adhérer à une idéologie politico-religieuse aussi radicale que l’islamisme de Daech ? Au pays des Lumières, des Droits de l’Homme, qui peut prêter crédit à ces fables moyenâgeuses sur les mécréants, les infidèles et le soi-disant honneur d’Allah à venger dans le sang ? Les journalistes et les intellectuels s’étonnent de voir qu’il y a des gens prêts à mourir pour leurs convictions, ne comprenant pas que la religion puisse être un moteur suprême, cherchant les causes de tout cela dans la condition sociale des criminels et non dans leur  credo.

Faut-il s’étonner que l’islam dit radical soit meurtrier ? Tous ceux qui ont étudié l’histoire des expansions arabes du VII° au XI° siècle savent pourtant que c’est à la pointe du sabre que les califats ont imposé le Coran et l’ordre qui en découle, et que l’encouragement à l’élimination des adversaires qui ne veulent pas se convertir est consubstantiel à l’empire musulman dans ses débuts. De manière inverse, pendant trois siècles, les premiers chrétiens n’ont dû leur croissance qu’au témoignage de leurs martyrs sous les dents des fauves dans les arènes romaines, victimes refusant de se battre et non bourreaux vainqueurs militaires.

Quel rapport avec l’évangile de ce dimanche (Mt 5, 17-37) ? La force de conviction qui animait Jésus. Et qui pourrait le rendre suspect à nos yeux aujourd’hui s’il osait de telles paroles en public ou sur les réseaux sociaux. Oui, mais il y a une différence de nature et pas seulement de degrés entre l’exigence extrême du Christ et l’exigence des extrémismes religieux quels qu’ils soient. L’exigence du Christ est envers soi-même et non envers l’autre !
Il ne dit pas : si quelqu’un commet un adultère il faut le lapider, mais : si tu regardes une femme / un homme avec convoitise, tu as déjà commis l’adultère dans ton cœur.
Il ne prescrit pas couper la main droite du voleur, mais d’examiner soi-même ses jalousies, ses rivalités, ses pulsions de prendre.
Il ne dit plus d’appliquer la peine de mort au meurtrier, mais de se considérer soi-même comme meurtrier si nos mots ont porté atteinte à la dignité de l’autre par l’insulte, le mépris, la dérision. En somme, il ne veut pas d’une loi-pour-les-autres ; il prêche une conversion du désir personnel pour le réorienter vers l’amour de l’autre.
En réinterprétant ainsi la loi de Moïse avec autorité (« vous avez appris qu’il a été dit aux anciens… eh bien moi je vous dis… »), Jésus revient à la racine de la Loi : l’Alliance avec Dieu et au sein du peuple. Il y a chez lui une soif d’intériorisation de la Loi, sans compromission avec les habitudes et les mœurs environnantes. C’est en revenant à la racine de la Loi qu’il l’absolutise : « au commencement, il n’en était pas ainsi… » On peut alors qualifier sa conviction religieuse de radicale (radix = racine, en latin), pour la distinguer du radicalisme des extrémismes de toutes tendances tout en lui conservant sa force, son exigence absolue, l’ardente obligation qui la caractérise.

La nécessaire radicalité chrétienne dans Communauté spirituelle schema_robbes


Un remède radical à une maladie n’est pas forcément dangereux : c’est simplement un remède qui traite la cause de la maladie et non les symptômes. De même, la recherche de radicalité religieuse n’est pas le premier signe d’un basculement dans l’intégrisme terroriste, mais le retour aux principes de la foi à laquelle on adhère. Une attitude qu’on devrait donc plutôt considérer comme saine et naturelle, constituant une réaction aux accommodements, dérives et hypocrisies qui finissent toujours, avec le temps, par gangrener les idées les plus généreuses.

La radicalité chrétienne – celle des martyrs, des Pères du désert, des Benoît-Joseph Labre ou François d’Assise – est d’abord celle du Christ refusant d’utiliser la Loi contre les autres, et se l’appliquant à soi-même en profondeur et non superficiellement.
À l’inverse des radicalisés musulmans d’aujourd’hui, cela le conduira à fréquenter les putains et les collabos, à parler aux mécréants, à aimer ses ennemis, sans aucune compromission avec les excès des riches, des puissants, des religieux hypocrites qui vont se liguer pour l’éliminer.

La radicalité chrétienne a existé dès le début, puisque les premiers baptisés ont considéré – comme Étienne le premier martyr (Ac 7) – qu’il valait mieux périr sous les pierres des religieux plutôt que de renier la messianité de Jésus. Et les apôtres chantaient après avoir reçu le fouet pour avoir désobéi à l’ordre de ne plus annoncer le Nom de Jésus, car « il vaut mieux obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Ac 5,29). Cette désobéissance civile – non-violente et prônant l’amour des ennemis, insistons sur cette divergence d’avec les autres désobéissances – a inspiré ensuite le comportement si radical de milliers de martyrs préférant être persécutés et dévorés par les fauves que de renier leur foi au Christ.

Les régions du globe où le christianisme s’est affadi en se dissolvant dans les mœurs de son temps sont celles qui comprennent le moins ce qu’est la radicalité chrétienne. Demandez aux évangélistes qui risquent leur vie en Algérie pour confesser leur foi et témoigner du Christ si être chrétien n’est pas un choix radical ! Demandez à ceux qui font circuler des Bibles dans la clandestinité au Vietnam ou en Chine. Interrogez les chrétiens d’Orient qui sont obligés de fuir leur pays où l’intolérance religieuse se fait quasi génocidaire. Interrogez les chrétiens américains qui nous surprennent en mettant leur foi à la racine de beaucoup de leurs choix de vie, que ce soit dans les affaires, l’éthique, ou maintenant l’écologie. Ils sont beaucoup plus radicaux que les chrétiens occidentaux trop soucieux de ne pas faire de vagues et de ne pas redonner vie aux vieux démons des guerres de religion et de l’anticléricalisme.

La radicalité chrétienne n’est-elle pas le « sel de la terre » (Mt 5,13) que Jésus estime indispensable ? Quand François d’Assise épouse Dame pauvreté et fonde une vie communautaire simple et fraternelle, ne conteste-t-il pas radicalement l’ordre marchand qui gagne toute l’Europe au XIII° siècle ? Quand Jean Vanier prend avec lui deux personnes handicapées mentales et fonde avec elles l’Arche, n’est-ce pas un choix radical qui refuse la mise à l’écart des plus fragiles voire leur élimination avant la naissance ? Quand des jeunes femmes quittent tout pour aller ‘s’enfermer’ dans des clôtures de monastères – bénédictines, clarisses, carmélites, trappistines etc. – s’accommodent-t-elle d’un discours de compromis où surtout il ne faudrait pas déranger ni exagérer ? Fallait-il placer Paul VI sous surveillance, qui dès 1970 pour le vingt-cinquième anniversaire de l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), s’inquiétait de « l’effet des retombées de la civilisation industrielle, [qui risquait] de conduire à une véritable catastrophe écologique » et « l’urgence et la nécessité d’un changement presque radical dans le comportement de l’humanité » ? Car si tout est ce qui est radical fait peur, c’est que l’époque a perdu le sens profond de ce terme et mélange allègrement la recherche de cohérence et d’exigence et l’extrémisme conduisant au terrorisme.

Le christianisme sans la radicalité chrétienne serait-il encore lui-même ? Il aurait perdu sa saveur, serait jeté dehors et foulé aux pieds par l’opinion publique, nous avertit Jésus. C’est peut-être ce qui se passe en France et en Occident… La tiédeur s’est tellement généralisée, sous prétexte de politiquement correct et de ‘vivre ensemble’, que bien des chrétiens n’ont plus rien à offrir, à affirmer, et n’osent plus agir différemment. « Je connais tes œuvres. Je sais que tu n’es ni froid ni bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant ! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche » (Ap 3, 15-16).

Ni Froid, Ni Bouillant!

Dans son rapport à la Loi juive, Jésus n’est certes pas tiède ! Il veut l’accomplir, non en l’imposant par la magie ou la force, mais en la radicalisant jusqu’à ce qu’elle transforme le plus intime de chacun. Il ne se contente pas d’actes extérieurs qu’il faudrait exécuter pour être en règle (‘j’ai pas tué, j’ai pas volé, je n’ai rien à me reprocher’). Il revient à la racine du meurtre qui est le non-respect de l’autre, en pensée, en paroles, par action et par omission. Il revient à la racine de l’adultère qui est la convoitise dès le regard. Il dénonce la racine du serment : l’instrumentalisation du Nom de Dieu. Jurer par le Nom de Dieu (ou prétendre agir en son Nom) c’est l’utiliser comme caution de nos errements. Mieux vaut ne pas jurer, et tenir la parole donnée.

Avec ce principe radical, Jésus en est arrivé à condenser les 613 commandements de la Loi juive autour de deux seuls qui n’en font qu’un : l’amour de Dieu et l’amour du prochain. C’est comme si vous ré-écriviez le Code Civil pour qu’il tienne en une demie page, ou le Code du Travail en deux phrases… La radicalité chrétienne simplifie ce que les traditions humaines avaient énormément compliqué à force de rajouts et d’exceptions. Prendre un sari et un sceau pour aider les mourants de Calcutta à mourir accompagnés est une chose simple, parce que radicale. Crier à la radio : « Mes amis au secours ! » en plein hiver 1954 parce qu’un bébé est mort gelé dans un bidonville ne relève pas d’une stratégie ni d’un calcul savant, mais d’une inspiration radicale. Aller vivre au milieu des familles ayant fabriqué des igloos de tôle ondulée pour abriter leur misère n’est pas une tactique politique, mais une fidélité radicale à ses origines qui amena le Père Joseph Wrezinski à fonder ATD Quart-Monde. Etc., etc.

La radicalité chrétienne est une radicalité de dialogue, car le dialogue est au cœur du Dieu trinitaire qu’elle annonce. Identité forte donc, mais identité fondamentalement dialoguante.
La radicalité chrétienne est une radicalité missionnaire, parce qu’elle témoigne d’une expérience et invite ceux qui veulent à s’y engager.
La radicalité chrétienne est une radicalité pacifique. C’est la radicalité de celui qui donne sa vie et non celle de celui qui prend ou détruit celle des autres. C’est celle de la douceur (plutôt que de la violence), celle de la tendresse.
La radicalité chrétienne est celle la miséricorde. C’est celle de celui qui s’émerveille des pas accomplis par son frère, plutôt que celle de celui qui juge et regarde de haut, le monde et les autres.
Il s’agit de la radicalité du service et de l’oubli de soi plutôt que celle de la recherche d’influence.

Le pape François l’exprimait dans son homélie pour la canonisation de Paul VI, de Mgr Romero et de cinq autres témoins de la foi en 2018 : « Jésus est radical. Il donne tout, et demande tout. Jésus ne se contente pas d’un pourcentage d’amour : nous ne pouvons pas l’aimer à vingt, à cinquante ou à soixante pour cent. Ou tout ou rien ! Jésus nous invite à retourner aux sources de la joie, qui sont la rencontre avec lui, le choix courageux de prendre des risques pour le suivre, le goût de quitter quelque chose pour embrasser sa vie.  ».

Sous prétexte que le radicalisme est mal vu à cause des extrémistes musulmans, n’allons pas faire disparaître la radicalité chrétienne du paysage français ! Ne confondons pas radicalité et radicalisme, et nous deviendrons « sel  de la terre.« 

Que chacun s’interroge : quels choix radicaux ai-je fait au nom du Christ l’année dernière ?
Qu’est-ce qui est à la racine de mon attachement à la foi chrétienne ?
Quel serait mon désir de concrétiser cet attachement comme source essentielle et non pas ornement secondaire ?

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Il n’a commandé à personne d’être impie » (Si 15, 15-20)

Lecture du livre de Ben Sira le Sage

Si tu le veux, tu peux observer les commandements, il dépend de ton choix de rester fidèle. Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu : étends la main vers ce que tu préfères. La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix. Car la sagesse du Seigneur est grande, fort est son pouvoir, et il voit tout. Ses regards sont tournés vers ceux qui le craignent, il connaît toutes les actions des hommes. Il n’a commandé à personne d’être impie, il n’a donné à personne la permission de pécher.

 

PSAUME

(Ps 118 (119), 1-2, 4-5, 17-18, 33-34)
R/ Heureux ceux qui marchent suivant la loi du Seigneur ! (cf. Ps 118, 1)

Heureux les hommes intègres dans leurs voies
qui marchent suivant la loi du Seigneur !
Heureux ceux qui gardent ses exigences,
ils le cherchent de tout cœur !

Toi, tu promulgues des préceptes
à observer entièrement.
Puissent mes voies s’affermir
à observer tes commandements !

Sois bon pour ton serviteur, et je vivrai,
j’observerai ta parole.
Ouvre mes yeux,
que je contemple les merveilles de ta loi.

Enseigne-moi, Seigneur, le chemin de tes ordres ;
à les garder, j’aurai ma récompense.
Montre-moi comment garder ta loi,
que je l’observe de tout cœur.

 

DEUXIÈME LECTURE

« La sagesse que Dieu avait prévue dès avant les siècles pour nous donner la gloire » (1 Co 2, 6-10)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, c’est bien de sagesse que nous parlons devant ceux qui sont adultes dans la foi, mais ce n’est pas la sagesse de ce monde, la sagesse de ceux qui dirigent ce monde et qui vont à leur destruction. Au contraire, ce dont nous parlons, c’est de la sagesse du mystère de Dieu, sagesse tenue cachée, établie par lui dès avant les siècles, pour nous donner la gloire. Aucun de ceux qui dirigent ce monde ne l’a connue, car, s’ils l’avaient connue, ils n’auraient jamais crucifié le Seigneur de gloire. Mais ce que nous proclamons, c’est, comme dit l’Écriture : ce que l’œil n’a pas vu,ce que l’oreille n’a pas entendu,ce qui n’est pas venu à l’esprit de l’homme,ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé. Et c’est à nous que Dieu, par l’Esprit, en a fait la révélation. Car l’Esprit scrute le fond de toutes choses, même les profondeurs de Dieu.

 

ÉVANGILE

« Il a été dit aux Anciens. Eh bien ! moi, je vous dis » (Mt 5, 17-37)
Alléluia. Alléluia.Tu es béni, Père, Seigneur du ciel et de la terre, tu as révélé aux tout-petits les mystères du Royaume ! Alléluia. (cf. Mt 11, 25)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise. Donc, celui qui rejettera un seul de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire ainsi, sera déclaré le plus petit dans le royaume des Cieux. Mais celui qui les observera et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le royaume des Cieux. Je vous le dis en effet : Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux.

Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre, et si quelqu’un commet un meurtre, il devra passer en jugement. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. Si quelqu’un insulte son frère, il devra passer devant le tribunal. Si quelqu’un le traite de fou, il sera passible de la géhenne de feu. Donc, lorsque tu vas présenter ton offrande à l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande, là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande. Mets-toi vite d’accord avec ton adversaire pendant que tu es en chemin avec lui, pour éviter que ton adversaire ne te livre au juge, le juge au garde, et qu’on ne te jette en prison. Amen, je te le dis : tu n’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou.

Vous avez appris qu’il a été dit : Tu ne commettras pas d’adultère. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi, car mieux vaut pour toi perdre un de tes membres que d’avoir ton corps tout entier jeté dans la géhenne. Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi, car mieux vaut pour toi perdre un de tes membres que d’avoir ton corps tout entier qui s’en aille dans la géhenne. Il a été dit également : Si quelqu’un renvoie sa femme,qu’il lui donne un acte de répudiation. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui renvoie sa femme, sauf en cas d’union illégitime, la pousse à l’adultère ; et si quelqu’un épouse une femme renvoyée, il est adultère.

Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne manqueras pas à tes serments,mais tu t’acquitteras de tes serments envers le Seigneur. Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas jurer du tout, ni par le ciel, car c’est le trône de Dieu, ni par la terre, car elle est son marchepied, ni par Jérusalem, car elle est la Ville du grand Roi. Et ne jure pas non plus sur ta tête, parce que tu ne peux pas rendre un seul de tes cheveux blanc ou noir. Que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’, ‘non’, si c’est ‘non’. Ce qui est en plus vient du Mauvais. »
Patrick Braud 

 

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27 octobre 2019

Toussaint : de quelle sainteté parlons-nous ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Toussaint : de quelle sainteté parlons-nous ?

Homélie pour la fête de Toussaint /  Année C
01/11/2019

Cf. :
Toussaint : un avenir urbain et unitaire
Toussaint : la mort comme un poème
Toussaint alluvionnaire
Les cimetières de la Toussaint
Tous un : la Toussaint, le cimetière, et l’Église…
Toussaint d’en-haut, Toussaint d’en-bas
Toussaint : le bonheur illucide
Ton absence…
La mort, et après ?
J’irai prier sur vos tombes (Toussaint)
Le train de la vie

« Ce sont des ânes ! »

En cette fête de Toussaint, chacun de nous est invité à se rappeler quel est son avenir en Dieu : devenir saint comme Dieu est saint.

Mais qu’est-ce qu’être saint ? Intuitivement, beaucoup s’imaginent qu’un(e) saint(e) accumule les exercices de piété, est quelqu’un de très religieux et une sorte de virtuose du spirituel. Les médias mettent en avant de grandes figures comme le Dalaï-lama et son vêtement orange, autrefois Jean-Paul II et sa soutane blanche ou Mère Teresa avec son sari bleu et blanc.

Toussaint : de quelle sainteté parlons-nous ? dans Communauté spirituelle 513HlsLyFRL._SX301_BO1,204,203,200_Croire que la sainteté s’acquiert est une folie. Même à force de sagesse, de conscience et d’amour, croire qu’il nous est possible de devenir saint par nous-mêmes est une folie. Beaucoup, dans toutes les religions, veulent accumuler des mérites, faire des efforts pour progresser, entasser des bonnes œuvres et des pratiques religieuses afin de se rapprocher de Dieu. Maître Eckhart au XIII°-XIV° siècle n’hésite pas à les traiter d’« ânes » :

« Certaines gens ne comprennent pas bien ce sens ; ce sont les gens qui s’attachent à la pénitence et aux exercices extérieurs que ces gens tiennent pour importants parce qu’ils s’y cherchent eux-mêmes. Que Dieu les prenne en pitié d’avoir une si pauvre connaissance de la divine vérité. Ces gens sont nommés saints sur leurs apparences extérieures, mais intérieurement ce sont des ânes, car ils ne savent pas discerner la divine vérité. » (Sermon 52)

Le cheminement de Maître Eckhart, au-delà de sa formulation assez difficile à déchiffrer, est très cohérent : Dieu seul est saint (nous le chantons dans le Gloria et le Sanctus à chaque messe). Vouloir acquérir sa sainteté est impossible pour toute créature. L’ascèse et le perfectionnisme ne sont que des illusions, car ils maintiennent une distinction entre Dieu et la créature. Par contre, le mouvement inverse est possible, et Dieu le fait volontiers : il se communique lui-même à qui veut l’accueillir, jusqu’à ne plus faire qu’un avec lui. Cette divinisation progressive de l’homme, que les Pères grecs avaient longuement exploré pendant les six premiers siècles, est la vraie voie de sanctification :

En effet, le don que je reçois dans cette percée, c’est que moi et Dieu, nous sommes un. Alors je suis ce que j‘étais et là je ne grandis ni ne diminue, car je suis là un moteur immobile qui meut toutes choses. Alors Dieu ne trouve pas de lieu dans l’homme, car par cette pauvreté, l’homme acquiert ce qu’il a été éternellement et ce qu’il demeurera à jamais. Alors Dieu est un avec l’esprit, et c’est la suprême pauvreté que l’on puisse trouver.

Notre sainteté découle donc de notre communion avec Dieu, jusqu’à le laisser agir, désirer et penser en nous. Elle ne vient pas de nos renoncements, de nos actes d’amour, de notre sagesse, car tout cela maintient encore la distinction entre nous et Dieu. Alors que la divinisation offerte en Christ nous fait participer à l’unique sainteté de Dieu. Sainteté de participation en somme, et non d’amélioration :

Chacun est tel qu’est son amour ;
tu aimes la terre ? tu seras terre.
Tu aimes Dieu ? que dirais-je ? tu seras Dieu. Je n’ose pas le dire de moi-même, mais écoutons les Écritures : “vous êtes des dieux, et les fils du Très-Haut” (Psaume 81,6) »
(St Augustin, Sur la Première Épître de saint Jean 2,14 ; PL 35, 1997).

L’enjeu n’est plus de devenir saint en Dieu, mais de laisser Dieu être saint en nous. La condition pour que s’opère en nous cette transformation est la pauvreté du cœur, celle des Béatitudes de l’Évangile de cette fête de Toussaint. Maître Eckhart interprète ces huit béatitudes comme le portrait du Christ lui-même, le véritable bienheureux. Et la première des béatitudes est la pauvreté, car celui qui est riche de lui-même ne peut accueillir la sainteté de Dieu :

La béatitude ouvrit sa bouche de sagesse et dit : « Heureux sont les pauvres en esprit car le royaume des cieux est à eux. »

Être riche signifie : vouloir être admiré, s’attacher à ses œuvres, accumuler des biens et des connaissances pour en jouir, compter sur soi, multiplier les pratiques extérieures de religiosité ou de charité etc.

Être pauvre, selon Maître Eckhart, c’est se vider de soi-même pour laisser Dieu s’unir à soi, jusqu’à ce qu’il opère en soi sans même que je le sache. Maître Eckhart met en avant trois domaines de cette pauvreté intérieure :

« Est un homme pauvre celui qui ne veut rien, et qui ne sait rien, et qui n’a rien. »

 

1. Ne rien vouloir

lâcher priseMaître Eckhart ne plaide pas pour l’extinction du désir (bouddhisme), ni pour l’inaction (quiétisme). Il tire les conséquences de la divinisation promise qui est déjà à l’œuvre en nous : « ce n’est plus moi qui vis, mais Christ qui vit en moi » (Ga 2,20), comme s’écrie Paul. Maître Eckhart prolonge : ce n’est pas moi qui veux, mais Dieu qui veut en moi, son Esprit uni à mon esprit. Tant que je désire accomplir quelque chose pour Dieu, même quelque chose de Dieu, je maintiens l’écart, la distance entre lui et moi. Lorsque Dieu désire en moi, sa volonté et ma volonté ne font plus qu’un, de sorte que ne rien vouloir revient à accomplir pleinement la volonté de Dieu de l’intérieur d’elle-même :

Si on me demandait ce qu’est un homme pauvre, qui ne veut rien, je répondrais : tout le temps que l’homme est tel que c’est sa volonté de vouloir accomplir la toute chère volonté de Dieu – cet homme n’a pas la pauvreté dont nous voulons parler, car cet homme à une volonté par laquelle il veut satisfaire à la volonté de Dieu et ce n’est pas la vraie pauvreté. Car si l’homme doit être véritablement pauvre, il doit être aussi dépris de sa volonté créée qu’il l‘était quand il n‘était pas. Car je dis par l‘éternelle vérité : tout le temps que vous avez la volonté d’accomplir la vérité de Dieu, vous n‘êtes pas pauvres, car seul est un homme pauvre celui qui ne veut rien et qui ne désire rien.

 

2. Ne rien savoir

Là encore il ne s’agit pas de disqualifier les connaissances humaines, mais de les inclure en Dieu. Lorsque l’homme laisse Dieu opérer en lui, il est dépris de son savoir propre pour ne savoir que ce que Dieu veut, comme Dieu le sait. L’homme peut être pauvre de son propre savoir lorsqu’il laisse Dieu être Dieu en lui. La sainteté ainsi vécue ignore elle-même que Dieu agit en elle :

Nous avons dit parfois que l’homme devrait vivre comme s’il ne vivait ni pour lui-même, ni pour la vérité, ni pour Dieu. Mais maintenant nous parlons autrement et nous irons plus loin en disant : Pour arriver à cette pauvreté, l’homme doit vivre de telle manière qu’il ne sache pas même qu’il ne vit ni pour lui-même, ni pour la Vérité, ni pour Dieu. Bien plus : Il faut qu’il soit à tel point vide de tout son propre savoir qu’il ne sache, ni ne connaisse, ni ne sente que Dieu vit en lui. Plus encore : Il faut qu’il soit vide de toute connaissance qui pourrait vivre en lui.

On rejoint ainsi la notion d’illucidité : la sainteté est illucide en ce sens qu’elle ne se possède pas elle-même. Celui qui est saint ne sait pas qu’il l’est, sinon il perdrait cette sainteté au moment où il la connaîtrait. C’est de l’intérieur de Dieu, uni à lui, que la connaissance peut être libre de toute convoitise, de la possession, de tout retour égoïste sur elle-même :

Le bonheur illucide

L’homme qui doit avoir cette pauvreté doit vivre de telle sorte qu’il ignore même qu’il ne vit ni pour lui-même ni pour la vérité ni pour Dieu ; bien plus, il doit être tellement dépris de tout savoir qu’il ne sait ni ne reconnaît ni ne ressent que Dieu vit en lui ; plus encore, il doit être dépris de toute connaissance vivant en lui, car lorsque l’homme se tenait dans l‘être éternel de Dieu, rien d’autre ne vivait en lui et ce qui vivait là, c‘était lui-même. Nous disons donc que l’homme doit être aussi dépris de son propre savoir qu’il l‘était lorsqu’il n‘était pas ; qu’il laisse Dieu opérer ce qu’il veut et que l’homme soit dépris. […]

Il existe dans l‘âme quelque chose d’où fluent la connaissance et l’amour ; cela ne connaît ni n’aime comme les autres puissances de l‘âme. Celui qui sait cela sait en quoi réside la béatitude. Cela n’a ni avant ni après, n’attend rien qui lui advienne car cela ne peut ni gagner ni perdre. C’est pourquoi ce « quelque chose » est aussi privé du savoir que Dieu agit en lui, bien plutôt : ce « quelque chose » jouit lui-même de lui-même selon le mode de Dieu. Nous disons donc que l’homme doit être quitte et dépris de Dieu, en sorte qu’il ne connaisse l’action de Dieu en lui ; c’est ainsi que l’homme peut posséder la pauvreté. […]
Il est donc nécessaire que l’homme désire ne rien pouvoir savoir ni connaître des œuvres de Dieu. De cette manière l’homme peut être pauvre de son propre savoir.  […]
Celui-là est un homme pauvre qui ne sait rien des œuvres que Dieu opère en lui.

 

3. Ne rien posséder

Afficher l'image d'origineMaître Eckhart valide d’abord la pauvreté matérielle comme signe de l’union à Dieu.
Mais il faut aller plus loin : l’homme libre ne possède pas de savoir sur ce qu’il fait de bien ou de mal, il fait confiance et s’abandonne sans comptabiliser ni accumuler :

Nous disons donc que l’homme doit être si pauvre qu’il ne soit ni n’ait en lui aucun lieu où Dieu puisse opérer. Tant qu’il réserve un lieu, il garde une distinction. C’est pourquoi je prie Dieu qu’il me libère de « Dieu », car mon être essentiel est au-dessus de « Dieu » en tant que nous saisissons Dieu comme principe des créatures.

La clé de cette triple divinisation : ne rien vouloir/savoir/posséder réside dans l’inhabitation de Dieu en nous :
      En effet, le don que je reçois dans cette percée [1], c’est que moi et Dieu, nous sommes un.

Lorsqu’il trouve l’homme aussi pauvre, Dieu opère sa propre œuvre et l’homme subit ainsi Dieu en lui et Dieu est le lieu propre de ses opérations, du fait que Dieu opère en lui-même. Ici, dans cette pauvreté, l’homme retrouve l‘être éternel qu’il a été, qu’il est maintenant et qu’il demeurera à jamais. 

Lorsque nous fêtons la Toussaint, de quelle sainteté parlons-nous ?
De celle qui se voit, grâce aux signes extérieurs de spiritualité, de charité ? Elle est encore trop humaine.
La pauvreté de cœur des Béatitudes nous oriente vers une autre sainteté, illucide, jaillissant de la communion avec Dieu au point de laisser son Esprit devenir notre inspiration la plus intime.

Que l’Esprit de Dieu nous apprenne la pauvreté de cœur qui jaillit du cœur de Dieu lui-même !

 


[1]Ursprung en allemand : ce terme technique désigne chez Maître Eckhart le jaillissement de la divinité en nous et de nous en elle.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Voici une foule immense que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues » (Ap 7, 2-4.9-14)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean

Moi, Jean, j’ai vu un ange qui montait du côté où le soleil se lève, avec le sceau qui imprime la marque du Dieu vivant ; d’une voix forte, il cria aux quatre anges qui avaient reçu le pouvoir de faire du mal à la terre et à la mer : « Ne faites pas de mal à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, avant que nous ayons marqué du sceau le front des serviteurs de notre Dieu. » Et j’entendis le nombre de ceux qui étaient marqués du sceau : ils étaient cent quarante-quatre mille, de toutes les tribus des fils d’Israël.
 Après cela, j’ai vu : et voici une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main. Et ils s’écriaient d’une voix forte : « Le salut appartient à notre Dieu qui siège sur le Trône et à l’Agneau ! » Tous les anges se tenaient debout autour du Trône, autour des Anciens et des quatre Vivants ; se jetant devant le Trône, face contre terre, ils se prosternèrent devant Dieu. Et ils disaient : « Amen ! Louange, gloire, sagesse et action de grâce, honneur, puissance et force à notre Dieu, pour les siècles des siècles ! Amen ! » L’un des Anciens prit alors la parole et me dit : « Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils, et d’où viennent-ils ? » Je lui répondis : « Mon seigneur, toi, tu le sais. » Il me dit : « Ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau. »


PSAUME
(Ps 23 (24), 1-2, 3-4ab, 5-6)
R/ Voici le peuple de ceux qui cherchent ta face, Seigneur. (cf. Ps 23, 6)

Au Seigneur, le monde et sa richesse, la terre et tous ses habitants !
C’est lui qui l’a fondée sur les mers et la garde inébranlable sur les flots.

Qui peut gravir la montagne du Seigneur et se tenir dans le lieu saint ?
L’homme au cœur pur, aux mains innocentes, qui ne livre pas son âme aux idoles.

Il obtient, du Seigneur, la bénédiction, et de Dieu son Sauveur, la justice.
Voici le peuple de ceux qui le cherchent ! Voici Jacob qui recherche ta face !

 

DEUXIÈME LECTURE
« Nous verrons Dieu tel qu’il est » (1 Jn 3, 1-3)

Lecture de la première lettre de saint Jean

Bien-aimés, voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes. Voici pourquoi le monde ne nous connaît pas : c’est qu’il n’a pas connu Dieu. Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est. Et quiconque met en lui une telle espérance se rend pur comme lui-même est pur.

 

ÉVANGILE

« Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! » (Mt 5, 1-12a)
Alléluia. Alléluia.Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, dit le Seigneur, et moi, je vous procurerai le repos. Alléluia. (Mt 11, 28)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait : « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »
Patrick BRAUD

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15 septembre 2019

Peut-on faire l’économie de sa religion ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Peut-on faire l’économie de sa religion ?

Homélie du 25° Dimanche du Temps Ordinaire / Année C
22/09/2019

Cf. également :
Trompez l’Argent trompeur !
Prier pour la France ?
Éthique de conviction, éthique de responsabilité

Le double lien foi-économie

Y a-t-il un lien entre les croyances d’un groupe et le type d’économie qu’il pratique ? Pourquoi le capitalisme est-il né dans des sociétés majoritairement judéo-chrétiennes et pas ailleurs ? L’emprise des religions magiques en Afrique serait-elle un obstacle au développement économique tel que l’entend l’Occident ?

Ces questions autour du lien foi-économie sont ici posées au niveau collectif. Mais elles sont tout autant redoutables au niveau individuel ! Comment concilier par exemple l’impératif chrétien de charité et de partage avec la rivalité et la compétition régnant dans les économies modernes ? Comment le dimanche entendre parler d’amour du prochain et à l’usine ou au bureau ensuite exécuter des ordres en complète contradiction ?

Peut-on faire l’économie de sa religion ? dans Communauté spirituelle p_travailLe prophète Amos (vers 750 avant JC) avait déjà observé cette dichotomie foi/économie, où les puissants font semblant d’être religieux à la synagogue et exploitent les pauvres sans vergogne à peine sortis :

Écoutez ceci, vous qui écrasez le malheureux pour anéantir les humbles du pays, car vous dites : « Quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, pour que nous puissions vendre notre blé ? Quand donc le sabbat sera-t-il fini, pour que nous puissions écouler notre froment ? Nous allons diminuer les mesures, augmenter les prix et fausser les balances. Nous pourrons acheter le faible pour un peu d’argent, le malheureux pour une paire de sandales. Nous vendrons jusqu’aux déchets du froment ! » Le Seigneur le jure par la Fierté de Jacob : Non, jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits. (Am 8, 4-7) 

Son constat est d’actualité : les riches pestent contre les obligations religieuses parce qu’elles leur font perdre de l’argent ! Ne pas travailler ni vendre les jours de fête, respecter la justice et notamment le droit des pauvres : tous les impératifs religieux sont mauvais pour le commerce… Vivement qu’on en soit débarrassé : l’enrichissement sera alors plus facile et sans limites !

Dans sa parabole du gérant malhonnête qui se fait des amis avec l’argent de sa commission exorbitante, Jésus dans notre évangile (Lc 16, 1-13) plaide pour un autre usage de l’argent que l’accumulation et la domination. « Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et l’argent » : voilà une situation où le fameux « en même temps » est impossible ! Il nous faut choisir : soit mettre l’argent (et tout ce qui va avec : pouvoir, renommée, vie facile, rang social etc.) au-dessus des autres objectifs, soit le mettre au service de ces autres objectifs, Dieu en premier.

Mauvais maître, l’argent devient bon serviteur lorsqu’il est remis à sa place.

 

Peut-on faire l’économie de sa religion ?

51GJogm-kBL._SX359_BO1,204,203,200_ dans Communauté spirituelleLa question est double : peut-on / doit-on mettre sa religion entre parenthèses dans son travail, sa consommation, son impact sur la planète, car ce sont des réalités distinctes qu’il ne faut surtout pas mélanger ? Peut-on / doit-on à  l’inverse traduire ses convictions religieuses par des mesures économiques radicales ?

On peut penser aux banques islamiques, qui donnent l’exemple d’une finance tenant compte de l’interdit du prêt à intérêt dans le Coran.

En Tanzanie, dès qu’un agriculteur s’enrichit trop, il est accusé de sorcellerie et se retrouve contraint de devoir redistribuer l’excédent de sa production aux autres agriculteurs s’il veut échapper à des sanctions plus violentes. Des situations semblables peuvent être observées au Cameroun ou encore au Liberia.

La croyance en la sorcellerie pèse sur le budget des habitants de ces pays, dans la mesure où une telle croyance engendre des dépenses visant à se prémunir contre les supposées menaces. On comprend alors que la prise en compte de ces phénomènes est une nécessité, dès lors qu’il s’agit de penser la forme que doit prendre l’aide au développement. En effet, une aide qui prendrait la forme de subventions faites à certains agriculteurs aurait, dans les pays précités, vraisemblablement peu d’effets du fait des pressions religieuses qui pèsent sur les membres de ces sociétés. L’étude de l’imbrication du religieux et de l’économique doit en conséquence être un point essentiel de l’aide à la décision en matière de politique de développement.


L’affinité entre l’expérience spirituelle et les bouleversements économiques

Faisons un détour par l’histoire.

FRANCOIS D'ASSISE - LE RETOUR A L'EVANGILE.: ELOI LECLERC.Une présentation de la vie de François d’Assise, par Eloi Leclerc [1], à l’occasion du huitième centenaire de la naissance de François, peut aider à deviner les enjeux proprement spirituels des liens existants entre foi et économie.

L’époque de François est celle d’une véritable mutation de société. D’une société féodale, solidement installée depuis quatre siècles environ, les XII° et XIII° siècles basculent vers une société urbaine. Dans l’une, le personnage-clé est le seigneur; dans l’autre: le marchand, et bientôt le bourgeois. Le premier univers était marqué par la terre et la stabilité. Le second développe les valeurs du commerce, de l’économie de marché, de la libre-circulation, et le goût des voyages. Aux relations verticales de subordination qui caractérisaient la vassalité, le monde nouveau, aux origines du capitalisme, développe des relations horizontales de libre-association (hanses, guildes, corporations…). A la terre, il substitue l’or, l’argent et la monnaie. L’importance des foires européennes, la montée en puissance des communes, déstabilisent la cohésion féodale rurale. Bref: un monde ancien s’écroule, les prémices d’un nouveau prolifèrent, pour le meilleur et pour le pire.

Pourtant, l’Église du temps de François est encore liée, trop liée, à cet ancien monde. Les évêques sont des seigneurs et veulent vivre comme eux. Les clercs et les religieux ont d’immenses propriétés terriennes et de substantiels « bénéfices ». Ils ne vont  guère par les routes pour rencontrer leur peuple. Ils détestent pour la plupart le mouvement communal et sont incapables de le comprendre. Les relations dans l’Église sont calquées sur la verticalité féodale avec laquelle elles formaient autrefois un art de vivre cohérent.

François, lui, est issu du monde nouveau des communes. Par son père, il appartient à la nouvelle classe des marchands. Il a 16 ans lorsque les habitants d’Assise assiègent et démantèlent la forteresse féodale de La Rocca qui dominait la ville. Il en a 18 quand Assise s’érige en commune libre. Il partage l’ambition de la bourgeoisie d’affaires, ambition faite de liberté, d’amour courtois, de promotion sociale par la chevalerie, de rivalités communales et de goût pour l’argent.

Sa conversion sera pour l’Église une nouvelle rencontre de l’Évangile et de l’histoire. En François, la société nouvelle est introduite au cœur de la vie de l’Église, moyennant une triple conversion:

- conversion par accomplissement: le meilleur des valeurs de liberté et de fraternité que prônait le monde des marchands, François en fait l’esprit de son ordre: mobilité géographique, vie itinérante et rencontre avec la population urbaine, égalité des frères, redécouverte de l’humilité de Dieu (la crèche) au lieu de porter l’accent sur la « seigneurie » divine etc…

- conversion par redressement: l’esprit du mouvement communal n’est pas exempt de lutte pour le prestige et le pouvoir; la rivalité entre Assise et Pérouse l’a appris à François. Tout en reprenant l’esprit du serment communal, qui liait la personne à un groupe et qui en même temps engageait le groupe tout entier, François combattait cette tentation du pouvoir qui divisait les communes libres, et qui faisait des bourgeois les nouveaux maîtres dans la commune elle-même. Les pauvres n’avaient fait souvent que changer de maîtres…

- conversion par redressement: François connaît bien la passion pour l’argent de cette classe de marchands dont il est issu. Il y discerne cette force d’auto-destruction qui est capable de faire échouer l’aspiration à la fraternité et à la liberté qui travaille le monde nouveau. En dénonçant prophétiquement la puissance de l’argent, en retournant la logique de domination qu’elle suppose en logique de fraternité, François indique une voie pour que la nouvelle organisation économique ne désespère pas de sa capacité à surmonter les contradictions qui la traversent.

Cette affinité entre deux types d’expérience, celle du monde économique et celle de l’Esprit, est en soi une motivation vitale pour l’Église de s’intéresser à la vie économique et d’essayer de la comprendre pour elle-même. De plus, s’il y a des racines économiques et sociales à l’expérience spirituelle, il est vraisemblable qu’en retour il y ait des racines spirituelles à toute forme de transformation économique et sociale: c’est alors la responsabilité de l’Église dans cette transformation qui est en jeu.

 

Quand l’Église entre en économie

Un sociologue réputé, Émile Poulat, soulignait l’importance du phénomène de l’intervention des épiscopats locaux en matière économique [2], intervention qui à la fin du siècle dernier devenait quantitativement et qualitativement le signe de nouveaux rapports entre les Églises et leur environnement économique [3]. L’Église « entre en économie », écrivait-il, « est-ce pour cela que l’économie va entrer en religion ? » Depuis une vingtaine d’années, l’épiscopat français est plus frileux et n’intervient plus guère sur les questions économiques, hélas.

Compendium de la doctrine sociale de l'ÉglisePourtant, depuis Léon XIII (1891), l’Église s’est inlassablement dotée d’une pensée sociale face aux défis de société. En revanche, elle ne s’est jamais véritablement souciée d’avoir une pensée économique. Le peut-elle ? Le doit-elle ? Quelles conditions sont requises pour que l’intervention de l’Église soit crédible ? Et suffit-il d’avancer ici au nom de l’éthique ? Peut-on concevoir une pratique chrétienne de l’économie [4] sans imaginer une pensée chrétienne de l’économie ? « Une critique, généreusement inspirée par la misère du monde, les maux de société et la dignité de tout homme, mais qui ne prendrait pas à bras-le-corps les problèmes économiques, ne risque-t-elle pas d’être inopérante, d’apparaître insignifiante et futile ? »

Les chrétiens qui sont passés par les formations des grandes écoles d’ingénieurs ou de commerce, ou par d’autres écoles de pensée façonnant fortement les mentalités en matière d’économie, savent ce que c’est que d’avoir une double culture. En situation de responsabilité dans les entreprises, les administrations, la recherche etc… ces chrétiens devront tôt ou tard affronter un conflit d’identité : d’un côté les souvenirs qu’ils auront gardé de leur éducation religieuse où des attitudes d’amour, de service et de pauvreté sont valorisées; de l’autre, un univers professionnel qui leur paraît d’une logique terriblement hétérogène, faite d’efficacité, de compétition, de rentabilité, de lois contraignantes où la marge de manœuvre est quasi-nulle.

Un économiste professionnel prenait un jour cette comparaison:

« Il y a un trou énorme entre nos convictions morales et les réalités économiques. Les principes de l’analyse économique n’ont rien à voir avec ma foi chrétienne, et le discours de l’Église ne m’aide pas du tout à faire le pont. C’est comme si les habitants d’un immeuble se plaignaient de ce que les chiens de leurs voisins de palier aboient après 22 heures. Mais dire: ‘faites en sorte que vos chiens n’aboient plus après 22 heures’, c’est faire tomber l’impératif moral dans l’impuissance pratique, car on ne peut à la fois se réjouir de la compagnie des chiens et les empêcher d’aboyer même quand on ne le souhaiterait pas. Le discours de l’Église dénonce très bien les chiens qui aboient et gênent les voisins après 22 heures, mais sa réponse est souvent comme si elle conseillait… d’acheter une montre à son chien ! Ce qui bien évidemment n’est pas une réponse… »

41ZGFR5F6KL._SX308_BO1,204,203,200_Cette déchirure intérieure, ce conflit entre deux logiques et deux identités guette les acteurs économiques chrétiens. Soit ils se réfugient dans une vie d’Église très chaleureuse d’où les dimensions économiques et sociales de leurs responsabilités seront gommées. Soit ils vivent douloureusement cette déchirure intérieure avec un sentiment d’impuissance, et l’impression que leur existence est cloisonnée en plusieurs compartiments étanches. Soit ils identifient leur pratique professionnelle avec la solution du problème, et alors toutes les légitimations au nom de la foi, même les plus dangereuses, deviennent possibles.

Pour permettre l’unification personnelle des acteurs économiques chrétiens, et notamment de ceux qui sont en situation de responsabilité, une parole d’Église devra donc éviter deux dangers :

- une parole morale plaquée de l’extérieur sur les injustices économiques. C’est le plus souvent condamner les acteurs de ces situations économiques à l’impuissance morale, car l’Évangile ne suffit pas pour transformer d’un coup de baguette magique les dures contraintes économiques ;

- une acceptation, voire une légitimation (inconsciente) des pratiques et coutumes courantes. L’Église catholique a ainsi prêché la résignation aux pauvres pendant la Révolution industrielle, et l’a même légitimée par la promesse d’un paradis inversement proportionnel à la misère ici-bas… Ou inversement, certaines Églises ont pu être complices du discours marxiste de certains extrémistes en Amérique latine, croyant défendre les opprimés en épousant la lutte des classes.

Dans tous les cas, c’est une rupture ruineuse entre culture économique et foi chrétienne. Le souci de l’unification personnelle et de la cohérence entre foi et culture nous oblige à reformuler autrement les termes du débat.

En France, les Semaines Sociales organisent chaque année trois jours de débat / confrontation sur des thèmes de société et d’économie où l’éclairage mutuel foi / économie produit des inspirations nouvelles. Pour 2019 et 2020, les SSF ont retenu le thème «Refaire société ». L’événement national aura lieu à Lille les 16 et 17 novembre 2019.
Des revues et journaux – notamment chrétiens, mais pas uniquement – publient régulièrement des dossiers sur l’engagement des chrétiens en matière économique.
Des mouvements de laïcs (JOC, ACO, MCC, EDC, L’Emmanuel etc.) tissent un réseau de petites équipes où chacun confronte ses responsabilités professionnelles et sa foi chrétienne.
De grands témoins comme Jacques Delors autrefois, de grands patrons ou syndicalistes aujourd’hui écrivent des livres sur leur synthèse personnelle entre leur foi et leur vision de l’entreprise.
L’encyclique Laudato si renouvelle la façon de concevoir l’écologie et les combats qu’elle implique etc.
Bref : il y a de multiples moyens pour chacun de se cultiver sur cette problématique si importante soulevée par nos textes ce Dimanche.

 

Qu’allez-vous décider, afin de devenir aussi habiles que « les enfants de ce monde » avec l’argent, mais en agissant en « enfants de la lumière » ?

 


[1]. Eloi LECLERC, François d’Assise, Desclée de Brouwer, 1981.

[2]. Émile POULAT, Pensée chrétienne et vie économique, Lettre du Centre Lebret no 155-157, Paris, 1987.

[3]. Les documents récents les plus marquants sont la Lettre pastorale des évêques américains, Justice économique pour tous, Documentation Catholique no 1942, 2 Juin 1987; et le document de la Commission sociale de l’épiscopat français, Face au défi du chômage, Créer et Partager, Documentation Catholique no 1943, 21 Juin 1987.

[4]. cf. Michel FALISE, Une pratique chrétienne de l’économie, Le Centurion, Paris, 1985.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
Contre ceux qui « achètent le faible pour un peu d’argent » (Am 8, 4-7)

Lecture du livre du prophète Amos

Écoutez ceci, vous qui écrasez le malheureux pour anéantir les humbles du pays, car vous dites : « Quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, pour que nous puissions vendre notre blé ? Quand donc le sabbat sera-t-il fini, pour que nous puissions écouler notre froment ? Nous allons diminuer les mesures, augmenter les prix et fausser les balances. Nous pourrons acheter le faible pour un peu d’argent, le malheureux pour une paire de sandales. Nous vendrons jusqu’aux déchets du froment ! » Le Seigneur le jure par la Fierté de Jacob : Non, jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits.

PSAUME
(Ps 112 (113), 1-2, 5-6, 7-8)
R/ Louez le nom du Seigneur : de la poussière il relève le faible. ou : Alléluia ! (Ps 112, 1b.7a)

Louez, serviteurs du Seigneur,
louez le nom du Seigneur !
Béni soit le nom du Seigneur,
maintenant et pour les siècles des siècles !

Qui est semblable au Seigneur notre Dieu ?
Lui, il siège là-haut.
Mais il abaisse son regard
vers le ciel et vers la terre.

De la poussière il relève le faible,
il retire le pauvre de la cendre
pour qu’il siège parmi les princes,
parmi les princes de son peuple.

DEUXIÈME LECTURE
« J’encourage à faire des prières pour tous les hommes à Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés » (1 Tm 2, 1-8)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Bien-aimé, j’encourage, avant tout, à faire des demandes, des prières, des intercessions et des actions de grâce pour tous les hommes, pour les chefs d’État et tous ceux qui exercent l’autorité, afin que nous puissions mener notre vie dans la tranquillité et le calme, en toute piété et dignité. Cette prière est bonne et agréable à Dieu notre Sauveur, car il veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité. En effet, il n’y a qu’un seul Dieu, il n’y a aussi qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus, qui s’est donné lui-même en rançon pour tous. Aux temps fixés, il a rendu ce témoignage, pour lequel j’ai reçu la charge de messager et d’apôtre – je dis vrai, je ne mens pas – moi qui enseigne aux nations la foi et la vérité. Je voudrais donc qu’en tout lieu les hommes prient en élevant les mains, saintement, sans colère ni dispute.

ÉVANGILE
« Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent » (Lc 16, 1-13)
Alléluia. Alléluia. Jésus Christ s’est fait pauvre, lui qui était riche, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté. Alléluia. (cf. 2 Co 8, 9)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens. Il le convoqua et lui dit : ‘Qu’est-ce que j’apprends à ton sujet ? Rends-moi les comptes de ta gestion, car tu ne peux plus être mon gérant.’ Le gérant se dit en lui-même : ‘Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gestion ? Travailler la terre ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte. Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de ma gérance, des gens m’accueillent chez eux.’ Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : ‘Combien dois-tu à mon maître ?’ Il répondit : ‘Cent barils d’huile.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante.’ Puis il demanda à un autre : ‘Et toi, combien dois-tu ?’ Il répondit : ‘Cent sacs de blé.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu, écris 80’.
Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ; en effet, les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. Eh bien moi, je vous le dis : Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.

Celui qui est digne de confiance dans la moindre chose est digne de confiance aussi dans une grande. Celui qui est malhonnête dans la moindre chose est malhonnête aussi dans une grande. Si donc vous n’avez pas été dignes de confiance pour l’argent malhonnête, qui vous confiera le bien véritable ? Et si, pour ce qui est à autrui, vous n’avez pas été dignes de confiance, ce qui vous revient, qui vous le donnera ? Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. »
Patrick BRAUD

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