L'homélie du dimanche (prochain)

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26 décembre 2023

Anne, la 8ème femme prophète : discerner le moment présent

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min


Homélie pour la fête de la Sainte Famille / Année B 

31/12/2023

 

Cf. également :
Le vieux couple et l’enfant
Qu’as-tu que tu n’aies reçu ?
Aimer nos familles « à partir de la fin »
Une sainte famille « ruminante »
Fêter la famille, multiforme et changeante
La vieillesse est un naufrage ? Honore la !
La Sainte Famille : le mariage homosexuel en débat
Une famille réfugiée politique
Familles, je vous aime?

 

Enfin, elles votent !

Anne, la 8ème femme prophète : discerner le moment présent dans Communauté spirituelle image1-2Éclipsé par l’actualité guerrière de ces dernières semaines, le Synode des évêques à Rome en octobre dernier inaugure une pratique révolutionnaire pour cette assemblée : pour la première fois de son histoire [1], des femmes ont voté ! Elles sont 54 femmes, religieuses ou laïques, qui participaient de droit aux deux assemblées générales du Synode, avec droit de vote. Il a fallu attendre 1944 en France pour que les femmes aient le droit de vote, et donc 2023 dans l’Église catholique… Le lourd, lent et long paquebot-Église a mis du temps, mais cette fois-ci le coup de barre est donné. François a pris un trousseau de clés. Il a ouvert une petite porte et a jeté la clé. On ne pourra plus la refermer.

Ce qui était autrefois le privilège exclusif des évêques du Synode devient désormais le droit commun des baptisés. Certes, 54 femmes pour 365 délégués synodaux, c’est encore bien loin de la parité. Mais l’affirmation théologique est là : le discernement ecclésial d’une assemblée synodale repose sur le don de prophétie lié au baptême, hommes et femmes, et non sur la seule responsabilité des ministres ordonnés.

 

L’Évangile de notre dimanche de la Sainte Famille (Lc 2,22-40) pourrait nous en convaincre s’il le fallait : Syméon n’est pas le seul à discerner en l’enfant Jésus le Messie d’Israël. Anne la prophétesse l’a également reconnu. Mieux encore, elle en a parlé largement autour d’elle, ce qui fait d’elle chez Luc la première annonciatrice du mystère du Christ, la première missionnaire en quelque sorte.

 

Prophétiser, c’est discerner le moment présent

 Anne dans Communauté spirituelleContrairement aux idées reçues, le rôle des prophètes bibliques n’est pas de prédire l’avenir, mais de discerner ce qui est en train de se passer aujourd’hui (ce qui permet ensuite d’avertir pour l’avenir). Là où les pèlerins du Temple ne voient qu’un nouveau-né qui va être circoncis, Syméon reconnaît un Messie, « lumière qui se révèle aux nations, gloire d’Israël ton peuple ». Même Joseph et Marie s’étonnent, car ils n’avaient pas encore mesuré la portée de ce qui leur arrivait avec cette naissance.

Anne elle aussi reconnaît en cet enfant le libérateur d’Israël. Elle ne le garde pas pour elle comme Syméon, mais répand la bonne nouvelle sur toute l’esplanade du Temple. « Elle proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem ».

Prophétiser, pour Anne comme pour Syméon, c’est d’abord interpréter correctement le moment présent : ce n’est pas une simple circoncision, mais le début d’une épopée ; ce n’est pas un simple sacrifice de tourterelles, mais une vie humaine qui devient sacrifice.

Syméon et Anne deviennent les premières figures d’une Église tout entière prophétique, hommes et femmes ensemble, capable de discerner les germes de renouveau, les débuts du royaume de Dieu, les prémices de la libération, là où les autres ne voient que de l’ordinaire et des coutumes. Comme l’avait prédit le prophète Joël : « Je répandrai mon Esprit sur tout être de chair, vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens seront instruits par des songes, et vos jeunes gens par des visions. Même sur les serviteurs et sur les servantes je répandrai mon Esprit en ces jours-là » (Jl 3,1‑2). Depuis la Pentecôte, hommes et femmes ensemble ont reçu l’Esprit de prophétie, qui n’est pas réservé à un seul sexe.

 

51BMG831SNL._SY466_ femmesÀ bien des égards, les caractéristiques d’Anne font d’elles une prophétesse bien plus remarquable encore que Syméon :

  • Anne porte un prénom qui en hébreu signifie grâce : et c’est bien la grâce étonnante (‘amazing grace’) de la libération qu’elle va annoncer. Une grâce déjà présente, déjà à l’œuvre.
    Anne est encore le prénom de la mère du prophète Samuel, elle qui avait déjà annoncé : « Le Seigneur donnera la puissance à son roi, il élèvera le front de son messie » (1S 2,10).
    Pour Luc, ce prénom à lui seul rattache Jésus à la lignée messianique, puisque Anne a donné naissance à celui qui oindrait le premier roi Messie en Israël : Saül. 
  • Notre Anne est de la tribu d’Acer, qui signifie heureux en hébreu, et de fait c’est une grande joie qu’elle annonce à tout le peuple : « Un enfant nous est né, le libérateur d’Israël ! ».
    C’est d’ailleurs assez rare que le Nouveau Testament mentionne la tribu de quelqu’un. Seules trois autres figures – des hommes - y ont droit : Joseph (Lc 2,4;3,33) de la tribu de Juda ; Barnabé (Ac 4,36) de celle de Lévi ; et Paul (Ph 3,5) de celle de Benjamin.
  • Son père était Phanuel (Penouël), dont le nom signifie « Face de Dieu », selon Gn 32,31 : « Jacob appela ce lieu Penouël (c’est-à-dire : Face de Dieu), car, disait-il, j’ai vu Dieu face à face, et j’ai eu la vie sauve ». Anne est donc éduquée par son père à voir la Face de Dieu, à le contempler au Temple pour le reconnaître lorsqu’il viendra en Jésus.
  • Elle a été mariée 7 ans, le temps d’une première création (7 étant le chiffre de Gn 2,2). Puis le veuvage, comme une seconde création en attente, comme Israël se lamentant de l’absence de son Dieu. Ne dit-on pas qu’Israël est la fiancée du shabbat, allumant les bougies pour accueillir son époux qui vient au-devant d’elle ? Anne, en devenant veuve, personnifie la fidélité d’Israël à son Dieu dont les nations proclament la mort, mais qu’elle attend comme son bien-aimé. Une veuve inconsolable, qui ne va pas courir après d’autres  dieux pour remplacer le seul qui lui manque. L’Église également se reconnaît en cette veuve qui depuis la mort du Christ refuse de changer d’espérance en allant s’unir à d’autres pseudos Messies.
  • L’âge d’Anne renforce cette symbolique : elle a 84 ans, soit 7 fois 12 ans. 7 est le chiffre de la Création, 12 celui des tribus d’Israël ou des apôtres de l’Église. Anne est donc parvenue à cet âge où l’attente des nations, d’Israël et de l’Église se réalise enfin, réconciliant l’humanité entière en cet enfant-Messie.

 

Les 7 femmes prophètes de l’Ancien Testament

En cela, Anne est elle-même un signe messianique, car elle devient par sa prophétie sur Jésus la 8e prophétesse des Écritures, et 8 est le chiffre messianique par excellence (le 8e jour est le jour de la nouvelle création, et aussi le jour de la résurrection un dimanche). En effet, la tradition juive reconnaît par deux fois dans le Talmud que d’Abraham à Néhémie, 48 prophètes et 7 prophétesses ont prophétisé en Israël. Les femmes citées par le Talmud sont : Sarah, Myriam, Deborah, Hannah, Abigaïl, Houldah et Esther.

Voyons rapidement comment chacune a su discerner l’enjeu et la signification du moment présent de l’histoire qu’elle vivait.

 

• Sarah

Sarah a su discerner en Isaac le véritable héritier de la promesse faite à Abraham, alors qu’Abraham lui-même n’avait rien vu ! 

« Or, Sara regardait s’amuser Ismaël, ce fils qu’Abraham avait eu d’Agar l’Égyptienne. Elle dit à Abraham : “Chasse cette servante et son fils ; car le fils de cette servante ne doit pas partager l’héritage de mon fils Isaac.” Cette parole attrista beaucoup Abraham, à cause de son fils Ismaël, mais Dieu lui dit : “Ne sois pas triste à cause du garçon et de ta servante ; écoute tout ce que Sara te dira, car c’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom » (Gn 21, 9‑12).

prophetesses-in-the-bible-front prophèteRachi dans son commentaire découvre dans le verbe s’amuser de Gn 21,9 une allusion à trois péchés capitaux : l’idolâtrie, la transgression d’interdits sexuels, et le meurtre. Sarah, en voyant les jeux pas si innocents que cela d’Ismaël, voit clair dans son jeu, et demande du coup à Abraham de renvoyer Agar et Ismaël au désert. Prophétiser pour Sarah est ici voir clair dans le jeu de l’autre, dénoncer le mal, et avertir ceux qui doivent prendre des décisions pour éloigner ce mal.

 

• Myriam

L’Exode la qualifie de prophétesse lorsqu’elle chante et danse la victoire de Moïse sur Pharaon : 

« La prophétesse Myriam, sœur d’Aaron, saisit un tambourin, et toutes les femmes la suivirent, dansant et jouant du tambourin » (Ex 15,20). 

La prophétie de Myriam consiste alors à entraîner le peuple dans sa joie, dans sa louange au Dieu Sauveur, dont elle reconnaît l’action éclatante dans la victoire sur Pharaon. Elle dont le prénom signifie amertume célèbre la fin de l’amertume de l’esclavage. Elle sait que désormais son peuple est libre, et elle l’entraîne à la louange pour ancrer cette liberté dans sa mémoire à jamais. Myriam voit dans la délivrance la marque de l’amour de YHWH, et elle l’enseigne au peuple par le chant et la danse…

 

• Déborah

Forte femme que cette Déborah ! Elle occupait la fonction de juge pour arbitrer les conflits entre les tribus : 

« Or, Déborah, une prophétesse, femme de Lappidoth, jugeait Israël en ce temps-là. Elle siégeait sous le palmier de Déborah, entre Rama et Béthel, dans la montagne d’Éphraïm, et les fils d’Israël venaient vers elle pour faire arbitrer leurs litiges » (Jg 4,4–5). 

9781974927852 SynodeÀ l’image du palmier qui n’a qu’un seul cœur (ce qu’évoque aussi le nom du loulav, la palme qu’on agite à la fête de Souccot : lo-lev, littéralement : « il a un (seul) cœur »), Déborah est tout entière consacrée à la justice. L’Israël de cette génération, grâce à Deborah, n’avait qu’un seul cœur (dirigé) vers son Père céleste.

Déborah a compris ensuite qu’aucune tribu ne pourrait vaincre l’ennemi seule. Elle a donc organisé une levée en masse parmi tous les Hébreux. Certaines tribus, dont celles d’Éphraïm, de Benjamin et la demi-tribu orientale de Manassé, ont répondu à l’appel et envoyé leurs milices. Tandis que d’autres ont fermé les yeux, qui ont été sévèrement dénoncées pour leur manque de courage et pour être restées « près des enclos » (Jg 5,16). Sous le commandement de Barac, les forces de Déborah sont ensuite allées affronter l’armée cananéenne au mont Tabor.

Les forces adverses étaient dirigées par le général Sisra. Dès que celui-ci a donné l’ordre à ses neuf cents chars d’avancer, YHWH – dit le texte – a déclenché une pluie torrentielle qui a inondé la vallée de Jizréel et embourbé les chars ennemis. La milice de Barac n’en a fait qu’une bouchée. Déborah a célébré la victoire par un cantique vibrant : 

« Rois, écoutez ! Prêtez l’oreille, souverains ! C’est moi, c’est moi qui vais chanter pour le Seigneur, moi qui vais jouer pour le Seigneur, Dieu d’Israël ! » (Jg 5,3).

Prophétiser avec Déborah, c’est proclamer que le temps est à la résistance et pas à la soumission, c’est unir les forces des réseaux de la résistance pour faire face, au lieu de fermer les yeux.

 

Anne, mère de Samuel

Le cantique d’action de grâces d’Anne après la naissance de son fils si attendu, Samuel, préfigure le Magnificat de Marie : 

« Et Anne fit cette prière : Mon cœur exulte à cause du Seigneur ; mon front s’est relevé grâce à mon Dieu ! Face à mes ennemis, s’ouvre ma bouche : oui, je me réjouis de ton salut ! Il n’est pas de Saint pareil au Seigneur. – Pas d’autre Dieu que toi ! Pas de Rocher pareil à notre Dieu ! Assez de paroles hautaines, pas d’insolence à la bouche. Le Seigneur est le Dieu qui sait, qui pèse nos actes. L’arc des forts est brisé, mais le faible se revêt de vigueur. Les plus comblés s’embauchent pour du pain, et les affamés se reposent. Quand la stérile enfante sept fois, la femme aux fils nombreux dépérit. Le Seigneur fait mourir et vivre ; il fait descendre à l’abîme et en ramène. Le Seigneur rend pauvre et riche ; il abaisse et il élève. De la poussière, il relève le faible, il retire le malheureux de la cendre pour qu’il siège parmi les princes, et reçoive un trône de gloire. Au Seigneur, les colonnes de la terre : sur elles, il a posé le monde. Il veille sur les pas de ses fidèles, et les méchants périront dans les ténèbres. La force ne rend pas l’homme vainqueur : les adversaires du Seigneur seront brisés. Le Très-Haut tonnera dans les cieux ; le Seigneur jugera la terre entière. Il donnera la puissance à son roi, il relèvera le front de son messie » (1S 2,1–10). 

Elle reconnaît déjà en Samuel celui qui va verser l’huile sur Saül et David, préparant ainsi les chemins d’une lignée messianique durable. 

Prophétiser avec Anne, mère de Samuel, c’est discerner en chacun sa vocation singulière, sa mission spécifique. L’autre Anne, avec Jésus, s’inscrit dans cette même lignée prophétique.

 

• Abigaëlle

Abigaïl est l’épouse de Nabal, un riche propriétaire rural qui avait refusé à David, alors qu’il était fugitif, des vivres pour sa troupe fidèle. Au début (1S 25), David est prêt à venger dans le sang l’affront qui lui est fait, mais Abigaëlle descend à sa rencontre, munie des provisions réclamées, et lui tient un discours si brillant d’intelligence que David cède à sa demande d’épargner Nabal. Par ailleurs, le futur roi d’Israël est ébloui par son extraordinaire beauté et, lorsque le mari aura succombé à ce qu’on pourrait appeler un coup de sang en apprenant l’intervention de son épouse, celle-ci rejoindra David qui la prendra pour femme.

Prophétiser avec Abigaëlle, c’est reconnaître l’erreur des siens, et réparer le tort commis. C’est voir le roi dans le fugitif qui comme David est rejeté de porte en porte. C’est enfin épouser celui qui était exclu, et épouser sa cause.

 

• Houldah

HuldahQui était Houldah ? Houldah signifie « belette ». La belette est un petit animal, très discret, vivant de nuit. Son comportement est caractéristique. Souvent elle s’assoit sur ses pattes arrières et se dresse verticalement pour observer tout ce qui est autour d’elle en tournant la tête de tout côté. Ainsi Houldah était discrète, elle ne se mettait pas en avant. Mais elle était toujours attentive à discerner dans tout ce qu’elle voyait quelle était la pensée de Dieu, comment Dieu lui parlait.

À l’époque de la réforme religieuse du roi Josias de Juda, un rouleau de la Torah est découvert dans les ruines du Temple à reconstruire (621 av. J.-C.). Houldah se montre prophétesse lorsqu’elle interprète le passage lu par le grand prêtre : 

« Alors le prêtre Helcias et Ahiqam, Akbor, Shafane et Assaya allèrent chez la prophétesse Houlda, femme du gardien des vêtements Shalloum, fils de Tiqwa, fils de Harhas. Elle habitait à Jérusalem dans la ville nouvelle. Quand ils lui eurent parlé, elle leur dit : “Ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : Dites à l’homme qui vous a envoyés vers moi : “Ainsi parle le Seigneur : Moi, je vais faire venir un malheur en ce lieu et sur ses habitants, accomplissant ainsi toutes les paroles du livre que le roi de Juda a lu. Parce qu’ils m’ont abandonné et qu’ils ont brûlé de l’encens pour d’autres dieux, afin de provoquer mon indignation par toutes les œuvres de leurs mains, ma fureur s’est enflammée contre ce lieu et ne s’éteindra plus !” 

Mais au roi de Juda qui vous a envoyés consulter le Seigneur, vous direz : “Ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : Ces paroles, tu les as entendues : puisque ton cœur s’est attendri et que tu t’es humilié devant le Seigneur, quand tu as entendu ce que j’ai dit contre ce lieu et ses habitants pour qu’ils deviennent dévastation et malédiction, puisque tu as déchiré tes vêtements et pleuré devant moi, eh bien ! moi aussi, j’ai entendu – oracle du Seigneur. À cause de cela, moi, je te réunirai à tes pères ; tu seras ramené en paix dans leurs tombeaux ; tes yeux ne verront rien de tout le malheur que je fais venir sur ce lieu.”” Helcias et ses compagnons rapportèrent la réponse au roi » (2R 22,14–20).

Interpréter les événements historiques à la lumière des Écritures est bien le don de prophétie : ceux qui abandonnent YHWH se condamnent eux-mêmes au malheur, ceux qui s’inclinent devant lui seront réunis à leurs pères, c’est-à-dire maintenus dans la communion des croyants.

 

• Esther

Dans l’empire perse du terrible Xerxès, le grand vizir Haman veut mettre en œuvre la première Shoah de l’histoire : l’extermination du peuple juif, parce qu’il est juif : 

« Comme on lui avait appris de quel peuple était Mardochée, il dédaigna de porter la main sur lui seul, et il résolut de faire disparaître, avec Mardochée, tous les Juifs qui étaient établis dans tout le royaume d’Assuérus » (Est 3,6). 

Mais la reine Esther, juive, prévient Xerxès de ce complot. Et elle joue de sa beauté pour tendre un piège à Haman. Celui-ci s’était laissé tomber sur le divan où était installée Esther. Xerxès s’écria alors : « Cet individu veut-il en plus violer la reine sous mes yeux, dans mon palais ? » (Est 7,8). Haman et ses fils ont été traînés dehors et pendus, mais il était impossible d’annuler l’ordre de massacre prévu par Haman, car il avait fait l’objet d’un décret royal. Ému par les supplications d’Esther, le roi a alors promulgué un décret autorisant les juifs de son royaume à porter des armes pour se défendre. Ainsi, les juifs étaient préparés quand la milice est venue pour les tuer : « Les Juifs frappèrent alors tous leurs ennemis à coups d’épée. Ce fut une tuerie, un carnage ; leurs adversaires furent livrés à leur bon plaisir » (Est 9,5).

Prophétiser avec Esther, c’est déjouer les complots qui se trament contre la dignité humaine. C’est dévoiler le mensonge et la perfidie qui rendent possibles les pogroms, les massacres en tous genres. C’est finalement armer les plus faibles pour leur permettre de résister et de sauver leur vie…

Au cours du festin royal, la reine Esther dévoile à Assuérus le complot d’Haman contre les Israélites

 

Vos fils et vos filles prophétiseront

aquarelle-illustration-descente-de-l-esprit-saint-sur-les-apôtres-trinité-jour-pentecôte-blanc-prier-hommes-et-femmes-le-sous-226307953Anne vient donc au terme de cette lignée de 7 femmes prophètes [2]. Elle confirme que ce don de prophétie est répandu sur toute chair, ce que l’Esprit de Pentecôte réalise en plénitude : 

« Mais ce qui arrive a été annoncé par le prophète Joël : Il arrivera dans les derniers jours, dit Dieu, que je répandrai mon Esprit sur toute créature : vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions, et vos anciens auront des songes. Même sur mes serviteurs et sur mes servantes, je répandrai mon Esprit en ces jours-là, et ils prophétiseront » (Ac 2,16-18 ; cf. Jl 3,1–2). 

Anne la prophétesse est avec Syméon l’incarnation de l’égalité hommes-femmes dans l’Église quant à la capacité de discerner ce qui est en jeu dans le moment présent, grâce à l’Esprit de prophétie de notre baptême commun.

« Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière, avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères » (Ac 1,14).

C’est donc toute justice que de permettre à tous les baptisés, hommes et femmes, de participer à égalité au discernement spirituel que l’histoire requiert de nos Églises. Les prophétesses de la Bible nous ont montré ce qu’est discerner en paroles et en actes, avec toutes les implications politiques, sociales, religieuses que cela entraîne.

Puissions-nous nous encourager, hommes et femmes ensemble, à pratiquer ce discernement prophétique, et pas seulement au Synode des évêques à Rome.

 

_____________________


[1]
. En octobre 2019, 35 femmes participaient au Synode sur l’Amazonie. Elles ne disposaient toutefois pas de droit de vote sur le document final de l’assemblée.


[2]
. Le Nouveau Testament connaît d’autres prophétesses, comme par exemple les quatre filles du ‘diacre’ Philippe : « Partis le lendemain, nous sommes allés à Césarée, nous sommes entrés dans la maison de Philippe, l’évangélisateur, qui était l’un des Sept, et nous sommes restés chez lui. Il avait quatre filles non mariées, qui prophétisaient » (Ac 21,8 9).


 LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ton héritier sera quelqu’un de ton sang » (Gn 15, 1-6 ; 21, 1-3)

Lecture du livre de la Genèse
En ces jours-là, la parole du Seigneur fut adressée à Abram dans une vision : « Ne crains pas, Abram ! Je suis un bouclier pour toi. Ta récompense sera très grande. » Abram répondit : « Mon Seigneur Dieu, que pourrais-tu donc me donner ? Je m’en vais sans enfant, et l’héritier de ma maison, c’est Élièzer de Damas. » Abram dit encore : « Tu ne m’as pas donné de descendance, et c’est un de mes serviteurs qui sera mon héritier. » Alors cette parole du Seigneur fut adressée à Abram : « Ce n’est pas lui qui sera ton héritier, mais quelqu’un de ton sang. » Puis il le fit sortir et lui dit : « Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux… » Et il déclara : « Telle sera ta descendance ! » Abram eut foi dans le Seigneur et le Seigneur estima qu’il était juste. Le Seigneur visita Sara comme il l’avait annoncé ; il agit pour elle comme il l’avait dit. Elle devint enceinte, et elle enfanta un fils pour Abraham dans sa vieillesse, à la date que Dieu avait fixée. Et Abraham donna un nom au fils que Sara lui avait enfanté : il l’appela Isaac.
 
PSAUME
(104 (105), 1-2, 3-4, 5-6, 8-9)
R/ Le Seigneur, c’est lui notre Dieu ;il s’est toujours souvenu de son alliance.(104, 7a.8a)

Rendez grâce au Seigneur, proclamez son nom,
annoncez parmi les peuples ses hauts faits ;
chantez et jouez pour lui,
redites sans fin ses merveilles.

Glorifiez-vous de son nom très saint :
joie pour les cœurs qui cherchent Dieu !
Cherchez le Seigneur et sa puissance,
recherchez sans trêve sa face.

Souvenez-vous des merveilles qu’il a faites,
de ses prodiges, des jugements qu’il prononça,
vous, la race d’Abraham son serviteur,
les fils de Jacob, qu’il a choisis.

Il s’est toujours souvenu de son alliance,
parole édictée pour mille générations :
promesse faite à Abraham,
garantie par serment à Isaac.

DEUXIÈME LECTURE
La foi d’Abraham, de Sara et d’Isaac (He 11, 8.11-12.17-19)

Lecture de la lettre aux Hébreux
Frères, grâce à la foi, Abraham obéit à l’appel de Dieu : il partit vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait.
Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge, fut rendue capable d’être à l’origine d’une descendance parce qu’elle pensait que Dieu est fidèle à ses promesses. C’est pourquoi, d’un seul homme, déjà marqué par la mort, a pu naître une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, une multitude innombrable.
Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve, Abraham offrit Isaac en sacrifice. Et il offrait le fils unique, alors qu’il avait reçu les promesses et entendu cette parole : C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom. Il pensait en effet que Dieu est capable même de ressusciter les morts ; c’est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration.
 
ÉVANGILE
« L’enfant grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse » (Lc 2, 22-40)
Alléluia. Alléluia. À bien des reprises, Dieu, dans le passé, a parlé à nos pères par les prophètes ; à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils. Alléluia. (cf. He 1, 1-2)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Quand fut accompli le temps prescrit par la loi de Moïse pour la purification, les parents de Jésus l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, selon ce qui est écrit dans la Loi : Tout premier-né de sexe masculin sera consacré au Seigneur. Ils venaient aussi offrir le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterelles ou deux petites colombes.
Or, il y avait à Jérusalem un homme appelé Syméon. C’était un homme juste et religieux, qui attendait la Consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était sur lui. Il avait reçu de l’Esprit Saint l’annonce qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ, le Messie du Seigneur. Sous l’action de l’Esprit, Syméon vint au Temple. Au moment où les parents présentaient l’enfant Jésus pour se conformer au rite de la Loi qui le concernait, Syméon reçut l’enfant dans ses bras, et il bénit Dieu en disant : « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. » Le père et la mère de l’enfant s’étonnaient de ce qui était dit de lui. Syméon les bénit, puis il dit à Marie sa mère : « Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction – et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre. »

Il y avait aussi une femme prophète, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Elle était très avancée en âge ; après sept ans de mariage, demeurée veuve, elle était arrivée à l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Elle ne s’éloignait pas du Temple, servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière. Survenant à cette heure même, elle proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem.
Lorsqu’ils eurent achevé tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth. L’enfant, lui, grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui.
Patrick BRAUD

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24 décembre 2023

Le Noël du Prince de la paix

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le Noël du Prince de la paix

 

Homélie pour la fête de Noël / Année B 

25/12/2023

 

Cf. également :
Noël, l’anti kodokushi
Noël : assumer notre généalogie
Noël : La contagion du Verbe
Y aura-t-il du neuf à Noël ?
Noël : évangéliser le païen en nous
Tenir conte de Noël
Noël : solstices en tous genres
Noël : Il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune…
Noël : la trêve des braves
Noël : croyance dure ou croyance molle ?
Le potlatch de Noël
La bienveillance de Noël
Noël « numérique », version réseaux sociaux…
Noël : « On vous écrira… »
Enfanter le Verbe en nous…
Justice et Paix s’embrassent
Lier Pâques et paix
La Trinité en actes : le geste de paix
La paix soit avec vous

 

La guerre, à nouveau ?

Les deux conflits récents Ukraine–Russie et Israël–Palestine saturent nos écrans, nos fils d’actualité, et les commentaires en tous genres. Ils semblent même s’inviter chez nous en divisant les familles, les amis, en inspirant des attentats, des violences, des manifestations répliquant les fractures à l’œuvre à l’Est et au Moyen-Orient.

Le pire est que la liste ne s’arrête pas là : Sahel, Yémen, Syrie, Libye, Arménie, Éthiopie, Soudan, RDC … Si l’on ajoute les risques de plus en plus réels de guerre à Taiwan, entre [1]. les deux  Corées, ou l’embrasement de tout le Moyen-Orient, on se dit que nous vivons dans un monde plus dangereux que jamais. La paix – que nous voudrions perpétuelle en Europe après les deux guerres mondiales – semble s’éloigner chaque jour davantage.

 

Infographie: L'Europe, un long chemin vers la paix | StatistaC’est pourtant une erreur de perspective, due à notre courte vue historique. Replacez sur le long terme le nombre de victimes des  guerres dans le monde. Sur le graphique ci-contre, qui ne concerne que l’Europe, on voit que les guerres napoléoniennes ont provoqué une saignée invraisemblable rapportée à la population beaucoup plus faible à l’époque : 6,5 millions de morts ! Napoléon a mis l’Europe à feu et à sang, autant qu’Hitler, et bien plus que Poutine. Mais nous lui voulons un culte aveugle et partial. Depuis, le XX° siècle aura été le plus meurtrier de tous (n’oublions pas le génocide au Rwanda, en plus des deux guerres mondiales), si bien qu’on devrait être optimiste à la lecture de ces statistiques ! Malgré son indéniable visage sanglant, le XXI° siècle aura du mal – espérons-le ! – à égaler le triste record du précédent.

Ne désespérons donc pas : la situation n’est pas pire qu’avant. Il ne dépend que de nous de maintenir la paix à nos portes, car c’est en amont que peuvent se soigner les causes profondes des guerres, pas sur le moment.

 

Fêter Noël dans ce contexte est un peu une gageure : proclamer qu’en Jésus est né le Prince de la paix semble contredit dès l’ouverture du journal télévisé. Comment comprendre cette prophétie d’Isaïe de notre première lecture (Is 9,1-6) :

« Oui, un enfant nous est né, un fils nous a été donné ! Sur son épaule est le signe du pouvoir ; son nom est proclamé : « Conseiller-merveilleux, Dieu-Fort, Père-à-jamais, Prince-de-la-Paix » ?

Comment recevoir l’acclamation céleste et liturgique de l’évangile de cette nuit de Noël (Lc 2,1-14) : « paix sur la terre aux hommes qu’Il aime » ?

 

Prince, et non roi

Devant le contraste – la contradiction – entre l’état du monde et le signe messianique promis par Isaïe, les juifs auraient raison de ne pas reconnaître en Jésus le Messie, puisqu’il n’a pas été capable d’apporter au monde la paix. C’est vrai que la venue de Jésus n’a rien changé à l’histoire mondiale sur ce plan. À l’échelle d’un homme ou de plusieurs millénaires, Jésus a échoué à instaurer un règne de paix, de justice et d’amour. Le monde n’est pas meilleur ni moins violent qu’il y a 2000 ans. « Rien de nouveau sous le soleil », énonçait déjà le sage biblique (Qo 1,9), à raison.

 

Constatant cet échec évident à instaurer un règne de paix, les chrétiens vont très vite reporter cette attente sur la seconde venue du Christ : puisque le premier Noël n’a rien changé à la violence du monde, c’est le second Noël – c’est-à-dire la Parousie, la venue ultime du Christ – qui connaîtra cette pacification humainement impossible. Jusque-là, il y aura toujours des meurtres, des conflits, des viols, des bombardements de civils, des réfugiés de guerre, des millions de victimes… Perspective peu réjouissante pour le présent, qui reporte l’espérance sur le futur. Peu opérationnel en quelque sorte, sinon pour maintenir l’attente des croyants en un avenir meilleur.

 

Et pourtant… C’est un prince qu’Isaïe annonce, pas un roi. En latin, prince se dit princeps : ce qui est au principe. À Noël, nous accueillons Jésus qui est comme le principe de la paix, et non un souverain qui établit son règne d’autorité. Il n’est pas « Guide spirituel des guerriers partis combattre tous ceux qui ne croient pas en lui », ni « Chef des armées de la chrétienté boutant les méchants hors de nos pays chrétiens et séparant le monde entre eux et nous ». Il n’annonce pas une campagne militaire contre l’ennemi du moment (l’occupant romain au I° siècle de notre ère, les djihadistes au XXI° siècle, pour ne prendre que quelques exemples).

Si Jésus est le principe de la paix, il inspire – par son Esprit – tous les artisans de paix de toutes les traditions religieuses, pour accueillir la paix comme un don à réaliser, le don fait par Dieu de vivre comme lui, en communion et non en opposition. Si Jésus est prince de paix et non roi, il propose et n’impose rien. Il inspire chacun au lieu de décréter pour tous.

 

Cette différence prince–roi en matière de paix repose chez Isaïe sur la mémoire traumatisée de l’expérience royale en Israël. Au début, les 12 tribus de Canaan vivaient comme une fédération entre égales, et elles se donnaient des Juges pour arbitrer les conflits inévitables. Mais Israël s’est pris de convoitise pour la puissance guerrière de ses voisins, l’Égypte en premier. Il a voulu à tout prix se doter d’un roi « comme les autres nations », s’exposant ainsi à perdre sa différence au profit d’un alignement sur l’organisation politique des païens ! Le prophète Samuel entend avec désolation cette revendication de plus en plus forte de son peuple. Ne pouvant plus la contenir, il capitule devant cette pression suicidaire, et va oindre Saül comme premier roi sur Israël. Mais avant cette onction, il prévient le peuple que ce choix va faire son malheur, car le roi va exploiter son peuple, s’enrichir à ses dépens, l’opprimer par l’impôt et par des guerres de conquête illégitimes (peut-on être plus actuel ?) :

Dragons et merveilles - Le très méchant roi - 1« Samuel rapporta toutes les paroles du Seigneur au peuple qui lui demandait un roi. Et il dit : “Tels seront les droits du roi qui va régner sur vous. Vos fils, il les prendra, il les affectera à ses chars et à ses chevaux, et ils courront devant son char. Il les utilisera comme officiers de millier et comme officiers de cinquante hommes ; il les fera labourer et moissonner à son profit, fabriquer ses armes de guerre et les pièces de ses chars. Vos filles, il les prendra pour la préparation de ses parfums, pour sa cuisine et pour sa boulangerie. Les meilleurs de vos champs, de vos vignes et de vos oliveraies, il les prendra pour les donner à ses serviteurs. Sur vos cultures et vos vignes il prélèvera la dîme, pour la donner à ses dignitaires et à ses serviteurs. Les meilleurs de vos serviteurs, de vos servantes et de vos jeunes gens, ainsi que vos ânes, il les prendra et les fera travailler pour lui. Sur vos troupeaux, il prélèvera la dîme, et vous-mêmes deviendrez ses esclaves. Ce jour-là, vous pousserez des cris à cause du roi que vous aurez choisi, mais, ce jour-là, le Seigneur ne vous répondra pas !” 

Le peuple refusa d’écouter Samuel et dit : “Non ! il nous faut un roi ! Nous serons, nous aussi, comme toutes les nations ; notre roi nous gouvernera, il marchera à notre tête et combattra avec nous” » (1 S 8,10‑20).

Avec Isaïe, proclamer Jésus prince et non roi c’est racheter la folie royale qui pratique une politique de puissance guerrière, spoliatrice, injuste.

C’est donc une réponse à distance au crime originel d’Israël, l’institution de la royauté, par définition injuste et mortifère selon la Bible, « pharaonique ». Et précisément, en voulant être comme les Nations toutes pourvues d’un roi à l’époque, et un roi féru de conquêtes au dehors et d’exactions au dedans, Israël, dont la Torah voulait faire un peuple de frères et sœurs, se faisait Nation perverse.

Nous sommes aux prises avec ces deux textes à une opposition frontale : la Charte folle du roi selon 1 Samuel 8, et le blason du Prince de paix selon notre Isaïe.

 

Les fils d’Israël avaient résumé cyniquement la Charte du mauvais roi : « Donne-nous un roi qui marche devant nous pour guerroyer nos guerres », insistaient-ils devant Samuel, et c’était pour des guerres de conquête, à l’instar des Nations (1S 8,12). Lorsque les Écritures parlent de YHWH Dieu des Armées, c’est pour confisquer dans les Cieux les armées des rois et des peuples, soit leur folie homicide, ce qu’Israël a refusé. Devenant par là une nation parmi les Nations, Israël se reniait.

 

À Noël, nous fêtons Jésus au principe de la paix véritable, car elle a sa source en Dieu même : vivre des relations de communion comme celles qui unissent Jésus à son Père dans l’Esprit. Jésus–principe peut inspirer les hommes de bonne volonté pour devenir artisans de cette paix promise. Si Jésus avait été roi de paix, il aurait dû inaugurer l’ère messianique sans guerre, ni violence, ni conflit : cela n’est pas arrivé, et c’est pourquoi nous préférons avec Isaïe appeler Jésus prince de la paix et non roi de paix.

 

Une paix irénique ?

Mais de quelle paix Jésus est-il le principe ?

Nous ne savons pas très bien ce qu’est la paix, en réalité. La plupart des historiens doutent  d’ailleurs de son existence. Sur plusieurs millénaires, on observe des périodes d’accalmie, d’entre-deux-guerres, des intervalles de sortie de guerre et de préparation d’une autre, si bien que ce que nous appelons la paix serait plutôt un moment – bref – entre deux conflits. Le juriste Henry Maine écrivait en 1888 : « La guerre semble aussi vieille que l’humanité, mais la paix est une invention moderne ».

Le Noël du Prince de la paix dans Communauté spirituelle Raymond-aron-paix-et-guerreEt Raymond Aron la définit ainsi : « Une suspension plus ou moins durable des modalités violentes de la rivalité entre unités politiques ». Il distinguait 3 types de paix [2] :

•   La paix d’équilibre, lorsque les puissances en présence sont équivalentes.

C’est cette paix qui a prévalu en Europe après les boucheries napoléoniennes, grâce au Congrès de Vienne de 1815 où Talleyrand et Metternich posèrent les bases d’un concert des nations qui a assuré la stabilité européenne vaillent que vaille pendant presque un siècle.

•   La paix d’hégémonie, lorsqu’une puissance devient dominante et limite l’appétit des autres. La France de Louis XIV ou l’Allemagne de Bismarck ont pu jouer ce rôle. Les États-Unis d’Amérique ont pris un temps le relais.

•   La paix d’empire, où une puissance soumet toutes les autres à sa botte, écrasant tout conflit dans l’œuf. La Pax Romana a été une paix d’empire, relativement féconde d’ailleurs.

 

Quel type de paix vivons-nous en France en ce moment ?

Quoi qu’il en soit, n’allons pas la confondre avec la paix messianique. La paix du prince de Noël ne relève d’aucune de ces catégories trop humaines. Jésus, sans disqualifier les efforts politiques, tourne notre regard vers une paix qui vient d’ailleurs : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur ne soit pas bouleversé ni effrayé » (Jn 14,27).

 

800px-Israel_and_Palestine_Peace.svg Aron dans Communauté spirituelleEn hébreu, shalom désigne dans l’Ancien Testament la tranquillité d’Israël au milieu de ses voisins. Shalom est plus encore que l’absence de guerre : c’est une juste relation entre les êtres, une plénitude de communion telle qu’elle est humainement possible. Shalom est par exemple le but d’une justice restaurative et non punitive uniquement. Avec l’Exil et la déportation à Babylone, avec les guerres incessantes, au sein même des 12 tribus (cf. le schisme Juda–Israël), shalom est devenu un terme eschatologique, reportant cette tranquillité à l’arrivée du Messie. Le souhait de Pessah : « l’an prochain à Jérusalem ! » (ville de la paix) devient le souhait d’une paix plus qu’humaine : ‘nous attendons une paix divine, car l’homme ne peut l’établir par lui-même’.

 

Dans la langue grecque des Évangiles, la paix se dit : ερνη (eirēnē), ce qui a donné l’adjectif irénique. Être irénique paraît péjoratif : l’irénique est taxé de naïveté, de compromission, voire de complicité involontaire en se faisant l’idiot utile du mal. Pourtant, eirēnē est si beau qu’on en a fait un prénom. Et Irénée de Lyon a montré que son irénisme n’avait rien de lâche ni de complice : il a combattu les hérésies gnostiques pied à pied, et jusqu’au courage du martyre. La paix de Noël n’est pas un doux arrangement avec le mal pour rester gentil le plus possible. Ce n’est pas sacrifier la vérité sur l’autel de la tranquillité. C’est la dénonciation du mensonge, de tout ce qui nous déshumanise, c’est le choix de la communion plutôt que de la division, c’est l’engagement total jusqu’à livrer sa vie par amour, jusqu’à aimer ses ennemis (qui pourtant sont des ennemis).

 

En regardant les images terribles des massacres terroristes du Hamas et de la riposte militaire d’Israël, nous rêvons à Noël au principe de toute paix : « C’est lui, le Christ, qui est notre paix : des deux, le Juif et le païen, il a fait une seule réalité ; par sa chair crucifiée, il a détruit ce qui les séparait, le mur de la haine » (Ep 2, 14).

Ce principe demande des hommes et des femmes de courage pour négocier, signer des accords de reconnaissance mutuelle, ne plus vouloir l’élimination ni la haine, éduquer les jeunes générations en parlant d’avenir et en oubliant les horreurs du passé…

 

Reprenons les paroles du pape François en 2016 (déjà !) lorsqu’il formulait ses vœux de paix à Noël pour tous les peuples de la terre :

Colombe-Pape-Francois-193x300 guerre« - Paix aux femmes et aux hommes de la bien-aimée Terre Sainte, choisie et préférée par Dieu. Qu’Israéliens et Palestiniens aient le courage et la détermination d’écrire une nouvelle page de l’histoire, où haine et vengeance cèdent la place à la volonté de construire ensemble un avenir de compréhension réciproque et d’harmonie. […]

- Paix à qui a été blessé ou a perdu un être cher à cause d’actes atroces de terrorisme, qui ont semé peur et mort au cœur de tant de pays et de villes. 

- Paix – non en paroles, mais par des actes et des faits concrets – à nos frères et sœurs abandonnés et exclus, à ceux qui souffrent de la faim et à ceux qui sont victimes de violences. 

- Paix aux déplacés, aux migrants et aux réfugiés, à tous ceux qui aujourd’hui sont objet de la traite des personnes. 

- Paix aux peuples qui souffrent à cause des ambitions économiques d’un petit nombre et de l’âpre avidité du dieu argent qui conduit à l’esclavage. 

- Paix à celui qui est touché par les difficultés sociales et économiques et à qui souffre des conséquences des tremblements de terre ou d’autres catastrophes naturelles.
- Et paix aux enfants, en ce jour spécial où Dieu se fait enfant, surtout à ceux qui sont privés des joies de l’enfance à cause de la faim, des guerres et de l’égoïsme des adultes.
- Paix sur la terre à tous les hommes de bonne volonté, qui travaillent chaque jour, avec discrétion et patience, en famille et dans la société pour construire un monde plus humain et plus juste, soutenus par la conviction que c’est seulement avec la paix qu’il y a la possibilité d’un avenir plus prospère pour tous.

Chers frères et sœurs, « un enfant nous est né, un fils nous a été donné »: c’est le « Prince-de-la-paix ». Accueillons-le !

Pape François, Message de Noël 2016

 ____________________________________________

[2]. Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy, 1962.

 

 

MESSE DE LA NUIT

PREMIÈRE LECTURE
« Un enfant nous est né » (Is 9, 1-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi. Tu as prodigué la joie, tu as fait grandir l’allégresse : ils se réjouissent devant toi, comme on se réjouit de la moisson, comme on exulte au partage du butin. Car le joug qui pesait sur lui, la barre qui meurtrissait son épaule, le bâton du tyran, tu les as brisés comme au jour de Madiane. Et les bottes qui frappaient le sol, et les manteaux couverts de sang, les voilà tous brûlés : le feu les a dévorés.
Oui, un enfant nous est né, un fils nous a été donné ! Sur son épaule est le signe du pouvoir ; son nom est proclamé : « Conseiller-merveilleux, Dieu-Fort, Père-à-jamais, Prince-de-la-Paix. » Et le pouvoir s’étendra, et la paix sera sans fin pour le trône de David et pour son règne qu’il établira, qu’il affermira sur le droit et la justice dès maintenant et pour toujours. Il fera cela, l’amour jaloux du Seigneur de l’univers !

PSAUME
(Ps 95 (96), 1-2a, 2b-3, 11-12a, 12b-13a, 13bc)
R/ Aujourd’hui, un Sauveur nous est né : ’est le Christ, le Seigneur.
 (cf. Lc 2, 11)

Chantez au Seigneur un chant nouveau,
chantez au Seigneur, terre entière,
chantez au Seigneur et bénissez son nom !

De jour en jour, proclamez son salut,
racontez à tous les peuples sa gloire,
à toutes les nations ses merveilles !

Joie au ciel ! Exulte la terre !
Les masses de la mer mugissent,
la campagne tout entière est en fête.

Les arbres des forêts dansent de joie
devant la face du Seigneur, car il vient,
car il vient pour juger la terre.

Il jugera le monde avec justice
et les peuples selon sa vérité.

DEUXIÈME LECTURE
« La grâce de Dieu s’est manifestée pour tous les hommes » (Tt 2, 11-14)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre à Tite
Bien-aimé, la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes. Elle nous apprend à renoncer à l’impiété et aux convoitises de ce monde, et à vivre dans le temps présent de manière raisonnable, avec justice et piété, attendant que se réalise la bienheureuse espérance : la manifestation de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, Jésus Christ. Car il s’est donné pour nous afin de nous racheter de toutes nos fautes, et de nous purifier pour faire de nous son peuple, un peuple ardent à faire le bien.

ÉVANGILE
« Aujourd’hui vous est né un Sauveur » (Lc 2, 1-14)
Alléluia. Alléluia. 
Je vous annonce une grande joie : Aujourd’hui vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur ! Alléluia. (cf. Lc 2, 10-11)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
 En ces jours-là, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre – ce premier recensement eut lieu lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie. Et tous allaient se faire recenser, chacun dans sa ville d’origine. Joseph, lui aussi, monta de Galilée, depuis la ville de Nazareth, vers la Judée, jusqu’à la ville de David appelée Bethléem. Il était en effet de la maison et de la lignée de David. Il venait se faire recenser avec Marie, qui lui avait été accordée en mariage et qui était enceinte.
Or, pendant qu’ils étaient là, le temps où elle devait enfanter fut accompli. Et elle mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. Dans la même région, il y avait des bergers qui vivaient dehors et passaient la nuit dans les champs pour garder leurs troupeaux. L’ange du Seigneur se présenta devant eux, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa lumière. Ils furent saisis d’une grande crainte. Alors l’ange leur dit : « Ne craignez pas, car voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur. Et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. » Et soudain, il y eut avec l’ange une troupe céleste innombrable, qui louait Dieu en disant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes, qu’Il aime. »
Patrick Braud

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15 octobre 2023

Rendre à Dieu la monnaie de sa pièce

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Rendre à Dieu la monnaie de sa pièce

Homélie pour le 29° Dimanche du temps ordinaire / Année A
22/10/2023

Cf. également :
Charlie, César et Dieu
Résistez à la dictature du format court !
Refusez la pression fiscale !

« Tous pourris » ?
INRI : annulez l’ordre injuste !

Il s’agit d’impôt et non de laïcité
Rendre à Dieu la monnaie de sa pièce dans Communauté spirituelle Rendez-a-Cesar-Philippe-de-Champaigne
Évacuons d’emblée une lecture courante de notre célébrissime maxime de l’Évangile de ce dimanche (Mt 22,15-21) : « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Certains commentateurs – et non des moindres – voudraient trouver dans cette phrase de Jésus le fondement d’une laïcité ‘à la française’, avec une séparation nette des deux pouvoirs, politique et spirituel.

Cette lecture apologétique est doublement anachronique :
– d’abord parce qu’à l’époque de Jésus, la question ne se pose pas. Elle est même totalement hors champ, impensable. Il est évident pour tous les peuples de l’Antiquité que le politique et le religieux sont inextricablement mêlés, inséparables. Les juifs sont persuadés que Dieu seul est au principe d’Israël : même un roi – accepté avec réticence après les Juges, car toujours infidèle – n’est que le ‘lieu-tenant’ de Dieu. Les prophètes ne cessent de lui rappeler la supériorité de la Torah sur son gouvernement.

– ensuite, parce que tout au long de 20 siècles d’histoire, les Églises n’ont jamais interprété ni vécu cette maxime selon notre conception moderne Quanta Cura & Syllabusd’une laïcité à la française. Pendant les trois premiers siècles, sous les persécutions, l’Église clandestine refuse d’adorer César et de lui offrir des sacrifices. Après Constantin, elle fait alliance avec le pouvoir impérial et devient religion d’État. Point de séparation dans l’alliance du trône et de l’autel, dans la théorie féodale des trois ordres (chevaliers, prêtres, paysans), dans la monarchie de droit divin, dans la théorie de la symphonie des pouvoirs en Orient (l’aigle à deux têtes de Byzance ou de la Russie actuelle) ou dans la théorie des deux glaives de l’Occident (où le glaive religieux doit l’emporter sur le politique, comme à Canossa). Le Syllabus de 1864 résume cette longue histoire de subordination – ou au mieux de lien intime – de César à Dieu en qualifiant la liberté de conscience de « liberté de perdition », de « délire », et en condamnant la séparation de l’Église et de l’État (‘erreur’ 55). Les Églises orthodoxes sont toujours sur cette ligne. L’Église anglicane continue de couronner rois et reines du Royaume-Uni. Les protestants certes sont les plus critiques envers ces collusions, mais les évangélistes américains font tout pour soumettre les lois des États à leur interprétation de la Bible (avortement, peine de mort, homosexualité etc.) et les luthériens du nord de l’Europe continuent à être une quasi religion d’État.

Bref : notre évangile de ce jour n’est pas un débat sur la laïcité, quoi qu’en disent les Français un peu isolés dans le monde à cause de leur conception si singulière des relations Églises-État.

Le texte évangélique est on ne peut plus clair : le piège tendu à Jésus porte sur l’impôt, et non sur la séparation des pouvoirs. C’est une question très pragmatique, casuistique même comme les aiment les juifs : dois-je remplir ma déclaration d’impôts ou choisir la désobéissance civile ? Dois-je accepter le prélèvement automatique sans broncher s’il vient de l’occupant ? C’est ce qu’on appelle le consentement à l’impôt : les citoyens l’acceptent de bon cœur s’ils le trouvent légitime. Sinon ils le boycottent ou ils fraudent, et en France la fraude fiscale est un sport national…
C’est donc d’argent dont il est question.

 

Jésus n’a pas un sou en poche
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La suite de la controverse confirme que l’argent est au centre de la dispute : « Montrez-moi la monnaie de l’impôt ». Tiens : pourquoi Jésus ne sort-il pas lui-même une pièce de monnaie de sa poche ? Pourquoi est-il obligé de demander aux pharisiens et Hérodiens en face de lui ? Parce que Jésus « n’a pas une pierre où reposer la tête » (Lc 9,58). Parce qu’il a choisi de vivre littéralement sans argent sur lui, sans argent à lui. Il n’a pas un sou en poche. Car il savait qu’avoir toujours sur soi cette double image de César gravée dans l’argent finit par rendre dépendant, comme une drogue, ou plutôt comme une idole.

On finit souvent par idolâtrer ce qu’on a constamment sous les yeux, que ce soit son smartphone, sa carte bancaire, son ordinateur ou sa montre. Nos objets nous possèdent, bien plus que l’inverse. Nous finissons par ressembler à ce que nous contemplons. Si c’est une icône, elle nous conduit vers Dieu. Si c’est une idole, elle nous déshumanise et nous nous résignons à notre servitude volontaire.
Les pharisiens et les Hérodiens sont du côté du pouvoir et de l’argent : ils ont toujours leur Dieu dans la poche.
Jésus lui n’a pas un sou en poche : son Dieu est ailleurs.

 

Où est l’autre pièce de monnaie ?
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On montre à Jésus la pièce de César. Mais où donc est celle de Dieu ? Si l’on veut comparer César et Dieu, il faut comparer leurs deux monnaies, leurs deux impôts. Or le denier d’argent est à l’image (icône en grec) de César ; l’autre pièce devrait donc être à l’image de Dieu. On devine que c’est chaque personne humaine qui est la vraie monnaie de Dieu. L’effigie dont parle Jésus est l’image divine en tout homme. Car Dieu a créé l’homme à son image (icône). L’homme est l’icône de Dieu.
La seule monnaie que Jésus a toujours sur lui est l’image de Dieu, qui resplendit sur son visage en plénitude, et qu’il scrute amoureusement sur le visage de chaque rencontre. Si payer l’impôt à César est lui rendre son image, rendre à Dieu ce qui est à Dieu est alors reconnaître son image en chacun, et la laisser resplendir sur nous-même.

Voilà comment rendre à Dieu la monnaie de sa pièce : voir en chacun son icône, et servir en lui sa vocation divine.

 

De l’image à la ressemblance
Dieu a fait l’homme à son image et à sa ressemblance (Gn 1,26-27;5,1). C’est ce qui fonde son inaliénable dignité : « Si quelqu’un verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé. Car Dieu a fait l’homme à son image » (Gn 9,6).
Plus exactement, le texte hébreu de Gn 1,26 écrit :
וַיֹּ֣אמֶר אֱלֹהִ֔ים נַֽעֲשֶׂ֥ה אָדָ֛ם בְּצַלְמֵ֖נוּ כִּדְמוּתֵ֑נוּ וְיִרְדּוּ֩ בִדְגַ֨ת הַיָּ֜ם וּבְע֣וֹף הַשָּׁמַ֗יִם וּבַבְּהֵמָה֙ וּבְכָל־הָאָ֔רֶץ וּבְכָל־הָרֶ֖מֶשׂ הָֽרֹמֵ֥שׂ עַל־הָאָֽרֶץ׃
« Dieu dit : faisons l’homme dans (בְּ) notre image, comme (כִּ) notre ressemblance »
.

L’image est donnée dès le départ, la ressemblance est une potentialité à développer. C’est la subtile différence entre « dans notre image » et « comme notre ressemblance ».
Image et ressemblance : ces deux termes ne sont pas équivalents pour les Pères de l’Église. L’image est comme le sceau royal apposé au bas d’un traité. Il est scellé par le roi et garde en creux dans la cire la trace de son propriétaire. En regardant le sceau et le symbole royal qu’il porte (un lion, un lys, des armoiries etc.), on sait que le prince s’est engagé et que, même absent, il garantit sa signature. De même l’image divine en tout être humain : elle est gravée, indélébile, et nous parle en creux de Celui qui nous a façonné et qui s’est engagé pour nous. Même le pire des criminels a toujours cette image, cette icône de Dieu enfouie en lui. La vie du croyant est alors de dégager cette image de tout ce qui l’obscurcit, pour laisser resplendir la ressemblance divine. « Ceux que, d’avance, il connaissait, il les a aussi destinés d’avance à être configurés à l’image de son Fils, pour que ce Fils soit le premier-né d’une multitude de frères » (Rm 8,29).

Le couple « image et ressemblance » n’est pas utilisé pour les animaux mais pour l’homme seulement. Ainsi, en Gn 5,3, après avoir dit que Dieu créa l’homme à la ressemblance de Dieu, le texte poursuit : « Adam engendra un fils à sa ressemblance, selon son image« . C’est le propre de l’humain que d’être appelé à ressembler à Dieu en engendrant la vie.

A son image et ressemblance : l'homme à l'image de Dieu ou Dieu à l'image de l'homme ?L’image divine en l’homme échappe à toute définition, mais elle peut être caractérisée comme une capacité à participer à la nature divine. Cette capacité est déjà inscrite comme « en creux » dans la nature, humaine, mais elle devient vraiment effective par la grâce du baptême. Il ne s’agit pourtant encore que d’une capacité initiale, d’un germe appelé à se développer par la coopération de notre liberté et de la grâce divine ; la « ressemblance » est le plein accomplissement de l’image, fruit de la coopération de la liberté humaine et de la grâce. Elle s’identifie avec la déification, la pleine participation aux énergies divines incréées. Elle est une participation à la filiation du Fils par nature, à la gloire du Père. Elle fait ainsi entrer l’homme dans une relation d’amour personnel et d’intimité avec les divines Personnes de la Trinité. Elle ne sera pleinement achevée que par notre résurrection corporelle au dernier jour : « Et nous tous qui n’avons pas de voile sur le visage, nous reflétons la gloire du Seigneur, et nous sommes transformés en son image avec une gloire de plus en plus grande, par l’action du Seigneur qui est Esprit et vérité » (2 Co 3,18).

Rendre à Dieu la monnaie de sa pièce, c’est passer de l’image (innée) à la ressemblance (acquise) par l’accueil de l’amour divin.
Déjà au IV° siècle, on lisait sous la plume d’un auteur anonyme :

« L’image de Dieu n’est pas imprimée sur l’or mais sur le genre humain. La monnaie de César est d’or, celle de Dieu est l’humanité… Par conséquent, donne ta richesse matérielle à César, mais réserve à Dieu l’unique innocence de ta conscience, là où Dieu est contemplé… En effet, César a voulu son image sur chaque monnaie, mais Dieu a choisi l’homme qu’Il a créé pour refléter sa gloire » (Anonyme, Œuvre incomplète sur Matthieu, Homélie 42).

Et saint Augustin a utilisé plusieurs fois cette référence dans ses homélies :

« Si César exige sa propre image sur la monnaie, Dieu n’exigera-t-il pas que l’homme grave en lui-même l’image divine ? » (En. in Ps. Ps 94,2).
Comme l’on rend à César sa monnaie, ainsi rend-on à Dieu l’âme illuminée, reflet de la lumière de son visage… Christ, en effet, habite dans l’homme intérieur » (Ibid., Ps 4,8).

Au XVI° siècle, Saint-Laurent de Brindisi tire ce même fil : rendre à Dieu ce qui est à Dieu, c’est passer de l’image à la ressemblance :

« Il nous faut payer à César le denier portant l’effigie et l’inscription de César, à Dieu ce qui a reçu le sceau de l’image et de la ressemblance divines: La lumière de ton visage a laissé sur nous ton empreinte, Seigneur (cf. Ps 4,7).
Nous sommes faits à l’image et à la ressemblance (Gn 1,26) de Dieu. Tu es homme, ô chrétien. Tu es donc la monnaie du trésor divin, un denier portant l’effigie et l’inscription de l’empereur divin. Dès lors, je demande avec le Christ : cette effigie et cette légende, de qui sont-elles ? Tu réponds: « De Dieu ». J’ajoute : « Pourquoi donc ne rends-tu pas à Dieu ce qui est à lui ? »
Si nous voulons être réellement une image de Dieu, nous devons ressembler au Christ, puisqu’il est l’image de la bonté de Dieu et l’effigie exprimant son être (cf. He 1,3). Et Dieu a destiné ceux qu’il connaissait par avance à être l’image de son Fils (Rm 8,29) ».
(Hom. 22° dimanche après la Pentecôte)

Restaurer l’homme dans sa dignité d’enfant de Dieu, c’est sans doute la mission que le « bon samaritain » confie à l’aubergiste, en lui donnant deux deniers pour subvenir à la guérison du blessé sur la route (Lc 10,35). En effet, dans l’évangile de Luc, le seul autre usage du mot δηνάριον (= denarion, denier) de notre passage se trouve dans la parabole du bon samaritain. L’humanité blessée par le péché, gisant sur le bord du chemin, est défigurée. C’est le rôle de l’aubergiste (Pierre ?) et de son auberge (l’Église ?) que de lui redonner image et ressemblance d’avec Dieu, les deux deniers que le Christ lui a confiés avant de s’absenter de l’histoire…

 

L’inscription de César, et celle de Dieu
« Cette effigie (εκν, eikon = icône) et cette inscription (πιγραφ, épigraphe), de qui sont-elles ? »
Si l’icône nous met sur la voie service de la vie divine en chaque être humain, de quoi l’inscription est-elle le nom ?

L’inscription de César renvoie clairement à la condamnation écrite du Juste innocent sur la croix. En effet il n’y a que 5 usages du mot πιγραφ (épigraphe) dans le Nouveau Testament : 3 pour notre controverse sur l’impôt (Mt 22,20 ; Mc 12,16 ; Lc 20,24), et 2 pour les mots gravés sur le bois du gibet (Mc 15,26 ; Lc 23,38) : « L’inscription (πιγραφ) indiquant le motif de sa condamnation portait ces mots : ‘Le roi des Juifs’ » (Mc 15,26).
Rendre à César son inscription, c’est donc constater que sa condamnation est vaine, injuste, et n’aura pas le dernier mot. INRI, cet écriteau multiplié à l’infini sur nos crucifix, calvaires, tableaux et autres statues est un défi lancé à César : ‘tu as cru éliminer le Juste par la force de ton pouvoir, cet épigraphe te revient en pleine face comme un signe de victoire du condamné sur l’injustice, le mal et la mort’.

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Rendre à Dieu son inscription à Lui, c’est découvrir ce qu’a gravé sur nos cœurs l’Esprit de la Loi, et non sa lettre, comme l’écrit Paul : « Dieu nous a rendus capables d’être les ministres d’une Alliance nouvelle, fondée non pas sur la lettre mais dans l’Esprit ; car la lettre tue, mais l’Esprit donne la vie » (2 Co 3,6).
C’est aussi agir en conscience : « la façon d’agir prescrite par la Loi est inscrite dans le cœur des païens, et leur conscience en témoigne… » (Rm 2,15).
Pour l’apôtre, c’est également offrir à Dieu des communautés vivantes et animées par l’Esprit : « De toute évidence, vous êtes cette lettre du Christ, produite par notre ministère, écrite non pas avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non pas, comme la Loi, sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs » (2 Co 3,3).

Chaque être humain porte au fond de lui en filigrane ce titre royal : enfant de Dieu, et c’est vraiment rendre à Dieu la monnaie de sa pièce que de devenir pleinement ce fils/cette fille bien-aimés à qui il partage son intimité.

 

Par ici la monnaie !
Par ici la monnaie !
Résumons-nous : l’enjeu de la controverse entre Jésus et les pharisiens unis aux Hérodiens  concerne l’impôt, et non la laïcité. Pendant des siècles, on y a lu l’invitation à cultiver notre ressemblance d’avec Dieu plutôt que notre servitude envers César. Il s’agit de participer à la nature divine (2P 1,4), selon la parole de la Loi reprise par Jésus : « vous êtes des dieux » (Jn 10,34). Nous avançons sur la voie de cette divinisation lorsque nous désacralisons le pouvoir en lui rendant son effigie pour ne pas lui être soumis, lorsque nous combattons son injustice mortelle en lui rendant son inscription (INRI).

Nous rendons à Dieu la monnaie de sa pièce lorsque nous révélons à tout homme sa dignité en tant qu’icône de Dieu, appelé à lui ressembler toujours davantage, et lorsque nous rendons à Dieu son épigraphe, c’est-à-dire la loi d’amour gravée en nos cœurs par l’Esprit de vérité.

Ne rendez plus la monnaie comme avant…

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« J’ai pris Cyrus par la main pour lui soumettre les nations » (Is 45, 1.4-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur à son messie, à Cyrus, qu’il a pris par la main pour lui soumettre les nations et désarmer les rois, pour lui ouvrir les portes à deux battants, car aucune porte ne restera fermée : « À cause de mon serviteur Jacob, d’Israël mon élu, je t’ai appelé par ton nom, je t’ai donné un titre, alors que tu ne me connaissais pas. Je suis le Seigneur, il n’en est pas d’autre : hors moi, pas de Dieu. Je t’ai rendu puissant, alors que tu ne me connaissais pas, pour que l’on sache, de l’orient à l’occident, qu’il n’y a rien en dehors de moi. Je suis le Seigneur, il n’en est pas d’autre. »

PSAUME
(Ps 95 (96), 1.3, 4-5, 7-8, 9-10ac)
R/ Rendez au Seigneur la gloire et la puissance. (Ps 95, 7b)

Chantez au Seigneur un chant nouveau,
chantez au Seigneur, terre entière,
racontez à tous les peuples sa gloire,
à toutes les nations ses merveilles !

Il est grand, le Seigneur, hautement loué,
redoutable au-dessus de tous les dieux :
néant, tous les dieux des nations !
Lui, le Seigneur, a fait les cieux.

Rendez au Seigneur, familles des peuples,
rendez au Seigneur la gloire et la puissance,
rendez au Seigneur la gloire de son nom.
Apportez votre offrande, entrez dans ses parvis.

Adorez le Seigneur, éblouissant de sainteté :
tremblez devant lui, terre entière.
Allez dire aux nations : « Le Seigneur est roi ! »
Il gouverne les peuples avec droiture.

DEUXIÈME LECTURE
« Nous nous souvenons de votre foi, de votre charité, de votre espérance » (1 Th 1, 1-5b)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens
Paul, Silvain et Timothée, à l’Église de Thessalonique qui est en Dieu le Père et dans le Seigneur Jésus Christ. À vous, la grâce et la paix. À tout moment, nous rendons grâce à Dieu au sujet de vous tous, en faisant mémoire de vous dans nos prières. Sans cesse, nous nous souvenons que votre foi est active, que votre charité se donne de la peine, que votre espérance tient bon en notre Seigneur Jésus Christ, en présence de Dieu notre Père. Nous le savons, frères bien-aimés de Dieu, vous avez été choisis par lui. En effet, notre annonce de l’Évangile n’a pas été, chez vous, simple parole, mais puissance, action de l’Esprit Saint, pleine certitude.

ÉVANGILE
« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22, 15-21)
Alléluia. Alléluia. Vous brillez comme des astres dans l’univers en tenant ferme la parole de vie. Alléluia. (Ph 2, 15d.16a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, les pharisiens allèrent tenir conseil pour prendre Jésus au piège en le faisant parler. Ils lui envoient leurs disciples, accompagnés des partisans d’Hérode : « Maître, lui disent-ils, nous le savons : tu es toujours vrai et tu enseignes le chemin de Dieu en vérité ; tu ne te laisses influencer par personne, car ce n’est pas selon l’apparence que tu considères les gens. Alors, donne-nous ton avis : Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César, l’empereur ? » Connaissant leur perversité, Jésus dit : « Hypocrites ! pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? Montrez-moi la monnaie de l’impôt. » Ils lui présentèrent une pièce d’un denier. Il leur dit : « Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles ? » Ils répondirent : « De César. » Alors il leur dit : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
Patrick BRAUD

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5 août 2023

L’icône de la Transfiguration

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 13 h 00 min

L’icône de la Transfiguration

Homélie pour le dimanche de la Fête de la Transfiguration du seigneur / Année A
06/08/2023

Cf. également :
À l’écart, transfiguré
Transfiguration : Soukkot au Mont Thabor
Compagnons d’éblouissement
Transfiguration : le phare dans la nuit
Transfiguration : la métamorphose anti-kafkaïenne
La vraie beauté d’un être humain
Figurez-vous la figure des figures
Visage exposé, à l’écart, en hauteur
Dieu est un trou noir

Theophane le Grec Icone de la transfigurationLa Transfiguration fait partie de ces quelques récits évangéliques (Nativité, Épiphanie, Baptême, Transfiguration, Passion, Résurrection) qui reviennent tous les ans dans la liturgie, à la différence des autres qui ne sont lus que tous les trois ans.
C’est le signe de l’importance exceptionnelle que l’Église lui accorde. Nous lui avons déjà consacré 9 homélies !
Une fois n’est pas coutume, méditons sur le sens de ce dimanche de fête avec l’icône officielle de la Transfiguration.
Cette icône est attribuée à Théophane le Grec, iconographe byzantin - fin du XIV° début du XV° siècle -. Parmi ses icônes les plus célèbres, notons la Vierge de la Déisis de l’église de l’Annonciation au Kremlin de Moscou et celle de la Transfiguration. Il travailla entre autres à Constantinople et à Moscou et développa l’École de peinture d’icônes de Novgorod. Il fut le maître de l’iconographe russe Andrei Roublev (1365-1430) connu pour son icône de la Trinité.

Le plan général de l’icône
On distingue nettement 3 étages horizontaux (rectangles verts sur l’image) :

Theophane le Grec Icone de la transfiguration 2– Le premier étage, en haut, comprend 3 personnages : Élie à gauche, Jésus au centre, Moïse à droite (reconnaissable aux tables de la Loi qu’il a en main). On est là visiblement au ciel, dans la gloire de Dieu marquée par la couleur or, les auréoles de sainteté, et la blancheur éclatante des vêtements de Jésus.
Élie et Moïse ne sont pas nécessaires à l’icône, mais sont en quelque sorte en surimpression de la scène, pour lui donner un autre sens encore : l’accomplissement de la Loi et des Prophètes.

 

– L’étage intermédiaire dépeint 3 montagnes : l’une, centrale, sous les pieds de Jésus, est de couleur terreuse et descend jusqu’en bas. C’est le mont de de la Transfiguration (le Thabor ou l’Hermon, selon les traditions). Les 2 autres montagnes sont de couleur ocre, sous les pieds d’Élie (le mont Horeb) et de Moïse (le mont Sinaï), afin de marquer qu’elles appartiennent à d’autres scènes que celle du Thabor.
Cet étage fait la jonction entre les 2 mondes. Comme dans une bande dessinée, dans l’anfractuosité de la montagne d’Élie, on voit Jésus qui emmène ses 3 disciples en haut de la montagne centrale ; et dans l’anfractuosité de la montagne de Moïse, on voit Jésus redescendre toujours en guidant ses 3 disciples.
L’ensemble du récit de la Transfiguration est ainsi reconstitué : il faut gravir le Mont Thabor, puis en redescendre, sans s’arrêter au milieu !

Au milieu de cet étage intermédiaire il y a des ouvertures, des failles dans le rocher de la montagne sur laquelle est Jésus, et de ces 2 fissures jaillissent 2 arbres verts et feuillus : la Transfiguration est l’annonce d’un monde nouveau, d’une nouvelle Création qui concerne tout l’univers, où les rochers stériles fleurissent ! C’est le même procédé qu’utilise Matthieu dans son récit de la résurrection de Jésus en mentionnant que les rochers se fendirent et que la terre trembla.

 

– L’étage du bas est celui des 3 disciples ; il est le miroir en quelque sorte de l’étage du haut avec ses 3 personnages célestes, autour de l’axe de symétrie que constitue l’étage intermédiaires des 3 montagnes.
Pierre est à gauche, qui se protège le regard de sa main gauche pour ne pas être aveuglé par la lumière émanant du Christ. Avec lui, l’Église garde les yeux fixés sur le Christ éblouissant de beauté.
Jean est au centre, retourné vers nous, méditant la scène en se tenant le visage avec son menton. Avec lui, l’Église reste contemplative et stupéfaite.
Jacques est à droite, il semble fuir, le dos tourné lui aussi. Avec lui, l’Église revient à l’action après la contemplation, encore irradiée de la proximité d’avec le Transfiguré.

 

Le Christ en gloire
Au centre de l’étage supérieur, le Christ est éblouissant de lumière. Le blanc domine, symbole de vie, de pureté, de lumière, avec des filets d’or, symbole de sainteté. Son corps ainsi transfiguré est inscrit dans une mandorle ovale (en rouge), iconographie omniprésente sur nos façades d’églises romanes. La mandorle est sans doute une symbolique très féminine évoquant par sa forme vulvaire une nouvelle naissance, ici l’avènement ultime de Jésus en tant que Fils de l’homme à la fin des temps, suscitant une nouvelle Création. La Transfiguration est l’anticipation de cet accomplissement de l’histoire humaine.
Cette mandorle de gloire est elle-même circonscrite à l’intérieur d’un carré (pointillés rouges) dont seules les diagonales blanches sont peintes, formant comme une étoile à 6 branches, l’étoile de David.
La forme carrée symbolise l’universel, en référence aux 4 points cardinaux qui la constituent : c’est le monde entier qui va bénéficier du débordement de gloire émanant du Fils de Dieu. Ce symbolisme est renforcé par l’alignement des 2 diagonales (pointillés bleus) avec le regard de Pierre en bas à gauche et celui de Jacques en bas à droite : la gloire du Transfiguré atteint déjà les disciples malgré leur lenteur à croire, et s’étendra à tout l’univers.

Le Christ transfiguré est circonscrit dans un cercle parfait, symbole d’infini et de plénitude (en pointillé bleu). Élie et Moïse sont à la frontière de ce cercle, déjà associés à la sainteté du Christ sans lui porter ombrage.
À l’intérieur de ce cercle, un dégradé de couleurs du bleu à l’or en passant par le blanc semble suggérer un mouvement au sein de cette sphère de gloire, irradiant vers les Prophètes à gauche et la Loi à droite. Elle les touche de son aura, afin de de les accomplir.
Curieusement, un deuxième cercle est également présent, à l’intérieur du premier. Plus difficile à interpréter, il évoque peut-être la double nature du Christ, son humanité (petit cercle) étant totalement assumée et transfigurée en sa divinité (grand cercle).

 

Élie et Moïse
Leur auréole (bien présente quoique se confondant presque avec le fond doré de l’étage supérieur) indique qu’ils sont associés à la gloire du Christ, même si leurs vêtements d’un beau drapé bicolore transparent les différencient des vêtements blancs lumineux du Christ, le seul Saint, de l’unique sainteté de Dieu.
Les vignettes bleues pâles au-dessus rappellent leur rencontre avec un ange de YHWH leur révélant leur mission. Ainsi Élie montre le Christ de sa main droite, dans une attitude semblable à celle de Jean-Baptiste le Précurseur. N’est-ce pas Élie qui a reconnu YHWH non dans l’orage, la foudre ou le tonnerre, mais dans l’humble souffle de vent qu’il perçoit, caché au creux du rocher de l’Horeb ? L’humilité du Fils de l’homme en gloire n’en est que plus saisissante, et sera confirmée par la Passion ensuite. Quant à Moïse, il tient les tables de la Loi en main, et les apporte au Christ.
Élie et Moïse sont tous deux légèrement inclinés devant le Fils de l’homme, chacun sur sa montagne. L’ensemble fait penser aux chérubins de l’Arche d’Alliance, qui veillaient de chaque côté du coffre-fort renfermant les rouleaux de l’Écriture… que Jésus tient justement en main !

 

Les 3 disciples
L’artiste a lui-même tracé 3 lignes bleues partant du Christ transfiguré vers les 3 disciples. Les regards de Pierre et de Jacques forment – on l’a vu – un X suivant les diagonales du carré de gloire du Transfiguré. En outre, si l’on prolonge la ligne bleue de Pierre et celle de Jacques, elles se croisent toutes deux exactement sur la main gauche de Jésus tenant les rouleaux de la Loi et des Prophètes ! La mission des apôtres sera donc de voyager aux quatre coins du monde pour annoncer l’Alliance nouvelle, où tous deviennent prophètes par l’Esprit du Christ, et où la seule Loi se résume au double commandement de l’amour…
Jean quant à lui est plus contemplatif : la ligne bleue de son regard ne remonte pas aux rouleaux de la Torah, mais à la main droite du Christ bénissant de façon trinitaire (3 doigts pour la Trinité, les 2 autres doigts unis pour sa double nature humaine et divine), et plus haut encore la même ligne touche au visage du Christ. N’est-il pas « celui que Jésus aimait », capable d’entrer dans l’intimité de son ami ? La place si particulière attribuée à Jean dans les Églises orthodoxes est ainsi finement soulignée dans la composition de l’icône.

Signalons enfin qu’aucun des 3 disciples n’a d’auréole, contrairement aux 3 personnages du haut : ils ne sont qu’en chemin, pas encore totalement sanctifiés. Leur propre transfiguration leur demandera eux aussi de passer par la croix.
Dernier détail troublant : quand on prolonge (traits blancs) le bras droit de Pierre, celui de Jean, et le contour du corps de Jacques, ces 3 lignes se croisent exactement… aux pieds de Moïse ! Hasard ? Ou bien évocation du lien unissant la mission des apôtres à celle de Moïse ?

 

La divinisation
La gloire du Christ transfiguré irradie les 3 disciples.
Chaque personnage est touché par un rayon de la Lumière, chacun reçoit une part de la Gloire divine. Dieu nous fait don de Lui-même. Les rayons que le Christ communique aux prophètes et aux apôtres sur le Thabor, c’est la Grâce, le don de Dieu qui nous fait vivre et nous sanctifie. Nous recevons cette grâce, le Don de l’Esprit Saint, pour devenir peu à peu « participants de la nature divine » (2P 1,4).

 

La Transfiguration par la croix
Tout cela pourrait paraître très céleste, très éthéré, dans un autre monde. Or, en prenant du recul, nous voyons nettement apparaître une croix (traits noirs) dans l’agencement global de l’icône. L’axe vertical est marqué bien sûr par la droiture du corps transfiguré, entre ciel et terre. L’axe horizontal est marqué par l’alignement des 3 visages d’Élie, Jésus et Moïse. La croix est toujours en filigrane de la Transfiguration. La gloire divine est celle du Serviteur souffrant.
Quelques jours plus tôt, Jésus a annoncé pour la première fois en termes très nets qu’il devait souffrir et mourir. Pierre a eu un sursaut scandalisé ; mais Jésus l’a sévèrement réprimandé, et il a ajouté que personne ne pouvait être son disciple à moins de renoncer à soi et de porter sa croix. Pendant la Transfiguration, Luc note que Moïse et Élie s’entretiennent du prochain départ de Jésus pour Jérusalem. Il n’est donc question que de la Passion.
Or, tous les détails de l’image évoquent les manifestations de Dieu dans l’Ancien Testament. La montagne est haute comme étaient hauts le Sinaï et l’Horeb. L’homme du Sinaï est là, c’est Moïse. L’homme de l’Horeb aussi est là, c’est Élie. Les vêtements de Jésus sont éblouissants de blancheur ; son visage resplendit comme le soleil ; une voix parle du sein de la nuée. Cette nuée est celle de l’Exode qui guidait les Hébreux dans le désert. Tout nous dit : c’est Dieu. C’est donc Dieu qui va souffrir et mourir. Personne ne pourra se tromper sur ce qu’est sa Gloire. Dans un autre contexte, la Transfiguration serait une manifestation de puissance et d’éclat. Dans le contexte de la Passion, c’est tout autre chose : les 3 disciples seront les 3 témoins de la faiblesse de Dieu au Jardin des Oliviers. Celui dont le visage est resplendissant comme le soleil sera un pauvre homme qui sue sang et eau. Entre cette Gloire et cette faiblesse, il n’y a pas opposition, mais indéchirable unité…

 

Allez ! Courez acheter cette icône de la Transfiguration pour quelques dizaines d’euros ! Placez-la dans votre coin prière, et contemplez-la, en la laissant vous parler au cœur.
Vous en sortirez éblouis, et peut-être même éblouissants…

 

Ci-dessous, une autre interprétation célèbre de la Transfiguration : le tableau de Raphaël (XVI° siècle)

 

LECTURES DE LA MESSE  PREMIÈRE LECTURE
« Son habit était blanc comme la neige » (Dn 7, 9-10.13-14

Lecture du livre du prophète Daniel
La nuit, au cours d’une vision, moi, Daniel, je regardais : des trônes furent disposés, et un Vieillard prit place ; son habit était blanc comme la neige, et les cheveux de sa tête, comme de la laine immaculée ; son trône était fait de flammes de feu, avec des roues de feu ardent. Un fleuve de feu coulait, qui jaillissait devant lui. Des milliers de milliers le servaient, des myriades de myriades se tenaient devant lui. Le tribunal prit place et l’on ouvrit des livres. Je regardais, au cours des visions de la nuit, et je voyais venir, avec les nuées du ciel, comme un Fils d’homme ; il parvint jusqu’au Vieillard, et on le fit avancer devant lui. Et il lui fut donné domination, gloire et royauté ; tous les peuples, toutes les nations et les gens de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera pas détruite.

PSAUME
(Ps 96, 1-2, 4-5, 6.9)
R/ Le Seigneur est roi, le Très-Haut sur toute la terre
 (Ps 96, 1a.9a) 

Le Seigneur est roi ! Exulte la terre !
Joie pour les îles sans nombre !
Ténèbre et nuée l’entourent,
justice et droit sont l’appui de son trône. 

Quand ses éclairs illuminèrent le monde,
la terre le vit et s’affola ;
les montagnes fondaient comme cire devant le Seigneur,
devant le Maître de toute la terre. 

Les cieux ont proclamé sa justice,
et tous les peuples ont vu sa gloire.
Tu es, Seigneur, le Très-Haut sur toute la terre,
tu domines de haut tous les dieux.

DEUXIÈME LECTURE
« Cette voix venant du ciel, nous l’avons nous-mêmes entendue » (2 P 1, 16-19)

Lecture de la deuxième lettre de saint Pierre Apôtre
Bien-aimés, ce n’est pas en ayant recours à des récits imaginaires sophistiqués que nous vous avons fait connaître la puissance et la venue de notre Seigneur Jésus Christ, mais c’est pour avoir été les témoins oculaires de sa grandeur. Car il a reçu de Dieu le Père l’honneur et la gloire quand, depuis la Gloire magnifique, lui parvint une voix qui disait : Celui-ci est mon Fils, mon bien-aimé ; en lui j’ai toute ma joie. Cette voix venant du ciel, nous l’avons nous-mêmes entendue quand nous étions avec lui sur la montagne sainte. Et ainsi se confirme pour nous la parole prophétique ; vous faites bien de fixer votre attention sur elle, comme sur une lampe brillant dans un lieu obscur jusqu’à ce que paraisse le jour et que l’étoile du matin se lève dans vos cœurs.

ÉVANGILE
« Son visage devint brillant comme le soleil » (Mt 17, 1-9)
Alléluia. Alléluia. 
Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! Alléluia. (Mt 17, 5)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les emmena à l’écart, sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux ; son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière. Voici que leur apparurent Moïse et Élie, qui s’entretenaient avec lui. Pierre alors prit la parole et dit à Jésus : « Seigneur, il est bon que nous soyons ici ! Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » Il parlait encore, lorsqu’une nuée lumineuse les couvrit de son ombre, et voici que, de la nuée, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! » Quand ils entendirent cela, les disciples tombèrent face contre terre et furent saisis d’une grande crainte. Jésus s’approcha, les toucha et leur dit : « Relevez-vous et soyez sans crainte ! » Levant les yeux, ils ne virent plus personne, sinon lui, Jésus, seul. En descendant de la montagne, Jésus leur donna cet ordre : « Ne parlez de cette vision à personne, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts.
Patrick BRAUD

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