L'homelie du dimanche

  • Accueil
  • > Recherche : homelie transfiguration

31 janvier 2021

Bonheur à moi si j’annonce l’Évangile !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Bonheur à moi si j’annonce l’Évangile ! 

Homélie pour le 5° dimanche du Temps Ordinaire / Année B
07/02/2021

Cf. également :

Des sommaires pas si sommaires
Sortir, partir ailleurs…
Avec Job, faire face à l’excès du mal

Les Pfizer de la foi

Le laboratoire Pfizer et l’entreprise allemande BioNTech annoncent les premiers résultats positifs de leur candidat vaccin contre le COVID-19 (Visuel Adobe Stock 327257834)

Imaginez qu’un laboratoire français détienne le secret de fabrication d’un nouveau vaccin anti-Covid, sûr à 99 %, pas cher, disponible immédiatement, facile à distribuer en grande quantité. Ce serait évidemment un crime contre l’humanité que de ne pas proposer ce vaccin à toutes les nations ! La santé des peuples comme l’intérêt des actionnaires de ce laboratoire lui demanderaient de ne pas se dérober à une telle mission d’intérêt public. Pfizer, Biotech et Moderna l’ont bien compris (mais en tirent d’énormes profits !)…

Toutes proportions gardées, les Églises sont un peu les Pfizer de la foi ! En effet, elles détiennent (dans des vases d’argile) le trésor de l’Évangile, capable de désarmer le mal couvant en tout homme. Si elles n’osaient plus le proposer à tous, dans le seul but du bien commun, alors elles deviendraient coupables de non-assistance à personnes et à peuples en danger ! À condition que, contrairement à Pfizer, elles le fassent gratuitement, de manière désintéressée…
C’est le cri de Paul dans notre deuxième lecture (1 Co 9, 16-23) : « malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile ! » Non parce qu’il serait l’objet d’une malédiction étrange et inquiétante. Mais parce qu’il a conscience de sa responsabilité envers ceux qui ne connaissent pas le Christ. Il serait le plus malheureux des hommes s’il gardait pour lui ce trésor sans en ouvrir l’accès au maximum de gens. Comme l’amoureux ne peut s’empêcher de parler de sa belle à ses amis. Comme l’enfant qui parle du cadeau reçu aux inconnus de la rue… Un peintre empêché de peindre est malheureux ; un compositeur qui ne compose pas est malheureux. Paul ne serait plus lui-même s’il se taisait.

« L’Église est missionnaires par nature », affirme le concile Vatican II (AG 2). Par nature, et non par stratégie, par calcul ou par intérêt. C’est dans sa nature : elle ne peut s’en empêcher, un point c’est tout.
Une Église qui n’est plus missionnaire est-elle encore l’Église de Jésus-Christ ? Un chrétien qui ne voudrait pas rendre compte de l’espérance qui est en lui serait-il encore chrétien ?
« Toute personne a le droit d’entendre la « Bonne Nouvelle » de Dieu, qui se fait connaître et qui se donne dans le Christ, afin de réaliser pleinement sa vocation. À ce droit correspond un devoir, celui d’évangéliser : en effet, annoncer l’Évangile, ce n’est pas mon motif d’orgueil, c’est une nécessité qui s’impose à moi : malheur à moi si je ne n’annonçais pas l’Évangile (1 Co 9,16) ! » (Note doctrinale de la Congrégation de la foi sur la nouvelle évangélisation, 2007)

C’est peut-être le drame de la fatigue des siècles qui en Occident pèsent sur les chrétiens : ils deviennent discrets, si timides, si invisibles du coup. Les raisons en sont nombreuses : annoncer l’Évangile a si longtemps été confondu avec imposer une domination cléricale. Le relativisme ambiant est tel que chacun pense trouver la paix à croire en privé, sans provoquer de remous, car toutes les religions se valent et pourquoi en privilégier une ?

 

Malheur à moi si j’évangélise n’importe comment !

Bonheur à moi si j’annonce l’Évangile ! dans Communauté spirituelle Mission

C’est vrai que le devoir d’évangélisation a engendré quelques dérives historiques dans lesquelles nous ne voulons plus retomber, à juste titre. Lorsque évangéliser et coloniser allaient de pair. Lorsqu’au nom de l’Évangile on éliminait les pensées et les mœurs différentes. Lorsque les Églises se faisaient la guerre en Europe, ou se faisaient concurrence en Afrique. Ces dérives de l’évangélisation ont généré en retour l’athéisme, le scepticisme et la sécularisation pour s’émanciper de la tutelle ecclésiale.

« L’Église propose, elle n’impose rien. Elle respecte les personnes et les cultures, et elle s’arrête devant l’autel de la conscience » (Jean Paul II, Redemptoris Missio n° 39).

Paul n’a pas vécu assez longtemps pour constater les dégâts opérés par une évangélisation faite n’importe comment. Nul doute qu’il aurait complété le cri d’aujourd’hui par son frère jumeau : « malheur à moi si j’annonce l’Évangile n’importe comment ! »

Si notre façon d’évangéliser contredit l’Évangile (notamment à cause de la soif de puissance ou d’argent), nous sommes les plus malheureux des hommes, car nous nous défigurons nous-mêmes. Si nos actes et nos paroles contredisent notre message, comment celui-ci pourrait-il être crédible ? L’Église est toujours jugée par le message qu’elle proclame, ce qui devrait la garder dans l’humilité, loin de toute intolérance. « L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins » (Paul VI, Evangelii Nuntiandi n°41).

Une autre manière d’annoncer l’Évangile n’importe comment serait de le réduire à une pensée magique sur l’univers : ‘prie Jésus et tu seras guéri ; aie la foi et tes problèmes seront résolus’ etc. Cette tentation est forte dans bien des courants protestants et catholiques : cantonner la foi au domaine du merveilleux individuel, au lieu de la laisser être lumière du monde et levain dans la pâte. Les retours frileux à une liturgie de cocooning relèvent de ce même repli identitaire qui dénature l’Évangile : si être missionnaire consiste à se réfugier dans la liturgie, les groupes de prière où les pèlerinages seulement, alors nous serons malheureux de ne vivre que sur un poumon (célébrer) en ignorant les deux autres (croire et vivre).

Il y a une grande différence entre Pfizer et l’Église : les laboratoires cherchent (légitimement) leur intérêt ; le cours de leur action explose ; leurs contrats sont juteux et se chiffrent en milliards. L’Église a été capable hélas de chercher son intérêt propre dans les évangélisations successives des siècles passés. À court terme, elle y a gagné de la puissance financière et spirituelle. À long terme, elle scie la branche sur laquelle elle est assise. Car l’Église est vraiment elle-même lorsqu’elle est désintéressée, proposant l’Évangile sans jamais l’imposer, servant « l’homme, tout homme, tout l’homme » sans rien espérer en retour. Bien des missionnaires ont incarné cet état d’esprit de gratuité en allant planter l’Église ailleurs. Bien des cultures ont accueilli avec joie l’Évangile lorsqu’il était ainsi présenté sans volonté de domination ni d’exclusivisme.

Les Pères de l’Église insistaient sur la mission chrétienne comme accomplissement de ce que les cultures païennes avaient de meilleur en elles. Car il y a dans chaque peuple ce qu’ils appelaient des « semences du Verbe », une « préparation évangélique » qui font de la conversion au Christ un accomplissement, une plénitude, une transfiguration et non pas une destruction de la culture d’origine et de son génie propre.

« Dans l’annonce du Christ aux non-chrétiens, le missionnaire est convaincu qu’il existe déjà, tant chez les individus que chez les peuples, grâce à l’action de l’Esprit, une attente, même inconsciente, de connaître la vérité sur Dieu, sur l’homme, sur la voie qui mène à la libération du péché et de la mort. L’enthousiasme à annoncer le Christ vient de la conviction que l’on répond à cette attente; c’est pourquoi le missionnaire ne se décourage pas ni ne renonce à son témoignage, même s’il est appelé à manifester sa foi dans un milieu hostile ou indifférent » (Redemptoris Missio 45).

 

Bonheur à moi si j’annonce Évangile !

logo-la-joie-de-l-evangile évangélisation dans Communauté spirituelle

Toutes ces dérives – et il y en a d’autres encore hélas – ne doivent cependant pas servir d’excuses au silence assourdissant de certains chrétiens et communautés n’osant plus faire référence à leur foi.

« Si eux se taisent, les pierres crieront ! » (Lc 19,40). Jésus avait pressenti que viendrait inévitablement cette lâcheté dont Pierre a été capable le premier.

Une Église qui se tait s’affadit, devient exsangue, et meurt. Une Église qui témoigne – avec humilité et discernement – devient radieuse. « Comment les païens peuvent-ils croire s’ils n’ont pas entendu ? Mais comment peuvent-ils entendre si personne ne proclame ? La foi nait de la prédication ! » (Rm 10,14)
« Dans l’histoire de l’Église, le dynamisme missionnaire a toujours été un signe de vitalité, de même que son affaiblissement est le signe d’une crise de la foi. La foi s’affermit lorsqu’on la donne. » (Redemptoris Missio n°2).
« La joie de l’Évangile qui remplit la vie de la communauté des disciples est une joie missionnaire. Les soixante-dix disciples en font l’expérience, eux qui reviennent de la mission pleins de joie (cf. Lc 10, 17). Cette joie est un signe que l’Évangile a été annoncé et donne du fruit » (Pape François, Evangelii Gaudium, n° 21).

Annoncer l’Évangile nourrit la foi de celui qui annonce, et le fait grandir. La foi augmente en se partageant. C’est donc un vrai bonheur – par opposition au malheur craint par Paul – que de laisser sortir de soi la parole attestant de l’importance du Christ pour nous. Les conciles des premiers siècles ont été cette expérience joyeuse : sommés de préciser leur foi face aux persécutions, aux religions païennes, aux premières hérésies chrétiennes, les Églises de Jérusalem, Rome, Antioche, Constantinople et Alexandrie ont débattu, prié, écrit leur Credo pour le partager au monde entier.

Celui qui ne dit jamais son amour à d’autres finira par ne plus aimer…
L’évangélisation est un droit pour les autres et un devoir pour nous !
Ce bonheur d’annoncer l’Évangile commence par le témoignage, simple, quotidien, incarné. Les actes parlent autant que les mots. Il faut les deux.

Les mots sans les actes nous exposent aux reproches légitimes issus de la colonisation, de l’esclavage, de l’Inquisition, des croisades… Les actes sans les mots nous font courir un danger tout aussi grand : l’insignifiance, la fadeur du sel qu’on foule aux pieds parce qu’il n’a plus de goût.
« Le plus beau témoignage se révélera à la longue impuissant s’il n’est pas éclairé, justifié – ce que Pierre appelait donner « les raisons de son espérance » (1 P 3,15) – , explicité par une annonce claire, sans équivoque, du Seigneur Jésus. La Bonne Nouvelle proclamée par le témoignage de vie devra donc être tôt ou tard proclamée par la parole de vie. Il n’y a pas d’évangélisation vraie si le nom, l’enseignement, la vie, les promesses, le Règne, le mystère de Jésus de Nazareth Fils de Dieu ne sont pas annoncés » (Paul VI, Evangelii Nuntiandi n°22).

Bonheur à nous si nous savons incarner l’Évangile que nous annonçons, et proclamer l’Évangile qui inspire nos actes !

Il y a sans doute un temps pour agir et un temps pour attendre, un temps pour parler du Christ et un temps pour se taire ; un temps pour être discret et un temps pour crier en public… À nous de discerner, dans la force de l’Esprit, le temps qui est le nôtre ce jour, demain, au travail, en famille, en famille, en société.

Bonheur à moi si j’annonce l’Évangile !

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je ne compte que des nuits de souffrance » (Jb 7, 1-4.6-7)

Lecture du livre de Job

Job prit la parole et dit : « Vraiment, la vie de l’homme sur la terre est une corvée, il fait des journées de manœuvre. Comme l’esclave qui désire un peu d’ombre, comme le manœuvre qui attend sa paye, depuis des mois je n’ai en partage que le néant, je ne compte que des nuits de souffrance. À peine couché, je me dis : “Quand pourrai-je me lever ?” Le soir n’en finit pas : je suis envahi de cauchemars jusqu’à l’aube. Mes jours sont plus rapides que la navette du tisserand, ils s’achèvent faute de fil. Souviens-toi, Seigneur : ma vie n’est qu’un souffle, mes yeux ne verront plus le bonheur. »

PSAUME

(Ps 146 (147a), 1.3, 4-5, 6-7)
R/ Bénissons le Seigneur qui guérit nos blessures ! ou : Alléluia ! (Ps 146, 3)

Il est bon de fêter notre Dieu,
il est beau de chanter sa louange :
il guérit les cœurs brisés
et soigne leurs blessures.

Il compte le nombre des étoiles,
il donne à chacune un nom ;
il est grand, il est fort, notre Maître :
nul n’a mesuré son intelligence.

Le Seigneur élève les humbles
et rabaisse jusqu’à terre les impies.
Entonnez pour le Seigneur l’action de grâce,
jouez pour notre Dieu sur la cithare !

DEUXIÈME LECTURE
« Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! » (1 Co 9, 16-19.22-23)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, annoncer l’Évangile, ce n’est pas là pour moi un motif de fierté, c’est une nécessité qui s’impose à moi. Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! Certes, si je le fais de moi-même, je mérite une récompense. Mais je ne le fais pas de moi-même, c’est une mission qui m’est confiée. Alors quel est mon mérite ? C’est d’annoncer l’Évangile sans rechercher aucun avantage matériel, et sans faire valoir mes droits de prédicateur de l’Évangile. Oui, libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous afin d’en gagner le plus grand nombre possible. Avec les faibles, j’ai été faible, pour gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour en sauver à tout prix quelques-uns. Et tout cela, je le fais à cause de l’Évangile, pour y avoir part, moi aussi.

ÉVANGILE
« Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies » (Mc 1, 29-39)
Alléluia. Alléluia.Le Christ a pris nos souffrances, il a porté nos maladies. Alléluia. (Mt 8, 17)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, aussitôt sortis de la synagogue de Capharnaüm, Jésus et ses disciples allèrent, avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d’André. Or, la belle-mère de Simon était au lit, elle avait de la fièvre. Aussitôt, on parla à Jésus de la malade. Jésus s’approcha, la saisit par la main et la fit lever. La fièvre la quitta, et elle les servait.
Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons. La ville entière se pressait à la porte. Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies, et il expulsa beaucoup de démons ; il empêchait les démons de parler, parce qu’ils savaient, eux, qui il était.
Le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube. Il sortit et se rendit dans un endroit désert, et là il priait. Simon et ceux qui étaient avec lui partirent à sa recherche. Ils le trouvent et lui disent : « Tout le monde te cherche. » Jésus leur dit : « Allons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame l’Évangile ; car c’est pour cela que je suis sorti. »
Et il parcourut toute la Galilée, proclamant l’Évangile dans leurs synagogues, et expulsant les démons.
Patrick BRAUD

Mots-clés : , ,

5 juillet 2020

Prenez-en de la graine !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Prenez-en de la graine !

Homélie du 15° Dimanche du temps ordinaire / Année A
12/07/2020

Cf. également :

Semer pour tous
La lectio divina : galerie de portraits
Éléments d’une écologie chrétienne

 

Prenez-en de la graine !
Qui de nous n’a pas entendu cette remarque de la part d’un professeur, d’un coach sportif ou des parents ! ? Cette injonction sonne comme un reproche si elle nous compare à des exemples dont nous sommes bien loin ; elle résonne au contraire comme un encouragement si elle nous propose une réussite à portée de main.

Notre parabole du semeur de ce dimanche pourrait bien elle aussi nous murmurer à l’oreille : prends-en de la graine ! Prend de ces graines que le semeur jette à tout-va. Accueille-les dans le meilleur de ton champ intérieur ; et là, fais-les grandir, nourris-les, entretiens-les jusqu’à ce qu’elles produisent des épis en abondance.

Dans le langage courant, « en prendre de la graine » c’est vouloir imiter un modèle, un héros, parce qu’on l’admire. En est-il de même dans la parabole ? Nous faut-il imiter le Christ ? l’admirer ? Et ce semeur, comment en prendre de la graine ?

 

Les neurones-miroirs

Prenez-en de la graine ! dans Communauté spirituelle 95261614_oEn 1990, une découverte passée trop inaperçue bouscule quelques idées reçues en sciences cognitives. L’équipe du professeur Giacomo Rizzolatti, directeur du département de neurosciences de la faculté de médecine de Parme, découvre en effet que des singes sont capables d’empathie devant la souffrance ou la joie de leurs congénères. Or l’empathie était considérée comme une qualité morale propre à l’homme… Plus encore, les singes (comme la pieuvre et d’autres animaux) sont capables d’un processus d’apprentissage, à distance. Rien qu’à voir un autre membre du clan éplucher un fruit ou se servir d’un outil, les singes peuvent en l’imitant reproduire ce geste technique qu’ils ne connaissaient pas. De même une pieuvre qui regarde une autre pieuvre trouver son chemin à travers un labyrinthe de plexiglas pour atteindre une proie sera capable à son tour d’emprunter le bon chemin sans hésiter en imitant sa congénère. Cette capacité d’apprentissage n’est donc pas le propre de l’homme ! L’origine commune de l’empathie, de l’apprentissage, de la contagion émotionnelle réside dans un certain type de neurones de notre cerveau, précisément localisés, baptisés « neurones-miroirs » à cause justement de leur capacité d’induire en miroir des mouvements, des activités imitées d’autrui.

Si nous y perdons un peu en originalité humaine, l’imitation y gagne en grandeur d’évolution, et pour nous d’humanisation. Imiter, c’est entrer dans une relation où ce que l’autre fait peut me faire faire la même chose, où ce qu’il ressent déteint sur ce que je ressens. Il faut pour cela de l’admiration, au sens latin du terme : ad-miror = regarder vers. En regardant vers l’autre, en l’ad-mirant, je quitte mon narcissisme et je m’ouvre à d’autres modes de pensée et d’action que les fameux neurones-miroirs vont pouvoir reproduire rien qu’en regardant l’autre…

Les mystiques avaient déjà eu cette intuition depuis longtemps, dans toutes les religions : contempler plus grand que soi nous grandit (l’inverse est également vrai hélas !), Admirer les grandes figures spirituelles nous hissent à leur niveau.

Prendre de la graine du semeur signifie donc dans un premier temps : lever les yeux vers le Christ, régler notre course sur lui qui est devant, chercher à l’imiter dans ses actes et ses paroles. Paul l’écrivait : « courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée, les yeux fixés sur Jésus, qui est à l’origine et au terme de la foi » (He 12,1-2).

Admirer et imiter sont des ressorts, des moteurs tout au long de notre vie, qui nous font aspirer à être plus, à ne pas vivre rabougris comme les grains sur le sol peu profond ni desséchés comme celles sur le sol pierreux.

 

La propagande

August Landmesser refusant de faire le salut naziPourtant l’imitation et l’admiration peuvent devenir des pièges nocifs si l’on n’y prend pas garde [1]. D’abord, il faut bien choisir ses modèles. Beaucoup d’Allemands voulaient imiter Hitler au temps de son ascension (jusqu’à se tailler la même moustache, ou appeler leurs enfants Adolf). Beaucoup de capitaines d’industrie ne veulent que surpasser en pouvoir et en fortune les grands patrons qui les ont précédés. L’admiration est donc parfois orientée vers de fausses grandeurs. L’imitation devient monstrueuse si elle se trompe de héros.

Adam Smith déplore dans sa Théorie des sentiments moraux (1759) « cette disposition à admirer, et presque à vénérer, les riches et les puissants, ainsi qu’à mépriser, ou du moins à négliger, les personnes pauvres et d’humble condition ». Cette tendance fait naître un marché de l’admiration: « mériter, obtenir et savourer le respect et l’admiration du genre humain sont les grands objets de l’ambition et de l’émulation ».

Nous cédons facilement à une sorte de propagande qui nous fait nous tromper d’admiration. Les réseaux sociaux débordent de ces fausses statues de la renommée, vite déboulonnées, ainsi que de leurs followers qui s’épuisent à courir après des modèles de paille en likant jusqu’à épuisement.

 

L’idolâtrie

 admirer dans Communauté spirituelleUn deuxième piège, après celui de la propagande, est la tentation d’idolâtrer au lieu d’admirer. L’idole écrase ses dévots car elle reste inaccessible, hors d’atteinte. En même temps, on la charge de tous nos désirs insatisfaits, on projette sur elle nos manques les plus douloureux. Et elle devient du coup un rival à abattre. Au lieu d’encourager, elle désespère, et finit par engendrer ce que René Girard appelait la violence mimétique. On se bat pour être celui qui lui ressemble le plus. On lui sacrifie nos rivaux dans cette lutte, afin de conserver ses faveurs. Jusqu’à parfois assassiner son idole afin de la garder pour soi (les meurtres passionnels fonctionnent sur cette jalousie de l’autre, idolâtré-e). Les philosophes font la différence entre l’icône et l’idole, et cela peut être utile ici : l’icône désigne l’invisible et le rend présent, l’idole prétend être l’invisible et se substituer à lui. Imiter une idole conduit à la violence mimétique, alors que contempler une icône conduit à l’accueil de l’autre. Admirer une idole nous rend soumis. Vénérer une icône nous rend capable d’inventer notre voie propre.

 

L’emprise

L'EmprisePropagande, idolâtrie : un troisième piège de l’imitation admiration est l’emprise. Car se soumettre à l’idole nous fait perdre notre autonomie. Le Christ ne peut pas jouer ce rôle ! Si je me demande sans cesse : ‘que ferait le Christ à ma place ?’, je me transforme en une sorte de marionnette dont les fils seraient manipulés par celui que j’admire. Imiter se dégrade alors en répéter. Comme si être fidèle au Christ consistait à copier-coller ce qu’il a fait ou dit. Or il nous a lui-même averti : « vous ferez des œuvres plus grandes que moi » (Jn 14,12). La répétition mécanique produit souvent le contraire de l’effet recherché, car le Christ ne ferait pas à notre époque ce qu’il a fait il y a 2000 ans. Plus grave encore, vouloir faire comme le Christ devient moralement écrasant, car bien sûr j’en suis incapable ! Réduire le Christ à un exemple moral qu’il faudrait reproduire est désespérant, tant il est plus grand que moi. Vouloir répéter, reproduire, n’engendre que le constat désolé de la distance infinie entre lui et moi. Perte d’autonomie et découragement moral sont les mauvais épis de cette fausse imitation de Jésus-Christ. L’emprise qu’exerce sur nous les modèles que nous nous choisissons (ou pas !) est à la longue un indicateur de notre santé spirituelle. Les gourous finissent toujours par réduire leurs adeptes en esclavage (travail, argent, sexe, pensée…). Il est facile de dénoncer cet effet-gourou dans les sectes, mais avons-nous conscience de ceux qui exercent sur nous une emprise de cette nature ? De ceux/celles qui nous influencent jusqu’à reproduire leur comportement (au travail, en famille, en société) à notre insu ?

Propagande, idolâtrie, emprise : ces trois pièges de l’imitation-admiration ne doivent pas nous empêcher de prendre de la graine de la parabole du semeur ! Car cette parabole nous donne au moins deux clés de la réussite des semailles : l’appropriation, et l’inspiration.

 

De l’admiration à l’appropriation

Le semeur ne demande pas à être admiré. D’ailleurs il n’est que de passage, et poursuit son sillon à chaque poignée de graines lancées à terre. Impossible en fait de rester « les yeux fixés vers le ciel » (Ac 1,11), car il n’est plus là pour nous dire quoi faire, et heureusement ! Le semeur fait confiance à la capacité du sol pour accueillir la graine en profondeur. Il s’agit de planter et non de dupliquer. Planter demande d’abord de remuer et bouger les terres intérieures (le labourage) pour ensuite enfouir profondément la semence afin qu’elle  s’unisse au terreau. On disait autrefois des missionnaires qu’ils allaient planter l’Église en d’autres cultures et continents, et non qu’ils allaient fonder des succursales ! La traduction moderne de cette plantation pourrait être le processus d’appropriation : accueillir ce que l’on n’a pas produit, le comprendre, l’assimiler jusqu’à ce que cela fusionne avec le terreau originel. Faire sien ce qui était au départ un apport extérieur. Les Églises d’Afrique s’approprient depuis deux siècles l’Évangile semé par les Pères Blancs et autres sociétés missionnaires, jusqu’à ce qu’elles puissent dire avec les samaritains près du puits : « ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons : nous-mêmes, nous l’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde » (Jn 4,42). L’appropriation se nomme ici inculturation (de la liturgie, de la vie communautaire, de la théologie etc.). Les vieilles Églises d’Occident continuent elles aussi ce processus d’appropriation, car leur culture change et nécessite d’autres semailles pour féconder d’autres terreaux (laïcité, sécularisation, progrès scientifique etc.).
Le sol fertile de la parabole est celui qui a su s’approprier la Parole de Dieu semée en lui.

Appropriation

 

S’inspirer plutôt que copier

Couverture-t.1-bis-555x742 copierLa suite de la parabole montre la fécondité du sol qui a su accueillir les graines de la Parole de Dieu : 30, 60, 100 pour 1 ! Or il s’agit d’un rapport d’épis à graines, pas de graines à graines ! Autrement dit, autre ce qui est semé, autre le fruit produit. C’est encore plus vrai lorsque la graine de sénevé se transforme en la plus haute plante du jardin potager (Mc 4, 31-32), ou lorsque le corps humain porté en terre se transforme en corps incorruptible dans la Résurrection (« ce qui est semé périssable ressuscite impérissable » 1 Co 15,42). D’ailleurs, autre est le semeur, autre le moissonneur (Jn 4,37). Et le mauvais serviteur reproche à Jésus de vouloir récolter là où il n’a ni semé ni moissonné, et Jésus semble lui donner raison : « serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne là où je n’ai pas semé, que je ramasse le grain là où je ne l’ai pas répandu » (Mt 25,26). Impossible donc de copier !

La disproportion entre la graine et le blé en épis nous éloigne un peu plus de l’imitation copier-coller. C’est le travail de l’Esprit que de transformer la graine en autre chose qu’elle-même. À travers la décomposition, la mort et la renaissance en une forme autre, l’Esprit de vie ne cesse de transformer en nous la Parole de Dieu en décisions et en actes nouveaux, irréductibles à ce qui a été semé. C’est véritablement l’inspiration divine qui nous donne de traduire l’Évangile en des comportements adaptés à notre société, notre culture et ses problèmes nouveaux que le Christ n’a jamais affrontés, impossibles à imiter donc

Sans l’Esprit du Christ, la Tradition se fige en traditionalisme immobile, la morale se dessèche en catalogue de permis/défendus, les célébrations des sacrements deviennent un amoncellement de rites obscurs… L’Esprit renouvelle sans cesse le visage de son Église, et il est le moteur de l’appropriation en terre nouvelle, il favorise la mutation (la transfiguration) du grain en épis, pour la plus grande surprise des chrétiens eux-mêmes. Tel le maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien (Mt 13,52), l’Esprit est la puissance vitale qui multiplie la semence par 30, 60 ou 100 tout en la transformant en tiges et épis nouveaux.

 

Le cycle de la parabole du semeur nous concerne chacun(e) personnellement : choisir qui admirer, imiter sans reproduire, être fidèle en inventant des chemins nouveaux, s’approprier avec audace, contester les idoles plébiscitées autour de nous, dénoncer l’emprise inconsciente des idéologies inhumaines d’aujourd’hui…

Puisse l’Esprit du Christ nous montrer comment en prendre de la graine, et nous inspirer une fécondité à hauteur de ses semailles !


[1]. Cf. Michel Eltchaninoff, Point de mire, Philosophie Magazine n° 137, Mars 2020, pp. 55-57.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La pluie fait germer la terre » (Is 55, 10-11)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Ainsi parle le Seigneur :« La pluie et la neige qui descendent des cieuxn’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre,sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer,donnant la semence au semeuret le pain à celui qui doit manger ;ainsi ma parole, qui sort de ma bouche,ne me reviendra pas sans résultat,sans avoir fait ce qui me plaît,sans avoir accompli sa mission. »

 

PSAUME

(Ps 64 (65), 10abcd, 10e-11, 12-13, 14)
R/ Tu visites la terre et tu l’abreuves, Seigneur, tu bénis les semailles. (cf. Ps 64, 10a.11c)

Tu visites la terre et tu l’abreuves,
tu la combles de richesses ;
les ruisseaux de Dieu regorgent d’eau,
tu prépares les moissons.

Ainsi, tu prépares la terre,
tu arroses les sillons ;
tu aplanis le sol, tu le détrempes sous les pluies,
tu bénis les semailles.

Tu couronnes une année de bienfaits,
sur ton passage, ruisselle l’abondance.
Au désert, les pâturages ruissellent,
les collines débordent d’allégresse.

Les herbages se parent de troupeaux
et les plaines se couvrent de blé.
Tout exulte et chante !

 

DEUXIÈME LECTURE
« La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu » (Rm 8, 18-23)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, j’estime qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous. En effet la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son plein gré, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu. Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Et elle n’est pas seule. Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons ; nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps.

 

ÉVANGILE
« Le semeur sortit pour semer » (Mt 13, 1-23)
Alléluia. Alléluia.La semence est la parole de Dieu ; le semeur est le Christ ; celui qui le trouve demeure pour toujours. Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Ce jour-là, Jésus était sorti de la maison, et il était assis au bord de la mer. Auprès de lui se rassemblèrent des foules si grandes qu’il monta dans une barque où il s’assit ; toute la foule se tenait sur le rivage. Il leur dit beaucoup de choses en paraboles : « Voici que le semeur sortit pour semer. Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger. D’autres sont tombés sur le sol pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde. Le soleil s’étant levé, ils ont brûlé et, faute de racines, ils ont séché. D’autres sont tombés dans les ronces ; les ronces ont poussé et les ont étouffés. D’autres sont tombés dans la bonne terre, et ils ont donné du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »

Les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? » Il leur répondit : « À vous il est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux, mais ce n’est pas donné à ceux-là. À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre. Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas.Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas.Le cœur de ce peuple s’est alourdi :ils sont devenus durs d’oreille,ils se sont bouché les yeux,de peur que leurs yeux ne voient,que leurs oreilles n’entendent,que leur cœur ne comprenne,qu’ils ne se convertissent,– et moi, je les guérirai. Mais vous, heureux vos yeux puisqu’ils voient, et vos oreilles puisqu’elles entendent ! Amen, je vous le dis : beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu.

Vous donc, écoutez ce que veut dire la parabole du semeur. Quand quelqu’un entend la parole du Royaume sans la comprendre, le Mauvais survient et s’empare de ce qui est semé dans son cœur : celui-là, c’est le terrain ensemencé au bord du chemin. Celui qui a reçu la semence sur un sol pierreux, c’est celui qui entend la Parole et la reçoit aussitôt avec joie ; mais il n’a pas de racines en lui, il est l’homme d’un moment : quand vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il trébuche aussitôt. Celui qui a reçu la semence dans les ronces, c’est celui qui entend la Parole ; mais le souci du monde et la séduction de la richesse étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit. Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est celui qui entend la Parole et la comprend : il porte du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , , , , ,

1 mars 2020

Abraham, comme un caillou dans l’eau

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Abraham, comme un caillou dans l’eau

Homélie du 2° dimanche de Carême / Année A
08/03/2020

Cf. également :

Transfiguration : le phare dans la nuit
Transfiguration : la métamorphose anti-kafkaïenne
Leikh leikha : Va vers toi !
Dressons trois tentes…
La vraie beauté d’un être humain
Visage exposé, à l’écart, en hauteur
Figurez-vous la figure des figures
Bénir en tout temps en tout lieu

Splash sur la surface de l'eau 3d réaliste. couronne liquide bleue, mouvement figé avec des gouttelettes et des vagues Vecteur gratuitAvez-vous déjà observé une pierre tombant dans une eau calme et lisse ? Oui, sans aucun doute ! Vous avez vu alors le point d’impact de la pierre en être bouleversé : un cratère se forme et des gouttelettes d’eau jaillissent en couronne perlée tout autour. Et très vite, des ondes apparaissent, concentriques, se propageant à partir du point d’impact jusqu’à faire rouler les algues et ce qui flotte tout autour. La physique nous a appris que ce n’est pas l’eau qui se déplace en cercles de plus en plus grands, c’est chaque gouttelette d’eau qui est prise dans un mouvement vertical, oscillant de haut en bas jusqu’à ce que l’inertie de l’eau amortisse ce mouvement périodique. Les premiers cercles autour du point de chute paraissent des tsunamis à leur échelle, et transmettent leur énergie de plus en plus loin, de moins en moins haut…

Il y a quelque chose de cette chute d’une pierre dans l’eau avec la promesse que Dieu fait à Abraham dans notre première lecture (Gn 12, 1-4). Chouraqui traduit ainsi :
« Je fais de toi une grande nation. Je te bénis, je grandis ton nom : sois bénédiction. Je bénis tes bénisseurs, ton maudisseur, je le honnirai. Ils sont bénis en toi, tous les clans de la glèbe. »
Le point d’impact, c’est Abraham recevant la bénédiction de Dieu. Les cercles concentriques seront plus tard les 12 tribus issues de lui, puis toutes les nations éclairées par la révélation confiée à Israël. Le Christ ne revendique rien d’autre que d’accomplir pleinement la promesse faite à Abraham d’étendre la bénédiction de Dieu à toutes les nations, par la résurrection offerte à tous.

 

Sois bénédiction

Il y a donc comme une transitivité de la bénédiction : Dieu bénit Abraham qui bénit les nations, en commençant par sa famille, son clan qu’il emmène avec lui vers le mystérieux pays inconnu où Dieu le conduit.
On a longuement développé – à raison – la signification bouleversante (comme la pierre tombant dans l’eau) de l’injonction faite à Abraham : « va vers toi ! » L’appel de Dieu à devenir soi-même est peut-être sa bénédiction la plus intense. Dieu dit du bien (bene–dicere latin) d’Abraham en lui révélant la grandeur de sa vocation : un pays nouveau, un rayonnement universel. En même temps que cet appel à aller vers soi, Dieu formule l’autre appel, symétrique : « sois bénédiction ». Ce que tu as reçu gratuitement, donne-le gratuitement à ton tour. Dis du bien de ceux que tu rencontreras, c’est-à-dire révèle-leur leur dignité, la grandeur de leur qualité d’êtres humains, la beauté qu’ils portent en eux…

Puisque nous sommes enfants d’Abraham et que nous avons part à son héritage (cf. Rm 4), nous recevons nous aussi cet appel à devenir une bénédiction pour tous ceux que nous rencontrons. « Unis à Jésus-Christ, vous êtes tous un. Si vous lui appartenez, vous êtes la descendance d’Abraham et donc, aussi, les héritiers des biens que Dieu a promis à Abraham » (Ga 3, 29).

Que peut signifier concrètement : sois une bénédiction pour chacun d’entre nous ?

L’étymologie nous met sur une première piste : être une bénédiction ambulante, c’est être capable de dire du bien de l’autre. Ce qui demande d’avoir la passion de discerner chez lui ce qui est vrai, beau et grand. Autrement dit, cela demande de la bienveillance (bene -videre en latin) : bénédiction et bienveillances vont bien ensemble ! Or il faut parfois une sacrée dose de patience et de foi pour dénicher en quelqu’un son étincelle divine, alors qu’apparemment il n’est pas aimable, voire repoussant ou haïssable. Mais les éducateurs savent bien que les gamins les plus difficiles sont ceux qui attendent un regard de bienveillance, des paroles de bénédiction, pour découvrir en eux-mêmes une aptitude à la bonté qu’ils ne soupçonnaient pas.

Bénir est donc l’inverse de maudire : dire du mal de l’autre est destructeur, même si le mal constaté est réel, tant que cela n’est pas accompagné par dire du bien. Exercez-vous avec vos enfants, votre conjoint, vos collègues : obligez-vous à ne dire du mal de quelqu’un que si vous êtes capable auparavant d’en dire du bien ! Cherchez une qualité à valoriser, une prédisposition positive à mettre en avant, un effort à saluer, un apport à féliciter. Ensuite vous pourrez reprocher, car alors ce reproche sera perçu sur fond de bénédiction comme un désir de se rapprocher, en justice et en vérité. Devenir une bénédiction ambulante à la manière d’Abraham demande cette acuité du regard et de la parole pour ouvrir à l’autre un chemin de croissance à partir de ce qu’il porte en lui, sans jamais l’enfermer dans le mal commis.

La prière de louange – la plus belle de toutes les prières, celle qui ne finira jamais – nous éduque à cet art de la bénédiction et nous habitue à voir et dire le bien en premier. Celui qui respire au rythme de la louange – celle des psaumes par excellence – s’habitue à espérer en l’autre comme Dieu espère en lui. Sa parole devient constructive, réconfortante tout en étant exigeante, source de courage pour « devenir soi-même ».

 

Bénir, pas bannir ni médire

Abraham, comme un caillou dans l’eau dans Communauté spirituelle NDN-4-B%C3%A9nir-un-objet-e1519336659354

En ce sens, ne pas bénir, c’est bannir. La proximité phonétique en français nous donne à penser que ne jamais dire du bien de quelqu’un c’est l’effacer de la vie commune, c’est l’exclure de la reconnaissance accordée aux autres, c’est le frapper de non-existence puisqu’il est non-dit. À l’inverse, bénir c’est ne pas bannir. Ne jamais tirer un trait sur l’autre pour le rayer de sa famille, de sa communauté, de la société au nom du tort qu’il aurait commis. Si Jésus demande de visiter les prisonniers, ce n’est pas parce qu’ils seraient innocents, c’est pour les assurer de leur appartenance au monde des vivants, pour maintenir en eux la possibilité d’une communion authentiquement humaine : pour les bénir. Sans le savoir, les bénévoles des maraudes du SAMU social, des Blouses roses dans les hôpitaux, des Petits Frères des Pauvres auprès des personnes âgées etc. sont des bénédictions ambulantes qui redisent à chaque banni (SDF, malade, vieillard) qu’il est béni. Ils le disent en actes et en paroles, avec des fleurs et avec du pain. Ils retissent patiemment et indéfiniment les liens d’humanité abîmés ou cassés par les événements de la vie de chacun.

Bien sûr, la bénédiction transmise en Abraham a une consistance encore plus dense que cet humanisme pourtant indispensable et déjà salutaire. Car le pays nouveau indiqué à Abraham est finalement le pays de la Résurrection inauguré en Jésus de Nazareth. Transmettre sa bénédiction est donc ouvrir à l’autre la possibilité d’une vie éternelle, partagée en Dieu et à partir de lui. Principal impact de la chute divine (kénose) dans notre humanité, la résurrection du Christ se propage par cercles concentriques à ceux qui se laissent joyeusement bouleverser par cette onde si puissante que rien cette fois-ci n’épuisera son énergie, pas même la mort. De cela nous somme les vecteurs, les transmetteurs, greffés sur Abraham et sur le Christ.

 

Pour toutes les nations

 Abraham dans Communauté spirituelleUn mot enfin sur la destination universelle de cette bénédiction abrahamique. Elle n’est pas la propriété d’Israël. Israël en est au contraire le serviteur. Elle n’est pas destinée aux seuls chrétiens : au contraire, les chrétiens et l’Église reconnaissent que la grâce déborde leurs frontières, et que « l’Esprit souffle où il veut ». Elle est la nappe d’eau disponible à tous les animaux assoiffés du désert. Elle concerne mon ennemi autant que moi. Elle atteint ceux que je ne connais pas, ceux que je ne peux pas atteindre. Elle est pour tous, alors que moi dans ma finitude je ne peux être que pour quelques-uns. Par là-même, elle m’oblige à ne jamais me satisfaire des premiers cercles concentriques auxquels je me limite naturellement. Par là-même, elle m’invite à agir avec d’autres pour démultiplier ensemble notre force de frappe en la matière, notre puissance de bénédiction. La bénédiction papale  « Urbi et Orbi » (à la ville = Rome et au monde) est l’expression spectaculaire de cette responsabilité de l’Église envers tous les peuples : les bénir sans conditions.

Le repli sur soi et sur ses proches est incompatible avec la vocation reçue en Abraham. D’ailleurs, l’Église ne serait pas l’Église si elle n’était pas catholique (du grec kat-olon = selon le tout, la totalité), ouvrant à tous la totalité de la bénédiction se propageant d’Abraham à Jésus puis à nous aujourd’hui. Catholique et bénédiction sont donc indissociables, sous peine de se transformer en club privé, très vite privé de Dieu lui-même…

Devenir bénédiction nous appelle à discerner le travail de l’Esprit dans d’autres cultures, religions, manières de vivre, pour en dire du bien et les inclure ainsi dans l’héritage d’Abraham.

Sois bénédiction, pour tous : comment allons-nous traduire en actes et en paroles cet appel qui depuis Abraham nous met en mouvement vers un pays inconnu ?

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
Vocation d’Abraham, père du peuple de Dieu (Gn 12, 1-4a)

Lecture du livre de la Genèse

En ces jours-là, le Seigneur dit à Abram : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, je te bénirai, je rendrai grand ton nom, et tu deviendras une bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront ; celui qui te maudira, je le réprouverai. En toi seront bénies toutes les familles de la terre. »
Abram s’en alla, comme le Seigneur le lui avait dit, et Loth s’en alla avec lui.

PSAUME

(Ps 32 (33), 4-5, 18-19, 20.22)

R/ Que ton amour, Seigneur, soit sur nous, comme notre espoir est en toi ! (Ps 32, 22)

Oui, elle est droite, la parole du Seigneur ;
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.

Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

Nous attendons notre vie du Seigneur :
il est pour nous un appui, un bouclier.
Que ton amour, Seigneur, soit sur nous
comme notre espoir est en toi !

DEUXIÈME LECTURE

Dieu nous appelle et nous éclaire (2 Tm 1, 8b-10)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Fils bien-aimé, avec la force de Dieu, prends ta part des souffrances liées à l’annonce de l’Évangile. Car Dieu nous a sauvés, il nous a appelés à une vocation sainte, non pas à cause de nos propres actes, mais à cause de son projet à lui et de sa grâce. Cette grâce nous avait été donnée dans le Christ Jésus avant tous les siècles, et maintenant elle est devenue visible, car notre Sauveur, le Christ Jésus, s’est manifesté : il a détruit la mort, et il a fait resplendir la vie et l’immortalité par l’annonce de l’Évangile.

 

ÉVANGILE

« Son visage devint brillant comme le soleil » (Mt 17, 1-9)

Gloire au Christ,Parole éternelle du Dieu vivant.Gloire à toi, Seigneur.De la nuée lumineuse, la voix du Père a retenti : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ! » Gloire au Christ,Parole éternelle du Dieu vivant.Gloire à toi, Seigneur. (cf. Mt 17, 5)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

 En ce temps-là, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les emmena à l’écart, sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux ; son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière. Voici que leur apparurent Moïse et Élie, qui s’entretenaient avec lui. Pierre alors prit la parole et dit à Jésus : « Seigneur, il est bon que nous soyons ici ! Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » Il parlait encore, lorsqu’une nuée lumineuse les couvrit de son ombre, et voici que, de la nuée, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! » Quand ils entendirent cela, les disciples tombèrent face contre terre et furent saisis d’une grande crainte. Jésus s’approcha, les toucha et leur dit : « Relevez-vous et soyez sans crainte ! » Levant les yeux, ils ne virent plus personne, sinon lui, Jésus, seul.
En descendant de la montagne, Jésus leur donna cet ordre : « Ne parlez de cette vision à personne, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. »
Patrick BRAUD

 

Mots-clés : , ,

5 janvier 2020

La voix de la résilience

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La voix de la résilience 

Homélie pour le Baptême du Seigneur / Année A
12/01/2020

Cf. également :
Jésus, un somewhere de la périphérie
De Star Wars au baptême du Christ
Baptême du Christ : le plongeur de Dieu
« Laisse faire » : éloge du non-agir
Le baptême du Christ : une histoire « sandaleuse »
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Lot de consolation
Yardén : le descendeur
Rameaux, kénose et relèvement
Il a été compté avec les pécheurs

Je sais par elle que je suis vivant

« Une léproserie… Au sens le plus navrant, le plus odieux du terme… Des hommes qui ne font rien, auxquels on ne fait rien et qui tournent en rond dans leur cour, dans leur cage… Des hommes seuls. Pis : abandonnés. Pour qui tout est déjà silence et nuit.
L’un d’eux pourtant – un seul – a gardé les yeux clairs. Il sait sourire et, lorsqu’on lui offre quelque chose, dire merci. L’un d’eux – un seul – est demeuré un homme.
La religieuse voulut connaître la cause de ce miracle. Ce qui le retenait à la vie… Elle le surveilla. Et elle vit que chaque jour, par-dessus le mur si haut, si dur, un visage apparaissait. Un petit bout de visage de femme, gros comme le poing, et qui souriait. L’homme était là, attendant de recevoir ce sourire, le pain de sa force et de son espoir… Il souriait à son tour et le visage disparaissait. Alors, il recommençait son attente jusqu’au lendemain.
Lorsque le missionnaire les surprit : « C’est ma femme », dit-il simplement. Et après un silence : « Avant que je vienne ici, elle m’a soigné en cachette. Avec tout ce qu’elle a pu trouver. Un féticheur lui avait fourni une pommade. Elle m’en enduisait chaque jour la figure… sauf un petit coin. Juste assez pour y poser ses lèvres… Mais ce fut en vain. Alors on m’a ramassé. Mais elle m’a suivi. Et lorsque chaque jour je la vois, je sais par elle que je suis vivant… » [1].

Il suffit d’un visage aimant pour que cet homme ne se laisse pas submerger par la mise à l’écart sociale et affective qu’entraînait la lèpre autrefois en Afrique. Plongé dans l’enfer de cette maladie effrayante qui engloutissait le présent et l’avenir des lépreux, il trouvait – lui seul – la force de résister grâce à cette visite quotidienne le maintenant dans le monde des vivants.


La voix de la résilience

C’est sans doute une expérience de ce type que Jésus a faite, immergé dans les eaux du Jourdain par Jean le Baptiste. En prenant place dans la file des pécheurs sur les rives du fleuve, en attendant l’ablution rituelle, Jésus s’identifie à eux, alors qu’il n’a jamais commis le péché. Lui, le Saint de Dieu, fait corps avec les pécheurs pour leur communiquer sa sainteté, comme par osmose. En étant immergé sous l’eau, il figure symboliquement sa Passion où il sera submergé par la haine et la violence qui se déchaîneront contre lui. Où  trouvera-t-il la force de résister à ce déferlement du mal ? D’où lui viendra sa résilience ? Ce terme récent s’applique si bien au condamné qui traversera l’injustice d’un procès bâclé, la souffrance du fouet et des clous, la dérision de la foule avide de déchéance, l’abandon de ses amis – voire de Dieu lui-même – sans pourtant se laisser détruire par ce tsunami pestilentiel.

Résilience est un mot inventé par le psychiatre britannique John Bowlby dans les années 50, et popularisé en France dans les années 90 par le neuropsychiatre Boris Cyrulnik pour décrire la capacité de résistance qu’a un être humain de refuser d’être broyé par le malheur, la détresse, la douleur. Est résilient celui qui développe en lui une force intérieure pour traverser l’épreuve – quelle que soit sa nature – sans en être détruit, parfois même en en sortant plus fort qu’avant.


Résister à la submersion

Les Pères de l’Église disait qu’au Jourdain Jésus a été plongé dans « l’océan pestilentiel du péché » pour ensuite remonter de ces abîmes en tenant par la main les pécheurs qui s’y trouvent. Il est « descendu aux enfers » nous dit le Credo, pour en ouvrir la porte et laisser s’échapper ceux qui en étaient prisonniers. Cette plongée aux enfers est si effrayante qu’il en a sué du sang et de l’eau à Gethsémani.

Comment a-t-il fait pour résister à tout cela alors que tout espoir semblait perdu ? Pour espérer alors que tous l’avaient abandonné ? Pour aimer et pardonner jusqu’au bout alors qu’on le rayait du monde des vivants avec mépris et dérision ? La réponse est sans doute dans cet épisode du baptême au Jourdain. Il y fait l’expérience éblouissante d’être aimé d’une manière unique et inconditionnelle : « Tu es mon fils bien-aimé. En toi j’ai mis tout mon amour ». Cette voix intérieure entendue une fois lui suffira pour aller au bout de sa mission, quoi qu’il arrive.

« Il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui » : tel le visage de la femme aimée et aimante qui maintenait le lépreux vivant, l’Esprit-colombe lui signifie une relation de communion à son Père que rien, pas même les accusations des hommes, leurs calomnies, leur injustice, leur violence, ne pourra détruire. La résilience de Jésus vient de là, de sa communion unique à quelqu’un d’Autre. Son centre de gravité est en Dieu, que rien ne peut déstabiliser. Son assurance (parresia  en grec) pour interpeller les religieux et les puissants vient de là : ‘je sais d’où je parle. Peu m’importe vos menaces politiques ou judiciaires, je parle au Nom d’un Autre’.

Le baptême au Jourdain joue pour Jésus un rôle équivalent à la Transfiguration pour Pierre, Jacques et Jean : grâce à ce moment de fulgurance étincelante, ils redescendront du Mont Thabor avec la clé de déchiffrement de la Passion : cet homme aujourd’hui transfiguré, demain défiguré, est la manifestation visible de l’infini invisible, le Fils du Père. L’Esprit de Pentecôte – langues de feu cette fois-ci – leur fera souvenir de ce moment de grâce où le vrai visage du Christ leur est apparu. Ils comprendront alors que l’affreuse Passion n’a pas pu enlever de cet homme la gloire qui l’habitait, que son  identification sur la croix aux pécheurs n’a pas atteint sa beauté, que les crachats, les insultes et le tombeau n’ont pu altérer son identité de Fils bien-aimé.


Que la force soit avec vous ! 

Et vous ? Quelle sera la source de votre résilience ? Quelle colombe plane sur vos projets, vos engagements, vos prises de risque ? Sur quelle voix intérieure allez-vous vous appuyer lorsque tout va mal ? Se lancer dans l’aventure de la vie commune sans avoir connu de tels éblouissements à deux est dangereux. S’affronter aux puissants sans cette petite voix intérieure est suicidaire. Annoncer l’Évangile sans la colombe de l’Esprit perchée sur son épaule n’est que vanité.

resilienceVotre baptême au Jourdain prendra peut-être pour vous l’apparence d’une retraite dans le silence d’un monastère, ou bien d’un bouleversement total devant la splendeur du monde, d’une lecture biblique illuminant soudain un horizon de vie, d’une communion amicale ou amoureuse où perce une communion bien plus grande encore etc.

La plupart du temps, la voix ou la colombe demeure notre secret, invisible aux yeux des autres. Dans l’Évangile de Luc 3, 21-22, Jésus seul entend cette voix et perçoit « comme une colombe ». Mais il est intéressant de noter que Matthieu 3, 13-17 en ce dimanche nous livre une autre version que Luc : pour lui, tous sont témoins de la manifestation divine (théophanie) au Jourdain : « voici que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et des cieux, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve ma joie. »  Et Jean 1,33 précise que le Baptiste peut l’attester : « Jean porta son témoignage en disant: ‘J’ai vu l’Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui’. » 

C’est donc que parfois, les autres qui ont vu et entendu peuvent nous rappeler ce qu’ils ont perçu de nous-mêmes, qui leur garantit notre identité et notre qualité. Notre réassurance dans la difficulté peut venir de ces témoins qui sauront nous remettre en mémoire la source de nos combats au moment où nous défaillons. Il est même stratégique pour nous de pouvoir compter sur de tels alliés : lorsque l’adversité s’acharne, lorsque nos adversaires semblent gagner, ces alliés trouveront les mots pour nous redire de la part d’un Autre : « tu es son fils bien-aimé, en toi repose tout son amour ». Autrement dit, ce sont parfois les autres qui détiennent des clés de notre résilience, pour peu qu’ils nous les redonnent lorsque c’est nécessaire. Un peu comme des coaches sportifs savent rappeler à leur champion ce qu’il porte en lui, ce qu’il a déjà été capable de réaliser, au moment où il doute de lui-même.

Symétriquement, nous pouvons être cette voix et cette colombe pour des compagnons de route dont nous avons perçu la grandeur et la dignité, même à leur insu. Il nous appartient de témoigner en leur faveur devant les hommes, et de leur rappeler à eux-mêmes ce que nous avons perçu d’eux dans ces moments de grâce ou l’autre nous est révélé tel qu’il est.

La voix et la colombe sont les pitons d’escalade solidement fichée dans la roche qui permettent à l’alpiniste d’assurer sa course sans avoir peur de la chute. Faites l’inventaire de ces points d’appui indéfectibles qui sont les vôtres, des paroles et des visages qui vous ont révélé votre véritable identité et confirmé dans votre droit à l’existence : « tu es mon fils bien-aimé… »

Par ces paroles et ces visages, nous savons que nous sommes vivants. Et nous émergeons du Jourdain avec la promesse d’émerger à nouveau de toute submersion, quelle qu’elle soit. Que cette espérance nourrisse notre courage et notre résilience au mal !

 


[1]. Raoul Follereau, La seule vérité c’est d’aimer, Édition Flammarion, 1996.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Voici mon serviteur, qui a toute ma faveur » (Is 42, 1-4.6-7)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Ainsi parle le Seigneur : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur. J’ai fait reposer sur lui mon esprit ; aux nations, il proclamera le droit. Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton, il ne fera pas entendre sa voix au-dehors. Il ne brisera pas le roseau qui fléchit, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit, il proclamera le droit en vérité. Il ne faiblira pas, il ne fléchira pas, jusqu’à ce qu’il établisse le droit sur la terre, et que les îles lointaines aspirent à recevoir ses lois.
 Moi, le Seigneur, je t’ai appelé selon la justice ; je te saisis par la main, je te façonne, je fais de toi l’alliance du peuple, la lumière des nations : tu ouvriras les yeux des aveugles, tu feras sortir les captifs de leur prison, et, de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres. »

PSAUME

(Ps 28 (29), 1-2, 3ac-4, 3b.9c-10)
R/ Le Seigneur bénit son peuple en lui donnant la paix. (Ps 28, 11b)

Rendez au Seigneur, vous, les dieux,
rendez au Seigneur gloire et puissance.
Rendez au Seigneur la gloire de son nom,
adorez le Seigneur, éblouissant de sainteté.

La voix du Seigneur domine les eaux,
le Seigneur domine la masse des eaux.
Voix du Seigneur dans sa force,
voix du Seigneur qui éblouit.

Le Dieu de la gloire déchaîne le tonnerre,
Et tous dans son temple s’écrient : « Gloire ! »
Au déluge le Seigneur a siégé ;
il siège, le Seigneur, il est roi pour toujours !

DEUXIÈME LECTURE

« Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint » (Ac 10, 34-38)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, quand Pierre arriva à Césarée, chez un centurion de l’armée romaine, il prit la parole et dit : « En vérité, je le comprends, Dieu est impartial : il accueille, quelle que soit la nation, celui qui le craint et dont les œuvres sont justes. Telle est la parole qu’il a envoyée aux fils d’Israël, en leur annonçant la bonne nouvelle de la paix par Jésus Christ, lui qui est le Seigneur de tous. Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs, depuis les commencements en Galilée, après le baptême proclamé par Jean : Jésus de Nazareth, Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance. Là où il passait, il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. »

ÉVANGILE

« Dès que Jésus fut baptisé, il vit l’Esprit de Dieu venir sur lui » (Mt 3, 13-17)
Alléluia. Alléluia.Aujourd’hui, le ciel s’est ouvert, l’Esprit descend sur Jésus, et la voix du Père domine les eaux : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ! » Alléluia. (cf. Mt 3, 16-17, Ps 28, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Alors paraît Jésus. Il était venu de Galilée jusqu’au Jourdain auprès de Jean, pour être baptisé par lui. Jean voulait l’en empêcher et disait : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ! » Mais Jésus lui répondit : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. » Alors Jean le laisse faire.
Dès que Jésus fut baptisé, il remonta de l’eau, et voici que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et des cieux, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve ma joie. »
Patrick Braud

Mots-clés : , , ,
12345...8