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8 octobre 2023

Quand le travail ou l’habit nous coupent de Dieu

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Quand le travail ou l’habit nous coupent de Dieu

Homélie pour le 28° Dimanche du temps ordinaire / Année A
15/10/2023

Cf. également :
Paul et Coldplay, façon Broken
Le festin obligé
Tenue de soirée exigée…

Allez venez, Milord
Un festin par-dessus le marché
Je vis tranquille au milieu des miens
La sobriété heureuse en mode Jésus
Ecclésia permixta


Une fois n’est pas coutume, nous reproduisons ici l’excellente prédication du Pasteur Louis Pernot du 17/06/2018, de l’Église protestante Unie de l’Étoile (75017, Paris), qui parcourt les différentes interprétations possibles de la parabole de ce dimanche (Mt 22,1-14) [1].

La parabole des noces est particulièrement difficile, il y est question de gens égorgés pour avoir refusé l’invitation du maître, et dans la version de Matthieu se trouve la difficile question du cas du pauvre invité qui n’avait pas d’habit de noce à se mettre et qui se trouve chassé dehors. Comme pour toute parabole, il n’y a pas une seule explication, mais une multitude, et on peut donc en présenter quelques-unes.

Lecture historique
Parabole des invités à la noce (Évangile)
La première est une lecture historico-critique, c’est celle que l’on trouve le plus souvent dans les commentaires protestants d’aujourd’hui, et c’est peut-être la moins intéressante. Elle consiste à replacer la parabole dans le contexte dans lequel elle a été écrite (certains pensant même qu’elle ne serait pas l’œuvre du Christ, mais d’un rédacteur postérieur issu d’une des premières communautés chrétiennes). On se trouvait donc dans une situation historique de conflit entre les juifs et les chrétiens qui ouvraient leurs portes aux non juifs. Ainsi on verrait Dieu qui inviterait d’abord les juifs dans son programme de salut lié au Christ qui est l’époux, mais ceux-ci ne voulant pas, finalement, Dieu les renvoie dans leurs ténèbres et ouvre le Royaume aux païens.

Peut-être est-ce juste, mais cela n’a aucun intérêt herméneutique pour nous aujourd’hui. Nous ne sommes plus dans cette situation, et cette lecture ne peut donner aucun sens à notre vie. Il faut donc la laisser aux historiens s’ils en veulent.

 
Lecture sociale
Quand le travail ou l'habit nous coupent de Dieu dans Communauté spirituelle QWZT4GSSIVBD5CJJRDV2YVE3P4
Dans les années 70, il y a eu une mode de chercher dans l’Évangile des leçons de politique. On a alors pu faire une lecture sociale de cette parabole. Cette lecture pour séduisante qu’elle peut être est encore plus dangereuse que la précédente parce qu’elle semble donner du sens. Le banquet est alors vu comme l’image d’un pays, d’une société. Tout le monde y est bienvenu, il n’y a pas de mérite à faire partie d’un pays et il ne doit pas y avoir d’examen d’entrée, tout le monde étant accueilli, « méchants et bons ». Cela fait plaisir à ceux qui ont une sensibilité de gauche, mais les autres se réjouiront de la fin : l’invité qui est renvoyé parce qu’il n’avait pas d’habit de noces nous montre que ce n’est pas le tout d’être accueilli, il faut encore respecter les modes de vies et les manières de la société dans laquelle on prétend être, il faut en respecter le codes, sinon on s’exclue soi-même ; on ne peut pas profiter d’un pays sans en suivre les règles et les normes sociales. Cette histoire de vêtement risque de résonner particulièrement dans notre société actuelle où se pose la question du port du voile islamique, et tendrait alors à dire qu’il ne faudrait pas le tolérer.

Mais ce genre de lecture est malhonnête, elle consiste à faire dire au texte ce qu’il ne veut pas dire. Les problématiques sociales ou politiques sont différentes, les contextes ne sont pas les mêmes, il ne faut pas instrumentaliser la Bible pour la mettre au service de ses propres convictions politiques.

 
Lecture ecclésiologique
le bon grain et l'ivraie : une Eglise mélangée
Dans les débuts du christianisme, les Pères de l’Église faisaient, eux, de cette parabole une lecture ecclésiologique. Ce banquet de noces était vu comme une image de l’Église rassemblant des fidèles autour du Christ qui est l’époux. Se pose alors la question de savoir qui peut faire partie de l’Église. A priori, Dieu préférerait que ce soit les justes. Mais comme tous ne veulent pas faire partie de l’Église alors il invite largement « méchants et bons ». La condition d’appartenance à l’Église n’est donc pas un jugement moral ou sur les œuvres, mais simplement de se sentir appelé. C’est ainsi que l’Église n’est pas une communauté de purs, mais un corpus permixtum selon l’expression de saint Augustin : un corps mélangé de bons et de mauvais. Mais on voit que bon ou mauvais, il y a une seule condition pour être accepté dans l’Église : revêtir le vêtement de noces, habit que les Pères de l’Église regardaient comme étant le vêtement blanc du baptême. Ainsi pour eux, tout le monde est appelé à faire partie de l’Église, bons et mauvais, et pour en faire partie, il faut être baptisé.

 
Lecture apocalyptique
On en arrive alors à une lecture que l’on pourrait appeler apocalyptique, ou eschatologique, c’est-à-dire où l’enjeu ne serait non pas l’appartenance à l’Église comme institution ou société, mais d’être accueilli dans le Royaume de Dieu, d’avoir la chance d’être dans la présence de Dieu, et ainsi de trouver cette joie, cette communauté chaleureuse et nourrissante réunie autour du maître pour participer à une fête donnant plénitude, bonheur et communion fraternelle.

Noces festin dans Communauté spirituelleCette présentation du Royaume comme un banquet de noces est déjà en soi une affirmation importante : Dieu ne nous demande pas des privations, des renoncements, des souffrances pour mériter d’être accueilli par lui, mais simplement d’accepter de venir, et sa présence est ensuite une fête.

C’est certes une bonne nouvelle mais cela peut aussi nous interroger sur notre vie spirituelle : est-ce que la religion, la foi dans notre, vie sont vécues comme des pensum, des obligations, des contraintes ? La vérité c’est que la foi dans notre vie doit être non pas de l’ordre du devoir, mais comme une source de joie extraordinaire.

Reste donc la question de savoir comment accéder à cette joie extraordinaire d’être dans cette fête qui est la présence de Dieu, quelles sont les conditions pour en faire partie ?

Il ne faut pas aller trop vite dans l’universalisme, certes, à la fin tout le monde est invité, mais on voit au début que Dieu privilégie tout de même ceux qui sont les plus proches de lui. Il y en a tout certains qui sont invités avant les autres : ceux sans doute qui ont une vie plutôt bien réglée, ou qui sont, culturellement, familialement ou traditionnellement proches de la religion, de la foi ou de Dieu. Mais la parabole nous montre ce que nous observons souvent, c’est que ceux qui sont a priori les plus baignés dans la foi chrétienne en négligent souvent les dons et n’en reconnaissent pas les merveilles, ils les méprisent ou les sous-estiment, tout cela leur semblant ordinaire. Tant pis pour eux, ils s’excluent eux-mêmes de la joie du Royaume. Pour en bénéficier, il ne suffit pas d’être d’une famille chrétienne, il faut vouloir soi-même s’extraire un temps de son activité, de son commerce, de ses loisirs pour aller concrètement dans la présence de Dieu, prendre conscience de la chance d’être invité et entrer dans la noce.

Ce problème de notre temps était donc déjà celui du temps de Jésus et c’est pourquoi il fustige souvent les pharisiens, professionnels de la pratique religieuse, incapables de voir la joie que peut donner la grâce de Dieu, et il leur dit ainsi : « beaucoup de prostitués et de péagers vous devanceront dans le royaume de Dieu… ». Parce que ces pécheurs, eux, ils sont capables de recevoir et ils savent que Dieu a beaucoup à leur donner. La parabole va même très loin, puisqu’elle dit que ceux qui avaient le plus de raisons d’être invités en premier finalement n’étaient « pas dignes  » de ce banquet. Ainsi la seule dignité que nous pouvons avoir n’est pas notre mérite personnel ou notre bonne situation, sociale ou religieuse, notre bonne pratique, mais la disponibilité par rapport à Dieu, accepter de recevoir quelque chose de lui. La joie du Royaume ne vient pas de nos propres mérites, mais de notre capacité à nous ouvrir à ce que Dieu nous donne par grâce. C’est une révolution absolue dans la manière de voir la valeur spirituelle de notre vie.

 
Maintenant les punitions…
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Cela dit les punitions du verset 7 semblent montrer un Dieu tout à fait éloigné de l’image de bonté et de grâce que nous avons. Mais comme souvent, quand la Bible nous montre ainsi ce qui semble des punitions divines, il faut comprendre qu’il s’agit plutôt de mises en garde concernant les conséquences de certains comportements ou façons d’être ou de penser, conséquences inévitables plutôt que punitions rageuses d’un Dieu jaloux. La vérité, c’est que celui qui refuse la joie qu’on lui propose se condamne lui-même à la tristesse. Dieu veut accueillir tout le monde dans sa présence, mais celui qui refuse de répondre à cet appel, évidemment que Dieu ne le fera pas venir de force. Celui qui refuse la vie éternelle pour ne rester que dans une sorte d’égoïsme animal n’est pas tué par Dieu, mais restant dans le règne animal mourra comme un animal qu’il est. Et n’être mû que pas son propre intérêt pour ses activités matérielles, son plaisir, refusant d’entrer en relation avec d’autres, même sans utilité, pour le simple plaisir de la relation, ne permet pas de construire une « ville ». Une société ne peut pas tenir uniquement sur des motivations utilitaires et égoïstes. Il y a là quelque chose d’infiniment vrai dans l’avertissement des conséquences du refus de prendre part au banquet.

 
Et le plus gros problème : le vêtement de noces.
Robe de mariée traditionnelle chinoise
Mais par contre, il semble plus difficile de défendre l’attitude du maître qui après avoir invité tout le monde renvoie dehors le convive ne possédant pas l’habit de noces. On imagine l’injustice vis-à-vis de ce pauvre hère ramassé sur les chemins et n’ayant pas les moyens de se payer un habit correct. Si c’était pour le mettre dehors, le maître aurait mieux fait de ne pas l’inviter du tout.

Il y a cependant une explication assez simple que l’on entend parfois. Il paraît que le vêtement de noces était prêté par l’hôte à ses invités. Les gens venaient en effet de loin, et arrivaient souvent à pieds avec un vêtement de voyage poussiéreux, et à l’entrée de la salle des noces, il y avait donc un vestiaire où l’on offrait un vêtement de noces à chaque invité entrant dans la salle. Ainsi ce n’est pas que le convive n’avait pas eu les moyens de s’offrir un bel habit, mais il a refusé le cadeau qui lui était offert à l’entrée. Ou plutôt il a refusé de jouer le jeu de la noce, alors même que cela ne lui coûtait rien.

Ce convive représente donc le mauvais usage de la grâce : il voulait profiter simplement, mais en gardant une distance et sans s’associer à la logique du banquet qui était celle de la grâce. On reproche ainsi parfois à la théologie de la grâce des protestants d’être un peu trop facile : si tout est pardonné, si nous sommes acceptés sans condition, alors chacun peut faire n’importe quoi. Mais ce n’est pas la conception de la grâce proposée par l’Évangile, et ce n’est pas celle que nous prêchons. La grâce n’est pas un laxisme permettant de faire n’importe quoi, c’est une logique dans laquelle il faut entrer. Certes, chacun est bienvenu et accueilli, mais pour rester dans cette grâce et qu’elle devienne efficace, il faut vouloir la revêtir, en faire son habit, la montrer comme recouvrant notre vie imparfaite, en faire son identité, le cœur de sa vie, sa logique d’existence.

On ne peut pas prendre qu’une partie de la grâce, (comme le convive qui se contente d’être content de manger gratuitement au banquet), la grâce est un cadeau formidable, mais on ne peut pas en profiter indéfiniment pour faire n’importe quoi. Elle ne devient efficiente et on ne peut y rester que si on l’accepte pour qu’elle devienne une part de nous-mêmes. Il faut accepter de changer de vêtement, dépouiller le vieil homme pour revêtir l’homme nouveau. (Ep 4,17-24). Il n y a aucune condition pour pouvoir faire cela, aucun mérite demandé, il faut simplement le vouloir.

 
Problème du vêtement offert : un peu facile.
L’explication par le vêtement offert est séduisante, mais elle a des défauts. D’abord, les prédicateurs se la repassent comme une aubaine, mais personne ne dit d’où cela vient, ni n’est capable de citer une source, un texte antique expliquant cela. Peut-être est-ce vrai, mais cela sème le doute. Cette explication ne serait-elle pas trop plaisante pour être vraie ? Et d’ailleurs elle est dommage : elle ramollit le texte en le rendant facile et plausible. Or peut-être que précisément la difficulté du texte est intéressante. C’est tout de même souvent le cas dans la prédication du Christ, et on pourrait se demander si justement ce qui est dit là, c’est que le roi demande à son hôte quelque chose d’impossible pour lui.

On peut alors trouver plusieurs solutions. La première se trouve en regardant bien le texte. Le maître en effet voit l’hôte sans vêtement de noces, et ce n’est pas pour ça qu’il le met dehors : il lui parle, il lui dit : « mon ami, pourquoi n’as-tu pas de vêtement de noces ? ». Il n’y a aucune hostilité, au contraire, il l’appelle « ami » ce qui n’est pas rien. Et le texte dit qu’il ne répondit rien. C’est alors qu’il est mis dehors. L’hôte n’est donc pas mis dehors parce qu’il n’avait pas le bon vêtement, mais parce qu’il n’a pas parlé au maître. C’est cela qui est grave, certes il n’était pas parfait, ce qui peut être une image du péché, mais aucun de nous n’est parfait, ce qui est grave, c’est qu’il n’ait rien dit. Il aurait pu demander pardon. Personne ne nous reproche d’être imparfait, mais il faut avoir conscience de sa pauvreté, la reconnaître, la « confesser », ce qui veut dire la dire publiquement à Dieu et aux hommes. Dieu ne nous demande pas d’être sans péché, mais simplement d’accepter de rester en relation avec lui par la parole. Refuser de répondre, c’est se couper de Dieu, or c’est la relation avec Dieu qui nous sauve, c’est la parole qui s’échange entre Dieu et nous qui permet de dépasser toute notre imperfection et notre péché.

 nocesUne deuxième solution consiste à se rappeler qu’il ne s’agit pas d’une histoire vraie, mais d’une parabole, c’est-à-dire d’une comparaison. Dans la réalité, on sait bien qu’un pauvre n’a pas forcément les moyens de s’acheter un bel habit, mais là il ne s’agit pas de vêtement matériel, mais d’habit spirituel. Or tout le monde, quelle que soit sa richesse matérielle, peut s’habiller spirituellement pour rencontrer Dieu. Pour être dans la joie de la présence de Dieu, il faut s’habiller le cœur, il y a une démarche spirituelle pour essayer, tant que possible, d’élever son âme à Dieu. Ça c’est possible pour tous. Celui qui ne veut faire aucun chemin vers Dieu, mais juste se dire qu’il peut en profiter sans aucune démarche personnelle risque fort de ne pas comprendre la richesse de la grâce.

Revêtir un vêtement de noces pour rencontrer Dieu, c’est spirituellement ne pas rester en vêtement de travail, ou de voyage, mais s’habiller seulement pour la fête, pour Dieu. C’est le sens aussi du Sabbat : il faut garder du temps pour Dieu seul et ne pas toujours et sans cesse travailler, sinon on risque de passer à côté de Dieu. Il faut que dans sa vie on ne soit pas toujours en vêtement de travail, ou même en vêtements ordinaires, mais qu’on mette parfois un beau vêtement pour ne rien faire et juste se présenter devant Dieu, garder un temps pour entrer en relation avec Dieu pour la joie et la fête. Et cela n’est pas une question d’habit matériel donc, mais de disposition mentale et spirituelle, c’est possible à tous, et même aux plus pauvres.

L’Église d’une certaine manière concrétise cela, c’est un lieu où l’on va pour se reposer du chemin que l’on parcourt, ou du travail que l’on accomplit, juste pour savourer la joie et le bonheur d’être avec des frères et des sœurs. L’Église comme lieu de la présence de Dieu est un lieu de ressourcement, d’altérité par rapport au quotidien où l’on s’ouvre à l’extraordinaire. Et dans la présence de Dieu chacun est comme une mariée ou un marié à la noce, entouré de joie, de fête, d’amitié, de tendresse et d’amour. « Venez dit le Seigneur… car tout est prêt ! »

 


LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Le Seigneur préparera un festin ; il essuiera les larmes sur tous les visages » (Is 25, 6-10a)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Le Seigneur de l’univers préparera pour tous les peuples, sur sa montagne, un festin de viandes grasses et de vins capiteux, un festin de viandes succulentes et de vins décantés. Sur cette montagne, il fera disparaître le voile de deuil qui enveloppe tous les peuples et le linceul qui couvre toutes les nations. Il fera disparaître la mort pour toujours. Le Seigneur Dieu essuiera les larmes sur tous les visages, et par toute la terre il effacera l’humiliation de son peuple. Le Seigneur a parlé.
Et ce jour-là, on dira : « Voici notre Dieu, en lui nous espérions, et il nous a sauvés ; c’est lui le Seigneur, en lui nous espérions ; exultons, réjouissons-nous : il nous a sauvés ! » Car la main du Seigneur reposera sur cette montagne.

PSAUME
(Ps 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6)
R/ J’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours. (Ps 22, 6cd)

Le Seigneur est mon berger :
je ne manque de rien.
Sur des prés d’herbe fraîche,
il me fait reposer.

Il me mène vers les eaux tranquilles
et me fait revivre ;
il me conduit par le juste chemin
pour l’honneur de son nom.

Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi,
ton bâton me guide et me rassure.

Tu prépares la table pour moi
devant mes ennemis ;
tu répands le parfum sur ma tête,
ma coupe est débordante.

Grâce et bonheur m’accompagnent
tous les jours de ma vie ;
j’habiterai la maison du Seigneur
pour la durée de mes jours.

DEUXIÈME LECTURE
« Je peux tout en celui qui me donne la force » (Ph 4, 12-14.19-20)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens
Frères, je sais vivre de peu, je sais aussi être dans l’abondance. J’ai été formé à tout et pour tout : à être rassasié et à souffrir la faim, à être dans l’abondance et dans les privations. Je peux tout en celui qui me donne la force. Cependant, vous avez bien fait de vous montrer solidaires quand j’étais dans la gêne. Et mon Dieu comblera tous vos besoins selon sa richesse, magnifiquement, dans le Christ Jésus. Gloire à Dieu notre Père pour les siècles des siècles. Amen.

ÉVANGILE
« Tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce » (Mt 22, 1-14)
Alléluia. Alléluia. Que le Père de notre Seigneur Jésus Christ ouvre à sa lumière les yeux de notre cœur, pour que nous percevions l’espérance que donne son appel. Alléluia. (cf. Ep 1, 17-18)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus se mit de nouveau à parler aux grands prêtres et aux pharisiens, et il leur dit en paraboles : « Le royaume des Cieux est comparable à un roi qui célébra les noces de son fils. Il envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir. Il envoya encore d’autres serviteurs dire aux invités : ‘Voilà : j’ai préparé mon banquet, mes bœufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt : venez à la noce.’ Mais ils n’en tinrent aucun compte et s’en allèrent, l’un à son champ, l’autre à son commerce ; les autres empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent. Le roi se mit en colère, il envoya ses troupes, fit périr les meurtriers et incendia leur ville. Alors il dit à ses serviteurs : ‘Le repas de noce est prêt, mais les invités n’en étaient pas dignes. Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce.’ Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives. Le roi entra pour examiner les convives, et là il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce. Il lui dit : ‘Mon ami, comment es-tu entré ici, sans avoir le vêtement de noce ?’ L’autre garda le silence. Alors le roi dit aux serviteurs : ‘Jetez-le, pieds et poings liés, dans les ténèbres du dehors ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents.’ Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »
Patrick BRAUD

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1 octobre 2023

Ce Dieu absent qui ne se venge pas

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ce Dieu absent qui ne se venge pas

Homélie pour le 27° Dimanche du temps ordinaire / Année A
08/10/2023

Cf. également :
Suis-je le vigneron de mon frère ?
Jésus face à la violence mimétique
Les sans-dents, pierre angulaire

Vendange, vent d’anges

Le pipel du camp de Buna
Élie Wiesel était un adolescent juif ordinaire lorsqu’il fut déporté avec sa famille à Auschwitz en 1944. Il lui faudra attendre près de 40 ans après la guerre pour arriver à trouver les mots décrivant l’horreur : son petit livre bouleversant « La nuit » écrit en 1983 demeure un témoignage incontournable. Il arrive enfin à raconter son enfer. Et notamment l’exécution d’un enfant par les SS, qui le marque au fer rouge pour toute son existence :

Ce Dieu absent qui ne se venge pas dans Communauté spirituelle B01C61PWNA.01._SCLZZZZZZZ_SX500_« J’ai vu d’autres pendaisons. Je n’ai jamais vu un seul de ces condamnés pleurer. Il y avait longtemps que ces corps desséchés avaient oublié la saveur amère des larmes. Sauf une fois. L’Oberkapo du 52° kommando des câbles était un Hollandais : un géant, dépassant deux mètres. Sept cents détenus travaillaient sous ses ordres et tous l’aimaient comme un frère. Jamais personne n’avait reçu une gifle de sa main, une injure de sa bouche. Il avait à son service un jeune garçon, un pipel comme on les appelait. Un garçon d’une douzaine d’années au visage fin et beau, incroyable dans ce camp. |…]
Un jour, la centrale électrique de Buna[1] sauta. Appelée sur les lieux, la Gestapo conclut à un sabotage. On découvrit une piste. Elle aboutissait au block de l’Oberkapo hollandais. Et là, on découvrit, après une fouille, une quantité importante d’armes. L’Oberkapo fut arrêté sur-le-champ. Il fut torturé des semaines durant, mais en vain. Il ne livra aucun nom. Il fut transféré à Auschwitz. On n’en entendit plus parler. Mais son petit pipel était resté au camp, au cachot. Mis également à la torture, il resta, lui aussi, muet. Les S.S. le condamnèrent alors à mort, ainsi que deux autres détenus chez lesquels on avait découvert des armes.

Un jour que nous revenions du travail, nous vîmes trois potences dressées sur la place d’appel, trois corbeaux noirs. Appel. Les S.S. autour de nous, les mitrailleuses braquées : la cérémonie traditionnelle. Trois condamnés enchaînés – et parmi eux, le petit pipel, l’ange aux yeux tristes. Les S.S. paraissaient plus préoccupés, plus inquiets que de coutume. Pendre un gosse devant des milliers de spectateurs n’était pas une petite affaire. Le chef du camp lut le verdict. Tous les yeux étaient fixés sur l’enfant. Il était livide, presque calme, se mordant les lèvres. L’ombre de la potence le recouvrait. Le Lagerkapo refusa cette fois de servir de bourreau. Trois S.S. le remplacèrent. Les trois condamnés montèrent ensemble sur leurs chaises. Les trois cous furent introduits en même temps dans les nœuds coulants.
— Vive la liberté ! crièrent les deux adultes. Le petit, lui, se taisait.
— Où est le Bon Dieu, où est-il ? demanda quelqu’un derrière moi.
Sur un signe du chef de camp, les trois chaises basculèrent. Silence absolu dans tout le camp. À l’horizon, le soleil se couchait.
— Découvrez-vous ! hurla le chef du camp. Sa voix était rauque. Quant à nous, nous pleurions.
— Couvrez-vous ! Puis commença le défilé. Les deux adultes ne vivaient plus. Leur langue pendait, grossie, bleutée. Mais la troisième corde n’était pas immobile : si léger, le petit garçon vivait encore… Plus d’une demi-heure il resta ainsi, à lutter entre la vie et la mort, agonisant sous nos yeux. Et nous devions le regarder bien en face. Il était encore vivant lorsque je passai devant lui. Sa langue était encore rouge, ses yeux pas encore éteints. Derrière moi, j’entendis le même homme demander :
— Où donc est Dieu ?
Et je sentais en moi une voix qui lui répondait :
— Où il est ? Le voici : il est pendu ici, à cette potence… »

De manière étonnante, le témoignage véridique d’Elie Wiesel rejoint la finale de la parabole des vignerons homicides de ce dimanche (Mt 21,33-43) : Dieu s’est absenté de ce monde, et lorsqu’il revient, ce n’est pas pour se venger du mal qui se déchaîne mais pour s’identifier à ses victimes et construire avec elles, à partir d’elles, un monde nouveau.
Détaillons cette thèse, parabole à l’appui.

 

Dieu s’est absenté de ce monde
 absence dans Communauté spirituelle
Matthieu l’écrit explicitement au verset 33 : « il partit en voyage ». Drôle de patron ! La place du propriétaire n’est-elle pas auprès des équipes qui travaillent pour lui ? N’est-ce pas scandaleux que le patron aille se dorer la pilule en voyage alors que les ouvriers triment dans sa vigne ? N’est-ce pas cela qu’on reproche aux actionnaires du CAC 40 : ne pas toucher d’un cheveu la pénibilité du travail en usine ou dans les champs, mais encaisser le coupon annuel à distance, sans se préoccuper de ceux qui produisent cette richesse ?

C’est étonnant qu’aucun commentaire ne s’étonne de cette absence. Bien sûr, elle reflète l’usage capitalistique des terres en Palestine au premier siècle : les grands propriétaires fonciers louaient leur exploitation à des paysans locaux et vivaient à l’étranger.  Ils ne s’intéressaient qu’à la récolte. Mais quand même ! Jésus aurait pu prendre un autre exemple que ce comportement de riches propriétaires encaissant à distance l’argent pour lequel ils n’ont pas travaillé !

 

Trois explications de l’absence de Dieu
Comment expliquer cette absence du maître dans sa vigne ? Qui pourra justifier l’absence de Dieu à Auschwitz ? Qui pourra innocenter Dieu du crime d’éloignement coupable, d’avidité au gain et de désintérêt pour ses serviteurs ?
Comme toujours, ne répondons pas trop vite et laissons cette question ultra-douloureuse purifier nos fausses représentations.
Explorons ensuite quelques pistes possibles de compréhension.

– Si Dieu est là, il n’y a plus d’Histoire.
Interrupteur différentiel position OFF
La présence de Dieu en direct court-circuiterait l’action humaine, et ferait en quelque sorte sauter le disjoncteur de notre responsabilité. C’est la raison profonde de l’Ascension du Ressuscité : s’il ne part pas, s’il ne s’absente pas, tous attendraient de lui qu’il établisse le royaume de Dieu lui-même. Il n’y aurait plus rien à attendre : tout serait là, présent en Christ. L’absence de Dieu est la garantie d’un à-venir ; elle fonde la possibilité d’une attente active ; elle oriente l’Histoire au lieu de l’annuler.
« Il est bon pour vous que je m’en aille » (Jn 16,7).

– L’absence de Dieu est le fondement de notre autonomie.
Liberté & Cie
Isaac Getz, auteur du livre à succès : « Liberté & Cie » sur le management dans les entreprises libérées (Fayard, 2012), raconte l’histoire vraie de Bob Davids, propriétaire du vignoble californien SeaSmoke Cellars, histoire qui ressemble comme deux gouttes d’eau à notre parabole. Le jeune Bob Davids achète en 1999 quelques hectares de vignes produisant un petit vin local californien. Il n’y connaît rien en viticulture car il vient du jeu vidéo, mais il a une vision claire de l’entreprise qu’il veut développer : une société qui cultive la liberté repose précisément sur l’idée qu’il ne faut pas dire aux employés ce qu’ils doivent faire, même si c’est ce qu’ils attendent. Ce comportement doit être initié au sommet, au niveau du directeur général ou du patron d’entité. À l’image du coach, le dirigeant est garant du cadre et se doit d’être à l’écoute de ses salariés et de satisfaire leurs besoins. Bob Davids expose ainsi clairement sa philosophie et sa vision de l’entreprise : Je n’ai pas les compétences qu’il faut pour faire du vin. Je vous donnerai les outils nécessaires et tout ce qu’il faut pour produire le meilleur vin que vous puissiez humainement produire… Tout ce dont vous aurez besoin. Comme ça, vous n’aurez aucune excuse pour venir me voir et me dire : J’aurais pu mieux faire, si seulement vous m’aviez permis de…”. Ce même Bob Davids n’hésite pas à écrire à ses salariés : Je serai absent huit mois. Si vous avez le sentiment qu’il faut absolument me contacter, qu’il faut impérativement que je m’occupe de votre problème, je vous demande de vous allonger. Quand cette impression aura disparu, relevez-vous, réglez le problème et envoyez-moi un e-mail pour me faire connaître la solution”.

Pour ce qui est du vignoble, Bob fait confiance aux experts en rachetant et transformant un ancien ranch. Quant à la gestion au quotidien, Bob fait ce qu’il sait faire de mieux : ne pas manager. Il constitue d’abord une petite équipe avec les meilleurs talents possibles. Puis, il les laisse faire. Son implication au sein de Sea Smoke s’arrête à quelques coups de fil passés aux collaborateurs, pour leur demander s’ils s’amusent encore dans leur travail, et à des coups de main occasionnels notamment pendant les vendanges. Il est garant de la vision de Sea Smoke, mais ne s’implique absolument pas dans la gestion quotidienne du vignoble : ça, c’est le rôle de Victor, qui travaille tous les jours à Sea Smoke.

Aucune permission n’est demandée et aucun ordre n’est donné. Lorsqu’il faut prendre une décision, c’est le collaborateur qui la prend. Il n’y a pas non plus de process, ni de limites prédéterminées : simplement des habitudes prises au cours du temps sur la base du bon sens. Car d’après Victor, s’il recrute des stars dans leurs domaines respectifs, c’est justement pour ne pas avoir à leur dire ce qu’ils ont à faire ou contrôler s’ils le font correctement : ils le savent mieux que lui.

Voilà donc un propriétaire qui a le culot de partir huit mois autour du monde en laissant ses salariés se dépatouiller par eux-mêmes, pour faire monter le vin en qualité. Et ça marche ! Sea Smoke Cellars se voit décerner une médaille d’or en 2004 ; le domaine viticole s’étend. Pourquoi ? Parce que Bob Davids avait une vision d’excellence : produire le meilleur vin possible, vision qu’il a su partager avec ses équipes. Il leur a ensuite laissé toute latitude pour résoudre par eux-mêmes un par un les innombrables obstacles qui se sont dressés sur leur route. Ils l’ont fait parce qu’ils étaient motivés par eux-mêmes, et parce que le patron leur avait laissé le champ libre, sous réserve de servir leur vision commune.

Voilà ce que pourrait être l’absence de Dieu : la chance de notre autonomie, la garantie de notre réussite ! S’il était présent, nous n’arrêterions pas de lui demander ce qu’il faut faire, dire, penser. Et nous obéirions mécaniquement. Mais Dieu veut la collaboration d’hommes libres et non l’obéissance d’esclaves ! Comme l’écrivait le poète : « Dieu a fait l’homme comme la mer a fait les continents : en se retirant » (Hölderlin).

– L’absence de Dieu est incompréhensible, car il est plus grand que tout.
 parabole
Cette troisième piste est la réponse du livre de Job à la longue plainte de l’homme éprouvé dans ses proches, dans ses biens, dans sa chair : ‘où est-il Dieu, dans cette épreuve ? Pourquoi m’a-t-il laissé seul loin de lui ?’

« Job s’adressa au Seigneur et dit : ‘Je sais que tu peux tout et que nul projet pour toi n’est impossible. ‘Quel est celui qui déforme tes plans sans rien y connaître ?’ De fait, j’ai parlé, sans les comprendre, de merveilles hors de ma portée, dont je ne savais rien. Daigne écouter, et moi, je parlerai ; je vais t’interroger, et tu m’instruiras. C’est par ouï-dire que je te connaissais, mais maintenant mes yeux t’ont vu. C’est pourquoi je me rétracte et me repens sur la poussière et sur la cendre.’ » (Jb 42,1-6)…

S’incliner devant la transcendance divine n’est pas forcément capituler ni se résigner mais reconnaître que Dieu est au-delà de ma logique, de la représentation, de mon savoir et de mon intelligence.
Jésus lui-même s’est heurté à cette incompréhensibilité : à Gethsémani, il voit arriver l’infamie de la croix et ne comprend pas pourquoi Dieu l’abandonne à ce moment précis. Sur la croix, il interroge le ciel comme le pipel d’Auschwitz pendu à la potence : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » Pourquoi n’es-tu pas là, avec moi, quand j’ai tant besoin de toi ? Je ne comprends pas…

La réponse à l’énigme de l’absence de Dieu serait alors : « fais confiance, tu comprendras plus tard ». Pas satisfaisant du tout pour un adolescent qui veut tout maîtriser tout de suite, mais profondément libérateur pour le sage qui laisse les choses être sans les arraisonner, sans vouloir les posséder. Le lâcher prise, la dé-maîtrise, le laisser-faire spirituels deviennent alors une autre manière de vivre l’absence, sans cesser d’attendre et de désirer.

 

Les pierres angulaires
Quoiqu’il en soit, l’absence de Dieu ne dure qu’un moment. Le maître de la vigne viendra. Les auditeurs de la parabole écrivent la finale de l’histoire à leur manière, celle de la vengeance : « Ces misérables, il les fera  périr misérablement ». Jésus valide-t-il cette vengeance contre les vignerons homicides ? Dieu répondrait-il à la violence par la violence ? Quelle serait sa revanche ?

pierre_angulaire-300x300 pipelLà encore, les commentaires ne s’étonnent pas assez du décalage énorme entre la réponse ‘normale’ (exterminer les coupables) et celle de Jésus, citant le psaume 118 : « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux ! ». Autrement dit : au lieu de se venger des chefs religieux juifs, Dieu transformera leurs victimes en fondations de sa nouvelle construction. Comme l’a expliqué le pape François, le propriétaire de la vigne avait le droit de se venger, tout comme Dieu pouvait venger son Fils crucifié. Néanmoins, « la déception de Dieu face au mauvais comportement des hommes n’est pas le dernier mot ! Telle est la grande nouveauté du christianisme : un Dieu qui, même déçu par nos erreurs et par nos péchés, ne manque pas à sa parole, ne se ferme pas, et surtout ne se venge pas ! » (Angélus, 8 octobre 2017).

En Jésus, Dieu s’identifie à ceux que l’on élimine pour s’accaparer la richesse commune. Jésus sur la croix ne veut pas la mort de ses juges ni de ses bourreaux. Il assure au criminel à sa droite qu’il sera le premier à inaugurer le paradis avec lui.
La vraie revanche de Dieu n’est pas de châtier les violents comme feraient les humains, mais de relever leurs victimes pour construire avec elles, à partir d’elles, un Temple nouveau dont elles seront les pierres angulaires. Dès cette vie-ci, il est possible avec Jésus de subvertir la violence subie pour transformer les victimes en fondation d’un monde nouveau.
En s’identifiant aux vaincus de l’histoire, en faisant corps avec les damnés de la terre, le crucifié inaugure un renversement révolutionnaire : les rejetés deviennent les maîtres d’œuvre, les exclus les bâtisseurs, les maudits des frères, les victimes des sources de justice. Du fils unique tué et jeté hors de la vigne par les chefs religieux naîtra un corps fraternel dénonçant toute violence. Dieu ne répond pas à la violence par la violence. Dieu ne remplacera pas la caste sacerdotale juive par une autre caste sacerdotale – ce qui ne serait que changer de maître – mais par une nation libre, une nation où tous seront prêtres, prophètes et rois selon la promesse messianique.

François Mauriac a essayé d’exprimer cette espérance dans l’Avant-propos qu’il a écrit pour « La nuit » d’Elie Wiesel. Il témoigne :

« Je compris alors ce que j’avais aimé dès l’abord dans le jeune Israélien : ce regard d’un Lazare ressuscité, et pourtant toujours prisonnier des sombres bords où il erra, trébuchant sur des cadavres déshonorés. Pour lui, le cri de Nietzsche exprimait une réalité presque physique : Dieu est mort, le Dieu d’amour, de douceur et de consolation, le Dieu d’Abraham, Isaac et de Jacob s’est à jamais dissipé, sous le regard de cet enfant, dans la fumée de l’holocauste humain exigé par la Race, la plus goulue de toutes les idoles. Et cette mort, chez combien de juif pieux ne s’est-elle pas accomplie ? Le jour horrible, entre ces jours horribles, où l’enfant assista à la pendaison (oui !) d’un autre enfant qui avait, nous dit-il, le visage d’un ange malheureux, il entendit quelqu’un derrière lui gémir : « Où est Dieu ? Où est-il ? Où donc est Dieu ? Et en moi une voix lui répondait : où il est ? Le voici : il est pendu ici, à cette potence ».

Christ de Saint Jean de la Croix par Salvador DaliLe dernier jour de l’année juive l’enfant assiste dans le camp à la cérémonie solennelle de Roch Hashana. Il entend ces milliers d’esclaves crier d’une seule voix : « béni soit le nom de l’Éternel ! ». Naguère encore, il se fût prosterné, lui aussi, avec quelle adoration, quelle crainte, quel amour ! Et aujourd’hui, il se redresse, il fait front. La créature humiliée et offensée au-delà de ce qui est concevable pour l’esprit et pour le cœur défie la divinité aveugle et sourde : « aujourd’hui, je n’implorais plus. Je n’étais plus capable de gémir. Je me sentais au contraire très fort. J’étais l’accusateur. Et l’accusé : Dieu. Mes yeux s’étaient ouverts et j’étais seul, terriblement seul dans le monde, sans Dieu, sans hommes. Sans un mot ni pitié. Je n’étais plus rien que cendres, mais je me sentais plus fort que ce Tout-Puissant auquel on avait lié ma vie si longtemps. Au milieu de cette assemblée de prière, j’étais comme un observateur étranger ».

Et moi, qui crois que Dieu est amour, que pouvais-je répondre à mon jeune interlocuteur dont l’œil bleu gardait le reflet de cette tristesse d’ange apparue un jour sur le visage de l’enfant pendu ? Que lui ai-je dit ? Lui ai-je parlé de cet Israélien, ce frère qui lui ressemblait peut-être, ce crucifié dont la croix a vaincu le monde ? Lui ai-je affirmé que ce qui fut pour lui pierre d’achoppement est devenu pierre d’angle pour moi et que la conformité entre la croix et la souffrance des hommes demeure à mes yeux la clé de ce mystère insondable où sa foi d’enfance s’est perdue ?
Sion a resurgi pourtant des crématoires et des charniers. La nation juive est ressuscitée d’entre ces millions de morts. C’est par eux qu’elle est de nouveau vivante. Nous ne connaissons pas le prix d’une seule goutte de sang, d’une seule larme. Tout est grâce. Si l’Éternel est l’Éternel, le dernier mot pour chacun de nous lui appartient. Voilà ce que j’aurais dû dire à l’enfant juif. Mais je n’ai pu que l’embrasser en pleurant ».


[1]. Près d’Auschwitz, l’usine de Buna-Werke de la société IG Farben est une fabrique de caoutchouc où près de 12 000 détenus sont envoyés travailler. Elle devient le camp de travail Auschwitz III.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël » (Is 5, 1-7)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Je veux chanter pour mon ami le chant du bien-aimé à sa vigne.
Mon ami avait une vigne sur un coteau fertile. Il en retourna la terre, en retira les pierres, pour y mettre un plant de qualité. Au milieu, il bâtit une tour de garde et creusa aussi un pressoir. Il en attendait de beaux raisins, mais elle en donna de mauvais.
Et maintenant, habitants de Jérusalem, hommes de Juda, soyez donc juges entre moi et ma vigne ! Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n’ai fait ? J’attendais de beaux raisins, pourquoi en a-t-elle donné de mauvais ? Eh bien, je vais vous apprendre ce que je ferai de ma vigne : enlever sa clôture pour qu’elle soit dévorée par les animaux, ouvrir une brèche dans son mur pour qu’elle soit piétinée. J’en ferai une pente désolée ; elle ne sera ni taillée ni sarclée, il y poussera des épines et des ronces ; j’interdirai aux nuages d’y faire tomber la pluie.
La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël. Le plant qu’il chérissait, ce sont les hommes de Juda. Il en attendait le droit, et voici le crime ; il en attendait la justice, et voici les cris.

PSAUME

(Ps 79 (80), 9-12, 13-14, 15-16a, 19-20)
R/ La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël. (cf. Is 5, 7a)

La vigne que tu as prise à l’Égypte,
tu la replantes en chassant des nations.
Elle étendait ses sarments jusqu’à la mer,
et ses rejets, jusqu’au Fleuve.

Pourquoi as-tu percé sa clôture ?
Tous les passants y grappillent en chemin ;
le sanglier des forêts la ravage
et les bêtes des champs la broutent.

Dieu de l’univers, reviens !
Du haut des cieux, regarde et vois :
visite cette vigne, protège-la,
celle qu’a plantée ta main puissante.

Jamais plus nous n’irons loin de toi :
fais-nous vivre et invoquer ton nom !
Seigneur, Dieu de l’univers, fais-nous revenir ;
que ton visage s’éclaire, et nous serons sauvés.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Mettez cela en pratique. Et le Dieu de la paix sera avec vous » (Ph 4, 6-9)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens
Frères, ne soyez inquiets de rien, mais, en toute circonstance, priez et suppliez, tout en rendant grâce, pour faire connaître à Dieu vos demandes. Et la paix de Dieu, qui dépasse tout ce qu’on peut concevoir, gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus. Enfin, mes frères, tout ce qui est vrai et noble, tout ce qui est juste et pur, tout ce qui est digne d’être aimé et honoré, tout ce qui s’appelle vertu et qui mérite des éloges, tout cela, prenez-le en compte. Ce que vous avez appris et reçu, ce que vous avez vu et entendu de moi, mettez-le en pratique. Et le Dieu de la paix sera avec vous.

ÉVANGILE

« Il louera la vigne à d’autres vignerons » (Mt 21, 33-43)
Alléluia. Alléluia. C’est moi qui vous ai choisis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure, dit le Seigneur. Alléluia. (cf. Jn 15, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple : « Écoutez cette parabole : Un homme était propriétaire d’un domaine ; il planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et bâtit une tour de garde. Puis il loua cette vigne à des vignerons, et partit en voyage. Quand arriva le temps des fruits, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de sa vigne. Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième. De nouveau, le propriétaire envoya d’autres serviteurs plus nombreux que les premiers ; mais on les traita de la même façon. Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : ‘Ils respecteront mon fils.’ Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : ‘Voici l’héritier : venez ! tuons-le, nous aurons son héritage !’ Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Eh bien ! quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? » On lui répond : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il louera la vigne à d’autres vignerons, qui lui en remettront le produit en temps voulu. » Jésus leur dit : « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux ! Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. »
Patrick BRAUD

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17 septembre 2023

La 11° heure en miettes

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La 11° heure en miettes

Homélie pour le 25° Dimanche du temps ordinaire / Année A
24/09/2023

Cf. également :
Dieu trop-compréhensible
Le contrat ou la grâce ?
Personne ne nous a embauchés
Les ouvriers de la 11° heure
Premiers de cordée façon Jésus
Un festin par-dessus le marché
« J’ai renoncé au comparatif »
Les premiers et les derniers

Les ouvriers de la 11° heure…
Ne sachant plus quoi faire de cette parabole ultra-connue sur laquelle on a tout dit, je l’ai posée en équilibre sur le fil de l’étude. Elle est tombée du haut de la table et s’est brisée sur le sol dur. Voici quelques miettes que j’ai ramassées dans le désordre, sans autre ambition que de faire regretter l’entièreté de l’original.

1. L’infini, ce n’est pas rien !
Vous connaissez le sketch de Raymond Devos : ‘parler pour ne rien dire ?’ Il joue avec le mot rien, tel que la langue française le met en scène avec brio :
« Une fois rien, c’est rien ; deux fois rien, ce n’est pas beaucoup, mais pour trois fois rien, on peut déjà s’acheter quelque chose, et pour pas cher ».

Le salaire dont parle notre parabole des ouvriers de la 11° heure ce dimanche (Mt 20,1-16) est à l’exact opposé de ce rien « à la Devos ». La pièce d’argent remise à chaque ouvrier n’est autre que la vie éternelle. Et comment diviser la vie éternelle ? Comment fractionner l’infini ? La moitié de l’infini c’est toujours l’infini. Et deux fois l’infini c’est encore l’infini.

La 11° heure en miettes dans Communauté spirituelle H_denombrale_indenombrableCeux de la 11° heure n’ont travaillé qu’une heure au lieu des 12 heures des premiers. Ils devraient donc recevoir 1/12 de leur salaire. Mais 1/12 de l’infini… c’est encore l’infini ! Le royaume de Dieu n’est pas fractionnable. Soit vous y êtes, et alors vous êtes comblés au point de ne pouvoir multiplier votre bonheur, soit vous n’y êtes pas, et alors vous avez moins que rien. Pour une fois, l’Évangile est binaire : une pièce d’argent (la vie éternelle) ou rien. La sœur de la petite Thérèse de Lisieux prenait l’image des verres remplis : peu importe qu’ils soient petits ou grands, l’important est qu’un verre soit rempli. Ce sentiment de plénitude est le même pour chaque verre, petit ou grand. De même, la vie éternelle est donnée gracieusement à tous ceux qui ont répondu à l’appel de Dieu, que ce soit 1 heure ou 12 heures durant. Du patriarche Abraham au criminel crucifié à droite de Jésus, la vie éternelle ne se fractionne pas. Tu seras vivant ou mort ; pas d’entre-deux.

 

2. D’ouvrier à ami
60305350-illustration-du-patron-en-colère-crier-à-son-ouvrier onzième heure dans Communauté spirituelle
Au début de la parabole, le maître de la vigne cherche des ouvriers (en grec : ἐργάτης = ergatēs = travailleurs). À la fin, il a trouvé des amis (ἑταῖρος = hetairos) : « mon ami, je ne suis pas injuste envers toi… ». Il suffit de répondre à son appel, à n’importe quelle heure, pour devenir l’ami de Dieu. Jésus fait ainsi : il appelle des disciples à le suivre, il en fait des apôtres, des serviteurs, et puis finalement des amis. « Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis » (Jn 15,15). Loin de tout paternalisme, voici la justice à l’œuvre : notre travail dans la vigne n’a pas l’argent pour but, mais l’amitié avec Dieu. Le vrai salaire est dans cette intimité partagée. Réduire cela à une relation marchande, c’est couper le lien de communion avec Dieu : « Prends ce qui te revient, et va-t’en ! ».

Le vrai ami se réjouit de son ami, et non des avantages qu’il peut en tirer. Le salarié reste dans un rapport de subordination à son employeur (c’est même la définition du salaire dans le Code du Travail français !), alors que l’ami est à égalité avec son ami.

Voilà donc un autre enjeu de la parabole : passer d’ouvrier à ami, de salarié à familier, de la récompense à la gratuité, du mérite à la grâce. Qui vient travailler en Église en espérant une récompense proportionnelle à son investissement se trompe lui-même. D’ailleurs, comme s’écriait Paul à l’encontre de ceux qui en voulaient en retour plus que les autres : « qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (1Co 4,7). Si tu travailles plus, ou plus longtemps, ou mieux, c’est que cela t’a été donné. Ne t’en vante pas, n’en fais pas un motif pour vouloir recevoir davantage que les autres. Réjouis-toi seulement d’avoir entendu la voix qui t’appelait et d’avoir répondu selon tes possibilités.

 

3. Renoncer au comparatif
public11 ouvriers
La façon de procéder du maître de la vigne est bien étrange. Il semblerait qu’il fasse exprès de susciter la jalousie des ouvriers les plus courageux, ceux qui ont travaillé pour lui pendant une longue journée, en distribuant les salaires à partir des derniers embauchés. S’il l’avait fait en ordre inverse, en commençant par les premiers, ceux-ci seraient peut-être partis, tout contents de leur pièce, sans attendre la suite.

C’est bien la jalousie qui empoisonne le regard des premiers. Ils se comparent aux derniers, au lieu de se réjouir pour eux. Ils calculent au lieu d’accueillir. Ils hiérarchisent au lieu de fraterniser. La convoitise est depuis la genèse du monde ce qui pourrit l’amitié entre l’homme et Dieu, entre l’homme et l’homme. Adam et Ève convoitaient avec le fruit interdit la possibilité d’« être comme des dieux » par prédation et non par grâce. Après eux, Caïn se compara à Abel et le tua. Puis Israël s’est comparé aux autres nations et a voulu comme elles un roi, pour son malheur. Etc.

Les premiers ouvriers comparant leur salaire aux derniers font penser au fils aîné de la parabole du fils prodigue, jaloux lui aussi du veau gras qu’il n’a jamais eu. Même les apôtres se comparent entre eux : « qui est le plus grand ? » (Mt 18,1).

Le comparatif est l’autre nom du péché.
Recevoir la vie éternelle demande donc de renoncer au comparatif, ce qui nous libère de la jalousie, du calcul, de l’aigreur, du marchandage.

 

4. Dieu prie l’homme d’aller travailler à sa vigne
Le maître de la vigne sort 5 fois dans la journée, de sa maison à la place du village. Sortir de soi est proprement divin. L’extase (ex-stasis : se tenir au-dehors) est la nature même de l’amour trinitaire, où chaque personne divine n’est vraiment elle-même qu’en sortant d’elle-même pour aller vers l’autre, dans une communion conjuguant unité et différences. Dieu sort de lui-même pour appeler des ouvriers qui sont là, « sans rien faire ». Moise sortait de son palais pharaonique pour découvrir les réelles conditions de vie et de travail des Hébreux (Ex 2,11.13).

Unis à Dieu, il nous deviendra naturel à nous aussi de sortir de nous-mêmes pour embaucher de nouveaux compagnons.

La fréquence à laquelle le maître sort de son domaine est quasi liturgique : le matin à la première heure (6 heures du matin), puis à la 3° heure (9h), puis à la 6° (midi) et 9° (15h) heures, puis enfin à la 11° heure (17h). On croirait presque suivre un moine de sa cellule à l’église plusieurs fois par jour pour l’office liturgique ! Comparaison un peu anachronique bien sûr, puisque les monastères n’existaient pas avant le IV° siècle. Ces sorties fréquentes font plutôt penser aux prières à la synagogue obligatoires pour les juifs encore aujourd’hui : 3 offices chaque jour, mais 5 pour la fête de Yom Kippour. Pour ces offices à la synagogue, il faut être au minimum 10 hommes (le ‘miniane’), et un juif cherche à réquisitionner n’importe qui pour compléter le miniane afin de commencer la prière ! Il nous faut donc sortir de chez nous, comme le maître de la vigne, pour aller trouver assez d’amis afin d’aller prier ensemble l’office à la synagogue…

Si ces 5 sorties évoquent Kippour, c’est donc que le pardon est en jeu : recevoir la plénitude par-delà nos fautes.

En tout cas, on voit que Dieu le premier est en quête de l’homme. C’est lui le premier qui le supplie. Comme dans la parabole du marchand de perles, l’essentiel est de se laisser chercher par un Dieu prêt à tout pour acquérir l’homme à tout prix. Pour les ouvriers, l’essentiel est d’être appelés, et s’ils répondent c’est dans cet appel que réside leur salaire : l’amitié avec Dieu, la vie éternelle.

 

5. À chacun selon ses besoins : un salaire de subsistance et non de mérite
Chaque heure ou presque de la journée, le propriétaire de la vigne part embaucher. Bizarrement, il n’est jamais fait mention d’un manque de main-d’œuvre. Bizarrement, il ne fait pas passer d’entretien d’embauche : il ne questionne ni les uns ni les autres sur leurs compétences viticoles. Il ne leur précise même pas la nature du travail attendu.

 parabole« Allez à ma vigne » : voilà le seul mot d’ordre, celui de rassembler ceux qui n’ont trouvé personne pour les rendre utiles, pour leur donner la possibilité de subvenir à leur revenu  quotidien nécessaire. Car le chômage n’était pas indemnisé en Israël !
Et bizarrement, il n’y a que ce vigneron pour les arracher au chômage.

La finale de la parabole est un plaidoyer pour un salaire qui permette à l’ouvrier de vivre, et non un salaire proportionnel au temps de travail effectif. Quelle que soit la contribution réelle du travailleur à la richesse de son employeur, chacun reçoit de quoi vivre : la pièce d’argent, la vie éternelle, le royaume de Dieu. On retrouvera cette intuition – grosse de conséquences sociales révolutionnaires ! – dans le principe de répartition au sein de la première communauté chrétienne de Jérusalem : « à chacun selon ses besoins » (Ac 2,45). Depuis ces textes, le christianisme social plaide pour un salaire de subsistance et pas seulement de mérite. Si quelqu’un participe à la communauté humaine – quel que soit son rendement, son handicap, ses résultats – selon ses moyens, il doit en recevoir de quoi vivre décemment selon ses besoins. La notion de salaire minimum, de revenu d’existence, ou de revenu d’insertion trouve là un fondement solide. Le simple fait d’être humain garantit la possibilité d’entendre l’appel à travailler à la vigne commune, de quelque manière que ce soit.

 

6. Référence circulaire
Terminons par l’interprétation la plus classique de la parabole.
« Les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers ».
Écrite au moment où des non-juifs de plus en plus nombreux bousculent les judéo-chrétiens en demandant le baptême, cette parabole voulait apaiser les ressentiments qui ont pu naître de cet afflux de païens. Saint Augustin en est le fidèle témoin lorsqu’il s’identifie aux derniers : « Tous les chrétiens sont, pour ainsi dire, appelés à la onzième heure ; ils obtiendront, à la fin du monde, le bonheur de la résurrection avec ceux qui les ont précédés. Tous le recevront ensemble » (sermon 87 : les heures de l’histoire du salut).

Les juifs demeurent nos frères aînés dans la foi. Ils ne recevront ni plus ni moins que les chrétiens, puisque la vie éternelle ne se fractionne pas. Bien sûr, la transposition de cette échelle chronologique juifs–païens nous oblige à être vigilants : l’accueil de nouveaux convertis peut irriter d’anciens catholiques présents ‘depuis toujours’ ; l’accueil des catéchumènes bouscule nos paroisses et peut susciter condescendance, méfiance ou jalousie.

Référence circulaire dans Excel

Référence circulaire dans Excel

Savoir se réjouir du dernier arrivé au lieu de se comparer et de jalouser est une conversion permanente pour nos assemblées et pour chacun de nous

D’ailleurs, on peut remarquer que la phrase finale de la parabole tourne en boucle. « Les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers » : en vertu de ce principe, si quelqu’un est premier, il est renvoyé à la dernière place ; mais en vertu de ce même principe, il passe  aussitôt de la dernière place à la première, et la boucle recommence ! Si bien que finalement il n’y a plus ni premiers ni derniers, car ils sont instantanément rétrogradés ou promus. C’est ce qu’on appelle dans un tableur Excel « une référence circulaire », dont le calcul tourne en boucle et ne finit jamais. Nous retrouvons là la « docte ignorance » chère à la mystique rhénane : impossible de savoir si nous sommes premiers ou derniers… et c’est très bien ainsi !


Renoncer au comparatif est décidément le secret pour accueillir et se réjouir…

[Fin des miettes]

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Mes pensées ne sont pas vos pensées » (Is 55, 6-9)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Cherchez le Seigneur tant qu’il se laisse trouver ; invoquez-le tant qu’il est proche. Que le méchant abandonne son chemin, et l’homme perfide, ses pensées ! Qu’il revienne vers le Seigneur qui lui montrera sa miséricorde, vers notre Dieu qui est riche en pardon. Car mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins, – oracle du Seigneur. Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins, et mes pensées, au-dessus de vos pensées.

PSAUME
(Ps 144 (145), 2-3, 8-9, 17-18)
R/ Proche est le Seigneur de ceux qui l’invoquent. (cf. Ps 144, 18a)

Chaque jour je te bénirai,
je louerai ton nom toujours et à jamais.
Il est grand, le Seigneur, hautement loué ;
à sa grandeur, il n’est pas de limite.

Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
la bonté du Seigneur est pour tous,
sa tendresse, pour toutes ses œuvres.

Le Seigneur est juste en toutes ses voies,
fidèle en tout ce qu’il fait.
Il est proche de tous ceux qui l’invoquent,
de tous ceux qui l’invoquent en vérité.

DEUXIÈME LECTURE
« Pour moi, vivre c’est le Christ » (Ph 1, 20c-24.27a)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Philippiens
Frères, soit que je vive, soit que je meure, le Christ sera glorifié dans mon corps. En effet, pour moi, vivre c’est le Christ, et mourir est un avantage. Mais si, en vivant en ce monde, j’arrive à faire un travail utile, je ne sais plus comment choisir. Je me sens pris entre les deux : je désire partir pour être avec le Christ, car c’est bien préférable ; mais, à cause de vous, demeurer en ce monde est encore plus nécessaire.
Quant à vous, ayez un comportement digne de l’Évangile du Christ.

ÉVANGILE
« Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » (Mt 20, 1-16)
Alléluia. Alléluia. La bonté du Seigneur est pour tous, sa tendresse, pour toutes ses œuvres :tous acclameront sa justice. Alléluia. (cf. Ps 144, 9.7b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait cette parabole à ses disciples : « Le royaume des Cieux est comparable au maître d’un domaine qui sortit dès le matin afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne. Il se mit d’accord avec eux sur le salaire de la journée : un denier, c’est-à-dire une pièce d’argent, et il les envoya à sa vigne. Sorti vers neuf heures, il en vit d’autres qui étaient là, sur la place, sans rien faire. Et à ceux-là, il dit : ‘Allez à ma vigne, vous aussi, et je vous donnerai ce qui est juste. ’Ils y allèrent. Il sortit de nouveau vers midi, puis vers trois heures, et fit de même. Vers cinq heures, il sortit encore, en trouva d’autres qui étaient là et leur dit : ‘Pourquoi êtes-vous restés là, toute la journée, sans rien faire ?’Ils lui répondirent : ‘Parce que personne ne nous a embauchés. ’Il leur dit : ‘Allez à ma vigne, vous aussi.’
Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : ‘Appelle les ouvriers et distribue le salaire, en commençant par les derniers pour finir par les premiers. ’Ceux qui avaient commencé à cinq heures s’avancèrent et reçurent chacun une pièce d’un denier. Quand vint le tour des premiers, ils pensaient recevoir davantage, mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d’un denier. En la recevant, ils récriminaient contre le maître du domaine : ‘Ceux-là, les derniers venus, n’ont fait qu’une heure, et tu les traites à l’égal de nous, qui avons enduré le poids du jour et la chaleur !’Mais le maître répondit à l’un d’entre eux : ‘Mon ami, je ne suis pas injuste envers toi. N’as-tu pas été d’accord avec moi pour un denier ? Prends ce qui te revient, et va-t’en. Je veux donner au dernier venu autant qu’à toi : n’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ? Ou alors ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ?’
C’est ainsi que les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. »

Patrick BRAUD

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10 septembre 2023

70 fois 7 fois

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

70 fois 7 fois

Homélie pour le 24° Dimanche du temps ordinaire / Année A
17/09/2023

Cf. également :
À Dieu la dette !
Pardonner 70 fois 7 fois
La dette est stable : vive la dette !
La pierre noire du pardon
L’oubli est le pivot du bonheur

Autun en emporte Caïn
Lamek tue Caïn
Allez visiter la magnifique cathédrale d’Autun ! Ne manquez pas la salle capitulaire : vous y verrez un chapiteau énigmatique. Un personnage y est tué par une flèche en pleine gorge tirée par un chasseur muni d’un arc. Le guide vous expliquera que c’est le meurtre de Caïn qui est figuré là. En effet, le Talmud et la Mishna développent sur ce passage une légende, reprise notamment par Rachi, où Lamek (arrière-arrière-petit-fils de Caïn) perd la vue, à cause de son âge avancé. Il est aidé à la chasse par son fils Tubal-Caïn. Il aperçoit indistinctement un animal, et le tue d’une flèche de son arc. Mais c’est en réalité son ancêtre Caïn, toujours vivant du fait des âges antédiluviens. Quand il comprend son erreur, il frappe des mains et tue accidentellement son fils Tubal-Caïn. Cette légende peut expliquer les versets étranges de Gn 4,23–24 auquel notre évangile de ce dimanche (Mt 18,21-35) renvoie :
« J’ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une meurtrissure. C’est que Caïn est vengé 7 fois mais Lamek 70 fois 7 fois ».
« ὅτι ἑπτάκις ἐκδεδίκηται ἐκ Καιν, ἐκ δὲ Λαμεχ ἑβδομηκοντάκις ἑπτά ».
Car c’est le même mot grec βδομηκοντκις= hebdomēkontakis que Matthieu utilise pour décrire l’exigence de pardon formulée par Jésus : « Jésus lui dit: Je ne te dis pas jusqu’à 7 fois, mais jusqu’à 70 fois 7 fois » (Mt 18,22).
λέγει αὐτῷ ὁ Ἰησοῦς· Οὐ λέγω σοι ἕως ἑπτάκις ἀλλὰ ἕως ἑβδομηκοντάκις ἑπτά ».
Ce sont les deux seules occurrences du mot ἑβδομηκοντάκις dans toute la Bible. Le renvoi à Lamek est donc voulu par Matthieu.

La réponse de Jésus à Pierre vient en exact contrepoint de celle de Lamek. Car la violence a une propension naturelle à l’escalade, à la montée aux extrêmes, pour finir par le lynchage et le massacre. Face à elle, le pardon doit opérer une désescalade de même ampleur afin d’être à la hauteur du défi.
Caïn le meurtrier est tué à son tour, alors qu’il était protégé par la miséricorde de Dieu (Gn 4,1-16) : « Si quelqu’un tue Caïn, Caïn sera vengé sept fois. Et le Seigneur mit un signe sur Caïn pour le préserver d’être tué par le premier venu qui le trouverait » (Gn 4,15).
D’où la surenchère : puisque 7 fois ne suffisent pas à protéger de la violence, Dieu augmente le tarif pour Lamek : 70 fois 7 fois ! À la montée de la menace qui ne respecte pas l’interdit divin, Dieu répond par la montée en puissance de sa protection accordée au meurtrier du meurtrier ! Dieu veut arrêter le cercle infernal : violence-représailles-vengeance, qui oblige à terroriser les agresseurs pour les dissuader d’agir.

Jésus renverse la perspective : ce n’est pas la menace qui doit augmenter, mais le pardon. À l’inexorable montée de la violence, Jésus oppose donc la montée parallèle et antagoniste du pardon. Il ne s’agit pas là d’une loi morale mais d’une simple loi de la vie : si l’on ne veut pas que la mort triomphe, il faut que le pardon soit aussi persévérant et aussi puissant que la spirale de la vengeance et de la violence.
La première logique – celle de la menace – est celle de la dissuasion nucléaire : si tu veux être violent injustement, tu risques infiniment plus que le mal commis.
La seconde logique – celle du pardon – est celle de la non-violence réparatrice : si tu es violent, je te montrerai le mal commis, mais nous chercherons ensemble des solutions pour ne pas en rester là ni alimenter l’escalade.

La menace nous oblige à devenir vengeurs et violents comme le meurtrier initial. Au lieu d’arrêter la souffrance due à la violence, elle l’amplifie, la propage, tel un incendie de forêt qui saute d’un village à une ville… La vengeance fait gagner le mal deux fois : par la blessure portée à incandescence d’abord, puis par la violence en retour qui nous rend semblable à notre agresseur. Nous transformer à l’image du méchant est la seconde victoire de la violence. Les soi-disant résistants qui tondaient à tour de bras les femmes et exécutaient sommairement les collabos à la Libération en 1945 ne valaient guère mieux que les soldats de l’Occupation.
Le pardon protège mieux que la menace : Jésus désamorce radicalement les stratégies de vengeance, de représailles, de surenchère dans la répression.
La menace de vengeance protégeant Lamek est celle de Caïn au carré.
La promesse de pardon portée par Jésus est celle de Dieu à la puissance infinie : 70 fois 7 fois !

 

Extension du domaine du pardon
Extension du domaine de la lutte par Houellebecq
Si l’on replace cet épisode dans son contexte, on comprend que Pierre au début veut limiter le pardon au « frère », c’est-à-dire aux membres de la communauté chrétienne locale. Car le chapitre 18 de Matthieu est consacré à la communauté. Ainsi, quelques versets plus haut, Jésus a plaidé pour la correction fraternelle, au sein de l’Église donc. C’est pourquoi la question de Pierre porte sur le pardon à accorder à un « frère », pas à un étranger ni à un païen : « Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi… » Il s’interroge sur l’extension de ce domaine du pardon. Lorsqu’il questionne : « jusqu’à 7 fois ? » il pressent que Jésus va lui demander d’élargir ce cercle de la miséricorde bien au-delà de l’Église. Car le chiffre 7 fait évidemment référence aux 7 jours de la Création, c’est-à-dire à la dimension universelle. Pardonner 7 fois serait donc déjà étendre le pardon pratiqué dans la communauté à toute la Création. Alors, le faire 70 fois 7 fois revient à ériger l’exigence du pardon pour tous et pour toutes les époques ! Car 10 c’est le nombre de la Loi : les 10 commandements, les 10 personnes minimum pour constituer une assemblée de prière (le miniane). Unir la Loi (10) et la Création (7) dans l’impératif du pardon, c’est étendre le domaine du pardon d’Israël à l’Église puis à tous les peuples, de tous les temps.
D’ailleurs Jésus le premier a demandé d’aimer ses ennemis (Mt 5,43 48) ce qui inclut le pardon. Et il a intercédé pour que les soldats le clouant à la croix soient pardonnés (Lc 23,34).

Impossible d’être communautariste avec ce 70 fois 7 fois ! Toutes les lois religieuses qui font une différence au profit de leurs adeptes sont ainsi disqualifiées. Le vrai pardon ne connaît pas de frontières, ni géographiques ni spirituelles. Le répéter, à l’infini si besoin, fait partie de l’amour des ennemis.
Saint Astère, évêque d’Amasée en Asie Mineure au IV° siècle, nous encourage à ne pas nous lasser d’espérer en l’autre, ce qui est une condition préalable au pardon :
« Ne désespérons pas facilement des hommes,
ne laissons pas à l’abandon ceux qui sont en péril (à cause du mal qu’ils commettent).
Recherchons avec ardeur celui qui est exposé,
ramenons-le sur le chemin,
réjouissons-nous de son retour…
(Homélie sur la conversion)

 

Envoyer au loin
Mais qu’est-ce donc que pardonner ?
En français, le verbe évoque l’action de donner (donum en latin) au travers (per) de la blessure infligée. Il s’agit de ne pas stopper la générosité de l’amour fraternel, qui veut sauter par-dessus l’obstacle de l’offense pour continuer à se donner, gratuitement. Un peu comme un fleuve submerge un barrage naturel pour continuer à couler vers la mer.
En grec, le verbe employé par Matthieu est φημι (aphièmi) et vient de π(apo = loin de) et de ημι (hiemi = envoyer, forme intensive de iemi = eimi, aller). Le verbe φημι signifie donc : envoyer loin de.

Le Pasteur Marc Perrot commente :
« La question n’est pas celle d’une amnistie, ni celle de payer quoi que ce soit pour solder le compte, la question est ‘d’envoyer au loin’ ce qui est mauvais. Cela veut dire faire en sorte que la victime se porte mieux, d’abord. Cela veut dire aussi que le coupable soit guéri de son problème qui a été source du mal, et qu’il ne fasse pas de nouvelles victimes. Cet aphièmi est une logique de soins en vue du bien. Ce travail ne peut pas être fait si on est dans la logique de la dette à venger, ou dans celle du pardon comme une amnistie. Ce serait comme si un médecin disait à une personne : je vous pardonne votre appendicite, je vous pardonne votre Covid, allez en paix ! C’est bien sympa mais cette absolution ne va pas suffire à « nous délivrer du mal », au contraire » [1].

70 fois 7 fois dans Communauté spirituelleEnvoyer au loin fait irrésistiblement penser au bouc émissaire.
Contrairement à ce que l’on croit trop souvent, le bouc chargé des péchés du peuple d’Israël pour leur expiation n’était pas mis à mort. On le chassait loin du peuple, dans le désert, une fois que l’imposition des mains et la consécration à Azazel l’avaient symboliquement chargé des péchés commis. « Quant au bouc sur lequel est tombé le sort ‘Pour Azazel’, on le placera vivant devant le Seigneur afin d’accomplir sur lui le rite d’expiation, en l’envoyant vers Azazel, dans le désert. [...] Aaron posera ses deux mains sur la tête du bouc vivant et il prononcera sur celui-ci tous les péchés des fils d’Israël, toutes leurs transgressions et toutes leurs fautes ; il en chargera la tête du bouc, et il le remettra à un homme préposé qui l’emmènera au désert. Ainsi le bouc emportera sur lui tous leurs péchés dans un lieu solitaire » (Lv 16,10.21-22).
Autrement dit : le pardon ne veut pas effacer le mal commis – qui peut en gommer la réalité ? –. Il le dénonce, il appelle mal ce qui est mal. Mais il le chasse au loin : au lieu de le nier, de l’effacer, ou au contraire de l’exacerber pour justifier une vengeance, le pardon l’envoie loin de la victime, au désert, là où il ne pourra plus faire de mal. Il la protège ainsi en mettant une distance entre les deux. Il ouvre un avenir avec la possibilité d’oublier, une fois rendu inoffensif le bouc au désert.

Oui, le pardon conduit à l’oubli !
Ne croyez pas ceux qui vous disent qu’il faudrait cultiver pour toujours la mémoire des violences subies. Heureusement que nous oublions les folies meurtrières des guerres de religion, la terreur des anciens empires, les effrayantes noirceurs des siècles passés ! Sinon, c’est la vendetta à l’infini…
Le premier, Dieu oublie, parce que Dieu pardonne. Il oublie en pardonnant ; il pardonne en oubliant. La Bible met dans la bouche de Dieu la promesse de cet oubli d’autant plus salutaire que c’est celui de Dieu lui-même :
« Je deviendrai leur Dieu, ils deviendront mon peuple. […] Je serai indulgent pour leurs fautes, et de leurs péchés je ne me souviendrai plus » (He 8,12).
« De leurs péchés et de leurs iniquités je ne me souviendrai plus. Or, là où il y a eu pardon, on ne fait plus d’offrande pour le péché » (He 10,17-18).
À l’inverse, lorsque Dieu est en colère contre Israël, il le menace de ne pas oublier : « Yahvé l’a juré par l’orgueil de Jacob; jamais je n’oublierai aucune de leurs actions (Am 8,7) ».
Isaïe annonce à Jérusalem qu’elle sera réconciliée avec elle-même grâce à l’oubli de ses iniquités : « N’aie pas peur, tu n’éprouveras plus de honte, ne sois pas confondue, tu n’auras plus à rougir; car tu vas oublier la honte de ta jeunesse, tu ne te souviendras plus de l’infamie de ton veuvage » (Is 54).
Et il décrit un Dieu qui ne tient plus compte du passé :
« On oubliera les angoisses anciennes, elles auront disparu de mes yeux » (Is 65,16).
« C’est moi, moi, qui efface tes crimes par égard pour moi, et je ne me souviendrai plus de tes fautes » (Is 43,25).
C’est la prière constante des psaumes :
« Oublie les péchés de ma jeunesse, mais de moi, selon ton amour souviens-toi ! » (Ps 25,7)
Joseph, après le pardon accordé à ses frères qui l’avaient vendu comme esclave, constate que ce passé ne pèse plus sur sa mémoire, et il en fait le prénom de son fils : « Joseph donna à l’aîné le nom de Manassé (= oublieux, en hébreu) car, dit-il, Dieu m’a fait oublier toute ma peine et toute la famille de mon père » (Gn 41,51).

70 Fois 7 FoisSi pardonner c’est envoyer le mal loin de nous comme un bouc émissaire, nous pouvons le faire et le refaire, 70 fois 7 fois. Cela n’est pas au-dessus de nos forces, car cela vient de l’image de Dieu en nous. « Vous êtes des dieux » nous dit l’Écriture (Ps 82,6 : Jn 10,34). Or le pardon est dans les premiers attributs de Dieu, le Clément, le Miséricordieux. Pardonner restaure la ressemblance divine en nous. Trouver en nous la force du pardon, toujours et encore, nous est donné par l’Esprit de Dieu qui est notre véritable nature, notre hôte intérieur : il veut sans cesse créer et recréer le lien de communion à l’autre, tout l’autre, tous les autres.

La parabole du débiteur impitoyable de ce dimanche nous ajoute une raison supplémentaire à cela : puisque Dieu le premier me pardonne mes 100 000 talents (60 millions de pièces d’argent) de dettes, qui suis-je pour aller étrangler celui qui me doit 600 000 fois moins (100 pièces d’argent) ?

La force de pardonner encore et encore ne vient pas de nous, elle nous est donnée.
« La loi du pardon n’est pas un mince ruisseau à la frontière entre l’esclavage et la liberté : elle est large et profonde, c’est la mer Rouge. Les juifs ne la traversent pas grâce à leurs propres efforts, sur des bateaux faits de main d’homme ; la mer Rouge s’entrouvrit par la puissance de Dieu : il fallut que Dieu les aides à la franchir. Mais pour être conduit par Dieu, on doit communier à cette qualité de Dieu qui est la capacité de pardonner » [2].


[2]. Métropolite Antoine Blum, Prière vivante, Cerf, 2008, p. 34.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait ; alors, à ta prière, tes péchés seront remis » (Si 27, 30 – 28, 7)

Lecture du livre de Ben Sira le Sage
Rancune et colère, voilà des choses abominables où le pécheur est passé maître. Celui qui se venge éprouvera la vengeance du Seigneur ; celui-ci tiendra un compte rigoureux de ses péchés. Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait ; alors, à ta prière, tes péchés seront remis. Si un homme nourrit de la colère contre un autre homme, comment peut-il demander à Dieu la guérison ? S’il n’a pas de pitié pour un homme, son semblable, comment peut-il supplier pour ses péchés à lui ? Lui qui est un pauvre mortel, il garde rancune ; qui donc lui pardonnera ses péchés ? Pense à ton sort final et renonce à toute haine, pense à ton déclin et à ta mort, et demeure fidèle aux commandements. Pense aux commandements et ne garde pas de rancune envers le prochain, pense à l’Alliance du Très-Haut et sois indulgent pour qui ne sait pas.

PSAUME
(Ps 102 (103), 1-2, 3-4, 9-10, 11-12)
R/ Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour. (Ps 102, 8)

Bénis le Seigneur, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.

Il n’est pas pour toujours en procès,
ne maintient pas sans fin ses reproches ;
il n’agit pas envers nous selon nos fautes,
ne nous rend pas selon nos offenses.

Comme le ciel domine la terre,
fort est son amour pour qui le craint ;
aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés.

DEUXIÈME LECTURE
« Si nous vivons, si nous mourons, c’est pour le Seigneur » (Rm 14, 7-9)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, aucun d’entre nous ne vit pour soi-même, et aucun ne meurt pour soi-même : si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ; si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Ainsi, dans notre vie comme dans notre mort, nous appartenons au Seigneur. Car, si le Christ a connu la mort, puis la vie, c’est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants.

ÉVANGILE
« Je ne te dis pas de pardonner jusqu’à sept fois, mais jusqu’à 70 fois sept fois » (Mt 18, 21-35)
Alléluia. Alléluia. Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. » Alléluia. (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander : « Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? » Jésus lui répondit : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à 70 fois sept fois. Ainsi, le royaume des Cieux est comparable à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs. Il commençait, quand on lui amena quelqu’un qui lui devait dix mille talents (c’est-à-dire soixante millions de pièces d’argent). Comme cet homme n’avait pas de quoi rembourser, le maître ordonna de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, en remboursement de sa dette. Alors, tombant à ses pieds, le serviteur demeurait prosterné et disait : ‘Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout.’ Saisi de compassion, le maître de ce serviteur le laissa partir et lui remit sa dette.
Mais, en sortant, ce serviteur trouva un de ses compagnons qui lui devait cent pièces d’argent. Il se jeta sur lui pour l’étrangler, en disant : ‘Rembourse ta dette !’ Alors, tombant à ses pieds, son compagnon le suppliait : ‘Prends patience envers moi, et je te rembourserai.’ Mais l’autre refusa et le fit jeter en prison jusqu’à ce qu’il ait remboursé ce qu’il devait. Ses compagnons, voyant cela, furent profondément attristés et allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé. Alors celui-ci le fit appeler et lui dit : ‘Serviteur mauvais ! je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’avais supplié. Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?’ Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait.
C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. »
 Patrick BRAUD

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