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14 février 2024

La part des anges

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La part des anges

 

Homélie pour le 1° Dimanche du Carême / Année B 

18/02/2024

 

Cf. également :

Ce déluge qui nous rend mabouls
Poussés par l’Esprit
Une recette cocktail pour nos alliances
Gravity, la nouvelle arche de Noé ?

Sacrée belle-mère !


Un champignon ivre

La part des anges dans Communauté spirituelle fungus%20cognacSi vous allez visiter un jour la jolie petite ville de Cognac, avec ses chais au bord de la Charente, vous ne manquerez pas de voir sur de nombreux murs en pierre de la cité d’étranges traînées grises, comme des filets de toile d’araignée descendant entre les pierres ou s’accrochant sous les tuiles des toits. Pourquoi ne pas nettoyer les pierres et les tuiles de ces traînées noires ? Parce qu’elles reviennent sans cesse, du moins là où l’eau-de-vie est entreposée. En effet, un champignon qui se nourrit spécifiquement des vapeurs d’alcool (le torula compniacensis) se développe là où il y a des barriques, des caves, des réserves. Impossible de cacher son stock de cognac ! On est trahi par ce champignon ivre. Mais les vapeurs d’alcool font le bonheur d’autres créatures : on dit que les anges qui tournoient au-dessus des tuiles des chais de Cognac respirent eux aussi les effluves s’échappant des foudres, des distilleries, des cuves et des caves. Environ 3% en volume des eaux-de-vie de cognac s’évaporent chaque année, pour le plus grand bonheur de nos compagnons ailés. C’est la part des anges, le cadeau qui leur est offert en quelque sorte pour la transformation de l’eau-de-vie en cognac grâce au vieillissement en fûts de chêne du Limousin.

La part des anges à Cognac, c’est de s’enivrer de ce qui réjouit le cœur de l’homme.

Dans l’Évangile de ce dimanche (Mc 1,12-15) la part des anges c’est de servir Jésus au désert pendant qu’il se prépare à sa mission en combattant les tentations par lesquelles Satan veut l’en détourner :

« Jésus venait d’être baptisé. Aussitôt l’Esprit le pousse au désert et, dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient ».

Ce texte est si court que pour une fois, exerçons-nous à le commenter presque mot à mot.

 

Aussitôt

As Soon As Possible"« Jésus venait d’être baptisé. Aussitôt… » : le petit mot important qui fait la liaison avec l’épisode précédent est aussitôt. Ça n’a l’air de rien, mais pour Marc l’effet du baptême est immédiat. Hasard ou choix symbolique, Marc emploie cet adverbe 40 fois dans son Évangile (comme les 40 jours au désert !). C’est donc pour lui une constante de l’agir de Jésus : il y a urgence ! Chaque action, chaque déplacement de Jésus est marqué du sceau de cette urgence : le règne de Dieu est tout proche, vite, saisissez-le !

Ce dimanche, c’est aussitôt son baptême que Jésus part au désert.

Pourquoi remettre à demain ce que notre baptême nous pousse à faire ? Pourquoi différer notre conversion à l’Évangile ? Pourquoi procrastiner sans cesse les changements que nous devons opérer dans notre manière de vivre ?

Laissons résonner en nous cet aussitôt de Marc : qu’est-ce qu’il m’appelle à faire dès maintenant ? où m’appelle-t-il à aller sans tarder ?

 

L’Esprit le pousse au désert

On ne comprend rien à Jésus sans l’Esprit. C’est son être même d’Oint (= Christ) : il vient de recevoir l’onction, et dégouline encore de cet Esprit divin qui lui a entrouvert les cieux au Jourdain. Se laisser faire par l’Esprit est notre meilleure façon d’agir. Pas par nous-mêmes, mais poussé par lui. On retrouve la passivité-active qui fut celle de Marie à l’Annonciation, ou celle de l’Église de Jérusalem abolissant la circoncision sous la motion de l’Esprit de Pentecôte. Puisque nous aussi nous sommes des christs de par notre baptême, notre identité la plus vraie est de nous laisser conduire par l’Esprit, notre hôte intérieur plus intime à nous-même que nous-même…

La spiritualité chrétienne c’est cela : pas une accumulation d’exercices extérieurs (génuflexions, chapelets, processions etc.) ni une recherche de phénomènes magiques, mais une entière disponibilité à écouter ce que l’Esprit nous dit, à faire ce qu’il nous inspire, quoi qu’il en coûte.

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Cet Esprit pousse Jésus au désert. Le texte grec dit plus précisément : l’Esprit expulse (κβλλω = ekballō) Jésus au désert. C’est ce verbe que Marc emploie 12 fois pour l’action de chasser les démons en les expulsant hors de quelqu’un.

Voilà donc que Jésus est traité comme un démon !

Comme le bouc émissaire qu’on expulse au désert pour qu’il soit affronté à Azazel le démon, Jésus est chassé par l’Esprit au désert pour être confronté à Satan. Dans ce verbe chasser, expulser, on devine la violence de l’Esprit qui oblige Jésus à partir des rives du Jourdain pour aller au désert.

 

Il en va ainsi pour nous également : nous n’allons pas de bon cœur ni facilement vers les justes combats qui nous attendent. Il faut que l’Esprit nous force la main : par les événements, par une médiation, un ordre, une contrainte, un appel…

Se laisser expulser des lieux douillets où nous aimerions vivre notre baptême est donc le travail de l’Esprit en nous. Jonas ne voulait pas aller à Ninive : l’Esprit de Dieu l’y a obligé, par le naufrage et le poisson. Pierre ne voulait pas baptiser le païen Corneille : il y a été conduit par l’Esprit, presque à son corps défendant, lorsqu’il vit l’Esprit descendre sur Corneille et sa famille (Ac 10).

Nous renâclons devant les missions que nous n’avons pas choisies, mais heureusement l’Esprit se débrouille pour nous chasser de nos oasis de tranquillité et ainsi nous préparer à nos combats. Il nous expulse de nos régressions spirituelles de tous ordres (depuis nos écrans jusqu’à notre argent) pour connaître le désert. Pour certains (comme Mère Teresa) cela prendra la figure d’une nuit spirituelle épouvantable, rempli de doutes et d’absurde. Pour d’autres (comme Ignace de Loyola) ce sera le dépouillement d’une vie mondaine et superficielle à travers un accident, une catastrophe ; pour d’autres encore (comme Claudel) c’est une exaltation, un bonheur soudain qui leur révélera d’autres horizons à poursuivre en laissant tout tomber.
Laissons-nous conduire dans nos dépouillements successifs, comme autant de départs au désert, poussés par l’Esprit.

 

Dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan 

 CarêmeQuant au désert, inutile d’en dire beaucoup : les 40 années des Hébreux au désert restent  la référence de toutes les expériences de libération. Une génération (40 ans) s’y purifie de ses idoles, de ses veaux d’or. Une horde d’esclaves en fuite y devient un peuple. Des sans-loi y reçoivent une Alliance pour toujours. Jésus refait ce passage, comme s’il récapitulait en lui l’histoire de ses ancêtres assoiffés de liberté. Mais lui ne plie pas. Il est tenté constamment par Satan, mais ne s’incline pas devant lui : le veau d’or n’a pas de prise sur lui. Marc, sans doute plus proche du récit primitif, ne met pas en scène le jeûne (trop ?) spectaculaire de Jésus ni les trois tentations (trop ?) soigneusement construites pour explorer toutes les tentations que Jésus rencontrera après dans sa vie publique, jusqu’à l’ultime tentation sur la croix (« sauve-toi toi-même ! »). Non : Marc reste sobre, mais emploie l’imparfait pour montrer que ce combat contre Satan était continu, et durait.


Dieu que c’est long parfois d’être expulsé au désert ! Ne désespérons pas lorsque cette aridité dure et semble s’installer. Les 40 jours seront peut-être pour nous des mois, des années : notre départ pour la Galilée viendra pourtant, et l’Esprit nous fera discerner ce moment.

 

Un mot sur Satan, l’obstacle, l’adversaire : il sera actif tout au long de la prédication de Jésus. Les tentations au désert cristallisent en 40 jours les tentations des trois années à venir. Un peu comme la Transfiguration ramasse en un éblouissement toutes les facettes divines de Jésus se manifestant, éparpillées, lors de ses rencontres sur les chemins de Palestine.

Notre Satan est tout ce qui veut nous faire trébucher, ou changer d’orientation, ou abandonner par désespoir…

 

« Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient »

tumblr_neh4o57RLp1r3ov9vo1_1280 cognacEncore un imparfait qui dure, comme beaucoup d’imparfaits de nos vies…

La compagnie de bêtes sauvages, inoffensives ici, renvoie sans doute à l’Éden mythique où l’humanité vivait en paix avec tout être vivant ; ou au Déluge quand tous les animaux côtoyaient les 8 personnes sauvées dans l’arche (cf. 1° et 2° lectures de ce dimanche). Une nouvelle Création, enfin réconciliée, entoure Jésus au désert.

Nous avons nous aussi nos bêtes fauves, qui rôdent en nous et cherchent à nous dévorer, tel le loup de Gubbio terrorisant les habitants de ce petit village du temps de Saint François d’Assise. Nous savons que, si nous nourrissons ce loup intérieur qu’est notre part d’ombre [1], il deviendra notre ami et compagnon, comme François d’Assise nous l’a montré. Vivre avec les bêtes sauvages qui nous entourent demande cette pureté du cœur qui était celle de Jésus, en qui nul fauve ne pouvait lire de menace ni de convoitise.

Apprenons à vivre avec nos fauves ! [2]

 

« Et les anges le servaient »

Jan_van_Eyck_-_The_Ghent_Altarpiece_Adoration_of_the_Mystic_Lamb_Singing_angels_1432_-_%28MeisterDrucke-1201901%29 désertLa voilà la part des anges de ce dimanche : servir le Christ ! Ce sont les premiers diacres (ou diaconesses, selon le sexe des anges…) chez Marc, car c’est bien le verbe διακονω (= diakoneō) qui est utilisé. Souvenez-vous qu’ensuite, le premier être humain à revêtir cette fonction angélique du service, c’est la belle-mère de Pierre, première diaconesse de l’Église de Capharnaüm (« et elle les servait », Mc 1,31).

Autant dire que la part des anges nous revient désormais : servir le Christ rend libre comme lui. En le servant au désert, les anges le nourrissaient : à nous de nourrir les christs qui aujourd’hui encore sont chassés au désert, entourés de bêtes sauvages…

Les anges qui nous servent dans le désert sont ces mains tendues, ces inconnus qui passent en nous faisant du bien, ces messagers qui nous apportent de quoi tenir bon. Comme le bon samaritain qui devint l’ange du blessé sur la route. Comme pour Jésus lors de son agonie au mont des Oliviers : « du ciel lui apparut un ange qui le réconfortait » (Lc 22,43).

Parfois nous sommes nous-mêmes ces anges qui sans le savoir nourrissent  et réconfortent ceux qui ont été chassés au désert…

 

Quelle étrange réunion au final autour du Christ au désert : Satan, les bêtes fauves, les anges, c’est-à-dire l’enfer, la terre et le ciel !

Jésus était dans le désert, tenté par Satan.

Jésus était avec les bêtes sauvages, servi par les anges.

Ces deux phrases sont parallèles, avec un antagonisme terme à terme : désert vs bêtes / tenté vs servi / Satan vs anges. De quoi espérer le retournement final aujourd’hui invisible !

 

Ruminons cette scène qui symbolise la préparation spirituelle aux combats qui seront les nôtres.
Sans oublier l’issue promise : « et les anges le servaient… »

 

_____________________________

[2]. On pourrait d’ailleurs développer à partir de là une théologie animalière qui associe les bêtes au salut réalisé en Christ…

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
Alliance de Dieu avec Noé qui a échappé au déluge (Gn 9, 8-15)

Lecture du livre de la Genèse
Dieu dit à Noé et à ses fils : « Voici que moi, j’établis mon alliance avec vous, avec votre descendance après vous, et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous : les oiseaux, le bétail, toutes les bêtes de la terre, tout ce qui est sorti de l’arche. Oui, j’établis mon alliance avec vous : aucun être de chair ne sera plus détruit par les eaux du déluge, il n’y aura plus de déluge pour ravager la terre. » Dieu dit encore : « Voici le signe de l’alliance que j’établis entre moi et vous, et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous, pour les générations à jamais : je mets mon arc au milieu des nuages, pour qu’il soit le signe de l’alliance entre moi et la terre. Lorsque je rassemblerai les nuages au-dessus de la terre, et que l’arc apparaîtra au milieu des nuages, je me souviendrai de mon alliance qui est entre moi et vous, et tous les êtres vivants : les eaux ne se changeront plus en déluge pour détruire tout être de chair. »

PSAUME
(24 (25), 4-5ab, 6-7bc, 8-9)
R/ Tes chemins, Seigneur, sont amour et vérité pour qui garde ton alliance. (cf. 24, 10)

Seigneur, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.

Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse,

ton amour qui est de toujours.
Dans ton amour, ne m’oublie pas,
en raison de ta bonté, Seigneur.

Il est droit, il est bon, le Seigneur,

lui qui montre aux pécheurs le chemin.
Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.

DEUXIÈME LECTURE
Le baptême vous sauve maintenant (1 P 3, 18-22)

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre
Bien-aimés, le Christ, lui aussi, a souffert pour les péchés, une seule fois, lui, le juste, pour les injustes, afin de vous introduire devant Dieu ; il a été mis à mort dans la chair, mais vivifié dans l’Esprit. C’est en lui qu’il est parti proclamer son message aux Esprits qui étaient en captivité. Ceux-ci, jadis, avaient refusé d’obéir, au temps où se prolongeait la patience de Dieu, quand Noé construisit l’arche, dans laquelle un petit nombre, en tout huit personnes, furent sauvées à travers l’eau. C’était une figure du baptême qui vous sauve maintenant : le baptême ne purifie pas de souillures extérieures, mais il est l’engagement envers Dieu d’une conscience droite et il sauve par la résurrection de Jésus Christ, lui qui est à la droite de Dieu, après s’en être allé au ciel, lui à qui sont soumis les anges, ainsi que les Souverainetés et les Puissances.

ÉVANGILE
« Jésus fut tenté par Satan, et les anges le servaient » (Mc 1, 12-15)
Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance.
L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance. (Mt 4, 4b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
Jésus venait d’être baptisé. Aussitôt l’Esprit le pousse au désert et, dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient.
Après l’arrestation de Jean, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu ; il disait : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. »
 Patrick BRAUD

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14 janvier 2024

Ninive, ou le succès du catastrophisme éclairé

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ninive, ou le succès du catastrophisme éclairé

 

Homélie pour le 3° Dimanche du Temps ordinaire / Année B 

21/01/2024

 

Cf. également :
Que nous faut-il quitter ?
Il était une fois Jonas…
Ruptures et continuités : les conversions à vivre pour répondre à un appel
La « réserve eschatologique »
De la baleine au ricin : Jonas, notre jalousie
La soumission consentie
Les 153 gros poissons
La seconde pêche
Secouez la poussière de vos pieds

Êtes-vous éco-anxieux ?
Ninive, ou le succès du catastrophisme éclairé dans Communauté spirituelle
Une enquête Ipsos du 25/10/2023 chiffre à 80% la proportion de français se disant atteints d’éco-anxiété, qui désigne l’angoisse face à l’avenir climatique de la planète. Il n’était que 67% en septembre 2022 : le moral ne s’améliore donc pas… Les jeunes générations paraissent particulièrement touchées par cette peur de l’avenir, au point parfois de ne plus vouloir voyager en avion, ni même avoir d’enfant !
On nous annonce qu’à la fin du siècle les 1,5 degrés maximum d’augmentation de l’Accord de Paris (COP 21) ne seraient pas tenus : ce sera plutôt 3 ou 4 degrés. Les médias nous inondent d’images catastrophiques liées à ce réchauffement : typhons, sécheresses, inondations, fonte des glaciers, chute de la biodiversité etc.

Comment réagir face à ce malheur annoncé ? Selon Ipsos, c’est d’abord la colère qui prédomine (30%), et la peur (34%). Certains baissent les bras et dépriment (14%).

Et vous : êtes-vous éco-anxieux ? Quels sentiments cela suscite-t-il en vous ?

Si le dérèglement climatique n’est pas votre peur principale, identifiez celle qui est majeure pour vous : peur d’une troisième guerre mondiale contre Russie-Chine-pays islamiques ? Peur de mal vieillir et d’une fin dégradante ? Peur d’une séparation que vous sentez venir ?…

 

Soyons honnêtes : il est difficile de vivre sans peurs, individuelles et/ou collectives.

Que faire alors de nos angoisses ? Peuvent-elles devenir utiles et fécondes ?

L’histoire de Jonas à Ninive dans notre première lecture (Jon 3,1-5.10) est à cet égard très pertinente, et rejoint le sens de la conversion tel que le proclame Jésus dans notre Évangile (Mc 1, 14-20) : « le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile ».

Voyons comment.

 

Jonas le collapsologue

« Encore 40 jours et Ninive sera détruite ! »

Bigre : voilà un avertissement qui fait froid dans le dos. Jonas est le prophète du malheur qui vient. Il annonce l’effondrement (collapse en anglais) de la cité la plus puissante de la région.

Transposez au domaine de l’écologie : Jonas est remplacé par le Club de Rome des années 70, qui préconisait une croissance zéro pour essayer d’éviter la catastrophe d’un effondrement général de l’économie mondiale vers 2030 !

L’université du MIT a publié en 1972 le fameux Rapport Meadows, modèle mathématique de la croissance qui prédisait un effondrement planétaire à partir des années 2020–2030.

Meadows Collapse 2030 

Les collapsologues, partisans de cette théorie du crash mondial, ont depuis peaufiné leur modèle. Tel Jonas dans Ninive, ils parcourent les sommets mondiaux pour crier : « notre Terre brûle et nous regardons ailleurs » (Jacques Chirac). Telle Greta Thunberg tonnant contre l’inaction coupable des grands de ce monde, les collapsologue veulent convaincre de la certitude de la catastrophe à venir, et changer de système avant qu’il ne soit trop tard.

 

Les plus anciens d’entre nous se souviendront du contexte de guerre froide dans lequel se déroulait le concile Vatican II (1962-65), avec la peur d’un conflit nucléaire Est-Ouest qui pouvait anéantir l’humanité. Pourtant, Jean XXIII lorsqu’il a convoqué ce concile récusait par avance les faux prophètes de malheur qui finiraient par précipiter la catastrophe proclamée :

« Il arrive souvent que dans l’exercice quotidien de notre ministère apostolique nos oreilles soient offensées en apprenant ce que disent certains qui, bien qu’enflammés de zèle religieux manquent de justesse, de jugement et de pondération dans leur façon de voir les choses. Dans la situation actuelle de la société, ils ne voient que ruines et calamités; ils ont coutume de dire que notre époque a profondément empiré par rapport aux siècles passés; ils se conduisent comme si l’histoire, qui est maîtresse de vie, n’avait rien à leur apprendre. Il Nous semble nécessaire de dire notre complet désaccord avec ces prophètes de malheur, qui annoncent toujours des catastrophes, comme si le monde était près de sa fin ».

 

Jonas-300x211 catastrophisme dans Communauté spirituelleJonas est malheureux, car il sait bien que si Ninive en réchappe ce sera la fin du privilège du salut pour Israël (et c’est bien ce qui est arrivé avec l’Église !). C’est pourquoi il bâcle sa mission prophétique en parcourant Ninive en un jour seulement au lieu des trois jours normalement nécessaires pour la traversée. Autrement dit, il n’a pas envie que les Ninivites entendent vraiment son avertissement. Il espère secrètement que ces maudits païens idolâtres et sanguinaires n’écouteront pas et seront engloutis par la ruine qui vient.

Une autre interprétation – plus bienveillante – est qu’il a tellement conscience de l’urgence du message à transmettre qu’il met les bouchées doubles (triples) pour laisser à  Ninive le temps de réagir.

Mais Jonas le collapsologue reste là, pétrifié par le message qu’il vient de crier. Il voulait faire peur – et il y est parvenu – sans pour autant indiquer un chemin pour éviter le malheur tout proche. Il est comme le lapin figé dans le faisceau des phares d’une voiture déboulant sur lui. Proclamer que la fin est proche peut tétaniser, ou provoquer fatalisme et résignation, ou noyer dans une explication coupable. Le pire est que ces prophéties de malheur sont souvent auto-réalisatrices ! Les Anglais parlent de self-fullfilling prophecy, c’est-à-dire d’une annonce qui s’accomplit elle-même par le seul fait de la proclamer. On parle aussi d’énoncé performatif, en référence à la théorie du langage performatif de Tracy Austin (« Quand dire, c’est faire »). Un peu comme une prévision boursière peut provoquer un chaos financier par le seul fait d’être publiée par un organisme digne de confiance.

 

Jonas le collapsologue est la figure des prophètes de malheur actuels qui désespèrent au lieu de réveiller, qui paralysent au lieu de mobiliser.

Heureusement, il y a Ninive !

 

Ninive la catastrophiste éclairée

Que font les Ninivites en entendant Jonas ?
Le prophète Jonas rejeté sur le rivage de Ninive par le poisson, peinture sur manuscrit, Hortus Deliciarum par Herrade de Landsberg (vers 1180).« Aussitôt, les gens de Ninive crurent en Dieu. Ils annoncèrent un jeûne [1], et tous, du plus grand au plus petit, se vêtirent de toile à sac ».

Ils établissent donc le lien entre leur comportement et la catastrophe qui s’approche. Car Ninive était idolâtre (Ninive signifie « maison de la déesse Ishtar »), débauchée (prostitution sacrée), sanguinaire (massacres épouvantables de cités ennemies, adonnée à la magie-divination), et riche à l’écœurement (palais somptueux, jardins suspendus, bibliothèque incroyable etc.). Les Ninivites ont corrigé d’eux-mêmes le message de Jonas : « Si vous ne changez pas de conduite, Ninive sera détruite ». Ils abandonnèrent leur mauvaise conduite, et eurent la vie sauve.

Ce salut n’est pas pour autant garanti pour toujours : Ninive entendit la prédication de Jonas vers -800. Elle est retombée ensuite dans ses errements, et le livre du prophète Nahum décrit sa chute, sa destruction complète (en -612) jusqu’à être enfouie sous des tonnes de terre et oubliée pendant des siècles :

Maintenant je m’adresse à toi, Ninive – oracle du Seigneur de l’univers – : Je ferai flamber tes chars et les réduirai en fumée ; tes lionceaux, l’épée les dévorera. Je supprimerai de la terre tes rapines, et l’on n’entendra plus la voix de tes messagers. Malheur à la ville sanguinaire toute de mensonge, pleine de rapines, et qui ne lâche jamais sa proie » (Na 2,14-3,1).

 

61CIvqbbMjL._SL1318_ collapsologie« Si vous ne changez pas de conduite, Ninive sera détruite » : c’est ce que Jean-Pierre Dupuy (polytechnicien et professeur à Stanford) appelle le catastrophisme éclairé : prêcher la venue d’un malheur – écrit-il – empêche qu’il advienne. À condition que la peur suscitée soit forte et radicale. C’est une performativité à l’envers en quelque sorte : énoncer le danger oblige à le conjurer.

Pour que les hommes changent radicalement de comportement (ce qui empêche la venue de la catastrophe), il faut qu’ils soient certains que la catastrophe va arriver. Sinon, ils en restent à des demi-mesures qui restent inutiles.

Jean-Pierre Dupuy réfléchit sur le destin apocalyptique de l’humanité. Celle-ci est devenue capable au siècle dernier de s’anéantir elle-même, soit directement par les armes de destruction massive, soit indirectement par l’altération des conditions qui sont nécessaires à sa survie. Le franchissement de ce seuil était préparé depuis longtemps, mais il a rendu manifeste et critique ce qui n’était jusqu’alors que danger potentiel. Nous savons ces choses, mais nous ne les croyons pas. C’est cela le principal obstacle à une prise de conscience. Théoricien du catastrophisme éclairé, il s’oppose au fatalisme des collapsologues qu’il juge dangereux à cause de l’idée que la population peut se faire de l’avenir. Pour lui, l’effondrement est possible, mais pas certain. La catastrophe ne doit pas être présentée comme inévitable.

S’il établit le même constat catastrophiste que les collapsologues, il précise que, selon lui, la catastrophe n’est pas certaine du tout. C’est ce qu’il appelle « le point de divergence fondamental » :

« Si on dit que la catastrophe est certaine, on mésestime quelle peut être la réaction des gens face à cela dès lors que l’on pense que c’est certain. Au point qu’une date est donnée pour confirmer cette certitude. C’est comme si nous connaissions la date de notre propre mort au titre individuel, en réalité ça gâcherait complètement notre vie ».

Donner une date pour la fin est une erreur fondamentale commise par beaucoup de lanceurs d’alertes.

Le collapsologue cite le psychiatre et philosophe Karl Jaspers qui l’a beaucoup influencé. Voici ce qu’il disait en 1948, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale :

« Quiconque tient une guerre imminente pour certaine contribue à son arrivée, précisément par la certitude qu’il en a. Quiconque tient la paix pour certaine se conduit avec insouciance et nous mène sans le vouloir à la guerre ».

« Les deux certitudes, ajoute-t-il, qu’elles soient pessimiste et optimiste, sont dans tous les cas à éviter complètement car seul celui qui voit le péril et ne l’oublie pas un seul instant se montre capable de se comporter rationnellement et de faire tout son possible pour l’exorciser ».

 

Le pape François ne disait rien d’autre avant la COP 28 où il voulait se rendre à Dubaï en décembre 2023 :

« Dire qu’il n’y a rien à espérer serait un acte suicidaire qui conduirait à exposer toute l’humanité, en particulier les plus pauvres, aux pires impacts du changement climatique ».

 

Et Jésus lui-même couronnera en quelque sorte la réaction salutaire des Ninivites leur permettant d’échapper à la catastrophe : « Lors du Jugement, les habitants de Ninive se lèveront en même temps que cette génération, et ils la condamneront ; en effet, ils se sont convertis en réponse à la proclamation faite par Jonas, et il y a ici bien plus que Jonas » (Mt 12,41).

 

Ayez le courage d’avoir peur !

51AQX8YXWSL._SY466_ DupuyLe catastrophisme éclairé dans sa version évangélique serait plutôt une euphorie efficace ! Car Jésus prêche le royaume de Dieu tout proche, et non un effondrement terrible. Il invite à accueillir le don gratuit en lui faisant de la place en nos vies, en nos cœurs : « convertissez-vous et croyez à l’Évangile ! ». Il libère la capacité d’agir en ce sens, en appelant aussitôt Simon et André à le suivre, puis Jacques et Jean.

Autrement dit : le bonheur qui vient transforme notre conduite, nous provoque à quitter ce qu’il nous faut quitter, à suivre ce qu’il nous faut suivre.

Et si vous n’avez pas le courage d’accueillir ce bonheur qui vient, alors au moins bougez-vous par peur de ce qui arriverait autrement. Retrouvez le courage d’avoir peur [2] et alors vous aurez la force de rompre avec ce qui vous lie, et de choisir qui vous voulez servir.

Si Jésus pratique l’euphorie efficace, il manie également le catastrophisme éclairé : si vous ne vous convertissez pas par amour, faites-le au moins par peur : « Lors du Jugement, les habitants de Ninive se lèveront en même temps que cette génération, et ils la condamneront ; en effet, ils se sont convertis en réponse à la proclamation faite par Jonas, et il y a ici bien plus que Jonas » (Mt 12,41).

Ce catastrophisme éclairé vaut pour le climat, mais aussi pour votre couple, votre entreprise, votre santé physique et spirituelle…
Alors, finalement : quelle peur vous sera réellement utile ?

 ________________________________________

[1]. En mémoire de cette conversion, les chrétiens d’Irak (où est la ville de Mossoul, proche de l’ancienne Ninive) font encore pénitence annuellement trois jours, du lundi au jeudi de la troisième semaine avant le grand Carême. Ce jeûne de repentance que l’on appelle Supplications ou Rogations des Ninivites, continue à être fidèlement pratiqué chaque année depuis 2 500 ans.

[2]. Marie-Dominique Molinié, Le Courage d’avoir peur, Poche, 2017.


 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Les gens de Ninive se détournèrent de leur conduite mauvaise » (Jon 3, 1-5.10)

Lecture du livre de Jonas
La parole du Seigneur fut adressée de nouveau à Jonas : « Lève-toi, va à Ninive, la grande ville païenne, proclame le message que je te donne sur elle. » Jonas se leva et partit pour Ninive, selon la parole du Seigneur. Or, Ninive était une ville extraordinairement grande : il fallait trois jours pour la traverser. Jonas la parcourut une journée à peine en proclamant : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite ! » Aussitôt, les gens de Ninive crurent en Dieu. Ils annoncèrent un jeûne, et tous, du plus grand au plus petit, se vêtirent de toile à sac.
En voyant leur réaction, et comment ils se détournaient de leur conduite mauvaise, Dieu renonça au châtiment dont il les avait menacés.
 
PSAUME
(24 (25), 4-5ab, 6-7bc, 8-9)
R/ Seigneur, enseigne-moi tes chemins. (24, 4a)

Seigneur, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.

Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse,

ton amour qui est de toujours.
Dans ton amour, ne m’oublie pas,
en raison de ta bonté, Seigneur.

Il est droit, il est bon, le Seigneur,

lui qui montre aux pécheurs le chemin.
Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.
 
DEUXIÈME LECTURE
« Il passe, ce monde tel que nous le voyons » (1 Co 7, 29-31)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, je dois vous le dire : le temps est limité. Dès lors, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’avaient pas de femme, ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui ont de la joie, comme s’ils n’en avaient pas, ceux qui font des achats, comme s’ils ne possédaient rien, ceux qui profitent de ce monde, comme s’ils n’en profitaient pas vraiment. Car il passe, ce monde tel que nous le voyons.
 
ÉVANGILE
« Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » (Mc 1, 14-20)
Alléluia. Alléluia. Le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. Alléluia. (Mc 1, 15)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
Après l’arrestation de Jean le Baptiste, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu ; il disait : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. »
Passant le long de la mer de Galilée, Jésus vit Simon et André, le frère de Simon, en train de jeter les filets dans la mer, car c’étaient des pêcheurs. Il leur dit : « Venez à ma suite. Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. » Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent. Jésus avança un peu et il vit Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque et réparaient les filets. Aussitôt, Jésus les appela. Alors, laissant dans la barque leur père Zébédée avec ses ouvriers, ils partirent à sa suite.
Patrick BRAUD

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7 janvier 2024

Les questions puissantes de Jésus

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Les questions puissantes de Jésus

 

Homélie pour le 2° Dimanche du Temps ordinaire / Année B 

14/01/2024

 

Cf. également :
La relation maître-disciple
Alors Clarice, les agneaux se sont tus ?
Révéler le mystère de l’autre
Quel Éli élirez-vous ?
Pour une vie inspirée
Libres ricochets…
L’agneau mystique de Van Eyck
André, le Protoclet

 

Quand ton cœur s’est-il dilaté ?

Histoire vraie.

Un jeune diplômé d’une prestigieuse école de commerce vient trouver son ancien professeur de marketing qu’il aimait bien :

– Je viens vous demander conseil. Ma boîte me propose un poste prestigieux, bien payé, et prometteur. C’est à Singapour : il faut-il partir au moins 3 ans et cravacher pour mériter la suite. Dois-je accepter ?

- Quels serait pour toi les avantages et les inconvénients de dire oui ?

- Les avantages : la paye, la promesse d’évolution, le dépaysement, les responsabilités. Les inconvénients : je ne suis pas sûr de vouloir faire carrière dans cette boîte, et c’est beaucoup de sacrifices pour de l’argent.

- Qu’est-ce qui pourrait te faire choisir autre chose ?

- Si je trouvais plus intéressant ailleurs ?

Les questions puissantes de Jésus dans Communauté spirituelle ecg- Réfléchis à ton parcours depuis ta sortie d’école : quand ton cœur s’est-il dilaté lors d’une activité professionnelle ?

Désarçonné par la question, le jeune homme demeure un long moment en silence, le front plissé, interdit, puis cherche dans sa mémoire. Son visage s’éclaire enfin : 

- « Je sais. Je n’ai jamais été si bien avec moi-même que lorsque je conduisais des chantiers de développement pendant mes deux années de coopération militaire en Afrique Noire ». Il avait même une larme discrète lorsqu’il ajouta : « Là, c’était moi. J’étais pleinement en accord avec ce que je faisais ».

Le professeur, ému, n’a pas eu besoin d’en dire plus, et encore moins de lui donner un conseil. Le jeune homme avait pris conscience que son moteur le plus intime pour agir, c’était le sens humain de son action et la qualité des relations avec les équipes. Il déclina finalement l’offre pour Singapour, et chercha une entreprise qui permettrait à nouveau à son cœur de se « dilater » en exerçant son métier.

Ce qui a provoqué ce déclic fut la question du professeur après un échange confiant et ouvert : quand ton cœur s’est-il dilaté ? Cette question fut puissante par la prise de conscience qu’elle suscita, et l’énergie qu’elle libéra en même temps pour chercher autre chose.

 

Que cherchez-vous ?

Cette question puissante d’un ancien professeur peut nous aider à comprendre celle que Jésus pose à Jean et son compagnon en ce dimanche (Jn 1,35-42) : « Que cherchez-vous ? » C’est la première parole de Jésus dans l’Évangile de Jean, et l’on devine que Jean a pris un soin particulier à choisir cette entrée en scène de Jésus dans son ministère public. Jésus ne commence pas par un sermon, un discours enflammé, des promesses mirifiques. Non : il pose une question, une de ces questions qui déstabilisent l’auditeur et l’obligent à descendre en lui-même.

 

 coaching dans Communauté spirituelle« Que cherchez-vous ? » : c’est une question ouverte, à la différence des questions des journalistes qui veulent toujours induire leur réponse dans l’énoncé de la question. Par exemple : « Ne pensez-vous pas que… ? » ; « Est-il vrai que… ? » etc. De telles questions fermées ne laissent place que pour un oui ou un non, et de toute façon l’affirmation induite dans l’énoncé marquera davantage le public que la réponse de l’intéressé. Par exemple : « Ce fait divers est-il une manifestation supplémentaire de l’ensauvagement de notre société ? ». Quelle que soit la réponse de l’interviewé, l’auditeur retiendra l’expression « manifestation supplémentaire de l’ensauvagement de notre société », et oubliera les éventuelles nuances ou dénégations de l’interrogé.

Une question fermée est rarement puissante (sauf si la réponse provoque un basculement décisif ; ex : « m’aimes-tu ? »)

Jésus le sait bien, lui qui ouvre sans cesse de nouveaux horizons, d’autres possibles à ceux qu’il rencontre. La question : « Que cherchez-vous ? » n’induit rien, ni dans un sens ni dans l’autre. Elle n’oriente pas vers Jésus ni vers Jean-Baptiste, elle laisse les deux ex-disciples libres de choisir leur orientation.

 

Par contre, cette question de Jésus s’appuie sur le discernement qu’il opère avec finesse et délicatesse, détectant en ces deux marcheurs à sa suite une quête inassouvie. Et c’est justement parce qu’ils manquent, en ignorant ce dont ils manquent, que ces deux-là attendent quelque chose de Jésus. Le vrai moteur de la quête spirituelle est de manquer : au début j’ignore ce qui me manque (celui qui me manque), mais je sais que cela me manque.

Chercher est dans toute la Bible un leitmotiv de l’aventure spirituelle.
Chercher la face de Dieu, sa sagesse, sa Loi : 
« Ils loueront le Seigneur, ceux qui le cherchent » (Ps 22,27).
« Des cieux, le Seigneur se penche vers les fils d’Adam pour voir s’il en est un de sensé, un qui cherche Dieu » (Ps 14,2).

Celui qui ne cherche pas se condamne lui-même à l’orgueil et l’autosuffisance : « L’homme comblé ne dure pas : il ressemble au bétail qu’on abat » (Ps 49,13)
Jésus perçoit tout de suite qu’une quête intérieure très forte a mis ces deux ex-disciples de Jean-Baptiste sur le chemin derrière lui. Il va s’appuyer sur cette soif qui les habite pour leur ouvrir une nouvelle possibilité : 
« Venez et voyez ».

 

« Que cherchez-vous ? » : avant de poser cette question puissante, Jésus se retourne pour faire face à ses deux followers. Il ne veut pas séduire, ni orienter leur choix. Il se retourne pour, les yeux dans les yeux, leur poser la question où ils prendront conscience de leur soif la plus vraie. On peut deviner l’extraordinaire présence qui émane de ce retournement sur le chemin, par lequel Jésus plonge son regard en chacun et lui pose la question-pivot de son existence.

Sans cette présence intense, sans cette empathie active dirions-nous aujourd’hui, la question serait tombée comme un examen à passer ou un formulaire d’évaluation par le maître testant les deux candidats. Rien de cela : la question de Jésus est puissante parce qu’elle est portée par cette intime présence à l’autre, face-à-face, avec bienveillance et exigence. Impossible de se dérober alors, et le balbutiement de réponse des deux contient déjà en filigrane l’objet réel de leur recherche, qu’ils ignorent encore : « Où demeures-tu ? » Ils demandent des coordonnées GPS sans savoir qu’ils cherchent quelqu’un. Peu importe : l’essentiel c’est de chercher, de se mettre en route. Ils auront le temps de découvrir en chemin ce que le verbe demeurer veut dire. À la demande GPS, Jésus répond par une proposition de compagnonnage : « Venez et voyez ». Un peu comme au buisson ardent (Ex 3,1-7), où Moïse s’entend répondre à sa question sur le Nom de Dieu : YHWH = « Je suis qui je serai ». Autrement dit : ‘ne cherche pas à me saisir, à m’enfermer dans une définition. Tu verras bien en cours de route, si tu m’accompagnes dans les rencontres et les évènements qui nous seront donnés. Renonce à vouloir savoir par avance. Laisse-toi guider.…’

 

La question puissante en coaching

Les questions puissantes en coachingComme pour le troisième serviteur de la parabole des talents (Lc 19,12-17 ; cf. Fais pas ton Calimero !), un coach professionnel n’aura aucune peine à reconnaître dans le que « Que cherchez-vous ? » de Jésus ce que le coaching appelle justement une « question puissante ». Dans le dialogue entre un coach et son client, les questions s’enchaînent, questions ouvertes le plus souvent, jusqu’à ce que soudain l’une d’elles provoque un déclic, un arrêt sur image chez le coaché. Cette question le déstabilise, provoque un moment de silence, voire d’émotion, et débouche sur une prise de conscience décisive pour la suite. C’est par exemple le : « quand ton cœur s’est-il dilaté ? » qui a fait bifurquer le jeune diplômé de Singapour vers l’Afrique. C’est le : « que cherchez-vous ? » de Jésus qui a révélé aux deux suiveurs qu’ils désiraient plus qu’un lieu géographique. 

 

Les écoles de coaching listent presque toutes les mêmes caractéristiques qualifiant une question de puissante.
Une question puissante est :

  • Simple et courte
  • Significative pour le client et reliée à son expression immédiate
  • Relative à des enjeux importants
  • Éclairante (porteuse de sens)
  • Inattendue pour le récepteur
  • Souvent surprenante
  • Souvent ouverte

Une question puissante génère normalement un silence (de réflexion) chez celui qui la reçoit ou une expression du style : « Hum ! Bonne question ! ». Si la réponse vient trop rapidement, la question n’était pas puissante. 

Lorsqu’une question n’est pas puissante, elle est dite « banale ». La question banale offre peu de valeur ajoutée. Elle suscite souvent l’expression d’informations déjà connues du questionné. Elle prend la forme d’une demande d’information, questionne sur la situation, se centre sur l’aspect anecdotique du problème ou suggère des solutions, conseille, reste en surface et, finalement, a peu d’impact sur les perceptions et l’atteinte de l’objectif du coaché.

La question puissante – elle – agit comme un révélateur. 

Elle déclenche le dévoilement d’éléments inconnus et ajoute à la conscience et à la perspective (croyances, émotions, perceptions, etc.).

Elle peut inviter à se dépouiller de ses propres filtres pour observer la réalité avec plus d’objectivité.

Elle invite à conscientiser et parfois à réviser ses postulats.

Elle peut favoriser une perception plus juste.

Elle peut permettre d’atteindre plus de profondeur.

Elle peut modifier la lecture de la réalité et ouvrir sur de nouveaux horizons, de nouveaux engagements..

Elle fait faire un bond qualitatif majeur, une percée via la prise de conscience soudaine de quelque chose d’important.

Elle peut donner du recul et parfois déverrouiller les certitudes.

Elle favorise la prise de conscience et du coup suscite la découverte.

Cette question émerge naturellement, sans effort ni plaquage extérieur, au cours d’un entretien où l’empathie du coach joue un grand rôle, notamment à travers une présence active qui passe par le regard, comme Jésus se retournant pour voir face-à-face ceux qui le suivaient.

 

La pratique du coaching peut donc nous aider à comprendre la puissance du questionnement opéré par Jésus. Et symétriquement, l’art du questionnement de Jésus peut nous aider à mieux pratiquer cet art avec les autres. Il suffit de mentionner quelques-unes des questions les plus marquantes que Jésus a posées à ses interlocuteurs, dont la vie a été chamboulée, profondément transformée suite à l’opération-vérité que la puissante question de Jésus provoque :Jésus pose des questions

  • Que cherchez-vous ? (Jn 1,38)
  • Et vous, qui dites-vous que je suis ? Pour vous, qui suis-je ? (Mt 16,15)
  • Que veux-tu que je fasse pour toi ? (Mc 10,51)
  • Voulez-vous partir vous aussi ? (Jn 6,67)
  • M’aimes-tu ? (Jn 21,15)
  • Pourquoi avez-vous peur ? (Mt 8,26)
  • Veux-tu être guéri ? (Jn 5,6)

 

Et nous ?

Relire la première prise de parole de Jésus dans l’Évangile de Jean nous invite à relire notre parcours spirituel dans les deux sens :

– Quelles sont les questions qui ont bouleversé ma vie, mes choix, mon avenir ?
Repérez ce qui vient de tel texte biblique, de telle personne (accompagnateur spirituel, ami, témoin…), de tel événement décisif (heureux ou malheureux). 

Quelles sont parmi ces questions celles qui ont produit des fruits en orientant ma course autrement ? 

À l’inverse, quelles sont celles que j’ai enfouies, enterrées, par peur, par autolimitation, par paresse… ?

 

– Quelle question puissante m’est-il arrivé de formuler à d’autres (au travail, en famille, entre amis…) ?

Comment puis-je cultiver l’intensité de présence et d’empathie que je dois à l’autre pour faire émerger ce questionnement lorsqu’il est mûr pour cela ? 

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Parle, Seigneur, ton serviteur écoute » (1 S 3, 3b-10.19)

Lecture du premier livre de Samuel
En ces jours-là, le jeune Samuel était couché dans le temple du Seigneur à Silo, où se trouvait l’arche de Dieu. Le Seigneur appela Samuel, qui répondit : « Me voici ! » Il courut vers le prêtre Éli, et il dit : « Tu m’as appelé, me voici. » Éli répondit : « Je n’ai pas appelé. Retourne te coucher. » L’enfant alla se coucher. De nouveau, le Seigneur appela Samuel. Et Samuel se leva. Il alla auprès d’Éli, et il dit : « Tu m’as appelé, me voici. » Éli répondit : « Je n’ai pas appelé, mon fils. Retourne te coucher. » Samuel ne connaissait pas encore le Seigneur, et la parole du Seigneur ne lui avait pas encore été révélée.
De nouveau, le Seigneur appela Samuel. Celui-ci se leva. Il alla auprès d’Éli, et il dit : « Tu m’as appelé, me voici. » Alors Éli comprit que c’était le Seigneur qui appelait l’enfant, et il lui dit : « Va te recoucher, et s’il t’appelle, tu diras : “Parle, Seigneur, ton serviteur écoute.” » Samuel alla se recoucher à sa place habituelle. Le Seigneur vint, il se tenait là et il appela comme les autres fois : « Samuel ! Samuel ! » Et Samuel répondit : « Parle, ton serviteur écoute. »

Samuel grandit. Le Seigneur était avec lui, et il ne laissa aucune de ses paroles sans effet.

PSAUME
(39 (40), 2abc.4ab, 7-8a, 8b-9, 10cd.11cd)

R/ Me voici, Seigneur, je viens faire ta volonté. (cf. 39, 8a.9a)

D’un grand espoir, j’espérais le Seigneur : il s’est penché vers moi. 
En ma bouche il a mis un chant nouveau, une louange à notre Dieu.

Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; 
tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : « Voici, je viens ».

« Dans le livre, est écrit pour moi ce que tu veux que je fasse. 

Mon Dieu, voilà ce que j’aime : ta loi me tient aux entrailles. »

Vois, je ne retiens pas mes lèvres, Seigneur, tu le sais. 

J’ai dit ton amour et ta vérité à la grande assemblée.
 
DEUXIÈME LECTURE
« Vos corps sont les membres du Christ » (1 Co 6, 13c-15a. 17-20

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, le corps n’est pas pour la débauche, il est pour le Seigneur, et le Seigneur est pour le corps ; et Dieu, par sa puissance, a ressuscité le Seigneur et nous ressuscitera nous aussi. Ne le savez-vous pas ? Vos corps sont les membres du Christ. Celui qui s’unit au Seigneur ne fait avec lui qu’un seul esprit. Fuyez la débauche. Tous les péchés que l’homme peut commettre sont extérieurs à son corps ; mais l’homme qui se livre à la débauche commet un péché contre son propre corps.
Ne le savez-vous pas ? Votre corps est un sanctuaire de l’Esprit Saint, lui qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu ; vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes, car vous avez été achetés à grand prix. Rendez donc gloire à Dieu dans votre corps.

 
ÉVANGILE
« Ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui » (Jn 1, 35-42)

Alléluia. Alléluia. En Jésus Christ, nous avons reconnu le Messie : par lui sont venues la grâce et la vérité. Alléluia. (cf. Jn 1,41.17)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jean le Baptiste se trouvait avec deux de ses disciples. Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit : « Voici l’Agneau de Dieu. » Les deux disciples entendirent ce qu’il disait, et ils suivirent Jésus. Se retournant, Jésus vit qu’ils le suivaient, et leur dit : « Que cherchez-vous ? » Ils lui répondirent : « Rabbi – ce qui veut dire : Maître –, où demeures-tu ? » Il leur dit : « Venez, et vous verrez. » Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui ce jour-là. C’était vers la dixième heure (environ quatre heures de l’après-midi).
André, le frère de Simon-Pierre, était l’un des deux disciples qui avaient entendu la parole de Jean et qui avaient suivi Jésus. Il trouve d’abord Simon, son propre frère, et lui dit : « Nous avons trouvé le Messie » – ce qui veut dire : Christ. André amena son frère à Jésus. Jésus posa son regard sur lui et dit : « Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Kèphas » – ce qui veut dire : Pierre.
Patrick BRAUD

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26 décembre 2023

Anne, la 8ème femme prophète : discerner le moment présent

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min


Homélie pour la fête de la Sainte Famille / Année B 

31/12/2023

 

Cf. également :
Le vieux couple et l’enfant
Qu’as-tu que tu n’aies reçu ?
Aimer nos familles « à partir de la fin »
Une sainte famille « ruminante »
Fêter la famille, multiforme et changeante
La vieillesse est un naufrage ? Honore la !
La Sainte Famille : le mariage homosexuel en débat
Une famille réfugiée politique
Familles, je vous aime?

 

Enfin, elles votent !

Anne, la 8ème femme prophète : discerner le moment présent dans Communauté spirituelle image1-2Éclipsé par l’actualité guerrière de ces dernières semaines, le Synode des évêques à Rome en octobre dernier inaugure une pratique révolutionnaire pour cette assemblée : pour la première fois de son histoire [1], des femmes ont voté ! Elles sont 54 femmes, religieuses ou laïques, qui participaient de droit aux deux assemblées générales du Synode, avec droit de vote. Il a fallu attendre 1944 en France pour que les femmes aient le droit de vote, et donc 2023 dans l’Église catholique… Le lourd, lent et long paquebot-Église a mis du temps, mais cette fois-ci le coup de barre est donné. François a pris un trousseau de clés. Il a ouvert une petite porte et a jeté la clé. On ne pourra plus la refermer.

Ce qui était autrefois le privilège exclusif des évêques du Synode devient désormais le droit commun des baptisés. Certes, 54 femmes pour 365 délégués synodaux, c’est encore bien loin de la parité. Mais l’affirmation théologique est là : le discernement ecclésial d’une assemblée synodale repose sur le don de prophétie lié au baptême, hommes et femmes, et non sur la seule responsabilité des ministres ordonnés.

 

L’Évangile de notre dimanche de la Sainte Famille (Lc 2,22-40) pourrait nous en convaincre s’il le fallait : Syméon n’est pas le seul à discerner en l’enfant Jésus le Messie d’Israël. Anne la prophétesse l’a également reconnu. Mieux encore, elle en a parlé largement autour d’elle, ce qui fait d’elle chez Luc la première annonciatrice du mystère du Christ, la première missionnaire en quelque sorte.

 

Prophétiser, c’est discerner le moment présent

 Anne dans Communauté spirituelleContrairement aux idées reçues, le rôle des prophètes bibliques n’est pas de prédire l’avenir, mais de discerner ce qui est en train de se passer aujourd’hui (ce qui permet ensuite d’avertir pour l’avenir). Là où les pèlerins du Temple ne voient qu’un nouveau-né qui va être circoncis, Syméon reconnaît un Messie, « lumière qui se révèle aux nations, gloire d’Israël ton peuple ». Même Joseph et Marie s’étonnent, car ils n’avaient pas encore mesuré la portée de ce qui leur arrivait avec cette naissance.

Anne elle aussi reconnaît en cet enfant le libérateur d’Israël. Elle ne le garde pas pour elle comme Syméon, mais répand la bonne nouvelle sur toute l’esplanade du Temple. « Elle proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem ».

Prophétiser, pour Anne comme pour Syméon, c’est d’abord interpréter correctement le moment présent : ce n’est pas une simple circoncision, mais le début d’une épopée ; ce n’est pas un simple sacrifice de tourterelles, mais une vie humaine qui devient sacrifice.

Syméon et Anne deviennent les premières figures d’une Église tout entière prophétique, hommes et femmes ensemble, capable de discerner les germes de renouveau, les débuts du royaume de Dieu, les prémices de la libération, là où les autres ne voient que de l’ordinaire et des coutumes. Comme l’avait prédit le prophète Joël : « Je répandrai mon Esprit sur tout être de chair, vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens seront instruits par des songes, et vos jeunes gens par des visions. Même sur les serviteurs et sur les servantes je répandrai mon Esprit en ces jours-là » (Jl 3,1‑2). Depuis la Pentecôte, hommes et femmes ensemble ont reçu l’Esprit de prophétie, qui n’est pas réservé à un seul sexe.

 

51BMG831SNL._SY466_ femmesÀ bien des égards, les caractéristiques d’Anne font d’elles une prophétesse bien plus remarquable encore que Syméon :

  • Anne porte un prénom qui en hébreu signifie grâce : et c’est bien la grâce étonnante (‘amazing grace’) de la libération qu’elle va annoncer. Une grâce déjà présente, déjà à l’œuvre.
    Anne est encore le prénom de la mère du prophète Samuel, elle qui avait déjà annoncé : « Le Seigneur donnera la puissance à son roi, il élèvera le front de son messie » (1S 2,10).
    Pour Luc, ce prénom à lui seul rattache Jésus à la lignée messianique, puisque Anne a donné naissance à celui qui oindrait le premier roi Messie en Israël : Saül. 
  • Notre Anne est de la tribu d’Acer, qui signifie heureux en hébreu, et de fait c’est une grande joie qu’elle annonce à tout le peuple : « Un enfant nous est né, le libérateur d’Israël ! ».
    C’est d’ailleurs assez rare que le Nouveau Testament mentionne la tribu de quelqu’un. Seules trois autres figures – des hommes - y ont droit : Joseph (Lc 2,4;3,33) de la tribu de Juda ; Barnabé (Ac 4,36) de celle de Lévi ; et Paul (Ph 3,5) de celle de Benjamin.
  • Son père était Phanuel (Penouël), dont le nom signifie « Face de Dieu », selon Gn 32,31 : « Jacob appela ce lieu Penouël (c’est-à-dire : Face de Dieu), car, disait-il, j’ai vu Dieu face à face, et j’ai eu la vie sauve ». Anne est donc éduquée par son père à voir la Face de Dieu, à le contempler au Temple pour le reconnaître lorsqu’il viendra en Jésus.
  • Elle a été mariée 7 ans, le temps d’une première création (7 étant le chiffre de Gn 2,2). Puis le veuvage, comme une seconde création en attente, comme Israël se lamentant de l’absence de son Dieu. Ne dit-on pas qu’Israël est la fiancée du shabbat, allumant les bougies pour accueillir son époux qui vient au-devant d’elle ? Anne, en devenant veuve, personnifie la fidélité d’Israël à son Dieu dont les nations proclament la mort, mais qu’elle attend comme son bien-aimé. Une veuve inconsolable, qui ne va pas courir après d’autres  dieux pour remplacer le seul qui lui manque. L’Église également se reconnaît en cette veuve qui depuis la mort du Christ refuse de changer d’espérance en allant s’unir à d’autres pseudos Messies.
  • L’âge d’Anne renforce cette symbolique : elle a 84 ans, soit 7 fois 12 ans. 7 est le chiffre de la Création, 12 celui des tribus d’Israël ou des apôtres de l’Église. Anne est donc parvenue à cet âge où l’attente des nations, d’Israël et de l’Église se réalise enfin, réconciliant l’humanité entière en cet enfant-Messie.

 

Les 7 femmes prophètes de l’Ancien Testament

En cela, Anne est elle-même un signe messianique, car elle devient par sa prophétie sur Jésus la 8e prophétesse des Écritures, et 8 est le chiffre messianique par excellence (le 8e jour est le jour de la nouvelle création, et aussi le jour de la résurrection un dimanche). En effet, la tradition juive reconnaît par deux fois dans le Talmud que d’Abraham à Néhémie, 48 prophètes et 7 prophétesses ont prophétisé en Israël. Les femmes citées par le Talmud sont : Sarah, Myriam, Deborah, Hannah, Abigaïl, Houldah et Esther.

Voyons rapidement comment chacune a su discerner l’enjeu et la signification du moment présent de l’histoire qu’elle vivait.

 

• Sarah

Sarah a su discerner en Isaac le véritable héritier de la promesse faite à Abraham, alors qu’Abraham lui-même n’avait rien vu ! 

« Or, Sara regardait s’amuser Ismaël, ce fils qu’Abraham avait eu d’Agar l’Égyptienne. Elle dit à Abraham : “Chasse cette servante et son fils ; car le fils de cette servante ne doit pas partager l’héritage de mon fils Isaac.” Cette parole attrista beaucoup Abraham, à cause de son fils Ismaël, mais Dieu lui dit : “Ne sois pas triste à cause du garçon et de ta servante ; écoute tout ce que Sara te dira, car c’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom » (Gn 21, 9‑12).

prophetesses-in-the-bible-front prophèteRachi dans son commentaire découvre dans le verbe s’amuser de Gn 21,9 une allusion à trois péchés capitaux : l’idolâtrie, la transgression d’interdits sexuels, et le meurtre. Sarah, en voyant les jeux pas si innocents que cela d’Ismaël, voit clair dans son jeu, et demande du coup à Abraham de renvoyer Agar et Ismaël au désert. Prophétiser pour Sarah est ici voir clair dans le jeu de l’autre, dénoncer le mal, et avertir ceux qui doivent prendre des décisions pour éloigner ce mal.

 

• Myriam

L’Exode la qualifie de prophétesse lorsqu’elle chante et danse la victoire de Moïse sur Pharaon : 

« La prophétesse Myriam, sœur d’Aaron, saisit un tambourin, et toutes les femmes la suivirent, dansant et jouant du tambourin » (Ex 15,20). 

La prophétie de Myriam consiste alors à entraîner le peuple dans sa joie, dans sa louange au Dieu Sauveur, dont elle reconnaît l’action éclatante dans la victoire sur Pharaon. Elle dont le prénom signifie amertume célèbre la fin de l’amertume de l’esclavage. Elle sait que désormais son peuple est libre, et elle l’entraîne à la louange pour ancrer cette liberté dans sa mémoire à jamais. Myriam voit dans la délivrance la marque de l’amour de YHWH, et elle l’enseigne au peuple par le chant et la danse…

 

• Déborah

Forte femme que cette Déborah ! Elle occupait la fonction de juge pour arbitrer les conflits entre les tribus : 

« Or, Déborah, une prophétesse, femme de Lappidoth, jugeait Israël en ce temps-là. Elle siégeait sous le palmier de Déborah, entre Rama et Béthel, dans la montagne d’Éphraïm, et les fils d’Israël venaient vers elle pour faire arbitrer leurs litiges » (Jg 4,4–5). 

9781974927852 SynodeÀ l’image du palmier qui n’a qu’un seul cœur (ce qu’évoque aussi le nom du loulav, la palme qu’on agite à la fête de Souccot : lo-lev, littéralement : « il a un (seul) cœur »), Déborah est tout entière consacrée à la justice. L’Israël de cette génération, grâce à Deborah, n’avait qu’un seul cœur (dirigé) vers son Père céleste.

Déborah a compris ensuite qu’aucune tribu ne pourrait vaincre l’ennemi seule. Elle a donc organisé une levée en masse parmi tous les Hébreux. Certaines tribus, dont celles d’Éphraïm, de Benjamin et la demi-tribu orientale de Manassé, ont répondu à l’appel et envoyé leurs milices. Tandis que d’autres ont fermé les yeux, qui ont été sévèrement dénoncées pour leur manque de courage et pour être restées « près des enclos » (Jg 5,16). Sous le commandement de Barac, les forces de Déborah sont ensuite allées affronter l’armée cananéenne au mont Tabor.

Les forces adverses étaient dirigées par le général Sisra. Dès que celui-ci a donné l’ordre à ses neuf cents chars d’avancer, YHWH – dit le texte – a déclenché une pluie torrentielle qui a inondé la vallée de Jizréel et embourbé les chars ennemis. La milice de Barac n’en a fait qu’une bouchée. Déborah a célébré la victoire par un cantique vibrant : 

« Rois, écoutez ! Prêtez l’oreille, souverains ! C’est moi, c’est moi qui vais chanter pour le Seigneur, moi qui vais jouer pour le Seigneur, Dieu d’Israël ! » (Jg 5,3).

Prophétiser avec Déborah, c’est proclamer que le temps est à la résistance et pas à la soumission, c’est unir les forces des réseaux de la résistance pour faire face, au lieu de fermer les yeux.

 

Anne, mère de Samuel

Le cantique d’action de grâces d’Anne après la naissance de son fils si attendu, Samuel, préfigure le Magnificat de Marie : 

« Et Anne fit cette prière : Mon cœur exulte à cause du Seigneur ; mon front s’est relevé grâce à mon Dieu ! Face à mes ennemis, s’ouvre ma bouche : oui, je me réjouis de ton salut ! Il n’est pas de Saint pareil au Seigneur. – Pas d’autre Dieu que toi ! Pas de Rocher pareil à notre Dieu ! Assez de paroles hautaines, pas d’insolence à la bouche. Le Seigneur est le Dieu qui sait, qui pèse nos actes. L’arc des forts est brisé, mais le faible se revêt de vigueur. Les plus comblés s’embauchent pour du pain, et les affamés se reposent. Quand la stérile enfante sept fois, la femme aux fils nombreux dépérit. Le Seigneur fait mourir et vivre ; il fait descendre à l’abîme et en ramène. Le Seigneur rend pauvre et riche ; il abaisse et il élève. De la poussière, il relève le faible, il retire le malheureux de la cendre pour qu’il siège parmi les princes, et reçoive un trône de gloire. Au Seigneur, les colonnes de la terre : sur elles, il a posé le monde. Il veille sur les pas de ses fidèles, et les méchants périront dans les ténèbres. La force ne rend pas l’homme vainqueur : les adversaires du Seigneur seront brisés. Le Très-Haut tonnera dans les cieux ; le Seigneur jugera la terre entière. Il donnera la puissance à son roi, il relèvera le front de son messie » (1S 2,1–10). 

Elle reconnaît déjà en Samuel celui qui va verser l’huile sur Saül et David, préparant ainsi les chemins d’une lignée messianique durable. 

Prophétiser avec Anne, mère de Samuel, c’est discerner en chacun sa vocation singulière, sa mission spécifique. L’autre Anne, avec Jésus, s’inscrit dans cette même lignée prophétique.

 

• Abigaëlle

Abigaïl est l’épouse de Nabal, un riche propriétaire rural qui avait refusé à David, alors qu’il était fugitif, des vivres pour sa troupe fidèle. Au début (1S 25), David est prêt à venger dans le sang l’affront qui lui est fait, mais Abigaëlle descend à sa rencontre, munie des provisions réclamées, et lui tient un discours si brillant d’intelligence que David cède à sa demande d’épargner Nabal. Par ailleurs, le futur roi d’Israël est ébloui par son extraordinaire beauté et, lorsque le mari aura succombé à ce qu’on pourrait appeler un coup de sang en apprenant l’intervention de son épouse, celle-ci rejoindra David qui la prendra pour femme.

Prophétiser avec Abigaëlle, c’est reconnaître l’erreur des siens, et réparer le tort commis. C’est voir le roi dans le fugitif qui comme David est rejeté de porte en porte. C’est enfin épouser celui qui était exclu, et épouser sa cause.

 

• Houldah

HuldahQui était Houldah ? Houldah signifie « belette ». La belette est un petit animal, très discret, vivant de nuit. Son comportement est caractéristique. Souvent elle s’assoit sur ses pattes arrières et se dresse verticalement pour observer tout ce qui est autour d’elle en tournant la tête de tout côté. Ainsi Houldah était discrète, elle ne se mettait pas en avant. Mais elle était toujours attentive à discerner dans tout ce qu’elle voyait quelle était la pensée de Dieu, comment Dieu lui parlait.

À l’époque de la réforme religieuse du roi Josias de Juda, un rouleau de la Torah est découvert dans les ruines du Temple à reconstruire (621 av. J.-C.). Houldah se montre prophétesse lorsqu’elle interprète le passage lu par le grand prêtre : 

« Alors le prêtre Helcias et Ahiqam, Akbor, Shafane et Assaya allèrent chez la prophétesse Houlda, femme du gardien des vêtements Shalloum, fils de Tiqwa, fils de Harhas. Elle habitait à Jérusalem dans la ville nouvelle. Quand ils lui eurent parlé, elle leur dit : “Ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : Dites à l’homme qui vous a envoyés vers moi : “Ainsi parle le Seigneur : Moi, je vais faire venir un malheur en ce lieu et sur ses habitants, accomplissant ainsi toutes les paroles du livre que le roi de Juda a lu. Parce qu’ils m’ont abandonné et qu’ils ont brûlé de l’encens pour d’autres dieux, afin de provoquer mon indignation par toutes les œuvres de leurs mains, ma fureur s’est enflammée contre ce lieu et ne s’éteindra plus !” 

Mais au roi de Juda qui vous a envoyés consulter le Seigneur, vous direz : “Ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : Ces paroles, tu les as entendues : puisque ton cœur s’est attendri et que tu t’es humilié devant le Seigneur, quand tu as entendu ce que j’ai dit contre ce lieu et ses habitants pour qu’ils deviennent dévastation et malédiction, puisque tu as déchiré tes vêtements et pleuré devant moi, eh bien ! moi aussi, j’ai entendu – oracle du Seigneur. À cause de cela, moi, je te réunirai à tes pères ; tu seras ramené en paix dans leurs tombeaux ; tes yeux ne verront rien de tout le malheur que je fais venir sur ce lieu.”” Helcias et ses compagnons rapportèrent la réponse au roi » (2R 22,14–20).

Interpréter les événements historiques à la lumière des Écritures est bien le don de prophétie : ceux qui abandonnent YHWH se condamnent eux-mêmes au malheur, ceux qui s’inclinent devant lui seront réunis à leurs pères, c’est-à-dire maintenus dans la communion des croyants.

 

• Esther

Dans l’empire perse du terrible Xerxès, le grand vizir Haman veut mettre en œuvre la première Shoah de l’histoire : l’extermination du peuple juif, parce qu’il est juif : 

« Comme on lui avait appris de quel peuple était Mardochée, il dédaigna de porter la main sur lui seul, et il résolut de faire disparaître, avec Mardochée, tous les Juifs qui étaient établis dans tout le royaume d’Assuérus » (Est 3,6). 

Mais la reine Esther, juive, prévient Xerxès de ce complot. Et elle joue de sa beauté pour tendre un piège à Haman. Celui-ci s’était laissé tomber sur le divan où était installée Esther. Xerxès s’écria alors : « Cet individu veut-il en plus violer la reine sous mes yeux, dans mon palais ? » (Est 7,8). Haman et ses fils ont été traînés dehors et pendus, mais il était impossible d’annuler l’ordre de massacre prévu par Haman, car il avait fait l’objet d’un décret royal. Ému par les supplications d’Esther, le roi a alors promulgué un décret autorisant les juifs de son royaume à porter des armes pour se défendre. Ainsi, les juifs étaient préparés quand la milice est venue pour les tuer : « Les Juifs frappèrent alors tous leurs ennemis à coups d’épée. Ce fut une tuerie, un carnage ; leurs adversaires furent livrés à leur bon plaisir » (Est 9,5).

Prophétiser avec Esther, c’est déjouer les complots qui se trament contre la dignité humaine. C’est dévoiler le mensonge et la perfidie qui rendent possibles les pogroms, les massacres en tous genres. C’est finalement armer les plus faibles pour leur permettre de résister et de sauver leur vie…

Au cours du festin royal, la reine Esther dévoile à Assuérus le complot d’Haman contre les Israélites

 

Vos fils et vos filles prophétiseront

aquarelle-illustration-descente-de-l-esprit-saint-sur-les-apôtres-trinité-jour-pentecôte-blanc-prier-hommes-et-femmes-le-sous-226307953Anne vient donc au terme de cette lignée de 7 femmes prophètes [2]. Elle confirme que ce don de prophétie est répandu sur toute chair, ce que l’Esprit de Pentecôte réalise en plénitude : 

« Mais ce qui arrive a été annoncé par le prophète Joël : Il arrivera dans les derniers jours, dit Dieu, que je répandrai mon Esprit sur toute créature : vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions, et vos anciens auront des songes. Même sur mes serviteurs et sur mes servantes, je répandrai mon Esprit en ces jours-là, et ils prophétiseront » (Ac 2,16-18 ; cf. Jl 3,1–2). 

Anne la prophétesse est avec Syméon l’incarnation de l’égalité hommes-femmes dans l’Église quant à la capacité de discerner ce qui est en jeu dans le moment présent, grâce à l’Esprit de prophétie de notre baptême commun.

« Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière, avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères » (Ac 1,14).

C’est donc toute justice que de permettre à tous les baptisés, hommes et femmes, de participer à égalité au discernement spirituel que l’histoire requiert de nos Églises. Les prophétesses de la Bible nous ont montré ce qu’est discerner en paroles et en actes, avec toutes les implications politiques, sociales, religieuses que cela entraîne.

Puissions-nous nous encourager, hommes et femmes ensemble, à pratiquer ce discernement prophétique, et pas seulement au Synode des évêques à Rome.

 

_____________________


[1]
. En octobre 2019, 35 femmes participaient au Synode sur l’Amazonie. Elles ne disposaient toutefois pas de droit de vote sur le document final de l’assemblée.


[2]
. Le Nouveau Testament connaît d’autres prophétesses, comme par exemple les quatre filles du ‘diacre’ Philippe : « Partis le lendemain, nous sommes allés à Césarée, nous sommes entrés dans la maison de Philippe, l’évangélisateur, qui était l’un des Sept, et nous sommes restés chez lui. Il avait quatre filles non mariées, qui prophétisaient » (Ac 21,8 9).


 LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ton héritier sera quelqu’un de ton sang » (Gn 15, 1-6 ; 21, 1-3)

Lecture du livre de la Genèse
En ces jours-là, la parole du Seigneur fut adressée à Abram dans une vision : « Ne crains pas, Abram ! Je suis un bouclier pour toi. Ta récompense sera très grande. » Abram répondit : « Mon Seigneur Dieu, que pourrais-tu donc me donner ? Je m’en vais sans enfant, et l’héritier de ma maison, c’est Élièzer de Damas. » Abram dit encore : « Tu ne m’as pas donné de descendance, et c’est un de mes serviteurs qui sera mon héritier. » Alors cette parole du Seigneur fut adressée à Abram : « Ce n’est pas lui qui sera ton héritier, mais quelqu’un de ton sang. » Puis il le fit sortir et lui dit : « Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux… » Et il déclara : « Telle sera ta descendance ! » Abram eut foi dans le Seigneur et le Seigneur estima qu’il était juste. Le Seigneur visita Sara comme il l’avait annoncé ; il agit pour elle comme il l’avait dit. Elle devint enceinte, et elle enfanta un fils pour Abraham dans sa vieillesse, à la date que Dieu avait fixée. Et Abraham donna un nom au fils que Sara lui avait enfanté : il l’appela Isaac.
 
PSAUME
(104 (105), 1-2, 3-4, 5-6, 8-9)
R/ Le Seigneur, c’est lui notre Dieu ;il s’est toujours souvenu de son alliance.(104, 7a.8a)

Rendez grâce au Seigneur, proclamez son nom,
annoncez parmi les peuples ses hauts faits ;
chantez et jouez pour lui,
redites sans fin ses merveilles.

Glorifiez-vous de son nom très saint :
joie pour les cœurs qui cherchent Dieu !
Cherchez le Seigneur et sa puissance,
recherchez sans trêve sa face.

Souvenez-vous des merveilles qu’il a faites,
de ses prodiges, des jugements qu’il prononça,
vous, la race d’Abraham son serviteur,
les fils de Jacob, qu’il a choisis.

Il s’est toujours souvenu de son alliance,
parole édictée pour mille générations :
promesse faite à Abraham,
garantie par serment à Isaac.

DEUXIÈME LECTURE
La foi d’Abraham, de Sara et d’Isaac (He 11, 8.11-12.17-19)

Lecture de la lettre aux Hébreux
Frères, grâce à la foi, Abraham obéit à l’appel de Dieu : il partit vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait.
Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge, fut rendue capable d’être à l’origine d’une descendance parce qu’elle pensait que Dieu est fidèle à ses promesses. C’est pourquoi, d’un seul homme, déjà marqué par la mort, a pu naître une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, une multitude innombrable.
Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve, Abraham offrit Isaac en sacrifice. Et il offrait le fils unique, alors qu’il avait reçu les promesses et entendu cette parole : C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom. Il pensait en effet que Dieu est capable même de ressusciter les morts ; c’est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration.
 
ÉVANGILE
« L’enfant grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse » (Lc 2, 22-40)
Alléluia. Alléluia. À bien des reprises, Dieu, dans le passé, a parlé à nos pères par les prophètes ; à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils. Alléluia. (cf. He 1, 1-2)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Quand fut accompli le temps prescrit par la loi de Moïse pour la purification, les parents de Jésus l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, selon ce qui est écrit dans la Loi : Tout premier-né de sexe masculin sera consacré au Seigneur. Ils venaient aussi offrir le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterelles ou deux petites colombes.
Or, il y avait à Jérusalem un homme appelé Syméon. C’était un homme juste et religieux, qui attendait la Consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était sur lui. Il avait reçu de l’Esprit Saint l’annonce qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ, le Messie du Seigneur. Sous l’action de l’Esprit, Syméon vint au Temple. Au moment où les parents présentaient l’enfant Jésus pour se conformer au rite de la Loi qui le concernait, Syméon reçut l’enfant dans ses bras, et il bénit Dieu en disant : « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. » Le père et la mère de l’enfant s’étonnaient de ce qui était dit de lui. Syméon les bénit, puis il dit à Marie sa mère : « Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction – et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre. »

Il y avait aussi une femme prophète, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Elle était très avancée en âge ; après sept ans de mariage, demeurée veuve, elle était arrivée à l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Elle ne s’éloignait pas du Temple, servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière. Survenant à cette heure même, elle proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem.
Lorsqu’ils eurent achevé tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth. L’enfant, lui, grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui.
Patrick BRAUD

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