L'homelie du dimanche

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6 janvier 2019

Jésus, un somewhere de la périphérie

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

Jésus, un somewhere de la périphérie


Homélie pour la fête du Baptême du Seigneur / Année C
13/01/2019

Cf. également :

De Star Wars au baptême du Christ
Baptême du Christ : le plongeur de Dieu
« Laisse faire » : éloge du non-agir
Le baptême du Christ : une histoire « sandaleuse »
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Lot de consolation
Yardén : le descendeur

Rameaux, kénose et relèvement
Il a été compté avec les pécheurs

Les thèses du géographe français Christophe Guilluy et du journaliste britannique David Goodhart suscitent un regain d’intérêt actuellement, car elles permettent de mieux comprendre ce qui s’est joué dans le mouvement dit des Gilets Jaunes de Novembre-Décembre en France. Exposons-les rapidement, car vous allez voir qu’elles peuvent également projeter une lumière nouvelle sur le baptême de Jésus dans le Jourdain que nous fêtons ce dimanche.

La France périphériqueChristophe Guilluy a le mérite de réintroduire l’espace, la géographie dans les nouvelles fractures sociales apparues en France ces dernières décennies [1]. Il distingue trois zones de population qui vont entretenir des rapports de plus en plus conflictuels. La première zone est le centre des mégapoles comme Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux, Lille etc. Au cœur de ces quartiers de centre-ville se regroupent - entre eux - les gagnants de la mondialisation : les bobos, les classes dirigeantes, les milieux financiers et politiques etc… La folle hausse du prix de l’immobilier a chassé les pauvres de ces quartiers. Il en résulte que seuls les plus fortunés peuvent rester habiter dans ces centres. Ne restent plus alors que les CSP++, trouvant tout naturel de vivre entre pairs. Ils regroupent sans en avoir conscience leurs enfants dans les mêmes écoles, les mêmes clubs de sport. Eux-mêmes ne sortent qu’avec leurs semblables et voient le reste du monde à travers les médias, dont les patrons font d’ailleurs partie du même monde, ou à travers le prisme de leurs loisirs (résidences secondaires, voyages touristiques…).

Vient ensuite la deuxième zone géographique, périurbaine. Là résident les serviteurs des puissants, ceux qui font chaque jour des heures de transport en commun pour aller rejoindre leur lieu de travail en ville avant de revenir dans ces quartiers modestes, ces logements sociaux, ces banlieues plus ou moins équipées en services publics, animations  culturelles etc.. Les émeutes des quartiers dits ‘sensibles’ de 2005 venaient de là.

La troisième zone constitue la France des invisibles, des inaudibles, des oubliés : dans le rural clairsemé, les petites communes loin des grandes, les territoires peu équipés en transports en commun, en hôpitaux, en écoles…

D’après Christophe Guilluy, 60 % des Français environ habiteraient dans cette France périphérique que les élites de la nation ne connaissent plus, ne fréquentent plus, n’entendent plus. Même si ce pourcentage semble exagéré, il stigmatise la mise à l’écart d’un nouveau Tiers-État, à côté des banlieues populaires et des riches centres urbains.

D’où la colère des Gilets Jaunes, majoritairement issus de cette troisième zone : ils crient leur souffrance d’être déclassés, à l’écart. Ils sont fatigués de lutter pour survivre – même pas pour vivre – décemment. Comme ils n’étaient plus dans les radars des élus et des winners, leur explosion de colère a surpris les classes au pouvoir, et a pris de court le  gouvernement obligé de lâcher du lest devant la popularité du mouvement. Car, même les autres, ceux de la deuxième zone notamment, se sentent concernés. Ils ont peur de tomber dans le même déclassement, eux ou leurs enfants ou petits-enfants. Ils voient leur pouvoir d’achat s’effriter. Ils savent bien que les élus sont loin du petit peuple (sauf peut-être certains maires) et ne représentent plus que la première zone. Le taux d’abstention énorme et endémique qui invalide en pratique l’assise démocratique de nos élections françaises en est d’ailleurs un symptôme qui aurait dû alerter depuis bien longtemps…

The Road to SomewhereÀ ces nouvelles fractures sociales, géographiques et pas seulement économiques, il faut ajouter celles, culturelles, que décrit David Goodhart [2]. Il repère deux courants d’appartenance dans les pays occidentaux : les gagnants et fervents supporters de la mondialisation, et les perdants dont la voix à de moins en moins de poids. Il appelle les premiers les anywhere, littéralement « ceux de n’importe où », car ils peuvent vivre en Asie ou en Europe, dans une tour géante de Dubaï ou un penthouse de Londres, peu importe : leur profession les a rendus apatrides, sans attaches, sans racines. David Goodhart appelle les seconds les somewhere car eux sont de quelque part, avec une identité historique et culturelle forte, si ancrée que changer de département, voire de commune, leur est quasiment impensable. Eux ne se déplacent pas au gré de la mondialisation des échanges, car leur ferme, leur maison, leur famille, belle-famille, amis d’enfance sont trop importants pour eux pour qu’ils les quittent et adoptent la mobilité des winners (sans compter les emprunts contractés qui les clouent au sol).

Les premiers sont pour une Europe fédérale, les seconds pour le terroir et l’identité locale, nationale. Les Gilets Jaunes sont majoritairement des somewhere, même si quelques  anywhere leur témoignent soutien et solidarité. Les élus, les énarques et autres élèves de grandes écoles sont des anywhere qui ne comprennent pas que traverser la rue pour trouver un job soit un obstacle.

Ces deux thèses sont bien sûr partielles et critiquables. Elles permettent néanmoins de comprendre deux moteurs des révoltes de Novembre-Décembre.

Les manifestations des Gilets Jaunes se nourrissaient de cette double opposition : la France périphérique contre les élites des centres, et les somewhere contre les anywhere. Au-delà des gestes consentis en direction du pouvoir d’achat, on voit que des défis demeurent. À moyen terme, c’est le défi de la représentation politique, qui n’est plus crédible aux yeux de deux zones sur trois, ne lui accordant plus aucune confiance. D’où les demandes - discordantes et brouillonnes - d’une autre manière de faire la politique d’un pays : assemblées locales, référendum d’initiative citoyenne, participation continue et en direct de tous (via les moyens numériques) et pas seulement par le bulletin dans l’urne tous les cinq ans, transparence jusqu’à filmer les débats etc… À long terme, c’est le défi de concilier transition écologique et justice sociale, car les pauvres refusent d’être les seuls à faire des efforts. Sauf à rester bloqué dans l’immaturité de l’en même temps typique du stade de l’adolescence, il faudra faire des choix courageux, des choix qui orienteront notre production, nos modes de vie à long terme. Ces choix seront-ils socialement justes ? équitablement répartis ? réellement efficaces ? indépendants des lobbys ?

6- Le Baptême de Jésus au JourdainNous sommes apparemment bien loin du plongeon de Jésus sous les eaux du Jourdain (Lc 3, 15-22) ! Pourtant, les parallèles sont saisissants : Jésus s’éloigne du centre-ville de Jérusalem, et va dans le désert, cette périphérie soigneusement évitée des notables. D’ailleurs Jésus lui-même sort d’un obscur village de Galilée, Nazareth, dont on se demande s’il peut produire quelque chose de bon (Jn 1,46) tant il est assimilé à la troisième zone des invisibles. Il est né à Bethléem Éphrata, « le plus petit des clans de Juda » (Mi 5,1). En allant au Jourdain, Jésus se mélange à la plèbe des pécheurs, qui se reconnaissent comme tels, au lieu de rester près du Saint des Saints où pourtant il est chez lui. Il va voir Jean, son cousin, car les attaches familiales sont importantes pour lui. Il va trouver ce prophète vêtu de poils de chameau, ce qui le solidarise avec les nations païennes réputées impures (comme l’animal chameau cf. Lv 11,4), loin de Jérusalem. Et il se nourrit de sauterelles – qui rappellent la huitième plaie d’Égypte, comme si Jean-Baptiste épousait la condition des égyptiens réduits à manger ce qui les détruit – et de miel sauvage qui conteste toute l’activité industrieuse des villes ou même de l’apiculture domestique.

Bref, Jésus quitte le centre pour aller à la périphérie. Il laisse les élites pour aller voir les invisibles. Il délaisse les lieux habituels de retrouvailles des puissants pour aller là où le peuple des pécheurs se rassemble.

D’une manière plus globale encore, il quitte sa divinité pour aller rejoindre ceux qui sont au plus bas (cf. Ph 2,6-11). Jusqu’à plonger aux enfers mêmes afin de délivrer ceux qui étaient oubliés au pays de la mort.

Les dirigeants et les élites feraient bien de méditer sur cette kénose du Christ, qui le conduit des sommets de la gloire divine au baptême de l’infamie de la croix, par amour pour ceux qui comptent ‘pour rien’ aux yeux des gagnants de tous les pouvoirs religieux, civils, économiques. La véritable légitimité du Messie Chrétien est de faire corps avec les pécheurs, avec ceux d’en bas, avec ceux qui sont loin des centres de pouvoir. L’authenticité de Jésus lui vient de sa fraternité avec les exclus de tous bords. Son autorité s’enracine dans sa défense de la cause des humiliés et des oubliés. En cela il est véritablement le Fils du Père, de manière unique,  comme le déclare la voix au baptême : « toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie ». Car le désir de Dieu manifesté en Jésus est de sauver ceux qui étaient perdus, par amour. Et comment les faire monter à la droite du Père sans d’abord faire corps avec eux, depuis l’humble étable de Bethléem hier à Noël jusqu’à la honte du gibet demain à Pâques, en passant par l’immersion dans notre humanité la plus pécheresse dans son baptême aujourd’hui au Jourdain ?

Comment les élites pouvaient-elles s’inspirer de cette kénose du Christ ? Comment faire corps avec les petits lorsqu’on est un winner ? Comment rester en communion avec les moins que rien lorsque tout le monde vous salue dans la rue ou à l’usine ou au bureau ? Comment devenir solidaires des maudits, à l’image de Jésus, quand on reçoit les honneurs, les décorations, la première place lors des dîners en ville ?

À ces défis les élus auront à répondre, sinon ils seront balayés par le mouvement issu du Magnificat de Marie : « il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles, il comble de bien les affamés, renvoie les riches les mains vides »

Cette conversion passe d’abord à l’intérieur de chacun d’entre nous.

Prenons place dans la file des pécheurs, au bord du Jourdain, ce fleuve si sale de la pollution des villes en amont et autour du lac de Tibériade…


[1]. Cf. Christophe GUILLUY, Atlas des nouvelles fractures sociales en France, Paris, Éditions Autrement, 2004.
Fractures françaises, Bourin Éditeur, 2010 repris en « Champs Essais », Flammarion, en 2013.

[2]. The Road to Somewhere: The Populist Revolt and the Future of Politics, C. Hurst & Co, 2017

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« La gloire du Seigneur se révélera, et tout être de chair verra » (Is 40, 1-5.9-11)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Consolez, consolez mon peuple, – dit votre Dieu – parlez au cœur de Jérusalem. Proclamez que son service est accompli, que son crime est expié, qu’elle a reçu de la main du Seigneur le double pour toutes ses fautes.
Une voix proclame : « Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur ; tracez droit, dans les terres arides, une route pour notre Dieu. Que tout ravin soit comblé, toute montagne et toute colline abaissées ! que les escarpements se changent en plaine, et les sommets, en large vallée ! Alors se révélera la gloire du Seigneur, et tout être de chair verra que la bouche du Seigneur a parlé. »
Monte sur une haute montagne, toi qui portes la bonne nouvelle à Sion. Élève la voix avec force, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. Élève la voix, ne crains pas. Dis aux villes de Juda : « Voici votre Dieu ! » Voici le Seigneur Dieu ! Il vient avec puissance ; son bras lui soumet tout. Voici le fruit de son travail avec lui, et devant lui, son ouvrage. Comme un berger, il fait paître son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur, il mène les brebis qui allaitent.

Psaume

(Ps 103 (104), 1c-3a, 3bc-4, 24-25, 27-28, 29-30)
R/ Bénis le Seigneur, ô mon âme ; Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
(Ps 103, 1)

Revêtu de magnificence,
tu as pour manteau la lumière !
Comme une tenture, tu déploies les cieux,
tu élèves dans leurs eaux tes demeures.

Des nuées, tu te fais un char,
tu t’avances sur les ailes du vent ;
tu prends les vents pour messagers,
pour serviteurs, les flammes des éclairs.

Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur !
Tout cela , ta sagesse l’a fait ;
 la terre s’emplit de tes biens.
Voici l’immensité de la mer,
son grouillement innombrable d’animaux grands et petits.

Tous, ils comptent sur toi
pour recevoir leur nourriture au temps voulu.
Tu donnes : eux, ils ramassent ;
tu ouvres la main : ils sont comblés.

Tu caches ton visage : ils s’épouvantent ;
tu reprends leur souffle, ils expirent
 et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre.

Deuxième lecture
« Par le bain du baptême, Dieu nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint » (Tt 2, 11-14 ; 3, 4-7)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre à Tite
Bien-aimé, la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes. Elle nous apprend à renoncer à l’impiété et aux convoitises de ce monde, et à vivre dans le temps présent de manière raisonnable, avec justice et piété, attendant que se réalise la bienheureuse espérance : la manifestation de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, Jésus Christ. Car il s’est donné pour nous afin de nous racheter de toutes nos fautes, et de nous purifier pour faire de nous son peuple, un peuple ardent à faire le bien.
Lorsque Dieu, notre Sauveur, a manifesté sa bonté et son amour pour les hommes, il nous a sauvés, non pas à cause de la justice de nos propres actes, mais par sa miséricorde. Par le bain du baptême, il nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint. Cet Esprit, Dieu l’a répandu sur nous en abondance, par Jésus Christ notre Sauveur, afin que, rendus justes par sa grâce, nous devenions en espérance héritiers de la vie éternelle.

Évangile
« Comme Jésus priait, après avoir été baptisé, le ciel s’ouvrit » (Lc 3, 15-16.21-22) Alléluia. Alléluia.

Voici venir un plus fort que moi, proclame Jean Baptiste ; c’est lui qui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu.
Alléluia. (cf. Lc 3, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, le peuple venu auprès de Jean le Baptiste était en attente, et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Christ. Jean s’adressa alors à tous : « Moi, je vous baptise avec de l’eau ; mais il vient, celui qui est plus fort que moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. »
Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit. L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

Patrick BRAUD

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19 mars 2018

Comment devenir dépassionnés

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Comment devenir dépassionnés

 

Homélie pour le dimanche des Rameaux / Année B
25/03/2018

Cf. également :

Rameaux : assumer nos conflits
Rameaux, kénose et relèvement
Briser la logique infernale du bouc émissaire
Les multiples interprétations symboliques du dimanche des rameaux
Le tag cloud de la Passion du Christ
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
C’est l’outrage et non pas la douleur
Il a été compté avec les pécheurs
Sortir, partir ailleurs…

 

La Passion du Christ que nous lisons en ce dimanche des Rameaux nous invite à devenir nous-mêmes des passionnés à sa suite.
Passionnés de Dieu, au point de préférer encourir la justice plutôt que de le renier.
Passionnés des hommes, au point d’accepter de subir la dérision des foules plutôt que de leur mentir.

Image associéeAutour du Christ traduit devant une justice corrompue, Marc nous dresse en chemin une série de portraits de gens qui eux au contraire sont dépassionnés, c’est-à-dire qui refusent de suivre le Christ dans sa Passion. De Judas à Simon, des grands prêtres à Pilate, les excuses sont nombreuses pour finalement ne pas prendre parti ou le parti adverse.

Repérons quelques-uns de ces alibis qui aujourd’hui encore nous empêchent de nous passionner avec le Christ pour la cause de Dieu et celle des hommes.

 

L’utilitarisme

Comment devenir dépassionnés dans Communauté spirituelle 41OgE6sQVNL._SX302_BO1,204,203,200_L’utilitarisme est un courant de pensée économique qui fait de l’utilité et de l’efficacité les critères ultimes de l’action humaine. Au nom de ce pragmatisme, le grand prêtre affirme sans sourciller qu’il vaut mieux qu’un seul homme meure plutôt que tout le peuple. Au nom de cette efficacité, « quelques-uns » (selon Marc, car Jean mettra ce murmure dans la bouche de Judas, hélas) s’indigne de l’onction à Béthanie : « on aurait bien pu vendre ce parfum-là plus de 300 pièces d’argent et les donner aux pauvres ». L’utilitarisme finit par ne plus voir que les effets calculables à court terme. Il se ferme au long terme, ici au gratuit, à l’adoration.

En ce siècle de fin annoncée des idéologies en Occident (car ailleurs les idéologies se renforcent, l’islam radical notamment), le péril utilitariste peut devenir mortel. Au nom des conséquences à court terme, on est prêt à rogner ses convictions et même à ne plus en avoir. On peut ainsi légitimer toute intervention militaire, financière ou politique en invoquant le pragmatisme. Judas suivra ce raisonnement pour livrer Jésus, non par amour de l’argent (il rendra les 30 pièces d’argent), mais par calcul politique à court terme, pour que l’alliance entre le mouvement de Jésus et les grands prêtres puissent enfin former la coalition capable de renverser l’occupant romain. D’ailleurs les autres disciples également rêveront d’utiliser Jésus pour leur projet d’indépendance : « et nous, nous espérions qu’il était celui qui allait délivrer Israël » (Lc 24,21).

Privilégier le pragmatisme aux convictions fortes, l’efficacité visible à la fidélité à soi-même nous enlève peu à peu toute capacité à nous passionner.

Le déclin du courage accompagne toujours la montée de l’utilitarisme.

 

L’alourdissement

À Gethsémani, Jésus mène son combat intérieur pour rester fidèle à son Père. Mais il constate que ses amis somnolent, « les yeux alourdis de sommeil ». Et c’est vrai qu’ils se sont alourdis, les disciples de Jésus, à force de le suivre pendant ces trois années merveilleuses. À tel point qu’ils sont pleins d’eux-mêmes, remplis des théories échafaudées entre eux en cours de route. C’est ce qui donne à Pierre sa fausse assurance : « je ne te renierai pas ». Cet alourdissement contraste avec le jeune homme court-vêtu que Marc est le seul à mentionner : lui veut suivre Jésus, et n’a qu’un drap pour se vêtir. Il préfère s’enfuir tout nu plutôt que de se laisser arrêter avec ce qu’il possède !

Avec les années, nous nous alourdissons des biens possédés, des idées arrêtées, des repos bien mérités… Accumuler, thésauriser, prendre de l’embonpoint physique, moral et spirituel : voilà qui tue la passion !

Demeurer léger et court-vêtu est peut-être une condition pour suivre Jésus dans sa Passion.

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La peur

Elle est en filigrane de tout le récit.
C’est par peur que tous les disciples s’enfuient au moment de l’arrestation.
C’est par peur d’être reconnu que Pierre renie trois fois.
C’est par peur de perdre sa place que Pilate finit par contenter les grands prêtres juifs et la foule en leur livrant Jésus.
Quelques femmes certes sont restées, mais « à distance », par peur d’être assimilées à ses disciples.

Alors qu’à l’inverse Joseph d’Arimathie ne craint pas d’affronter le grand conseil pour réclamer le corps de Jésus. D’ailleurs, la première parole de Pâques adressée aux trois femmes venues au tombeau sera le célèbre : « N’ayez pas peur ! ». Pourtant, elles sont encore tremblantes et ne diront rien à personne, « car elles avaient peur ».

La peur nous empêche d’aller au bout de nos passions. Elle nous immobilise, nous fait fuir, nous ôte la parole, nous garde à distance…

Quelles peurs actuellement nous dépassionnent ?

"Un homme digne de ce nom ne fuit jamais. Fuir, c'est bon pour les robinets." Boris Vian

La dérision

Fra Angelico - Le Christ  aux outrages - vers 1441Qui a vu le Christ aux outrages de Fra Angelico à Florence sait que la dérision est le fil rouge de la Passion du Christ. La couronne d’épines pour un roi manqué, un roseau pour se moquer de son pouvoir absent, un vêtement de pourpre pour singer sa dignité princière, les crachats, les gifles, les insultes… : le chemin de croix de Jésus est une longue litanie d’humiliations et de dérisions.

Jusqu’à la pancarte en bois : INRI, qui veut faire rire de ce roi lamentable. Mais par un de ces retournements que l’histoire aime à reproduire, cette inscription moqueuse se révélera prophétique. Jésus est vraiment le roi des juifs, même si tout le monde en ricane.

Ceux dont on se moque pourraient bien détenir la vérité de leur époque !

La dérision a un tel pouvoir de séduction qu’un des compagnons d’infortune de Jésus y succombe selon Luc. Marc mentionne que les patients hochent la tête avec mépris (cf. Ps 22,8) en voyant ce soi-disant Messie échouer lamentablement : « sauve-toi toi-même » si tu es aussi puissant que tu le prétends !

Rire de quelqu’un n’a jamais été le fort de Jésus.
Tourner en dérision les vaincus de la société, les perdants de l’économie, les pions égarés de la mondialisation ne nous permettra pas de discerner les bons combats où nous engager.
Se moquer, ironiser, rire des faibles et des vaincus, de « ceux qui ne sont rien » ou des « derniers de cordées » ne peut que nous déshumaniser.

Le mépris fait de nous des passants, indifférents au malheur des petits, incapables de nous passionner pour la cause de la justice. Nous risquons alors de devenir des cyniques, ne croyant plus en grand-chose sinon notre intérêt immédiat, ne poursuivant aucun idéal sinon l’utilité de nos actions à court terme.

 

L’utilitarisme, l’alourdissement, la peur et la dérision font de nous des dépassionnés. Rameaux à la main, prenons conscience de ce qui fait obstacle à nos passions les plus authentiques.

Ouvrons les yeux sur ce qui nous dépassionne. Alors, si nous unissons nos passions à celle du Christ, elles deviendront fécondes avec lui, par lui, et en lui…

 

 

Messe de la Passion

1ère lecture : « Je n’ai pas caché ma face devant les outrages, je sais que je ne serai pas confondu » (Troisième chant du Serviteur du Seigneur) (Is 50, 4-7)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé. Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute. Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu.

Psaume : 21 (22), 8-9, 17-18a, 19-20, 22c-24a

R/ Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (21, 2a)

Tous ceux qui me voient me bafouent,
ils ricanent et hochent la tête :
« Il comptait sur le Seigneur : qu’il le délivre !
Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! »

Oui, des chiens me cernent,
une bande de vauriens m’entoure.
Ils me percent les mains et les pieds ;
je peux compter tous mes os.

Ils partagent entre eux mes habits
et tirent au sort mon vêtement.
Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin :
ô ma force, viens vite à mon aide !

Tu m’as répondu !
Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
Vous qui le craignez, louez le Seigneur.

2ème lecture : « Il s’est abaissé : c’est pourquoi Dieu l’a exalté » (Ph 2, 6-11)

Lecture de la lettre de Saint Paul apôtre aux Philippiens

Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

Evangile : Passion de notre Seigneur Jésus Christ (Mc 14, 1 – 15, 47)

Acclamation : Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! Pour nous, le Christ est devenu obéissant, jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom. Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Ph 2, 8-9)

La Passionde notre Seigneur Jésus Christ selon saint Marc

Indications pour la lecture dialoguée : Les sigles désignant les divers interlocuteurs son les suivants :

X = Jésus ; L = Lecteur ; D = Disciples et amis ; F = Foule ; A = Autres personnages.

L. La fête de la Pâque et des pains sans levain allait avoir lieu deux jours après. Les grands prêtres et les scribes cherchaient comment arrêter Jésus par ruse, pour le faire mourir. Car ils se disaient : A. « Pas en pleine fête, pour éviter des troubles dans le peuple. » L. Jésus se trouvait à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux. Pendant qu’il était à table, une femme entra, avec un flacon d’albâtre contenant un parfum très pur et de grande valeur. Brisant le flacon, elle lui versa le parfum sur la tête. Or, de leur côté, quelques-uns s’indignaient : A. « À quoi bon gaspiller ce parfum ? On aurait pu, en effet, le vendre pour plus de trois cents pièces d’argent, que l’on aurait données aux pauvres. » L. Et ils la rudoyaient. Mais Jésus leur dit : X « Laissez-la ! Pourquoi la tourmenter ? Il est beau, le geste qu’elle a fait envers moi. Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, et, quand vous le voulez, vous pouvez leur faire du bien ; mais moi, vous ne m’avez pas pour toujours. Ce qu’elle pouvait faire, elle l’a fait. D’avance elle a parfumé mon corps pour mon ensevelissement. Amen, je vous le dis : partout où l’Évangile sera proclamé – dans le monde entier –, on racontera, en souvenir d’elle, ce qu’elle vient de faire. » L. Judas Iscariote, l’un des Douze, alla trouver les grands prêtres pour leur livrer Jésus. À cette nouvelle, ils se réjouirent et promirent de lui donner de l’argent. Et Judas cherchait comment le livrer au moment favorable. Le premier jour de la fête des pains sans levain, où l’on immolait l’agneau pascal, les disciples de Jésus lui disent : D. « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? » L. Il envoie deux de ses disciples en leur disant : X « Allez à la ville ; un homme portant une cruche d’eau viendra à votre rencontre. Suivez-le, et là où il entrera, dites au propriétaire : ‘Le Maître te fait dire : Où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?’ Il vous indiquera, à l’étage, une grande pièce aménagée et prête pour un repas. Faites-y pour nous les préparatifs. » L. Les disciples partirent, allèrent à la ville ; ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit, et ils préparèrent la Pâque. Le soir venu, Jésus arrive avec les Douze. Pendant qu’ils étaient à table et mangeaient, Jésus déclara : X « Amen, je vous le dis : l’un de vous, qui mange avec moi, va me livrer. » L. Ils devinrent tout tristes et, l’un après l’autre, ils lui demandaient : D. « Serait-ce moi ? » L. Il leur dit : X « C’est l’un des Douze, celui qui est en train de se servir avec moi dans le plat. Le Fils de l’homme s’en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux celui par qui le Fils de l’homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né, cet homme-là ! » L. Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit, le leur donna, et dit : X « Prenez, ceci est mon corps. » L. Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : X « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude. Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le royaume de Dieu. » L. Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers. Jésus leur dit : X « Vous allez tous être exposés à tomber, car il est écrit : Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées. Mais, une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » L. Pierre lui dit alors : D. « Même si tous viennent à tomber, moi, je ne tomberai pas. » L. Jésus lui répond : X « Amen, je te le dis : toi, aujourd’hui, cette nuit même, avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. » L. Mais lui reprenait de plus belle : D. « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas. » L. Et tous en disaient autant. Ils parviennent à un domaine appelé Gethsémani. Jésus dit à ses disciples : X « Asseyez-vous ici, pendant que je vais prier. » L. Puis il emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean, et commence à ressentir frayeur et angoisse. Il leur dit : X « Mon âme est triste à mourir. Restez ici et veillez. » L. Allant un peu plus loin, il tombait à terre et priait pour que, s’il était possible, cette heure s’éloigne de lui. Il disait : X « Abba… Père, tout est possible pour toi. Éloigne de moi cette coupe. Cependant, non pas ce que moi, je veux, mais ce que toi, tu veux ! » L. Puis il revient et trouve les disciples endormis. Il dit à Pierre : X « Simon, tu dors ! Tu n’as pas eu la force de veiller seulement une heure ? Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. » L. De nouveau, il s’éloigna et pria, en répétant les mêmes paroles. Et de nouveau, il vint près des disciples qu’il trouva endormis, car leurs yeux étaient alourdis de sommeil. Et eux ne savaient que lui répondre. Une troisième fois, il revient et leur dit : X « Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer. C’est fait ; l’heure est venue : voici que le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Voici qu’il est proche, celui qui me livre. » L. Jésus parlait encore quand Judas, l’un des Douze, arriva et avec lui une foule armée d’épées et de bâtons, envoyée par les grands prêtres, les scribes et les anciens. Or, celui qui le livrait leur avait donné un signe convenu : D. « Celui que j’embrasserai, c’est lui : arrêtez-le, et emmenez-le sous bonne garde. » L. À peine arrivé, Judas, s’approchant de Jésus, lui dit : D. « Rabbi ! » L. Et il l’embrassa. Les autres mirent la main sur lui et l’arrêtèrent. Or un de ceux qui étaient là tira son épée, frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l’oreille. Alors Jésus leur déclara : X « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus vous saisir de moi, avec des épées et des bâtons ? Chaque jour, j’étais auprès de vous dans le Temple en train d’enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. Mais c’est pour que les Écritures s’accomplissent. » L. Les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent tous. Or, un jeune homme suivait Jésus ; il n’avait pour tout vêtement qu’un drap. On essaya de l’arrêter. Mais lui, lâchant le drap, s’enfuit tout nu. Ils emmenèrent Jésus chez le grand prêtre. Ils se rassemblèrent tous, les grands prêtres, les anciens et les scribes. Pierre avait suivi Jésus à distance, jusqu’à l’intérieur du palais du grand prêtre, et là, assis avec les gardes, il se chauffait près du feu. Les grands prêtres et tout le Conseil suprême cherchaient un témoignage contre Jésus pour le faire mettre à mort, et ils n’en trouvaient pas. De fait, beaucoup portaient de faux témoignages contre Jésus, et ces témoignages ne concordaient pas. Quelques-uns se levèrent pour porter contre lui ce faux témoignage : A. « Nous l’avons entendu dire : ‘Je détruirai ce sanctuaire fait de main d’homme, et en trois jours j’en rebâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d’homme.’ » L. Et même sur ce point, leurs témoignages n’étaient pas concordants. Alors s’étant levé, le grand prêtre, devant tous, interrogea Jésus : A. « Tu ne réponds rien ? Que dis-tu des témoignages qu’ils portent contre toi ? » L. Mais lui gardait le silence et ne répondait rien. Le grand prêtre l’interrogea de nouveau : A. « Es-tu le Christ, le Fils du Dieu béni ? » L. Jésus lui dit : X « Je le suis. Et vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant, et venir parmi les nuées du ciel. » L. Alors, le grand prêtre déchire ses vêtements et dit : A. « Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous avez entendu le blasphème. Qu’en pensez-vous ? » L. Tous prononcèrent qu’il méritait la mort. Quelques-uns se mirent à cracher sur lui, couvrirent son visage d’un voile, et le giflèrent, en disant : F. « Fais le prophète ! » L. Et les gardes lui donnèrent des coups. Comme Pierre était en bas, dans la cour, arrive une des jeunes servantes du grand prêtre. Elle voit Pierre qui se chauffe, le dévisage et lui dit : A. « Toi aussi, tu étais avec Jésus de Nazareth ! » L. Pierre le nia : D. « Je ne sais pas, je ne comprends pas de quoi tu parles. » L. Puis il sortit dans le vestibule, au dehors. Alors un coq chanta. La servante, ayant vu Pierre, se mit de nouveau à dire à ceux qui se trouvaient là : A. « Celui-ci est l’un d’entre eux ! » L. De nouveau, Pierre le niait. Peu après, ceux qui se trouvaient là lui disaient à leur tour : F. « Sûrement tu es l’un d’entre eux ! D’ailleurs, tu es Galiléen. » L. Alors il se mit à protester violemment et à jurer : D. « Je ne connais pas cet homme dont vous parlez. » L. Et aussitôt, pour la seconde fois, un coq chanta. Alors Pierre se rappela cette parole que Jésus lui avait dite : « Avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. » Et il fondit en larmes. L. Dès le matin, les grands prêtres convoquèrent les anciens et les scribes, et tout le Conseil suprême. Puis, après avoir ligoté Jésus, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate. Celui-ci l’interrogea : A. « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus répondit : X « C’est toi-même qui le dis. » L. Les grands prêtres multipliaient contre lui les accusations. Pilate lui demanda à nouveau : A. « Tu ne réponds rien ? Vois toutes les accusations qu’ils portent contre toi. » L. Mais Jésus ne répondit plus rien, si bien que Pilate fut étonné. À chaque fête, il leur relâchait un prisonnier, celui qu’ils demandaient. Or, il y avait en prison un dénommé Barabbas, arrêté avec des émeutiers pour un meurtre qu’ils avaient commis lors de l’émeute. La foule monta donc chez Pilate, et se mit à demander ce qu’il leur accordait d’habitude. Pilate leur répondit : A. « Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ? » L. Il se rendait bien compte que c’était par jalousie que les grands prêtres l’avaient livré. Ces derniers soulevèrent la foule pour qu’il leur relâche plutôt Barabbas. Et comme Pilate reprenait : A. « Que voulez-vous donc que je fasse de celui que vous appelez le roi des Juifs ? », L. de nouveau ils crièrent : F. « Crucifie-le ! » L. Pilate leur disait : A. « Qu’a-t-il donc fait de mal ? » L. Mais ils crièrent encore plus fort : F. « Crucifie-le ! » L. Pilate, voulant contenter la foule, relâcha Barabbas et, après avoir fait flageller Jésus, il le livra pour qu’il soit crucifié. Les soldats l’emmenèrent à l’intérieur du palais, c’est-à-dire dans le Prétoire. Alors ils rassemblent toute la garde, ils le revêtent de pourpre, et lui posent sur la tête une couronne d’épines qu’ils ont tressée. Puis ils se mirent à lui faire des salutations, en disant : F. « Salut, roi des Juifs ! » L. Ils lui frappaient la tête avec un roseau, crachaient sur lui, et s’agenouillaient pour lui rendre hommage. Quand ils se furent bien moqués de lui, ils lui enlevèrent le manteau de pourpre, et lui remirent ses vêtements. Puis, de là, ils l’emmènent pour le crucifier, et ils réquisitionnent, pour porter sa croix, un passant, Simon de Cyrène, le père d’Alexandre et de Rufus, qui revenait des champs. Et ils amènent Jésus au lieu dit Golgotha, ce qui se traduit : Lieu-du-Crâne (ou Calvaire). Ils lui donnaient du vin aromatisé de myrrhe ; mais il n’en prit pas. Alors ils le crucifient, puis se partagent ses vêtements, en tirant au sort pour savoir la part de chacun. C’était la troisième heure (c’est-à-dire : neuf heures du matin) lorsqu’on le crucifia. L’inscription indiquant le motif de sa condamnation portait ces mots : « Le roi des Juifs ». Avec lui ils crucifient deux bandits, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. Les passants l’injuriaient en hochant la tête ; ils disaient : F. « Hé ! toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, descends de la croix ! » L. De même, les grands prêtres se moquaient de lui avec les scribes, en disant entre eux : A. « Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! Qu’il descende maintenant de la croix, le Christ, le roi d’Israël ; alors nous verrons et nous croirons. » L. Même ceux qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient. Quand arriva la sixième heure (c’est-à-dire : midi), l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Et à la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : X « Éloï, Éloï, lema sabactani ? », L. ce qui se traduit : X « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L. L’ayant entendu, quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : F. « Voilà qu’il appelle le prophète Élie ! » L. L’un d’eux courut tremper une éponge dans une boisson vinaigrée, il la mit au bout d’un roseau, et il lui donnait à boire, en disant : A. « Attendez ! Nous verrons bien si Élie vient le descendre de là ! » L. Mais Jésus, poussant un grand cri, expira. (Ici on fléchit le genou et on s’arrête un instant) Le rideau du Sanctuaire se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas. Le centurion qui était là en face de Jésus, voyant comment il avait expiré, déclara : A. « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu ! » L. Il y avait aussi des femmes, qui observaient de loin, et parmi elles, Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques le Petit et de José, et Salomé, qui suivaient Jésus et le servaient quand il était en Galilée, et encore beaucoup d’autres, qui étaient montées avec lui à Jérusalem. Déjà il se faisait tard ; or, comme c’était le jour de la Préparation, qui précède le sabbat, Joseph d’Arimathie intervint. C’était un homme influent, membre du Conseil, et il attendait lui aussi le règne de Dieu. Il eut l’audace d’aller chez Pilate pour demander le corps de Jésus. Pilate s’étonna qu’il soit déjà mort ; il fit appeler le centurion, et l’interrogea pour savoir si Jésus était mort depuis longtemps. Sur le rapport du centurion, il permit à Joseph de prendre le corps. Alors Joseph acheta un linceul, il descendit Jésus de la croix, l’enveloppa dans le linceul et le déposa dans un tombeau qui était creusé dans le roc. Puis il roula une pierre contre l’entrée du tombeau. Or, Marie Madeleine et Marie, mère de José, observaient l’endroit où on l’avait mis.
Patrick BRAUD

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3 juillet 2017

Faut-il être humble ou jupitérien pour gouverner ?

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Faut-il être humble ou jupitérien pour gouverner ?


Homélie du 14° dimanche du temps ordinaire / Année A
09/07/2017

C’est dans la fournaise qu’on voit l’humble

En joug, et à deux !

Plus humble que Dieu, tu meurs !

Dieu est le plus humble de tous les hommes


Macron LouvreL’humble roi annoncé par Zacharie

Les images de la mise en scène quasi royale de la prise de pouvoir par Emmanuel Macron en France ont fait le tour du monde. Sorti de l’ombre, seul, marchant vers la lumière de la pyramide du Louvre au son de l’ode à la joie de la neuvième symphonie de Beethoven : voilà une liturgie républicaine inspirée des ors de l’ancien régime ! Ce style très « jupitérien » [1] semble à l’opposé de l’annonce faite par le prophète Zacharie à Jérusalem :
« Voici ton roi qui vient à toi : il est juste et victorieux, pauvre et monté sur un âne, un ânon, le petit d’une ânesse. » (Za 9,9)
Impossible pour les chrétiens de ne pas y reconnaître le style évangélique de l’entrée de Jésus à Jérusalem, monté sur un âne et foulant les rameaux au son des Hosanna ! de la foule…

Deux styles de gouvernement très opposés donc. On objectera que les temps ont changé et qu’il faut bien assumer aujourd’hui les insignes du pouvoir. On répétera à l’envie que la présidence française avait bien besoin d’être resacralisée comme du temps de De Gaulle, que les autres chefs d’État ont tous recours à de telles symboliques, que les Français adorent finalement retrouver inconsciemment la figure du roi dont ils ne se pardonnent pas l’exécution en 1793…

GhandiPourtant, les plus anciens n’ont pas oublié les pieds nus et l’humble drapé de Gandhi parcourant la planète pour la liberté de l’Inde et la non-violence. Pourtant, la simplicité de Nelson Mandela devenant le premier président noir de l’Afrique du Sud a ému aussi le monde entier. Elle démontrait que l’attente des peuples est en phase avec ce mode d’exercice du pouvoir qu’est l’humilité biblique. Rappelez-vous encore la pompe des papes des siècles précédents : la tiare, la chaise à porteurs, les vêtements ridicules à force d’accumuler les usages d’autrefois… Jean XXIII a vendu cette tiare pour donner l’argent aux pauvres, et a remisé au musée la chaise à porteurs. Le pape François se déplace maintenant le plus possible à pied, et aime les contacts directs avec les populaces des favelas où des slums.

Bref, en politique comme partout ailleurs, le fond c’est la forme. La manière dont un puissant exerce son pouvoir en dit long sur le contenu de son action. « Le style c’est l’homme » : Buffon avait raison de nous avertir !

Il ne suffit pas d’inviter nos politiques à convertir leur style de vie. Moraliser la vie politique est un chantier important, qui doit nous renvoyer au style de gouvernement qui est le nôtre également, en famille, en entreprise, dans l’associatif.

 

L’humilité en entreprise

Isaac Getz commence son livre [2] sur les sources inspirantes pour libérer l’entreprise d’aujourd’hui par cette citation de Lao Tseu :

« Si le sage désire être au-dessus du peuple,
Il lui faut s’abaisser d’abord en paroles ;
s’il désire prendre la tête du peuple,
il lui faut se mettre au dernier rang. »

Il continue :

Quand j’en ai fait part à Bob Davids (patron du vignoble Sea Smoke Cellors), j’ai reçu la réponse suivante :
« Ces mots devraient être affichés en bonne place sous les yeux de tous les leaders qui pensent qu’ils ont besoin d’un bureau de luxe, d’une voiture de luxe, de sièges d’avion en 1° classe. Quand ils se rendent différents des gens, ils se rendent incapables d’être des leaders. »

En entreprise, on commence à redécouvrir les vertus de l’humilité et du service. Un chef qui se montre hautain et réservé, qui descend rarement ou avec condescendance de sa sphère de pouvoir ne pourra pas gagner l’attachement et l’engagement de ses équipes. Le style de management conditionne largement l’efficacité de l’équipe managée.

Faut-il être humble ou jupitérien pour gouverner ? dans Communauté spirituelle 1090875553Lazlo Bock, vice-président DRH chez Google, a lancé un pavé dans la marre en annonçant que l’humilité est pour lui un trait de personnalité déterminant chez les candidats cadres-dirigeants. Une étude de la très sérieuse revue Harvard Business Review de 2014 [3] semble lui donner raison puisque sur des centaines d’entreprises analysées, elle a révélé que l’altruisme, les actes désintéressés et la modestie des leaders étaient des facteurs d’optimisation des performances de l’entreprise. Les leaders altruistes favorisent l’intégration des salariés, la cohésion, le sentiment d’appartenance à une culture d’entreprise, le sentiment de reconnaissance et, in fine, les performances des équipes. Un leadership moins égocentrique stimule l’innovation et les propositions émanant des salariés.

L’humilité intellectuelle vantée par le DRH de Google se manifeste notamment par 4 comportements :

- Une attitude modeste
- La possibilité offerte à tous d’apprendre et de se perfectionner
- La prise de risque pour défendre des intérêts collectifs
- La responsabilisation de chacun, notamment des salariés

Regardez l’humilité de Zidane dans sa gestion du formidable vivier footballistique du Real Madrid : deux titres consécutifs de champion d’Europe et un palmarès impressionnant pour cet  entraîneur d’à peine 2 ans. Or Zidane a cette gentillesse et cette humilité qui lui gagnent le cœur des plus grands, et lui confère une autorité morale indiscutée.

Car c’est bien le paradoxe que ne voient pas les orgueilleux : l’autorité véritable et pérenne est largement accordée aux humbles, alors que la superbe des patrons en surplomb de leurs équipes ne génère que soumission lâche, adhésion de façade, désengagement ou violence grandissante chez ceux qu’on ignore. « Sa domination s’étendra d’une mer à l’autre »  prophétise Zacharie, car ce roi humble et ouvert sera respecté de tous.

Le lien humilité-autorité tient à ce que Hannah Arendt appelait « faire autorité ». On se rallie librement et avec enthousiasme à quelqu’un dont on sent qu’il est au service des autres, et non là pour servir pour sa propre gloire. Jésus, doux et humble de cœur, faisait autorité justement parce qu’on voyait bien qu’il n’était pas là pour profiter de son charisme. Il parlait en homme qui a autorité non pas en imposant d’en haut sa volonté, mais en se mettant à égalité avec ses interlocuteurs. Le mot humus qui a donné humilité évoque ce ras-de-terre où l’on voit les choses du point de vue des autres. Quand il devait trancher au nom de son identité divine (ex: « on vous a dit… eh bien moi je vous dis… » Mt 5) c’était à chaque fois en faveur de ceux que les puissants oppressent, et non pour asseoir son propre pouvoir. D’où l’adhésion enthousiaste des foules qui reconnaissaient en lui la conjonction tant attendue de la force et du service, de l’humilité et de l’autorité, de la gloire d’un seul et de la gloire de tous.


Humilité et non-violence 

Autre détail : le roi annoncé par Zacharie annonce la fin de la guerre, la fin du commerce des armes :

Ce roi fera disparaître d’Éphraïm les chars de guerre, et de Jérusalem les chevaux de combat ; il brisera l’arc de guerre, et il proclamera la paix aux nations. Sa domination s’étendra d’une mer à l’autre, et de l’Euphrate à l’autre bout du pays. (Za 9,10)

 humilité dans Communauté spirituelleÉvidemment, dans le contexte actuel, tout le monde répétera : ‘il faut faire la guerre au terrorisme ; il faut armer ceux qui résistent aux fanatiques. Il faut bombarder, détruire et anéantir les forces du mal. D’ailleurs, cela développe notre industrie de l’armement et génère des emplois’. Sans doute il y a un temps pour faire la guerre, comme ce fut le cas en 1939 contre Hitler. Mais il y a également un temps pour faire la paix, rappelle l’Ecclésiaste, et ce temps devra venir. C’est l’honneur du politique de préparer ce chemin de réconciliation et de respect ou les armes deviennent inutiles, où les musulmans les plus radicaux n’auront plus besoin de recourir aux attentats pour se sentir respectés, où les démocraties menacées n’auront plus besoin d’envahir ou de bombarder pour se défendre… Utopique ? Les plus anciens se souviennent qu’il était utopique de parler d’amitié franco-allemande après 1945, de vouloir le désarmement nucléaire au cœur de la guerre froide, la fin de l’apartheid ou récemment la fin des énergies polluantes.

 

Humilité et pauvreté

Le dernier lien évoqué par la prophétie de Zacharie concerne la relation entre humilité et pauvreté : annoncer « un roi humble et pauvre » ne correspond guère aux canons de la pensée ordinaire que l’on a du pouvoir… Et pourtant l’exemplarité des chefs commence par le désintéressement pécuniaire. Les affaires Cahuzac, Fillon, Ferrand etc. montrent que le peuple ne supporte plus de voir s’enrichir personnellement ceux qui devraient le servir.

L’idéal d’humilité et de pauvreté que Zacharie applique au pouvoir royal vaut également pour chacun de nous, là où il a du pouvoir à exercer. Et qui n’en a pas ?

Que voudrait donc dire être humble et pauvre dans l’exercice de notre autorité familiale, professionnelle, associative ?

 


[1] . Cf. l’interview d’Emmanuel Macron dans Challenges du 16/10/2016 où il reproche à François Hollande de ne pas croire au président « jupitérien ».

[2] . GETZ Isaac, La liberté, ça marche ! L’entreprise libérée. Les textes qui l’ont inspirée, les pionniers qui l’ont bâtie, Flammarion, 2016, p. 10.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Voici ton roi qui vient à toi : il est pauvre » (Za 9, 9-10)
Lecture du livre du prophète Zacharie

Ainsi parle le Seigneur : « Exulte de toutes tes forces, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici ton roi qui vient à toi : il est juste et victorieux, pauvre et monté sur un âne, un ânon, le petit d’une ânesse. Ce roi fera disparaître d’Éphraïm les chars de guerre, et de Jérusalem les chevaux de combat ; il brisera l’arc de guerre, et il proclamera la paix aux nations. Sa domination s’étendra d’une mer à l’autre, et de l’Euphrate à l’autre bout du pays. »

PSAUME
(Ps 144 (145), 1-2, 8-9, 10-11, 13cd-14)
R/ Mon Dieu, mon Roi, je bénirai ton nom toujours et à jamais ! ou : Alléluia ! (Ps 144, 1)

Je t’exalterai, mon Dieu, mon Roi ;
je bénirai ton nom toujours et à jamais !
Chaque jour je te bénirai,
je louerai ton nom toujours et à jamais.

Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour.
La bonté du Seigneur est pour tous,
sa tendresse, pour toutes ses œuvres.

Que tes œuvres, Seigneur, te rendent grâce
et que tes fidèles te bénissent !
Ils diront la gloire de ton règne,
ils parleront de tes exploits,

Le Seigneur est vrai en tout ce qu’il dit,
fidèle en tout ce qu’il fait.
Le Seigneur soutient tous ceux qui tombent,
il redresse tous les accablés.

DEUXIÈME LECTURE
« Si, par l’Esprit, vous tuez les agissements de l’homme pécheur, vous vivrez » (Rm 8, 9.11-13)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, vous, vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair, mais sous celle de l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. Celui qui n’a pas l’Esprit du Christ ne lui appartient pas. Mais si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. Ainsi donc, frères, nous avons une dette, mais elle n’est pas envers la chair pour devoir vivre selon la chair. Car si vous vivez selon la chair, vous allez mourir ; mais si, par l’Esprit, vous tuez les agissements de l’homme pécheur, vous vivrez.

ÉVANGILE
« Je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 25-30)
Alléluia. Alléluia. Tu es béni, Père, Seigneur du ciel et de la terre, tu as révélé aux tout-petits les mystères du Royaume ! Alléluia. (cf. Mt 11, 25)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance. Tout m’a été remis par mon Père ; personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler.

 Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. »
Patrick BRAUD

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5 juin 2017

La Trinité, icône de notre humanité

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

La Trinité, icône de notre humanité


Homélie pour la fête de la Trinité / Année A
11/06/2017

Cf. également :

L’Esprit, vérité graduelle

Trinité : Distinguer pour mieux unir

Trinité : ne faire qu’un à plusieurs

Les bonheurs de Sophie

Trinité : au commencement est la relation

La Trinité en actes : le geste de paix

La Trinité et nous

Les orthodoxes vénèrent les icônes depuis les origines du christianisme. Celle de la Trinité de Roublev est devenue l’une des plus connues. Puisque l’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, cette icône nous révèle la dimension trinitaire de notre humanité.

Laissons un témoin de la tradition orthodoxe nous guider dans la contemplation du mystère de la Trinité à travers cette icône.

 

La Trinité, icône de notre humanité dans Communauté spirituelle Ic%C3%B4ne-de-la-Trinit%C3%A9-171x213C’est au XIVe siècle qu’un moine russe pieux, André Roublev, a écrit l’icône de la Trinité, telle qu’elle est connue. Un concile de l’Église orthodoxe russe, le Concile des Cent Chapitres de 1551, qui s’est penché sur la question des icônes, en finalisant les canons iconographiques, a reconnu en cette icône le modèle même de l’icône. L’icône de Roublev est un modèle, pas uniquement au niveau de la technique, quoique ce soit une icône parfaite au niveau de la technique, mais un modèle au niveau des doctrines, car c’est une icône, qui, d’une manière extraordinaire, sert justement l’objet de l’icône ; elle est donc une catéchèse sur Dieu, sans le représenter. Quand nous sommes devant cette icône, nous ne sommes pas devant une représentation de Dieu mais devant une catéchèse sur Dieu, et la piété de ceux qui vénèrent l’icône vénère, bien sûr, le mystère trinitaire. Ainsi, nous sommes en présence de Dieu, sans le voir, sans le comprendre. Dans notre langage humain, nous allons essayer de voir ce que la tradition théologique véhicule par rapport à notre conception chrétienne de Dieu. Les chrétiens sont les seuls, parmi les trois religions monothéistes, à croire en la Trinité. Les juifs et les musulmans n’acceptent pas ce mystère ; pour eux, les chrétiens sont des polythéistes, des idolâtres, qui adorent plusieurs dieux. Mais que la tradition chrétienne affirme l’unicité de Dieu, à l’intérieur d’une Trinité de personnes. La théologie nous dit que ces trois personnes sont coéternelles et consubstantielles : comment alors représenter cette Trinité ?

 

L’HOSPITALITÉ D’ABRAHAM

Et voilà, l’inspiration géniale est venue à saint André Roublev (1360? – 1430?), qui, après avoir jeûné et prié pendant presque quarante jours, se met devant son chevalet, et une idée lui vient, l’histoire d’Abraham. Abraham, un nomade à qui Dieu promet depuis longtemps qu’il aura une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel (Genèse 15, 5). Mais Abraham vieillit, et sa femme aussi, puis il devient impensable de croire qu’ils auront un enfant. Alors Abraham utilisera la Loi ; il va vers Agar, la servante de sa femme, et Ismaël naît de cette union (Genèse 16, 1-15). Abraham s’imagine que Dieu a accompli sa promesse, jusqu’au jour où trois personnages se présentent devant sa tente, trois personnages qui lui disent : Dans un an voici que Sara ta femme aura un fils (Genèse 18, 10). Sara, qui prépare le repas à l’entrée de la tente, et qui tend l’oreille pour savoir ce que les hommes sont en train de raconter, « pouffe de rire » en entendant ceci. Elle arrive avec son plat et un des trois dit, Pourquoi ce rire de Sara ? Sara nie en disant : Je n’ai pas ri. À sa naissance, on appellera le petit : « j’ai ri », car Isaac veut dire « j’ai ri ». Il porte ainsi le contexte de son histoire.

Dieu est celui qui réalise sa promesse. Paradoxalement, dans le texte biblique, parfois Abraham s’adresse aux trois visiteurs au singulier, parfois au pluriel. Les Pères de l’Église ont vu là une prémonition ou une « pré-révélation » du mystère trinitaire. Trois personnages viennent donc chez Abraham et quand ils sont partis, Abraham constate qu’il a vu le Seigneur. C’est l’expression que les Évangélistes reprennent après la Résurrection. Jésus apparaît aux disciples ; au début on ne sait pas trop qui il est, on n’est pas en mesure de le nommer, mais on le reconnaîtra comme le Seigneur. L’Évangile de Jean nous raconte l’histoire de la pêche miraculeuse sur les bords de la mer de Tibériade (Jean 21, 1-13). Jésus est sur les bords du lac et leur demande : Eh, les enfants, n’avez-vous pas un peu de poisson ? Les Apôtres répondent Non ; ils étaient restés là toute la nuit sans rien prendre. Jésus leur dit : Jetez le filet du côté droit de la barque et vous trouverez. Les disciples recommencent la pêche ; ils prennent 153 gros poissons et Pierre ramène le filet à terre. Jésus leur demande de venir manger, et Aucun des disciples n’osait lui demander : « Qui es-tu ? » sachant que c’était le Seigneur. Comme Abraham, les disciples ont la certitude de la présence du Seigneur.

Comme d’autres iconographes avant lui, Roublev décide donc de se servir, comme inspiration de son icône, de l’histoire de la rencontre d’Abraham avec les trois étrangers au chêne de Mambré, lieu identifié comme celui de l’expérience. Une expérience spirituelle est portée par un lieu, par des personnes, par des mots : « spirituelle » ne veut pas dire en dehors du réel. Comme toute expérience d’amour, il y a des noms, un lieu, des événements, qui nous permettent d’identifier ce que nous ne sommes pas capables de dire – qu’est-ce que c’est qu’« aimer ? » On souhaiterait le savoir : on parlera de quelqu’un, d’un lieu, d’événements, d’une rencontre… Voilà, on est ensemble, c’est le résultat, mais nous ne disons pas plus pour autant ce que c’est qu’« aimer ». L’expérience spirituelle est une expérience intérieure qui est aussi difficile à dire que de dire Dieu, parce que l’expérience et l’objet de l’expérience vont ensemble. Dieu se révèle au chêne de Mambré et le récit historique de la Genèse prend une tout autre dimension dans l’icône, parce qu’une icône n’est pas une représentation historique, mais d’abord et avant tout une théologie.

 

L’ÉTERNITÉ DIVINE ET LA SAINTETÉ

Regardons maintenant l’icône dans son ensemble, telle que Roublev l’a créée. Les trois personnages entrent à l’intérieur d’un cercle, dont le centre est la main du personnage du milieu. Le cercle a toujours été un symbole de sainteté et d’éternité. On ne sait pas où commence le cercle, ni où il finit ; ce qui fait la réalité propre d’un cercle, c’est justement qu’il ne commence pas et ne finit pas ; les points d’un cercle sont toujours en mouvement. L’éternité est une réalité sans commencement et sans fin. Et cette éternité, cette réalité, est très liée à la sainteté, qui est une plénitude absolue. Dieu est le Trois Fois Saint, et le Saints des Saints du Temple de l’Ancien Testament était le lieu où habitait le Trois Fois Saint. Le Trisagion est une vieille prière juive, récitée à toutes les liturgies et offices orthodoxes, qui exprime bien l’essence de la foi chrétienne : Saint Dieu, Saint Fort, Saint Immortel, aie pitié de nous. Une prière que Jésus a certainement récitée lui-même dans ses visites à la synagogue. Toujours dans la Divine Liturgie, après la Préface nous chantons : Saint, Saint, Saint, le Seigneur, Dieu de l’univers (Isaïe 6, 3). Cette sainteté est répétée trois fois pour montrer son absolu, son éternité, sa plénitude. Jésus nous invite à entrer dans cette plénitude divine de la sainteté de Dieu : Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait (Matthieu 5, 48).

Le cercle insère les trois personnages de l’icône dans une seule et même réalité. Mais cette réalité unique est trine ; donc chacune des trois personnes est qualifiée de cette sainteté et lorsque nous disons Saint, Saint, Saint, nous pouvons nous référer à la grande sainteté de l’absolu, la sainteté de l’unité de Dieu, mais aussi Saint est le Père, Saint est le Fils, et Saint est l’Esprit. C’est la même sainteté et cette sainteté individuelle, mise en commun, crée un absolu d’absolu.

 

LES TROIS PERSONNAGES

Revenons aux trois personnages de l’icône. Ils ont exactement le même visage, un exploit au niveau artistique. Les visages sont identiques parce que les trois Personnes de la Trinité sont identiques dans leur nature ; elles sont différentes dans leurs rôles. Chacune des Personnes assume un rôle particulier, mais dans le rôle de chacun, les deux autres Personnes sont présentes, parce que l’action trinitaire se fait toujours à trois. On peut dire que dans l’acte éternel de la paternité du Père, les deux autres Personnes de la Trinité sont déjà présentes. Il n’y a pas de décalage dans le temps entre le Père et le Fils qu’il engendre et l’Esprit qui procède de lui. Il n’y pas de hiérarchie entre les trois Personnes, mais dans notre langage et par rapport à la création, nous pouvons dire que « le Père est un peu plus Créateur que les deux autres », que « le Fils est un peu plus Sauveur que les deux autres », que « le Saint Esprit est un peu plus Sanctificateur que les deux autres ». Nous donnons à chacun un rôle distinct, où cependant tous sont actifs et présents.

Ainsi les visages des trois personnages de l’icône de Roublev sont identiques ; il n’y a pas de distinction entre les trois, ni dans le temps, puisqu’ils sont co-éternels, ni dans leur nature ou leur forme. Ceci est reflété dans le mot « consubstantiel », homoousios en grec, mot que d’ailleurs les Pères ont utilisé avec réticence, faute de mieux. Saint Cyrille de Jérusalem, dans un beau texte écrit en 385, expose pourquoi il hésitait à utiliser le mot « consubstantiel », mais il dit que puisque nous n’avons pas un meilleur terme, nous pouvons l’utiliser. La traduction française du Credo utilisée dans l’Église romaine a préféré l’expression « de même nature que », au lieu de consubstantiel. Pour l’Église orthodoxe, consubstantiel est plus fort que « de même nature que », parce que la « nature », dans la philosophie aristotélicienne n’est pas la même chose que la « substance ».

Le Père - RoublevIl y a plusieurs interprétations en ce qui concerne l’identité des trois personnages. Voici celle que je préfère : le personnage à gauche représente le Père ; le personnage du centre, le Fils ; et celui de droite, l’Esprit Saint. Il faut bien sûr préciser qu’il ne s’agit pas du Père, du Fils et de l’Esprit, mais le personnage qui me rappelle le Père, le personnage qui me rappelle le Fils, et le personnage qui me rappelle l’Esprit. Les personnages du centre et de droite regardent vers celui de gauche, qui se tient plus droit que les deux autres, parce que le Père est l’origine, il est le Principe de tout ; c’est son rôle paternel. Les deux autres s’inclinent vers lui parce qu’ils acceptent déjà une mission qu’ils reçoivent du Père. Quand on dit : Au commencement était le Verbe (Jn 1,1), le mot « commencement » est trop lié au temps. Saint Jérôme, dans la version latine de la Bible, avait compris le sens du texte grec en traduisant par les mots : In principio erat Verbum - Dans le Principe était le VerbeDans le Principe, dans la nature même de celui qui est à l’origine de tout : c’est préférable à« au commencement », qui nous met davantage dans la dimension temporelle, parce qu’après le commencement, il y a la suite, et avant le commencement, il n’y avait rien. Alors dire « dans le Principe » souligne mieux l’éternité de Dieu.

Le Fils - RoublevDonc les deux autres Personnes reçoivent leur mission du Père. On reconnaît davantage le personnage du centre comme étant le Fils par l’opacité de ses vêtements, par sa manière d’être habillé. On représente toujours le Christ Pantocrator, le Christ glorieux, habillé d’une robe rouge et d’un manteau bleu. Il porte un tissu doré à l’épaule droite, une « entre-manche » appelé un clavis, signe impérial dans l’empire Byzantin. Mais le personnage de l’icône de Roublev n’a pas le visage iconographique typique du Christ, car il n’est pas barbu ; il est le Fils de Dieu, et le Christ sera le Fils incarné dans la chair en Jésus de Nazareth. Par le visage, il ne s’agit pas de Jésus de Nazareth glorifié, mais du Fils éternel de Dieu, avant même le mystère de l’Incarnation dans le temps et dans l’espace, mais par le vêtement il l’est déjà.

Un autre détail intéressant est l’inclinaison de la tête du personnage du centre, qui correspond à l’inclinaison de la tête du Christ sur les icônes de la Crucifixion.

Bien que le personnage du centre soit placé derrière la table, l’iconographe n’a pas respecté les règles de la perspective ; le personnage a les mêmes dimensions, la même largeur d’épaule, il est égal aux deux autres. Il n’y a en a pas un des trois qui ne soit plus petit que les autres. L’iconographe connaissait bien les règles de la perspective, mais il ne les a pas appliquées, parce que justement les icônes représentent un monde qui dépasse les limites naturelles du visible.

Les deux autres personnages ont des vêtements plus transparents, plus légers ; ils sont plus « angéliques », parce que ces personnages ne se sont jamais manifestés dans la chair : le Père et l’Esprit. Dans l’iconographie, la perspective est inversée ; le point de fuite vient vers le spectateur, plutôt que de s’éloigner de lui. Dans l’icône de la Trinité, la perspective inversée est visible surtout dans les trônes et les piédestaux des personnes de droite et de gauche.

L'Esprit Saint - RoublevPlusieurs interprétations de l’icône placent le Père au centre, se basant sur les textes qui disent que Jésus siège à la droite du Père, et il reviendra en gloire juger les vivants et les morts (Credo). Assis à la droite de Dieu n’est pas nécessairement à sa droite à lui ; pour le spectateur de l’icône, le personnage du centre est à la droite de celui de gauche. C’est souvent ma droite à moi en tant que spectateur qui est le plus important, et non pas le sens de ceux qui me regardent. Ceux qui croient que le Père est au milieu ont de la difficulté à expliquer la symbolique vestimentaire, car il est évident que les vêtements du personnage du centre sont ceux du Christ Pantocrator. Dans d’autres versions de cette icône, l’iconographe met parfois les symboles du Christ dans l’auréole du personnage du centre : une croix dans laquelle paraissent les lettres grecques w (oméga) o (omicron), n ou N (nu), qui signifie Je suis celui qui est (Exode 3, 14 ; cf. Jean 8, 24 & 57). Ceci figure toujours sur les icônes qui représentent le Christ.

L’attitude des trois personnages manifeste leurs relations internes ; ils sont en relation constante générant la synergie divine. Les personnages du centre et de droite ont la tête inclinée vers le personnage de gauche, en geste d’acceptation de la volonté commune, qui implique une mission spéciale du Fils et de l’Esprit. Chaque personnage tient le bâton du pèlerin, puisqu’il s’agit des trois personnes qu’a vues Abraham. Le bâton signifie le pouvoir, la toute-puissance de chacun des trois personnages. Les trois Toute-Puissances ensemble sont Dieu.

Les ailes nous rappellent leur nature spirituelle. Il ne s’agit pas de corps matérialisés. Nous pouvons dire « comme des anges », mais ils ne sont pas des anges, esprits créés ; parlons plutôt de réalités ou de substances spirituelles, car Dieu est esprit (Jean 4, 24) ; l’Esprit pur de Dieu, la réalité divine, est intrinsèque et éternel.

 

LES ÉLÉMENTS D’APPUI

Ce que nous pouvons appeler les éléments d’appui nous permettent encore une fois d’identifier les trois personnages. Il y a un objet derrière chacun ; derrière le personnage de gauche, que nous identifions au Père, figure un château ou une maison, représentation de la « maison » d’Abraham, là où le Patriarche a reçu ses trois visiteurs, mais aussi symbole de sa descendance, ceux qui, de l’Ancienne Alliance et de la Nouvelle Alliance, se proclament être de la « maison d’Abraham. » Jésus dit dans l’Évangile de Jean : Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures… je vais vous préparer une place (Jean 14, 2). La maison est toujours liée à la paternité – la « maison paternelle ». Notre passage sur terre a comme but de nous amener là; comme le fils prodigue, nous rentrons chez nous, dans la maison du Père (cf. Luc 15, 11-24).

Icône de la TrinitéDerrière le personnage, le Fils de Dieu, il y a un arbre. Le récit biblique nous dit que la rencontre d’Abraham avec les trois visiteurs a lieu au chêne de Mambré. Sur l’icône, l’arbre signifie la mission du Fils. Un arbre est à l’origine de nos malheurs au début de l’humanité: l’arbre de la connaissance du bien et du mal (Genèse 2, 17), par lequel le péché et sa conséquence, la mort, ont été introduits dans le monde. L’arbre, c’est aussi l’arbre de la croix, l’arbre qui vient défaire l’action du premier ; l’arbre sur lequel est pendu le Fruit qui nous donne la vie éternelle, c’est la croix. Sur l’icône du dimanche des Rameaux, l’entrée du Christ à Jérusalem, un arbre figure aussi derrière le Christ, un arbre qui ressemble à celui de l’icône de la Trinité, avec peu de branches. Dans l’arbre, sur certaines versions de cette icône, on aperçoit des enfants, des petits personnages, qui coupent des branches. Les enfants sont souvent liés à l’action de Dieu ; c’est pour cette raison que Jésus dit : C’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume des Cieux (Matthieu 19, 14). Que font-ils ? Ils coupent les branches qui feront la croix. Ce n’est pas seulement pour rendre gloire à Jésus - Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur (Matthieu 21, 9) – mais aussi pour préparer l’arbre de la croix. L’entrée à Jérusalem est la prémisse de la Passion du Christ. Ainsi, comme sur l’icône de la Trinité, l’arbre est directement derrière le Fils, et Jésus, assis sur l’âne, regarde les Apôtres derrière lui, comme s’il disait, « Me suivrez-vous ? Embarquerez-vous dans ce projet ? » Puis devant lui la foule qui va demander sa mort, ceux qui doutent de lui (cf. Matthieu 21, 15-16 ; Luc 19, 39).

Derrière le troisième personnage, celui de droite, que nous identifions avec l’Esprit, il y a un rocher. Le rocher a plusieurs significations bibliques ; par exemple, le rocher sur lequel Moïse a frappé pour donner de l’eau à son peuple au désert pendant l’exode (Exode 17, 8). L’Esprit Saint était déjà présent à l’intérieur de cet événement du peuple élu. Son expérience de salut désigne Moïse comme médiateur et chef, implorant Dieu d’abreuver son peuple. Dans l’Ancien Testament, les Psaumes en particulier, Dieu est souvent appelé le Rocher : Mon Dieu et mon Rocher, c’est en lui que j’espère (Psaume 17, 3) ; C’est toi mon Rocher et ma forteresse (Psaume 70, 3). Le rocher, c’est la place forte, inébranlable, immuable, « éternelle ». Mais le rocher est aussi la grotte de Bethléem ; dans ce rocher, Marie donne naissance au fruit de l’Esprit, celui qui s’est incarné du Saint Esprit et de la Vierge Marie et s’est fait homme (Credo de Nicée). Cette union de Dieu et de l’homme, réalisée d’une manière incompréhensible, est un mystère que nous appelons l’Incarnation, l’union de deux natures en une seule et même personne, Jésus, vrai homme et vrai Dieu, par l’intervention de l’Esprit Saint : c’est l’hypostase du Logos de Dieu, le Fils ou la deuxième Personne de la Sainte Trinité.

Le rocher est aussi le tombeau d’où Jésus sortira vivant (Matthieu 27, 60). Nous y avons mis la mort, Dieu y a mis la vie : Jésus le Nazôréen… vous l’avez pris et fait mourir… mais Dieu l’a ressuscité… Nous en sommes tous témoins (Actes 2, 22-24 ; 31). Quand nous sommes baptisés, nous voyons le lien entre le baptême et le désert où Dieu abreuve son peuple ; quand nous serons rafraîchis dans l’eau de l’Esprit, nous serons sauvés. Il s’agit du kérygme, le témoignage vivant des Apôtres, en commençant avec le premier discours de saint Pierre le jour de la Pentecôte. Dieu l’a ressuscité : c’est l’action de l’Esprit Saint, dans la volonté du Père. On peut dire que le Père est celui qui a planifié et qui pense au projet, le Fils est celui qui donne sa vie pour la réalisation du projet, et l’Esprit Saint est la réalisation du projet. C’est en quelque sorte ce que nous disons au sujet de l’icône de la Théophanie, célébrant le baptême de Jésus. Nous entendons la voix du Père comme celui qui fait l’onction ; le Fils est celui qui est oint, et l’Esprit est l’onction donnée par le Père. C’est la symbolique de l’activité spirituelle de la personne du Saint Esprit. C’est aussi notre manière de comprendre les sacrements. La parole, la prière du canon eucharistique est adressée au Père : Vous donc, priez ainsi : Notre Père… (Matthieu 5, 9). La prière parfaite est une prière adressée au Père, mais notre capacité de prier vient de l’Esprit Saint qui nous donne de prier au nom de Jésus. C’est tout le sens de l’épiclèse dans la Divine Liturgie : Ô Dieu… fais de ce pain le Corps précieux de ton Fils et de ce qui est dans ce calice le précieux sang de ton Fils, les changeant par ton Esprit Saint (Liturgie de Saint Jean Chrysostome). C’est l’Esprit qui transforme les saints dons, qui transforme la réalité matérielle pour qu’elle devienne matière de salut : le Christ. Sans l’action de l’Esprit, le Christ n’est pas présent, et sans le Christ, l’Esprit non plus n’est pas présent, car l’Esprit est envoyé pour l’accomplissement du projet du Père dans le Christ : le Paraclet, l’Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit (Jean 14, 26).

 

LES COULEURS

Regardons les couleurs des vêtements dans l’icône. Certaines couleurs iconographiques ont une signification spécifique, alors que d’autres sont laissées aux traditions. Afin de pouvoir peindre un sujet, même créer une icône, un iconographe doit respecter la tradition ; s’il ne connaît pas la signification d’un détail, il ne doit pas prendre l’initiative de l’enlever ou de le changer. Ainsi il n’omettra pas un élément qui pourrait être important dans l’interprétation iconographique.

La couleur bleue en général relie le personnage à la divinité. Elle est normalement réservée au Christ et à la Mère de Dieu. Le bleu pâle sur les vêtements de saints indique leur grande dévotion à la Mère de Dieu, et aussi leur déification, l’union avec Dieu, le but de la vie chrétienne. Chacun des trois personnages de l’icône de la Trinité a un vêtement bleu, qui exprime sa divinité. Le vêtement bleu est au-dessus sur le personnage du centre, en dessous sur les deux autres. Ceci est pour montrer que le mystère de l’Incarnation est la grande théophanie, la manifestation de Dieu, la divinité du Christ, mystère central de la foi chrétienne. La divinité des deux autres personnages reste cachée et plutôt mystérieuse ; nous la découvrons par la foi. La foi identifie le Christ comme le Fils de Dieu et c’est par le Christ qu’on connaît le Père et l’Esprit.

Le rouge représente soit le sang du Christ, qui a donné tout son sang pour la vie du monde, et celui des martyrs, soit l’effusion de l’Esprit Saint dans le feu de la Pentecôte. La Mère de Dieu est souvent représentée sur les icônes habillée en rouge foncé, presque brun, pour montrer qu’elle a été placée sous l’ombre de l’Esprit : L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre (Luc 1, 35). Le vêtement que Marie porte n’est donc autre que l’Esprit Saint qui la recouvre. Ce que nous voyons est son aspect spirituel, mais en même temps son visage de femme, qui accueille d’une manière toute simple et toute humble cette réalité qui était voulue par Dieu : Je suis la servante du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole (Luc 1, 38). On peut aussi représenter la Mère de Dieu avec un manteau d’un bleu si foncé qu’il est presque noir. Ce bleu azur, presque de nuit, contre un visage illuminé, signifie celle qui porte le Soleil levant qui vient nous visiter (Luc 1,78). Sur la fameuse icône la Mère de Dieu de Vladimir, une icône du type « de la tendresse », la Mère de Dieu porte un vêtement très foncé, et le Jésus qu’elle porte est vêtu d’or vif. Quand la lumière arrive sur cette icône, il est ce Soleil levant qui vient nous visiter et qui est porté par la nuit de la foi. Marie, qui au début ne comprenait pas, néanmoins gardait toutes ces choses en son cœur (Luc 2, 51) ; elle a accueilli tout ce qu’elle a compris et tout ce qu’elle n’a pas compris : voilà le rôle de notre foi.

Le jaune est la couleur de la lumière. Habituellement, les personnages des icônes sont représentés sur un fond neutre, jaune. Certains iconographes recouvrent le fond entièrement d’or, mais souvent on ne pose de l’or que pour les auréoles, parce que la tête est la partie la plus lumineuse de la personne. Quand on parle d’illumination, on entend compréhension, intelligence, accueil dans sa foi, dans sa compréhension, et en même temps dans son cœur. La tête est l’élément principal de la personne ; ainsi on l’entoure d’or, ce qui rend les personnages très lumineux. Le fond d’une icône, en or ou de couleur jaune ocre, symbolise que le personnage est dans la lumière, la lumière qui est la réponse à la mort. Le thème de la lumière est très présent dans nos liturgies et nos funérailles, autant en Occident qu’en Orient. Nous disons : « Fais luire sur eux la lumière sans fin », quand nous prions pour les défunts ; ceux qui nous quittent entrent dans la lumière divine.

On ne représente jamais, ou presque jamais, des éléments strictement historiques sur les icônes – les icônes qui en comportent sont souvent considérées comme « moins canoniques » que celles qui n’en comportent pas. Ces éléments réduisent le personnage à ses dimensions historique et temporelle. Le personnage nous regarde, debout, enveloppé de lumière, nous regardant en tant que spectateur. Il est à la fois statique et vivant, stable et actif, parce qu’il regarde, il voit ce que nous ne voyons pas ; sa vision de Dieu continue à le transformer, à le faire vivre, et nous, en le regardant, nous participons à cette vision de Dieu. Parfois on ajoute des éléments historiques aux icônes, par exemple sur certaines icônes de sainte Xénia de Saint-Pétersbourg. Sainte Xénia a vécu comme « fol en Christ » dans les cimetières après la mort de son mari, et souvent on la représente dans les cimetières, au milieu des tombes, avec des églises en arrière-plan. On diminue alors la qualité canonique de l’icône par la présence de ces éléments locaux et historiques. Un saint ou une sainte est une personne que nous voyons dans sa vie actuelle, dans son état de déification.

Le vert représente la vie. Le Saint Esprit de l’icône de la Trinité est représenté avec un vêtement vert parce qu’il est celui qui vivifie. Dans l’icône de la Descente aux Enfers, Jésus va chercher Adam et Ève ; Adam y est souvent habillé en vert : il est le premier homme, l’origine de la race humaine. Jésus descend aux enfers pour redonner la vie à celui qui est à l’origine de la race humaine. Ève est habituellement habillée en rouge, comme la mère des vivants ; elle devient symbole de la Mère de Dieu, la deuxième Ève. Saint Jean Chrysostome dit qu’« Adam a donné la mort à ceux qui sont nés après lui et le Christ a donné la vie à ceux qui sont morts avant lui ».

 

LA COUPE

Au centre de la table du banquet de la Trinité, il y une coupe, la coupe du salut. C’est la coupe de la Nouvelle Alliance, le sang du Christ (cf. Luc 22, 20). À l’intérieur de la coupe, on aperçoit une tête d’agneau, ou, si l’on tourne la coupe vers la droite, on y perçoit le visage du Christ mort, comme sur le Saint Suaire de Turin. Ainsi, l’agneau symbolise à la fois l’Ancienne Alliance et le Christ, l’Agneau immolé, celui qui donne sa vie pour le salut du monde (cf. 1 Pierre 1, 19). Quand saint Jean Baptiste voit arriver Jésus, il l’appelle l’Agneau : Voici l’Agneau de Dieu (Jean 1, 29). Dans le rituel romain de la messe, le prêtre dit la même chose : Voici l’Agneau de Dieu, celui qui enlève le péché du monde, comme invitation à la Communion.

Dans la liturgie orthodoxe, on appelle « agneau » le morceau de pain que le prêtre prépare et qui deviendra le Corps du Christ. C’est un morceau de pain pris au centre d’un grand pain levé, le prosphore, sur lequel sont imprimées avec un sceau les lettres grecques IC-XC et NIKA – « Jésus Christ, Vainqueur. » L’agneau est découpé avec une petite lance et le prêtre sort l’agneau du reste du pain, car sa vie est enlevée de la terre (Isaïe 53, 8 ; Proscomédie ou Préparation des Offrandes pour la Divine Liturgie). Le prêtre pique le pain avec sa lance, rappelant le geste de celui qui a transpercé le Corps du Christ sur la croix : Un des soldats, de sa lance, perça le côté de Jésus et il sortit aussitôt du sang et de l’eau. Celui qui a vu rend témoignage – son témoignage est véritable (Jean 19, 34-35). L’agneau est placé sur la patène, il est consacré ou sanctifié par la Liturgie, et sert à la communion sacramentelle. Le reste du pain est coupé en petits morceaux, qui sont donnés aux fidèles à la fin de la liturgie, en rappel de la célébration eucharistique. C’est le monde qui est consommé à l’intérieur de l’action du Christ, centre de notre histoire et de notre monde. C’est la raison pour laquelle la main droite du personnage du centre est le centre de l’icône. Tout est fait en fonction du projet de Dieu et on ne connaît Dieu qu’à travers son projet. Et son projet, c’est le Fils qui l’accomplit ; sa main, en geste de bénédiction, bénit le projet, qui n’est d’autre que le salut du genre humain rendu possible par l’Incarnation du Fils, le Logos de Dieu. La main droite du personnage de gauche, dans lequel on voit le Père, a aussi le geste de bénédiction, car il est l’origine, alors que la main droite du personnage de droite, l’Esprit, est plutôt dans un geste d’humilité ou de soumission. L’Esprit est celui qui accomplit le projet divin en agissant dans la création d’une façon mystérieuse, dans le secret des cœurs ; il donne à l’humanité le visage du Logos.

Sur le devant de la table, on remarque un petit rectangle. Il représente le cosmos. Dieu est plus grand que le cosmos créé ; le cosmos est dans la volonté de Dieu et ce qui est plus important que la création est le projet de salut, qui est le vrai sujet de l’icône. Dieu a formulé ce projet de salut avant même de réaliser la création. Le salut est donné d’une manière universelle. Ce que Dieu veut, c’est que tous les humains, créés à son image, comme à sa ressemblance (Genèse 1, 27), un jour le découvrent et reviennent à lui. Voilà le projet de salut de Dieu.

En conclusion, on peut dire que par le baptême, nous avons reçu une invitation ; par la chrismation, on nous a revêtu de la robe nuptiale et nous pouvons maintenant nous approcher de la table sainte. La place libre à la table est la nôtre. Avec crainte de Dieu, foi et amourapprochez (Liturgie de saint Jean Chrysostome) pour communier à la coupe. Et grâce à l’action de l’Esprit Saint, nous devenons Corps du Christ et fils ou filles du Père. Voilà l’essentiel de notre identité… nous savons qui nous sommes, parce qu’il nous est donné de connaître Dieu. En Christ, nous devenons ceux que nous sommes réellement ; notre identité réelle, personnelle, n’est complète que dans notre relation à Dieu.

 

Propos recueillis lors d’une conférence prononcée à l’Université du Québec à Montréal le 28 novembre 1996, revus et augmentés par le Hiéromoine Cyrille. 

Cf. https://www.pagesorthodoxes.net/trinite/trinite2.htm

 

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Le Seigneur, le Seigneur, Dieu tendre et miséricordieux » (Ex 34, 4b-6.8-9)
Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, Moïse se leva de bon matin, et il gravit la montagne du Sinaï comme le Seigneur le lui avait ordonné. Il emportait les deux tables de pierre. Le Seigneur descendit dans la nuée et vint se placer là, auprès de Moïse. Il proclama son nom qui est : LE SEIGNEUR. Il passa devant Moïse et proclama : « LE SEIGNEUR, LE SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité. » Aussitôt Moïse s’inclina jusqu’à terre et se prosterna. Il dit : « S’il est vrai, mon Seigneur, que j’ai trouvé grâce à tes yeux, daigne marcher au milieu de nous. Oui, c’est un peuple à la nuque raide ; mais tu pardonneras nos fautes et nos péchés, et tu feras de nous ton héritage. »

CANTIQUE
(Dn 3, 52, 53, 54, 55, 56)
R/ À toi, louange et gloire éternellement ! (Dn 3, 52)

Béni sois-tu, Seigneur, Dieu de nos pères : R/

Béni soit le nom très saint de ta gloire : R/

Béni sois-tu dans ton saint temple de gloire : R/

Béni sois-tu sur le trône de ton règne : R/

Béni sois-tu, toi qui sondes les abîmes : R/

Toi qui sièges au-dessus des Kéroubim : R/

Béni sois-tu au firmament, dans le ciel, R/

DEUXIÈME LECTURE
« La grâce de Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit » (2 Co 13, 11-13)
Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, soyez dans la joie, cherchez la perfection, encouragez-vous, soyez d’accord entre vous, vivez en paix, et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous. Saluez-vous les uns les autres par un baiser de paix. Tous les fidèles vous saluent. Que la grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous.

ÉVANGILE

« Dieu a envoyé son Fils, pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 16-18)
Alléluia. Alléluia.
Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit : au Dieu qui est, qui était et qui vient !
Alléluia. (cf. Ap 1, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. Celui qui croit en lui échappe au Jugement ; celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.
Patrick BRAUD

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