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29 août 2021

Bien faire le Bien

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Bien faire le Bien

Homélie du 23° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
05/09/2021

Cf. également :

Le speed dating en mode Jésus
Le coup de gueule de saint Jacques
La revanche de Dieu et la nôtre
Effata : la Forteresse vide
L’Église est comme un hôpital de campagne !

Il a passé en faisant le bien

Bien faire le Bien dans Communauté spirituelle cimetiere-rbx-126-1024x575Aux siècles précédents, on aimait personnaliser les tombes des cimetières : chaque famille apportait sa touche pour honorer le caractère singulier du défunt. Ainsi fleurissaient les statues, sculptures et motifs divers évoquant son métier, sa vie sociale. Les épitaphes décrivaient le caractère ou l’œuvre du disparu. Une de ces épitaphes a récemment attiré mon regard, sans doute à cause de sa couleur biblique : il passa en faisant le bien. C’était un docteur, et on imagine facilement le médecin de famille dévoué auprès des ménages pauvres de son quartier populaire.

Il a passé en faisant le bien : on croirait entendre Pierre parlant à la foule de Pentecôte dans les Actes des apôtres ( « Là où il passait, il faisait le bien … » Ac 10,38). Cette épitaphe rejoint l’exclamation admirative de la foule témoin de la guérison d’un sourd-muet (Mc 7, 1-23) : « il a bien fait toutes choses ! »

Étonnamment, Marc emploie le passé au lieu du présent qui vient juste après : « il fait entendre les sourds et parler les muets ». L’intention théologique est sans doute de renvoyer à la Genèse du monde : « et Dieu vit que cela était bon » (Gn 1). La bonté de cette guérison par Jésus renvoie à la bonté foncière de la Création par Dieu.

Saint Laurent de Brindisi, prédicateur capucin célèbre au XVI° siècle, a développé ce parallèle qui associe Jésus à la création du monde :

La Loi divine raconte les œuvres que Dieu a accomplies à la création du monde, et elle ajoute : Dieu vit tout ce qu’il avait fait: c’était très bon (Gn 1,31). L’Évangile rapporte l’œuvre de la Rédemption et de la nouvelle création, et il dit de la même manière : Il a bien fait toutes choses (Mc 7,37). Car l’arbre bon donne de bons fruits, et un arbre bon ne peut pas porter de mauvais fruits (Mt 7,17-18). Assurément, par sa nature, le feu ne peut répandre que de la chaleur, et il ne peut produire du froid; le soleil ne diffuse que de la lumière, et il ne peut être cause de ténèbres. De même, Dieu ne peut faire que des choses bonnes, car il est la bonté infinie, la lumière même. Il est le soleil qui répand une lumière infinie, le feu qui donne une chaleur infinie: Il a bien fait toutes choses. (…)
Reparer-les-vivants-DVD bien dans Communauté spirituelle
Il nous faut donc aujourd’hui dire sans hésiter avec cette sainte foule : Il a bien fait toutes choses: il fait entendre les sourds et parler les muets (Mc 7,37). Vraiment, cette foule a parlé sous l’inspiration de l’Esprit Saint, comme l’ânesse de Balaam. C’est l’Esprit Saint qui dit par la bouche de la foule : Il a bien fait toutes choses. Cela signifie qu’il est le vrai Dieu qui accomplit parfaitement toutes choses, car faire entendre les sourds et faire parler les muets sont des œuvres réservées à la seule puissance divine.

ephata BrundisiEn associant Jésus à l’acte créateur, Marc plaide pour sa divinité. En même temps, il nous rappelle que la Création continue aujourd’hui encore, notamment chaque fois que les vivants sont ‘réparés’ (selon le titre d’un beau roman récent : Réparer les vivants), ici à travers la guérison de la surdité et du mutisme. Envisager la Création au passé et au présent engage notre responsabilité vis-à-vis de ce processus créateur toujours à l’œuvre. La Création n’est pas une chiquenaude initiale d’autrefois nous livrant un monde à exploiter. C’est une relation continue de l’auteur à son œuvre, à laquelle nous sommes associés, et qui nous rend capables – plus encore : responsables – de participer ou non à la création continue de cet univers dont nous faisons partie. Une écologie chrétienne ne peut renvoyer l’acte créateur à l’origine seulement, dans le passé, sans actualiser cette puissance créatrice dans les transformations d’aujourd’hui.

« Il a bien fait toutes choses. Il fait entendre les sourds et parler des muets » : garder le passé et le présent dans la Création du monde, c’est unir le don de la vie et sa guérison, la nature et l’humain, le donné à respecter et sa ‘réparation’ à effectuer.

 

Quel but poursuivent vos actions ?

71-C4Gi5dqL CréationLaurent de Brindisi approfondit cette piste de la responsabilité humaine dans la Création continue en réfléchissant sur le bien accompli par Dieu, et la bonne manière par laquelle il l’accomplit :

Il a bien fait toutes choses. La Loi dit que tout ce que Dieu a fait était bon, et l’Évangile qu’il a bien fait toutes choses. Or, faire de bonnes choses n’est pas purement et simplement les faire bien. Beaucoup, à la vérité, font de bonnes choses sans les faire bien, comme les hypocrites qui font certes de bonnes choses, mais dans un mauvais esprit, avec une intention perverse et fausse. Dieu, lui, fait toutes choses bonnes et il les fait bien. Le Seigneur est juste en toutes ses voies, fidèle en tout ce qu’il fait (Ps 144,17). Tout cela, ta sagesse l’a fait (Ps 103,24), c’est-à-dire: Tu l’as fait avec la plus grande sagesse et très bien. C’est pourquoi la foule dit : Il a bien fait toutes choses.
Et si Dieu, sachant que nous trouvons notre joie dans ce qui est bon, a fait pour nous toutes ses œuvres bonnes et les a bien faites, pourquoi, de grâce, ne nous dépensons-nous pas pour ne faire que des œuvres bonnes et les bien faire, dès lors que nous savons que Dieu y trouve sa joie ?

Si nous voulons accomplir notre vocation humaine d’être co-créateurs avec Dieu, il nous faut donc considérer non seulement la manière de faire des choses (bien faire) mais également le but poursuivi (faire le bien). Or ce sont deux choses fort différentes, comme le souligne notre capucin.

Un ami me racontait le passage éclair d’un DRH dans une grande entreprise. Sa réputation de cost killer l’avait précédé, et effectivement en quelques mois il a mis sur pied un plan de départ expéditif pour des centaines de salariés. Satisfait d’avoir atteint son objectif en un temps record, il quitte l’entreprise pour aller se vendre à une autre mission de ‘réduction des coûts’… Les exemples abondent : quelqu’un peut être heureux d’avoir bien travaillé, sans se poser de questions sur l’utilité ou l’éthique de son travail. Le mafieux rentre chez lui le soir après une journée de labeur avec le sentiment du devoir accompli. Le vendeur d’armes se frotte les mains d’avoir si bien négocié un contrat mirifique à des gens sans scrupules. Le commerçant est fier de montrer son expertise en montrant une opération spéciale où le volume et la marge seront au rendez-vous, peu importe que ce soit pour vendre des sodas sucrés, des volailles élevées en batterie ou des sextoys à la mode ! Souvenez-vous : tout le monde vantait l’extrême conscience professionnelle des fonctionnaires nazis…

Ne pas se poser la question du Bien est caractéristique du libéralisme. Se libérer de tout jugement moral sur la marchandise est la condition du marché généralisé. Peu importe ce que vous produisez ou vendez, si c’est utile ou non, écologique ou non, socialement acceptable ou non. D’ailleurs la mesure de la richesse produite par le PIB comptabilise aussi bien le chiffre d’affaire du commerce des armes que celui de l’automobile !

Bernard Mandeville, médecin hollandais pionnier du libéralisme, publie en 1714 une « Fable des abeilles » où il conte l’histoire d’une ruche à qui on interdirait de satisfaire ses vices : « Les Murmures de la Ruche, ou les fripons devenus honnêtes ». L’auteur y dépeint la situation épouvantable d’une communauté prospère où brusquement, dans l’intérêt de l’Épargne, les citoyens décident de renoncer à la vie luxueuse, et l’État d’arrêter les armements.

B0765F3PWQ.01._SCLZZZZZZZ_SX500_ écologieAucun seigneur maintenant ne s’honore
De vivre aux dépens de ses créanciers.
Les livrées s’amassent chez les fripiers,
On abandonne à vil prix ses carrosses,
On vend de magnifiques attelages,
Et des villas pour rembourser ses dettes;
On fait la dépense comme une faute;
On n’entretient plus d’armée au dehors;
On méprise l’opinion étrangère,
Et aussi la vaine gloire des armes.
On se bat encore, mais pour le pays,
Lorsque Droit et Liberté sont en cause.

Quel est le résultat ?
Contemplez maintenant la Ruche illustre.
Comment s’accordent Commerce et Vertu ?
De son luxe il n’en reste plus de trace.
Elle apparaît sous un aspect tout autre.
Car ceux qui faisaient de grosses dépenses
Ne sont pas les seuls qui doivent partir.
Les multitudes aussi qu’ils entretenaient
Sont forcées aussi chaque jour de fuir. (…)
Dans la construction, l’arrêt est total;
Les artisans ne trouvent plus d’emploi;
La peinture n’illustre plus personne;
On ne cite aucun sculpteur ni graveur.

La « morale » est donc :
La Vertu ne peut faire vivre les nations dans la Splendeur.
Qui veut ramener l’âge d’or doit accueillir
Également le Vice et la Vertu.

La conclusion est claire : Commerce et Vertu sont antagonistes… Cette idée a la vie dure !

Il faudra l’émergence des contre-pouvoirs des syndicats, des associations de consommateurs etc., et maintenant des réseaux sociaux pour obliger les industriels à ne pas mettre n’importe quoi sur le marché. Mais la bataille pour réintroduire le Bien dans l’économie est loin d’être gagnée !

Collectivement, faire le bien nous oblige à nous mettre d’accord sur ce qui est bien ou non, et à hiérarchiser nos activités, nos productions, nos consommations en conséquence.

Individuellement, chacun peut s’interroger sur l’utilité sociale réelle de son travail, de ses engagements. À quoi sert en effet de bien faire son métier si ce métier consiste à exploiter la Terre ou les hommes ? Dirait-on d’un trafiquant de drogue qu’il a bien fait son job ? Si oui, alors le cynisme n’est pas loin. Ce cynisme qui engendre la banalité du mal observée par Hannah Arendt au procès Eichmann à Jérusalem : les nazis étaient consciencieux, et mettait un point d’honneur au travail bien fait, sans se poser de questions (disaient-ils) sur la finalité de ce travail logistique, statistique, scientifique, administratif etc.

Faire le bien (et pas seulement bien faireest donc un impératif qui doit corriger le cynisme du marché, et l’aveuglement de nos ambitions personnelles.

 

Il y a manière et manière de faire les choses

Laurent de Brindisi y ajoutait l’exigence de bien le faire.

logo_mof Mandeville

Logo du Meilleur Ouvrier de France

Bien faire le bien est dans la nature du Verbe de Dieu. Sa parole et ses actes consignés dans l’Écriture constituent la boussole la plus précise et la plus accessible pour orienter nos choix, nos comportements, notre action. Son Esprit est notre inspiration pour agir.

Notre culture environnante confond bien faire et être efficace ou être rentable. De même qu’elle ne veut pas entendre parler de Bien supérieur à l’opinion commune, elle réduit à des critères techniques, technocratiques ou financiers la qualité des actions entreprises. Seul compte ce qui est légal ou non, autorisé ou interdit par la loi délibérative. Le Droit a remplacé le Bien. La conformité aux normes a remplacé le bien faire.

Mal faire le Bien est certes moins épouvantable que bien faire le mal. Cependant, de  médiocres gens de bien ouvrent une voie royale aux excellents artisans du mal. C’est ainsi que bien des démocraties ont sombré et sombreront encore dans des dictatures de l’intérieur ou de l’extérieur…

Le cri admiratif de la foule n’a donc rien perdu de sa force contestatrice : « il a bien fait toutes choses ! » En regardant vers lui, inspirés par son Esprit, à nous de bien faire le Bien, à la mesure de nos responsabilités du moment.

Avec les Hébreux nous nous nourrirons, dans le désert de cette vie, de la manne céleste, si, en suivant l’exemple du Christ, nous nous appliquons, autant que nous le pouvons, à bien faire toutes nos actions, de sorte que l’on puisse dire à propos de chacune de nos œuvres : Il a bien fait toutes choses.

 

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Alors s’ouvriront les oreilles des sourds et la bouche du muet criera de joie » (Is 35, 4-7a)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Dites aux gens qui s’affolent : « Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. Il vient lui-même et va vous sauver. » Alors se dessilleront les yeux des aveugles, et s’ouvriront les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf, et la bouche du muet criera de joie ; car l’eau jaillira dans le désert, des torrents dans le pays aride. La terre brûlante se changera en lac, la région de la soif, en eaux jaillissantes.

Psaume
(Ps 145 (146), 6c-7, 8-9a, 9bc-10)
R/ Je veux louer le Seigneur, tant que je vis. ou : Alléluia. (Ps 145, 2)

Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés.

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger.

Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

Deuxième lecture
« Dieu n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres pour en faire des héritiers du Royaume ? » (Jc 2, 1-5)

Lecture de la lettre de saint Jacques

Mes frères, dans votre foi en Jésus Christ, notre Seigneur de gloire, n’ayez aucune partialité envers les personnes. Imaginons que, dans votre assemblée, arrivent en même temps un homme au vêtement rutilant, portant une bague en or, et un pauvre au vêtement sale. Vous tournez vos regards vers celui qui porte le vêtement rutilant et vous lui dites : « Assieds-toi ici, en bonne place » ; et vous dites au pauvre : « Toi, reste là debout », ou bien : « Assieds-toi au bas de mon marchepied. » Cela, n’est-ce pas faire des différences entre vous, et juger selon de faux critères ? Écoutez donc, mes frères bien-aimés ! Dieu, lui, n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde pour en faire des riches dans la foi, et des héritiers du Royaume promis par lui à ceux qui l’auront aimé ?

Évangile
« Il fait entendre les sourds et parler les muets » (Mc 7, 31-37)
Alléluia. Alléluia. Jésus proclamait l’Évangile du Royaume et guérissait toute maladie dans le peuple. Alléluia. (cf. Mt 4, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus quitta le territoire de Tyr ; passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée et alla en plein territoire de la Décapole. Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler, et supplient Jésus de poser la main sur lui. Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue. Puis, les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : « Effata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! » Ses oreilles s’ouvrirent ; sa langue se délia, et il parlait correctement. Alors Jésus leur ordonna de n’en rien dire à personne ; mais plus il leur donnait cet ordre, plus ceux-ci le proclamaient. Extrêmement frappés, ils disaient : « Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets. »
Patrick BRAUD

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16 mai 2021

Pentecôte : un universel si particulier !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Pentecôte : un universel si particulier !

Homélie pour la fête de Pentecôte / Année B
23/05/2021

Cf. également :

Le déconfinement de Pentecôte
Les langues de Pentecôte
Pentecôte, ou l’accomplissement de Babel
La sobre ivresse de l’Esprit
Les trois dimensions de Pentecôte
Le scat de Pentecôte
Pentecôte : conjuguer glossolalie et xénolalie
Le marché de Pentecôte : 12 fruits, 7 dons
Et si l’Esprit Saint n’existait pas ?
La paix soit avec vous
Parler la langue de l’autre
Les multiples interprétations symboliques du buisson ardent

Le lien de notre unité

Le 3 octobre 2018, Gérard Collomb, socialiste, ministre de l’Intérieur démissionnaire, avait énoncé lors de sa passation de pouvoir ce constat inquiétant : « Aujourd’hui, on vit côte à côte. Moi, je le dis toujours : je crains que demain on vive face à face ». Qu’un homme politique de gauche s’alarme des tensions opposant les Français entre eux résonne comme une alerte. Depuis, la succession de crimes terroristes, de troubles en banlieues, de  radicalisations de tous bords mettent cette question de l’unité du pays sous le feu des projecteurs. Des journalistes et sociologues observent cette évolution attentivement. Souvenez-vous de Christophe Guilluy (La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014), montrant que les territoires perdus de la République se constituent en périphéries de plus en plus coupées des centres. David Goodhart prenait le relais en montrant dans son livre : The road to somewhere. The populist revolt and the future of politics, Hurst Publishers, 2017 qu’il voyait poindre une fracture entre les gagnants de la mondialisation, prêts à vivre et travailler n’importe où en changeant plusieurs fois de pays (les anywhere), et les perdants de la mondialisation, enracinée dans leurs territoires, attachés à leur identité locale, voyant leur niveau de vie décliner (les somewhere). Jérôme Fourquet (L’Archipel français, 2019) dressait quant à lui un tableau clinique très froid de « l’archipélisation de la France », ce que Gérard Collomb appelait le côte-à-côte, craignant qu’il ne devienne un face-à-face générateur de violence.

Pentecôte : un universel si particulier ! dans Communauté spirituelle archipel-fran%C3%A7ais-j%C3%A9r%C3%B4me-fourquet-1Puis la loi sur les séparatismes a montré le vif débat et les divergences d’analyse sur ce phénomène social. L’extrême-gauche rappelle que le premier apartheid social est celui imposé par les riches. Ils se regroupent pour vivre entre eux, le plus souvent à l’ouest des  métropoles, dans les mêmes écoles, clubs de sport, résidences etc. Faisant monter le prix du mètre carré, ils rejettent ainsi les autres au nord ou à l’est, et dans les banlieues lointaines. L’extrême droite dénonce le séparatisme religieux – musulman le plus souvent – qui fait se regrouper des familles dans un quartier bientôt dominé par les barbus. Tous dénoncent l’emprise des caïds de la drogue sur ces quartiers, mais préconisent des remèdes fort différents pour en sortir (aide sociale vs ordre républicain).

La mosaïque France semble prise d’un vertige d’éparpillement implacable…

Qu’y a-t-il de commun en effet entre une famille aisée du centre de Paris qui a fui le confinement pour aller passer le mois d’avril les pieds dans l’eau du Golfe du Morbihan dans une belle résidence secondaire avec un grand jardin, et une famille d’immigrés musulmans pratiquant le ramadan, coincée dans une étroite maison 1930 en briques rouges des anciennes courées du Nord ? Elles ne se connaissent pas, ne se rencontrent pas, ne se parlent pas, leurs enfants ne jouent pas ensemble, ne vont pas dans les mêmes écoles, clubs ou associations etc. L’une parlera de littérature, cinéma, culture et éduquera au débat ;  l’autre parlera dans une autre langue des prochaines vacances au bled (Maghreb) ou au village (Afrique noire).

 

Les peuples de Pentecôte cités dans les Actes

Que devient le fameux vivre ensemble dans tout cela ?
Qu’est-ce qui unit encore des groupes de populations aussi disparates, voire opposées ?
Sommes-nous loin de la fête de Pentecôte de ce dimanche ? Pas tant que cela. Nous le savons : l’enjeu de Pentecôte est l’unité de tous les peuples en un seul corps.
Jean-Paul est un témoin représentatif de cette exégèse :

Le récit de l’événement de la Pentecôte souligne que l’Église naît universelle : tel est le sens de la liste des peuples – Parthes, Mèdes, Élamites… – qui écoutent la première annonce faite par Pierre. L’Esprit Saint est donné à tous les hommes, quelle que soit leur race ou leur nation, et il accomplit en eux la nouvelle unité du Corps mystique du Christ. Saint Jean Chrysostome souligne la communion réalisée par l’Esprit Saint à travers cette observation concrète : « Qui vit à Rome sait que les habitants des Indes sont ses membres » (Audience générale du 17/06/1998).

Salzburg_Sankt_Peter_Antiphonar_-_Pfingsten Esprit dans Communauté spirituellePour être fidèle au texte de notre première lecture, il faut souligner que c’est d’abord de la maison d’Israël dont il s’agit ici. Pierre précise bien dans son discours qu’il s’adresse aux « hommes d’Israël » : « Vous, Juifs, et vous tous qui résidez à Jérusalem… », « Hommes d’Israël, écoutez les paroles que voici… », « Que toute la maison d’Israël le sache… ». Et Luc précise que ce sont les juifs pieux et prosélytes du monde entier qui sont réunis à Jérusalem pour la fête juive de Chavouot (Pentecôte). Les non-juifs ne sont pas encore concernés. Il faudra une autre Pentecôte, une autre intervention décisive de l’Esprit, pour ouvrir le baptême à des païens comme le centurion romain Corneille et sa maisonnée (Ac 10). Pour l’instant, il n’est question que de la communauté juive dispersée (diaspora) dans tous les pays du monde, comme le clame Pierre : « que toute la maison d’Israël le sache… ».

Cette liste des peuples d’Ac 2, 8-11 est toujours étrange à nos oreilles. Ces anciens territoires, au nom parfois imprononçable ou mal prononcé au micro de l’ambon, n’évoquent plus grand-chose aujourd’hui. Et l’on peut se demander avec raison : pourquoi saint Luc s’est-il senti obligé d’en dresser la liste ?

Elle ressemble à la Table des nations de Gn 10, déjà mentionnée à propos de l’envoi en mission des 72 disciples (Lc 10), qui dresse la liste des descendants de Noé et de leurs territoires. Ou encore à la liste des nations d’Is 11, 10-12 : « Ce jour-là, la racine de Jessé, père de David, sera dressée comme un étendard pour les peuples, les nations la chercheront, et la gloire sera sa demeure. Ce jour-là, une fois encore, le Seigneur étendra la main pour reprendre le reste de son peuple, ce reste qui reviendra d’Assour et d’Égypte, de Patros, d’Éthiopie et d’Élam, de Shinéar, de Hamath et des îles de la mer. Il lèvera un étendard pour les nations ; il rassemblera les exilés d’Israël ; il réunira les dispersés de Juda des quatre coins de la terre ».

Le plus important est de relever ce que le parcours de notre première lecture suggère au lecteur : en trois vagues successives (quatre peuples, puis quatre provinces romaines, puis quatre régions), Luc dresse l’image du monde vu de Jérusalem. Les trois cycles en effet suivent chacun un mouvement circulaire autour de la Ville sainte. C’est donc une image du monde qu’a voulu dresser Luc, mais en précisant que la foule est composée de juifs et de prosélytes, il restreint ce microcosme au judaïsme de la diaspora. En d’autres termes, l’universalité de la Pentecôte n’est encore qu’interne au judaïsme.

Pourquoi cette restriction au judaïsme dans l’empire romain ? Luc est historien et théologien. Comme historien, il sait que l’extension universelle de la mission chrétienne ne fut pas immédiate, mais a résulté d’un processus évolutif. Comme théologien, il maintient qu’Israël est le premier destinataire de la venue du Messie.

 

Un universalisme progressif

L’universalisme de Pentecôte est donc graduel, progressif. D’abord Jérusalem, puis la diaspora juive de tous les pays, puis les païens. On le voit : il ne s’agit pas de renoncer au particularisme juif pour s’ouvrir à l’universel. Il s’agit de l’assumer en Christ, en gardant le cœur du judaïsme sans encombrer les païens avec l’accidentel du judaïsme. Le cœur, c’est l’élection par Dieu comme responsabilité envers tous, les Écritures comme trésor de révélation sur l’homme, le Dieu Un, l’importance de l’éthique comme amour concret, la relecture de l’histoire collective et individuelle etc. L’accidentel, c’est la circoncision, les interdits alimentaires (la cacherout), les vêtements (barbe, papillotes, téphillim), la lettre de la Torah et ses 613 obligations etc. Non pas que cet accidentel soit sans valeur, loin de là. Et après tout, des milliers de chrétiens juifs l’ont conservé pendant des siècles ! Mais il n’a pas à être imposé aux non-juifs souhaitant devenir chrétiens.

Luc tient à faire savoir que, dès le commencement, l’universalité était préfigurée. C’est pourquoi, si l’explosion spirituelle de la Pentecôte est destinée au judaïsme exclusivement, le discours interprétatif de Pierre, qui suit l’événement, fait résonner déjà des échos universels : « Car la promesse est pour vous, pour vos enfants et pour tous ceux qui sont loin, aussi nombreux que le Seigneur notre Dieu les appellera » (Ac 2, 39). Et plus loin : « En nul autre que lui, il n’y a de salut, car, sous le ciel, aucun autre nom n’est donné aux hommes, qui puisse nous sauver » (Ac 4, 12).

Or, ces accents massivement universalistes évoquent immanquablement l’espérance prophétique de la restauration eschatologique d’Israël, avec le rassemblement attendu des exilés de toutes nations sur le mont Sion annoncé par Isaïe. L’évènement de Pentecôte sonne ainsi l’essor mondial de la Parole tout en réalisant l’antique promesse du pèlerinage eschatologique des exilés de la Diaspora à la Ville sainte.

descarga Esprit SaintRépétons-le : il a fallu des Pentecôtes successives nombreuses pour que peu à peu l’Église naissante comprenne ce travail de discernement et le mette en œuvre. Les Samaritains reçoivent l’Esprit avant le baptême, montrant ainsi que les schismatiques peuvent être intégrés à la construction commune (Ac 8). Puis c’est le centurion Corneille qui reçoit l’Esprit avec sa famille, avant le baptême lui aussi, montrant que les païens sont associés au même héritage que les juifs (Ac 10). Ce qui au passage rend toute nourriture pure à manger, et pour Pierre c’est une vraie révolution, inconcevable sans le passage en force de l’Esprit de cette mini-Pentecôte dans la ville de Joppé (notons au passage que c’est Pierre – et non Paul – qui initie le passage aux païens, sous l’impulsion de l’Esprit Saint) ! Imaginez aujourd’hui des musulmans renoncer à l’interdit halal pour s’ouvrir à d’autres cultures que celle de leur origine… Puis c’est l’assemblée de Jérusalem (le premier concile ! Ac 15) qui expérimenta une autre Pentecôte, puisqu’elle décide sous l’inspiration de l’Esprit de ne pas imposer la circoncision et autre obligations juives aux païens qui demandent le baptême : « L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé que… ».

Passer du particulier à l’universel demande donc un énorme travail de discernement et beaucoup de Pentecôtes successives !

Le judaïsme chrétien des débuts de l’Église a été capable de ce travail de discernement pour garder l’essentiel du particularisme juif tout en l’ouvrant d’abord aux autres cultures juives de par le monde, puis aux païens. N’en doutons pas : ce travail est toujours devant nous, notamment pour l’Église latine qui doit s’ouvrir à d’autres cultures que l’Occident.

Articuler le singulier (Pierre, chacun des 120 disciples), le particulier (l’identité juive) et l’universel (l’ouverture aux païens) a été l’alchimie réussie de Pentecôte. À nous de poursuivre aujourd’hui cette alchimie ecclésiale…

 

De Rome à Jérusalem

La liste des peuples énumérés par Luc dans le récit des Actes est à ce titre très instructive. Quand on suit sur la carte les noms alignés par Luc, on voit qu’il balaie le monde connu de l’époque, d’est en ouest, avec la Judée et Jérusalem au milieu, presque comme centre de gravité de l’ensemble. Vision très contestatrice de l’ordre impérial romain qui soumettait alors tous les royaumes, tous les peuples.

carte-ac-2-pentecote particulier

Mentionner Rome à la fin de cette liste, en codicille, est un pied-de-nez à l’orgueil des maîtres du monde de l’époque. C’est l’affirmation de Jérusalem comme vrai centre du monde : la Torah au-dessus de l’Empire, le particularisme juif plus vrai que l’impérialisme romain. L’accent est polémique : tandis que Rome vantait son rôle ambitieux de maîtresse du monde habité, et se servait à cette fin de listes des peuples soumis, Luc revendique par cette « liste des peuples » la seigneurie de Jésus et de l’Église sur l’humanité, en contestant celle de Rome.

Aujourd’hui encore, l’universel chrétien conteste les grands centres de pouvoirs qui dominent le monde (Wall Street, Pékin) pour réhabiliter le droit des peuples à cultiver leur identité propre au sein d’une unité organique très différente de celle des marchés américains ou de l’idéologie chinoise. Ironie de l’histoire, après la chute de Rome aux mains des barbares, l’Église latine a cependant réintroduit en son sein le centralisme romain qu’elle contestait à ses débuts…

L’Église de Pentecôte unit « toute la maison d’Israël » en parlant toutes les langues de la terre. Mais elle réalise cette union dans une communion vivante qui relie en permanence ces communautés : parler la langue de l’autre, se visiter, s’entraîner, échanger, former un seul corps dans le respect de la diversité de ses membres, et d’abord des plus fragiles.

 

L’Esprit, lien de l’unité

AggloSeineEure_Fourapain-Cover_StGermaindePasquier_Octobre-2020 PentecôtePour terminer, lisons à nouveau la belle image de saint Augustin voyant dans le feu de l’Esprit de Pentecôte le lien de l’unité entre tous les grains de blé formant un même pain, le Corps du Christ parlant toutes les langues de la terre :

« Pourquoi sous l’apparence du pain ? Ne disons rien de nous-mêmes; écoutons encore l’Apôtre, voici comment il s’exprimait en parlant de ce sacrement: « Quoiqu’en grand, nombre, nous sommes un seul pain, un seul corps (1 Co 10,17) ». Comprenez et soyez heureux. O unité ! ô vérité ! ô piété ! ô charité ! « Un seul pain ». Quel est ce pain ? « Un seul corps ». Rappelez-vous qu’un même pain ne se forme pas d’un seul grain, mais de plusieurs. Au moment des exorcismes, vous étiez en quelque sorte sous la meule ; au moment du baptême, vous deveniez comme une pâte ; et on vous a fait cuire en quelque sorte quand vous avez reçu le feu de l’Esprit-Saint. Soyez ce que vous voyez, et recevez ce que vous êtes. Voilà ce qu’enseigne l’Apôtre sur ce pain sacré ».
Augustin  (+ 430), Sermon 269

 

MESSE DU JOUR

PREMIÈRE LECTURE
« Tous furent remplis d’Esprit Saint et se mirent à parler » (Ac 2, 1-11)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours après Pâques, ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière. Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent remplis d’Esprit Saint : ils se mirent à parler en d’autres langues, et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit.
Or, il y avait, résidant à Jérusalem, des Juifs religieux, venant de toutes les nations sous le ciel. Lorsque ceux-ci entendirent la voix qui retentissait, ils se rassemblèrent en foule. Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient : « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène, Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu. »

 

PSAUME
(103 (104), 1ab.24ac, 29bc-30, 31.34)
R/ Ô Seigneur, envoie ton Esprit qui renouvelle la face de la terre !
ou : Alléluia ! (cf. 103, 30)

Bénis le Seigneur, ô mon âme ;
Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
Quelle profusion dans tes oeuvres, Seigneur !
La terre s’emplit de tes biens.

Tu reprends leur souffle, ils expirent
et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre.

Gloire au Seigneur à tout jamais !
Que Dieu se réjouisse en ses œuvres !
Que mon poème lui soit agréable ;
moi, je me réjouis dans le Seigneur.
 

DEUXIÈME LECTURE
« Le fruit de l’Esprit » (Ga 5,16-25)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Galates

Frères, je vous le dis : marchez sous la conduite de l’Esprit Saint, et vous ne risquerez pas de satisfaire les convoitises de la chair. Car les tendances de la chair s’opposent à l’Esprit, et les tendances de l’Esprit s’opposent à la chair. En effet, il y a là un affrontement qui vous empêche de faire tout ce que vous voudriez. Mais si vous vous laissez conduire par l’Esprit, vous n’êtes pas soumis à la Loi. On sait bien à quelles actions mène la chair : inconduite, impureté, débauche, idolâtrie, sorcellerie, haines, rivalité, jalousie, emportements, intrigues, divisions, sectarisme, envie, beuveries, orgies et autres choses du même genre. Je vous préviens, comme je l’ai déjà fait : ceux qui commettent de telles actions ne recevront pas en héritage le royaume de Dieu. Mais voici le fruit de l’Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi. En ces domaines, la Loi n’intervient pas. Ceux qui sont au Christ Jésus ont crucifié en eux la chair, avec ses passions et ses convoitises. Puisque l’Esprit nous fait vivre, marchons sous la conduite de l’Esprit.

SÉQUENCE ()

Viens, Esprit Saint, en nos cœurs et envoie du haut du ciel un rayon de ta lumière.
Viens en nous, père des pauvres, viens, dispensateur des dons, viens, lumière de nos cœurs.
Consolateur souverain, hôte très doux de nos âmes, adoucissante fraîcheur.
Dans le labeur, le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur ; dans les pleurs, le réconfort.
Ô lumière bienheureuse, viens remplir jusqu’à l’intime le cœur de tous les fidèles.
Sans ta puissance divine, il n’est rien en aucun homme, rien qui ne soit perverti.
Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé.
Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé.
À tous ceux qui ont la foi et qui en toi se confient donne tes sept dons sacrés.
Donne mérite et vertu, donne le salut final, donne la joie éternelle. Amen.

ÉVANGILE
« L’Esprit de vérité vous conduira dans la vérité tout entière » (Jn 15, 26-27 ; 16, 12-15)
Alléluia. Alléluia.Viens, Esprit Saint ! Emplis le cœur de tes fidèles ! Allume en eux le feu de ton amour ! Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d’auprès du Père, lui, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur. Et vous aussi, vous allez rendre témoignage, car vous êtes avec moi depuis le commencement.
J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter. Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière. En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même : mais ce qu’il aura entendu, il le dira ; et ce qui va venir, il vous le fera connaître. Lui me glorifiera, car il recevra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. Tout ce que possède le Père est à moi ; voilà pourquoi je vous ai dit : L’Esprit reçoit ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. »
Patrick Braud

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13 mai 2021

Remplacer Judas aujourd’hui

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Remplacer Judas aujourd’hui

 Homélie du 7° Dimanche de Pâques / Année B
16/05/2021

Cf. également :

Quand Dieu appelle
Les saints de la porte d’à côté
Conjuguer le « oui » et le « non » de Dieu à notre monde
Dieu est un trou noir
Poupées russes et ruban de Möbius…

Un prénom maudit

Remplacer Judas aujourd’hui dans Communauté spirituelle Le-pre%CC%81nom-afficheAvez-vous vu la pièce de théâtre : « Le prénom » (ou le film qui en a été tiré, avec Patrick Bruel) ? Un couple s’y amuse à faire croire à ses amis qu’ils ont choisi Adolphe comme prénom pour leur futur enfant dont elle est enceinte. Ce prénom était très répandu au début du XX° siècle en Europe (j’avais un grand-père et un oncle qui s’appelaient Adolphe) ; il est finalement honni depuis la chute d’Hitler. Donner un tel prénom aujourd’hui relèverait de l’antisémitisme, ou de l’ignorance de l’histoire !

Il en est de même avec le prénom Judas, depuis 2000 ans. Prénom biblique dont les dérivés existent encore (Jude, Judee, Judith…), il n’est plus donné en France depuis des lustres. La langue française a même intégré plusieurs expressions très négatives d’origine biblique avec ce prénom : ‘traiter quelqu’un de Judas’, c’est le désigner comme un traître ; regarder par le judas d’une porte, c’est espionner en douce celui qui vient frapper ; ‘donner le baiser de Judas’, c’est l’hypocrisie même de l’assassin déguisé en ami. L’humour de Verlaine avait bien croqué le contraste entre Judas et les autres apôtres : « Il ne faut jamais juger les gens sur leurs fréquentations. Tenez, Judas, par exemple, il avait des amis irréprochables »…

Pourtant en hébreu Judas (YeHouDa) est proche de Jésus (YeHoshua) avec le Nom de YHWH en eux : le second signifie Dieu sauve, et le premier Dieu sera loué.
Difficile pourtant de louer Dieu quand on lit la triste fin de Judas…

 

L’étrange mort de Judas

passth5 apôtre dans Communauté spirituelleLa liturgie a pudiquement écarté les versets 18 et 19 de notre première lecture (Ac 1, 15-17.20a.20c-26), alors qu’ils sont importants pour comprendre ce qui se passe entre Pâques et Pentecôte : « avec le salaire de l’injustice, Judas acheta un domaine ; il tomba la tête la première, son ventre éclata, et toutes ses entrailles se répandirent. Tous les habitants de Jérusalem en furent informés, si bien que ce domaine fut appelé dans leur propre dialecte Hakeldama, c’est-à-dire Domaine-du-Sang. Car il est écrit au livre des Psaumes : ‘Que son domaine devienne un désert, et que personne n’y habite’, et encore : ‘Qu’un autre prenne sa charge’ » (Ac 1, 18 20).

Il y a là une opposition fort symbolique dans les termes entre Judas qui se vide de ses entrailles et les Douze qui sont remplis de l’Esprit Saint. L’enjeu de cette séquence tourne autour de la plénitude : plénitude de vie vs mort horrible, plénitude d’Esprit vs Satan à l’œuvre, plénitude de l’humanité (Pentecôte pour tous les peuples réunis à Jérusalem) vs vide et néant de Judas, être rempli de l’Esprit vs se vider de ses entrailles.

mort-de-judas divorceCette mention de la mort par éventration de Judas dans les Actes pose problème, car elle est fort différente et même irréductible à l’autre version, celle qu’en donne Matthieu et qui est passée à la postérité aux dépens de celle des Actes : « Jetant alors les pièces d’argent dans le Temple, il se retira et alla se pendre » (Mt 27, 5).

Alors : Judas est-il mort par pendaison ou par éventration ? Suicide ou accident ? Désespoir ou maladie ? Depuis 2000 ans, des dizaines de théories plus ou moins farfelues ont été échafaudées pour opposer les deux versions au contraire les réconcilier. Certains supposent que Judas aurait raté son suicide (!) et n’a fait que « s’étrangler » (selon le verbe grec de Mt 27,5), car la corde aurait cassé… Ce qui laisse ensuite la possibilité d’un accident où il tomberait sur une pierre pointue qui lui déchirerait l’estomac (!). D’autres pensent qu’on tombant de son arbre de pendu, Judas serait tombé sur un tel rocher tout de suite. D’autres soutiennent que c’est Matthieu qui a raison et que les Actes brodent sur l’accomplissement des Écritures ; et d’autres l’inverse. Bizarrement, Paul ne fait jamais mention de Judas, dont il semble même ignorer l’existence ; il ne le nomme nulle part dans ses lettres alors qu’il a passé plusieurs années à Jérusalem auprès de Pierre et Jacques pour se former aux événements du Jésus historique. Paul dit seulement que Jésus a été livré, sans autre précision. S’il avait entendu parler de Judas, nul doute qu’il l’aurait évoqué.

Impossible de trancher ! Les interprétations qui veulent absolument faire concorder Matthieu et les Actes semblent quand même invraisemblables. La version des Actes est avant tout soucieuse de montrer que le sort de Judas accomplit les Écritures, en l’occurrence les psaumes 69, 26 : « que leur camp devienne un désert, que nul n’habite sous leurs tentes ! » et 109,8 : « que les jours de sa vie soient écourtés, qu’un autre prenne sa charge ». Peut-être y a-t-il également une allusion à la mort du mauvais roi Achab et de sa méchante reine Jézabel, défenestrée et dévorée par les chiens (2R 9,33), dont le prénom a une réputation semblable à celle de Judas ?

En tout cas, c’est d’abord une construction théologique, qui a un seul point commun avec celle de Matthieu : la mention du « champ du sang » (Hakeldama on hébreu). Matthieu essaie de le raccrocher au « champ du potier » d’une prophétie de Jérémie grâce aux 30 pièces d’argent (construction théologique là encore, citant librement Za 11, 12–13 combiné avec des éléments de Jr 18, 2–3 ; 19, 1–2 ; 32, 6–15) : « Après avoir tenu conseil, ils achetèrent avec cette somme le champ-du-potier pour y enterrer les étrangers. Voilà pourquoi ce champ est appelé jusqu’à ce jour le Champ-du-Sang (Hakeldama). Alors fut accomplie la parole prononcée par le prophète Jérémie : Ils ramassèrent les trente pièces d’argent, le prix de celui qui fut mis à prix, le prix fixé par les fils d’Israël » (Mt 27, 7 9).

 

Finalement, pourquoi Judas est-il mort ?

3054070093_2_9_efQ9L3sI JudasRésumons les différentes interprétations qui hantent toujours notre imaginaire :

- admirateur et jaloux de Jésus à la fois, Judas désespère et se suicide après la fin lamentable de son héros. La peur chrétienne du suicide au cours des âges est hantée par la figure de Judas la corde au cou.
- possédé par Satan, Judas pousse au bout de la logique d’auto-anéantissement qui caractérise les forces du mal. Voilà un message puissant adressé à tous ceux qui seraient tentés de se laisser fasciner par le mal.
- sa mort est le châtiment de sa trahison, avertissement à tous les traîtres en puissance.
- il a livré Jésus pour de l’argent, dont le pouvoir maléfique est ainsi manifesté ; sa mort horrible est le vrai salaire de son forfait. La répulsion catholique envers l’argent se nourrira des trente deniers de Judas.
- il a été victime de son calcul politique, où il croyait pouvoir allier Jésus avec les pouvoirs juifs dans une grande coalition révolutionnaire contre les Romains. En refusant la violence, Jésus a fait échouer sa stratégie qui s’est retournée contre Judas. La non-violence chrétienne dénoncera dans les révolutionnaires ultérieurs des Judas en puissance.

Hélas, l’antisémitisme chrétien a très vite rapproché le prénom Judas du nom de la tribu de Juda, de qui vient le terme juif. Judas le traître permettait d’assimiler tous les juifs à des Antéchrists, perfides et peu fiables. Il aura fallu un immense travail historique, patristique et exégétique préparant Vatican II pour enfin démentir officiellement cette confusion meurtrière.

 

Pourquoi remplacer Judas ?

Reste que Judas est bien mort, que ce soit par pendaison ou par éventration. Pourquoi chercher à le remplacer ? Pourquoi ne pas passer à un collège de onze apôtres seulement ? Pourquoi ne pas laisser sa place vide ?

holyapostles_icon MathiasLa réponse est bien connue. Elle est dans la force symbolique et théologique du nombre 12. Être 12, faire 12, c’est accomplir les promesses faites aux 12 tribus d’Israël, c’est devenir le nouvel « Israël de Dieu » (Ga 6,16), ouvert à toutes les nations. Voilà pourquoi Jésus prend soin de « faire 12 » ceux qu’il appelle à le suivre de près : « il en institua douze pour qu’ils soient avec lui et pour les envoyer proclamer la Bonne Nouvelle » (Mc 3, 14). C’est annoncer, figurer et anticiper l’entrée dans la Jérusalem céleste par les 12 portes ornées de pierres précieuses de l’Apocalypse, qui donnent accès à la ville. Impossible d’incarner l’espérance en ce monde nouveau à 11 seulement ! Il faut être 12, et le collège des apôtres – unique dans l’histoire – sera à nouveau complet (question de plénitude l’encore).

 

Remplacer Judas aujourd’hui

Tentons d’actualiser cette problématique pour nous au XXI° siècle.

- Le lien d’amitié rompu entre Jésus et Judas nous parle de nos propres amitiés déçues. En vieillissant, qui n’a pas vu un ou une amie très proche s’éloigner sans bruit, avec une indifférence surprenante et blessante ?! Qui n’a pas constaté que des amis d’hier déversent calomnies et mépris sur vous, suite à des échecs peu glorieux (accusations, faillite, divorce, maladie…) ? Même si la faute est souvent partagée, l’amère expérience d’une amitié rompue fait partie du lot habituel de l’existence.

Remplacer Judas, c’est alors ne pas confondre cet ami avec l’amitié, ne pas tirer un trait sur la nécessité de se confier, mais au contraire réinvestir dans une autre relation amicale plus mature parce que plus consciente des pièges qui ont pu ruiner la première : idéalisation, projection–transfert, intérêt, soumission etc.

QPPPMPP2VZRITGQ6LO67RJXATU suicide- Mais c’est évidemment dans le couple que remplacer Judas est le plus d’actualité en Europe ! Plus d’un couple sur deux se sépare, que ce soit par rupture de PACS, divorce, ou simplement départ de l’un des deux. Si l’on est réaliste, cela suppose bien davantage d’infidélités encore ! Il y a même des réseaux sociaux comme Tinder qui sont fiers d’organiser l’adultère à grande échelle : comme quoi l’infidélité conjugale est un énorme marché, rentable… Avant de partir du couple, il y a l’adultère, les adultères. Vivre 70 ans de vie commune sans tromper l’autre est sans doute l’apanage de la reine Elizabeth II et de son feu mari Philippe, mais sera statistiquement peu probable pour les jeunes générations actuelles.

Eh bien, quitte à être légèrement iconoclaste, pourquoi ne pas entendre l’appel des Actes des apôtres à remplacer Judas lorsque la trahison a fait mourir l’amour ? Les orthodoxes pratiquent ce discernement plein de miséricorde pour célébrer un second mariage sacramentel après divorce. Existentiellement, refaire sa vie comme on dit maladroitement, n’est-ce pas remplacer Judas, c’est-à-dire affirmer que nous sommes faits pour aimer, qu’il n’est pas bon que l’être humain soit seul (Gn 2,18), qu’il faut que la charge (ici la charge conjugale) du partant soit confiée à un autre (comme le dit Pierre dans les Actes) ?

- Même en entreprise, il y a des Judas qui compromettent notre aventure commune. Lorsque quelqu’un part à la concurrence pour de l’argent, lorsqu’il abandonne le navire sans prévenir ni préparer son départ, lorsqu’il sape de l’intérieur le travail d’une équipe mobilisée autour d’un projet, un collaborateur se révèle Judas en trahissant ainsi son équipe. Remplacer Judas relève ici de l’urgence (d’où le recours à l’intérim souvent) pour sauver ceux qui restent.

On pourrait continuer, en transposant le personnage de Judas dans une famille, dans une Église, dans une association etc.

 

Sur quels critères remplacer Judas aujourd’hui ?

– Notre première lecture montre que le choix du remplaçant est très rigoureux. Pierre fixe deux critères pour être apôtre à la place du douzième homme : avoir suivi Jésus de près depuis le début de sa vie publique, avoir été témoin de sa résurrection. Le premier critère exclut par exemple Paul d’emblée (ce qui contredit la tendance iconographique ultérieure à le mettre dans le collège des Douze).

Si nous voulons remplacer notre Judas manquant, en amitié, en couple, en entreprise, il nous faudra donc définir auparavant des critères objectifs, clairs et précis. Le danger serait de se précipiter à nouveau pour combler un vide, sans réfléchir, ou bien de se fier à nouveau au seul sentiment, à la première impression, en oubliant quels tours cela nous a déjà joué. Il n’est pas rare de voir des gens bégayer leur erreur plusieurs fois de suite, en divorçant 2, 3, 4 fois… Ils trompent parce qu’ils se sont trompés eux-mêmes !

– Ensuite, l’assemblée propose deux candidats qui correspondent à ces critères. C’est donc de notre responsabilité de ne pas rester purement passif, attendant qu’un nouvel ami/amant/collaborateur tombe du ciel. Nous avons à chercher un remplaçant à Judas, ce qui demande d’ouvrir à nouveau son cœur, son esprit, son désir d’intimité, de collaboration, sans laisser la blessure nous replier sur nous-mêmes. Pour choisir quelqu’un, il vaut mieux commencer par secrètement le vouloir en soi-même, se rendre disponible.

– Enfin, l’assemblée tire au sort entre les deux désignés-candidats. Antique coutume pour ne pas décider tout seul, et laisser au hasard / Dieu la possibilité d’intervenir [1].

Aujourd’hui, tirer au sort serait plutôt demander l’avis d’autrui, prendre le temps de consulter, de se faire accompagner, bref de ne pas faire reposer le choix du remplaçant sur une démarche trop individuelle ; ne pas décider tout seul, laisser à Dieu (au hasard) sa part de liberté, sa marge de manœuvre.

– Bonus ultime : celui qui choisit est rarement celui qu’on attendrait !
En effet, le premier candidat a toutes les qualités et davantage encore. Il s’appelle Joseph = « que l’Éternel ajoute », ce qui n’est déjà pas rien. En plus, il a deux surnoms, ce qui montre l’estime qu’on lui attribue, la richesse de sa personnalité. Barsabas implique qu’il est le fils de quelqu’un de connu et d’estimé dans la communauté (Bar-sabas = « fils de Sabas »), ce qui est une sacrée référence. Plus encore, on lui donne du Justus = « le juste », ce qui en fait un modèle, une figure déjà communément acceptée par tous.
Sur un CV professionnel, il n’y aurait pas photo : avec de telles références, entre lui et le pauvre Mathias sans recommandations, pas d’hésitation pour choisir le bon candidat !

Eh bien non : Dieu choisit souvent ceux que nous n’aurions pas choisis. C’est Mathias qui remplacera Judas, c’est le sans-titres, le sans-références. De même, c’est celui auquel on n’aurait pas pensé qui devient notre ami après coup, notre amant après une séparation, notre collaborateur après un départ. D’où l’intérêt de ne pas décider tout tout seul ! En laissant sa part au hasard, on se prépare des remplaçants à Judas de la qualité d’un Mathias ! D’ailleurs, le nom de Mathias signifie « don de Dieu ». C’est parce que Dieu se faufile dans les failles de notre volonté de maîtrise pour nous donner les meilleurs compagnons en amitié, en couple, en entreprise…

Vous voyez : remplacer Judas aujourd’hui n’est pas une mince affaire !

Cela demande de définir des objectifs et critères rigoureux, de se mettre en quête des candidats idoines, de ne pas tout maîtriser, de se faire accompagner, et ainsi d’accepter ceux qui nous sont donnés comme des Mathias en amitié, en couple, au travail etc.

La bonne nouvelle est que vouloir remplacer notre Judas est une aspiration légitime. Mieux : remplacer nos Judas est salvateur, et nous ouvre la plénitude que Dieu veut nous donner. Pourquoi dès lors nous en priver ?…

 


[1]. Les apôtres se veulent fidèles à une tradition héritée des anciens d’Israël, pour dénouer des situations incertaines : « Vous vous partagerez le pays par tirage au sort selon vos clans… » (Nb 33,54) ; « Saül dit : Jetez les sorts entre moi et mon fils Jonathan. Et Jonathan fut désigné » (1S 14, 42) ; « Les uns comme les autres, on les répartit en tirant au sort… » (1Ch 24, 5), et tant d’autres encore. Tirer au sort était un appel solennel à Dieu afin de s’assurer que sa volonté serait accomplie.

 

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Il faut que l’un d’entre eux devienne, avec nous, témoin de la résurrection de Jésus » (Ac 1, 15-17.20a.20c-26)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, Pierre se leva au milieu des frères qui étaient réunis au nombre d’environ cent vingt personnes, et il déclara : « Frères, il fallait que l’Écriture s’accomplisse. En effet, par la bouche de David, l’Esprit Saint avait d’avance parlé de Judas, qui en est venu à servir de guide aux gens qui ont arrêté Jésus : ce Judas était l’un de nous et avait reçu sa part de notre ministère. Il est écrit au livre des Psaumes : Qu’un autre prenne sa charge. Or, il y a des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus a vécu parmi nous, depuis le commencement, lors du baptême donné par Jean, jusqu’au jour où il fut enlevé d’auprès de nous. Il faut donc que l’un d’entre eux devienne, avec nous, témoin de sa résurrection. » On en présenta deux : Joseph appelé Barsabbas, puis surnommé Justus, et Matthias. Ensuite, on fit cette prière : « Toi, Seigneur, qui connais tous les cœurs, désigne lequel des deux tu as choisi pour qu’il prenne, dans le ministère apostolique, la place que Judas a désertée en allant à la place qui est désormais la sienne. » On tira au sort entre eux, et le sort tomba sur Matthias, qui fut donc associé par suffrage aux onze Apôtres.

PSAUME
(102 (103), 1-2, 11-12, 19-20ab)
R/ Le Seigneur a son trône dans les cieux.ou : Alléluia ! (102, 19a)

Bénis le Seigneur, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

Comme le ciel domine la terre,
fort est son amour pour qui le craint ;
aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés.

Le Seigneur a son trône dans les cieux :
sa royauté s’étend sur l’univers.
Messagers du Seigneur, bénissez-le,
invincibles porteurs de ses ordres !

DEUXIÈME LECTURE
« Qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui » (1 Jn 4, 11-16)

Lecture de la première lettre de saint Jean

Bien-aimés, puisque Dieu nous a tellement aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres. Dieu, personne ne l’a jamais vu. Mais si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et, en nous, son amour atteint la perfection. Voici comment nous reconnaissons que nous demeurons en lui et lui en nous : il nous a donné part à son Esprit. Quant à nous, nous avons vu et nous attestons que le Père a envoyé son Fils comme Sauveur du monde.
Celui qui proclame que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui, et lui en Dieu. Et nous, nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru. Dieu est amour : qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui.

 

ÉVANGILE
« Qu’ils soient un, comme nous-mêmes » (Jn 17, 11b-19)
Alléluia. Alléluia.Je ne vous laisserai pas orphelins, dit le Seigneur ; je reviens vers vous, et votre cœur se réjouira. Alléluia. (Jn 14, 18 ; 16, 22)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, les yeux levés au ciel, Jésus priait ainsi : « Père saint, garde mes disciples unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes. Quand j’étais avec eux, je les gardais unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné. J’ai veillé sur eux, et aucun ne s’est perdu, sauf celui qui s’en va à sa perte de sorte que l’Écriture soit accomplie. Et maintenant que je viens à toi, je parle ainsi, dans le monde, pour qu’ils aient en eux ma joie, et qu’ils en soient comblés. Moi, je leur ai donné ta parole, et le monde les a pris en haine parce qu’ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi je n’appartiens pas au monde. Je ne prie pas pour que tu les retires du monde, mais pour que tu les gardes du Mauvais. Ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi, je n’appartiens pas au monde. Sanctifie-les dans la vérité : ta parole est vérité. De même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde. Et pour eux je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité. »
Patrick Braud

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9 mai 2021

Ascension : apprivoiser la disparition

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ascension : apprivoiser la disparition

 Homélie pour la fête de l’Ascension / Année B
13/05/2021

Cf. également :

Ascension : les pleins pouvoirs
Désormais notre chair se trouve au ciel !
Jésus : l’homme qui monte
Ascension : « Quid hoc ad aeternitatem ? »
Ascension : la joyeuse absence
Ascension : l’ascenseur christique
Une Ascension un peu taquine : le temps de l’autonomie
Les vases communicants de l’Ascension

Dire adieu au temps de la Covid

Ascension : apprivoiser la disparition dans Communauté spirituelle 41-m-BqU93L._SX339_BO1,204,203,200_Sur les 100 000 morts qu’a provoqué la Covid jusqu’à maintenant en France, combien d’enterrements ont pu se dérouler ‘normalement’, en présence des proches et des amis ? Très peu… La plupart était limités à 30 personnes maximum, et même moins. Beaucoup n’ont pas pu voir le corps de leur défunt, ni l’accompagner en lui tenant la main en lit de réanimation. À tel point qu’il est question d’instituer une journée de commémoration des victimes de la Covid, pour rétablir un peu de leur dignité perdue dans ces disparitions sans au-revoir, sans corps visible, sans célébration ni cérémonie.

Lorsque quelqu’un de notre entourage disparaît, nous avons besoin de poser des gestes, de prononcer quelques paroles, d’utiliser quelques symboles (fleurs, musique, gestes, tombeau…) pour surmonter l’épreuve de l’absence.

La disparition soudaine de Jésus aux yeux des disciples a peut-être été un choc de cette nature : on le voyait – ressuscité - marcher, manger et parler avec nous, et puis plus rien. Il a brusquement cessé de se manifester. Il a disparu à leurs yeux. Cette disparition sans laisser de traces a duré symboliquement 10 jours, de l’Ascension à Pentecôte, car avec la venue de l’Esprit cette disparition revêtira une tout autre signification.

Chaque année, environ 60 000 personnes en France disparaissent sans laisser de traces. Impressionnant ! Le fichier des personnes recherchées (FPR) recensait en 2019 environ 580 000 personnes répondant à des situations très diverses : évadés, étrangers avec obligation de quitter le territoire, mais aussi mineurs en fugue ou encore personnes vulnérables introuvables etc. On en retrouve 55 000 par an (fugues, suicides, accidents) mais il reste cependant 5000 disparus par an, évanouis dans la nature. Le plus célèbre d’entre eux est sans doute Xavier Dupont de Ligonnès, dont l’affaire défraie la chronique depuis 2011. Il est soupçonné d’avoir massacré sa famille à Nantes, puis de s’être évanoui dans la nature, dans une fuite savamment préparée et organisée. Dupont de Ligonnès est en quelque sorte l’anti-Ascension par excellence : vivant, il donne la mort et disparaît pour fuir la justice humaine. Tué, le Ressuscité donne la vie et disparaît pour accomplir la justice de Dieu. L’un  disparaît sans laisser de traces pour être oublié. L’autre disparaît physiquement pour rester présent autrement, à travers des traces que l’Esprit de Pentecôte nous fera déchiffrer.

Élevé au ciel, Jésus disparaît à leurs yeux, ce qui rendit paradoxalement les apôtres joyeux et remplis d’ardeur missionnaire. C’est donc que nous pouvons apprivoiser les disparitions qui sont les nôtres comme autant d’invitations à continuer joyeusement notre route. Il nous faut pour cela accepter de disparaître, et accepter les disparitions d’autrui.

 

Accepter de disparaître

Disparaitre absence dans Communauté spirituelleUn très bon ami, 65 ans : hospitalisation 15 jours, longue convalescence, grande faiblesse généralisée. Lui qui est maire de sa commune et même président de l’agglomération et conseiller régional, il a été obligé de suspendre tous ses mandats et responsabilités politiques depuis sa maladie. Expérience physique douloureuse, qui fait toucher de près les limites de son corps. Expérience humaine révélatrice, puisqu’on ne peut plus se définir par l’action lorsqu’on est faible au point de se traîner du lit au fauteuil et du fauteuil au lit. Expérience spirituelle également, car se cogner à notre finitude nous avertit qu’un jour le monde se passera de nous sans trop de difficultés… Prendre conscience soudainement que dans 10 ou 20 ans, l’univers continuera imperturbablement sans nous peut donner le vertige.

Un tel breakdown peut cependant être salutaire, comme le furent les longs mois de convalescence d’Ignace de Loyola pour le détourner des plaisirs mondains de la noblesse de son époque. Quelle illusion de croire que c’est l’action qui nous maintient en vie ! Quelle folie de croire qu’on peut laisser des traces de notre passage ! Quel aveuglement de faire comme si nous n’allions jamais disparaître, individuellement ou même collectivement !

Suivre Jésus dans son Ascension, n’est-ce pas commencer par accepter de disparaître un jour aux yeux de nos proches ? Loin de nous angoisser, cette perspective peut au contraire donner sens à ce que nous entreprenons, et surtout à la manière dont nous le faisons : sans nous attacher à nos œuvres, sans exiger des autres une immortalité qu’ils ne peuvent nous donner, en relativisant toutes les grandeurs humaines qui en réalité ne sont qu’éphémères. Accepter de disparaître, c’est s’attacher sans s’attacher, goûter sans posséder, préparer la relève, garder humblement à l’esprit que la mesure d’ici-bas n’a rien à voir avec celle d’après. Jésus, sachant qu’il ne serait pas toujours avec eux, a éduqué ses disciples à l’autonomie, et envoyé l’Esprit pour cela. Celui qui renâcle à disparaître s’arc-boute sur sa réputation, ses richesses, sa famille, son métier, jusqu’à épuisement, jusqu’à peser lourdement sur les autres…

Consentir avec le Christ à être soustrait au regard de ses proches, c’est être enlevé, être élevé, s’asseoir à la droite de Dieu…

 

Accepter la disparition d’autrui

800px-Remebrance_poppy_ww2_section_of_Aust_war_memorial AscensionLa mort de nos proches nous est bien souvent plus proche que notre propre mort !
À l’inverse du Moyen Âge où préparer sa mort était la grande affaire de la vie (« priez pour nous à l’heure de notre mort »), guérir de la mort d’autrui semble être la grande affaire de ce siècle. On pourrait penser que c’est de l’altruisme. Hélas c’est plutôt survivre à la mort de l’autre qui intéresse, et non que l’autre survive à sa propre mort ! Alors on déploie tout l’arsenal de l’accompagnement psychologique : faire son deuil, les étapes traversées pour cela, les groupes de paroles dédiés etc. Et l’on déploie l’arsenal des techniques de bien-être pour s’en sortir : relaxation, méditation, sophrologie, pratiques de développement personnel les plus exotiques etc. Tout cela n’empêche pas d’ailleurs la consommation d’anxiolytiques, de somnifères et d’antidépresseurs d’atteindre des sommets qui devraient nous inquiéter.

Or, accepter que l’autre disparaisse est grande sagesse, et grande paix.

En effet, si vraiment on l’aime, c’est son sort à lui qui importe avant tout. Si je suis croyant, j’espère avec le Christ de l’Ascension que celui que j’aimais est désormais enlevé au ciel, assis à la droite de Dieu : en quoi cela serait-il triste pour lui ? Comment ne pas m’en réjouir pour lui et avec lui, à l’image des apôtres tout joyeux de l’absence du Ressuscité ?

Et si je ne suis pas croyant, alors celui que j’ai aimé retourne au néant, et c’est bien ainsi, car le néant est justement ce qui supprime toute peine puisqu’il n’y a plus de sujet pour éprouver quoi que ce soit. Impossible d’être triste pour lui, car il n’existe plus. Je peux être triste pour moi-même, mais ce n’est que la trace (relativement égoïste) de l’intérêt que je trouvais à cette relation…

Lorsque la disparition est un à-Dieu, alors elle est fondamentalement pleine de promesses. Depuis l’Ascension, ceux qui nous sont enlevés, disparus à nos yeux, sont désormais assis à la droite de Dieu en Christ. Nous ne savons pas très bien ce que signifie cette image des psaumes, mais nous devinons qu’il est question d’une plénitude qui nous attend au-delà du terme de nos années sur terre.

 

Être présent autrement

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Le Christ de l’Ascension renvoie ses disciples en Galilée et leur demande d’attendre la venue de l’Esprit. L’absence réelle de Jésus en personne ouvre alors sur une autre présence :

– présence sacramentelle : le sacrement de l’autel uni au sacrement du frère nous rendent présent le Christ. À travers l’eucharistie et la diaconie, la rencontre du Ressuscité se fait, autrement, réellement.

– présence par la Parole : la table de la Parole est indissociable de celle de l’eucharistie, et c’est le Christ en personne qui parle quand on lit les Écritures, quand on les médite, les commente, les actualise, les met en pratique.

– présence par la vie spirituelle : l’Esprit de Pentecôte nous est donné pour habiter en Christ, et lui en nous. Cet Esprit ouvre notre intelligence à sa Parole, ouvre notre corps à la réception des sacrements, ouvre notre cœur à l’amour du Christ en l’autre et de l’autre en Christ.

Disparaître le jour de l’Ascension est pour le Christ une autre manière de se rendre présent. Envisager notre mort, ou celle de nos proches, comme une Ascension peut changer bien des choses dans nos choix et nos engagements dès maintenant…

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Tandis que les Apôtres le regardaient, il s’éleva » (Ac 1, 1-11)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Cher Théophile, dans mon premier livre j’ai parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné depuis le moment où il commença, jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel, après avoir, par l’Esprit Saint, donné ses instructions aux Apôtres qu’il avait choisis. C’est à eux qu’il s’est présenté vivant après sa Passion ; il leur en a donné bien des preuves, puisque, pendant quarante jours, il leur est apparu et leur a parlé du royaume de Dieu.
Au cours d’un repas qu’il prenait avec eux, il leur donna l’ordre de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre que s’accomplisse la promesse du Père. Il déclara : « Cette promesse, vous l’avez entendue de ma bouche : alors que Jean a baptisé avec l’eau, vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici peu de jours. » Ainsi réunis, les Apôtres l’interrogeaient : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? » Jésus leur répondit : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité. Mais vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. »
Après ces paroles, tandis que les Apôtres le regardaient, il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs yeux. Et comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, voici que, devant eux, se tenaient deux hommes en vêtements blancs, qui leur dirent : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. »

 

PSAUME
(46 (47), 2-3, 6-7,8-9)
R/ Dieu s’élève parmi les ovations, le Seigneur, aux éclats du cor. ou : Alléluia ! (46, 6)

Tous les peuples, battez des mains,
acclamez Dieu par vos cris de joie !
Car le Seigneur est le Très-Haut, le redoutable,
le grand roi sur toute la terre.

Dieu s’élève parmi les ovations,
le Seigneur, aux éclats du cor.
Sonnez pour notre Dieu, sonnez,
sonnez pour notre roi, sonnez !

Car Dieu est le roi de la terre,
que vos musiques l’annoncent !
Il règne, Dieu, sur les païens,
Dieu est assis sur son trône sacré.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Parvenir à la stature du Christ dans sa plénitude » (Ep 4, 1-13)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, moi qui suis en prison à cause du Seigneur, je vous exhorte donc à vous conduire d’une manière digne de votre vocation : ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour ; ayez soin de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix. Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même il y a un seul Corps et un seul Esprit. Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, au-dessus de tous, par tous, et en tous. À chacun d’entre nous, la grâce a été donnée selon la mesure du don fait par le Christ. C’est pourquoi l’Écriture dit : Il est monté sur la hauteur, il a capturé des captifs,il a fait des dons aux hommes. Que veut dire : Il est monté ? – Cela veut dire qu’il était d’abord descendu dans les régions inférieures de la terre. Et celui qui était descendu est le même qui est monté au-dessus de tous les cieux pour remplir l’univers. Et les dons qu’il a faits, ce sont les Apôtres, et aussi les prophètes, les évangélisateurs, les pasteurs et ceux qui enseignent. De cette manière, les fidèles sont organisés pour que les tâches du ministère soient accomplies et que se construise le corps du Christ, jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et la pleine connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme parfait, à la stature du Christ dans sa plénitude.

 

ÉVANGILE
« Jésus fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu » (Mc 16, 15-20)
Alléluia. Alléluia.Allez ! De toutes les nations faites des disciples, dit le Seigneur. Moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. Alléluia. (Mt 28, 19a.20b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus ressuscité se manifesta aux onze Apôtres et leur dit : « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui refusera de croire sera condamné. Voici les signes qui accompagneront ceux qui deviendront croyants : en mon nom, ils expulseront les démons ; ils parleront en langues nouvelles ; ils prendront des serpents dans leurs mains et, s’ils boivent un poison mortel, il ne leur fera pas de mal ; ils imposeront les mains aux malades, et les malades s’en trouveront bien. »
Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu. Quant à eux, ils s’en allèrent proclamer partout l’Évangile. Le Seigneur travaillait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient.
Patrick Braud

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