L'homélie du dimanche (prochain)

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23 mai 2021

La Trinité est notre programme social

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 10 h 30 min

La Trinité est notre programme social

Homélie pour la fête de la trinité / Année B
30/05/2021

Cf. également :

Trinité économique, Trinité immanente
Les trois vertus trinitaires
Vivre de la Trinité en nous
La Trinité, icône de notre humanité
L’Esprit, vérité graduelle
Trinité : Distinguer pour mieux unir
Trinité : ne faire qu’un à plusieurs
Les bonheurs de Sophie
Trinité : au commencement est la relation
La Trinité en actes : le geste de paix
La Trinité et nous

Un crâne dans le désert égyptien

La Trinité est notre programme social dans Communauté spirituelle 14683126-un-couple-caucasien-debout-dos-%C3%A0-dos-l-homme-et-la-femme-triste-dans-le-studio-silhouette-isol%C3%A9-sur-fUn jour, alors qu’il marchait dans le désert, Abba Macaire d’Égypte (IV° siècle) trouve un crâne au bord de la route. Le remuant avec son bâton, il lui dit : qui es-tu ?
Le crâne répondit : j’étais un prêtre païen.
Où es-tu maintenant ? continua Macaire.
Je suis dans les tourments, dit le crâne.
Quel type de tourments ?, demanda encore Macaire.
Et le crâne de répondre : voici la nature de notre tourment : nous ne pouvons nous voir les uns les autre face-à-face, car nous sommes collés dos-à-dos.

Autrement dit, je ne suis vraiment, authentiquement une personne que si je tourne mon visage vers les autres, si je les regarde dans les yeux et leur permet de regarder les miens. Le philosophe Emmanuel Levinas a écrit à ce sujet des pages inoubliables sur l’impératif éthique du visage d’autrui. D’où le tourment ultime, qui exprime la dissolution finale de la personne : ne pas pouvoir voir le visage de l’autre, ne pas être capable d’une relation.

Cette parabole de l’enfer où nous sommes dos-à-dos et non face-à-face illustre à merveille combien notre vision de l’être humain est influencée par notre représentation du divin. En termes savants, on parlerait des conséquences anthropologiques du théologique. Plus simplement : il s’agit de repérer que les croyants juifs ou musulmans n’ont pas la même conception de l’homme que les chrétiens, et que la différence est encore plus grande entre les trois monothéistes et les hindous, les bouddhistes ou les animistes sur ce point.

Icône de la TrinitéCar la révélation sur Dieu est – du même mouvement – une révélation sur l’homme, créé à son image et sa ressemblance. Si vous croyez que le face-à-face caractérise l’amour divin – ce qu’implique la Trinité – vous n’en tirerez pas les mêmes conséquences que ceux pour qui Dieu est Seul parce qu’il est Un. S’il est seul, pas de face-à-face en lui-même, ni même avec l’homme, car la distance est trop grande et la disproportion infinie. Le concile Vatican II écrit : « En réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné. […] Le Christ, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation » (GS 22,1). Il le fait non seulement par son message d’amour, de justice et de paix, mais par son être même de Fils de Dieu. Puisque cet homme était uni à Dieu comme jamais personne ne le fut et ne le sera, la communion vivante qui existe entre lui et celui qu’il appelle Abba change notre représentation de Dieu et de l’homme. Dieu n’est pas solitaire (sinon il ne serait pas amour en lui-même), et pourtant il est Un. Ainsi est la famille humaine : une et plurielle. L’être humain, créé à l’image de Dieu-Trinité, est donc trinitaire lui aussi. Notre vie familiale, mais également sociale, politique, économique, amicale etc. est structurée par ce principe trinitaire : devenir moi grâce à la communion avec l’autre, devenir nous grâce à l’amour qui unit sans séparation ni confusion.

Certains théologiens orthodoxes comme Nicolas Fedorov (1828-1903, ami de Dostoïevski) affirment audacieusement : « la Trinité est notre programme social ». Car il y a un lien essentiel entre notre représentation du divin et notre organisation sociale.


La vieille femme et l’oignon

Une des conséquences les plus importantes de la Trinité est que nous sommes faits pour la relation. De même que le Père et le Fils s’embrassent dans l’éternel baiser commun de l’Esprit, de même toute notre activité tend vers cette extase (amicale, amoureuse, sociale, politique, économique, artistique etc.) de la communion à autrui, jusqu’à ne faire qu’un avec lui, sans pour autant prendre sa place ou son identité. Nous sommes faits pour la relation, et les sciences humaines nous rappellent que nous sommes également faits par la relation, sans qui nous ne sommes plus humains.

Dostoïevski raconte dans « Les frères Karamazov » un conte populaire qu’il avait entendu sur une vieille femme et un oignon :

Antée dépose Dante et Virgile au fond du 9ème cercle« Il était une fois une méchante vieille femme qui, se réveillant après sa mort, se retrouva dans un lac de feu. Son ange gardien, soucieux de faire tout son possible pour l’aider, ne pouvait se rappeler qu’une seule bonne action dans toute sa vie : elle avait une fois donné un oignon de son potager à une mendiante. Alors, prenant l’oignon, l’ange le tendit à la femme en lui disant de bien s’y accrocher, et commença à la tirer hors du feu. Cependant, la vieille femme n’était pas seule dans le lac. Voyant ce qui se passait, les autres commencèrent à s’agglutiner autour d’elle et à s’accrocher à elle, dans l’espoir d’être eux aussi tirés hors de la fournaise. Mais elle, à la fois paniquée et indignée, se mit à leur donner des coups de pied en criant : ‘allez-vous-en ! C’est moi qui suis tirée hors du lac, pas vous. C’est mon oignon, pas le vôtre’. Or, au moment précis où elle dit : ‘c’est le mien !’, l’oignon se fendit en deux et elle retomba dans le lac. Et, autant que nous le sachions, elle y est encore… »

Telle est l’histoire. Si elle avait dit : ‘c’est notre oignon’, est-ce que celui-ci n’aurait pas été assez fort pour tirer toutes les personnes hors du lac ? Mais en disant : ‘c’est le mien !’, elle niait son humanité essentielle, sa vraie personnalité à l’image et à la ressemblance de la Trinité, coupant sa relation aux autres, et coupant son oignon en deux !

L’offrande d’un oignon aurait pu suffire à sauver cette femme si elle avait accepté de partager son salut à d’autres.

C’est parce que Dieu est Trois en Un que chacun a besoin de l’autre pour être soi-même. Le salut passe par les autres, comme dans la Trinité la relation à l’autre définit chacun comme personne. Un programme économique trinitaire est donc un projet de circulation relationnelle où la marchandise est seconde à l’égard de ce qu’elle véhicule – souci, sollicitude, prévenance, agapè. Une économie trinitaire serait, de façon essentielle, une économie de création et de partage. Marx avait raison de dénoncer le fétichisme de la marchandise, lorsque celle-ci devient plus importante que la relation entre ceux qui l’échangent.


Le personnalisme chrétien

Là où les Grecs étaient marqués par l’être et la substance (l’en-soi des choses), le christianisme a forgé le concept de personne humaine, pour traduire cette vocation inaliénable à vivre comme Dieu-Trinité : en relation.

Prosopon / masque de théâtre grecLe mot que les conciles des quatre premiers siècles ont trouvé pour porter cette vocation relationnelle humaine est le mot de personne : prosopon en grec désignait le masque de théâtre (sopon) qui permettait à l’acteur de parler à son public en face de lui (pro) en incarnant son personnage. Le mot latin persona a repris cette étymologie : la personne est ce par qui (per) le son (sona) jaillit pour s’adresser à l’autre à travers le visage. Si l’homme est une personne – à l’image des personnes trinitaires – il est lui-même un dialogue avec les autres personnes, en conversation avec autrui. S’il n’est pas une personne, alors l’économisme libéral pourra le réduire à un individu, et l’idéologie communiste à des masses (laborieuses ou oisives, dominées ou dominantes). Les théories néolibérales parlent toujours du consommateur comme d’un individu supposé libre de maximiser son intérêt propre sous contrainte de ses revenus ou obligations légales. Le terme même d’individu est radicalement opposé à celui de personne : individu = qui ne peut être divisé au-delà. C’est le plus petit élément indépendant, coupé des autres (indivis), qui détermine seul ses choix et ses comportements. L’individualisme occidental à partir du XVIII° siècle est à ce titre une puissante contestation du personnalisme chrétien. Ou plutôt : c’est une forme d’hérésie anthropologique, au sens du mot grec hérésie = choisir trop trop peu, c’est-à-dire privilégier une seule dimension de l’être humain (ici sa dimension singulière) et la porter à l’extrême (l’individualisme) en la coupant de l’autre pôle constitutif de la personne : la communion, la communauté. Le communisme fait l’erreur symétrique : il privilégie les masses sur la personne singulière, il n’a pas honte de sacrifier des milliers de vies au goulag ou au camp de rééducation pour atteindre le bonheur collectif de la société communiste. Dans les deux cas, c’est l’image de la Trinité en l’homme qui est défigurée.

Jean-Paul II, qui l’avait vécu de l’intérieur, l’avait pertinemment diagnostiqué en 1991 :

L’erreur fondamentale du « socialisme » est de caractère anthropologique. En effet, il considère l’individu comme un simple élément, une molécule de l’organisme social, de sorte que le bien de chacun est tout entier subordonné au fonctionnement du mécanisme économique et social, tandis que, par ailleurs, il estime que ce même bien de l’individu peut être atteint hors de tout choix autonome de sa part, hors de sa seule et exclusive décision responsable devant le bien ou le mal. L’homme est ainsi réduit à un ensemble de relations sociales, et c’est alors que disparaît le concept de personne comme sujet autonome de décision morale qui construit l’ordre social par cette décision (Centesimus Annus n° 13). 

Et il était prophétique en voyant poindre une autre hérésie anthropologique, avec le désastre écologique à venir :

À côté du problème de la consommation, la question de l’écologie, qui lui est étroitement connexe, inspire autant d’inquiétude. L’homme, saisi par le désir d’avoir et de jouir plus que par celui d’être et de croître, consomme d’une manière excessive et désordonnée les ressources de la terre et sa vie même. À l’origine de la destruction insensée du milieu naturel, il y a une erreur anthropologique, malheureusement répandue à notre époque. L’homme, qui découvre sa capacité de transformer et en un sens de créer le monde par son travail, oublie que cela s’accomplit toujours à partir du premier don originel des choses fait par Dieu. Il croit pouvoir disposer arbitrairement de la terre, en la soumettant sans mesure à sa volonté, comme si elle n’avait pas une forme et une destination antérieures que Dieu lui a données, que l’homme peut développer mais qu’il ne doit pas trahir. Au lieu de remplir son rôle de collaborateur de Dieu dans l’œuvre de la création, l’homme se substitue à Dieu et, ainsi, finit par provoquer la révolte de la nature, plus tyrannisée que gouvernée par lui (n° 37).

Notre combat pour la justice sociale et les droits humains devient d’autant plus signifiant qu’il est mené non pas simplement selon des principes humanitaires généraux et généreux, mais plus spécifiquement au nom de la Trinité, communion d’amour personnalisante.


Gengis Khan ou Montesquieu ?

Les idéologies meurtrières du XX° siècle ne sont pas mortes : il suffit d’observer la montée en puissance de la Chine communiste, pour qui l’unité ne se conjugue pas avec la différence, comme on le voit hélas avec les Ouïghours, le Tibet, Taiwan etc.

Le libéralisme fait toujours des ravages en diffusant en pratique une atomisation des relations sociales, réduisant les personnes à un individu consommateur et producteur cherchant à maximiser son intérêt, supposé libre mais finalement esseulé au sein de groupes juxtaposés et atomisés.

- D’autres nuages commencent à menacer la dimension personnelle de l’être humain : le monothéisme musulman, reprise si radicale du monothéisme juif, car voulant l’imposer à tous. Dans une religion du Dieu unique, pas de dialogue, pas de conversation ni de face-à-face : seule la soumission (Islam) convient à la disproportion homme–Dieu ; seule l’obéissance à la loi (Torah, Charia) garantit le salut. Formidable régression quand on y pense, par rapport à la primauté de l’Esprit sur la lettre, de la grâce sur les œuvres, de l’amour sur la loi qui est au cœur du christianisme trinitaire…

Sous l’Ancien Régime occidental, les chrétiens ont pu déformer cette inspiration trinitaire en la ramenant à un seul des trois : cela a donné la monarchie absolue de droit divin, déviance politique cherchant la caution de l’Église. On a d’ailleurs appelé monarchianisme en théologie les courants qui prônent la supériorité du Père sur le Fils et l’Esprit, au nom de l’unicité du pouvoir divin (mono archè = un seul pouvoir, un seul principe). Comme quoi les tyrannies politiques sont souvent des sécularisations d’idées chrétiennes devenues folles ! Une fausse conception de Dieu induit toujours une fausse conception de l’homme.

Gengis KhanSi tout monothéisme ne mène pas à la dictature, il existe tout de même une série d’exemples historiques montrant que le monothéisme absolu a souvent pactisé avec une idéologie du pouvoir unique, en aidant un souverain à imposer aux autres son pouvoir de manière agressive, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Et cela vaut pour chacune des trois religions monothéistes. Dans le judaïsme par exemple, la réforme de Josias s’est faite sous le mot d’ordre : un Dieu, un Temple, une Loi. Gengis Khan, le souverain mongol converti à l’islam, écrivait en 1254 à Louis IX de France : « commandement de Dieu éternel : au ciel il n’y a qu’un seul Dieu éternel, sur terre qu’il n’y ait qu’un seul seigneur, Gengis Khan, le fils de Dieu ». En christianisme, Louis XIV par exemple a organisé sa monarchie absolue selon le principe : un roi, une foi, une loi. Carl Schmitt en 1934 avait fait appel au monothéisme pour justifier la dictature d’Hitler : de la même manière qu’il n’y a qu’un seul Dieu, il soutenait qu’il ne peut y avoir qu’un souverain dans un État, et il doit avoir le droit de vie et de mort sur le citoyen.

Le monothéisme strict apparaît donc plutôt dangereux au niveau politique parce qu’il est incapable de préserver la pluralité. L’islam continue sur cette ligne absolutiste (en refusant ainsi le pluralisme, il est par nature opposé à toute forme de démocratie authentique).

- Il faudrait étudier également les conséquences politiques, sociales, économiques des autres religions. L’animisme par exemple va privilégier des formes d’organisation sociale en ethnies, en cités-États, en petits royaumes indépendants, concurrents, souvent en guerre. Les dieux égyptiens servaient d’assise au pouvoir du Pharaon dans la mesure où Amon-Râ (le dieu soleil) restait le dieu suprême. L’hindouisme quant à lui engendrera la figure si particulière des maharadjahs et des castes, et le bouddhisme fera du moine et du monachisme le garant de l’unité sociale etc.

Séparation des pouvoirs- Plus proche de nous, soulignons une fécondité politique bien connue du dogme trinitaire. Car il est vrai que la plupart des concepts politiques issus des Lumières sont avant tout des concepts théologiques sécularisés, transpositions de notions chrétiennes dans le domaine social. Ainsi la représentation de la Trinité sous forme de trois entités distinctes mais indissociables, enchevêtrées les unes aux autres sans pour autant se confondre, a-t-elle sans doute inspiré à Montesquieu sa célèbre séparation des pouvoirs. À l’image des trois cercles distincts et sécants par lesquels on avait une approche mathématique de la Trinité, il semblait logique de projeter ces trois cercles sur l’organisation de la vie sociale : le législatif, le juridique et l’exécutif devaient alors refléter ce modèle trinitaire afin de garantir une démocratie authentique. Toute déviation (hérésie) absolutisant l’un des trois pôles conduirait immanquablement à une dictature (exécutif), à une république des juges (juridique) ou à une administration kafkaïenne (législatif). Toute confusion des trois pouvoirs déliterait la démocratie en anarchie dangereuse. La théorie de l’indépendance et de l’équilibre des trois pouvoirs n’est jamais que l’ombre projetée des relations trinitaires sur le vécu collectif…

- Il faudrait également citer comme conséquences politiques de la Trinité la notion de bien commun et de pluralisme démocratique (même si les Églises ont été souvent en contradiction avec ce message qu’elles portaient !). Le bien commun s’enracine quelque part dans la nature divine qui unit les trois personnes en Dieu. Ce qui est commun aux trois est plus grand que ce qui les distingue. Ainsi le bien commun de la société est ce qui doit revenir à chacun au-delà des différences de richesse, de classe, de mérite ou de race. Et le bien commun de l’humanité procède de cette même approche trinitaire : les différentes nations doivent avoir en partage les océans, les pôles arctique et antarctique, la qualité de l’air, la diversité biologique, les grandes forêts primaires, l’équilibre écologique de leur planète etc.

La place manque pour développer davantage ! Au moins, soyez convaincus que fêter la Trinité n’est pas seulement contempler Dieu en lui-même, mais appeler les hommes à mieux s’organiser pour accomplir cette vocation trinitaire qui est la leur : personnes appelées à vivre dans une communion d’amour proprement divine.

« Si tu me dis: ‘Montre-moi ton Dieu’ , je pourrai te répondre: ‘Montre-moi ton homme, et moi je te montrerai mon Dieu’ » (Théophile d’Antioche, vers 183-185).

 

Oui, vraiment, la Trinité est notre programme social.

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« C’est le Seigneur qui est Dieu, là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre ; il n’y en a pas d’autre » (Dt 4, 32-34.39-40)

Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple : « Interroge donc les temps anciens qui t’ont précédé, depuis le jour où Dieu créa l’homme sur la terre : d’un bout du monde à l’autre, est-il arrivé quelque chose d’aussi grand, a-t-on jamais connu rien de pareil ? Est-il un peuple qui ait entendu comme toi la voix de Dieu parlant du milieu du feu, et qui soit resté en vie ? Est-il un dieu qui ait entrepris de se choisir une nation, de venir la prendre au milieu d’une autre, à travers des épreuves, des signes, des prodiges et des combats, à main forte et à bras étendu, et par des exploits terrifiants – comme tu as vu le Seigneur ton Dieu le faire pour toi en Égypte ? Sache donc aujourd’hui, et médite cela en ton cœur : c’est le Seigneur qui est Dieu, là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre ; il n’y en a pas d’autre. Tu garderas les décrets et les commandements du Seigneur que je te donne aujourd’hui, afin d’avoir, toi et tes fils, bonheur et longue vie sur la terre que te donne le Seigneur ton Dieu, tous les jours. »

 

PSAUME
(32 (33), 4-5, 6.9, 18-19, 20.22)
R/ Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu. (32, 12a)

Oui, elle est droite, la parole du Seigneur ;
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.

Le Seigneur a fait les cieux par sa parole,
l’univers, par le souffle de sa bouche.
Il parla, et ce qu’il dit exista ;
il commanda, et ce qu’il dit survint.

Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

Nous attendons notre vie du Seigneur :
il est pour nous un appui, un bouclier.
Que ton amour, Seigneur, soit sur nous
comme notre espoir est en toi !

DEUXIÈME LECTURE
« Vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; en lui nous crions “Abba !”, Père ! » (Rm 8, 14-17)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Romains

Frères, tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c’est en lui que nous crions « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Puisque nous sommes ses enfants, nous sommes aussi ses héritiers : héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ, si du moins nous souffrons avec lui pour être avec lui dans la gloire.

 

ÉVANGILE
« Baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » (Mt 28, 16-20)
Alléluia. Alléluia.Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit : au Dieu qui est, qui était et qui vient ! Alléluia. (cf. Ap 1, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre. Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes. Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »
Patrick Braud

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18 avril 2021

Quelle est votre clé de voûte ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Quelle est votre clé de voûte ?

Homélie du 4° Dimanche de Pâques / Année B
25/04/2021

Cf. également :

Un manager nommé Jésus
Des brebis, un berger, un loup
L’agneau mystique de Van Eyck
La Résurrection est un passif
Le berger et la porte
La pierre angulaire : bâtir avec les exclus, les rebuts de la société
Il est fou, le voyageur qui…

Donner voix aux plus pauvres

Quelle est votre clé de voûte ? dans Communauté spirituelle Marron-Histoire-Education-PresentationLe jeudi 25 Mars 2021, une mini réforme du Conseil Économique Social et Environnemental (CESE) est passée presque inaperçue. Il s’agissait de diminuer le nombre de délégués à cette institution, pour la rendre plus efficace. Mais – surprise ! - le siège traditionnellement confié à ATD Quart-Monde avait disparu de la nouvelle assemblée, sans explication. Rappelons qu’ATD est de tous les combats contre la pauvreté depuis sa fondation en 1957 par le Père Joseph Wresinski. En passant de 233 à 175 conseillers, la réforme devait forcément faire des mécontents. Il faut se rendre à l’évidence : les grands perdants de cette redistribution sont les représentants des pauvres.

ATD-Quart Monde est ainsi écartée, et il ne reste que deux sièges (la Croix Rouge et le collectif Alerte qui réunit 35 fédérations et associations nationales, dont fait partie ATD Quart Monde [1]) qui pourraient porter la voix de la pauvreté. Marie-Aleth Grard, la présidente d’ATD, se dit stupéfaite et rappelle que son association y siégeait depuis 1979.

« Nous avons beaucoup d’estime pour La Croix-Rouge mais cette institution n’est pas le porte-parole des plus pauvres, plaide Marie-Aleth Grard. ATD Quart Monde siège au CESE depuis 1979 et y a produit les rapports les plus diffusés de l’institution ». Par exemple, en 1987, celui de son fondateur Joseph Wresinski, « Grande pauvreté et précarité économique et sociale », qui a abouti à la création du Revenu Minimum d’Insertion. Mais aussi, en 1997, celui de Geneviève de Gaulle-Anthonioz, alors présidente d’ATD, qui a nourri la loi d’orientation relative à la lutte contre les exclusions du 29 juillet 1998 et inspiré les dispositifs de couverture maladie universelle (CMU) et de droit au logement opposable (DALO). D’autres font remarquer qu’on est très loin de l’objectif affiché d’une représentation des 15% de personnes vivant sous le seuil de la pauvreté. Au moment où la pauvreté ne cesse d’augmenter en période Covid, Marie-Aleth Grard trouve qu’après la suppression en 2019 de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion (ONPES), « le signal est inquiétant ».

Quelle est donc cette société qui s’arrange pour ne plus entendre la voix des plus pauvres ? Comment imaginer de nouvelles législations sociales sans prendre le temps de consulter ceux qui sont les premiers concernés par les mesures à venir ?

Voilà un exemple flagrant – et bien français – du rejet de pierres vivantes par les bâtisseurs de la cité ! C’est bien cette exclusion en pratique que vise le psaume 117 de notre dimanche : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux ».

Ce psaume dit deux choses : nous sommes capables de rejeter aux marges de la construction commune des pans entiers de la population ; mais cette exclusion peut être retournée comme un gant et devenir la chance de salut pour tous si nous savons avec Dieu faire des exclus d’aujourd’hui la pierre d’angle de la société de demain. Dans cet esprit, ATD a fondé une fraternité : « La Pierre d’Angle », entre des personnes du Quart Monde et d’autres qui les rejoignent (de 25 villes environ). La Pierre d’Angle favorise un esprit commun, qui pourrait se décliner de la manière suivante :

ne pas cesser de rechercher le plus pauvre et le plus oublié, et lui donner la priorité
apprendre de l’expérience de vie des plus pauvres
découvrir avec eux comment la présence de Dieu se manifeste déjà dans leur vie
favoriser pour chaque fraternité et pour chacun de ses membres une participation accrue à la vie de l’Église et du monde
transmettre l’expérience de vie et la réflexion des plus pauvres à l’Église et au monde.
« Le Christ était la pierre d’angle et il faisait des plus pauvres la vie, la prière, la foi de l’Église à travers les siècles. Suivre Jésus a cette double signification : se faire pauvre et servir les plus pauvres, mais aussi : apprendre d’eux ce qu’est la vie, ce qu’est l’humanité, mais aussi : qui est Dieu » (Père Joseph Wresinski).

L’enjeu de ce retournement social est tel que Jésus lui-même n’a pas hésité à s’identifier à la pierre rejetée du psaume 117 : « Que signifie donc ce qui est écrit : « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle » ? » (Lc 20,17). En effet, y a-t-il pire exclusion à l’époque de Jésus que la croix pour un juif ? Châtiment d’esclave en fuite, infamant aux yeux des Romains, source de malédiction religieuse pour les croyants juifs, déshonorant aux yeux de tous, humiliant et suppliciant… : la croix était la mise à l’écart – violente et éternelle – des rebuts d’Israël et de l’Empire. Jésus sait donc de quoi il parle lorsqu’il évoque le rejet par les bâtisseurs…

 

Les deux pierres

Christ-is-the-Cornerstone-of-our-Faith ATD dans Communauté spirituelleRevenons quelques instants sur le psaume 117. Il a été écrit lors de la reconstruction du Temple de Jérusalem, après la catastrophe de l’Exil à Babylone en -586, au retour d’exil en -536. Le livre d’Esdras en témoigne : « Alors les maçons posèrent les fondations du Temple du Seigneur, tandis que prenaient place les prêtres revêtus de leurs ornements, avec les trompettes, puis les lévites, fils d’Asaph, avec les cymbales, afin de louer le Seigneur selon les indications de David, roi d’Israël » (Esd 3, 10). Le rapprochement de ce texte d’Esdras avec le début et la fin du Psaume 117, nous incite à penser que la pierre angulaire représente la pierre de fondation du Temple et que ce psaume est un hymne en relation avec la fondation du Temple de Dieu.
Isaïe fait également ce lien : « Voilà pourquoi, ainsi parle le Seigneur Dieu : Moi, dans Sion, je pose une pierre, une pierre à toute épreuve, choisie pour être une pierre d’angle, une véritable pierre de fondement. Celui qui croit ne s’inquiétera pas » (Is 28, 16).

Dieu avait expliqué une vision au prophète Zacharie où il est question de la pierre principale, donc la pierre angulaire : « Qui es-tu, grande montagne ? Devant Zorobabel, te voici une plaine ! Il en extrait la première pierre, parmi les acclamations : La grâce, la grâce sur elle ! » (Za 4, 7). Dans ce texte la grande montagne pourrait être la montagne de ruines du Temple de Salomon et de la ville de Jérusalem détruits par les Babyloniens. Cette « montagne » aurait occupé l’emplacement du Temple, ce qui pourrait donner l’impression que la reconstruction du Temple serait impossible. Par cette vision, Dieu donnait l’assurance que la pierre principale, littéralement la pierre de tête, donc la pierre de fondation ou la pierre faîtière, serait posée. Le message de Dieu est clair : quelques soient les difficultés, le Temple sera achevé. Cette montagne pourrait aussi être, dans un sens figuré, une métaphore pour parler des différents obstacles à la restauration du Temple. La pierre rejetée du Psaume 117,22 pourrait être en relation avec les difficultés rencontrées par les bâtisseurs lors de la reconstruction du Temple. Une sorte d’adage comme : ‘les premiers seront les derniers’, montrant le changement de destinée de la « pierre rejetée » lors de la restauration du Temple à l’époque perse.

Colosse DanielLa construction du second Temple a une seconde signification : la destruction des idolâtries des royaumes étrangers. La vision du prophète Daniel mentionne ainsi une autre pierre que la pierre d’angle, symétrique pourrait-on dire car elle va dévaler sur les royaumes païens et faire s’écrouler le colosse aux pieds d’argile qui figurait les dominations idolâtres. Cette pierre détruira tous les royaumes terrestres symbolisés par une statue faite de plusieurs métaux et d’argile : « Or, au temps de ces rois, le Dieu du ciel suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit, et dont la royauté ne passera pas à un autre peuple. Ce dernier royaume pulvérisera et anéantira tous les autres, mais lui-même subsistera à jamais. C’est ainsi que tu as vu une pierre se détacher de la montagne sans qu’on y ait touché, et pulvériser le fer, le bronze, l’argile, l’argent et l’or. Le grand Dieu a fait connaître au roi ce qui doit ensuite advenir. Le songe disait vrai, l’interprétation est digne de foi » (Dn 2, 44 45).

Isaïe annonçait même que le Temple deviendrait une pierre d’achoppement qui ferait tomber les maisons d’Israël et de Judas : « Il deviendra un lieu saint, qui sera une pierre d’achoppement, un roc faisant trébucher les deux maisons d’Israël, piège et filet pour l’habitant de Jérusalem. » (Is 8, 14). Les chrétiens y ont vu l’annonce de la résurrection de Jésus, dont le corps est le vrai Temple de Dieu, ce que les juifs ne pourront admettre.

 

Jésus connaît bien sûr ces passages de l’Écriture sur les deux pierres, et il en joue pour évoquer sa mission et son identité. Il fait le lien entre la pierre angulaire du psaume et la pierre d’achoppement de Daniel : « Que signifie donc ce qui est écrit : « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle. Tout homme qui tombera sur cette pierre s’y brisera ; celui sur qui elle tombera, elle le réduira en poussière !” » (Lc 20, 17 18).

Le reste du Nouveau Testament a suivi unanimement cette double identification de Jésus à la pierre d’achoppement qui fait s’écrouler l’ancien monde (la Loi, les sacrifices d’animaux, la circoncision etc.) et à la pierre d’angle sur laquelle s’appuie la construction du Nouveau Monde, le royaume de Dieu, dont l’Église a pour vocation d’être un signe et une anticipation :

« Ce Jésus est la pierre méprisée de vous, les bâtisseurs, mais devenue la pierre d’angle » (Ac 4, 11).
« Vous avez été intégrés dans la construction qui a pour fondations les Apôtres et les prophètes ; et la pierre angulaire, c’est le Christ Jésus lui-même » (Ep 2, 20).
« Selon la grâce que Dieu m’a donnée, moi, comme un bon architecte, j’ai posé la pierre de fondation. Un autre construit dessus. Mais que chacun prenne garde à la façon dont il contribue à la construction. La pierre de fondation, personne ne peut en poser d’autre que celle qui s’y trouve : Jésus Christ » (1 Co 3, 10-11).
« Approchez-vous de lui : il est la pierre vivante rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu » (1 P 2, 4).

Paul mélange les deux citations d’Ésaïe, celle du chapitre 28,16 et celle du chapitre 8,14 confirmant que la pierre angulaire et la pierre d’achoppement sont une seule et même pierre : « au lieu de compter sur la foi, ils comptaient sur les œuvres. Ils ont buté sur la pierre d’achoppement dont il est dit dans l’Écriture : Voici que je pose en Sion une pierre d’achoppement, un roc qui fait trébucher. Celui qui met en lui sa foi ne connaîtra pas la honte » (Rm 9, 32 33).

Pierre explique la raison pour laquelle la pierre angulaire, symbole de salut se transforme en pierre d’achoppement : « En effet, il y a ceci dans l’Écriture : Je vais poser en Sion une pierre angulaire, une pierre choisie, précieuse ; celui qui met en elle sa foi ne saurait connaître la honte. Ainsi donc, honneur à vous les croyants, mais, pour ceux qui refusent de croire, il est écrit : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle, une pierre d’achoppement, un rocher sur lequel on trébuche. Ils achoppent, ceux qui refusent d’obéir à la Parole, et c’est bien ce qui devait leur arriver » (1 P 2, 6 8).

Dire de Jésus qu’il est la pierre d’angle est d’une grande portée sociale et politique : en lui, les rejetés sont réintégrés dans la construction commune, à la première place.
Dire de Jésus qu’il est la pierre d’achoppement implique une contestation chrétienne radicale des systèmes économiques et sociaux injustes et oppresseurs, tel le colosse aux pieds d’argile de Daniel. On se souvient par exemple de la dénonciation très tôt du communisme comme « intrinsèquement pervers », ou de l’avortement comme « un crime abominable ». En opposition frontale aux puissances de leur époque, ces contestations  finissent par faire triompher la vérité et s’écrouler les mensonges.

 

La clé de voûte

Pierre placée à l’angle, au coin d’un bâtiment, à l’endroit où deux murs se rejoignent, la pierre d’angle joue un rôle important, car elle sert à unir les deux murs et à les fixer solidement l’un à l’autre. La pierre d’angle principale d’un bâtiment se situait au niveau des fondations ; c’était la pierre angulaire de fondement. Pour les bâtiments publics et les murailles des villes, on choisissait une pierre particulièrement solide.

De nos jours, nous ne construisons plus de bâtiments en pierres mais en béton. Et là, pas de pierre d’angle. Les édifices en briques non plus n’en comportent pas. Le symbolisme de cette jonction entre deux murs perpendiculaires ne joue plus dans notre imaginaire contemporain. On ne voit pas non plus comment un monument pourrait s’appuyer sur une seule pierre de fondation. Les fondations, c’est bien autre chose : des tranchées profondes dans le sol, dans lesquelles on plante des pieux ou une armature de barres d’acier sur des lits de pierre ou de béton. Dans le domaine architectural actuel, une pierre angulaire n’est finalement qu’une pierre à l’angle de la construction, sans symbolique particulière, ni même d’importance de fiabilité sur la résistance des murs.

1024px-Parties_d%27un_arc_en_plein_cintre PâquesAlors, comment garder le sens de l’image la pierre d’angle dans notre architecture ? Peut-être en la remplaçant par celle de la clé de voûte, qui nous est plus familière depuis l’art roman. La clé de voûte est cette pierre qui, au sommet d’un arc, tient ensemble toutes les pierres de l’arc en répartissant la pression de la voûte uniformément sur elles. Si on l’enlève, la voûte s’effondre sous son poids. Elle vient couronner l’ouvrage, à tel point que les clés de voûte des cloîtres, des abbatiales, des palais sont le plus souvent magnifiquement ornées de sculptures, des armes du prince ou de symboles. À l’instar de la pierre angulaire, la clé de voûte est ce qui fait tenir ensemble des pierres s’élevant en une construction commune. Sur elle s’appuient les autres. Elle garantit la cohésion de l’arc, la solidité de la voûte. Elle en est le joyau architectural.

Proclamer que Jésus est la clé de voûte de mon existence me demande donc un sérieux examen de conscience : est-il vraiment si central que cela dans ma vie ? Est-ce sur lui que s’appuient toutes les autres composantes de mon existence ? Est-ce lui vers qui tout converge en moi ?

Le test de la clé de voûte est le test du descellement. Faites une expérience de pensée : descellez en pensée tel élément de votre existence et voyez ce qui se passe. Si rien ne s’effondre, c’est que cet élément n’était pas si central que cela. Si tout s’écroule, vous tenez là sans doute votre clé de voûte !

Pour la plupart d’entre nous, c’est le travail, ou le conjoint, ou la famille ou la santé qui tient lieu de réelle clé de voûte. La foi est ornementale, mais rarement centrale : si vous en privez certains, il y aura bien quelques dégâts, mais uniquement des dommages collatéraux. Ils se reconstruiront facilement et rapidement, autrement. On peut expliquer ainsi la disparition du christianisme devant la poussée de l’islam au VII° siècle en Afrique du Nord : quelques  décennies auront suffi pour déraciner une foi en Jésus qui n’était finalement pas si solide que cela, malgré les Augustin d’Hippone ou autre grandes figures de l’Afrique ancienne… Peut-être est-ce ce qui se produit actuellement en Europe ?

 

Et vous, quelle est votre clé de voûte ?

Nuage-de-mots-veille-e1513119017975 PierrePas celle que vous allez déclarer, la main sur le cœur, être votre pilier intérieur.
Celle qui, lorsque tout vient à manquer, vous laissera désemparé et détruit.
Regardez en vous-même, car l’argent joue souvent ce rôle, ou la santé, ou la famille. Quelquefois l’amour des autres, mâtiné d’un fort besoin de reconnaissance finalement assez égoïste.
Qui peut dire en vérité que l’amour de Dieu est la clé de voûte de son parcours sur terre ?
Qui peut affirmer sans trembler que Jésus ressuscité est sa solidité la plus authentique ?
Qui peut proclamer que les rejetés des bâtisseurs sont ceux pour lesquels il se bat, afin de les mettre au sommet, au principe de nos institutions ?
L’Église elle-même peut-elle dire sans trembler que réhabiliter les exclus est le combat de sa vie, au nom de Jésus le rejeté–exalté ?

 

Et pourtant, c’est bien à cela que nous sommes appelés, chacun et ensemble : faire des rebuts de la société la clé de voûte de nos engagements.
Fêter Pâques est à ce prix, car « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux ».

 

 


[1]. Techniquement, Alerte peut désigner ATD pour occuper le siège qui lui revient mais cela sera au détriment d’une autre association comme Les Petits Frères des Pauvres, qui représentait le réseau dans l’assemblée sortante.

 

 

LECTURES DE LA MESSE 

PREMIÈRE LECTURE
« En nul autre que lui, il n’y a de salut » (Ac 4, 8-12)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, Pierre, rempli de l’Esprit Saint, déclara : « Chefs du peuple et anciens, nous sommes interrogés aujourd’hui pour avoir fait du bien à un infirme, et l’on nous demande comment cet homme a été sauvé. Sachez-le donc, vous tous, ainsi que tout le peuple d’Israël : c’est par le nom de Jésus le Nazaréen, lui que vous avez crucifié mais que Dieu a ressuscité d’entre les morts, c’est par lui que cet homme se trouve là, devant vous, bien portant. Ce Jésus est la pierre méprisée de vous, les bâtisseurs, mais devenue la pierre d’angle. En nul autre que lui, il n’y a de salut, car, sous le ciel, aucun autre nom n’est donné aux hommes, qui puisse nous sauver. »

PSAUME
(Ps 117 (118), 1.8-9, 21-23, 26.28-29)
R/ La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle. ou : Alléluia ! (Ps 117, 22)

Rendez grâce au Seigneur : Il est bon !
Éternel est son amour !
Mieux vaut s’appuyer sur le Seigneur
que de compter sur les hommes ;
mieux vaut s’appuyer sur le Seigneur
que de compter sur les puissants !

Je te rends grâce car tu m’as exaucé :
tu es pour moi le salut.
La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d’angle :
c’est là l’œuvre du Seigneur,
la merveille devant nos yeux.

Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient !
De la maison du Seigneur, nous vous bénissons !
Tu es mon Dieu, je te rends grâce,
mon Dieu, je t’exalte !
Rendez grâce au Seigneur : Il est bon !
Éternel est son amour !

DEUXIÈME LECTURE
« Nous verrons Dieu tel qu’il est » (1 Jn 3, 1-2)

Lecture de la première lettre de saint Jean

Bien-aimés, voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes. Voici pourquoi le monde ne nous connaît pas : c’est qu’il n’a pas connu Dieu. Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est.

ÉVANGILE
« Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis » (Jn 10, 11-18)
Alléluia. Alléluia.Je suis le bon pasteur, dit le Seigneur ; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent. Alléluia. (Jn 10, 14)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus déclara : « Moi, je suis le bon pasteur, le vrai berger, qui donne sa vie pour ses brebis. Le berger mercenaire n’est pas le pasteur, les brebis ne sont pas à lui : s’il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit ; le loup s’en empare et les disperse. Ce berger n’est qu’un mercenaire, et les brebis ne comptent pas vraiment pour lui. Moi, je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît, et que je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis. J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cet enclos : celles-là aussi, il faut que je les conduise. Elles écouteront ma voix : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur. Voici pourquoi le Père m’aime : parce que je donne ma vie, pour la recevoir de nouveau. Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau : voilà le commandement que j’ai reçu de mon Père. »
Patrick Braud

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1 avril 2021

Le grand silence du Samedi Saint

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le grand silence du Samedi Saint

cf. également :

Vendredi saint : les soldats, libres d’obéir
Vendredi Saint : la Passion musicale
Comme un agneau conduit à l’abattoir
Vendredi Saint : paroles de crucifié
Vendredi Saint : La vilaine mort du Christ
Vendredi Saint : les morts oubliés
Vendredi Saint : la déréliction de Marie
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
La Passion du Christ selon Mel Gibson


Voilà, c’est fini.

Tout est accompli.

Après le dernier cri effrayant du condamné, on a descendu son cadavre de la croix. En toute hâte à cause du shabbat qui commence au coucher du soleil ce vendredi-là, Joseph d’Arimathie a improvisé un enterrement en stockant le corps dans un tombeau neuf qui n’était pas destiné à cela. Il a juste eu le temps de l’envelopper dans un linceul à la manière juive. Pas de préparation funéraire, pas d’aromates, pas d’embaumement : tous ces travaux sont interdits pendant le shabbat. La grosse pierre d’entrée du sépulcre a été roulée. Maintenant, il n’y a plus rien à faire. Il n’y a plus qu’à attendre. Mais Dieu sait quoi… !

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Les femmes dont Marie-Madeleine attendent d’aller faire la toilette et les rites funéraires sur le corps du mort dès que cela sera possible, dimanche matin. Les autres… où sont-ils les autres ? Dispersés comme des fétus de paille dès l’arrestation de Jésus. Et maintenant cœurs et portes verrouillées au Cénacle. Tétanisés de peur, sidérés par l’événement du Golgotha, ne sachant quoi penser ou croire…

En ce vendredi soir qui est le début du samedi juif, un grand silence s’installe autour de la dépouille du crucifié au tombeau. Un grand silence enveloppe ses disciples, éperdus et abattus.

En ce jour, pas de geste sacramentel comme au Jeudi Saint, pas de vénération comme au Vendredi Saint, pas de procession, pas de longues lectures. Les autels sont nus. Les crucifix et statues sont voilés. C’est un jour en creux. Ce n’est pas le moment pour des répétitions au presbytère ou des achats de dernière minute. Dans l’église, le dépouillement dispose au recueillement de l’oraison contemplative. Le tabernacle est ouvert, il n’y a plus rien, sauf l’attente de l’aube bienheureuse.

En ce jour de repos, le fidèle est invité à descendre dans sa « cellule intérieure », comme disait Catherine de Sienne, pour vivre un cœur à cœur amoureux avec le Christ en prolongeant sa prière d’offrande au Père.

Le seul geste qui reste à l’Église c’est le chant. Le chant des psaumes particulièrement.

Et puis, par-dessus tout, il y a le silence de Jésus, le silence du 7ème jour, quand « Tout est accompli ».

L’office des Lectures du Samedi Saint nous fait lire chaque année à ce moment-là une homélie du IV° siècle attribuée à Saint Épiphane de Salamine :

Homélie ancienne pour le grand et Saint Samedi
Éveille-toi, ô toi qui dors !

« Que se passe-t-il ? Aujourd’hui, grand silence sur la terre ; grand silence et ensuite solitude parce que le Roi sommeille. La terre a tremblé et elle s’est apaisée, parce que Dieu s’est endormi dans la chair et il a éveillé ceux qui dorment depuis les origines. Dieu est mort dans la chair et le séjour des morts s’est mis à trembler ».

Ce silence immense nous étreint, nous bouleverse. Il rejoint tous les silences de ces entre-deux qui jalonnent notre route. L’entre-deux qui marque le début d’un deuil. L’entre-deux après un éblouissement intense d’où il faut bien redescendre ensuite. L’entre-deux de nos périodes de calme plat, dont nos confinements sanitaires successifs nous ont donné une idée. L’entre-deux du Vendredi saint à Pâques est ce moment-là où il ne se passe plus rien.

On peut conjurer l’angoisse de ce presque-rien en le reliant tout de suite à Pâques. C’est ce que font les anglais par exemple en l’appelant Good Friday (le bon vendredi), ou les suédois en l’appelant Påskaftonen, littéralement « la veille de Pâques ». Mais les Allemands préfèrent insister sur le drame, en le nommant Der Karsamstag  (kara = lamentation, chagrin, deuil), le samedi de la lamentation.

Lors d’une exposition du suaire de Turin en 2010, Benoît XVI avait longuement médité sur ce silence du Samedi Saint, qui dans son caractère obscur parle particulièrement à nos contemporains : « L’humanité est devenue particulièrement sensible au mystère du Samedi Saint. Dieu caché fait partie de la spiritualité de l’homme contemporain (…) comme un vide dans le cœur qui s’élargit toujours plus ».

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En rigueur de termes, le silence ce Samedi Saint est celui du néant. Puisque Jésus a réellement connu la mort, il n’y a plus de « Je » dans le sépulcre pour éprouver quoi que ce soit. Il n’y a plus ni l’angoisse, ni la solitude, puisqu’il n’y a plus personne pour les éprouver derrière la pierre roulée. Au séjour des morts, par définition, il n’y a que le néant. Comme le disait Épicure, la mort n’existe pas puisque je suis là quand elle n’est pas, et quand elle est là je ne suis plus. Un peu comme avant notre naissance…

Le néant est pire que tout, puisqu’il n’est rien. Peut-on imaginer que Jésus ait connu ce néant-là ? Contradiction indépassable…

Les silences qui nous effraient annoncent celui qui nous attend dans notre mort, incomparablement plus dense. Les solitudes qui nous angoissent annoncent celle, absolue, de l’absence de tout lien avec quiconque, fut-ce avec soi-même.

Ce silence du Samedi Saint est indicible. Il renvoie à une réalité inconnaissable, même dans la mort. Les protestants soutiennent qu’il annonce l’entre-deux entre mort individuelle et résurrection générale, qu’ils appellent « le sommeil des morts ».

Quoiqu’il en soit, nos silences éperdus d’angoisse trouvent en celui d’aujourd’hui un archétype.
Nos solitudes les plus terribles s’enracinent dans cette expérience ineffable où le Verbe de Dieu est coupé de tous.
Nos frayeurs les plus irrationnelles annoncent cet instant où – comme Jésus au tombeau – nous ne serons plus rien.

Apparemment, aux yeux de la foule du Calvaire, cet ensevelissement hâtif et le silence qui s’ensuit résonnent comme la dissipation définitive d’une illusion. Ce soi-disant Messie a échoué ; ce faux prophète est démasqué ; celui qui disait « Je suis » n’est plus.

Ce sentiment que notre foi pourrait bien n’être en définitive qu’une illusion – utile certes, mais une illusion quand même – peut nous traverser, nous tenailler. Comment peut-on l’éviter, sauf à célébrer Pâque trop vite ?

Entre vendredi et dimanche c’est le no man’s land de nos silences pleins de doutes et d’interrogations. Comme un brouillard en montagne : si épais qu’il empêche de voir à un mètre. Le plus prudent est alors de ne pas bouger. Surtout ne pas explorer d’autres chemins. Juste tenir bon et patienter, jusqu’à ce que le brouillard se lève. La foi revêt souvent cette opacité du brouillard dissimulant tout à notre regard. Elle est alors  cette humble ténacité à rester là, sans savoir, sans paroles, sans rien.

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Bien sûr, par anticipation pascale, ce silence peut être celui du repos en Dieu, comme nous y invitent les psaumes de notre office des Lectures :
« Dans la paix moi aussi, je me couche et je dors,  car tu me donnes d’habiter, Seigneur, seul, dans la confiance »» (Ps 4, 9).
« Tu ne peux m’abandonner à la mort  ni laisser ton ami voir la corruption » (Ps 16, 10)
Et le Cantique des cantiques dit : « Je vous en conjure, filles de Jérusalem, par les gazelles, par les biches des champs, n’éveillez pas, ne réveillez pas l’Amour, avant qu’il le veuille » (Ct 2, 7).

Mais cela ne supprime en rien le tragique de ce silence du Samedi Saint où tout se dissout dans le néant, ce vide qui s’élargit toujours davantage.

« Jésus ne descend pas seulement chez les morts ; il descend dans sa mort ; il descend dans l’état de mort et il l’habite. Il l’habite longuement, posément, gravement ; ainsi lorsque nous serons nous-même en cet état, nous n’y serons pas seuls : nous le trouverons déjà habité et réchauffé par lui ; Jésus s’y sera allongé, déjà, à notre place » [1].

 


[1]. François Cassingena-Trévedy, Étincelles, Ed. Ad Solem, 2004, p. 61

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21 février 2021

Compagnons d’éblouissement

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Compagnons d’éblouissement

Homélie pour le 2° Dimanche de Carême / Année B
28/02/2021

Cf. également :

Abraham, comme un caillou dans l’eau
Transfiguration : le phare dans la nuit
Transfiguration : la métamorphose anti-kafkaïenne
Leikh leikha : Va vers toi !
Le sacrifice interdit
Dressons trois tentes…
La vraie beauté d’un être humain
Visage exposé, à l’écart, en hauteur
Figurez-vous la figure des figures
Bénir en tout temps en tout lieu

L'extase musicale dans la danse d'un derviche tourneur soufiLa Transfiguration du Christ au sommet du Mont Thabor (Mc 9, 2-10) nous aide à déchiffrer nos propres expériences de transfiguration. Tous ces moments indicibles où notre cœur s’est dilaté à l’infini, où le temps était tout autre, où le ravissement nous transportait ailleurs…
Ces éclaboussures de lumière jalonnent notre parcours sur terre. Qui n’a jamais connu une extase devant la beauté d’un être, d’un paysage, d’une musique, d’une œuvre d’art, d’une contemplation intérieure, d’une découverte intellectuelle intense ? Nos transfigurations  trouvent dans celle du Christ un archétype, c’est-à-dire à la fois un modèle, une source, une structure.

Arrêtons-nous aujourd’hui sur une des caractéristiques de la Transfiguration de Jésus, pour qu’elle inspire les nôtres. Jésus ne monte pas seul au Thabor : il emmène avec lui trois de ses douze disciples. Pourquoi s’encombrer de compagnons alors que ce qu’il va vivre est si intime ? Et pourquoi Pierre, Jacques et Jean, et pas les autres ?
Tentons de répondre en suggérant trois raisons qui nous pousseront nous aussi à nous entourer de tels compagnons d’éblouissement.

 

Pour partager et multiplier l’éblouissement

Compagnons d’éblouissement dans Communauté spirituelle PreobrazhenieUne expérience spirituelle solitaire certes a de la valeur. Jésus prenait soin de s’isoler régulièrement du groupe de ses disciples ; il allait à l’écart pour prier, seul. Ces moments-là nous sont absolument nécessaires pour dire « je », pour être nous-mêmes sans dépendre toujours des autres. Les ermites (une centaine en France encore actuellement) nous le rappellent à travers les siècles. Mais là, Jésus veut partager cette expérience lumineuse de la Transfiguration avec quelques-uns de ses amis, qu’il choisit pour cela. C’est donc que d’une part ce partage fait partie de l’expérience elle-même, et que d’autre part il nous faut bien choisir avec qui la partager.

Déjà, symboliquement, Marc prend soin de noter que Moïse et Elie s’entretiennent avec Jésus pendant sa Transfiguration : ce dialogue et la révélation de l’identité lumineuse de Jésus sont indissociables. C’est en accomplissant la Loi de Moïse et les prophètes comme Elie que Jésus revêt sa face de lumière. Chez lui, identité et mission vont de pair. C’est parce qu’il est cohérent – « aligné », diraient les théoriciens du management – que son être irradie de puissance et de beauté, telle la lumière cohérente d’un laser contrairement à la lumière diffuse ordinaire s’éparpillant en quelques mètres. Cohérence entre ses actes et ses paroles, entre la première et la nouvelle Alliance, entre ce qu’il est et ce qu’il fait : dans l’entretien qu’il met en scène avec Moïse et Elie, l’évangéliste Marc nous invite à pratiquer ce même type de cohérence avec la Loi et les prophètes, ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui.

En s’associant des compagnons de Transfiguration, Jésus nous invite également à ne pas garder pour nous les éblouissements qui jalonnent notre histoire personnelle. Ces moments nous deviendront vraiment lumineux – c’est-à-dire capables d’éclairer notre route et de réchauffer notre cœur – si nous savons les partager avec de vrais amis, choisis avec soin, protégés par leur capacité à garder le secret sur les confidences ainsi partagées. C’est que le fait de confier ainsi à d’autres nos éblouissements nous permet de les multiplier ! C’est comme un bon repas : tout seul, il est déjà excellent ; avec de bons amis, il acquiert une saveur incomparable !

Un bénéfice collatéral de ce partage est qu’il suscitera souvent un partage similaire en retour : si vous confiez à de vrais compagnons vos éblouissements intérieurs, ils vous feront ce cadeau de leurs propres sources de lumière…

Voilà pourquoi la voix se fait entendre, ici au Thabor pour la Transfiguration comme au Jourdain pour le baptême : « celui-ci est mon fils bien-aimé ; écoutez-le ». Car la Transfiguration est pour les disciples tout autant que pour Jésus. Autrement dit : en Jésus, l’être-soi et l’être-pour sont liés et font système.

Pas d’existence sans pro-existence, et réciproquement ! Le caractère dialogal de notre vraie beauté d’être humain est ainsi dévoilé dans sa radicalité la plus lumineuse…

 

Pour que je n’oublie pas

Nous le savons d’expérience : ces flashs lumineux ne durent pas longtemps. Après une retraite dans un monastère, après un moment de communion intense, après une extase mystique, artistique, amoureuse, intellectuelle, il nous faut redescendre de ces hauteurs et affronter à nouveau la grisaille de nos combats ordinaires. Pour Jésus, c’est pire encore : il redescend du Thabor pour affronter sa Passion. Dans les accusations lancées contre lui, où trouvera-t-il la force de ne pas douter de son identité filiale ? Immergé dans le mépris et la dérision de son procès, comment fera-t-il pour tenir bon malgré tout ? Couronné d’épines, qui va lui dire qu’il est bien le Messie annoncé par les Écritures ? Crucifié comme un esclave, comment va-t-il repousser l’ultime tentation de croire que tout a échoué ?

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Eh bien, arrimé à sa lumière intérieure du mont Thabor mieux qu’un navire à son ancre de fond, Jésus pourra subir toutes les défigurations de sa Passion sans perdre de vue l’horizon réel de son intimité avec Dieu. Ayant à l’oreille la voix du Thabor, Jésus pourra endosser la laideur du condamné supplicié et son infamie sans rien perdre de sa dignité d’enfant de Dieu. Ces quelques instants d’éblouissement sur la montagne l’aideront à garder le cap dans les ténèbres du Vendredi Saint.

Mettons donc en mémoire nos éblouissements pour nous sauver du doute sur nous-mêmes ! Si cela nous arrivait quand même, nous aurions alors pour nous réassurer dans l’existence nos compagnons à qui nous les avons confiés. Puisque nous les avons faits témoins, ils deviendront nos alliés. Alliés pour ne pas oublier la lumière intérieure qui nous habite. Ils diront aux autres de plonger leur regard au-delà des apparences : derrière le prisonnier, il y a le fils bien-aimé ; derrière le supplicié ensanglanté, il y a le corps inondé de beauté ; derrière le crucifié repose le Sauveur du monde…

Ainsi de nous : nos compagnons d’éblouissement attesteront de notre dignité lorsqu’elle disparaîtra aux yeux des autres. Précieux alliés que ces amis de confiance entre les mains de qui nous avons remis les traces de nos illuminations les plus intenses !

 

Pour qu’ils n’oublient pas

Pourtant, ces compagnons eux-mêmes seront soumis au doute. Dans son Évangile, Marc note que Pierre, Jacques et Jean sont également les seuls disciples associés à la résurrection de la fille d’un chef de synagogue nommé Jaïre, comme pour leur confirmer le pouvoir de Jésus sur la mort. Ce sont à nouveau les seuls trois disciples que Jésus prend dans le jardin des oliviers à Gethsémani pour prier avec lui. Là, défiguré par l’angoisse devant la Passion qui approche au point d’en suer du sang et de l’eau, il voudrait que ces trois compagnons du Thabor l’aident à traverser l’horreur de la croix qui approche. Mais ils dormaient… Du coup, Pierre le reniera, Jacques s’enfuira, Jean sera muet au pied du gibet. S’ils avaient réveillé en eux le souvenir du Thabor, ils ne se laisseraient pas appesantir par le sommeil, ils n’auraient pas peur de prendre parti pour celui qu’on accuse, ils ne fuiraient pas leur déposition en faveur de Jésus.

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Nous partageons nos éblouissements à nos compagnons de route les plus chers afin qu’ils ne désespèrent pas de nous lorsque nous leur montrerons un visage plus sombre, abîmé ou sali, que ce soit par la vieillesse, la maladie, le péché ou la mort. Derrière les crachats et les outrages dégradant Jésus en loque humaine, Pierre, Jacques et Jean auraient pu voir s’imprimer en filigrane la gloire du Transfiguré. C’est ce que ferons nos témoins désormais, si du moins nous savons leur confier cette mission.

 

Pour les multiplier, pour que je ne les oublie pas, pour qu’ils ne les oublient pas : voilà au moins trois raisons de partager à des compagnons choisis nos éblouissements les plus intenses.

Qui allez-vous choisir ? Pour leur confier quelle transfiguration ?

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
Le sacrifice de notre père Abraham (Gn 22, 1-2.9-13.15-18)

Lecture du livre de la Genèse

En ces jours-là, Dieu mit Abraham à l’épreuve. Il lui dit : « Abraham ! » Celui-ci répondit : « Me voici ! » Dieu dit : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, va au pays de Moriah, et là tu l’offriras en holocauste sur la montagne que je t’indiquerai. » Ils arrivèrent à l’endroit que Dieu avait indiqué. Abraham y bâtit l’autel et disposa le bois ; puis il lia son fils Isaac et le mit sur l’autel, par-dessus le bois. Abraham étendit la main et saisit le couteau pour immoler son fils. Mais l’ange du Seigneur l’appela du haut du ciel et dit : « Abraham ! Abraham ! » Il répondit : « Me voici ! » L’ange lui dit : « Ne porte pas la main sur le garçon ! Ne lui fais aucun mal ! Je sais maintenant que tu crains Dieu : tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. » Abraham leva les yeux et vit un bélier retenu par les cornes dans un buisson. Il alla prendre le bélier et l’offrit en holocauste à la place de son fils.
Du ciel, l’ange du Seigneur appela une seconde fois Abraham. Il déclara : « Je le jure par moi-même, oracle du Seigneur : parce que tu as fait cela, parce que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique, je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, et ta descendance occupera les places fortes de ses ennemis. Puisque tu as écouté ma voix, toutes les nations de la terre s’adresseront l’une à l’autre la bénédiction par le nom de ta descendance. »

 

PSAUME
(115 (116b), 10.15, 16ac-17, 18-19)

R/ Je marcherai en présence du Seigneur sur la terre des vivants. (114, 9)

Je crois, et je parlerai,
moi qui ai beaucoup souffert.
Il en coûte au Seigneur
de voir mourir les siens !

Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?
Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du Seigneur.

Je tiendrai mes promesses au Seigneur,
oui, devant tout son peuple,
à l’entrée de la maison du Seigneur,
au milieu de Jérusalem !

 

DEUXIÈME LECTURE
« Dieu n’a pas épargné son propre Fils » (Rm 8, 31b-34)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Romains

Frères, si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Il n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous : comment pourrait-il, avec lui, ne pas nous donner tout ? Qui accusera ceux que Dieu a choisis ? Dieu est celui qui rend juste : alors, qui pourra condamner ? Le Christ Jésus est mort ; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, il intercède pour nous.

 

ÉVANGILE
« Celui-ci est mon Fils bien-aimé » (Mc 9, 2-10)
Gloire au Christ,Parole éternelle du Dieu vivant.Gloire à toi, Seigneur.De la nuée lumineuse, la voix du Père a retenti : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ! » Gloire au Christ,Parole éternelle du Dieu vivant.Gloire à toi, Seigneur. (cf. Mt 17, 5)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmena, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux. Ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille. Élie leur apparut avec Moïse, et tous deux s’entretenaient avec Jésus. Pierre alors prend la parole et dit à Jésus : « Rabbi, il est bon que nous soyons ici ! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » De fait, Pierre ne savait que dire, tant leur frayeur était grande. Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » Soudain, regardant tout autour, ils ne virent plus que Jésus seul avec eux.
Ils descendirent de la montagne, et Jésus leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. Et ils restèrent fermement attachés à cette parole, tout en se demandant entre eux ce que voulait dire : « ressusciter d’entre les morts ».
Patrick BRAUD

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