L'homélie du dimanche (prochain)

  • Accueil
  • > Recherche : homelie mort montagne

13 février 2022

La force de la non-violence

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Efficace non-violence

Homélie du 7° Dimanche du temps ordinaire / Année C
20/02/2022

Cf. également :

Aimer ses ennemis : un anti-parcours spirituel
Boali, ou l’amour des ennemis
Pardonner 70 fois 7 fois

La force de la non-violence dans Communauté spirituelle

Quand Gandhi s’envolait…

Gandhi avait été fortement impressionné par la lecture de l’Évangile de ce dimanche (Lc 6, 27-38), dans la version de Matthieu : « Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre » (Mt 5,39). On raconte que dans les années 1888-1891, lorsque le jeune Gandhi étudiait le droit à Londres, il avait un professeur du nom de Peters avec qui la relation était tendue, notamment parce que le professeur blanc ne supportait pas que son élève indien ne baisse pas les yeux devant lui. Un jour, M. Peters prenait son repas à la cafétéria de l’Université, Gandhi est venu avec son plateau et s’est assis à côté de lui. Le professeur lui dit avec sa morgue habituelle : « M. Gandhi vous ne comprenez pas … Un porc et un oiseau ne s’assoient pas ensemble pour manger ». Gandhi lui répondit : « pas de soucis professeur, je m’envole », et il alla s’asseoir à une autre table…
Cette anecdote londonienne montre que, très jeune, Gandhi concevait déjà l’humour comme alternative à la réponse physique, la non-violence comme un combat et non une résignation passive. Tendre l’autre joue à son adversaire, c’est le désarçonner, le mettre devant la vérité pour qu’il puisse changer. La doctrine politique de la non-violence a permis à Gandhi de conduire une décolonisation beaucoup plus tôt et dans de bien meilleures conditions que d’autres colonies de par le monde…

 

Desmond Tutu, ou la force de la non-violence

L’Afrique du Sud a récemment célébré un autre apôtre de la non-violence : l’archevêque anglican du Cap, Desmond Tutu, décédé en décembre 2021. Lors de la cérémonie d’adieu à Nelson Mandela en 2013, Desmond Tutu lui avait rendu un hommage à sa façon, mélange de danse, d’humour, de mime et de prière : « Dieu, je te demande de bénir notre pays. Tu nous as donné un trésor merveilleux, avec cette icône de la réconciliation (Mandela)… », s’était-il écrié en afrikaner, la langue des blancs, la langue du pouvoir de l’apartheid autrefois, comme pour sceller la nouvelle alliance entre noirs et blancs d’Afrique du sud. Traiter Mandela d’icône de la réconciliation était si juste ! Desmond Tutu faisait danser sa soutane violette au service de l’égalité entre tous, et il est lui-même associé pour toujours à l’immense œuvre de réconciliation voulue par Madiba. Il a présidé pendant 3 ans la Commission nationale Vérité et Réconciliation, dont le slogan : « aveux contre rédemption » a permis de refonder une cohésion nationale fragile. En échange du récit de leurs exactions, les anciens tortionnaires de l’apartheid et leurs complices pouvaient espérer le pardon et le droit de vivre comme des citoyens à part entière. En 1998, après avoir auditionné 30 000 personnes, la commission remet un rapport de 3000 pages et plaide pour l’amnistie des coupables. Tutu ne disait-il pas : « Il faut aller plus loin que la justice. Il faut arriver au pardon, car sans pardon il n’y a pas d’avenir » ?

Desmond Tutu a exporté cette pédagogie de la transformation d’ennemis en partenaires au Rwanda : après le génocide rwandais (1 million de morts !), le pays aurait pu imploser lui aussi. Grâce à cet apôtre infatigable du pardon, l’amour des ennemis a pris une figure politique extraordinaire. Mieux que le procès de Nuremberg où il s’agissait en dévoilant leurs crimes de punir et d’éliminer les anciens nazis, mieux que les procès israéliens (dont celui d’Eichmann) visant à rendre justice aux victimes de la Shoah, la commission Vérité et Réconciliation a su promouvoir une justice restauratrice, et pas seulement punitive.

Voilà une traduction très réaliste – et très puissante – du passage d’évangile de ce dimanche : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. À celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre joue ».
Ce ne sont pas les paroles d’un doux rêveur, car Jésus les a signées de son sang et a pratiqué l’amour des ennemis jusque sur le bois de la croix : envers ses bourreaux romains, envers la foule juive haineuse, envers les criminels qui l’insultaient à ses côtés.
Non ce n’est pas une marque de faiblesse que de répondre au mal par le bien : c’est la marque de notre identité divine.
Non ce n’est pas illusoire de pratiquer la non-violence jusqu’au bout : au contraire, c’est le chemin le plus efficient pour établir une paix durable.

 

La monnaie de Simon Bar Kokhba

Joue droite, joue gauche

Au temps de Jésus, les Messies autoproclamés et violents pullulaient, qui voulaient tous libérer Israël de l’occupation romaine. L’histoire ne se souvient que de quelques-uns, parce que leur fiasco a été particulièrement lamentable. Simon Bar Kochba (« fils de l’étoile ») est le plus célèbre, et souvent présenté comme « l’anti-Jésus ». Au II° siècle, il réussit à fédérer le peuple juif pour le soulever contre Rome et chasser par l’épée de la révolte la légion qui gardait Jérusalem. Il rétablit ainsi un État en Judée, juif et indépendant, pendant quelques années, battant même sa propre monnaie. L’empereur Hadrien ne pouvait tolérer cette enclave dans l’empire, et la reconquête de Jérusalem fut sanglante. Pas moins de 12 légions romaines écrasèrent le soulèvement militaire de Bar Kochba, et dévastèrent Jérusalem et son Temple, illustrant ainsi tristement le constat prophétique de Jésus : « celui qui vit par l’épée périra par l’épée ». Dans ses moments de découragement dans sa lutte non-violente, Gandhi se raccrochait lui aussi à ce constat historique : « Quand je désespère, je me souviens qu’à travers toute l’histoire, les chemins de la vérité et de l’amour ont toujours triomphé. Il y a eu des tyrans et des meurtriers, et parfois ils ont semblé invincibles, mais à la fin, ils sont toujours tombés. Pensez toujours à cela ».
Que ce soit le soulèvement des vaincus ou l’expansion guerrière des vainqueurs, on a toujours vu au final les dictateurs périr, les tyrans être châtiés et chassés, les violents périr par la violence.

Répondre à la force par la force ne suffit pas, même si cela peut être légitime dans un premier temps, celui de la légitime défense (à condition que la riposte soit proportionnée à l’agression). Après les millions de morts de la première guerre mondiale, le Traité de Versailles n’a pu ramener la paix, car les vainqueurs prenaient leur revanche et imposaient par la force des conditions injustes et impossibles aux vaincus. Ce traité violent qui humiliait les ennemis a malheureusement préparé la guerre suivante. Prions pour qu’on ne rejoue pas un scénario semblable entre la Russie et l’OTAN, avec l’Ukraine au milieu…

Plus près de nous hélas, la présence des soldats français au Sahel s’enlise dans une démonstration de force inefficace. Plus le temps passe, plus les populations locales se rapprochent des djihadistes. Plus les armes sont puissantes, moins l’avenir est assuré. Le triste exemple des interventions en Libye, en Syrie, en Afghanistan, en Iran, en Irak et ailleurs aurait dû nous avertir ! La violence n’est jamais la solution, et l’issue ne peut être militaire seulement…

3b4775df_285795 Gandhi dans Communauté spirituelleS’il n’y a pas la diplomatie, c’est-à-dire le dialogue avec l’ennemi pour le changer en partenaire, la victoire violente d’un jour engendrera la défaite sanglante d’un autre jour. Le but ultime de la non-violence est de résoudre la crise comme un conflit se terminant sans rancœur, où les ennemis deviennent des amis.

Ce qui est vrai entre les États l’est également entre les individus. Jésus le savait d’expérience : la violence engendre la violence, la punition fabrique le désir de représailles, la force couve la révolte. D’où la phrase devenue proverbiale : « à celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre joue ». Chez Mathieu, le texte est plus précis : « si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre » (Mt 5,39). Car, pour frapper quelqu’un sur la joue droite avec la main droite (la main gauche est impure en Orient et en Afrique, réservée aux besoins hygiéniques naturels), il faut le faire du revers de la main, ce qui est plus humiliant et dévalorisant (la loi juive prescrivait d’ailleurs une amende de 200 zuzims – un zuzim était une pièce de 3,7 grammes d’argent – en cas de gifle avec la paume, et de 400 zuzims en cas de gifle d’un revers de main). Un peu comme le « soufflet » du Moyen Âge, où le gant de l’offenseur claquant sur la joue de l’offensé valait un duel à fleurets non mouchetés…

 

triangle Karpmann

Sortir du triangle infernal

Que faire alors ? Répondre par une claque équivalente, c’est tomber dans le cycle infernal violence–représailles dénoncé plus haut. Se plaindre, pleurer, c’est rester devant son offenseur à lui tendre la même joue meurtrie, sans autre perspective que de jouer le rôle de victime. Une ancienne version du triangle de Karpman en somme, où l’identification au rôle de persécuteur, de sauveur ou de victime induit des situations de manipulation et de domination psychologique au sein d’un groupe ou d’un couple. Le persécuteur croit qu’il peut dominer par la force. Le sauveur croit qu’il peut y répondre par une force plus grande. La victime s’installe dans un état de soumission permanente et présente toujours sa même joue meurtrie à qui la frappe.

Tendre l’autre joue pour Jésus, c’est sortir de ce piège triangulaire : non, je ne suis pas la victime qui se résigne, je suis ton égal en humanité, et ma part de visage non meurtri est semblable au tien. À travers le visage apparaît à la fois la vulnérabilité de l’être et sa transcendance. La découverte du visage de l’autre homme me fait prendre conscience à la fois de la possibilité et l’impossibilité du meurtre; cette prise de conscience est l’affirmation de ma conscience morale. « La relation au visage, affirme le philosophe Emmanuel Lévinas, est d’emblée éthique. Le visage est ce qu’on ne peut tuer, ou du moins ce dont le sens consiste à dire : « Tu ne tueras point » » (Éthique et Infini).

Je ne suis pas la victime qui se résigne. Je ne suis pas non plus le sauveur, super-héros qui rêve de faire tomber le persécuteur pour enfin renverser les rôles. Combien de victimes d’une domination se sont révélées être à leur tour des bourreaux une fois la situation renversée ? La dictature soviétique du prolétariat, la longue marche de Mao, la résistance de Fidel Castro ou du Che, la soif de libération des Khmers rouges, les colonnes infernales en Vendée… : tant de révolutions n’ont fait qu’intervertir les maîtres sans supprimer la violence !

En famille, c’est encore plus vrai. Et le triangle de Karpman fait des ravages lorsqu’il n’y a pas la parole et le pardon pour conjurer la violence. Combien de couples se déchirent lors d’une séparation pour la garde des enfants, de la maison, des appareils ménagers ou des objets de valeur ? Même « à l’amiable », un divorce demande de sortir du triangle violent persécuteur/sauveur/victime pour établir de nouvelles relations pacifiques. Le pardon est l’arme la plus efficace pour cela. Pardon envers soi-même, car la culpabilité à raison nous taraude. Pardon envers l’autre, car lui aussi se débat dans ses contradictions, et seule la non-violence permettra de trouver la juste distance.

 

2008-03-lmrj-fra Karpman

Une justice restauratrice

Au-dessus de la justice punitive, il y a la justice restauratrice. La première emploie la force (amende, prison), la deuxième mise sur le dialogue et le pardon.
Jésus giflé humilié par les soldats romains lors de son procès en donne une incarnation : « Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal. Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » (Jn 18, 23). Il empêche ses partisans de réagir par le glaive lors de l’arrestation à Gethsémani : « L’un de ceux qui étaient avec Jésus, portant la main à son épée, la tira, frappa le serviteur du grand prêtre, et lui trancha l’oreille. Alors Jésus lui dit : Rentre ton épée, car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée » (Mt 26, 51 52).
Il lui demande de pardonner 70 fois 7 fois (Mt 18,22), comme lui le fera à ceux qui l’insulteront et l’élimineront comme un déchet de la société : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34).
Les Messies violents fascinent les foules, connaissent leur heure de gloire, puis périssent sous les coups de la même violence qui les a portés au pouvoir. Machiavel a vraiment tout faux lorsqu’il fait de son cynique calcul à court terme la clé de l’exercice du pouvoir ! Tout violent rencontrera plus violent que lui et sera défait (même s’il faut comme pour Lénine et Staline attendre parfois des années après sa mort pour voir sa statue déboulonnée !).
Jésus est le non-violent par excellence, c’est sans doute pour cela que son royaume n’aura pas de fin. Car, basé sur le pardon, il rétablit la relation de communion avec l’adversaire d’hier au lieu de l’éliminer. Basé sur la parole, il refuse d’endosser le rôle de victime, de bourreau ou de sauveur, et désire seulement rétablir l’autre dans son égale humanité.

Puissions-nous apprendre ce que tendre l’autre joue signifie !
Heureux ceux qui seront assez forts pour mettre cela réellement en pratique, sans lâcheté ni vengeance !

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Le Seigneur t’avait livré entre mes mains, mais je n’ai pas voulu porter la main sur le messie du Seigneur » (1 S 26, 2.7-9.12-13.22-23)

Lecture du premier livre de Samuel
 En ces jours-là, Saül se mit en route, il descendit vers le désert de Zif avec trois mille hommes, l’élite d’Israël, pour y traquer David. David et Abishaï arrivèrent de nuit, près de la troupe. Or, Saül était couché, endormi, au milieu du camp, sa lance plantée en terre près de sa tête ; Abner et ses hommes étaient couchés autour de lui. Alors Abishaï dit à David : « Aujourd’hui Dieu a livré ton ennemi entre tes mains. Laisse-moi donc le clouer à terre avec sa propre lance, d’un seul coup, et je n’aurai pas à m’y reprendre à deux fois. » Mais David dit à Abishaï : « Ne le tue pas ! Qui pourrait demeurer impuni après avoir porté la main sur celui qui a reçu l’onction du Seigneur ? » David prit la lance et la gourde d’eau qui étaient près de la tête de Saül, et ils s’en allèrent. Personne ne vit rien, personne ne le sut, personne ne s’éveilla : ils dormaient tous, car le Seigneur avait fait tomber sur eux un sommeil mystérieux. David passa sur l’autre versant de la montagne et s’arrêta sur le sommet, au loin, à bonne distance. Il appela Saül et lui cria : « Voici la lance du roi. Qu’un jeune garçon traverse et vienne la prendre ! Le Seigneur rendra à chacun selon sa justice et sa fidélité. Aujourd’hui, le Seigneur t’avait livré entre mes mains, mais je n’ai pas voulu porter la main sur le messie du Seigneur. »

Psaume
(Ps 102 (103), 1-2, 3-4, 8.10, 12-13)
R/ Le Seigneur est tendresse et pitié.
 (Ps 102, 8a)

Bénis le Seigneur, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.

Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
il n’agit pas envers nous selon nos fautes,
ne nous rend pas selon nos offenses.

Aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés ;
comme la tendresse du père pour ses fils,
la tendresse du Seigneur pour qui le craint !

Deuxième lecture
« De même que nous aurons été à l’image de celui qui est fait d’argile, de même nous serons à l’image de celui qui vient du ciel » (1 Co 15, 45-49)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, l’Écriture dit : Le premier homme, Adam, devint un être vivant ; le dernier Adam – le Christ – est devenu l’être spirituel qui donne la vie. Ce qui vient d’abord, ce n’est pas le spirituel, mais le physique ; ensuite seulement vient le spirituel. Pétri d’argile, le premier homme vient de la terre ; le deuxième homme, lui, vient du ciel. Comme Adam est fait d’argile, ainsi les hommes sont faits d’argile ; comme le Christ est du ciel, ainsi les hommes seront du ciel. Et de même que nous aurons été à l’image de celui qui est fait d’argile, de même nous serons à l’image de celui qui vient du ciel.

Évangile
« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6, 27-38)
Alléluia. Alléluia. 
Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. » Alléluia. (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, Jésus déclarait à ses disciples : « Je vous le dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. À celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre joue. À celui qui te prend ton manteau, ne refuse pas ta tunique. Donne à quiconque te demande, et à qui prend ton bien, ne le réclame pas. Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs aiment ceux qui les aiment. Si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs en font autant. Si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir en retour, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs prêtent aux pécheurs pour qu’on leur rende l’équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car lui, il est bon pour les ingrats et les méchants. Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. Donnez, et l’on vous donnera : c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement ; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , ,

6 février 2022

Conjuguer le bonheur au présent

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Conjuguer le bonheur au présent

Homélie du 6° Dimanche du temps ordinaire / Année C
13/02/2022 

Cf. également :

Les malheuritudes de Jésus
La « réserve eschatologique »
Toussaint : le bonheur illucide
Aimer Dieu comme on aime une vache ?

Ouganda, 1886. Le nouveau roi Mwanga prend ombrage de la présence des missionnaires Pères Blancs qu’il suspecte de vouloir le renverser. Il proclame alors un édit royal interdisant de se proclamer chrétien. Une quarantaine de fraîchement baptisés et catéchumènes refuse. Ils sont condamnés à être brûlés vifs, chacun enroulé dans une natte empilée en un bûcher-holocauste terrifiant. Sur les 60 kms de piste les menant au lieu du bûcher, les condamnés cheminent péniblement, se heurtant les uns contre les autres, tant sont gênants, par leur étroitesse, les liens qui les enchaînent. Ceux qui se plaignent, ceux qui ne peuvent plus avancer, on les tue et on les laisse sur le bord de la piste. La veille de l’Ascension de 1886, le bûcher s’allume : Charles Lwanga et ses compagnons rayonnent de joie. « Entendez-vous ces idiots ? ricane un des bourreaux. On dirait vraiment qu’ils vont à la noce et que nous allons leur servir un festin ! »…

Cette joie des martyrs chrétiens déborde des multitudes de récits des premiers siècles, où les fauves dans l’arène ne pouvaient faire taire les chants de ceux et celles qui allaient au supplice. Cette joie paradoxale habitait il y a peu dans le camp de concentration d’Auschwitz où le Père Maximilien Kolbe prenait la place d’un père de famille pour être exécuté en se substituant à lui. Elle régnait dans le cœur d’Etty  Hillesum déportée volontaire au camp de concentration de Westerbok. À coup sûr, cette joie continue d’étonner les bourreaux de toutes obédiences qui aujourd’hui encore se chargent d’exécuter leurs semblables uniquement parce qu’ils osent dire : je suis chrétien (plus de 340 millions de chrétiens ont été fortement persécutés ou discriminés en raison de leur foi dans les 50 pays répertoriés en 2020, estime l’ONG évangélique Portes Ouvertes).

Entendons-nous bien : la béatitude des martyrs chrétiens n’a rien à voir avec la folle soumission des kamikazes japonais à leur empereur, ni avec l’excitation fanatique des islamistes persécutant les infidèles. Les martyrs chrétiens sont des victimes ; les kamikazes ou les terroristes sont des bourreaux. Les uns offrent leur vie par amour, les autres prennent la vie des autres par haine.

Si l’on a bien écouté l’Évangile de ce dimanche (Lc 6, 17.20-26), on s’étonne moins, car les 4 Béatitudes de Luc semblent écrites précisément pour ceux qui souffrent ainsi à cause de leur foi. Et notamment les 2 dernières béatitudes que les baptisés d’Ouganda ont vécues jusqu’à l’extrême : « Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous rirez. Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous excluent, quand ils insultent et rejettent votre nom comme méprisable, à cause du Fils de l’homme ».

L'opium du pauvreCes quelques lignes de Luc alternent passé / présent / futur avec audace. Car la déclaration de bonheur est au présent : « heureux êtes-vous… », alors que la situation du moment est critique : pauvreté, pleurs, haine, rejet, insultes, diffamation… On imaginerait plus volontiers un futur, que les prédicateurs ultérieurs ont d’ailleurs largement exploité hélas : ‘vous souffrez maintenant, mais vous serez récompensés plus tard. Résignez-vous à votre sort aujourd’hui pour être heureux plus tard dans l’autre vie’. Ce type d’argumentation prêchant la résignation volontaire au nom du bonheur futur a largement servi à cautionner un ordre social injuste, que ce soit sous l’Ancien Régime (pauvreté de la paysannerie, privilèges de la noblesse et du clergé) ou ensuite pendant la Révolution industrielle (misère des ouvriers, exploitation et quasi-esclavage des salariés). Ainsi, en Occident, les Béatitudes sont devenues largement inaudibles, voire insupportables : ‘n’allez pas anesthésier le peuple avec vos vaines promesses de bonheur futur, alibi parfait de leur soumission présente !’

Or, répétons-le, les Béatitudes sont au présent ! Luc n’écrit pas : ‘vous serez heureux en paradis si vous acceptez votre pauvreté d’aujourd’hui’. Mais bien : « vous, les pauvres, le royaume de Dieu est à vous ! » Et le royaume de Dieu est le domaine de la justice et de la paix, de la vérité et de l’amour. Donc, si ce royaume est vôtre dès maintenant, vous les pauvres avez chacun et ensemble la force de le manifester. Vous pouvez démasquer au grand jour les mensonges des puissants. Vous possédez la liberté des enfants de Dieu qui ne plient devant aucun tyran, qui n’ont pas peur devant les chars, qui n’idolâtrent aucune autorité fût-elle royale, seigneuriale, patronale ou même épiscopale.

Osez conjuguer le bonheur au présent est plus révolutionnaire qu’il n’y paraît ! Car c’est la source d’une liberté intérieure que rien ne peut arrêter, ni la Bastille, ni les soldats du pouvoir, ni les escadrons de la mort… Puisque le royaume de Dieu est à vous, il n’est pas aux puissants, il n’appartient pas aux riches, il ne se confond pas avec le pouvoir politique du moment !

Certes, ce présent des Béatitudes est encore inachevé, puisqu’il y a un futur promis : « vous serez rassasiés, vous rirez ». En fait, ce sont les deux seuls verbes au futur des Béatitudes de Luc (avec leurs symétriques pour le malheur des riches : « vous aurez faim, vous pleurerez »). Car curieusement, la dernière béatitude est au présent, comme la première : « votre récompense est grande dans le ciel ». Ce n’est pas seulement une promesse, c’est déjà un acquis. C’est comme si l’avenir (le ‘ciel’) faisait irruption dans le présent pour le transformer dès maintenant, afin qu’il s’ajuste au mieux à ce qui l’attend en plénitude : être rassasiés, rire.

Ce battement présent / futur s’enrichit en finale de la référence au passé : « c’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les prophètes ». Les 3 fils s’entrecroisent pour tisser la trame du bonheur en Dieu : le passé garantit que cela est bien arrivé aux prophètes ; le présent – appuyé sur cette mémoire et ouvert à l’avenir que Dieu donne déjà – permet de l’expérimenter dès maintenant ; l’avenir nous le fera vivre en plénitude.

Conjuguer le bonheur au présent dans Communauté spirituelle 3-fils

Dans la pauvreté, dans les pleurs, dans les persécutions, il y a déjà un présent de l’avenir promis, que la mémoire prophétique garantit et rend crédible. Saint Augustin a longuement parlé du temps humain dans son Livre XI des Confessions. Il en arrive très simplement à la conclusion que seul le présent existe, ce qui dans le cas des Béatitudes explique pourquoi l’on peut être heureux au milieu de l’épreuve et du dénuement.

51ZJOVWFKzL._SX349_BO1,204,203,200_ Augustin dans Communauté spirituelle

Futur Présent Passé SablierQu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais : mais que je veuille l’expliquer à la demande, je ne le sais pas ! Et pourtant – je le dis en toute confiance – je sais que si rien ne se passait il n’y aurait pas de temps passé, et si rien n’advenait, il n’y aurait pas d’avenir, et si rien n’existait, il n’y aurait pas de temps présent. Mais ces deux temps, passé et avenir, quel est leur mode d’être alors que le passé n’est plus et que l’avenir n’est pas encore ? Quant au présent, s’il était toujours présent sans passer au passé, il ne serait plus le temps mais l’éternité.

Si donc le présent, pour être du temps, ne devient tel qu’en passant au passé, quel mode d’être lui reconnaître, puisque sa raison d’être est de cesser d’être, si bien que nous pouvons dire que le temps a l’être seulement parce qu’il tend au néant. [...] Enfin, si l’avenir et le passé sont, je veux savoir où ils sont. Si je ne le puis, je sais du moins que, où qu’ils soient, ils n’y sont pas en tant que choses futures ou passées, mais sont choses présentes. Car s’ils y sont, futur il n’y est pas encore, passé il n’y est plus. Où donc qu’ils soient, quels qu’ils soient, ils n’y sont que présents. Quand nous racontons véridiquement le passé, ce qui sort de la mémoire, ce n’est pas la réalité même, la réalité passée, mais des mots, conçus d’après ces images qu’elle a fixées comme des traces dans notre esprit en passant par les sens. […]

Il est dès lors évident et clair que ni l’avenir ni le passé ne sont, et qu’il est impropre de dire : il y a trois temps, le passé, le présent, l’avenir, mais qu’il serait exact de dire : il y a trois temps, un présent du passé, un présent du présent, un présent de l’avenir.

(Augustin, Confessions, Livre XI)

La présence du passé, c’est la mémoire qui se souvient et se re-présente ce que les prophètes ont subi pour rendre témoignage à la vérité.
Le présent du futur, c’est la conviction que ce que nous serons transparaît déjà dans ce que nous sommes, et que nous pouvons laisser émerger aujourd’hui celui que nous serons demain en Dieu.
Le présent du présent, c’est cette intensité de relation à soi, aux autres, au monde, qui nous fait goûter avec joie ce qu’ils nous donnent, même à travers l’épreuve.
Les 3 fils du temps s’enchevêtrent dans la connaissance de ce présent gracieux : « le royaume de Dieu est à vous ». Il n’est pas pour plus tard, mais pour le présent d’aujourd’hui et le présent de demain. Il n’est pas révolu, gisant dans le passé, car notre mémoire le garde vivant en nous le rendant présent, efficace, actuel pour ce que nous avons maintenant à traverser.

Si cela vous paraît trop philosophique, pensez simplement à l’enfant Kizito (14 ans), à  Charles Lwanga, Joseph Mukassa et leurs compagnons ougandais qui ont trouvé dans leur foi chrétienne l’antidote au poison de la terreur du bûcher humain qu’ils allaient former. Si des enfants, des paysans et des serviteurs ont pu marcher au supplice en chantant, pourquoi ne pourriez-vous pas affronter l’épreuve en gardant la joie au cœur, cette joie que « nul ne peut nous ravir » selon l’engagement de Jésus ?

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel. Béni soit l’homme qui met sa foi dans le Seigneur » (Jr 17, 5-8)

Lecture du livre du prophète Jérémie
Ainsi parle le Seigneur : Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel, qui s’appuie sur un être de chair, tandis que son cœur se détourne du Seigneur. Il sera comme un buisson sur une terre désolée, il ne verra pas venir le bonheur. Il aura pour demeure les lieux arides du désert, une terre salée, inhabitable. Béni soit l’homme qui met sa foi dans le Seigneur, dont le Seigneur est la confiance. Il sera comme un arbre, planté près des eaux, qui pousse, vers le courant, ses racines. Il ne craint pas quand vient la chaleur : son feuillage reste vert. L’année de la sécheresse, il est sans inquiétude : il ne manque pas de porter du fruit.

Psaume
(Ps 1, 1-2, 3, 4.6)
R/ Heureux est l’homme qui met sa foi dans le Seigneur.
 (Ps 39, 5a)

Heureux est l’homme qui n’entre pas au conseil des méchants,
qui ne suit pas le chemin des pécheurs,
ne siège pas avec ceux qui ricanent,
mais se plaît dans la loi du Seigneur
et murmure sa loi jour et nuit !

Il est comme un arbre planté près d’un ruisseau,
qui donne du fruit en son temps,
et jamais son feuillage ne meurt ;
tout ce qu’il entreprend réussira.

Tel n’est pas le sort des méchants.
Mais ils sont comme la paille balayée par le vent.

Le Seigneur connaît le chemin des justes,
mais le chemin des méchants se perdra.

Deuxième lecture
« Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est sans valeur » (1 Co 15, 12.16-20)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, nous proclamons que le Christ est ressuscité d’entre les morts ; alors, comment certains d’entre vous peuvent-ils affirmer qu’il n’y a pas de résurrection des morts ? Car si les morts ne ressuscitent pas, le Christ non plus n’est pas ressuscité. Et si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est sans valeur, vous êtes encore sous l’emprise de vos péchés ; et donc, ceux qui se sont endormis dans le Christ sont perdus. Si nous avons mis notre espoir dans le Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes. Mais non ! le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis.

Évangile
« Heureux les pauvres ! Quel malheur pour vous les riches ! » (Lc 6, 17.20-26)
Alléluia. Alléluia. 
Réjouissez-vous, tressaillez de joie, dit le Seigneur, car votre récompense est grande dans le ciel. Alléluia. (Lc 6, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, Jésus descendit de la montagne avec les Douze et s’arrêta sur un terrain plat. Il y avait là un grand nombre de ses disciples, et une grande multitude de gens venus de toute la Judée, de Jérusalem, et du littoral de Tyr et de Sidon.
Et Jésus, levant les yeux sur ses disciples, déclara : « Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous. Heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés. Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous rirez. Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous excluent, quand ils insultent et rejettent votre nom comme méprisable, à cause du Fils de l’homme. Ce jour-là, réjouissez-vous, tressaillez de joie, car alors votre récompense est grande dans le ciel ; c’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les prophètes.
Mais quel malheur pour vous, les riches, car vous avez votre consolation ! Quel malheur pour vous qui êtes repus maintenant, car vous aurez faim ! Quel malheur pour vous qui riez maintenant, car vous serez dans le deuil et vous pleurerez ! Quel malheur pour vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous ! C’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , , ,

23 janvier 2022

Le match Nazareth vs Capharnaüm

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le match Nazareth vs Capharnaüm

Homélie du 4° Dimanche du temps ordinaire / Année C
30/01/2022

Cf. également :

De l’ordre de Nazareth au désordre de Capharnaüm
L’oubli est le pivot du bonheur
Les djihadistes n’ont pas lu St Paul !
La grâce étonne ; c’est détonant !
Un nuage d’inconnaissance
Dès le sein de ta mère…
Aux arbres, citoyens !
Amoris laetitia : la joie de l’amour
La hiérarchie des charismes
L’Aujourd’hui de Dieu dans nos vies
Toussaint : le bonheur illucide

La rivalité jalouse

Le match Nazareth vs Capharnaüm dans Communauté spirituelle 400px-GalileeOn appelle ça un derby local. Lorsque deux équipes géographiquement proches s’affrontent sur une pelouse de foot ou de rugby, les passions sont exacerbées pour faire briller la gloire d’une ville plus haut que l’autre. Ainsi les derbys Toulon-Toulouse au rugby, ou Marseille-Nice au football, ou Nantes-Rennes, Lille-Lens etc. Dans notre Évangile du jour, c’est le match entre Nazareth et Capharnaüm qui s’annonce. Car les nazaréens ont entendu parler des miracles que l’enfant du pays a faits un peu plus loin au bord du lac, à Capharnaüm ; et ils s’étonnent qu’il n’ait rien accompli de spectaculaire chez eux ! Certes il parle bien, et dans la synagogue de Nazareth « tous ont les yeux fixés sur lui ». Mais quand il s’agit de passer à l’acte pour faire la Une des journaux locaux avant Capharnaüm, il n’y a plus personne !
Jésus a finement perçu cette hostilité qui ne dit pas son nom : « Sûrement vous allez me citer le dicton : ‘Médecin, guéris-toi toi-même’, et me dire : ‘Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm : fais donc de même ici dans ton lieu d’origine!’ »

Encore une fois, le mimétisme se révèle meurtrier lorsqu’il suscite la jalousie et la rivalité ! Au lieu de se réjouir de ce qui se passe à Capharnaüm, la petite assemblée de Nazareth se compare à sa voisine, voudrait au moins être pareille en termes de miracles accomplis chez elle. Du coup, elle va chercher à éliminer le champion de Capharnaüm qui ose se produire ‘à la maison’… Sa jalousie augmente lorsqu’elle apprend que Jésus a élu domicile en fait chez Pierre, dans sa maison de Capharnaüm, délaissant Nazareth et faisant ainsi de Capharnaüm « sa » ville : « Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord de la mer de Galilée, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali » (Mt 4,13). « Jésus monta en barque, refit la traversée, et alla dans sa ville de Capharnaüm » (Mt 9,1).

Nous sommes Nazareth chaque fois qu’au lieu de nous réjouir de ce que le Christ réalise de grand ailleurs que chez nous grinçons des dents en nous comparant et en nous plaignant de ce que nous aurions voulu obtenir de lui…

 

La campagne et la ville

Campagne vs villeCette opposition est également classique, et marque encore aujourd’hui la France d’en bas contre celle d’en haut, celle des périphéries contre les centres, des gilets jaunes contre les énarques etc. Car Nazareth est un petit village à l’époque de Jésus : 500 habitants environ, à l’écart de tout. Un coin un peu paumé et reculé en fait… Alors que Capharnaüm grouille de vie au croisement des routes commerciales le long du lac de Tibériade : 2000 habitants, une garnison romaine, des fonctionnaires juifs et romains (dont Lévi-Matthieu collecteur de taxes), des commerces, des prostituées, des flux incessants d’arrivées et de départs… Capharnaüm est citée 16 fois dans les évangiles, ce qui en fait le lieu le plus cité après Jérusalem.
Si Capharnaüm a un certain mépris pour les bouseux de Nazareth, ceux-ci lui rendent bien en la traitant de ville de perdition, amoncellement de populations, de croyances et de pratiques diverses. Un vrai capharnaüm !
Jésus relèvera le défi : aller en ville, là où la foi juive est exposée et en danger, là où les peuples se mélangent, là où l’argent et les affaires règnent en maîtres.

À nous aujourd’hui de plonger au cœur de nos mégapoles, de leurs bidonvilles géants, de leurs mélanges explosifs, pour y annoncer l’Évangile de Capharnaüm et pas seulement celui de Nazareth…

 

L’élévation et l’abaissement

kénoseNazareth est situé en hauteur, à 400 m au-dessus du niveau de la mer. Capharnaüm – elle – est au contraire en dessous de la mer, à -200 m. L’une domine de haut les vallées aux alentours et les regarde avec condescendance, les surveille avec supériorité. D’ailleurs, Nazareth peut signifier « celle qui observe ». La bourgade voit les autres de haut et surveille leur obéissance à la Loi. Capharnaüm, elle, sait être vue de tous, car située au creux de la Galilée des nations. Quand Jésus va de Nazareth à Capharnaüm, il descend, littéralement. Il quitte ses sèches hauteurs d’enfance pour plonger au plus bas de l’humanité boueuse au bord du lac.
Peut-être est-ce pour cela que l’assemblée (synagogue en grec) de Nazareth veut le précipiter tout en bas, comme pour accélérer la chute que représente son départ pour Capharnaüm. « Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite, pour le précipiter en bas ».

En filigrane, c’est déjà la kénose du Christ qui se profile : quitter les hauteurs divines pour s’abaisser, prenant la condition de serviteur, afin de chercher et sauver ceux qui étaient perdus, au plus bas de l’humanité, au plus bas des enfers mêmes (cf. Ph 2,6–11). D’ailleurs, les habitants de Capharnaüm feraient bien de ne pas se gargariser de leur familiarité avec Jésus qui accomplit tant de miracles chez eux ! Car si elle ne se convertit pas, Capharnaüm finira plus mal que Sodome et Gomorrhe : « Et toi, Capharnaüm, seras-tu donc élevée jusqu’au ciel ? Non, tu descendras jusqu’au séjour des morts ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, cette ville serait encore là aujourd’hui » (Mt 11, 23).

Quitter sa position d’origine, élevée et en surplomb, pour aller se mêler aux plus petits, tout en bas de l’échelle sociale, reste une kénose nécessaire à tout baptisé. Impossible de se dire chrétien et en même temps de traverser la vie en première classe ! Descendre de Nazareth à Capharnaüm est un incontournable de la mission chrétienne. Souvenons-nous que le lieu où Jésus a été baptisé dans le journal est ce lieu souillé par les villes du lac, au plus bas, là où le Jourdain s’enlise de nos ordures après avoir jailli du sommet de l’Hermon au plus haut des montagnes du Liban. Yarden : ‘le descendeur’ est le nom du Jourdain, et annonce la mission de Jésus qui jaillit du Père pour plonger au plus bas de notre humanité et en remonter à la surface ceux que l’on croyait perdus pour Dieu et pour la société.

 

La Loi et la consolation

003883219 Capharnaüm dans Communauté spirituelleUne autre étymologie fait de Nazareth ‘la ville de la loi’, au sens où elle garde la loi et l’observe, veille sur elle comme une tour en surplomb de la vallée. En bas, Capharnaüm est plutôt ‘la ville de la consolation’ (kaphar-nahum en hébreu).
La rigueur et l’austérité de la Loi telle que Nazareth la défend dans ses hauteurs de pierres sèches ne convient pas au melting-pot de Capharnaüm. Il y faut davantage de pédagogie, de douceur, de gradualité. Prendre les païens de Capharnaüm là où ils en sont pour les amener à accueillir le don de la grâce est un long cheminement, pas toujours couronné de succès. Jésus va y manifester beaucoup de compassion, notamment en guérissant les blessés de la vie qui se massent autour de la folle espérance qu’il suscite.
Ce côté austère du village encerclé de cailloux brûlants sur les hauteurs est encore renforcé par une autre étymologie de Nazareth, venant de nazir => nzr => Nazareth. Or nazir = ascète qui se voue à Dieu (en ne se coupant pas les cheveux, en ne buvant pas d’alcool, en jeûnant et priant sans cesse etc.). On dit que de telles ascètes auraient fondé le village, appelé Nazareth en leur souvenir. C’est en tout cas un gage de plus donné à la réputation de pieuse sévérité qui entourait Nazareth.
Nazareth peut encore venir de netzer = rameau, surgeon, en référence à la prophétie d’Isaïe 11,1 : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines » (Is 11,1). Nazareth est la ville de David, alors que Capharnaüm n’est la ville de personne, plutôt la ville-métèque par excellence (symbolisant la ‘créolisation’ en marche, dirait Mélenchon !).

Certes, la Loi et la compassion normalement ne s’opposent pas. Mais selon que l’on met l’accent sur l’une ou l’autre, on n’a pas du tout la même démarche d’évangélisation ! Les rigoristes de la Loi veulent dénoncer, condamner, réprimer, imposer là où Jésus va accueillir, soigner, relever, guérir.

Le cléricalisme est la conséquence de nos crispations sur l’autorité, sur l’observance des positions institutionnelles, sur le permis et le défendu. La miséricorde est à l’inverse le fruit du partage de la condition de vie de nos contemporains. Souvenons-nous que le Messie a deux prénoms : Dieu-sauve (Jésus) et Dieu-avec-nous (Emmanuel). Car c’est en étant-avec que l’on peut sauver, et c’est pour sauver que nous désirons vivre-avec.

Descendre à Capharnaüm avec Jésus, c’est mettre la miséricorde au-dessus de la Loi, selon les mots du prophète Osée repris par Jésus : « Allez apprendre ce que signifie : c’est la miséricorde que je désire, et non les sacrifices. En effet, je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. » (Mt 9,13 ; Os 6,6)

 

Traverser la foule hostile

À la fin du passage d’évangile, on s’attend à ce que la foule des nazaréens, puissante et compacte, pousse Jésus au bord du précipice et lui fasse passer un sale quart d’heure. Or, étonnamment, cela ne semble pas du tout troubler Jésus, qui passe tranquillement au milieu d’eux : « lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin ».
On se dit alors qu’il doit être possible de demeurer serein au milieu de la persécution, confiant au cœur du trouble, libre malgré le feu de l’épreuve. Jésus manifeste ici notre étonnante liberté : nulle hostilité ne peut arrêter la marche de l’Évangile, nulle opposition ne peut empêcher la parole de Dieu de continuer son chemin vers ceux qui l’acceptent.

980318-foule-traine-place-centrale-ville kénoseLe verbe employé pour décrire cette traversée de la foule en colère est utilisé 10 fois par Luc : διρχομαι (dierchomai). C’est le même mouvement que celui du glaive qui transpercera le cœur de Marie et dévoilera les pensées de beaucoup (« et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre » Lc 2,35). C’est le même voyage que celui qui fait passer d’une rive à l’autre du lac, et symboliquement de la mort à la vie (« Jésus monta dans une barque avec ses disciples et il leur dit : ‘Passons sur l’autre rive du lac.’ Et ils gagnèrent le large » Lc 8,22).
On pourrait comparer cette liberté de Jésus à la capacité de dilatation d’un gaz qui remplit de manière optimale tout espace dans lequel il se trouve…
Rien ne peut empêcher la parole de Dieu d’atteindre sa cible, quitte à séparer chirurgicalement ce qui doit l’être. Cette puissance de la parole à un goût de fruit de la Passion, car elle crucifie au passage nos attachement les plus légitimes.

Nous voilà rassurés : il n’est pas de foule si hostile que nous ne puissions la traverser ; pas de lac si profond que nous ne sachions passer sur l’autre rive ; pas de cœur si fermé que la parole ne puisse transpercer…
Affrontons donc avec courage, sereinement, l’adversité qui menace notre Église, notre communauté, notre foi même : le Christ nous fait passer au milieu, sans craindre de tomber dans le précipice.

397px-Capharnaum_the_Town_of_Jesus_48 Nazareth 

Rétablir le vainqueur

Le derby local Nazareth versus Capharnaüm se solde apparemment par une victoire écrasante de la ville basse et mélangée sur le village haut et protégé. Pourtant on ne dit pas ‘Jésus de Capharnaüm’, mais ‘Jésus de Nazareth’. Pourtant Jérusalem a supplanté Capharnaüm dans l’imaginaire des lieux qui révélèrent le Christ…
Que voudrait dire traverser la foule hostile de notre pays d’origine aujourd’hui ?
Comment cesser d’être jaloux de Capharnaüm ?
Comment y descendre nous-même ?

 

 

 

Lectures de la messe

 

Première lecture
« Je fais de toi un prophète pour les nations » (Jr 1, 4-5.17-19)

Lecture du livre du prophète Jérémie
Au temps de Josias, la parole du Seigneur me fut adressée : « Avant même de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les nations. Toi, mets ta ceinture autour des reins et lève-toi, tu diras contre eux tout ce que je t’ordonnerai. Ne tremble pas devant eux, sinon c’est moi qui te ferai trembler devant eux. Moi, je fais de toi aujourd’hui une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze, pour faire face à tout le pays, aux rois de Juda et à ses princes, à ses prêtres et à tout le peuple du pays. Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te délivrer – oracle du Seigneur. »

Psaume
(Ps 70 (71), 1-2, 3, 5-6ab, 15ab.17)
R/ Sans fin, je proclamerai ta justice et ton salut.
 (cf. Ps 70, 15)

En toi, Seigneur, j’ai mon refuge :
garde-moi d’être humilié pour toujours.
Dans ta justice, défends-moi, libère-moi,
tends l’oreille vers moi, et sauve-moi.

Sois le rocher qui m’accueille,
toujours accessible ;
tu as résolu de me sauver :
ma forteresse et mon roc, c’est toi !

Seigneur mon Dieu, tu es mon espérance,
mon appui dès ma jeunesse.
Toi, mon soutien dès avant ma naissance,
tu m’as choisi dès le ventre de ma mère.

Ma bouche annonce tout le jour
tes actes de justice et de salut.
Mon Dieu, tu m’as instruit dès ma jeunesse,
jusqu’à présent, j’ai proclamé tes merveilles.

 

Deuxième lecture
« Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité » (1Co 12, 31 – 13, 13)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, recherchez avec ardeur les dons les plus grands. Et maintenant, je vais vous indiquer le chemin par excellence.
J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante. J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien.
L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ; il ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais.
Les prophéties seront dépassées, le don des langues cessera, la connaissance actuelle sera dépassée. En effet, notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles. Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel sera dépassé. Quand j’étais petit enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai dépassé ce qui était propre à l’enfant.
Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu. Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité.

 

Évangile
Jésus, comme Élie et Élisée, n’est pas envoyé aux seuls Juifs (Lc 4, 21-30) Alléluia. Alléluia.
Le Seigneur m’a envoyé, porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération. Alléluia. (Lc 4, 18cd)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, dans la synagogue de Nazareth, après la lecture du livre d’Isaïe, Jésus déclara : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre » Tous lui rendaient témoignage et s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche. Ils se disaient : « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? » Mais il leur dit : « Sûrement vous allez me citer le dicton : ‘Médecin, guéris-toi toi-même’, et me dire : ‘Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm : fais donc de même ici dans ton lieu d’origine !’ » Puis il ajouta : « Amen, je vous le dis : aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays.. En vérité, je vous le dis : Au temps du prophète Élie, lorsque pendant trois ans et demi le ciel retint la pluie, et qu’une grande famine se produisit sur toute la terre, il y avait beaucoup de veuves en Israël ; pourtant Élie ne fut envoyé vers aucune d’entre elles, mais bien dans la ville de Sarepta, au pays de Sidon, chez une veuve étrangère. Au temps du prophète Élisée, il y avait beaucoup de lépreux en Israël ; et aucun d’eux n’a été purifié, mais bien Naaman le Syrien. »
À ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite, pour le précipiter en bas. Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin.
Patrick BRAUD

Mots-clés : , ,

2 janvier 2022

L’Esprit de la colombe

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

L’Esprit de la colombe

Homélie pour le Baptême du Seigneur / Année C
09/01/2022

Cf. également :

Une parole performative
La voix de la résilience
Jésus, un somewhere de la périphérie
De Star Wars au baptême du Christ
Baptême du Christ : le plongeur de Dieu
« Laisse faire » : éloge du non-agir
Le baptême du Christ : une histoire « sandaleuse »
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Lot de consolation
Yardén : le descendeur
Rameaux, kénose et relèvement
Il a été compté avec les pécheurs
Le principe de gratuité

La pyxide de Limoges

Gracieuse et fragile, elle est là presque chaque matin, perchée sur la rambarde de mon balcon. Attirée par les graines déposées à son attention, elle s’enhardit jusqu’à ce pavaner fièrement sur la table, picorant çà et là de quoi justifier sa présence. Cette colombe est devenue la convive régulière de mes petits déjeuners, et du coup les mésanges charbonnières des branches alentour se risquent elles aussi à s’inviter au festin préparé pour elle.
Pourquoi la colombe symbolise-t-elle aussi facilement la simplicité et la beauté, la candeur et la familiarité ? Sa blancheur sans doute (que la bave du crapaud ne peut atteindre !) ; son air de ne pas y toucher ; sa confiance pour s’approcher ; sa grâce pour dodeliner de la tête en approuvant la compagnie humaine par des coups d’œil répétés…

L’évangile de ce dimanche du Baptême du Seigneur (Lc 3, 15-22) semble l’avoir bien compris en mettant en vedette une colombe dans le ciel qui deviendra l’icône de l’Esprit Saint :
« Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit. L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie » ».

Colombe pyxide LimogesDes colombes, il y en a eu très tôt dans toute l’iconographie chrétienne : gravées ou peintes sur les murs des catacombes, sur des lampes, rayonnant au plafond des chaires baroques, désignant l’Agneau de Dieu sur les retables polychromes, coloriées par les plus grands pinceaux de la Renaissance, soufflant ses homélies à l’oreille de Grégoire le Grand, omniprésente sur les icônes orientales etc.
Un objet liturgique particulièrement témoigne du lien entre l’Esprit et l’eucharistie : c’est une pyxide en émail conservée à Limoges. Bien avant la trouvaille du tabernacle en Occident, les Églises orientales conservaient précieusement les hosties consacrées en surplus, non pour les adorer mais pour les porter ensuite aux malades et aux absents, après la célébration. Elles utilisaient pour cela une petite boîte – pyxide en grec – qui pouvait être en bois, en ivoire, en émail. Celle-ci a naturellement la forme d’une colombe, qu’on suspendait avec des chaînes au-dessus de l’hôtel après l’eucharistie. Ainsi la colombe qui planait sur les eaux primordiales de la Genèse, sur l’eau souillée du Jourdain au désert lorsque Jean-Baptiste y plongea Jésus, ainsi cette même colombe plane-t-elle sur l’autel pour désigner l’Agneau de Dieu eucharistique.

On ne comprend rien à l’identité de Jésus sans l’Esprit qui est son élan intime vers le Père. Mais l’Esprit, lui, qui est-il ? Plus mystérieux que Jésus dont on connaît les paroles, les faits et gestes en personne, il est pourtant plus présent car toujours à l’œuvre dans notre histoire alors que le Christ s’en est allé le jour de l’Ascension. Voilà pourquoi l’image de la colombe nous est précieuse : elle dit qui est l’Esprit mieux qu’un discours. Voyons comment.

 

La blanche colombe

L’Esprit de la colombe dans Communauté spirituelle 85179951_pEn dehors de toute référence biblique, l’animal colombe évoque dans toutes les cultures la grâce, l’innocence, la simplicité, la douceur. Elle n’est la prédatrice d’aucun autre ; elle est fidèle à son couple et roucoule en amoureuse éperdue ; elle a la blancheur de l’immaculé ; elle se laisse amadouer et approcher. Avec ses cousins les pigeons elle peut devenir un messager hors-pair, capable de voler des kilomètres et des kilomètres pour retrouver son port d’attache. Rien d’étonnant à ce qu’on l’ait choisie pour figurer les qualités équivalentes chez l’Esprit de Dieu. L’Esprit est simple, au sens étymologique (sim-plex = sans pli) : sans repli sur soi, l’Esprit court d’une personne à l’autre pour faire le lien. Il sort de soi pour que l’autre se trouve. Il est le mouvement perpétuel, l’élan infini qui porte l’un vers l’autre. Il est la douceur même, puisque unissant sans confondre. Il est la candeur et l’innocence, puisqu’il ne se retourne pas sur lui-même. Il est la grâce, la beauté qui se donne gratuitement, la gratuité qui s’offre avec panache.

 

La colombe de Noé

san-marco_-noe-envoie-la-co baptême dans Communauté spirituelleLa première colombe biblique est évidemment celle de Noé et du déluge (Gn 8). Après 40 jours de pluie ininterrompue, le corbeau envoyé par Noé depuis l’Arche ne revient pas. Noir et rapace, le corbeau ne peut incarner l’Esprit de Dieu ! Alors Noé envoie une colombe, qui revient bredouille après avoir exploré les environs. Une deuxième fois, Noé lui confie un vol de reconnaissance. Et là, elle revient avec un rameau d’olivier dans son bec. C’est donc qu’un monde nouveau, sauvé des eaux, est là à quelques encablures !

L’Esprit est bien celui qui nous fait découvrir le monde nouveau inauguré en Christ : un monde où nous nous sommes plus submergés par le déluge de nos iniquités, un monde où  humains et animaux vivent en concorde comme dans l’arche, un monde où la menace de la mort ultime est éliminée une fois pour toutes (« Yahvé jura de ne plus jamais détruire la terre… »).

Les chrétiens ont superposé à la colombe annonciatrice du monde post-déluge une autre symbolique : celle du bois de l’Arche figurant le bois de la croix, de l’Arche-Église avec Christ-Noé en son sein pour la conduire en Terre promise, de l’eau du déluge annonçant l’eau du baptême où nos péchés sont noyés, de la colombe-Esprit désignant le monde nouveau où la vie nouvelle est enfin possible, dès maintenant !
La colombe de Noé donne donc un visage à l’Esprit qui planait sur les eaux de la Genèse, sur les eaux du déluge.

 

La colombe du Cantique des cantiques

Couple de colombesL’autre symbolisme puissamment associé à la colombe dans la Bible est celui de l’élan amoureux. Le Cantique des cantiques déborde d’appellations intimes où la bien-aimée est désignée par son petit nom : « ma colombe ». « Ma colombe, dans les fentes du rocher, dans les retraites escarpées, que je voie ton visage, que j’entende ta voix ! Ta voix est douce, et ton visage, charmant » (Ct 2, 14). « Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, ma toute pure, car ma tête est humide de rosée et mes boucles, des gouttes de la nuit » (Ct 5, 2). « Unique est ma colombe, ma parfaite… » (Ct 6, 9).

Impossible de ne pas penser au Cantique des cantiques en lisant qu’une colombe planait au-dessus de Jésus remonté des eaux ! D’autant plus que l’Esprit est féminin en hébreu (ruah). L’Esprit est la bien-aimée avec qui Jésus entretient ce lien si intime que seuls les amants peuvent comprendre. Elle cherche passionnément celui qu’elle aime parmi les rues de la cité, jusqu’à le trouver, l’étreindre et le perdre encore, pour le chercher à nouveau… Elle s’enivre de sa présence et défaille à sa voix. Elle fait l’expérience de la puissance de l’amour, « fort comme la mort ». « Les abîmes ne peuvent l’atteindre ». Figure de notre humanité en quête d’amour absolu, la colombe-Esprit nous fait désirer jusqu’à gémir, et chercher jusqu’à perdre cœur. Isaïe l’écrivait : « Comme l’hirondelle, je crie ; je gémis comme la colombe. À regarder là-haut, mes yeux faiblissent : Seigneur, je défaille ! Sois mon soutien ! » (Is 38, 14). « Nous gémissons sans trêve comme des colombes. Nous attendons le droit : il n’y en a pas ; le salut : il reste loin de nous ! » (Is 59, 11). Les psaumes en font l’oiseau de la libération : « qui me donnera les ailes de la colombe ? Je m’envolerais, et je trouverais le repos » (Ps 55, 7).

La colombe du Cantique des cantiques, d’Isaïe et des psaumes nous dit que la soif de l’autre est constitutive de la Trinité, et qu’agrandir ce désir à l’infini est l’œuvre de l’Esprit en nous. Par notre baptême en Christ, nous laissons nous aussi cette colombe nous appeler « bien-aimé » et nous entraîner à tire-d’aile vers le Père.

 

La colombe au Temple

dessin-cate-3eme-dim-careme-2021 CantiqueLes colombes jouent encore un autre rôle – mineur - dans l’accomplissement des sacrifices au Temple de Jérusalem. Pour les gens à faible revenu, difficile d’offrir un bœuf, un taureau ou une grosse somme d’argent. La Torah leur prescrit alors d’offrir un couple de tourterelles (ou colombes, c’est le mot grec : περιστερά, peristera) : « si l’homme n’a pas les moyens de se procurer une tête de petit bétail, il amènera au Seigneur, en sacrifice de réparation pour la faute commise, deux tourterelles ou deux jeunes pigeons (peristera), l’un en sacrifice pour la faute et l’autre en holocauste » (Lv 5, 7).
Ce que font les parents de Jésus pour sa circoncision : « Ils venaient aussi offrir le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterelles ou deux petites colombes (peristera) » (Lc 2, 24). Jésus renversera d’ailleurs les comptoirs des marchands de colombes dans le Temple afin de le purifier de tout trafic (Mt 21,12). 
Ce faisant, il libère les colombes de leur esclavage et de leur mort certaine…

Cet humble animal bon marché était donc le signe de l’humble condition de ceux qui y avaient recours. La colombe du baptême au Jourdain est peut-être un clin d’œil à cette humilité-là, que la blanche candeur de la colombe incarnait si bien.
On comprend pourquoi Jésus la conjugue au serpent : « Soyez prudents comme les serpents, et candides comme les colombes » (Mt 10, 16). Si l’Esprit est naturellement offert et disponible comme une colombe, la nature humaine elle est mélangée et doit composer avec ce zeste de ruse quasi reptilienne qui traverse toute action humaine.

 

Résumons-nous : quand Matthieu utilise l’image de la colombe, il nous met sur la piste du lien intime qui unit Jésus de Nazareth à l’Esprit de Dieu. La colombe-Esprit est celle de Noé qui désigne la vie nouvelle à portée de main, celle de la Genèse planant sur les eaux primordiales d’où émerge la vie. Elle désigne la bien-aimée du Cantique des cantiques, en qui notre humanité se reconnaît, éperdue d’amour, désirant à l’infini, assoiffée de Dieu. Elle incarne l’humilité des sacrifices des petites gens. Elle partage sa simplicité où nul repli n’entrave l’élan de la communion entre les êtres.

Habituez-vous à prier l’Esprit Saint au féminin en pensant à la colombe, et vous verrez que toutes ces dimensions de la quête spirituelle vous apparaîtront aussi naturelles qu’une compagnie d’oiseaux sur votre balcon le matin…

 

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« La gloire du Seigneur se révélera, et tout être de chair verra » (Is 40, 1-5.9-11)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Consolez, consolez mon peuple, – dit votre Dieu – parlez au cœur de Jérusalem. Proclamez que son service est accompli, que son crime est expié, qu’elle a reçu de la main du Seigneur le double pour toutes ses fautes.
Une voix proclame : « Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur ; tracez droit, dans les terres arides, une route pour notre Dieu. Que tout ravin soit comblé, toute montagne et toute colline abaissées ! que les escarpements se changent en plaine, et les sommets, en large vallée ! Alors se révélera la gloire du Seigneur, et tout être de chair verra que la bouche du Seigneur a parlé. »
Monte sur une haute montagne, toi qui portes la bonne nouvelle à Sion. Élève la voix avec force, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. Élève la voix, ne crains pas. Dis aux villes de Juda : « Voici votre Dieu ! » Voici le Seigneur Dieu ! Il vient avec puissance ; son bras lui soumet tout. Voici le fruit de son travail avec lui, et devant lui, son ouvrage. Comme un berger, il fait paître son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur, il mène les brebis qui allaitent.

Psaume

(Ps 103 (104), 1c-3a, 3bc-4, 24-25, 27-28, 29-30)
R/ Bénis le Seigneur, ô mon âme ; Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
 (Ps 103, 1)

Revêtu de magnificence,
tu as pour manteau la lumière !
Comme une tenture, tu déploies les cieux,
tu élèves dans leurs eaux tes demeures.

Des nuées, tu te fais un char,
tu t’avances sur les ailes du vent ;
tu prends les vents pour messagers,
pour serviteurs, les flammes des éclairs.

Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur !
Tout cela , ta sagesse l’a fait ;
la terre s’emplit de tes biens.
Voici l’immensité de la mer,
son grouillement innombrable d’animaux grands et petits.

Tous, ils comptent sur toi
pour recevoir leur nourriture au temps voulu.
Tu donnes : eux, ils ramassent ;
tu ouvres la main : ils sont comblés.

Tu caches ton visage : ils s’épouvantent ;
tu reprends leur souffle, ils expirent
et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre.

Deuxième lecture
« Par le bain du baptême, Dieu nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint » (Tt 2, 11-14 ; 3, 4-7)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre à Tite
Bien-aimé, la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes. Elle nous apprend à renoncer à l’impiété et aux convoitises de ce monde, et à vivre dans le temps présent de manière raisonnable, avec justice et piété, attendant que se réalise la bienheureuse espérance : la manifestation de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, Jésus Christ. Car il s’est donné pour nous afin de nous racheter de toutes nos fautes, et de nous purifier pour faire de nous son peuple, un peuple ardent à faire le bien. Lorsque Dieu, notre Sauveur, a manifesté sa bonté et son amour pour les hommes, il nous a sauvés, non pas à cause de la justice de nos propres actes, mais par sa miséricorde. Par le bain du baptême, il nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint. Cet Esprit, Dieu l’a répandu sur nous en abondance, par Jésus Christ notre Sauveur, afin que, rendus justes par sa grâce, nous devenions en espérance héritiers de la vie éternelle.

Évangile
« Comme Jésus priait, après avoir été baptisé, le ciel s’ouvrit » (Lc 3, 15-16.21-22) Alléluia. Alléluia.

Voici venir un plus fort que moi, proclame Jean Baptiste ; c’est lui qui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu.
Alléluia. (cf. Lc 3, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, le peuple venu auprès de Jean le Baptiste était en attente, et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Christ. Jean s’adressa alors à tous : « Moi, je vous baptise avec de l’eau ; mais il vient, celui qui est plus fort que moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. »
Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit. L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , , ,
1...34567...46