L'homélie du dimanche (prochain)

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26 décembre 2023

Anne, la 8ème femme prophète : discerner le moment présent

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min


Homélie pour la fête de la Sainte Famille / Année B 

31/12/2023

 

Cf. également :
Le vieux couple et l’enfant
Qu’as-tu que tu n’aies reçu ?
Aimer nos familles « à partir de la fin »
Une sainte famille « ruminante »
Fêter la famille, multiforme et changeante
La vieillesse est un naufrage ? Honore la !
La Sainte Famille : le mariage homosexuel en débat
Une famille réfugiée politique
Familles, je vous aime?

 

Enfin, elles votent !

Anne, la 8ème femme prophète : discerner le moment présent dans Communauté spirituelle image1-2Éclipsé par l’actualité guerrière de ces dernières semaines, le Synode des évêques à Rome en octobre dernier inaugure une pratique révolutionnaire pour cette assemblée : pour la première fois de son histoire [1], des femmes ont voté ! Elles sont 54 femmes, religieuses ou laïques, qui participaient de droit aux deux assemblées générales du Synode, avec droit de vote. Il a fallu attendre 1944 en France pour que les femmes aient le droit de vote, et donc 2023 dans l’Église catholique… Le lourd, lent et long paquebot-Église a mis du temps, mais cette fois-ci le coup de barre est donné. François a pris un trousseau de clés. Il a ouvert une petite porte et a jeté la clé. On ne pourra plus la refermer.

Ce qui était autrefois le privilège exclusif des évêques du Synode devient désormais le droit commun des baptisés. Certes, 54 femmes pour 365 délégués synodaux, c’est encore bien loin de la parité. Mais l’affirmation théologique est là : le discernement ecclésial d’une assemblée synodale repose sur le don de prophétie lié au baptême, hommes et femmes, et non sur la seule responsabilité des ministres ordonnés.

 

L’Évangile de notre dimanche de la Sainte Famille (Lc 2,22-40) pourrait nous en convaincre s’il le fallait : Syméon n’est pas le seul à discerner en l’enfant Jésus le Messie d’Israël. Anne la prophétesse l’a également reconnu. Mieux encore, elle en a parlé largement autour d’elle, ce qui fait d’elle chez Luc la première annonciatrice du mystère du Christ, la première missionnaire en quelque sorte.

 

Prophétiser, c’est discerner le moment présent

 Anne dans Communauté spirituelleContrairement aux idées reçues, le rôle des prophètes bibliques n’est pas de prédire l’avenir, mais de discerner ce qui est en train de se passer aujourd’hui (ce qui permet ensuite d’avertir pour l’avenir). Là où les pèlerins du Temple ne voient qu’un nouveau-né qui va être circoncis, Syméon reconnaît un Messie, « lumière qui se révèle aux nations, gloire d’Israël ton peuple ». Même Joseph et Marie s’étonnent, car ils n’avaient pas encore mesuré la portée de ce qui leur arrivait avec cette naissance.

Anne elle aussi reconnaît en cet enfant le libérateur d’Israël. Elle ne le garde pas pour elle comme Syméon, mais répand la bonne nouvelle sur toute l’esplanade du Temple. « Elle proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem ».

Prophétiser, pour Anne comme pour Syméon, c’est d’abord interpréter correctement le moment présent : ce n’est pas une simple circoncision, mais le début d’une épopée ; ce n’est pas un simple sacrifice de tourterelles, mais une vie humaine qui devient sacrifice.

Syméon et Anne deviennent les premières figures d’une Église tout entière prophétique, hommes et femmes ensemble, capable de discerner les germes de renouveau, les débuts du royaume de Dieu, les prémices de la libération, là où les autres ne voient que de l’ordinaire et des coutumes. Comme l’avait prédit le prophète Joël : « Je répandrai mon Esprit sur tout être de chair, vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens seront instruits par des songes, et vos jeunes gens par des visions. Même sur les serviteurs et sur les servantes je répandrai mon Esprit en ces jours-là » (Jl 3,1‑2). Depuis la Pentecôte, hommes et femmes ensemble ont reçu l’Esprit de prophétie, qui n’est pas réservé à un seul sexe.

 

51BMG831SNL._SY466_ femmesÀ bien des égards, les caractéristiques d’Anne font d’elles une prophétesse bien plus remarquable encore que Syméon :

  • Anne porte un prénom qui en hébreu signifie grâce : et c’est bien la grâce étonnante (‘amazing grace’) de la libération qu’elle va annoncer. Une grâce déjà présente, déjà à l’œuvre.
    Anne est encore le prénom de la mère du prophète Samuel, elle qui avait déjà annoncé : « Le Seigneur donnera la puissance à son roi, il élèvera le front de son messie » (1S 2,10).
    Pour Luc, ce prénom à lui seul rattache Jésus à la lignée messianique, puisque Anne a donné naissance à celui qui oindrait le premier roi Messie en Israël : Saül. 
  • Notre Anne est de la tribu d’Acer, qui signifie heureux en hébreu, et de fait c’est une grande joie qu’elle annonce à tout le peuple : « Un enfant nous est né, le libérateur d’Israël ! ».
    C’est d’ailleurs assez rare que le Nouveau Testament mentionne la tribu de quelqu’un. Seules trois autres figures – des hommes - y ont droit : Joseph (Lc 2,4;3,33) de la tribu de Juda ; Barnabé (Ac 4,36) de celle de Lévi ; et Paul (Ph 3,5) de celle de Benjamin.
  • Son père était Phanuel (Penouël), dont le nom signifie « Face de Dieu », selon Gn 32,31 : « Jacob appela ce lieu Penouël (c’est-à-dire : Face de Dieu), car, disait-il, j’ai vu Dieu face à face, et j’ai eu la vie sauve ». Anne est donc éduquée par son père à voir la Face de Dieu, à le contempler au Temple pour le reconnaître lorsqu’il viendra en Jésus.
  • Elle a été mariée 7 ans, le temps d’une première création (7 étant le chiffre de Gn 2,2). Puis le veuvage, comme une seconde création en attente, comme Israël se lamentant de l’absence de son Dieu. Ne dit-on pas qu’Israël est la fiancée du shabbat, allumant les bougies pour accueillir son époux qui vient au-devant d’elle ? Anne, en devenant veuve, personnifie la fidélité d’Israël à son Dieu dont les nations proclament la mort, mais qu’elle attend comme son bien-aimé. Une veuve inconsolable, qui ne va pas courir après d’autres  dieux pour remplacer le seul qui lui manque. L’Église également se reconnaît en cette veuve qui depuis la mort du Christ refuse de changer d’espérance en allant s’unir à d’autres pseudos Messies.
  • L’âge d’Anne renforce cette symbolique : elle a 84 ans, soit 7 fois 12 ans. 7 est le chiffre de la Création, 12 celui des tribus d’Israël ou des apôtres de l’Église. Anne est donc parvenue à cet âge où l’attente des nations, d’Israël et de l’Église se réalise enfin, réconciliant l’humanité entière en cet enfant-Messie.

 

Les 7 femmes prophètes de l’Ancien Testament

En cela, Anne est elle-même un signe messianique, car elle devient par sa prophétie sur Jésus la 8e prophétesse des Écritures, et 8 est le chiffre messianique par excellence (le 8e jour est le jour de la nouvelle création, et aussi le jour de la résurrection un dimanche). En effet, la tradition juive reconnaît par deux fois dans le Talmud que d’Abraham à Néhémie, 48 prophètes et 7 prophétesses ont prophétisé en Israël. Les femmes citées par le Talmud sont : Sarah, Myriam, Deborah, Hannah, Abigaïl, Houldah et Esther.

Voyons rapidement comment chacune a su discerner l’enjeu et la signification du moment présent de l’histoire qu’elle vivait.

 

• Sarah

Sarah a su discerner en Isaac le véritable héritier de la promesse faite à Abraham, alors qu’Abraham lui-même n’avait rien vu ! 

« Or, Sara regardait s’amuser Ismaël, ce fils qu’Abraham avait eu d’Agar l’Égyptienne. Elle dit à Abraham : “Chasse cette servante et son fils ; car le fils de cette servante ne doit pas partager l’héritage de mon fils Isaac.” Cette parole attrista beaucoup Abraham, à cause de son fils Ismaël, mais Dieu lui dit : “Ne sois pas triste à cause du garçon et de ta servante ; écoute tout ce que Sara te dira, car c’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom » (Gn 21, 9‑12).

prophetesses-in-the-bible-front prophèteRachi dans son commentaire découvre dans le verbe s’amuser de Gn 21,9 une allusion à trois péchés capitaux : l’idolâtrie, la transgression d’interdits sexuels, et le meurtre. Sarah, en voyant les jeux pas si innocents que cela d’Ismaël, voit clair dans son jeu, et demande du coup à Abraham de renvoyer Agar et Ismaël au désert. Prophétiser pour Sarah est ici voir clair dans le jeu de l’autre, dénoncer le mal, et avertir ceux qui doivent prendre des décisions pour éloigner ce mal.

 

• Myriam

L’Exode la qualifie de prophétesse lorsqu’elle chante et danse la victoire de Moïse sur Pharaon : 

« La prophétesse Myriam, sœur d’Aaron, saisit un tambourin, et toutes les femmes la suivirent, dansant et jouant du tambourin » (Ex 15,20). 

La prophétie de Myriam consiste alors à entraîner le peuple dans sa joie, dans sa louange au Dieu Sauveur, dont elle reconnaît l’action éclatante dans la victoire sur Pharaon. Elle dont le prénom signifie amertume célèbre la fin de l’amertume de l’esclavage. Elle sait que désormais son peuple est libre, et elle l’entraîne à la louange pour ancrer cette liberté dans sa mémoire à jamais. Myriam voit dans la délivrance la marque de l’amour de YHWH, et elle l’enseigne au peuple par le chant et la danse…

 

• Déborah

Forte femme que cette Déborah ! Elle occupait la fonction de juge pour arbitrer les conflits entre les tribus : 

« Or, Déborah, une prophétesse, femme de Lappidoth, jugeait Israël en ce temps-là. Elle siégeait sous le palmier de Déborah, entre Rama et Béthel, dans la montagne d’Éphraïm, et les fils d’Israël venaient vers elle pour faire arbitrer leurs litiges » (Jg 4,4–5). 

9781974927852 SynodeÀ l’image du palmier qui n’a qu’un seul cœur (ce qu’évoque aussi le nom du loulav, la palme qu’on agite à la fête de Souccot : lo-lev, littéralement : « il a un (seul) cœur »), Déborah est tout entière consacrée à la justice. L’Israël de cette génération, grâce à Deborah, n’avait qu’un seul cœur (dirigé) vers son Père céleste.

Déborah a compris ensuite qu’aucune tribu ne pourrait vaincre l’ennemi seule. Elle a donc organisé une levée en masse parmi tous les Hébreux. Certaines tribus, dont celles d’Éphraïm, de Benjamin et la demi-tribu orientale de Manassé, ont répondu à l’appel et envoyé leurs milices. Tandis que d’autres ont fermé les yeux, qui ont été sévèrement dénoncées pour leur manque de courage et pour être restées « près des enclos » (Jg 5,16). Sous le commandement de Barac, les forces de Déborah sont ensuite allées affronter l’armée cananéenne au mont Tabor.

Les forces adverses étaient dirigées par le général Sisra. Dès que celui-ci a donné l’ordre à ses neuf cents chars d’avancer, YHWH – dit le texte – a déclenché une pluie torrentielle qui a inondé la vallée de Jizréel et embourbé les chars ennemis. La milice de Barac n’en a fait qu’une bouchée. Déborah a célébré la victoire par un cantique vibrant : 

« Rois, écoutez ! Prêtez l’oreille, souverains ! C’est moi, c’est moi qui vais chanter pour le Seigneur, moi qui vais jouer pour le Seigneur, Dieu d’Israël ! » (Jg 5,3).

Prophétiser avec Déborah, c’est proclamer que le temps est à la résistance et pas à la soumission, c’est unir les forces des réseaux de la résistance pour faire face, au lieu de fermer les yeux.

 

Anne, mère de Samuel

Le cantique d’action de grâces d’Anne après la naissance de son fils si attendu, Samuel, préfigure le Magnificat de Marie : 

« Et Anne fit cette prière : Mon cœur exulte à cause du Seigneur ; mon front s’est relevé grâce à mon Dieu ! Face à mes ennemis, s’ouvre ma bouche : oui, je me réjouis de ton salut ! Il n’est pas de Saint pareil au Seigneur. – Pas d’autre Dieu que toi ! Pas de Rocher pareil à notre Dieu ! Assez de paroles hautaines, pas d’insolence à la bouche. Le Seigneur est le Dieu qui sait, qui pèse nos actes. L’arc des forts est brisé, mais le faible se revêt de vigueur. Les plus comblés s’embauchent pour du pain, et les affamés se reposent. Quand la stérile enfante sept fois, la femme aux fils nombreux dépérit. Le Seigneur fait mourir et vivre ; il fait descendre à l’abîme et en ramène. Le Seigneur rend pauvre et riche ; il abaisse et il élève. De la poussière, il relève le faible, il retire le malheureux de la cendre pour qu’il siège parmi les princes, et reçoive un trône de gloire. Au Seigneur, les colonnes de la terre : sur elles, il a posé le monde. Il veille sur les pas de ses fidèles, et les méchants périront dans les ténèbres. La force ne rend pas l’homme vainqueur : les adversaires du Seigneur seront brisés. Le Très-Haut tonnera dans les cieux ; le Seigneur jugera la terre entière. Il donnera la puissance à son roi, il relèvera le front de son messie » (1S 2,1–10). 

Elle reconnaît déjà en Samuel celui qui va verser l’huile sur Saül et David, préparant ainsi les chemins d’une lignée messianique durable. 

Prophétiser avec Anne, mère de Samuel, c’est discerner en chacun sa vocation singulière, sa mission spécifique. L’autre Anne, avec Jésus, s’inscrit dans cette même lignée prophétique.

 

• Abigaëlle

Abigaïl est l’épouse de Nabal, un riche propriétaire rural qui avait refusé à David, alors qu’il était fugitif, des vivres pour sa troupe fidèle. Au début (1S 25), David est prêt à venger dans le sang l’affront qui lui est fait, mais Abigaëlle descend à sa rencontre, munie des provisions réclamées, et lui tient un discours si brillant d’intelligence que David cède à sa demande d’épargner Nabal. Par ailleurs, le futur roi d’Israël est ébloui par son extraordinaire beauté et, lorsque le mari aura succombé à ce qu’on pourrait appeler un coup de sang en apprenant l’intervention de son épouse, celle-ci rejoindra David qui la prendra pour femme.

Prophétiser avec Abigaëlle, c’est reconnaître l’erreur des siens, et réparer le tort commis. C’est voir le roi dans le fugitif qui comme David est rejeté de porte en porte. C’est enfin épouser celui qui était exclu, et épouser sa cause.

 

• Houldah

HuldahQui était Houldah ? Houldah signifie « belette ». La belette est un petit animal, très discret, vivant de nuit. Son comportement est caractéristique. Souvent elle s’assoit sur ses pattes arrières et se dresse verticalement pour observer tout ce qui est autour d’elle en tournant la tête de tout côté. Ainsi Houldah était discrète, elle ne se mettait pas en avant. Mais elle était toujours attentive à discerner dans tout ce qu’elle voyait quelle était la pensée de Dieu, comment Dieu lui parlait.

À l’époque de la réforme religieuse du roi Josias de Juda, un rouleau de la Torah est découvert dans les ruines du Temple à reconstruire (621 av. J.-C.). Houldah se montre prophétesse lorsqu’elle interprète le passage lu par le grand prêtre : 

« Alors le prêtre Helcias et Ahiqam, Akbor, Shafane et Assaya allèrent chez la prophétesse Houlda, femme du gardien des vêtements Shalloum, fils de Tiqwa, fils de Harhas. Elle habitait à Jérusalem dans la ville nouvelle. Quand ils lui eurent parlé, elle leur dit : “Ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : Dites à l’homme qui vous a envoyés vers moi : “Ainsi parle le Seigneur : Moi, je vais faire venir un malheur en ce lieu et sur ses habitants, accomplissant ainsi toutes les paroles du livre que le roi de Juda a lu. Parce qu’ils m’ont abandonné et qu’ils ont brûlé de l’encens pour d’autres dieux, afin de provoquer mon indignation par toutes les œuvres de leurs mains, ma fureur s’est enflammée contre ce lieu et ne s’éteindra plus !” 

Mais au roi de Juda qui vous a envoyés consulter le Seigneur, vous direz : “Ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : Ces paroles, tu les as entendues : puisque ton cœur s’est attendri et que tu t’es humilié devant le Seigneur, quand tu as entendu ce que j’ai dit contre ce lieu et ses habitants pour qu’ils deviennent dévastation et malédiction, puisque tu as déchiré tes vêtements et pleuré devant moi, eh bien ! moi aussi, j’ai entendu – oracle du Seigneur. À cause de cela, moi, je te réunirai à tes pères ; tu seras ramené en paix dans leurs tombeaux ; tes yeux ne verront rien de tout le malheur que je fais venir sur ce lieu.”” Helcias et ses compagnons rapportèrent la réponse au roi » (2R 22,14–20).

Interpréter les événements historiques à la lumière des Écritures est bien le don de prophétie : ceux qui abandonnent YHWH se condamnent eux-mêmes au malheur, ceux qui s’inclinent devant lui seront réunis à leurs pères, c’est-à-dire maintenus dans la communion des croyants.

 

• Esther

Dans l’empire perse du terrible Xerxès, le grand vizir Haman veut mettre en œuvre la première Shoah de l’histoire : l’extermination du peuple juif, parce qu’il est juif : 

« Comme on lui avait appris de quel peuple était Mardochée, il dédaigna de porter la main sur lui seul, et il résolut de faire disparaître, avec Mardochée, tous les Juifs qui étaient établis dans tout le royaume d’Assuérus » (Est 3,6). 

Mais la reine Esther, juive, prévient Xerxès de ce complot. Et elle joue de sa beauté pour tendre un piège à Haman. Celui-ci s’était laissé tomber sur le divan où était installée Esther. Xerxès s’écria alors : « Cet individu veut-il en plus violer la reine sous mes yeux, dans mon palais ? » (Est 7,8). Haman et ses fils ont été traînés dehors et pendus, mais il était impossible d’annuler l’ordre de massacre prévu par Haman, car il avait fait l’objet d’un décret royal. Ému par les supplications d’Esther, le roi a alors promulgué un décret autorisant les juifs de son royaume à porter des armes pour se défendre. Ainsi, les juifs étaient préparés quand la milice est venue pour les tuer : « Les Juifs frappèrent alors tous leurs ennemis à coups d’épée. Ce fut une tuerie, un carnage ; leurs adversaires furent livrés à leur bon plaisir » (Est 9,5).

Prophétiser avec Esther, c’est déjouer les complots qui se trament contre la dignité humaine. C’est dévoiler le mensonge et la perfidie qui rendent possibles les pogroms, les massacres en tous genres. C’est finalement armer les plus faibles pour leur permettre de résister et de sauver leur vie…

Au cours du festin royal, la reine Esther dévoile à Assuérus le complot d’Haman contre les Israélites

 

Vos fils et vos filles prophétiseront

aquarelle-illustration-descente-de-l-esprit-saint-sur-les-apôtres-trinité-jour-pentecôte-blanc-prier-hommes-et-femmes-le-sous-226307953Anne vient donc au terme de cette lignée de 7 femmes prophètes [2]. Elle confirme que ce don de prophétie est répandu sur toute chair, ce que l’Esprit de Pentecôte réalise en plénitude : 

« Mais ce qui arrive a été annoncé par le prophète Joël : Il arrivera dans les derniers jours, dit Dieu, que je répandrai mon Esprit sur toute créature : vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions, et vos anciens auront des songes. Même sur mes serviteurs et sur mes servantes, je répandrai mon Esprit en ces jours-là, et ils prophétiseront » (Ac 2,16-18 ; cf. Jl 3,1–2). 

Anne la prophétesse est avec Syméon l’incarnation de l’égalité hommes-femmes dans l’Église quant à la capacité de discerner ce qui est en jeu dans le moment présent, grâce à l’Esprit de prophétie de notre baptême commun.

« Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière, avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères » (Ac 1,14).

C’est donc toute justice que de permettre à tous les baptisés, hommes et femmes, de participer à égalité au discernement spirituel que l’histoire requiert de nos Églises. Les prophétesses de la Bible nous ont montré ce qu’est discerner en paroles et en actes, avec toutes les implications politiques, sociales, religieuses que cela entraîne.

Puissions-nous nous encourager, hommes et femmes ensemble, à pratiquer ce discernement prophétique, et pas seulement au Synode des évêques à Rome.

 

_____________________


[1]
. En octobre 2019, 35 femmes participaient au Synode sur l’Amazonie. Elles ne disposaient toutefois pas de droit de vote sur le document final de l’assemblée.


[2]
. Le Nouveau Testament connaît d’autres prophétesses, comme par exemple les quatre filles du ‘diacre’ Philippe : « Partis le lendemain, nous sommes allés à Césarée, nous sommes entrés dans la maison de Philippe, l’évangélisateur, qui était l’un des Sept, et nous sommes restés chez lui. Il avait quatre filles non mariées, qui prophétisaient » (Ac 21,8 9).


 LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ton héritier sera quelqu’un de ton sang » (Gn 15, 1-6 ; 21, 1-3)

Lecture du livre de la Genèse
En ces jours-là, la parole du Seigneur fut adressée à Abram dans une vision : « Ne crains pas, Abram ! Je suis un bouclier pour toi. Ta récompense sera très grande. » Abram répondit : « Mon Seigneur Dieu, que pourrais-tu donc me donner ? Je m’en vais sans enfant, et l’héritier de ma maison, c’est Élièzer de Damas. » Abram dit encore : « Tu ne m’as pas donné de descendance, et c’est un de mes serviteurs qui sera mon héritier. » Alors cette parole du Seigneur fut adressée à Abram : « Ce n’est pas lui qui sera ton héritier, mais quelqu’un de ton sang. » Puis il le fit sortir et lui dit : « Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux… » Et il déclara : « Telle sera ta descendance ! » Abram eut foi dans le Seigneur et le Seigneur estima qu’il était juste. Le Seigneur visita Sara comme il l’avait annoncé ; il agit pour elle comme il l’avait dit. Elle devint enceinte, et elle enfanta un fils pour Abraham dans sa vieillesse, à la date que Dieu avait fixée. Et Abraham donna un nom au fils que Sara lui avait enfanté : il l’appela Isaac.
 
PSAUME
(104 (105), 1-2, 3-4, 5-6, 8-9)
R/ Le Seigneur, c’est lui notre Dieu ;il s’est toujours souvenu de son alliance.(104, 7a.8a)

Rendez grâce au Seigneur, proclamez son nom,
annoncez parmi les peuples ses hauts faits ;
chantez et jouez pour lui,
redites sans fin ses merveilles.

Glorifiez-vous de son nom très saint :
joie pour les cœurs qui cherchent Dieu !
Cherchez le Seigneur et sa puissance,
recherchez sans trêve sa face.

Souvenez-vous des merveilles qu’il a faites,
de ses prodiges, des jugements qu’il prononça,
vous, la race d’Abraham son serviteur,
les fils de Jacob, qu’il a choisis.

Il s’est toujours souvenu de son alliance,
parole édictée pour mille générations :
promesse faite à Abraham,
garantie par serment à Isaac.

DEUXIÈME LECTURE
La foi d’Abraham, de Sara et d’Isaac (He 11, 8.11-12.17-19)

Lecture de la lettre aux Hébreux
Frères, grâce à la foi, Abraham obéit à l’appel de Dieu : il partit vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait.
Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge, fut rendue capable d’être à l’origine d’une descendance parce qu’elle pensait que Dieu est fidèle à ses promesses. C’est pourquoi, d’un seul homme, déjà marqué par la mort, a pu naître une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, une multitude innombrable.
Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve, Abraham offrit Isaac en sacrifice. Et il offrait le fils unique, alors qu’il avait reçu les promesses et entendu cette parole : C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom. Il pensait en effet que Dieu est capable même de ressusciter les morts ; c’est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration.
 
ÉVANGILE
« L’enfant grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse » (Lc 2, 22-40)
Alléluia. Alléluia. À bien des reprises, Dieu, dans le passé, a parlé à nos pères par les prophètes ; à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils. Alléluia. (cf. He 1, 1-2)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Quand fut accompli le temps prescrit par la loi de Moïse pour la purification, les parents de Jésus l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, selon ce qui est écrit dans la Loi : Tout premier-né de sexe masculin sera consacré au Seigneur. Ils venaient aussi offrir le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterelles ou deux petites colombes.
Or, il y avait à Jérusalem un homme appelé Syméon. C’était un homme juste et religieux, qui attendait la Consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était sur lui. Il avait reçu de l’Esprit Saint l’annonce qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ, le Messie du Seigneur. Sous l’action de l’Esprit, Syméon vint au Temple. Au moment où les parents présentaient l’enfant Jésus pour se conformer au rite de la Loi qui le concernait, Syméon reçut l’enfant dans ses bras, et il bénit Dieu en disant : « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. » Le père et la mère de l’enfant s’étonnaient de ce qui était dit de lui. Syméon les bénit, puis il dit à Marie sa mère : « Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction – et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre. »

Il y avait aussi une femme prophète, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Elle était très avancée en âge ; après sept ans de mariage, demeurée veuve, elle était arrivée à l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Elle ne s’éloignait pas du Temple, servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière. Survenant à cette heure même, elle proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem.
Lorsqu’ils eurent achevé tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth. L’enfant, lui, grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui.
Patrick BRAUD

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3 décembre 2023

Consolation = illusion ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Consolation = illusion ?

Homélie pour le 2° Dimanche de l’Avent / Année B
10/12/2023

Cf. également :
Justice et Paix s’embrassent
Réinterpréter Jean-Baptiste
Consolez, consolez mon peuple !
Devenir des précurseurs
Maintenant, je commence
Crier dans le désert
Le Verbe et la voix
Res et sacramentum
Êtes-vous plutôt centripètes ou centrifuges ?
Dieu est un chauffeur de taxi brousse
Le polythéisme des valeurs

La guerre de l’opium
Consolation = illusion ? dans Communauté spirituelle 1682_Fumerie-dopium-826x459
L’épisode historique est bien connu : le Royaume-Uni a utilisé l’opium pour affaiblir l’économie chinoise au XIX° siècle. Par deux fois, en 1839 et 1856, le conflit éclata : les Britanniques voulaient garder le monopole du commerce de l’opium en Chine, qu’ils détenaient depuis 1773. Ils voulaient l’imposer en paiement des marchandises qu’ils importaient de Chine. Alors ils ont noyé la population chinoise sous les exportations illégales d’opium produit en Inde britannique…
Pour échapper un temps à la misère sociale qui sévissait dans les villes, on voyait des hordes de Chinois allongés sur les nattes des fumoirs d’opium, hébétés, le regard fixe, ou étrangement agités lors de crises violentes. Pour affaiblir un peuple et le coloniser de l’intérieur, rien ne vaut une bonne addiction généralisée et entretenue à la poudre blanche… Se consoler de la misère par l’opium était bien sûr une illusion, et les Chinois ont longtemps été traités d’’homme malade de l’Asie’ à cause de cet épisode tragique qui a fait des millions de victimes.

karl-marx-155733-1280 consolation dans Communauté spirituelleKarl Marx avait-il en tête cette colonisation par l’opium lorsqu’il écrivit en 1843 :

« La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’un état de choses sans esprit.
Elle est l’opium du peuple »
(Karl Marx, Introduction à la Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, 1843).

Cette phrase est devenue un slogan : la religion est l’opium du peuple ; elle promet une consolation illusoire en faisant le lit de la domination des puissants.

Isaïe tomberait-il sous le coup de cette critique radicale lorsqu’il proclame dans notre première lecture (Is 40,1-5.9-11) : « consolez, consolez mon peuple… »
L’Église joue-t-elle le rôle du marchand de rêves détournant l’attention des pauvres vers un monde surnaturel pour canaliser leur colère ?
Attendre une seconde venue du Christ à la fin des temps, n’est-ce pas nourrir une illusion qui permet aux défavorisés de supporter leur condition sans broncher ? Avouons que l’Église a parfois succombé à cette tentation dans son histoire…

 

Les maîtres du soupçon
 illusion
Marx n’est pas seul dans ses critiques d’une religion-consolation illusoire. Freud a dénoncé l’usage régressif que les religions font de la consolation, en ramenant le sujet à un état infantile de fusion maternelle. « L’avenir d’une illusion » est le titre de son ouvrage plus incisif sur l’analyse de cette pathologie. Nietzsche quant à lui a proclamé la mort de Dieu : les tenants de la consolation religieuse prêchent en fait une morale d’esclaves qui les empêchent d’accéder au surhomme qui est en eux.

Ces trois maîtres du soupçon du XIX° siècle ne sont plus guère à la mode intellectuellement : le religieux prolifère partout, instrumentalisé par Poutine ou Trump, radicalisé par les djihadistes, servant de prétexte à tous les communautarismes en Inde et ailleurs. Tous promettent un avenir meilleur à ceux qui se sacrifient au nom de leur Dieu. Ils consolent les veuves et les mères par la promesse d’un paradis pour leurs défunts. Ils font miroiter une vie éternelle de délices à leurs combattants. Ils recouvrent les cercueils de drapeaux, de crucifix et de médailles alors qu’ils couvrent de chaux leurs charniers de guerre.

Relire les maîtres du soupçon serait fort utile pour purifier ces représentations idolâtres d’une consolation religieuse hypocrite et sordide. On découvrirait alors que la Bible ne confond jamais consolation et résignation, et qu’elle en fait au contraire un moteur pour agir dès maintenant.

 

Une consolation efficace
La Bible se méfie des consolations trop rapides, trop intéressées. Ainsi les amis de David lui prêtent de mauvaises intentions lorsqu’il envoie des consolateurs présenter ses condoléances au fils d’un roi défunt : « les chefs des fils d’Ammon dirent à Hanun, leur maître : Penses-tu que ce soit pour honorer ton père que David t’envoie des consolateurs ? N’est-ce pas pour reconnaître et explorer la ville, et pour la détruire, qu’il envoie ses serviteurs auprès de toi ? » (2S 10,3). Les ennemis de David le soupçonnaient de pratiquer ce qu’eux-mêmes savaient faire à merveille : utiliser le chagrin de l’autre pour l’affaiblir, lui faire regarder ailleurs pendant qu’on prépare l’invasion. David ne mange pas de ce pain-là. Mais ses adversaires, si. Méfions-nous de ceux qui viennent nous consoler avec de grands airs de compassion, car tous n’ont pas le cœur aussi pur que David : « Les terafim ont fait de fausses prédictions, les devins ont eu des visions mensongères, ils ont débité des songes trompeurs et donné de vaines consolations, voilà pourquoi le peuple est parti comme un troupeau malheureux faute de berger » (Za 10,2).

Loin de détourner l’affligé de sa condition, la consolation biblique se révèle terriblement performante pour le remettre en selle et reprendre ses combats.
Ainsi David est navré de la mort subite du nouveau-né de sa conquête Bethsabée. La consoler n’est pas lui faire accepter d’en rester là : David console sa femme en lui donnant le courage d’enfanter à nouveau : « David consola Bethsabée sa femme : il la retrouva et coucha avec elle. Elle lui donna un fils qu’il nomma Salomon. Le Seigneur l’aima » (2S 12,24).
La vraie consolation est celle qui rend fort, qui fait naître à nouveau le désir de vivre.
Les psaumes de David reprennent ce thème à l’envie : la consolation divine nourrit l’engagement contre la justice, le mal, la mort.
« Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi : ton bâton me guide et me console » (Ps 23,4).
« Tu m’élèveras et me grandiras, tu reviendras me consoler » (Ps 71,21).
Cette consolation permet de reprendre le combat sans baisser les bras : « Que j’aie pour consolation ton amour selon tes promesses à ton serviteur ! » (Ps 119,76).
Le sage constate amèrement que si personne ne console les opprimés, ils subissent sans fin l’exploitation, sans trouver le courage de se révolter : « J’ai regardé encore et j’ai vu toutes les oppressions pratiquées sous le soleil. Voyez les pleurs des opprimés : ils n’ont pas de consolateur ; des oppresseurs leur font violence : ils n’ont pas de consolateur » (Qo 4,1).

Consolez, consolez mon peuple IsaïeIsaïe est le champion de la consolation d’Israël, après le désastre de la prise du Temple par Nabuchodonosor en -587, et la déportation (déjà !) des juifs de Jérusalem vers Babylone. Cette catastrophe nationale – équivalente à la Shoah – aurait pu, aurait dû détruire Israël à jamais. Par dix fois, Isaïe utilise le verbe consoler (נָחַם = nacham) pour insuffler au peuple en exil le courage de résister, de tenir bon, d’attendre l’improbable, d’espérer un salut impossible. Et l’édit du roi Cyrus en -527 permettant aux juifs de revenir à Jérusalem sonnera comme l’éclatante réalisation de cette promesse insensée. « YHWH console son peuple » est le leitmotiv du livre d’Isaïe (40,1 ; 49,13 ; 66,13).
Cette consultation chasse la peur du tyran : « C’est moi, c’est moi qui vous console. Qui es-tu pour craindre l’homme qui doit mourir, un fils d’homme périssable comme l’herbe ? » (Is 51,12). Et bien avant La Boétie, la Bible savait que ne plus avoir peur, c’est ne plus consentir à la servitude, c’est déjà être libre.
Cette consolation préfigure le jour de la libération à venir : « YHWH m’a envoyé proclamer une année de bienfaits accordée par le Seigneur, et un jour de vengeance pour notre Dieu, consoler tous ceux qui sont en deuil » (Is 61,2).

Nulle dimension régressive donc dans la consolation biblique ! Elle est une remise en état de marche, une source nouvelle de courage pour agir, une responsabilité confiée pour transformer l’histoire.

Le Nouveau Testament confirme cette conception opérative de la consolation, en nommant justement Consolateur l’Esprit de Dieu : l’Esprit rend témoignage au Christ, il enseigne, il ravive notre mémoire des paroles du Christ, il nous conduit vers la vérité tout entière (Jn 14,16. 26;16,7.13).
Appeler Consolateur l’Esprit de Dieu lui-même dit assez que cette consolation n’est pas une nostalgie maladive, mais une ouverture au présent que Dieu nous fait de lui-même ! Quand Jésus promet : « heureux les affligés, car ils seront consolés » (Mt 5,4), il ne prêche pas la soumission, mais il se met du côté des affligés, à leurs côtés, pour que leur affliction n’ait pas le dernier mot. Quand Paul écrit aux Corinthiens sa deuxième lettre, il emploie 11 fois le mot consolation, si bien que cette épître est parfois appelée l’épître de la consolation, que Paul conjugue au présent : « Si nous sommes affligés, c’est pour votre consolation et pour votre salut; si nous sommes consolés, c’est pour votre consolation, qui se réalise par la patience à supporter les mêmes souffrances que nous endurons. Et notre espérance à votre égard est ferme, parce que nous savons que, si vous avez part aux souffrances, vous avez part aussi à la consolation » (2Co 1,6–7).

 

Ceux qui refusent d’être consolés
Jésus sait pertinemment d’expérience que, à certains moments, toute consolation est factice. Le silence, la présence valent mieux que de vaines tentatives pour sécher trop vite les larmes de quelqu’un qui souffre trop : « On a entendu des cris à Rama, Des pleurs et de grandes lamentations : Rachel pleure ses enfants, et n’a pas voulu être consolée, parce qu’ils ne sont plus » (Mt 2,18 citant Jr 31,15).
202016123_univ_cnt_1_md IsaïeCe n’est pas sans rappeler le silence que les compagnons de Job observent, assis par terre avec lui, une semaine entière, avant de prendre la parole : « Et ils se tinrent assis à terre auprès de lui sept jours et sept nuits, sans lui dire une parole, car ils voyaient combien sa douleur était grande » (Jb 2,13). Hélas, ils débitent ensuite des tonnes de bondieuseries moralisantes pour soi-disant expliquer à Job les causes de son malheur, ce qui exaspère Job : « J’ai souvent entendu pareilles choses; Vous êtes tous des consolateurs fâcheux » (Jb 16,2). « Pourquoi donc m’offrir de vaines consolations? Ce qui reste de vos réponses n’est que perfidie » (Jb 21,34). Job refuse les explications toutes faites de son malheur innocent. Il gémit comme le psalmiste : « Au jour de ma détresse, je cherche le Seigneur; La nuit, mes mains sont étendues sans se lasser ; mon âme refuse toute consolation » (Ps 77,2).

Refuser toute consolation trop facile est alors la marque d’un désir plus grand : le chagrin en excès ne peut être apaisé par un simple pansement rapide. Il doit tourner, encore et encore, jusqu’à creuser au cœur une plaie agrandie, nettoyée, purifiée, que Dieu seul pourra toucher. Un peu comme la Bien-aimée du Cantique des cantiques est blessée d’amour, et refuse d’être guérie…

Jésus lui-même n’a-t-il pas lutté à Gethsémani pour ne pas chercher d’autre consolation pendant l’épreuve de sa Passion que le seul désir d’accomplir la volonté de son Père, sans bien savoir comment ?

 

Consolez, consolez mon peuple
Ce 2e dimanche de l’Avent nous met avec Jean-Baptiste devant l’exigence de préparer le chemin du Seigneur, car il vient au-devant de chacun (Mc 1,1-8). Réjouissons-nous que la consolation fasse partis de ce chemin en nous.
Accepter d’être consolé demande beaucoup d’humilité et de simplicité, pour laisser une main nous relever, une parole nous raffermir, un visage nous redonner confiance en l’avenir.
Consoler demande beaucoup d’effacement de soi, beaucoup de respect pour discerner quand se taire et quand parler, comment soulager, que faire, que dire à côté de l’affligé.

Mais quelle est votre expérience de la consolation ?
Faites mémoire d’un de ces moments où quelqu’un vous a entouré, avec tendresse et compassion, et vous a aidé à revivre.
Puis demandez-vous qui dans votre entourage a besoin de cette consolation, et priez pour en être un acteur selon le cœur du Christ.
Que l’Esprit Saint - le Consolateur par excellence - nous souffle nos gestes, nos paroles, pour réconforter et être réconfortés nous-mêmes.

 

Handel’s Young Messiah – Comfort Ye My People
« Consolez, consolez mon peuple… »

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Préparez le chemin du Seigneur » (Is 40, 1-5.9-11)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Consolez, consolez mon peuple, – dit votre Dieu – parlez au cœur de Jérusalem. Proclamez que son service est accompli, que son crime est expié, qu’elle a reçu de la main du Seigneur le double pour toutes ses fautes. Une voix proclame : « Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur ; tracez droit, dans les terres arides, une route pour notre Dieu. Que tout ravin soit comblé, toute montagne et toute colline abaissées ! que les escarpements se changent en plaine, et les sommets, en large vallée ! Alors se révélera la gloire du Seigneur, et tout être de chair verra que la bouche du Seigneur a parlé. »
Monte sur une haute montagne, toi qui portes la bonne nouvelle à Sion. Élève la voix avec force, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. Élève la voix, ne crains pas. Dis aux villes de Juda : « Voici votre Dieu ! » Voici le Seigneur Dieu ! Il vient avec puissance ; son bras lui soumet tout. Voici le fruit de son travail avec lui, et devant lui, son ouvrage. Comme un berger, il fait paître son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur, il mène les brebis qui allaitent.
 
PSAUME
(84 (85), 9ab.10, 11-12, 13-14)
R/ Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. (84, 8)

J’écoute : que dira le Seigneur Dieu ?
Ce qu’il dit, c’est la paix pour son peuple et ses fidèles.
Son salut est proche de ceux qui le craignent,
et la gloire habitera notre terre.

Amour et vérité se rencontrent,
justice et paix s’embrassent ;
la vérité germera de la terre
et du ciel se penchera la justice.

Le Seigneur donnera ses bienfaits,
et notre terre donnera son fruit.
La justice marchera devant lui,
et ses pas traceront le chemin.
 
DEUXIÈME LECTURE
« Ce que nous attendons, c’est un ciel nouveau et une terre nouvelle » (2 P 3, 8-14)

Lecture de la deuxième lettre de saint Pierre apôtre
Bien-aimés, il est une chose qui ne doit pas vous échapper : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour. Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard. Au contraire, il prend patience envers vous, car il ne veut pas en laisser quelques-uns se perdre, mais il veut que tous parviennent à la conversion. Cependant le jour du Seigneur viendra, comme un voleur. Alors les cieux disparaîtront avec fracas, les éléments embrasés seront dissous, la terre, avec tout ce qu’on a fait ici-bas, ne pourra y échapper. Ainsi, puisque tout cela est en voie de dissolution, vous voyez quels hommes vous devez être, en vivant dans la sainteté et la piété, vous qui attendez, vous qui hâtez l’avènement du jour de Dieu, ce jour où les cieux enflammés seront dissous, où les éléments embrasés seront en fusion. Car ce que nous attendons, selon la promesse du Seigneur, c’est un ciel nouveau et une terre nouvelle où résidera la justice. C’est pourquoi, bien-aimés, en attendant cela, faites tout pour qu’on vous trouve sans tache ni défaut, dans la paix.
 
ÉVANGILE
« Rendez droits les sentiers du Seigneur » (Mc 1, 1-8)
Alléluia. Alléluia. Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers : tout être vivant verra le salut de Dieu. Alléluia. (cf. Lc 3, 4.6)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
Commencement de l’Évangile de Jésus, Christ, Fils de Dieu. Il est écrit dans Isaïe, le prophète : Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour ouvrir ton chemin. Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Alors Jean, celui qui baptisait, parut dans le désert. Il proclamait un baptême de conversion pour le pardon des péchés.
Toute la Judée, tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui, et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain, en reconnaissant publiquement leurs péchés.
Jean était vêtu de poil de chameau, avec une ceinture de cuir autour des reins ; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.
Il proclamait : « Voici venir derrière moi celui qui est plus fort que moi ; je ne suis pas digne de m’abaisser pour défaire la courroie de ses sandales. Moi, je vous ai baptisés avec de l’eau ; lui vous baptisera dans l’Esprit Saint. »
Patrick BRAUD

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26 novembre 2023

À l’improviste !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

À l’improviste !

 Homélie pour le 1° Dimanche de l’Avent / Année B
03/12/2023

Cf. également :
Dans l’événement, l’avènement
L’événement sera notre maître intérieur
Se laisser façonner
L’Apocalypse, version écolo, façon Greta
Quand le cœur s’alourdit
Laissez le présent ad-venir
Encore un Avent…
L’absence réelle
Le syndrome du hamster

La venue. Quelle venue ?
Bonne année !
Sous le signe de la promesse
L’absence réelle
Anticiper la joie promise

C’est bien Versailles ici !
Connaissez-vous les publicités de TotalEnergies nous incitant à faire des économies d’électricité ? On y voit un homme éteindre systématiquement chez lui avant de se coucher toutes les lumières, veilleuses, aquariums et ordinateurs de la maison en admonestant ses enfants et sa femme : « c’est pas Versailles ici ! » Ce reproche est peut-être un signe annonciateur de l’écologie punitive que quelques ‘khmers verts’ voudraient imposer à tous… En tout cas, l’Évangile de ce dimanche (Mc 13,33-37) prend à contre-pied la symbolique de cette pub : ‘surtout n’éteins pas ta veille ! Garde sans cesse ta lampe allumée, fais provision d’huile pour tenir toute la nuit s’il le faut’ :

« Prenez garde, restez éveillés : car vous ne savez pas quand ce sera le moment. C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et demandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »

Autrement dit : c’est bien Versailles ici, dans le cœur et l’esprit de celui qui attend la venue du Christ ! Loin de tout éteindre, il nous faut au contraire maintenir tout allumé : notre intelligence, notre désir, notre amour. Rien de pire qu’un chrétien éteint ! Au lieu de mettre sur off, il nous faut paramétrer nos notifications intérieures pour être averti dès que de l’inattendu survient : c’est peut-être le Christ qui s’approche. Pierre à Gethsémani n’a pas su veiller une heure, alors que la bien-aimée du Cantique des cantiques demeure à l’affût : « je dors, mais mon cœur veille » (Ct 5,2).

Jésus ne connaissait la théorie du chaos qui annonce l’imprévisibilité radicale de ce qui va arriver. Mais il en a l’intuition spirituelle. Pour lui visiblement, le présent de Dieu n’est pas la simple prolongation du passé humain. Il peut se produire du neuf à tout instant, déjouant les plans, les stratégies, les calculs. « Vous ne savez pas… » : ce constat d’inconnaissance revient très souvent dans les Évangiles. « Vous ne savez pas quand ce sera le moment. [...] Vous ne savez pas quand vient le maître de la maison…»

Ici, c’est l’ignorance de la date du retour du maître parti en voyage, du royaume de Dieu lui-même. C’est « à l’improviste » que se manifeste l’arrivée du maître.
Le présent de Dieu ne peut donc pas se programmer, se planifier. Il n’est pas prédictible, plus encore que la météo à 15 jours. Surveiller ou contrôler ne sert à rien. C’est veiller qui est l’attitude juste, c’est-à-dire guetter les signes d’une ad-venue inattendue et imprévisible.
Le présent de la foi chrétienne est un événement, au sens littéral du terme : ex-venire = ce qui vient d’ailleurs. Il nous est donné par un Autre. Il échappe à toute mainmise.
Plus encore : ce présent nous vient du futur. Le Christ ressuscité venant à notre rencontre engendre dans notre vie ces événements par lesquels il nous invite à orienter notre existence vers la plénitude finale. « Deviens qui tu seras » : notre vocation en Christ reflue sur notre condition actuelle, tel le mascaret remontant de la mer au fleuve par l’embouchure en une étrange vague à contre-courant…
D’où le nom du temps liturgique qui commence : ad-ventus = Avent = ce qui vient vers nous.

 

Une soudaineté heureuse
Arrêtons-nous sur l’une des caractéristiques de la venue du Christ que nous célébrons en ce début d’Avent : la soudaineté. « S’il arrive à l’improviste (ξαφνης), il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis ».
Le terme grec employé par Marc est ξαφνης (exaiphnes). C’est l’unique usage de ce mot en Marc. Les 4 autres emplois du terme dans le Nouveau Testament nous en disent un peu plus :

À l’improviste ! dans Communauté spirituelle– La soudaineté de Noël évoquée par Luc à l’arrivée des bergers nous invite à écouter tout ce qui chante la gloire de Dieu, surtout quand elle se cache dans la figure du tout-petit : « Et soudain (exaiphnes) il se joignit à l’ange une multitude de l’armée céleste, louant Dieu… » (Lc 2,13)
– Luc raconte qu’un ‘possédé’ – un épileptique sans doute – est secoué par des crises subites et violentes, ce qui invitent plutôt à nous méfier de la soudaineté du déchaînement du mal qui peut tout emporter, tel l’oued au désert : « Un esprit le saisit, et aussitôt (exaiphnes) il pousse des cris; et l’esprit l’agite avec violence, le fait écumer, et a de la peine à se retirer de lui, après l’avoir tout brisé » (Lc 9,39).
– Les deux derniers usages du mot
soudain sont placés par Luc dans la bouche de Paul lorsqu’il raconte son appel sur le chemin de Damas : « Comme j’étais en chemin, et que j’approchais de Damas, tout à coup (exaiphnes), vers midi, une grande lumière venant du ciel resplendit autour de moi » (Ac 22,6;9,3). Lorsque Dieu nous appelle, il est capable de le faire à l’improviste, alors que nous sommes loin de lui, voire contre lui comme Saül le persécuteur de chrétiens allant vers Damas accomplir sa sinistre besogne.

Ce qui est remarquable, c’est que la soudaineté divine dans le Nouveau Testament est une soudaineté heureuse, alors que dans l’Ancien Testament lorsque Dieu vient à l’improviste c’est pour provoquer la ruine et le malheur sur Israël infidèle ou sur ses ennemis.
- Ainsi la maison de Jacob s’écroule tout d’un coup, sans prévenir, sur sa famille : « Soudain un grand vent est venu depuis l’autre côté du désert et a frappé contre les quatre coins de la maison. Elle s’est écroulée sur les jeunes gens et ils sont morts » (Jb 1,19).
- Les pratiques de magie et de sorcellerie attireront de grandes souffrances se déversant à l’improviste sur ceux qui ont recours : « 
Ces deux souffrances – la perte d’enfants et le veuvage – t’atteindront en un instant, en un seul jour. Elles te frapperont de plein fouet malgré tous tes rites de sorcellerie, malgré toute la puissance de tes pratiques magiques » (Is 47,9).
- La dévastation arrivera de manière rapide et inattendue sur Jérusalem si elle délaisse son Seigneur :
« Fille de mon peuple, habille-toi d’un sac et roule-toi dans la cendre, prends le deuil comme pour un fils unique, verse des larmes, des larmes pleines d’amertume, car c’est de façon soudaine que le dévastateur viendra sur nous » (Jr 6,26).
« Je rends ses veuves plus nombreuses que les grains de sable de la mer. J’amène sur eux, sur la mère du jeune homme, le dévastateur en plein midi. Je fais soudain tomber sur elle l’angoisse et la terreur » (Jr 15,8).
« C’est pourquoi, voici ce que dit l’Éternel: Je prépare contre ce peuple un malheur dont vous ne dégagerez pas votre cou, et subitement vous ne marcherez pas la tête haute (Mi 2,3).
43292358 Avent dans Communauté spirituelle- Seul Malachie annonce un revirement en nourrissant l’espérance du peuple d’accueillir un jour le messager du Seigneur se manifestant dans son temple, à l’improviste, inattendu, presque par surprise : « Voici que j’enverrai mon messager pour me préparer le chemin. Et soudain, il entrera dans son Temple, le Seigneur que vous cherchez ; le messager de l’alliance que vous désirez, le voici qui arrive, dit l’Éternel, le maître de l’univers » (Mal 3,1). Les chrétiens n’ont eu aucun mal évidemment à reconnaître ce messager en Jésus au Temple de Jérusalem.

Il y a donc une inversion de sens de la surprise de l’un à l’autre Testament : du malheur et de la ruine survenant à l’improviste, on passe à la soudaine venue du Christ apportant jugement et salut.
Cette soudaineté sera heureuse pour ceux qui l’attendent, mais confondante pour ceux qui s’étaient endormis dans le luxe et l’injustice : « Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur ne s’alourdisse dans les beuveries, l’ivresse et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste » (Lc 21,34) ; « Quand les gens diront : ‘Quelle paix ! Quelle tranquillité !’, c’est alors que, tout à coup, la catastrophe s’abattra sur eux, comme les douleurs sur la femme enceinte : ils ne pourront pas y échapper » (1Th 5,3).
L’enjeu est de ne pas passer à côté de cette irruption soudaine de l’amour de Dieu dans nos vies. Celui qui regarde le ciel sans regarder ne verra pas l’étoile filante ni la météorite qui soudain traverse l’espace…

 

Marie Madeleine et le jardinier inattendu
Le pape Grégoire le Grand (540-604) a prononcé une homélie (n° 25) extraordinaire sur Marie-Madeleine. Il note qu’après avoir vu le tombeau vide, Simon-Pierre et Jean rentrèrent chez eux (ils ont même repris leur métier de pêcheur comme si de rien n’était), alors que Marie-Madeleine reste là, dehors, à pleurer, refusant d’être consolée et de passer à autre chose : « Les disciples s’en retournèrent donc chez eux. Marie, elle, se tenait près du tombeau, au-dehors, et pleurait » (Jn 20, 10-11).

 désir« Elle recherchait celui qu’elle ne trouvait pas, elle pleurait en le cherchant, et, embrasée par le feu de son amour, elle brûlait du désir de celui qu’elle croyait enlevé. C’est pour cela qu’elle a été la seule à le voir, elle qui était restée pour le chercher, car l’efficacité d’une œuvre bonne tient à la persévérance, et la Vérité dit cette parole : Celui qui aura persévéré jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé.

Elle a donc commencé par chercher, et elle n’a rien trouvé ; elle a persévéré dans sa recherche, et c’est pourquoi elle devait trouver ; ce qui s’est produit, c’est que ses désirs ont grandi à cause de son attente, et en grandissant ils ont pu saisir ce qu’ils avaient trouvé. Car l’attente fait grandir les saints désirs. Si l’attente les fait tomber, ce n’était pas de vrais désirs. C’est d’un tel amour qu’ont brûlé tous ceux qui ont pu atteindre la vérité. Aussi David dit-il : ‘Mon âme a soif du Dieu vivant : quand pourrai-je parvenir devant la face de Dieu ?’ Aussi l’Église dit-elle encore dans le Cantique des cantiques : ‘Je suis blessée d’amour’. Et plus loin : ‘Mon âme a défailli’.

Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? On lui demande le motif de sa douleur, afin que son désir s’accroisse, et qu’en nommant celui qu’elle cherchait, elle rende plus ardent son amour pour lui ».

Grégoire pointe là très justement le lien entre la veille et la rencontre : le désir. Celui qui ne désire plus rien ne veille pas. Il vit en automate (métro, boulot, dodo) en satisfaisant ses besoins primaires sans rien attendre d’autre. En désirant d’un saint désir, Marie-Madeleine fait grandir sa capacité d’attendre, de veiller, même devant un tombeau vide où normalement plus rien ne va se passer. Grâce à cela elle ne manque pas l’étoile filante dans le ciel que Pierre et Jean ne voient pas tout de suite. Elle reconnaît être rencontrée, prenant pour le jardinier celui qu’elle recherchait de tout son être sans oser y croire. Comme s’il fallait jardiner notre désir pour rencontrer le Ressuscité…

Notre désir nous garde en état de veille, s’il est un saint désir assoiffé de l’essentiel. Voilà l’huile pour la lampe. Lorsque le Christ nous intime : « veillez ! », l’Esprit nous indique le chemin : « désire ! ». Désire, et ne cède pas sur ton désir, s’il est vrai. Voilà comment veiller sans cesse : en désirant sans cesse, en désirant davantage, en désirant mieux, en élargissant notre désir à ce que nous ne pouvons contenir.
Désire, et tu veilleras. Veille à entretenir en toi ce désir mieux que la flambée dans la cheminée.

 

Quelle est l’improviste dans ma vie ?
– Si la caractéristique de la venue du Christ en nous est son caractère ‘à l’improviste’, nous avons là une bonne piste pour chercher des indices de cette venue dans notre histoire personnelle et collective. L’inattendu de Dieu est cette fracture de la glace à la surface d’un lac gelé qui soudain nous fait deviner une autre profondeur. Dieu vient à nous comme un voleur, par effraction. À l’improviste il nous surprend lorsque quelque chose de non-calculé nous bouleverse : une musique, une rencontre, une lecture, un geste de tendresse, de compassion…
Le gratuit souvent nous ouvre ‘à l’improviste’.
Le calculé se déroule logiquement sans surprise.
Le marchandé s’obtient par négociation, pas par grâce.

– À l’improviste, Dieu vient vers nous par le biais de notre désir trouvant soudain de quoi flamber sans mesure.
Une amie récemment divorcée me confiait au téléphone : « je sens que depuis ma séparation, mon cœur se ferme peu à peu et ne veut plus aimer. Je ne me laisse plus émouvoir par un visage, et je résiste malgré moi à la perspective de recréer ce lien ». C’est si tentant de se dessécher sur place, et de ne plus rien vouloir pour ne plus rien souffrir. L’extinction du désir est une forme d’anorexie spirituelle qui conduit à la mort.
Cette extinction peut également se dissimuler sous la poursuite de désirs superficiels ou vains. Ainsi l’homme riche qui ne sait plus quoi faire de ses greniers pleins de blé va mourir gavé : « insensé, cette nuit même on va te demander ta vie ! »

identite-narrative-storytelling Grégoire– Une troisième piste - après l’inattendu et le désir - pour reconnaître la venue de Dieu en nous est de raconter ce qui nous est arrivé. J’ai toujours été impressionné que Luc dans les Actes des Apôtres raconte trois fois la conversion de Paul sur le chemin de Damas : ni une, ni deux, mais trois fois ! Pourquoi ? Parce qu’un événement aussi inattendu, improbable – voire choquant – que la conversion d’un persécuteur demande de raconter, d’écrire, pour interpréter et garder en mémoire une telle bousculade. Imaginez que Poutine change pour se mettre au service de la paix entre les peuples ! Cela mériterait d’être raconté en détails pour les générations à venir…
On rejoint là ce que Paul Ricœur appelait l’identité narrative : tant que je n’ai pas fait le récit de ce qui m’est arrivé, je ne sais pas qui je suis (et les autres non plus).
Veiller demande de parler, d’écrire, de raconter les événements inattendus où quelque chose de l’amour de Dieu s’est manifesté pour nous. Un peu comme l’étoile filante demande à être filmée sur un smartphone pour être ensuite publiée sur les réseaux sociaux : un témoin, une image, et la déchirure du ciel à l’improviste devient crédible, reconnue, archivée.

L’inattendu, le désir, le récit : faisons feu de tout bois pour que flambe en nous l’attente de la venue de Dieu vers nous, pour que la vigilance nous prépare à recevoir, à l’improviste

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais ! » (Is 63, 16b-17.19b ; 64, 2b-7)

Lecture du livre du prophète Isaïe
C’est toi, Seigneur, notre père ; « Notre-rédempteur-depuis-toujours », tel est ton nom. Pourquoi, Seigneur, nous laisses-tu errer hors de tes chemins ? Pourquoi laisser nos cœurs s’endurcir et ne plus te craindre ? Reviens, à cause de tes serviteurs, des tribus de ton héritage. Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes seraient ébranlées devant ta face.
Voici que tu es descendu : les montagnes furent ébranlées devant ta face. Jamais on n’a entendu, jamais on n’a ouï dire, nul œil n’a jamais vu un autre dieu que toi agir ainsi pour celui qui l’attend. Tu viens rencontrer celui qui pratique avec joie la justice, qui se souvient de toi en suivant tes chemins. Tu étais irrité, mais nous avons encore péché, et nous nous sommes égarés. Tous, nous étions comme des gens impurs, et tous nos actes justes n’étaient que linges souillés. Tous, nous étions desséchés comme des feuilles, et nos fautes, comme le vent, nous emportaient. Personne n’invoque plus ton nom, nul ne se réveille pour prendre appui sur toi. Car tu nous as caché ton visage, tu nous as livrés au pouvoir de nos fautes. Mais maintenant, Seigneur, c’est toi notre père. Nous sommes l’argile, c’est toi qui nous façonnes : nous sommes tous l’ouvrage de ta main.

PSAUME
(79 (80), 2ac.3bc, 15-16a, 18-19)
R/ Dieu, fais-nous revenir ;que ton visage s’éclaire, et nous serons sauvés ! (79, 4)

Berger d’Israël, écoute,
resplendis au-dessus des Kéroubim !
Réveille ta vaillance
et viens nous sauver.

Dieu de l’univers, reviens !
Du haut des cieux, regarde et vois :
visite cette vigne, protège-la,
celle qu’a plantée ta main puissante.

Que ta main soutienne ton protégé,
le fils de l’homme qui te doit sa force.
Jamais plus nous n’irons loin de toi :
fais-nous vivre et invoquer ton nom !

DEUXIÈME LECTURE
Nous attendons de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ (1 Co 1, 3-9)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, à vous, la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ. Je ne cesse de rendre grâce à Dieu à votre sujet, pour la grâce qu’il vous a donnée dans le Christ Jésus ; en lui vous avez reçu toutes les richesses, toutes celles de la parole et de la connaissance de Dieu. Car le témoignage rendu au Christ s’est établi fermement parmi vous. Ainsi, aucun don de grâce ne vous manque, à vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ. C’est lui qui vous fera tenir fermement jusqu’au bout, et vous serez sans reproche au jour de notre Seigneur Jésus Christ. Car Dieu est fidèle, lui qui vous a appelés à vivre en communion avec son Fils, Jésus Christ notre Seigneur.

ÉVANGILE
« Veillez, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison » (Mc 13, 33-37)
Alléluia. Alléluia. Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. Alléluia. (Ps 84, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Prenez garde, restez éveillés : car vous ne savez pas quand ce sera le moment. C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et demandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »
Patrick BRAUD

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12 novembre 2023

Fais pas ton Calimero !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Fais pas ton Calimero !

Homélie pour le 33° Dimanche du temps ordinaire / Année A
19/11/2023

Cf. également :
Égalité n’est pas équité
Le dollar et le goupillon ?
Entre dans la joie de ton maître

Décevante est la grâce et vaine la beauté
Semer pour tous
Les deux serviteurs inutiles
Jesus as a servant leader

Maria, le vilain petit canard
Le vilain petit canard
Elle va bientôt avoir 81 ans. On la visite régulièrement avec des bénévoles d’une association, car elle se plaint beaucoup de sa solitude. Sa toute petite maison HLM est proprette, rangée avec soin. Malgré sa DMLA (dégénérescence maculaire liée à l’âge) qui la handicape de plus en plus, Maria prend soin de son jardinet, et tient à nous accueillir avec un dessert qu’elle a fait elle-même. Quand on veut la féliciter pour son intérieur, elle n’écoute pas, et remet en marche un refrain que nous connaissons maintenant par cœur : « Je n’ai jamais été acceptée. Mon père m’a abandonnée à ma naissance. Ma mère a eu 8 autres enfants qui comptent plus que moi. Mon mari m’a quitté il y a 20 ans pour une plus jeune. J’ai dû tout recommencer à zéro. Sans ma fille, qui ne veut plus me voir. J’ai toujours été le vilain petit canard partout où je passais. On n’a jamais voulu de moi. Je suis toujours rejetée, par mes voisins, dans les groupes où je vais, et même par ma famille qui ne vient plus me voir ».
En écoutant cette litanie où tout n’est que malheur, je pense souvent à la phrase de notre parabole de ce dimanche (Mt 25,14-30) : « à celui qui n’a rien on enlèvera même ce qu’il a »… Car, sans le savoir, Maria se dépouille elle-même du peu de joie de vivre qui lui reste en se complaisant ainsi dans ses litanies si négatives.

Pourquoi penser à Maria avec cette parabole ? Parce qu’elle incarne – à merveille hélas ! – la négativité qui empêche le troisième serviteur de la parabole de faire fructifier son talent. Elle rétrécit l’horizon de ses possibles en se calfeutrant dans sa douleur et son ressenti d’exclusion. Elle en devient dure, agressive, intolérante et s’étonne qu’on lui renvoie cette image d’elle-même. Sa bouche se tord presque méchamment pour énumérer les abandons et rejets successifs dont elle a été victime, en invectivant ses persécuteurs. Elle s’est ainsi forgé une carapace pour moins souffrir, quitte à le payer de sa solitude. On verra en finale qu’il y a quand même de l’espoir et que Maria peut faire tomber l’armure quand elle veut !

Concentrons-nous d’abord sur ce troisième serviteur de la parabole des talents : pourquoi ne fait-il pas comme les deux autres ? Pourquoi enfouir au lieu de grandir ?
En en discutant avec un ami coach professionnel, nous avons repéré au moins 3 raisons qui peuvent expliquer cette attitude suicidaire du troisième serviteur.

 

1. La peur
Calimero a peur
Il le dit lui-même dans le texte : « j’ai eu peur, et je suis allé cacher mon talent en terre ». Depuis le célèbre : « N’ayez pas peur ! » de Jean-Paul II, nous savons que les tyrans règnent par la peur et s’écroulent comme le mur de Berlin dès qu’elle n’est plus là. Le contraire de la foi n’est pas le doute, ni même l’athéisme, c’est bien la peur. Par définition, la foi fait confiance là où la peur imagine le pire. S’il a peur de son maître, ce serviteur fera le minimum, ne prendra aucun risque. Il cherchera à éviter la sanction et non à goûter la réussite.
En entreprise, le management par la peur éteint les performances des équipes en faisant régner la défiance.
En famille, la peur de décevoir peut mettre les enfants sur des rails qui ne sont pas les leurs.
En amour même, la peur de mal faire peut paralyser et installer la domination au cœur du couple.

Qui de nous n’éprouve jamais ces peurs-là ?
Pour ne pas recevoir un autre coup sur la tête, mieux vaut me taire, me rendre invisible, mettre mon mouchoir dans ma poche. Surtout pas de vagues !
Mais à force d’avaler des couleuvres, je deviens fade et insipide comme le sel foulé aux pieds une fois qu’il n’a plus de goût (Mt 5,13).

 

2. Une croyance limitante
Comment faire face à une croyance limitante
Un coach repère très vite la stratégie du troisième serviteur : il reproduit visiblement sans cesse une vieille croyance qui semble bien ancrée en lui. ‘Un maître est forcément dur, injuste, terriblement exigeant. Il ne peut pas en être autrement’. Ce genre de croyances s’enracine la plupart du temps dans des expériences du passé, de la petite enfance, où quelqu’un se comportait ainsi. Alors il n’imagine pas que cela change : ‘si Dieu me confie quelque chose, il doit avoir en tête ce que pensent tous les maîtres : tendre un piège, pour m’humilier et me punir’.

En coaching, on appelle cette posture une croyance limitante.
Croyance, car elle ne repose plus sur des faits réels, mais sur la répétition supposée de faits antérieurs.
Limitante, car elle m’interdit de réagir autrement que par le passé. Elle arrive à nous convaincre que nous ne sommes pas capables de réaliser une action et d’atteindre un objectif. Par conséquent, nous n’essayons même pas.
Par exemple, un enfant voit son père travailler fort et il pense qu’il faut travailler fort pour y arriver. Il associe deux éléments : le travail difficile à la réussite.
Ou : Je n’ai pas le droit à l’erreur. Je ne mérite pas d’être aimé. Je suis toujours rejeté par les autres. Je n’y arriverai jamais etc.
Nous avons tous des croyances limitantes.
Elles trouvent leur source dans nos expériences familiales et plus généralement nos expériences passées, dans la mesure où il s’agit souvent de ce que notre entourage nous a fait croire de nous et de notre valeur.

Maria est liée par une croyance limitante remontant à l’abandon par son père : ‘jamais je ne serais acceptée par tel groupe, telle personne, comme je n’ai jamais été acceptée par ma famille’.
La croyance limitante du troisième serviteur concerne l’image qu’il se fait d’un maître, et cela lui coupe les ailes pour agir. Il en a sans doute une autre : ‘je suis un minable. La preuve, j’ai reçu 5 fois moins que le premier, et 2 fois moins que le deuxième. Je suis tellement nul que j’échouerais sûrement si je tentais de faire quelque chose avec mon talent. Mieux vaut le neutraliser’.
Tout éducateur sait qu’un enfant à qui on n’a cessé de répéter : ‘tu es un vaurien’, finit par y croire et par agir comme le vaurien qu’il est censé être.

Zachée souffrait de ce complexe en se mettant de lui-même à l’écart, sur la branche de sycomore : ‘jamais je ne pourrais devenir l’ami de ce prophète, je suis trop impur’. La Samaritaine avait du mal à imaginer qu’un homme seul - et un juif qui plus est - puisse la considérer comme une femme, elle 5 fois adultère, et samaritaine qui plus est. La femme hémorroïsse a dû elle aussi marcher sur sa croyance limitante qui faisait d’elle une paria, interdite de vie sociale et de tout contact physique avec un homme.

Si nous n’arrivons pas à nommer ces croyances qui nous auto-limitent, auto-mutilent, auto-excluent, alors elles nous feront reproduire encore et encore les mêmes attitudes de soumission, où nous prenons presque plaisir à être dominés, méprisés, piétinés, en trouvant ça normal : ‘c’est mon destin’.

 

3. Le syndrome de Calimero
Le Syndrome de Calimero
En 1963, la lessive Ava invente un personnage devenu emblématique de la malchance : un poussin noir, coquille d’œuf sur la tête, tombé dans la boue dès sa naissance, d’où son duvet noir et sa faculté à attirer la malchance. Il ne cesse de se désoler en zézéyant : ‘c’est vraiment trop inzuste !’

Maria est un peu ce Calimero se plaignant sans cesse que tout est négatif et que ce n’est pas de sa faute. En coaching, on appelle cette posture le syndrome de persécution : quelqu’un se met à jouer un rôle de victime, persécutée par les autres, la vie, la malchance, et finit par croire que c’est là son identité ultime dont elle ne pourra jamais se défaire. Celui qui se complaît dans un rôle de victime dénonce toujours un persécuteur, et lance des appels désespérés pour qu’un sauveur vienne le sortir de cette condition, qui lui permet pourtant d’exister.

En analysant des contes de fées, Stéphane Karpman a modélisé ce triangle dramatique victime-persécuteur-sauveur où les rôles joués par chacun pervertissent les relations entre tous [1] :

Traingele dramatique de KarpmanLes contes de notre enfance font souvent jouer ces rôles à leurs personnages : Blanche-Neige, la méchante belle-mère, et le prince charmant ; Cendrillon, sa famille, et le prince ; le Chaperon Rouge, le loup, et le chasseur…

Quel intérêt d’endosser le rôle de victime ?
La personne qui tient le rôle de victime attire l’attention sur elle, et en particulier l’attention du sauveur…
Elle se dit que comme elle est une victime, elle peut se plaindre. Ce qui fait du bien…
Le fait d’être une victime signifie aussi que tout le mal qui nous arrive est dû à notre persécuteur. C’est donc une bonne excuse pour ne pas reconnaître ses responsabilités, et pour ne pas changer. ‘Après tout, à quoi bon essayer de changer, vu que tous les problèmes viennent de l’autre ?’ Forcément, au fond d’elle la victime n’a pas toujours envie que la situation s’arrange… Car si la situation s’arrangeait, cela voudrait dire que cette personne n’aurait plus l’attention dont elle bénéficie, elle n’aurait plus d’excuses pour justifier ses problèmes, et ne pourrait plus cacher sa « paresse » (la paresse de prendre ses responsabilités et de faire changer les choses)…

Ainsi le troisième serviteur de la parabole se complaît dans la plainte envers le maître qui le persécute, et veut y trouver une excuse pour ne rien faire : ‘j’ai caché mon talent en terre parce que tu es dur, injuste, trop exigeant’. Notre serviteur est Calimero tout craché ! Il pleurera : ‘c’est vraiment trop inzuste !’ lorsqu’il sera jeté dans les ténèbres. En réalité, il a consenti à son effacement. En se disant opprimé par le maître, il a démissionné de sa responsabilité. En réclamant le statut de victime, il se rend incapable de prendre des décisions.

 

Sortir de la victimisation
La bonne nouvelle de ces 3 analyses, c’est qu’il y a des causes à l’enfouissement de son talent et que donc le serviteur peut agir dessus. La mauvaise nouvelle, c’est qu’il ne peut prétexter excuse de ces 3 logiques pour s’enfouir en terre ! Il est de la responsabilité de chacun – quitte à se faire aider – de ne pas laisser une peur tenir la barre, ni une croyance nous limiter mortellement, ni une série de malheurs nous transformer en victime perpétuelle.

En coaching, la pédagogie de libération pour sortir de cette logique de victimisation repose sur les 3P de l’Analyse Transactionnelle : Puissance / Permission / Protection.

Les "3 P" en Analyse TransactionnellePuissance :
J’ai plus de degrés de liberté que je n’ose le croire. Je suis capable de réaliser des choses qui me semblent inenvisageables. Pour cela, j’ai d’abord besoin qu’on me le dise ; j’ai besoin aussi de relire les moments de mon histoire où effectivement j’ai pu réussir quelque chose dont je suis fier, quelque chose pour laquelle les autres m’ont exprimé leur gratitude.

Faites ce petit jeu entre collaborateurs : formez un cercle, et demandez à ceux qui le veulent, un par un, de faire un pas vers un membre de l’équipe pour lui dire : ‘ce que j’apprécie chez toi, c’est…’ Vous verrez l’émotion secouer les vieilles croyances auto-limitantes : lorsque l’autre me montre mon meilleur visage, comment croire que je ne suis qu’un poussin noir ?

Jésus, en coach excellent qu’il est, sait faire appel à la capacité de puissance de ses interlocuteurs : « étends le bras » ; « lève-toi et marche » ; « ta foi t’a sauvé » ; « dis à  cette montagne d’aller se planter dans la mer » etc.

 

Permission :
Un coach, un ami – nous-même ! – peuvent nous autoriser à transgresser les limites intériorisées jusque-là. Cette permission se fonde sur la confiance en notre capacité à nous adapter aux changements et à faire face à d’éventuelles difficultés. Elle nous ouvre de nouvelles perspectives : ‘Est-ce que vous avez déjà essayé une autre stratégie que l’enfouissement ? Comment avez-vous eu des résultats positifs en vous autorisant ainsi à explorer d’autres solutions ?’

Souvent, nous avons besoin d’une autorisation pour oser nous essayer à changer de comportement. Un peu comme un panneau du code de la route : ‘fin de limitation de vitesse, vous pouvez accélérer’.

Jésus donne ainsi la permission à ses disciples de ramasser des épis un jour de shabbat, comme lui s’autorise à guérir des malades ce même jour de shabbat où cela est normalement interdit. Il délie Lazare et l’autorise à être libre : « laissez-le aller ». Il promet à ses disciples d’aller plus loin que lui : « vous ferez des œuvres plus grandes que moi », et à imaginer ce que lui n’a pu imaginer : « l’Esprit vous conduira vers la vérité tout entière ». Ainsi le concile de Jérusalem (Ac 15) autorisera les baptisés à s’affranchir de la circoncision, des interdits alimentaires et autres limitations de vêtements, de pureté rituelle, de relations hommes/femmes etc.

 

Protection :
Il s’agit de ne pas commencer le travail sur soi avant d’avoir mis en place les conditions d’une véritable sécurité. Un peu comme un échafaudage qui maintient l’intégrité du bâtiment pendant le chantier, la protection rassure et donne courage pour oser changer. Un peu comme un alpiniste qui ne change de prise qu’après en avoir trouvé une autre, la protection renforce la permission d’explorer en offrant l’assurance d’être secouru quoi qu’il arrive. La protection également consiste à dire « non », à fixer des limites, à inciter à prendre des précautions, à mettre en garde par rapport aux risques inutiles, à informer la personne sur un comportement qu’il doit éviter. La protection consiste en tout dispositif qui permet de s’assurer que le changement de comportement de la personne peut avoir lieu sans conséquences négatives pour elle ou son entourage…

La promesse de l’Esprit faite par Jésus est de l’ordre de cette protection. Ainsi que sa promesse d’une autre présence à nos côtés : « et moi je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ».

 

Conclusion :
Parabole des talents
Le troisième serviteur de la parabole des talents aurait donc eu toutes possibilités de sortir de sa logique démissionnaire ! Il aurait pu se faire aider, demander aux deux autres, engager un coach pour travailler sur son déni de lui-même etc.

Maria quant à elle a su finalement saisir la perche qui lui a été tendue : malgré toutes ses réticences (‘ils ne voudront pas de moi’) elle a accepté de partir une semaine de vacances dans une belle demeure tenue par l’association, à Cabourg, avec une vingtaine de personnes. Elle est revenue enchantée, sous le charme de Cabourg mais surtout heureuse de voir qu’elle avait sa place dans un groupe, que tous les matins on l’embrassait et lui disait bonjour avec un délicieux petit déjeuner… Les autres ne l’ont pas rembarrée ; elle s’est même fait des débuts d’amies, ou au moins des connaissances, et c’est très nouveau pour elle. Aussi, quand l’envie lui prend de réciter à nouveau son chapelet de vilain petit canard, je lui coupe la parole : « Maria, parlez-moi de Cabourg ». Là, son visage s’illumine, et elle se met à dire du bien des autres, de la vie…

Lorsque la tentation de tout repeindre en noir nous submerge,
lorsque que la peur nous paralyse,
lorsque que nos croyances nous limitent, nous mutilent,
lorsque nous n’arrêtons pas de gémir d’être une victime,
relisons la parabole : « arrête de faire ton Calimero ! »
Au lieu de te comparer pour t’enfoncer, réjouis-toi de ce que tu as reçu, et fais-toi confiance pour en tirer quelque chose de bien.

Le meilleur coach pour nous y encourager est bien Dieu en personne, source de puissance, de permission et de protection pour aller vers nous-même !

 


[1]. Stephen Karpman : « Fairy Tales and Script Drama Analysis » (« Analyse des contes de fées et du scénario dramatique »), 1968. C’est pourquoi on appelle « triangle de Karpman » ce modèle relationnel.



 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ses mains travaillent volontiers » (Pr 31, 10-13.19-20.30-31)

Lecture du livre des Proverbes
Une femme parfaite, qui la trouvera ? Elle est précieuse plus que les perles ! Son mari peut lui faire confiance : il ne manquera pas de ressources. Elle fait son bonheur, et non pas sa ruine, tous les jours de sa vie. Elle sait choisir la laine et le lin, et ses mains travaillent volontiers. Elle tend la main vers la quenouille, ses doigts dirigent le fuseau. Ses doigts s’ouvrent en faveur du pauvre, elle tend la main au malheureux. Le charme est trompeur et la beauté s’évanouit ; seule, la femme qui craint le Seigneur mérite la louange. Célébrez-la pour les fruits de son travail : et qu’aux portes de la ville, ses œuvres disent sa louange !

PSAUME
(Ps 127 (128), 1-2, 3, 4-5)
R/ Heureux qui craint le Seigneur ! (Ps 127, 1a)

Heureux qui craint le Seigneur
et marche selon ses voies !
Tu te nourriras du travail de tes mains :
Heureux es-tu ! À toi, le bonheur !

Ta femme sera dans ta maison
comme une vigne généreuse,
et tes fils, autour de la table,
comme des plants d’olivier.

Voilà comment sera béni
l’homme qui craint le Seigneur.
De Sion, que le Seigneur te bénisse !
Tu verras le bonheur de Jérusalem tous les jours de ta vie.

DEUXIÈME LECTURE
« Que le jour du Seigneur ne vous surprenne pas comme un voleur » (1 Th 5, 1-6)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens
Pour ce qui est des temps et des moments de la venue du Seigneur, vous n’avez pas besoin, frères, que je vous en parle dans ma lettre. Vous savez très bien que le jour du Seigneur vient comme un voleur dans la nuit. Quand les gens diront : « Quelle paix ! quelle tranquillité ! », c’est alors que, tout à coup, la catastrophe s’abattra sur eux, comme les douleurs sur la femme enceinte : ils ne pourront pas y échapper. Mais vous, frères, comme vous n’êtes pas dans les ténèbres, ce jour ne vous surprendra pas comme un voleur. En effet, vous êtes tous des fils de la lumière, des fils du jour ; nous n’appartenons pas à la nuit et aux ténèbres. Alors, ne restons pas endormis comme les autres, mais soyons vigilants et restons sobres.

ÉVANGILE
« Tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup » (Mt 25, 14-30).
Alléluia. Alléluia. Demeurez en moi, comme moi en vous, dit le Seigneur ; celui qui demeure en moi porte beaucoup de fruit. Alléluia. (Jn 15, 4a.5b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples cette parabole : « C’est comme un homme qui partait en voyage : il appela ses serviteurs et leur confia ses biens. À l’un il remit une somme de cinq talents, à un autre deux talents, au troisième un seul talent, à chacun selon ses capacités. Puis il partit.
Aussitôt, celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla pour les faire valoir et en gagna cinq autres. De même, celui qui avait reçu deux talents en gagna deux autres. Mais celui qui n’en avait reçu qu’un alla creuser la terre et cacha l’argent de son maître.
Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et il leur demanda des comptes. Celui qui avait reçu cinq talents s’approcha, présenta cinq autres talents et dit : ‘Seigneur, tu m’as confié cinq talents ; voilà, j’en ai gagné cinq autres.’ Son maître lui déclara : ‘Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur.’ Celui qui avait reçu deux talents s’approcha aussi et dit : ‘Seigneur, tu m’as confié deux talents ; voilà, j’en ai gagné deux autres.’ Son maître lui déclara : ‘Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur.’
Celui qui avait reçu un seul talent s’approcha aussi et dit : ‘Seigneur, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes là où tu n’as pas semé, tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain. J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Le voici. Tu as ce qui t’appartient.’ Son maître lui répliqua : ‘Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne là où je n’ai pas semé, que je ramasse le grain là où je ne l’ai pas répandu. Alors, il fallait placer mon argent à la banque ; et, à mon retour, je l’aurais retrouvé avec les intérêts. Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui en a dix. À celui qui a, on donnera encore, et il sera dans l’abondance ; mais celui qui n’a rien se verra enlever même ce qu’il a. Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dans les ténèbres extérieures ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents !’ »
Patrick BRAUD

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