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18 février 2024

La mère rit, le père lie, la fraternité s’évanouit !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La mère rit, le père lie, la fraternité s’évanouit !

 

Homélie pour le 2° Dimanche de Carême / Année B 

25/02/2024

 

Cf. également :
 
Transfiguration : Soukkot au Mont Thabor
En descendant de la montagne…
Compagnons d’éblouissement
Abraham, comme un caillou dans l’eau
Transfiguration : le phare dans la nuit
Transfiguration : la métamorphose anti-kafkaïenne
Leikh leikha : Va vers toi !
Le sacrifice interdit
Dressons trois tentes…
La vraie beauté d’un être humain
Visage exposé, à l’écart, en hauteur
Figurez-vous la figure des figures
Bénir en tout temps en tout lieu
L’icône de la Transfiguration
À l’écart, transfiguré

 

Le « déluge d’Al Aqsa » 

Une femme palestinienne lève les bras pour la première lors de la première prière du vendredi du Ramadan aux abords du Dôme des roches, sur le mont du Temple de Jérusalem, le 26 avril 2021. (Crédit : Ahmad GHARABLI / AFP)On l’a oublié un peu vite : le Hamas avait appelé « déluge d’Al Aqsa » l’opération terroriste faisant 1200 victimes et 200 otages civils juifs le 7 octobre 2023. « Al Aqsa » désigne la mosquée construite sur l’esplanade du Temple juif, à partir de 637. En arabe, c’est « la mosquée la plus lointaine (Al Aqsa) ». Car les musulmans croient y reconnaître la mosquée dont parle la sourate 17 du Coran :

« AL-ISRA (LE VOYAGE NOCTURNE) – Pré-Hégire

 Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux.

« Gloire et Pureté à Celui qui de nuit, fit voyager Son serviteur (Muhammad), de la Mosquée Al-Harm (la mosquée sacrée = la Mecque) à la Mosquée Al-Aqsa (la plus lointaine = Jérusalem) dont Nous avons béni les alentours » (Sourate 17,1).

Petit problème chronologique : Mohamed est mort à Médine en 632. Comment aurait-il pu voyager de son vivant jusqu’à la mosquée de Jérusalem… qui n’avait pas encore été construite !?

On voit que les sourates de ce voyage mythique où Mohamed est censé être monté aux cieux – rivalité avec l’Ascension de Jésus ? – à partir du rocher de l’esplanade du Temple ont été écrites après la mort de Mohamed, sans aucun doute dans un but polémique d’appropriation du lieu… Or pour la Bible, le mont Moriah de notre première lecture (Gn 22,1-18) où a eu lieu l’épisode avec Isaac est bien le lieu du Temple de Salomon : « Salomon commença à bâtir la Maison du Seigneur à Jérusalem, sur le mont Moriah, là où le Seigneur était apparu à David son père… » (2 Ch 3,1).

Le conflit autour de l’esplanade du Temple (pour les juifs) / la Mosquée Al Aqsa (pour les musulmans) est donc au cœur de la rivalité entre juifs et musulmans depuis des siècles. Le Hamas veut renvoyer les juifs à la mer : reconquérir Al Aqsa par un déluge de feu est pour ces terroristes un impératif coranique.

Le mont Moriah est au cœur des conflits entre juifs et musulmans, comme il l’a été au temps des croisades des chrétiens qui voulaient libérer le Saint-Sépulcre. Le célèbre sacrifice d’Isaac - qui est plutôt un non-sacrifice - de notre lecture est le condensé de la rivalité Isaac–Ismaël, qui rejaillit sur les relations juifs–musulmans, empoisonnant le Moyen-Orient depuis des siècles.

Voyons comment.

 

La rivalité Isaac–Ismaël, juifs–musulmans

JUIFS MUSULMANSVous avez dû tiquer en entendant la lecture de Gn 22,2 : « prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes ».
Bizarre… Abraham n’a-t-il pas deux fils ? Ismaël en effet était l’aîné, conçu avec la servante Agar sur ordre de Sara elle-même, désespérée d’être apparemment stérile.

Un midrash fait dialoguer Abraham et Dieu pour illustrer le dilemme d’Abraham :

– Prends ton fils, dit Dieu

– Mais lequel ? J’en ai deux.

– Ton unique

– Chacun est unique à mes yeux

– Celui que tu aimes

– Je les aime tous les deux.

On voit bien que pour Abraham, le choix est déchirant. En fait, Ismaël avait déjà été chassé au désert avec sa mère sur ordre de Sara, jalouse de cette autre mère qui l’a précédée, et jalouse de l’exclusivité de l’héritage pour son seul fils (Gn 21).

Profondément attristé, Abraham avait consenti à laisser partir Agar et son fils Ismaël. Sarah et lui avaient gardé Isaac pour eux, au sens propre comme au sens figuré. Mais la rivalité des deux mères avait déjà pollué la fraternité entre les deux fils d’Abraham : ils sont devenus ennemis malgré eux, à cause d’une jalousie maternelle féroce. Dès qu’Isaac fut sevré (Gn 21,8), Sarah exige de renvoyer Agar et son fils, alors qu’une relation fraternelle Isaac–Ismaël devenait possible à partir de cet âge. Sarah ne voit pas qu’en exigeant le départ d’Ismaël elle prive Isaac de son frère.

Cela ne sera pas sans effet sur la suite des événements. Isaac devra grandir dans une sorte de nostalgie d’un frère qu’il n’aura jamais connu vraiment : en témoignent le choix de sa résidence, sa préférence pour son premier fils (Ésaü) en qui il retrouve quelque chose de son frère aîné, ainsi que le fait qu’Ésaü pensera plaire à son père en épousant sa cousine, une fille d’Ismaël.

De plus, cette jalousie a conduit Isaac à penser toute transmission d’héritage sur le mode de l’exclusivité (Gn 25,5). L’attitude de sa mère l’a en réalité induit en erreur. Elle se paiera à la génération suivante, puisque les relations de Jacob avec Ésaü en seront profondément affectées, de même sans doute que sa vie avec Laban.

 

Le rire de Sara, d’Ismaël et d’Isaac

Le Rire de SaraLe rire de Sara est célèbre (Gn 18,12;21,6) : elle est tellement âgée qu’elle a du mal à croire à l’annonce d’une naissance que lui font les trois visiteurs d’Abraham sous le chêne de Mambré. Son rire exprime son doute, et la folie de la promesse divine hautement improbable.

Isaac va hériter de ce rire, puisque son nom signifie justement : « il rira ». Son rire sera-t-il de même nature que celui de sa mère ?

Il y a un troisième rire, moins connu, celui d’Ismaël [1] :

« Sara vit rire le fils qu’Agar, l’Égyptienne, avait enfanté à Abraham » (Gn 21,9).

Ce rire a été interprété par le Talmud de Babylone comme une moquerie ironique d’Ismaël se vantant d’être plus méritant qu’Isaac :

« Il lui dit : je suis plus grand que toi, à l’aune de l’obéissance aux commandements, car toi, tu as été circoncis à huit jours (cf. Ac 7,8) tandis que moi, je l’ai été à treize ans ! Isaac lui a répondu : Tu veux m’impressionner par un organe (le prépuce) ? Si le Saint béni soit-Il me demandait : Sacrifie-toi tout entier, je le ferais aussitôt ! Aussitôt, Dieu mit Abraham à l’épreuve » (TB, Sanhédrin 89b).

En somme, si la primauté tient au degré de mérite susceptible de justifier l’élection filiale, la surenchère d’Isaac, qui accepte d’être sacrifié « tout entier », met fin à cette prétention. Le midrash met ici le doigt sur un problème majeur qui ressort du récit biblique. Ismaël est le premier-né. Il aurait dû être l’héritier naturel des promesses. En tout cas, le principal. Ce sera pourtant Isaac.

Nous trouvons là un thème qui sera cher au christianisme le plus archaïque. Les diverses substitutions de cadets à aînés que nous offre l’Écriture seront considérées comme des figures de la substitution du peuple chrétien au peuple juif.

Paul pointe le problème : « Tous ceux qui sont la descendance d’Abraham ne sont pas pour autant ses enfants, car il est écrit : C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom » (Rm 9,7). Il développe cette thèse de la filiation spirituelle avec les enfants de Rébecca et Isaac : Ésaü était le premier-né et aurait dû garder son droit d’aînesse. Mais finalement, « l’aîné servira le plus jeune » (Rm 9,2), comme Ismaël s’effacera devant Isaac, car Dieu agit comme il l’entend, et l’homme n’y peut rien.

Hilaire de Poitiers écrira plus tard : « Sara désigne l’Église ; Agar la Synagogue ».

 

Ismaël veut humilier son cadet en lui montrant qu’il est plus méritant. Son rire est un rire de rivalité. Rabbi Shimon bar Yochaï (II° siècle) explique ce rire d’Isaïe comme une moquerie. Il se rit de son frère. Se croyant l’aîné, il prétend à deux parts d’héritage (l’Arabie et la Palestine, remarque ironiquement le rabbin !). ‘C’est moi l’aîné. Le monde entier et la terre d’Israël me reviennent !’ Mais à la mort de son père, il revient à la maison. Il fait repentir, reconnaissant qu’Israël est chez lui à Hébron, car il a reconnu la religion de son père (avant Mohamed, les Ismaélites étaient des païens).

Le rire d’Ismaël, ce rire de rivalité, trouvera donc un jour sa Rédemption. Pour les juifs religieux, il faudra pour cela que l’Islam reconnaisse que cette terre a été donnée par Dieu à Israël… Le conflit est dès lors inévitable !

Les Arabes musulmans n’ont jamais connu la situation d’exil. Ils ont toujours, dès leur émergence au VII° siècle, été des conquérants par l’épée, partout et toujours. Et voici qu’en Palestine, et pour la première fois, ils connaissent cette situation d’exil. Cela leur est insupportable : être en exil chez les Juifs… à Jérusalem !

La mère rit, le père lie, la fraternité s’évanouit ! dans Communauté spirituelle 69562-abrahams-sons.800w.tn

 

Pourtant la réconciliation est possible. Abraham mort, « Isaac et Ismaël, ses fils, l’enterrèrent dans la grotte de Makhpelah » (Gn 25,9). Alors seulement, Ismaël a le privilège d’être ici désigné comme fils d’Abraham. La préséance du fils de la Promesse, Isaac, est établie et reconnue, puisque Isaac est nommé le premier. Les deux frères à partir de là finirent leur vie en voisins réconciliés, chacun sur sa terre.

On voit que cette rivalité de préséance à propos de la Promesse (descendance incalculable), de l’Héritage (bénédiction pour toutes les nations) et de la Terre (Mont Moriah) envenimera les relations juifs-musulmans pendant longtemps encore, en se transmettant de génération en génération.

Faudra-t-il attendre qu’ils enterrent à nouveau Abraham – leur père commun – ensemble pour vivre un voisinage de paix ? Mais que voudrait dire « enterrer Abraham » aujourd’hui ?…

 

La mère rit, le père lie

9782296049086f Abraham dans Communauté spirituelleTout part du rire de Sara, qui doute de la promesse des trois visiteurs à Mambré, puis fait porter à Isaac le poids de ce rire en le chargeant d’une mission ambiguë : « il rira ». Autrement dit, elle veut que son fils fasse comme elle ! Alors évidemment, lorsque Sarah-qui-rit voir rire le fils Ismaël, le bâtard égyptien qui lui rappelle sa période inféconde, elle enrage de jalousie, et cette rage va empoisonner les relations entre les deux frères.

Ismaël est le premier délié de cet attachement familial trop possessif : il est conduit au désert. Isaac reste seul à la maison, entre ses deux parents, sans son frère. Le père ne veut pas perdre le seul enfant qui lui reste : alors il imagine de le lier, de l’attacher, pour qu’il ne se sauve pas et soit entièrement consacré (consumé) à Dieu tel qu’il l’imagine (par le bois de l’holocauste).

 

Quelle folie destructrice ! Quand un père lie son fils, il l’empêche de vivre, même pour des raisons apparemment très religieuses. Combien d’enfants sont ainsi retenus prisonniers par le désir paternel :

liés par une image paternelle à reproduire,

liés par des injonctions religieuses destructrices (consume-toi pour Dieu, disent tous les fanatiques religieux),

liés par un surmoi parental exorbitant,

liés par une mauvaise interprétation de la Promesse (reste auprès de moi pour que j’ai la descendance promise) etc.

Il faut le couteau pour couper ces liens, et enfin laisser l’enfant partir libre, sans l’ombre paternelle.

« Déliez-le et laissez-le aller » (Jn 11,44), dira Jésus plus tard en parlant de Lazare rescapé de la mort symbolique dans laquelle des liens (famille, village, religion) voulaient le maintenir comme dans un tombeau.

 

sacrificeofisaac IsaacCet acte de lier (Aqéda) et de délier son fils est tellement symbolique que les juifs – à raison – n’appellent pas cet épisode « sacrifice d’Isaac » (puisqu’il en réchappe) mais la « ligature (Aqéda) d’Isaac ». Si le péché de la mère a été de rire et de propager ce rire malsain autour d’elle, le péché du père a été de vouloir posséder le don de Dieu qui lui avait été fait à travers son fils cadet.

Il y aura bien un holocauste, mais de substitution : un animal fourni pour le sacrifice, un bélier, pas un agneau, c’est-à-dire un père et pas un fils. Et si Abraham a bien fait monter (עָלָה ‘alah = élever ; c’est l’autre sens du mot traduit par holocauste dans le texte liturgique) son fils sur la montagne (Gn 22,2), il rentre sans Isaac, le fils est désormais séparé de son père, suivant son propre chemin, une séparation symbolique qui fait d’Isaac une personne ‘élevée’ (עָלָה ‘alah) comme sujet distinct de son père.
Abraham a sacrifié sa fausse de sa paternité (symbolisée par le bélier) trop possessive. Le fils peut alors vivre libre, séparé de son père.

Au lieu de sacrifier son fils, c’est une certaine idée de la paternité qu’Abraham est appelé à mettre à mort – une paternité vue comme toute-puissance, droit de vie et de mort, possession. Il doit apprendre à être père et, partant, à se séparer symboliquement de son fils, à créer une distance – ce serait cela, « élever » son fils – et c’est pourquoi, au dénouement de cette sombre affaire, c’est un « bélier », figure du « géniteur » (et non de l’enfant, comme « l’agneau » initialement prévu) que le patriarche est invité à sacrifier. À la fin de l’épisode, « Isaac, fils dé-possédé, a disparu vers le divin hors du champ sacrificiel de la possession paternelle », écrit Marie Balmary [2].

Abraham, en laissant ses serviteurs pour poursuivre le chemin avec son fils, leur avait dit de les attendre : « nous reviendrons vers vous » (Gn 22,5). Or il est revenu tout seul ! Isaac est d’une certaine manière « perdu » pour Abraham… et c’est heureux !

 

Isaac-and-Abrham-with-wood-on-Isaacs-back IsmaëlBien sûr, les chrétiens verront Jésus dans ce fils lié, attaché au bois du sacrifice. Jean par exemple prend bien soin de préciser par deux fois que Jésus était lié (comme Isaac) lorsqu’il fut arrêté à Gethsémani, puis envoyé au grand prêtre (Jn 18,12.24). L’allusion à Isaac est claire. Comme la Pâque juive est l’anniversaire de l’Aqéda, Jean annonce que le fils lié sera le véritable agneau pascal. Sa superposition est renforcée chez Jean par le détail qui lui est propre : Jésus porte lui-même sa croix (Jn 19,1) et non Simon de Cyrène, comme Isaac portait lui-même le bois pour le sacrifice (Gn 22,6). Certains pensent que l’éviction de Simon de Cyrène en Jean 19,1 veut éviter de laisser penser que Simon aurait été crucifié à la place de Jésus, ce que certains hérétiques (les docètes) soutenaient déjà (et le Coran a sans doute repris cette tradition en prétendant que Jésus n’a pas été crucifié, mais quelqu’un à sa place ; cf. Sourate 4,157-158).

 

Le fils lié puis délié annonce la possibilité d’une vie enfin fraternelle, libérée de ce que l’attachement parental pouvait avoir de nocif pour les deux frères. La ligature d’Isaac à laquelle il échappe annonce la Passion du Christ et son déliement sa Résurrection, car la mort n’a pu retenir en ses liens.

« Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve, Abraham offrit Isaac en sacrifice. Et il offrait le fils unique, alors qu’il avait reçu les promesses et entendu cette parole : C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom. Il pensait en effet que Dieu est capable même de ressusciter les morts ; c’est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration » (He 11,17-19). 

Voilà pourquoi Jésus met une vraie joie spirituelle – pas un rire ironique – sur les lèvres d’Abraham : « Abraham, votre père, a tressailli de joie de ce qu’il verrait mon jour: il l’a vu, et il s’est réjoui » (Jn 8,56).

 

Conclusion

Dieu que c’est dur de s’aimer en famille !

Les mères rivalisent de jalousie pour leurs enfants.

Les pères sont possessifs, jusqu’à lier leur progéniture et les consumer de leurs injonctions.

Frères et sœurs reproduisent la rivalité parentale, se déchirent sur l’héritage, et ont un mal fou à trouver la juste distance pour vivre en paix entre voisins.

Les juifs et les musulmans se disputent le Temple / Al Aqsa et chacun veut incarner l’enfant de la Promesse…

Et nous-mêmes, nous lions  nos enfants, nous rions les uns des autres…

 

Arrêtons de chasser Ismaël ! Arrêtons de lier Isaac ou Jésus !

Que les parents ne lient plus leurs enfants… Que les frères et sœurs apprennent à partager l’héritage pour vivre en paix, au Moyen-Orient comme ailleurs… !

___________________________

[2]. Cf. Marie Balmary, Le sacrifice interdit, Grasset, 1989.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
Le sacrifice de notre père Abraham (Gn 22, 1-2.9-13.15-18)

Lecture du livre de la Genèse
En ces jours-là, Dieu mit Abraham à l’épreuve. Il lui dit : « Abraham ! » Celui-ci répondit : « Me voici ! » Dieu dit : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, va au pays de Moriah, et là tu l’offriras en holocauste sur la montagne que je t’indiquerai. » Ils arrivèrent à l’endroit que Dieu avait indiqué. Abraham y bâtit l’autel et disposa le bois ; puis il lia son fils Isaac et le mit sur l’autel, par-dessus le bois. Abraham étendit la main et saisit le couteau pour immoler son fils. Mais l’ange du Seigneur l’appela du haut du ciel et dit : « Abraham ! Abraham ! » Il répondit : « Me voici ! » L’ange lui dit : « Ne porte pas la main sur le garçon ! Ne lui fais aucun mal ! Je sais maintenant que tu crains Dieu : tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. » Abraham leva les yeux et vit un bélier retenu par les cornes dans un buisson. Il alla prendre le bélier et l’offrit en holocauste à la place de son fils.
Du ciel, l’ange du Seigneur appela une seconde fois Abraham. Il déclara : « Je le jure par moi-même, oracle du Seigneur : parce que tu as fait cela, parce que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique, je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, et ta descendance occupera les places fortes de ses ennemis. Puisque tu as écouté ma voix, toutes les nations de la terre s’adresseront l’une à l’autre la bénédiction par le nom de ta descendance. »
 
PSAUME
(115 (116b), 10.15, 16ac-17, 18-19)
R/ Je marcherai en présence du Seigneur sur la terre des vivants. (114, 9)


Je crois, et je parlerai,

moi qui ai beaucoup souffert.
Il en coûte au Seigneur
de voir mourir les siens !

Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,

moi, dont tu brisas les chaînes ?
Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du Seigneur.

Je tiendrai mes promesses au Seigneur,

oui, devant tout son peuple,
à l’entrée de la maison du Seigneur,
au milieu de Jérusalem !
 
DEUXIÈME LECTURE
Dieu n’a pas épargné son propre Fils » (Rm 8, 31b-34)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Romains
Frères, si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Il n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous : comment pourrait-il, avec lui, ne pas nous donner tout ? Qui accusera ceux que Dieu a choisis ? Dieu est celui qui rend juste : alors, qui pourra condamner ? Le Christ Jésus est mort ; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, il intercède pour nous.
 
ÉVANGILE
« Celui-ci est mon Fils bien-aimé » (Mc 9, 2-10)
Gloire au Christ, Parole éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur.
De la nuée lumineuse, la voix du Père a retenti : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ! »
Gloire au Christ, Parole éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur. (cf. Mt 17, 5)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
En ce temps-là, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmena, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux. Ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille. Élie leur apparut avec Moïse, et tous deux s’entretenaient avec Jésus. Pierre alors prend la parole et dit à Jésus : « Rabbi, il est bon que nous soyons ici ! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » De fait, Pierre ne savait que dire, tant leur frayeur était grande. Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » Soudain, regardant tout autour, ils ne virent plus que Jésus seul avec eux.
Ils descendirent de la montagne, et Jésus leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. Et ils restèrent fermement attachés à cette parole, tout en se demandant entre eux ce que voulait dire : « ressusciter d’entre les morts ».
Patrick BRAUD

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26 décembre 2023

Anne, la 8ème femme prophète : discerner le moment présent

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min


Homélie pour la fête de la Sainte Famille / Année B 

31/12/2023

 

Cf. également :
Le vieux couple et l’enfant
Qu’as-tu que tu n’aies reçu ?
Aimer nos familles « à partir de la fin »
Une sainte famille « ruminante »
Fêter la famille, multiforme et changeante
La vieillesse est un naufrage ? Honore la !
La Sainte Famille : le mariage homosexuel en débat
Une famille réfugiée politique
Familles, je vous aime?

 

Enfin, elles votent !

Anne, la 8ème femme prophète : discerner le moment présent dans Communauté spirituelle image1-2Éclipsé par l’actualité guerrière de ces dernières semaines, le Synode des évêques à Rome en octobre dernier inaugure une pratique révolutionnaire pour cette assemblée : pour la première fois de son histoire [1], des femmes ont voté ! Elles sont 54 femmes, religieuses ou laïques, qui participaient de droit aux deux assemblées générales du Synode, avec droit de vote. Il a fallu attendre 1944 en France pour que les femmes aient le droit de vote, et donc 2023 dans l’Église catholique… Le lourd, lent et long paquebot-Église a mis du temps, mais cette fois-ci le coup de barre est donné. François a pris un trousseau de clés. Il a ouvert une petite porte et a jeté la clé. On ne pourra plus la refermer.

Ce qui était autrefois le privilège exclusif des évêques du Synode devient désormais le droit commun des baptisés. Certes, 54 femmes pour 365 délégués synodaux, c’est encore bien loin de la parité. Mais l’affirmation théologique est là : le discernement ecclésial d’une assemblée synodale repose sur le don de prophétie lié au baptême, hommes et femmes, et non sur la seule responsabilité des ministres ordonnés.

 

L’Évangile de notre dimanche de la Sainte Famille (Lc 2,22-40) pourrait nous en convaincre s’il le fallait : Syméon n’est pas le seul à discerner en l’enfant Jésus le Messie d’Israël. Anne la prophétesse l’a également reconnu. Mieux encore, elle en a parlé largement autour d’elle, ce qui fait d’elle chez Luc la première annonciatrice du mystère du Christ, la première missionnaire en quelque sorte.

 

Prophétiser, c’est discerner le moment présent

 Anne dans Communauté spirituelleContrairement aux idées reçues, le rôle des prophètes bibliques n’est pas de prédire l’avenir, mais de discerner ce qui est en train de se passer aujourd’hui (ce qui permet ensuite d’avertir pour l’avenir). Là où les pèlerins du Temple ne voient qu’un nouveau-né qui va être circoncis, Syméon reconnaît un Messie, « lumière qui se révèle aux nations, gloire d’Israël ton peuple ». Même Joseph et Marie s’étonnent, car ils n’avaient pas encore mesuré la portée de ce qui leur arrivait avec cette naissance.

Anne elle aussi reconnaît en cet enfant le libérateur d’Israël. Elle ne le garde pas pour elle comme Syméon, mais répand la bonne nouvelle sur toute l’esplanade du Temple. « Elle proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem ».

Prophétiser, pour Anne comme pour Syméon, c’est d’abord interpréter correctement le moment présent : ce n’est pas une simple circoncision, mais le début d’une épopée ; ce n’est pas un simple sacrifice de tourterelles, mais une vie humaine qui devient sacrifice.

Syméon et Anne deviennent les premières figures d’une Église tout entière prophétique, hommes et femmes ensemble, capable de discerner les germes de renouveau, les débuts du royaume de Dieu, les prémices de la libération, là où les autres ne voient que de l’ordinaire et des coutumes. Comme l’avait prédit le prophète Joël : « Je répandrai mon Esprit sur tout être de chair, vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens seront instruits par des songes, et vos jeunes gens par des visions. Même sur les serviteurs et sur les servantes je répandrai mon Esprit en ces jours-là » (Jl 3,1‑2). Depuis la Pentecôte, hommes et femmes ensemble ont reçu l’Esprit de prophétie, qui n’est pas réservé à un seul sexe.

 

51BMG831SNL._SY466_ femmesÀ bien des égards, les caractéristiques d’Anne font d’elles une prophétesse bien plus remarquable encore que Syméon :

  • Anne porte un prénom qui en hébreu signifie grâce : et c’est bien la grâce étonnante (‘amazing grace’) de la libération qu’elle va annoncer. Une grâce déjà présente, déjà à l’œuvre.
    Anne est encore le prénom de la mère du prophète Samuel, elle qui avait déjà annoncé : « Le Seigneur donnera la puissance à son roi, il élèvera le front de son messie » (1S 2,10).
    Pour Luc, ce prénom à lui seul rattache Jésus à la lignée messianique, puisque Anne a donné naissance à celui qui oindrait le premier roi Messie en Israël : Saül. 
  • Notre Anne est de la tribu d’Acer, qui signifie heureux en hébreu, et de fait c’est une grande joie qu’elle annonce à tout le peuple : « Un enfant nous est né, le libérateur d’Israël ! ».
    C’est d’ailleurs assez rare que le Nouveau Testament mentionne la tribu de quelqu’un. Seules trois autres figures – des hommes - y ont droit : Joseph (Lc 2,4;3,33) de la tribu de Juda ; Barnabé (Ac 4,36) de celle de Lévi ; et Paul (Ph 3,5) de celle de Benjamin.
  • Son père était Phanuel (Penouël), dont le nom signifie « Face de Dieu », selon Gn 32,31 : « Jacob appela ce lieu Penouël (c’est-à-dire : Face de Dieu), car, disait-il, j’ai vu Dieu face à face, et j’ai eu la vie sauve ». Anne est donc éduquée par son père à voir la Face de Dieu, à le contempler au Temple pour le reconnaître lorsqu’il viendra en Jésus.
  • Elle a été mariée 7 ans, le temps d’une première création (7 étant le chiffre de Gn 2,2). Puis le veuvage, comme une seconde création en attente, comme Israël se lamentant de l’absence de son Dieu. Ne dit-on pas qu’Israël est la fiancée du shabbat, allumant les bougies pour accueillir son époux qui vient au-devant d’elle ? Anne, en devenant veuve, personnifie la fidélité d’Israël à son Dieu dont les nations proclament la mort, mais qu’elle attend comme son bien-aimé. Une veuve inconsolable, qui ne va pas courir après d’autres  dieux pour remplacer le seul qui lui manque. L’Église également se reconnaît en cette veuve qui depuis la mort du Christ refuse de changer d’espérance en allant s’unir à d’autres pseudos Messies.
  • L’âge d’Anne renforce cette symbolique : elle a 84 ans, soit 7 fois 12 ans. 7 est le chiffre de la Création, 12 celui des tribus d’Israël ou des apôtres de l’Église. Anne est donc parvenue à cet âge où l’attente des nations, d’Israël et de l’Église se réalise enfin, réconciliant l’humanité entière en cet enfant-Messie.

 

Les 7 femmes prophètes de l’Ancien Testament

En cela, Anne est elle-même un signe messianique, car elle devient par sa prophétie sur Jésus la 8e prophétesse des Écritures, et 8 est le chiffre messianique par excellence (le 8e jour est le jour de la nouvelle création, et aussi le jour de la résurrection un dimanche). En effet, la tradition juive reconnaît par deux fois dans le Talmud que d’Abraham à Néhémie, 48 prophètes et 7 prophétesses ont prophétisé en Israël. Les femmes citées par le Talmud sont : Sarah, Myriam, Deborah, Hannah, Abigaïl, Houldah et Esther.

Voyons rapidement comment chacune a su discerner l’enjeu et la signification du moment présent de l’histoire qu’elle vivait.

 

• Sarah

Sarah a su discerner en Isaac le véritable héritier de la promesse faite à Abraham, alors qu’Abraham lui-même n’avait rien vu ! 

« Or, Sara regardait s’amuser Ismaël, ce fils qu’Abraham avait eu d’Agar l’Égyptienne. Elle dit à Abraham : “Chasse cette servante et son fils ; car le fils de cette servante ne doit pas partager l’héritage de mon fils Isaac.” Cette parole attrista beaucoup Abraham, à cause de son fils Ismaël, mais Dieu lui dit : “Ne sois pas triste à cause du garçon et de ta servante ; écoute tout ce que Sara te dira, car c’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom » (Gn 21, 9‑12).

prophetesses-in-the-bible-front prophèteRachi dans son commentaire découvre dans le verbe s’amuser de Gn 21,9 une allusion à trois péchés capitaux : l’idolâtrie, la transgression d’interdits sexuels, et le meurtre. Sarah, en voyant les jeux pas si innocents que cela d’Ismaël, voit clair dans son jeu, et demande du coup à Abraham de renvoyer Agar et Ismaël au désert. Prophétiser pour Sarah est ici voir clair dans le jeu de l’autre, dénoncer le mal, et avertir ceux qui doivent prendre des décisions pour éloigner ce mal.

 

• Myriam

L’Exode la qualifie de prophétesse lorsqu’elle chante et danse la victoire de Moïse sur Pharaon : 

« La prophétesse Myriam, sœur d’Aaron, saisit un tambourin, et toutes les femmes la suivirent, dansant et jouant du tambourin » (Ex 15,20). 

La prophétie de Myriam consiste alors à entraîner le peuple dans sa joie, dans sa louange au Dieu Sauveur, dont elle reconnaît l’action éclatante dans la victoire sur Pharaon. Elle dont le prénom signifie amertume célèbre la fin de l’amertume de l’esclavage. Elle sait que désormais son peuple est libre, et elle l’entraîne à la louange pour ancrer cette liberté dans sa mémoire à jamais. Myriam voit dans la délivrance la marque de l’amour de YHWH, et elle l’enseigne au peuple par le chant et la danse…

 

• Déborah

Forte femme que cette Déborah ! Elle occupait la fonction de juge pour arbitrer les conflits entre les tribus : 

« Or, Déborah, une prophétesse, femme de Lappidoth, jugeait Israël en ce temps-là. Elle siégeait sous le palmier de Déborah, entre Rama et Béthel, dans la montagne d’Éphraïm, et les fils d’Israël venaient vers elle pour faire arbitrer leurs litiges » (Jg 4,4–5). 

9781974927852 SynodeÀ l’image du palmier qui n’a qu’un seul cœur (ce qu’évoque aussi le nom du loulav, la palme qu’on agite à la fête de Souccot : lo-lev, littéralement : « il a un (seul) cœur »), Déborah est tout entière consacrée à la justice. L’Israël de cette génération, grâce à Deborah, n’avait qu’un seul cœur (dirigé) vers son Père céleste.

Déborah a compris ensuite qu’aucune tribu ne pourrait vaincre l’ennemi seule. Elle a donc organisé une levée en masse parmi tous les Hébreux. Certaines tribus, dont celles d’Éphraïm, de Benjamin et la demi-tribu orientale de Manassé, ont répondu à l’appel et envoyé leurs milices. Tandis que d’autres ont fermé les yeux, qui ont été sévèrement dénoncées pour leur manque de courage et pour être restées « près des enclos » (Jg 5,16). Sous le commandement de Barac, les forces de Déborah sont ensuite allées affronter l’armée cananéenne au mont Tabor.

Les forces adverses étaient dirigées par le général Sisra. Dès que celui-ci a donné l’ordre à ses neuf cents chars d’avancer, YHWH – dit le texte – a déclenché une pluie torrentielle qui a inondé la vallée de Jizréel et embourbé les chars ennemis. La milice de Barac n’en a fait qu’une bouchée. Déborah a célébré la victoire par un cantique vibrant : 

« Rois, écoutez ! Prêtez l’oreille, souverains ! C’est moi, c’est moi qui vais chanter pour le Seigneur, moi qui vais jouer pour le Seigneur, Dieu d’Israël ! » (Jg 5,3).

Prophétiser avec Déborah, c’est proclamer que le temps est à la résistance et pas à la soumission, c’est unir les forces des réseaux de la résistance pour faire face, au lieu de fermer les yeux.

 

Anne, mère de Samuel

Le cantique d’action de grâces d’Anne après la naissance de son fils si attendu, Samuel, préfigure le Magnificat de Marie : 

« Et Anne fit cette prière : Mon cœur exulte à cause du Seigneur ; mon front s’est relevé grâce à mon Dieu ! Face à mes ennemis, s’ouvre ma bouche : oui, je me réjouis de ton salut ! Il n’est pas de Saint pareil au Seigneur. – Pas d’autre Dieu que toi ! Pas de Rocher pareil à notre Dieu ! Assez de paroles hautaines, pas d’insolence à la bouche. Le Seigneur est le Dieu qui sait, qui pèse nos actes. L’arc des forts est brisé, mais le faible se revêt de vigueur. Les plus comblés s’embauchent pour du pain, et les affamés se reposent. Quand la stérile enfante sept fois, la femme aux fils nombreux dépérit. Le Seigneur fait mourir et vivre ; il fait descendre à l’abîme et en ramène. Le Seigneur rend pauvre et riche ; il abaisse et il élève. De la poussière, il relève le faible, il retire le malheureux de la cendre pour qu’il siège parmi les princes, et reçoive un trône de gloire. Au Seigneur, les colonnes de la terre : sur elles, il a posé le monde. Il veille sur les pas de ses fidèles, et les méchants périront dans les ténèbres. La force ne rend pas l’homme vainqueur : les adversaires du Seigneur seront brisés. Le Très-Haut tonnera dans les cieux ; le Seigneur jugera la terre entière. Il donnera la puissance à son roi, il relèvera le front de son messie » (1S 2,1–10). 

Elle reconnaît déjà en Samuel celui qui va verser l’huile sur Saül et David, préparant ainsi les chemins d’une lignée messianique durable. 

Prophétiser avec Anne, mère de Samuel, c’est discerner en chacun sa vocation singulière, sa mission spécifique. L’autre Anne, avec Jésus, s’inscrit dans cette même lignée prophétique.

 

• Abigaëlle

Abigaïl est l’épouse de Nabal, un riche propriétaire rural qui avait refusé à David, alors qu’il était fugitif, des vivres pour sa troupe fidèle. Au début (1S 25), David est prêt à venger dans le sang l’affront qui lui est fait, mais Abigaëlle descend à sa rencontre, munie des provisions réclamées, et lui tient un discours si brillant d’intelligence que David cède à sa demande d’épargner Nabal. Par ailleurs, le futur roi d’Israël est ébloui par son extraordinaire beauté et, lorsque le mari aura succombé à ce qu’on pourrait appeler un coup de sang en apprenant l’intervention de son épouse, celle-ci rejoindra David qui la prendra pour femme.

Prophétiser avec Abigaëlle, c’est reconnaître l’erreur des siens, et réparer le tort commis. C’est voir le roi dans le fugitif qui comme David est rejeté de porte en porte. C’est enfin épouser celui qui était exclu, et épouser sa cause.

 

• Houldah

HuldahQui était Houldah ? Houldah signifie « belette ». La belette est un petit animal, très discret, vivant de nuit. Son comportement est caractéristique. Souvent elle s’assoit sur ses pattes arrières et se dresse verticalement pour observer tout ce qui est autour d’elle en tournant la tête de tout côté. Ainsi Houldah était discrète, elle ne se mettait pas en avant. Mais elle était toujours attentive à discerner dans tout ce qu’elle voyait quelle était la pensée de Dieu, comment Dieu lui parlait.

À l’époque de la réforme religieuse du roi Josias de Juda, un rouleau de la Torah est découvert dans les ruines du Temple à reconstruire (621 av. J.-C.). Houldah se montre prophétesse lorsqu’elle interprète le passage lu par le grand prêtre : 

« Alors le prêtre Helcias et Ahiqam, Akbor, Shafane et Assaya allèrent chez la prophétesse Houlda, femme du gardien des vêtements Shalloum, fils de Tiqwa, fils de Harhas. Elle habitait à Jérusalem dans la ville nouvelle. Quand ils lui eurent parlé, elle leur dit : “Ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : Dites à l’homme qui vous a envoyés vers moi : “Ainsi parle le Seigneur : Moi, je vais faire venir un malheur en ce lieu et sur ses habitants, accomplissant ainsi toutes les paroles du livre que le roi de Juda a lu. Parce qu’ils m’ont abandonné et qu’ils ont brûlé de l’encens pour d’autres dieux, afin de provoquer mon indignation par toutes les œuvres de leurs mains, ma fureur s’est enflammée contre ce lieu et ne s’éteindra plus !” 

Mais au roi de Juda qui vous a envoyés consulter le Seigneur, vous direz : “Ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : Ces paroles, tu les as entendues : puisque ton cœur s’est attendri et que tu t’es humilié devant le Seigneur, quand tu as entendu ce que j’ai dit contre ce lieu et ses habitants pour qu’ils deviennent dévastation et malédiction, puisque tu as déchiré tes vêtements et pleuré devant moi, eh bien ! moi aussi, j’ai entendu – oracle du Seigneur. À cause de cela, moi, je te réunirai à tes pères ; tu seras ramené en paix dans leurs tombeaux ; tes yeux ne verront rien de tout le malheur que je fais venir sur ce lieu.”” Helcias et ses compagnons rapportèrent la réponse au roi » (2R 22,14–20).

Interpréter les événements historiques à la lumière des Écritures est bien le don de prophétie : ceux qui abandonnent YHWH se condamnent eux-mêmes au malheur, ceux qui s’inclinent devant lui seront réunis à leurs pères, c’est-à-dire maintenus dans la communion des croyants.

 

• Esther

Dans l’empire perse du terrible Xerxès, le grand vizir Haman veut mettre en œuvre la première Shoah de l’histoire : l’extermination du peuple juif, parce qu’il est juif : 

« Comme on lui avait appris de quel peuple était Mardochée, il dédaigna de porter la main sur lui seul, et il résolut de faire disparaître, avec Mardochée, tous les Juifs qui étaient établis dans tout le royaume d’Assuérus » (Est 3,6). 

Mais la reine Esther, juive, prévient Xerxès de ce complot. Et elle joue de sa beauté pour tendre un piège à Haman. Celui-ci s’était laissé tomber sur le divan où était installée Esther. Xerxès s’écria alors : « Cet individu veut-il en plus violer la reine sous mes yeux, dans mon palais ? » (Est 7,8). Haman et ses fils ont été traînés dehors et pendus, mais il était impossible d’annuler l’ordre de massacre prévu par Haman, car il avait fait l’objet d’un décret royal. Ému par les supplications d’Esther, le roi a alors promulgué un décret autorisant les juifs de son royaume à porter des armes pour se défendre. Ainsi, les juifs étaient préparés quand la milice est venue pour les tuer : « Les Juifs frappèrent alors tous leurs ennemis à coups d’épée. Ce fut une tuerie, un carnage ; leurs adversaires furent livrés à leur bon plaisir » (Est 9,5).

Prophétiser avec Esther, c’est déjouer les complots qui se trament contre la dignité humaine. C’est dévoiler le mensonge et la perfidie qui rendent possibles les pogroms, les massacres en tous genres. C’est finalement armer les plus faibles pour leur permettre de résister et de sauver leur vie…

Au cours du festin royal, la reine Esther dévoile à Assuérus le complot d’Haman contre les Israélites

 

Vos fils et vos filles prophétiseront

aquarelle-illustration-descente-de-l-esprit-saint-sur-les-apôtres-trinité-jour-pentecôte-blanc-prier-hommes-et-femmes-le-sous-226307953Anne vient donc au terme de cette lignée de 7 femmes prophètes [2]. Elle confirme que ce don de prophétie est répandu sur toute chair, ce que l’Esprit de Pentecôte réalise en plénitude : 

« Mais ce qui arrive a été annoncé par le prophète Joël : Il arrivera dans les derniers jours, dit Dieu, que je répandrai mon Esprit sur toute créature : vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions, et vos anciens auront des songes. Même sur mes serviteurs et sur mes servantes, je répandrai mon Esprit en ces jours-là, et ils prophétiseront » (Ac 2,16-18 ; cf. Jl 3,1–2). 

Anne la prophétesse est avec Syméon l’incarnation de l’égalité hommes-femmes dans l’Église quant à la capacité de discerner ce qui est en jeu dans le moment présent, grâce à l’Esprit de prophétie de notre baptême commun.

« Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière, avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères » (Ac 1,14).

C’est donc toute justice que de permettre à tous les baptisés, hommes et femmes, de participer à égalité au discernement spirituel que l’histoire requiert de nos Églises. Les prophétesses de la Bible nous ont montré ce qu’est discerner en paroles et en actes, avec toutes les implications politiques, sociales, religieuses que cela entraîne.

Puissions-nous nous encourager, hommes et femmes ensemble, à pratiquer ce discernement prophétique, et pas seulement au Synode des évêques à Rome.

 

_____________________


[1]
. En octobre 2019, 35 femmes participaient au Synode sur l’Amazonie. Elles ne disposaient toutefois pas de droit de vote sur le document final de l’assemblée.


[2]
. Le Nouveau Testament connaît d’autres prophétesses, comme par exemple les quatre filles du ‘diacre’ Philippe : « Partis le lendemain, nous sommes allés à Césarée, nous sommes entrés dans la maison de Philippe, l’évangélisateur, qui était l’un des Sept, et nous sommes restés chez lui. Il avait quatre filles non mariées, qui prophétisaient » (Ac 21,8 9).


 LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ton héritier sera quelqu’un de ton sang » (Gn 15, 1-6 ; 21, 1-3)

Lecture du livre de la Genèse
En ces jours-là, la parole du Seigneur fut adressée à Abram dans une vision : « Ne crains pas, Abram ! Je suis un bouclier pour toi. Ta récompense sera très grande. » Abram répondit : « Mon Seigneur Dieu, que pourrais-tu donc me donner ? Je m’en vais sans enfant, et l’héritier de ma maison, c’est Élièzer de Damas. » Abram dit encore : « Tu ne m’as pas donné de descendance, et c’est un de mes serviteurs qui sera mon héritier. » Alors cette parole du Seigneur fut adressée à Abram : « Ce n’est pas lui qui sera ton héritier, mais quelqu’un de ton sang. » Puis il le fit sortir et lui dit : « Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux… » Et il déclara : « Telle sera ta descendance ! » Abram eut foi dans le Seigneur et le Seigneur estima qu’il était juste. Le Seigneur visita Sara comme il l’avait annoncé ; il agit pour elle comme il l’avait dit. Elle devint enceinte, et elle enfanta un fils pour Abraham dans sa vieillesse, à la date que Dieu avait fixée. Et Abraham donna un nom au fils que Sara lui avait enfanté : il l’appela Isaac.
 
PSAUME
(104 (105), 1-2, 3-4, 5-6, 8-9)
R/ Le Seigneur, c’est lui notre Dieu ;il s’est toujours souvenu de son alliance.(104, 7a.8a)

Rendez grâce au Seigneur, proclamez son nom,
annoncez parmi les peuples ses hauts faits ;
chantez et jouez pour lui,
redites sans fin ses merveilles.

Glorifiez-vous de son nom très saint :
joie pour les cœurs qui cherchent Dieu !
Cherchez le Seigneur et sa puissance,
recherchez sans trêve sa face.

Souvenez-vous des merveilles qu’il a faites,
de ses prodiges, des jugements qu’il prononça,
vous, la race d’Abraham son serviteur,
les fils de Jacob, qu’il a choisis.

Il s’est toujours souvenu de son alliance,
parole édictée pour mille générations :
promesse faite à Abraham,
garantie par serment à Isaac.

DEUXIÈME LECTURE
La foi d’Abraham, de Sara et d’Isaac (He 11, 8.11-12.17-19)

Lecture de la lettre aux Hébreux
Frères, grâce à la foi, Abraham obéit à l’appel de Dieu : il partit vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait.
Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge, fut rendue capable d’être à l’origine d’une descendance parce qu’elle pensait que Dieu est fidèle à ses promesses. C’est pourquoi, d’un seul homme, déjà marqué par la mort, a pu naître une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, une multitude innombrable.
Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve, Abraham offrit Isaac en sacrifice. Et il offrait le fils unique, alors qu’il avait reçu les promesses et entendu cette parole : C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom. Il pensait en effet que Dieu est capable même de ressusciter les morts ; c’est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration.
 
ÉVANGILE
« L’enfant grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse » (Lc 2, 22-40)
Alléluia. Alléluia. À bien des reprises, Dieu, dans le passé, a parlé à nos pères par les prophètes ; à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils. Alléluia. (cf. He 1, 1-2)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Quand fut accompli le temps prescrit par la loi de Moïse pour la purification, les parents de Jésus l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, selon ce qui est écrit dans la Loi : Tout premier-né de sexe masculin sera consacré au Seigneur. Ils venaient aussi offrir le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterelles ou deux petites colombes.
Or, il y avait à Jérusalem un homme appelé Syméon. C’était un homme juste et religieux, qui attendait la Consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était sur lui. Il avait reçu de l’Esprit Saint l’annonce qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ, le Messie du Seigneur. Sous l’action de l’Esprit, Syméon vint au Temple. Au moment où les parents présentaient l’enfant Jésus pour se conformer au rite de la Loi qui le concernait, Syméon reçut l’enfant dans ses bras, et il bénit Dieu en disant : « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. » Le père et la mère de l’enfant s’étonnaient de ce qui était dit de lui. Syméon les bénit, puis il dit à Marie sa mère : « Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction – et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre. »

Il y avait aussi une femme prophète, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Elle était très avancée en âge ; après sept ans de mariage, demeurée veuve, elle était arrivée à l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Elle ne s’éloignait pas du Temple, servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière. Survenant à cette heure même, elle proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem.
Lorsqu’ils eurent achevé tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth. L’enfant, lui, grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui.
Patrick BRAUD

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3 décembre 2023

Consolation = illusion ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Consolation = illusion ?

Homélie pour le 2° Dimanche de l’Avent / Année B
10/12/2023

Cf. également :
Justice et Paix s’embrassent
Réinterpréter Jean-Baptiste
Consolez, consolez mon peuple !
Devenir des précurseurs
Maintenant, je commence
Crier dans le désert
Le Verbe et la voix
Res et sacramentum
Êtes-vous plutôt centripètes ou centrifuges ?
Dieu est un chauffeur de taxi brousse
Le polythéisme des valeurs

La guerre de l’opium
Consolation = illusion ? dans Communauté spirituelle 1682_Fumerie-dopium-826x459
L’épisode historique est bien connu : le Royaume-Uni a utilisé l’opium pour affaiblir l’économie chinoise au XIX° siècle. Par deux fois, en 1839 et 1856, le conflit éclata : les Britanniques voulaient garder le monopole du commerce de l’opium en Chine, qu’ils détenaient depuis 1773. Ils voulaient l’imposer en paiement des marchandises qu’ils importaient de Chine. Alors ils ont noyé la population chinoise sous les exportations illégales d’opium produit en Inde britannique…
Pour échapper un temps à la misère sociale qui sévissait dans les villes, on voyait des hordes de Chinois allongés sur les nattes des fumoirs d’opium, hébétés, le regard fixe, ou étrangement agités lors de crises violentes. Pour affaiblir un peuple et le coloniser de l’intérieur, rien ne vaut une bonne addiction généralisée et entretenue à la poudre blanche… Se consoler de la misère par l’opium était bien sûr une illusion, et les Chinois ont longtemps été traités d’’homme malade de l’Asie’ à cause de cet épisode tragique qui a fait des millions de victimes.

karl-marx-155733-1280 consolation dans Communauté spirituelleKarl Marx avait-il en tête cette colonisation par l’opium lorsqu’il écrivit en 1843 :

« La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’un état de choses sans esprit.
Elle est l’opium du peuple »
(Karl Marx, Introduction à la Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, 1843).

Cette phrase est devenue un slogan : la religion est l’opium du peuple ; elle promet une consolation illusoire en faisant le lit de la domination des puissants.

Isaïe tomberait-il sous le coup de cette critique radicale lorsqu’il proclame dans notre première lecture (Is 40,1-5.9-11) : « consolez, consolez mon peuple… »
L’Église joue-t-elle le rôle du marchand de rêves détournant l’attention des pauvres vers un monde surnaturel pour canaliser leur colère ?
Attendre une seconde venue du Christ à la fin des temps, n’est-ce pas nourrir une illusion qui permet aux défavorisés de supporter leur condition sans broncher ? Avouons que l’Église a parfois succombé à cette tentation dans son histoire…

 

Les maîtres du soupçon
 illusion
Marx n’est pas seul dans ses critiques d’une religion-consolation illusoire. Freud a dénoncé l’usage régressif que les religions font de la consolation, en ramenant le sujet à un état infantile de fusion maternelle. « L’avenir d’une illusion » est le titre de son ouvrage plus incisif sur l’analyse de cette pathologie. Nietzsche quant à lui a proclamé la mort de Dieu : les tenants de la consolation religieuse prêchent en fait une morale d’esclaves qui les empêchent d’accéder au surhomme qui est en eux.

Ces trois maîtres du soupçon du XIX° siècle ne sont plus guère à la mode intellectuellement : le religieux prolifère partout, instrumentalisé par Poutine ou Trump, radicalisé par les djihadistes, servant de prétexte à tous les communautarismes en Inde et ailleurs. Tous promettent un avenir meilleur à ceux qui se sacrifient au nom de leur Dieu. Ils consolent les veuves et les mères par la promesse d’un paradis pour leurs défunts. Ils font miroiter une vie éternelle de délices à leurs combattants. Ils recouvrent les cercueils de drapeaux, de crucifix et de médailles alors qu’ils couvrent de chaux leurs charniers de guerre.

Relire les maîtres du soupçon serait fort utile pour purifier ces représentations idolâtres d’une consolation religieuse hypocrite et sordide. On découvrirait alors que la Bible ne confond jamais consolation et résignation, et qu’elle en fait au contraire un moteur pour agir dès maintenant.

 

Une consolation efficace
La Bible se méfie des consolations trop rapides, trop intéressées. Ainsi les amis de David lui prêtent de mauvaises intentions lorsqu’il envoie des consolateurs présenter ses condoléances au fils d’un roi défunt : « les chefs des fils d’Ammon dirent à Hanun, leur maître : Penses-tu que ce soit pour honorer ton père que David t’envoie des consolateurs ? N’est-ce pas pour reconnaître et explorer la ville, et pour la détruire, qu’il envoie ses serviteurs auprès de toi ? » (2S 10,3). Les ennemis de David le soupçonnaient de pratiquer ce qu’eux-mêmes savaient faire à merveille : utiliser le chagrin de l’autre pour l’affaiblir, lui faire regarder ailleurs pendant qu’on prépare l’invasion. David ne mange pas de ce pain-là. Mais ses adversaires, si. Méfions-nous de ceux qui viennent nous consoler avec de grands airs de compassion, car tous n’ont pas le cœur aussi pur que David : « Les terafim ont fait de fausses prédictions, les devins ont eu des visions mensongères, ils ont débité des songes trompeurs et donné de vaines consolations, voilà pourquoi le peuple est parti comme un troupeau malheureux faute de berger » (Za 10,2).

Loin de détourner l’affligé de sa condition, la consolation biblique se révèle terriblement performante pour le remettre en selle et reprendre ses combats.
Ainsi David est navré de la mort subite du nouveau-né de sa conquête Bethsabée. La consoler n’est pas lui faire accepter d’en rester là : David console sa femme en lui donnant le courage d’enfanter à nouveau : « David consola Bethsabée sa femme : il la retrouva et coucha avec elle. Elle lui donna un fils qu’il nomma Salomon. Le Seigneur l’aima » (2S 12,24).
La vraie consolation est celle qui rend fort, qui fait naître à nouveau le désir de vivre.
Les psaumes de David reprennent ce thème à l’envie : la consolation divine nourrit l’engagement contre la justice, le mal, la mort.
« Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi : ton bâton me guide et me console » (Ps 23,4).
« Tu m’élèveras et me grandiras, tu reviendras me consoler » (Ps 71,21).
Cette consolation permet de reprendre le combat sans baisser les bras : « Que j’aie pour consolation ton amour selon tes promesses à ton serviteur ! » (Ps 119,76).
Le sage constate amèrement que si personne ne console les opprimés, ils subissent sans fin l’exploitation, sans trouver le courage de se révolter : « J’ai regardé encore et j’ai vu toutes les oppressions pratiquées sous le soleil. Voyez les pleurs des opprimés : ils n’ont pas de consolateur ; des oppresseurs leur font violence : ils n’ont pas de consolateur » (Qo 4,1).

Consolez, consolez mon peuple IsaïeIsaïe est le champion de la consolation d’Israël, après le désastre de la prise du Temple par Nabuchodonosor en -587, et la déportation (déjà !) des juifs de Jérusalem vers Babylone. Cette catastrophe nationale – équivalente à la Shoah – aurait pu, aurait dû détruire Israël à jamais. Par dix fois, Isaïe utilise le verbe consoler (נָחַם = nacham) pour insuffler au peuple en exil le courage de résister, de tenir bon, d’attendre l’improbable, d’espérer un salut impossible. Et l’édit du roi Cyrus en -527 permettant aux juifs de revenir à Jérusalem sonnera comme l’éclatante réalisation de cette promesse insensée. « YHWH console son peuple » est le leitmotiv du livre d’Isaïe (40,1 ; 49,13 ; 66,13).
Cette consultation chasse la peur du tyran : « C’est moi, c’est moi qui vous console. Qui es-tu pour craindre l’homme qui doit mourir, un fils d’homme périssable comme l’herbe ? » (Is 51,12). Et bien avant La Boétie, la Bible savait que ne plus avoir peur, c’est ne plus consentir à la servitude, c’est déjà être libre.
Cette consolation préfigure le jour de la libération à venir : « YHWH m’a envoyé proclamer une année de bienfaits accordée par le Seigneur, et un jour de vengeance pour notre Dieu, consoler tous ceux qui sont en deuil » (Is 61,2).

Nulle dimension régressive donc dans la consolation biblique ! Elle est une remise en état de marche, une source nouvelle de courage pour agir, une responsabilité confiée pour transformer l’histoire.

Le Nouveau Testament confirme cette conception opérative de la consolation, en nommant justement Consolateur l’Esprit de Dieu : l’Esprit rend témoignage au Christ, il enseigne, il ravive notre mémoire des paroles du Christ, il nous conduit vers la vérité tout entière (Jn 14,16. 26;16,7.13).
Appeler Consolateur l’Esprit de Dieu lui-même dit assez que cette consolation n’est pas une nostalgie maladive, mais une ouverture au présent que Dieu nous fait de lui-même ! Quand Jésus promet : « heureux les affligés, car ils seront consolés » (Mt 5,4), il ne prêche pas la soumission, mais il se met du côté des affligés, à leurs côtés, pour que leur affliction n’ait pas le dernier mot. Quand Paul écrit aux Corinthiens sa deuxième lettre, il emploie 11 fois le mot consolation, si bien que cette épître est parfois appelée l’épître de la consolation, que Paul conjugue au présent : « Si nous sommes affligés, c’est pour votre consolation et pour votre salut; si nous sommes consolés, c’est pour votre consolation, qui se réalise par la patience à supporter les mêmes souffrances que nous endurons. Et notre espérance à votre égard est ferme, parce que nous savons que, si vous avez part aux souffrances, vous avez part aussi à la consolation » (2Co 1,6–7).

 

Ceux qui refusent d’être consolés
Jésus sait pertinemment d’expérience que, à certains moments, toute consolation est factice. Le silence, la présence valent mieux que de vaines tentatives pour sécher trop vite les larmes de quelqu’un qui souffre trop : « On a entendu des cris à Rama, Des pleurs et de grandes lamentations : Rachel pleure ses enfants, et n’a pas voulu être consolée, parce qu’ils ne sont plus » (Mt 2,18 citant Jr 31,15).
202016123_univ_cnt_1_md IsaïeCe n’est pas sans rappeler le silence que les compagnons de Job observent, assis par terre avec lui, une semaine entière, avant de prendre la parole : « Et ils se tinrent assis à terre auprès de lui sept jours et sept nuits, sans lui dire une parole, car ils voyaient combien sa douleur était grande » (Jb 2,13). Hélas, ils débitent ensuite des tonnes de bondieuseries moralisantes pour soi-disant expliquer à Job les causes de son malheur, ce qui exaspère Job : « J’ai souvent entendu pareilles choses; Vous êtes tous des consolateurs fâcheux » (Jb 16,2). « Pourquoi donc m’offrir de vaines consolations? Ce qui reste de vos réponses n’est que perfidie » (Jb 21,34). Job refuse les explications toutes faites de son malheur innocent. Il gémit comme le psalmiste : « Au jour de ma détresse, je cherche le Seigneur; La nuit, mes mains sont étendues sans se lasser ; mon âme refuse toute consolation » (Ps 77,2).

Refuser toute consolation trop facile est alors la marque d’un désir plus grand : le chagrin en excès ne peut être apaisé par un simple pansement rapide. Il doit tourner, encore et encore, jusqu’à creuser au cœur une plaie agrandie, nettoyée, purifiée, que Dieu seul pourra toucher. Un peu comme la Bien-aimée du Cantique des cantiques est blessée d’amour, et refuse d’être guérie…

Jésus lui-même n’a-t-il pas lutté à Gethsémani pour ne pas chercher d’autre consolation pendant l’épreuve de sa Passion que le seul désir d’accomplir la volonté de son Père, sans bien savoir comment ?

 

Consolez, consolez mon peuple
Ce 2e dimanche de l’Avent nous met avec Jean-Baptiste devant l’exigence de préparer le chemin du Seigneur, car il vient au-devant de chacun (Mc 1,1-8). Réjouissons-nous que la consolation fasse partis de ce chemin en nous.
Accepter d’être consolé demande beaucoup d’humilité et de simplicité, pour laisser une main nous relever, une parole nous raffermir, un visage nous redonner confiance en l’avenir.
Consoler demande beaucoup d’effacement de soi, beaucoup de respect pour discerner quand se taire et quand parler, comment soulager, que faire, que dire à côté de l’affligé.

Mais quelle est votre expérience de la consolation ?
Faites mémoire d’un de ces moments où quelqu’un vous a entouré, avec tendresse et compassion, et vous a aidé à revivre.
Puis demandez-vous qui dans votre entourage a besoin de cette consolation, et priez pour en être un acteur selon le cœur du Christ.
Que l’Esprit Saint - le Consolateur par excellence - nous souffle nos gestes, nos paroles, pour réconforter et être réconfortés nous-mêmes.

 

Handel’s Young Messiah – Comfort Ye My People
« Consolez, consolez mon peuple… »

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Préparez le chemin du Seigneur » (Is 40, 1-5.9-11)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Consolez, consolez mon peuple, – dit votre Dieu – parlez au cœur de Jérusalem. Proclamez que son service est accompli, que son crime est expié, qu’elle a reçu de la main du Seigneur le double pour toutes ses fautes. Une voix proclame : « Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur ; tracez droit, dans les terres arides, une route pour notre Dieu. Que tout ravin soit comblé, toute montagne et toute colline abaissées ! que les escarpements se changent en plaine, et les sommets, en large vallée ! Alors se révélera la gloire du Seigneur, et tout être de chair verra que la bouche du Seigneur a parlé. »
Monte sur une haute montagne, toi qui portes la bonne nouvelle à Sion. Élève la voix avec force, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. Élève la voix, ne crains pas. Dis aux villes de Juda : « Voici votre Dieu ! » Voici le Seigneur Dieu ! Il vient avec puissance ; son bras lui soumet tout. Voici le fruit de son travail avec lui, et devant lui, son ouvrage. Comme un berger, il fait paître son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur, il mène les brebis qui allaitent.
 
PSAUME
(84 (85), 9ab.10, 11-12, 13-14)
R/ Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. (84, 8)

J’écoute : que dira le Seigneur Dieu ?
Ce qu’il dit, c’est la paix pour son peuple et ses fidèles.
Son salut est proche de ceux qui le craignent,
et la gloire habitera notre terre.

Amour et vérité se rencontrent,
justice et paix s’embrassent ;
la vérité germera de la terre
et du ciel se penchera la justice.

Le Seigneur donnera ses bienfaits,
et notre terre donnera son fruit.
La justice marchera devant lui,
et ses pas traceront le chemin.
 
DEUXIÈME LECTURE
« Ce que nous attendons, c’est un ciel nouveau et une terre nouvelle » (2 P 3, 8-14)

Lecture de la deuxième lettre de saint Pierre apôtre
Bien-aimés, il est une chose qui ne doit pas vous échapper : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour. Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard. Au contraire, il prend patience envers vous, car il ne veut pas en laisser quelques-uns se perdre, mais il veut que tous parviennent à la conversion. Cependant le jour du Seigneur viendra, comme un voleur. Alors les cieux disparaîtront avec fracas, les éléments embrasés seront dissous, la terre, avec tout ce qu’on a fait ici-bas, ne pourra y échapper. Ainsi, puisque tout cela est en voie de dissolution, vous voyez quels hommes vous devez être, en vivant dans la sainteté et la piété, vous qui attendez, vous qui hâtez l’avènement du jour de Dieu, ce jour où les cieux enflammés seront dissous, où les éléments embrasés seront en fusion. Car ce que nous attendons, selon la promesse du Seigneur, c’est un ciel nouveau et une terre nouvelle où résidera la justice. C’est pourquoi, bien-aimés, en attendant cela, faites tout pour qu’on vous trouve sans tache ni défaut, dans la paix.
 
ÉVANGILE
« Rendez droits les sentiers du Seigneur » (Mc 1, 1-8)
Alléluia. Alléluia. Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers : tout être vivant verra le salut de Dieu. Alléluia. (cf. Lc 3, 4.6)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
Commencement de l’Évangile de Jésus, Christ, Fils de Dieu. Il est écrit dans Isaïe, le prophète : Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour ouvrir ton chemin. Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Alors Jean, celui qui baptisait, parut dans le désert. Il proclamait un baptême de conversion pour le pardon des péchés.
Toute la Judée, tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui, et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain, en reconnaissant publiquement leurs péchés.
Jean était vêtu de poil de chameau, avec une ceinture de cuir autour des reins ; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.
Il proclamait : « Voici venir derrière moi celui qui est plus fort que moi ; je ne suis pas digne de m’abaisser pour défaire la courroie de ses sandales. Moi, je vous ai baptisés avec de l’eau ; lui vous baptisera dans l’Esprit Saint. »
Patrick BRAUD

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26 novembre 2023

À l’improviste !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

À l’improviste !

 Homélie pour le 1° Dimanche de l’Avent / Année B
03/12/2023

Cf. également :
Dans l’événement, l’avènement
L’événement sera notre maître intérieur
Se laisser façonner
L’Apocalypse, version écolo, façon Greta
Quand le cœur s’alourdit
Laissez le présent ad-venir
Encore un Avent…
L’absence réelle
Le syndrome du hamster

La venue. Quelle venue ?
Bonne année !
Sous le signe de la promesse
L’absence réelle
Anticiper la joie promise

C’est bien Versailles ici !
Connaissez-vous les publicités de TotalEnergies nous incitant à faire des économies d’électricité ? On y voit un homme éteindre systématiquement chez lui avant de se coucher toutes les lumières, veilleuses, aquariums et ordinateurs de la maison en admonestant ses enfants et sa femme : « c’est pas Versailles ici ! » Ce reproche est peut-être un signe annonciateur de l’écologie punitive que quelques ‘khmers verts’ voudraient imposer à tous… En tout cas, l’Évangile de ce dimanche (Mc 13,33-37) prend à contre-pied la symbolique de cette pub : ‘surtout n’éteins pas ta veille ! Garde sans cesse ta lampe allumée, fais provision d’huile pour tenir toute la nuit s’il le faut’ :

« Prenez garde, restez éveillés : car vous ne savez pas quand ce sera le moment. C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et demandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »

Autrement dit : c’est bien Versailles ici, dans le cœur et l’esprit de celui qui attend la venue du Christ ! Loin de tout éteindre, il nous faut au contraire maintenir tout allumé : notre intelligence, notre désir, notre amour. Rien de pire qu’un chrétien éteint ! Au lieu de mettre sur off, il nous faut paramétrer nos notifications intérieures pour être averti dès que de l’inattendu survient : c’est peut-être le Christ qui s’approche. Pierre à Gethsémani n’a pas su veiller une heure, alors que la bien-aimée du Cantique des cantiques demeure à l’affût : « je dors, mais mon cœur veille » (Ct 5,2).

Jésus ne connaissait la théorie du chaos qui annonce l’imprévisibilité radicale de ce qui va arriver. Mais il en a l’intuition spirituelle. Pour lui visiblement, le présent de Dieu n’est pas la simple prolongation du passé humain. Il peut se produire du neuf à tout instant, déjouant les plans, les stratégies, les calculs. « Vous ne savez pas… » : ce constat d’inconnaissance revient très souvent dans les Évangiles. « Vous ne savez pas quand ce sera le moment. [...] Vous ne savez pas quand vient le maître de la maison…»

Ici, c’est l’ignorance de la date du retour du maître parti en voyage, du royaume de Dieu lui-même. C’est « à l’improviste » que se manifeste l’arrivée du maître.
Le présent de Dieu ne peut donc pas se programmer, se planifier. Il n’est pas prédictible, plus encore que la météo à 15 jours. Surveiller ou contrôler ne sert à rien. C’est veiller qui est l’attitude juste, c’est-à-dire guetter les signes d’une ad-venue inattendue et imprévisible.
Le présent de la foi chrétienne est un événement, au sens littéral du terme : ex-venire = ce qui vient d’ailleurs. Il nous est donné par un Autre. Il échappe à toute mainmise.
Plus encore : ce présent nous vient du futur. Le Christ ressuscité venant à notre rencontre engendre dans notre vie ces événements par lesquels il nous invite à orienter notre existence vers la plénitude finale. « Deviens qui tu seras » : notre vocation en Christ reflue sur notre condition actuelle, tel le mascaret remontant de la mer au fleuve par l’embouchure en une étrange vague à contre-courant…
D’où le nom du temps liturgique qui commence : ad-ventus = Avent = ce qui vient vers nous.

 

Une soudaineté heureuse
Arrêtons-nous sur l’une des caractéristiques de la venue du Christ que nous célébrons en ce début d’Avent : la soudaineté. « S’il arrive à l’improviste (ξαφνης), il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis ».
Le terme grec employé par Marc est ξαφνης (exaiphnes). C’est l’unique usage de ce mot en Marc. Les 4 autres emplois du terme dans le Nouveau Testament nous en disent un peu plus :

À l’improviste ! dans Communauté spirituelle– La soudaineté de Noël évoquée par Luc à l’arrivée des bergers nous invite à écouter tout ce qui chante la gloire de Dieu, surtout quand elle se cache dans la figure du tout-petit : « Et soudain (exaiphnes) il se joignit à l’ange une multitude de l’armée céleste, louant Dieu… » (Lc 2,13)
– Luc raconte qu’un ‘possédé’ – un épileptique sans doute – est secoué par des crises subites et violentes, ce qui invitent plutôt à nous méfier de la soudaineté du déchaînement du mal qui peut tout emporter, tel l’oued au désert : « Un esprit le saisit, et aussitôt (exaiphnes) il pousse des cris; et l’esprit l’agite avec violence, le fait écumer, et a de la peine à se retirer de lui, après l’avoir tout brisé » (Lc 9,39).
– Les deux derniers usages du mot
soudain sont placés par Luc dans la bouche de Paul lorsqu’il raconte son appel sur le chemin de Damas : « Comme j’étais en chemin, et que j’approchais de Damas, tout à coup (exaiphnes), vers midi, une grande lumière venant du ciel resplendit autour de moi » (Ac 22,6;9,3). Lorsque Dieu nous appelle, il est capable de le faire à l’improviste, alors que nous sommes loin de lui, voire contre lui comme Saül le persécuteur de chrétiens allant vers Damas accomplir sa sinistre besogne.

Ce qui est remarquable, c’est que la soudaineté divine dans le Nouveau Testament est une soudaineté heureuse, alors que dans l’Ancien Testament lorsque Dieu vient à l’improviste c’est pour provoquer la ruine et le malheur sur Israël infidèle ou sur ses ennemis.
- Ainsi la maison de Jacob s’écroule tout d’un coup, sans prévenir, sur sa famille : « Soudain un grand vent est venu depuis l’autre côté du désert et a frappé contre les quatre coins de la maison. Elle s’est écroulée sur les jeunes gens et ils sont morts » (Jb 1,19).
- Les pratiques de magie et de sorcellerie attireront de grandes souffrances se déversant à l’improviste sur ceux qui ont recours : « 
Ces deux souffrances – la perte d’enfants et le veuvage – t’atteindront en un instant, en un seul jour. Elles te frapperont de plein fouet malgré tous tes rites de sorcellerie, malgré toute la puissance de tes pratiques magiques » (Is 47,9).
- La dévastation arrivera de manière rapide et inattendue sur Jérusalem si elle délaisse son Seigneur :
« Fille de mon peuple, habille-toi d’un sac et roule-toi dans la cendre, prends le deuil comme pour un fils unique, verse des larmes, des larmes pleines d’amertume, car c’est de façon soudaine que le dévastateur viendra sur nous » (Jr 6,26).
« Je rends ses veuves plus nombreuses que les grains de sable de la mer. J’amène sur eux, sur la mère du jeune homme, le dévastateur en plein midi. Je fais soudain tomber sur elle l’angoisse et la terreur » (Jr 15,8).
« C’est pourquoi, voici ce que dit l’Éternel: Je prépare contre ce peuple un malheur dont vous ne dégagerez pas votre cou, et subitement vous ne marcherez pas la tête haute (Mi 2,3).
43292358 Avent dans Communauté spirituelle- Seul Malachie annonce un revirement en nourrissant l’espérance du peuple d’accueillir un jour le messager du Seigneur se manifestant dans son temple, à l’improviste, inattendu, presque par surprise : « Voici que j’enverrai mon messager pour me préparer le chemin. Et soudain, il entrera dans son Temple, le Seigneur que vous cherchez ; le messager de l’alliance que vous désirez, le voici qui arrive, dit l’Éternel, le maître de l’univers » (Mal 3,1). Les chrétiens n’ont eu aucun mal évidemment à reconnaître ce messager en Jésus au Temple de Jérusalem.

Il y a donc une inversion de sens de la surprise de l’un à l’autre Testament : du malheur et de la ruine survenant à l’improviste, on passe à la soudaine venue du Christ apportant jugement et salut.
Cette soudaineté sera heureuse pour ceux qui l’attendent, mais confondante pour ceux qui s’étaient endormis dans le luxe et l’injustice : « Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur ne s’alourdisse dans les beuveries, l’ivresse et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste » (Lc 21,34) ; « Quand les gens diront : ‘Quelle paix ! Quelle tranquillité !’, c’est alors que, tout à coup, la catastrophe s’abattra sur eux, comme les douleurs sur la femme enceinte : ils ne pourront pas y échapper » (1Th 5,3).
L’enjeu est de ne pas passer à côté de cette irruption soudaine de l’amour de Dieu dans nos vies. Celui qui regarde le ciel sans regarder ne verra pas l’étoile filante ni la météorite qui soudain traverse l’espace…

 

Marie Madeleine et le jardinier inattendu
Le pape Grégoire le Grand (540-604) a prononcé une homélie (n° 25) extraordinaire sur Marie-Madeleine. Il note qu’après avoir vu le tombeau vide, Simon-Pierre et Jean rentrèrent chez eux (ils ont même repris leur métier de pêcheur comme si de rien n’était), alors que Marie-Madeleine reste là, dehors, à pleurer, refusant d’être consolée et de passer à autre chose : « Les disciples s’en retournèrent donc chez eux. Marie, elle, se tenait près du tombeau, au-dehors, et pleurait » (Jn 20, 10-11).

 désir« Elle recherchait celui qu’elle ne trouvait pas, elle pleurait en le cherchant, et, embrasée par le feu de son amour, elle brûlait du désir de celui qu’elle croyait enlevé. C’est pour cela qu’elle a été la seule à le voir, elle qui était restée pour le chercher, car l’efficacité d’une œuvre bonne tient à la persévérance, et la Vérité dit cette parole : Celui qui aura persévéré jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé.

Elle a donc commencé par chercher, et elle n’a rien trouvé ; elle a persévéré dans sa recherche, et c’est pourquoi elle devait trouver ; ce qui s’est produit, c’est que ses désirs ont grandi à cause de son attente, et en grandissant ils ont pu saisir ce qu’ils avaient trouvé. Car l’attente fait grandir les saints désirs. Si l’attente les fait tomber, ce n’était pas de vrais désirs. C’est d’un tel amour qu’ont brûlé tous ceux qui ont pu atteindre la vérité. Aussi David dit-il : ‘Mon âme a soif du Dieu vivant : quand pourrai-je parvenir devant la face de Dieu ?’ Aussi l’Église dit-elle encore dans le Cantique des cantiques : ‘Je suis blessée d’amour’. Et plus loin : ‘Mon âme a défailli’.

Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? On lui demande le motif de sa douleur, afin que son désir s’accroisse, et qu’en nommant celui qu’elle cherchait, elle rende plus ardent son amour pour lui ».

Grégoire pointe là très justement le lien entre la veille et la rencontre : le désir. Celui qui ne désire plus rien ne veille pas. Il vit en automate (métro, boulot, dodo) en satisfaisant ses besoins primaires sans rien attendre d’autre. En désirant d’un saint désir, Marie-Madeleine fait grandir sa capacité d’attendre, de veiller, même devant un tombeau vide où normalement plus rien ne va se passer. Grâce à cela elle ne manque pas l’étoile filante dans le ciel que Pierre et Jean ne voient pas tout de suite. Elle reconnaît être rencontrée, prenant pour le jardinier celui qu’elle recherchait de tout son être sans oser y croire. Comme s’il fallait jardiner notre désir pour rencontrer le Ressuscité…

Notre désir nous garde en état de veille, s’il est un saint désir assoiffé de l’essentiel. Voilà l’huile pour la lampe. Lorsque le Christ nous intime : « veillez ! », l’Esprit nous indique le chemin : « désire ! ». Désire, et ne cède pas sur ton désir, s’il est vrai. Voilà comment veiller sans cesse : en désirant sans cesse, en désirant davantage, en désirant mieux, en élargissant notre désir à ce que nous ne pouvons contenir.
Désire, et tu veilleras. Veille à entretenir en toi ce désir mieux que la flambée dans la cheminée.

 

Quelle est l’improviste dans ma vie ?
– Si la caractéristique de la venue du Christ en nous est son caractère ‘à l’improviste’, nous avons là une bonne piste pour chercher des indices de cette venue dans notre histoire personnelle et collective. L’inattendu de Dieu est cette fracture de la glace à la surface d’un lac gelé qui soudain nous fait deviner une autre profondeur. Dieu vient à nous comme un voleur, par effraction. À l’improviste il nous surprend lorsque quelque chose de non-calculé nous bouleverse : une musique, une rencontre, une lecture, un geste de tendresse, de compassion…
Le gratuit souvent nous ouvre ‘à l’improviste’.
Le calculé se déroule logiquement sans surprise.
Le marchandé s’obtient par négociation, pas par grâce.

– À l’improviste, Dieu vient vers nous par le biais de notre désir trouvant soudain de quoi flamber sans mesure.
Une amie récemment divorcée me confiait au téléphone : « je sens que depuis ma séparation, mon cœur se ferme peu à peu et ne veut plus aimer. Je ne me laisse plus émouvoir par un visage, et je résiste malgré moi à la perspective de recréer ce lien ». C’est si tentant de se dessécher sur place, et de ne plus rien vouloir pour ne plus rien souffrir. L’extinction du désir est une forme d’anorexie spirituelle qui conduit à la mort.
Cette extinction peut également se dissimuler sous la poursuite de désirs superficiels ou vains. Ainsi l’homme riche qui ne sait plus quoi faire de ses greniers pleins de blé va mourir gavé : « insensé, cette nuit même on va te demander ta vie ! »

identite-narrative-storytelling Grégoire– Une troisième piste - après l’inattendu et le désir - pour reconnaître la venue de Dieu en nous est de raconter ce qui nous est arrivé. J’ai toujours été impressionné que Luc dans les Actes des Apôtres raconte trois fois la conversion de Paul sur le chemin de Damas : ni une, ni deux, mais trois fois ! Pourquoi ? Parce qu’un événement aussi inattendu, improbable – voire choquant – que la conversion d’un persécuteur demande de raconter, d’écrire, pour interpréter et garder en mémoire une telle bousculade. Imaginez que Poutine change pour se mettre au service de la paix entre les peuples ! Cela mériterait d’être raconté en détails pour les générations à venir…
On rejoint là ce que Paul Ricœur appelait l’identité narrative : tant que je n’ai pas fait le récit de ce qui m’est arrivé, je ne sais pas qui je suis (et les autres non plus).
Veiller demande de parler, d’écrire, de raconter les événements inattendus où quelque chose de l’amour de Dieu s’est manifesté pour nous. Un peu comme l’étoile filante demande à être filmée sur un smartphone pour être ensuite publiée sur les réseaux sociaux : un témoin, une image, et la déchirure du ciel à l’improviste devient crédible, reconnue, archivée.

L’inattendu, le désir, le récit : faisons feu de tout bois pour que flambe en nous l’attente de la venue de Dieu vers nous, pour que la vigilance nous prépare à recevoir, à l’improviste

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais ! » (Is 63, 16b-17.19b ; 64, 2b-7)

Lecture du livre du prophète Isaïe
C’est toi, Seigneur, notre père ; « Notre-rédempteur-depuis-toujours », tel est ton nom. Pourquoi, Seigneur, nous laisses-tu errer hors de tes chemins ? Pourquoi laisser nos cœurs s’endurcir et ne plus te craindre ? Reviens, à cause de tes serviteurs, des tribus de ton héritage. Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes seraient ébranlées devant ta face.
Voici que tu es descendu : les montagnes furent ébranlées devant ta face. Jamais on n’a entendu, jamais on n’a ouï dire, nul œil n’a jamais vu un autre dieu que toi agir ainsi pour celui qui l’attend. Tu viens rencontrer celui qui pratique avec joie la justice, qui se souvient de toi en suivant tes chemins. Tu étais irrité, mais nous avons encore péché, et nous nous sommes égarés. Tous, nous étions comme des gens impurs, et tous nos actes justes n’étaient que linges souillés. Tous, nous étions desséchés comme des feuilles, et nos fautes, comme le vent, nous emportaient. Personne n’invoque plus ton nom, nul ne se réveille pour prendre appui sur toi. Car tu nous as caché ton visage, tu nous as livrés au pouvoir de nos fautes. Mais maintenant, Seigneur, c’est toi notre père. Nous sommes l’argile, c’est toi qui nous façonnes : nous sommes tous l’ouvrage de ta main.

PSAUME
(79 (80), 2ac.3bc, 15-16a, 18-19)
R/ Dieu, fais-nous revenir ;que ton visage s’éclaire, et nous serons sauvés ! (79, 4)

Berger d’Israël, écoute,
resplendis au-dessus des Kéroubim !
Réveille ta vaillance
et viens nous sauver.

Dieu de l’univers, reviens !
Du haut des cieux, regarde et vois :
visite cette vigne, protège-la,
celle qu’a plantée ta main puissante.

Que ta main soutienne ton protégé,
le fils de l’homme qui te doit sa force.
Jamais plus nous n’irons loin de toi :
fais-nous vivre et invoquer ton nom !

DEUXIÈME LECTURE
Nous attendons de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ (1 Co 1, 3-9)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, à vous, la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ. Je ne cesse de rendre grâce à Dieu à votre sujet, pour la grâce qu’il vous a donnée dans le Christ Jésus ; en lui vous avez reçu toutes les richesses, toutes celles de la parole et de la connaissance de Dieu. Car le témoignage rendu au Christ s’est établi fermement parmi vous. Ainsi, aucun don de grâce ne vous manque, à vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ. C’est lui qui vous fera tenir fermement jusqu’au bout, et vous serez sans reproche au jour de notre Seigneur Jésus Christ. Car Dieu est fidèle, lui qui vous a appelés à vivre en communion avec son Fils, Jésus Christ notre Seigneur.

ÉVANGILE
« Veillez, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison » (Mc 13, 33-37)
Alléluia. Alléluia. Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. Alléluia. (Ps 84, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Prenez garde, restez éveillés : car vous ne savez pas quand ce sera le moment. C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et demandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »
Patrick BRAUD

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