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8 août 2021

Assomption : entraîne-moi !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Assomption : entraîne-moi !

Homélie pour l’Assomption de la Vierge Marie / Année B
15/08/2021

Cf. également :

Marie et le drapeau européen
Le Magnificat de l’Assomption : exalter / exulter
Quelle place a Marie dans votre vie ?
Assomption : Ne vous faites pas voler votre espérance
L’Assomption : Marie, bien en chair
Assomption : les sentinelles de l’invisible
L’Assomption de Marie, étoile de la mer
L’Assomption de Marie : une femme entre en Résistance
Marie, parfaite image de l’Église à venir
Marie en son Assomption : une femme qui assume !

Parler de la fin, c’est parler du commencement

8 juillet 2021 : Edgar Morin a 100 ans ! Il est interviewé sur France Info :
- Vous avez une vie riche, qui a mal commencé. Votre mère a essayé d’avorter. Vous êtes né avec le cordon ombilical autour du cou. Vous avez vécu le traumatisme de la mort de votre maman quand vous aviez 10 ans seulement. C’est dans tous ces événements traumatiques que vous avez puisé la force de vivre aussi longtemps ?
- Peut-être que c’est la résistance que ça m’a donnée, quand j’étais un fœtus et qu’on a voulu m’avorter.

Son siècle avait donc mal commencé, avec la tentative d’avortement désespérée de sa mère, qui heureusement a raté. Mais combien d’Edgar Morin ne sont pas nés ? Actuellement, il y a en France environ 200 000 avortements pour 700 000 naissances : plus d’un enfant sur 4 ne naît pas ! Si Edgar Morin devait être conçu aujourd’hui, il aurait beaucoup moins de chances de devenir le philosophe, le penseur que tout le monde célèbre désormais…

L’IVG est revenue discrètement dans le débat public en France, lorsque le Parlement a voulu allonger le délai de 12 à 14 semaines. Pourquoi ? Parce qu’à l’étranger (Belgique, Suisse…) on peut trouver à se faire avorter jusqu’à 14 semaines, et donc il faudrait accorder le même délai en France. On voit que ce raisonnement est sans limites. D’ailleurs, le Président de la République Emmanuel Macron est intervenu directement – chose rare – dans le débat en expliquant pourquoi il n’est « pas favorable » à cet allongement du délai de l’IVG (dans un entretien accordé au magazine féminin Elle) :
« Chaque année entre 4000 et 5000 femmes vont à l’étranger pour pouvoir le faire, mais c’est avant tout le signe d’un échec de notre prise en charge », assure-t-il. « Je mesure le traumatisme que c’est pour une femme d’avorter ». Et il va même plus loin. À la journaliste lui rappelant qu’il peut le mesurer, certes, mais uniquement jusqu’à une certaine limite il lance : « Cela ne m’empêche pas de le mesurer avec beaucoup plus de respect que des gens qui pensent que ce n’est rien d’avorter à 16 semaines. Tous les gynécologues le disent, c’est plus traumatisant dans ces délais-là ».

L’argument ici n’est pas centré sur l’enfant (embryon, fœtus) à naître, mais sur le traumatisme qu’impliquerait un avortement tardif pour les mères. Le ministre de la Santé Olivier Véran est intervenu également dans le même sens, en prenant comme argument quant à lui le traumatisme des gynécologues devant pratiquer l’opération à 14 semaines (broyage, démembrement, aspiration, extraction…), ce qui risquerait de les « démotiver », ce qui rendrait de plus en plus difficile la possibilité de trouver des praticiens acceptant de telles interventions choquantes. 

Ces deux prises de position font malgré tout l’impasse totale sur la vie à naître : pourquoi un fœtus avorté à moins de 12 semaines est-il un déchet hospitalier à incinérer, et un être humain potentiel à respecter après ce délai ? Que se passe-t-il pour changer ainsi le statut de l’embryon entre la 12e et la 13e semaine ? Et pourquoi pas 14 ? ou 16 ? ou sans limites ? Il n’y a aucune rupture de continuité dans le développement de l’enfant dans le ventre de sa mère, qui le ferait passer en 24h du statut de chose potentiellement destructible à celui de vie humaine à respecter et préserver ! Tuer la vie humaine dans l’œuf ne pose plus de problèmes de conscience… Une loi en France va obliger la filière ovine à tuer les poussins mâles dans l’œuf au lieu de les broyer à la naissance (car ils ne produisent pas d’œufs). Heureux progrès moral, mais qui ravale l’embryon humain au statut d’un poussin mâle à éliminer dans l’œuf…

Naissances et IVG

Ratio IVG Naissances

Pourquoi évoquer ce douloureux problème de l’IVG en France ? Parce que l’Évangile de l’Assomption nous rend témoin de la rencontre de deux femmes enceintes, dont les enfants in utero bondissent d’allégresse à cette visitation (Lc 1, 39-56) :
« Quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint, et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi » ».

 

L’inhabitation réciproque, de la grossesse à l’Assomption

Assomption : entraîne-moi ! dans Communauté spirituelleBizarre que la liturgie ait choisi ce passage pour l’Assomption ! En fait, comme il n’y a rien dans les Évangiles sur la fin de Marie, on est revenu au début de sa maternité, car la fin est souvent dans le commencement. La logique du raisonnement qui a permis d’établir la fête de l’Assomption dès le VII° siècle à Rome était simple : Marie a accueilli en elle le Verbe de Dieu pour sa naissance à la vie terrestre, le Verbe de Dieu a donc accueilli Marie en lui pour sa naissance à la vie céleste. Le pivot de cette argumentation croisée est l’intimité qui a uni les 2 corps pendant 9 mois : la chair de Marie est transformée au contact de celle de son fils ; le lien mystérieux qui les a unis pendant la grossesse trouve un écho, un accomplissement dans le lien tout aussi mystérieux qui les unit à travers la résurrection du Christ.

Dans sa constitution apostolique fixant le dogme de l’Assomption (1950), le pape Pie XII cite longuement saint Jean Damascène (+ 749) comme témoin de cette tradition voyant dans le lien mère-fils beaucoup plus qu’une contingence nécessaire :
« Elle qui avait gardé sa virginité intacte dans l’enfantement, il fallait qu’elle garde son corps, même après la mort, exempt de toute corruption. Elle qui avait porté le Créateur dans son sein comme son enfant, il fallait qu’elle aille faire son séjour dans la lumière divine. Cette épouse que le Père s’était unie, il fallait qu’elle habite la chambre nuptiale.
Elle qui avait contemplé son Fils cloué à la croix et qui avait reçu dans son cœur le glaive de douleur qui lui avait été épargné dans l’enfantement, il fallait qu’elle le contemple trônant avec le Père. Il fallait que la Mère de Dieu possède ce qui appartenait à son Fils, et qu’elle soit honorée par toutes les créatures comme la Mère de Dieu et sa servante ».

Et saint Bernard célébrait Marie dont la voix a fait tressaillir Jean-Baptiste d’allégresse :
« C’est elle, en effet, qui par sa salutation fit tressaillir de joie un enfant encore enfermé dans le sein de sa mère. L’âme d’un enfant qui n’était pas encore né a fondu de bonheur à la voix de Marie ».

 

Entraîne-moi !

Quelles conséquences a pour nous l’Assomption de Marie ? Avec sa bonhommie habituelle, le pape François le dit très simplement :
« Jésus est ressuscité avec son corps qu’il avait pris de Marie ; et il est monté au Père avec son humanité transfigurée. Avec le corps, un corps comme le nôtre, mais transfiguré. L’assomption de Marie, créature humaine, nous donne la confirmation de ce que sera notre glorieuse destinée ».

Saint Bernard le développait en s’appuyant sur une magnifique citation du Cantique des cantiques :
« Notre Reine nous a précédés, et elle a reçu un accueil si merveilleux que nous pouvons en toute confiance, nous ses humbles serviteurs, suivre les pas de notre Souveraine en criant avec l’Épouse du Cantique : Entraîne-nous à ta suite, nous courrons à l’odeur de tes parfums (Ct 1,3). Voyageurs sur la terre, nous avons chargé notre avocate de nous devancer pour plaider utilement, en sa qualité de mère du Juge et de mère de miséricorde, la cause de notre salut » (Homélie pour l’Assomption, 1150).

Fêter l’Assomption, c’est donc courir à la suite de Marie vers le Christ, en s’écriant : entraîne-moi ! La première des créatures à avoir accepté sa vocation humaine en plénitude est pour nous le gage que notre espérance n’est pas vaine. Nous reconnaissons en elle la femme couronnée d’étoiles de notre première lecture de l’Apocalypse (Ap 11,19; 12, 1-6.10) qui nous ouvre le chemin : « c’est par ici ! Soyez assurés que votre vie sera totalement changée, transformée, transfigurée si vous êtes unis à mon fils comme j’ai pu l’être moi-même ».

Dès maintenant et pour toujours, communier au Christ transfigure notre présence au monde, celui de maintenant et celui d’après la mort. Ce que nous appelons chair est notre forme de présence à l’univers qui nous entoure. La chair est notre mode de relation aux autres, au monde. À la fois frontière (le « moi-peau » de Didier Anzieu) et communication (les 5 sens), séparation et communion avec autrui, notre chair actuelle nous donne une identité personnelle inaliénable, tout en nous reliant aux autres et au monde. Si la conception terrestre nous a doté de cette chair pour ce monde-ci, nul doute que la naissance au travers de la mort saura nous doter d’une autre chair, adaptée à l’autre monde, pour y être soi et en communion (ce que Paul appelle le « corps glorieux »).
Du coup, on comprend mieux que la chair de Marie, qui a donné au Verbe de Dieu sa forme humaine, ait reçu de sa résurrection une chair nouvelle pleinement adaptée à la communion avec lui dans l’autre monde.

Marie est vraiment la première en chemin, comme nous le chantons avec des paroles fort justes :
- La première en chemin, Marie, tu nous entraînes à risquer notre oui aux imprévus de Dieu
- La première en chemin, en hâte tu t’élances, Prophète de celui qui a pris corps en toi
- La parole a surgi, tu es sa résonnance et tu franchis des monts pour en porter la voix
- La première en chemin, avec l’Église en marche, dès les commencements tu appelles l’Esprit…

Entraîne-moi ! C’est notre prière de ce jour, c’est la prière d’autrefois qui nous faisait gémir en latin dans le Salve Regina : « ad te clamamus, ad te suspiramus : nous crions vers toi, vers toi nous soupirons ».

 

D’une manière connue de lui seul

Comment cela se fait-il en Marie ? Comment cela se fera-t-il en nous ?
La Docte Ignorance Nicolas de Cues
Souvenez-vous : la fin est souvent dans le commencement. La question de Marie à l’annonce de sa conception est déjà celle-là : « comment cela va-t-il se faire ? (puisque je suis vierge) » (Lc 1,34). La réponse faite au début est également cette qui sert pour la fin : « l’Esprit Saint te prendra sous son ombre… » Autrement dit : la manière qu’a Dieu de transformer nos corps nous échappe. Cela se fait à notre insu, sans que nous puissions ni le connaître, ni le maîtriser. Et c’est très bien ainsi. Rester dans cette docte ignorance du comment de l’Assomption de nos corps nous donne d’y entrer dès maintenant.
« Un autre écrivain très ancien avait affirmé : « Puisqu’elle est la Mère très glorieuse du Christ, notre divin Sauveur, lui qui donne la vie et l’immortalité, elle est vivifiée par lui, elle partage pour l’éternité l’incorruptibilité de son corps. Il l’a fait sortir du tombeau et l’a élevée auprès de lui, d’une manière connue de lui seul«  » (Pie XII).

Accepter de ne pas savoir permet de le vivre.

L’essentiel est de croire qu’en Dieu il y a de l’espace pour l’homme, et en l’homme il y a de l’espace pour Dieu. Marie scelle cette promesse par tout son être.

Alors, constatons avec saint Bernard que Marie en Assomption tressaille d’allégresse en son fils, par une juste inversion de la relation d’amour qui unissait la mère à son fils :
« Pleinement heureuse, mille fois heureuse est Marie, soit qu’elle reçoive le Sauveur, soit qu’il la reçoive ».
Et chantons à nouveau avec la bien-aimée Cantique des cantiques :
« Délice, l’odeur de tes parfums ; ton nom, un parfum qui s’épanche : ainsi t’aiment les jeunes filles ! Entraîne-moi : à ta suite, courons ! Le roi m’a fait entrer en ses demeures.
- En toi, notre fête et notre joie ! Nous redirons tes amours, meilleures que le vin : il est juste de t’aimer ! » (Ct 1, 3 4)

 

MESSE DU JOUR

PREMIÈRE LECTURE
« Une Femme, ayant le soleil pour manteau et la lune sous les pieds » (Ap 11, 19a ; 12, 1-6a.10ab)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean

Le sanctuaire de Dieu, qui est dans le ciel, s’ouvrit, et l’arche de son Alliance apparut dans le Sanctuaire.
Un grand signe apparut dans le ciel : une Femme, ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle est enceinte, elle crie, dans les douleurs et la torture d’un enfantement. Un autre signe apparut dans le ciel : un grand dragon, rouge feu, avec sept têtes et dix cornes, et, sur chacune des sept têtes, un diadème. Sa queue, entraînant le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre. Le Dragon vint se poster devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance. Or, elle mit au monde un fils, un enfant mâle, celui qui sera le berger de toutes les nations, les conduisant avec un sceptre de fer. L’enfant fut enlevé jusqu’auprès de Dieu et de son Trône, et la Femme s’enfuit au désert, où Dieu lui a préparé une place. Alors j’entendis dans le ciel une voix forte, qui proclamait : « Maintenant voici le salut, la puissance et le règne de notre Dieu, voici le pouvoir de son Christ ! »

PSAUME
(Ps 44, (45), 11-12a, 12b-13, 14-15a, 15b-16)
R/ Debout, à la droite du Seigneur,se tient la reine, toute parée d’or.(cf. Ps 44, 10b)

Écoute, ma fille, regarde et tends l’oreille ;
oublie ton peuple et la maison de ton père :
le roi sera séduit par ta beauté.

Il est ton Seigneur : prosterne-toi devant lui.
Alors, les plus riches du peuple,
chargés de présents, quêteront ton sourire.

Fille de roi, elle est là, dans sa gloire,
vêtue d’étoffes d’or ;
on la conduit, toute parée, vers le roi.

Des jeunes filles, ses compagnes, lui font cortège ;
on les conduit parmi les chants de fête :
elles entrent au palais du roi.

DEUXIÈME LECTURE
« En premier, le Christ ; ensuite, ceux qui lui appartiennent » (1 Co 15, 20-27a)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis. Car, la mort étant venue par un homme, c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts. En effet, de même que tous les hommes meurent en Adam, de même c’est dans le Christ que tous recevront la vie, mais chacun à son rang : en premier, le Christ, et ensuite, lors du retour du Christ, ceux qui lui appartiennent. Alors, tout sera achevé, quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu son Père, après avoir anéanti, parmi les êtres célestes, toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance. Car c’est lui qui doit régner jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis. Et le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort, caril a tout mis sous ses pieds.

ÉVANGILE
« Le Puissant fit pour moi des merveilles : il élève les humbles » (Lc 1, 39-56)
Alléluia. Alléluia.Aujourd’hui s’est ouverte la porte du paradis : Marie est entrée dans la gloire de Dieu ; exultez dans le ciel, tous les anges ! Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ces jours-là, Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint, et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi. Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. » Marie dit alors : « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais. » Marie resta avec Élisabeth environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle.
Patrick BRAUD

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1 août 2021

L’antidote absolu, remède d’immortalité

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

L’antidote absolu, remède d’immortalité

Homélie pour le 19° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
08/08/2021

Cf. également :

Bonne année !
Le peuple des murmures
Le caillou et la barque
Traverser la dépression : le chemin d’Elie
Reprocher pour se rapprocher
Ascension : « Quid hoc ad aeternitatem ? »

L’eucharistie, quel cirque !

Pendant les trois premiers siècles, demander le baptême ou aller à l’assemblée du dimanche était risqué. Une dénonciation, une rafle, quelques légionnaires romains encerclant une communauté rassemblée, et les fauves du cirque se léchaient les babines… Les martyrs chrétiens de ces persécutions nous ont laissé des témoignages bouleversants, notamment sur l’importance de l’eucharistie pour affronter la mort imminente. Ainsi Ignace d’Antioche, troisième évêque de cette ville de l’actuelle Turquie où les disciples reçurent pour la première fois le nom de ‘chrétiens’ (Ac 11,26) : vers 107-110, il marche au supplice, sachant que le cirque de Rome va bientôt résonner des clameurs de la foule fascinée par le massacre, et des rugissements des bêtes transformées en bourreaux, bouchers, nettoyeurs de la fange chrétienne…

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Pour Ignace, l’eucharistie est source d’une force extraordinaire, non-violente et miséricordieuse. Il y trouve le courage d’affronter la condamnation injuste, l’humiliation du cirque, la fin prochaine dans les souffrances physiques infligées par les dents des fauves. Plus encore, il considère que la mort a déjà perdu la partie, malgré l’assassinat légal tout proche, à cause de la présence de vie que l’eucharistie lui procure :
« Vous vous réunissez dans une même foi, et en Jésus-Christ « de la race de David selon la chair » (Rm 1,3), fils de l’homme et fils de Dieu, pour obéir à l’évêque et au presbyterium, dans une concorde sans tiraillements, rompant un même pain qui est remède d’immortalité, antidote pour ne pas mourir, mais pour vivre en Jésus-Christ pour toujours » (Lettre d’Ignace d’Antioche aux Éphésiens).

Antidote, remède d’immortalité : les mots d’Ignace d’Antioche font écho à ceux de Jésus dans notre Évangile de ce dimanche (Jn 6, 41-51) : « le pain qui descend du ciel est tel que celui qui en mange ne mourra pas. Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde ».

Pour Jésus, faire eucharistie c’est se livrer corps et âme par amour, pour que l’autre vive, fut-il le pire des bourreaux. Nourrir la foule, c’est lui distribuer le pain de la Parole et devenir soi-même pain rompu pour la vie du monde.

Ignace d'AntiocheEn écrivant aux chrétiens de Rome qui vont le voir périr dans l’arène, Ignace fait le parallèle entre son supplice à venir et l’eucharistie plus forte que la mort :
« Moi, j’écris à toutes les Églises, et je mande à tous que moi c’est de bon cœur que je vais mourir pour Dieu, si du moins vous vous ne m’en empêchez pas. Je vous en supplie, n’ayez pas pour moi une bienveillance inopportune. Laissez-moi être la pâture des bêtes, par lesquelles il me sera possible de trouver Dieu. Je suis le froment de Dieu, et je suis moulu par la dent des bêtes, pour être trouvé un pur pain du Christ. Flattez plutôt les bêtes, pour qu’elles soient mon tombeau, et qu’elles ne laissent rien de mon corps, pour que, dans mon dernier sommeil, je ne sois à charge à personne. C’est alors que je serai vraiment disciple de Jésus-Christ, quand le monde ne verra même plus mon corps. Implorez le Christ pour moi, pour que, par l’instrument des bêtes, je sois une victime offerte à Dieu » (Lettre d’Ignace d’Antioche aux Romains).

Voilà pourquoi on cherchait toujours à enchâsser une petite relique d’un martyr dans le nouvel autel à consacrer dans une église : pour rappeler que la véritable eucharistie est de faire de sa vie une offrande d’amour, gratuitement, jusqu’à se donner entièrement soi-même s’il le faut.

Un peu après Ignace, Irénée de Lyon attestera lui aussi que la communion eucharistique est remède d’immortalité : « De même que le pain terrestre, après avoir reçu l’invocation de Dieu, n’est plus du pain ordinaire mais Eucharistie, de même nos corps qui participent à l’Eucharistie ne sont plus corruptibles puisqu’ils ont l’espérance de la résurrection » (Adversus haereses 4,18).

 

Mourir à chaque messe

Jean-Marie Vianney, curé d'Ars, montrant ç un enfant le chemin du cielL’eucharistie et la mort sont tellement liées ! On se souvient du mot du curé d’Ars : « si on savait ce qu’est la messe, on en mourrait ». Et c’est vrai que chaque eucharistie est une petite mort, transition déjà accomplie vers la vie éternelle. « Nul ne peut voir Dieu sans mourir », affirme la Torah (Ex 33,20). Or en chaque eucharistie, Dieu se laisse voir, sacramentellement, et nous fait ainsi passer dans une autre façon de penser, d’agir, d’aimer, ce qui nous demande de mourir à nos anciennes manières de faire. Lorsque Jésus nous promet que « celui qui mangera de ce pain ne mourra jamais », nous savons bien qu’il ne parle pas de la mort physique - la première mort – mais de l’autre mort – la seconde – bien plus redoutable (cf. « Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Églises. Le vainqueur ne pourra être atteint par la seconde mort » Ap 2, 11). Nous pourrions presque renverser le programme que Montaigne fixait à la philosophie : « que philosopher c’est apprendre à mourir », en affirmant simplement : communier, c’est apprendre à vivre, d’une vie plus forte que ce que nous en voyons matériellement.

Associés à la Passion du Christ dont nous faisons mémoire en chaque célébration, nous mourons avec lui pour ressusciter avec lui, dès maintenant. L’Évangile de Jean le fait dire non sans humour à Thomas : « allons mourir avec lui ! » (Jn 11, 16). Dès maintenant nous avons part à sa mort-résurrection, dès maintenant et pas seulement à la fin des temps ! La vie éternelle est déjà commencée en chaque eucharistie…

 

Souviens-toi de ton futur

Souviens-toi de ton futurLes rabbins aimaient déjà rappeler à Israël que c’est le futur qui est déterminant, pas le passé. Le présent n’est jamais pour la Torah que l’irruption eschatologique de l’intervention de Dieu dans l’histoire, pour nous conformer à notre vocation ultime : être un peuple de fils et de filles, vivant dans l’Alliance avec Dieu et entre nous. « Souviens-toi de ton futur » : cette maxime rabbinique trouve un accomplissement, une plénitude extraordinaire dans l’eucharistie de Jésus. L’Église est un peuple d’appelés, dont la vocation est de vivre la communion d’amour même qui unit le Père et le Fils dans l’Esprit. « Devenir participants de la nature divine » (2P 1,4) est à ce titre la raison profonde de toute l’action sacramentelle.

Nous ne venons pas à la messe offrir notre passé, mais recevoir notre avenir : devenir Dieu. En communiant, nous n’assimilons pas le Christ, au contraire : nous le laissons nous assimiler à lui, faire de nous son corps, pour devenir par lui avec lui et en lui une vivante offrande à la louange de la gloire de Dieu le Père (prière eucharistique n° 3). Saint Augustin avait bien compris que c’est de l’avenir que nous vient notre dignité, et que c’est notre union au Ressuscité qui nous transforme peu à peu, irréversiblement, en Celui avec qui nous sommes appelés à ne plus faire qu’un. Dans ses Confessions, il fait dire au Christ : « Je suis la nourriture des forts : grandis et tu me mangeras. Tu ne me changeras pas en toi, comme la nourriture de ton corps, c’est toi qui seras changé en moi ». C’est bien Lui qui aimante notre histoire, et nous attire en Dieu-Trinité.

 

La communion des temps

Il s’opère donc dans l’eucharistie une inversion des temps dont l’enjeu est la transformation de notre présent, pour toujours. En écho à la communion des saints du Credo, la célébration de la messe accomplit une communion des temps où chacun reçoit de quoi anticiper la façon de vivre qui est celle du Christ : sa vie devient nôtre, par anticipation, pour toujours.

Le temps liturgique n’est pas fermé, mais ouvert, au sens mathématique du terme : il ouvre le temps humain sur une limite qui n’appartient pas au temps humain.
En chaque eucharistie, nous fêtons un évènement qui n’est pas encore arrivé : la venue du Christ dans la gloire (cf. l’anamnèse) ! Nous nous souvenons de notre avenir, pour qu’il transforme notre présent, en s’appuyant sur le passé où tout s’est joué.
Le temps eucharistique n’est donc pas un temps linéaire, ni un temps cyclique.
La liturgie opère une « communion des temps » très originale.
En racontant ce qui s’est passé avec Israël ou Jésus, elle nous rend contemporains des « merveilles » de Dieu accomplies pour son peuple. En faisant ainsi mémoire, l’Église s’ouvre à l’avenir, à l’ad-venir de Dieu, elle s’ouvre à tous les possibles de l’Histoire. Elle proclame que c’est la fin qui informe le présent et non l’inverse ; c’est le terme de l’histoire qui transforme l’aujourd’hui, selon la très belle intuition du sage : « Hâte le temps, rappelle-toi le terme, et que soient racontées tes merveilles ! » (Si 36, 7).

L’eucharistie contient toute une philosophie du temps, irréductible aux autres philosophies humaines.
Les civilisations traditionnelles croient qu’il y a eu un âge d’or auquel il faudrait revenir pour retrouver l’harmonie primordiale (in illo tempore = en ce temps-là) : un temps cyclique.
La civilisation moderne des Lumières et du Progrès industriel croit que le temps est linéaire, et que le progrès permet d’aller toujours de l’avant. Ce mythe du Progrès a nourri aussi bien le marxisme que la recherche scientifique et les Trente Glorieuses…
Les catastrophistes actuels, collapsologues écologistes ou nihilistes, nous prédisent un temps d’effondrement qui nous conduit à la perte de l’homme dans l’univers.

Les chrétiens quant à eux reçoivent de leur liturgie une philosophie du temps qui ne ressemble à aucune autre. On pourrait l’appeler « la communion des temps » en référence à la communion des saints qui est à l’œuvre dans la communion eucharistique. Raconter le passé, en faire mémoire, permet de s’ouvrir à l’avenir ouvert dans la Résurrection de Jésus, et cet avenir reflue dès maintenant sur notre présent pour le transformer à l’image de ce qu’il sera un jour en plénitude, lorsque le Christ viendra, Roi de gloire, tout récapituler en lui.

Dans l’eucharistie, nous faisons mémoire de la Passion du Christ, nous rendant ainsi contemporains de sa Pâque qui nous ouvre à l’avenir en Dieu qui nous attend.

On peut risquer la schématisation suivante :

Communion des temps 

Quelques petites conséquences au passage de cette conception du temps :

- Nous ne sommes pas surdéterminés par notre passé. C’est notre avenir qui nous transforme : « Soyez ce que vous voyez (sur l’autel eucharistique), et recevez ce que vous êtes » (St Augustin). Le passé ne suffit pas pour guérir de ses blessures : l’ouverture à l’avenir compte encore plus.
- L’espérance est le moteur qui maintient notre vie ouverte sur l’avenir. Sans l’espérance, ni la foi ni la charité ne peuvent tenir.
- Si le temps humain est ouvert sur la venue du Christ, alors notre société doit devenir une société ouverte, et non fermée, ainsi que nos familles, nos paroisses.

Communier change notre rapport au temps, et l’agrandit à la mesure de notre immense espérance : la venue du Christ, Roi de gloire, à la plénitude des temps…
Communier nous repose la question de notre rapport au temps : quelle est notre philosophie du temps qui passe ? Vivons-nous dans la mémoire et le souvenir ? ou tendus vers les buts que nous nous sommes fixés ? ou goûtons-nous le présent sans penser à autre chose ?
Ni cyclique quoique mémoriel, ni linéaire quoique eschatologique, le temps liturgique nous invite à nous recevoir du futur promis, afin de transformer le présent à son image, appuyés sur ce que Dieu a déjà réalisé dans le passé pour nous.

Prenons le temps de méditer sur le temps à la lumière de l’eucharistie !
- Ne pas sacraliser le passé avec nostalgie, mais y relire l’action de Dieu qui a commencé en nous. Car comme dit le psaume, Dieu n’arrêtera pas l’œuvre de ses mains.
- Ne pas construire l’avenir, mais l’accueillir comme une promesse que Dieu va réaliser pour nous, avec nous. C’est là sans doute le point le plus difficile pour l’Occident : se laisser façonner par l’avenir qui reflue au-devant de nous, au lieu de croire que nous pouvons comme des dieux fabriquer notre destinée tout seuls.
- Ne pas éviter le présent, mais l’habiter comme ouvert à tous les possibles qu’il nous faut nous orienter vers la fin, l’accomplissement de l’histoire.

Il y a bien une idolâtrie païenne du temps dont l’eucharistie nous délivre.
Plus que jamais, les chrétiens sont des dissidents temporels : ils ne s’affolent pas avec le temps médiatique, ils ne s’engloutissent pas dans le court-terme du temps financier ou de la consommation, ils résistent aux futurs idéologiques construits par les hommes contre eux-mêmes.

Ils se tiennent, libres et indéterminés, sur la ligne de crête eucharistique qui unit l’avenir et le passé en un présent d’une intensité redoublée.

 

Tout voir à partir de Dieu

quid hoc ad aeternitatem : voir les choses d'un autre point de vue, à partir de la finCette notion d’anticipation eschatologique, dont l’eucharistie est source et sommet, nous permet dès lors de ne plus voir les choses et les gens à la manière purement humaine. Comme un drone révèle tout à coup l’ordonnancement des géoglyphes sur le sol du désert chilien d’Atacama en prenant de la hauteur, la communion eucharistique nous donne de lire les lignes de force que Dieu dessine dans notre histoire personnelle et collective.

Une abbesse à qui ses sœurs venaient se plaindre des multiples mesquineries ordinaires de la vie monastique les invitaient à changer de point de vue : ‘quid hoc ad aeternitatem ?’ Qu’est-ce que cela par rapport à l’éternité ? Et si vous vous placez du côté de l’éternité, à partir d’elle, cela donne quoi ?

Voir les choses à partir de Dieu permet de relativiser l’anecdotique et de goûter l’essentiel, de déchiffrer le fatras de l’histoire, de laisser notre vocation nous transformer en celui/celle que nous sommes appelés à devenir ultimement.

Grâce à l’eucharistie, nous ne voyons plus les choses ni les gens tels qu‘ils sont actuellement, mais tels qu’ils seront en Dieu, de façon ultime, en plénitude. Voilà pourquoi nous ne désespérons de personne, jusqu’à son souffle final.

Bien des virus contaminent notre existence ; bien des poisons polluent notre nourriture physique et spirituelle. Voir dans l’eucharistie l’antidote absolu aux poisons anti-évangéliques nous permet d’y puiser le courage du martyre. Croire que le pain eucharistique est remède d’immortalité nous ouvre à une vie plus intense, dès maintenant, à jamais.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Fortifié par cette nourriture, il marcha jusqu’à la montagne de Dieu » (1 R 19, 4-8)

Lecture du premier livre des Rois

En ces jours-là, le prophète Élie, fuyant l’hostilité de la reine Jézabel, marcha toute une journée dans le désert. Il vint s’asseoir à l’ombre d’un buisson, et demanda la mort en disant : « Maintenant, Seigneur, c’en est trop ! Reprends ma vie : je ne vaux pas mieux que mes pères. » Puis il s’étendit sous le buisson, et s’endormit. Mais voici qu’un ange le toucha et lui dit : « Lève-toi, et mange ! » Il regarda, et il y avait près de sa tête une galette cuite sur des pierres brûlantes et une cruche d’eau. Il mangea, il but, et se rendormit. Une seconde fois, l’ange du Seigneur le toucha et lui dit : « Lève-toi, et mange, car il est long, le chemin qui te reste. » Élie se leva, mangea et but. Puis, fortifié par cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu.

 

PSAUME
(Ps 33 (34), 2-3, 4-5, 6-7, 8-9)

R/ Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur ! (Ps 33, 9a)

Je bénirai le Seigneur en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
Je me glorifierai dans le Seigneur :
que les pauvres m’entendent et soient en fête !

Magnifiez avec moi le Seigneur,
exaltons tous ensemble son nom.
Je cherche le Seigneur, il me répond :
de toutes mes frayeurs, il me délivre.

Qui regarde vers lui resplendira,
sans ombre ni trouble au visage.
Un pauvre crie ; le Seigneur entend :
il le sauve de toutes ses angoisses.

L’ange du Seigneur campe alentour
pour libérer ceux qui le craignent.
Goûtez et voyez : le Seigneur est bon !
Heureux qui trouve en lui son refuge !

 

DEUXIÈME LECTURE
« Vivez dans l’amour, comme le Christ » (Ep 4, 30 – 5, 2)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, n’attristez pas le Saint Esprit de Dieu, qui vous a marqués de son sceau en vue du jour de votre délivrance. Amertume, irritation, colère, éclats de voix ou insultes, tout cela doit être éliminé de votre vie, ainsi que toute espèce de méchanceté. Soyez entre vous pleins de générosité et de tendresse. Pardonnez-vous les uns aux autres, comme Dieu vous a pardonné dans le Christ. Oui, cherchez à imiter Dieu, puisque vous êtes ses enfants bien-aimés. Vivez dans l’amour, comme le Christ nous a aimés et s’est livré lui-même pour nous, s’offrant en sacrifice à Dieu, comme un parfum d’agréable odeur.

 

ÉVANGILE
« Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel » (Jn 6, 41-51)
Alléluia. Alléluia.Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel, dit le Seigneur ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Alléluia. (Jn 6, 51)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, les Juifs récriminaient contre Jésus parce qu’il avait déclaré : « Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel. » Ils disaient : « Celui-là n’est-il pas Jésus, fils de Joseph ? Nous connaissons bien son père et sa mère. Alors comment peut-il dire maintenant : ‘Je suis descendu du ciel’ ? » Jésus reprit la parole : « Ne récriminez pas entre vous. Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire, et moi, je le ressusciterai au dernier jour. Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous instruits par Dieu lui-même. Quiconque a entendu le Père et reçu son enseignement vient à moi. Certes, personne n’a jamais vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu : celui-là seul a vu le Père. Amen, amen, je vous le dis : il a la vie éternelle, celui qui croit. Moi, je suis le pain de la vie. Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts ; mais le pain qui descend du ciel est tel que celui qui en mange ne mourra pas. Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. »
.Patrick Braud

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18 juillet 2021

Afin que rien ni personne ne se perde

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Afin que rien ni personne ne se perde

Homélie pour le 17° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
25/07/2021

Cf. également :

De l’achat au don
2, 5, 7, 12 : les nombres au service de l’eucharistie
Foule sentimentale
Multiplication des pains : une catéchèse d’ivoire
Le festin obligé
Épiphanie : l’économie du don
Donnez-leur vous mêmes à manger
Les deux sous du don…
Le jeu du qui-perd-gagne
Un festin par-dessus le marché
L’eucharistie selon Melchisédek

Afin que rien ni personne ne se perde dans Communauté spirituelle logo_fpg_complet_T2

Faut pas gâcher

Selon une analyse menée en 2011 par la FAO, on estime que le gaspillage alimentaire dans le monde s’élève à 1,3 milliard de tonnes par an, soit environ un tiers de la production totale de denrées alimentaires destinée à la consommation humaine, soit plus de 41 tonnes par seconde ! Au niveau mondial, un quart de la nourriture produite est jeté sans avoir été consommé. Des chiffres choquants lorsque l’on sait que 13% de la population mondiale souffre de sous-alimentation. Ce gaspillage représente environ 750 milliards d’euros, soit 400 € par habitant en France (1250 € aux États-Unis).

Ce serait sans doute anachronique de projeter sur Jésus notre souci actuel de limiter un tel gaspillage alimentaire. Pourtant, dans les sociétés anciennes où prévalait l’économie de la rareté et non de l’abondance, on pratiquait par éducation et par habitude des réflexes pas si vieux que cela : respecter la nourriture, ne pas prendre plus qu’on ne peut manger, ne pas jeter ce qui est encore comestible. Comme disait mon grand-père qui nous racontait les tickets de rationnement d’après-guerre : « faut pas gâcher ! ». « Si tu as les yeux plus gros que le ventre, tu devras finir toute ton assiette », nous prévenaient les parents avant que nous nous servions à table en famille…

Dans le célèbre épisode de la multiplication des pains de ce dimanche (Jn 6, 1-15), on voit Jésus avoir ce souci de ne rien jeter de la nourriture partagée, et éduquer ses disciples à faire de même : « ‘Rassemblez les morceaux en surplus, pour que rien ne se perde.’ Ils les rassemblèrent, et ils remplirent douze paniers avec les morceaux des cinq pains d’orge, restés en surplus pour ceux qui prenaient cette nourriture ».

Des quatre évangélistes, Jean est le seul à rapporter cette parole du Christ : « Rassemblez les morceaux afin que rien ne se perde ». Rassembler pour que rien ne se perde. Et si nous aussi, nous étions invités à entrer dans cette dynamique ? Rassembler pour que rien ne se perde, pour que tout se multiplie et porte fruit…

 

Afin que rien ne se perde

Le sens premier de cet ordre du Christ est très simple : ne rien perdre des pains en surplus, c’est respecter la Terre qui a donné son fruit et le travail humain qui l’a transformé. Pensez aux cantines scolaires ou aux restaurants à la chaîne : éduquer à ne pas jeter de nourriture reste un défi !

124490416_o écologie dans Communauté spirituelleNous savons que Jn 6 est une catéchèse sur l’eucharistie. Raison de plus pour ne pas passer trop vite sur ce premier niveau de signification de notre texte : l’eucharistie s’ancre dans un respect de la Création et du travail humain, une écologie de la nourriture où rien n’est gaspillé ni jeté en vain. Célébrer l’eucharistie tout en cautionnant par nos comportements un tel gaspillage alimentaire serait profondément choquant, et contradictoire. À nous aujourd’hui de ramasser ce qui reste de nos productions abondantes, afin que rien ne se perde.

Pour en faire quoi ? Les garder en réserve pour les absents ; les porter à ceux qui ne peuvent se déplacer ni produire : les malades, les infirmes, les travailleurs retenus au loin etc. C’est exactement ce que les premières communautés chrétiennes ont fait avec le pain eucharistique. Lors de chaque assemblée, ce qui restait du pain consacré était pieusement recueilli, et gardé en réserve pour aller le porter aux absents, aux malades. C’est ainsi qu’est née ce qu’on appelle la réserve eucharistique. Pas pour adorer, mais afin que rien ne se perde, et qu’ainsi ceux qui ne sont pas là puissent en bénéficier après. Les diacres particulièrement étaient chargés de distribuer ce pain consacré aux absents, comme ils étaient chargés de distribuer l’argent de l’assemblée aux pauvres. Et c’était un seul et même service. La catacombe de Saint Calixte à Rome a gardé le tombeau de Tarcisius, diacre lapidé en 257 pour avoir voulu préserver l’eucharistie (qu’il portait sur lui pour les malades) de la profanation de ceux qui voulaient lui arracher [1].

Pyxide colombe Limoges vers 1210 - 1220

Pyxide colombe Limoges vers 1210 – 1220

Au fur et à mesure, on a inventé des moyens pour transporter dignement cette nourriture sacrée aux absents : scapulaire (étui), custode (petite boîte), ou pour garder cette nourriture en attendant (tabernacle). Les orthodoxes mettent le reste des hosties consacrées dans une pyxide (petit vase sculpté en ivoire ou métal précieux). On a retrouvé par exemple à Limoges une pyxide en émail en forme de colombe (l’Esprit) qu’on accrochait par une chaîne au-dessus de l’autel : on la descendait après la communion pour y mettre le reste des hosties consacrées, afin que rien ne se perde. Puis on la remontait en attendant la prochaine célébration. Ce n’est qu’après les controverses eucharistiques du IX° siècle que les catholiques en Occident ont transformé ce reste-à-partager en hosties-à-adorer. Même s’il est bien sûr légitime, cet usage occidental d’adoration du Saint Sacrement exposé ne doit pas faire oublier la finalité première de la réserve eucharistique : afin que rien ne se perde. Que ce soit de la nourriture humaine ou de la nourriture eucharistique, veillez à ne pas gaspiller, manifester respect et gratitude font partie d’une écologie chrétienne où notre lien à la Création nous empêche de l’instrumentaliser à l’excès.

 

Afin que nul ne se perde

Jésus ne sépare pas le souci (le care) de l’humain et de celui de la Création. Si Jésus veut que rien ne se perde des 12 paniers ramassés, c’est qu’il désire également que rien ne se perde des 12 tribus d’Israël refondées dans l’Église reposant sur les 12 apôtres. Jean dans son Évangile le répète 5 fois. C’est le dessein de Dieu d’abord, qui envoie son Fils unique pour que la vie éternelle soit offerte en abondance, et qu’ainsi l’homme ne se perde pas dans la mort : « Car Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle » (Jn 3, 16). Du coup, Jésus invite ses disciples à travailler non pour ce qui est périssable (la gloire, les honneurs, l’argent, le pouvoir…) mais pour ce qui restera à jamais (la communion d’amour entre les êtres) : « Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle » (Jn 6, 27). Et Jésus fait sienne la volonté de son père de ne perdre aucun de ses compagnons de route (à part Judas, qui de lui-même selon Jean s’est exclu de cette offre de salut, courant ainsi à sa perte) : « Or, telle est la volonté de Celui qui m’a envoyé : que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour » (Jn 6, 39). « J’ai veillé sur eux, et aucun ne s’est perdu, sauf celui qui s’en va à sa perte de sorte que l’Écriture soit accomplie » (Jn 17, 12). « Ainsi s’accomplissait la parole qu’il avait dite : “Je n’ai perdu aucun de ceux que tu m’as donnés” » (Jn 18, 9).

Ne perdre personne de ceux que Dieu nous a confiés…
Itineraire-d-un-enfant-perdu eucharistieCette phrase résonne fortement dans le cœur des parents qui veillent sur la croissance de leurs fils, de leurs filles ; dans la tête des responsables en entreprise (directeurs, managers, chefs d’équipe, syndicalistes etc.) qui doivent faire grandir (empowerment) leurs collaborateurs en savoir-faire et savoir être ; dans l’action des maires, députés, conseillers régionaux et acteurs politiques de tous ordres qui ont reçu la charge de maintenir l’unité et la paix entre leurs administrés etc.

Afin que nul ne se perde. N’est-ce pas la raison d’être de tous nos mécanismes de solidarité : Sécurité sociale, Aide à l’enfance, accompagnement des chômeurs etc. ?
Se perdre : socialement, c’est dériver dans l’économie souterraine de la drogue, de la prostitution, des mafias de toutes sortes. C’est baisser les bras jusqu’à abandonner le désir de travailler. C’est laisser l’alcool – ou tout autre addiction – aliéner sa propre existence jusqu’à devenir une brute.
Se perdre : spirituellement, c’est gagner l’univers en perdant son âme (Mc 8,36). Beaucoup de puissants se perdent eux-mêmes dans leur quête de pouvoir. Beaucoup de riches s’égarent dans l’accumulation des biens et la jouissance effrénée. À tel point qu’il est plus facile à un chameau qu’à eux d’obtenir la vie éternelle (Mt 19,24) !

Être habités par la passion que nul ne se perde est notre vocation de baptisés : au lieu de condamner ce qui nous choque, notre regard doit d’abord être celui du berger qui s’inquiète pour la brebis en danger. Au lieu de chercher à conforter notre position ou celle de notre Église, notre souci premier est d’aller chercher et sauver ceux qui étaient perdus (Lc 19,10), quitte à nous perdre nous-mêmes, quitte à y perdre la vie s’il le fallait.

Impossible que cette vocation baptismale n’ait pas de conséquences sociales ! Au travail, en famille, entre amis : notre désir est de nourrir chacun comme le Christ sur la montagne de l’autre côté de la mer (Jn 6,1), c’est-à-dire en pays étranger, là où les autres habitent et nous attendent, dans leur langue, leur culture, leurs aspirations, leurs contradictions. Il nous faut les nourrir de paroles et d’actes à consistance eucharistique. Et célébrer avec eux et pour eux ce partage des 5 pains et 2 poissons en chaque messe.

Voilà donc une double conversion à laquelle cet Évangile nous appelle : mieux respecter notre nourriture, afin que rien ne se perde ; mieux nourrir nos proches (physiquement, socialement, rituellement), afin que nul ne se perde.
Faisons nôtre cette double responsabilité, afin que rien ni personne ne se perde.

 


[1]. Son tombeau porte cette inscription : « Le vertueux Tarcisius portait les saintes espèces du Christ alors qu’une foule de méchants le pressait de les faire voir aux impies. Mais lui préféra perdre la vie et se faire tuer plutôt que de montrer à des chiens enragés les membres célestes ».

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« On mangera, et il en restera » (2 R 4, 42-44)

Lecture du deuxième livre des Rois

En ces jours-là, un homme vint de Baal-Shalisha et, prenant sur la récolte nouvelle, il apporta à Élisée, l’homme de Dieu, vingt pains d’orge et du grain frais dans un sac. Élisée dit alors : « Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent. » Son serviteur répondit : « Comment donner cela à cent personnes ? » Élisée reprit : « Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent, car ainsi parle le Seigneur : ‘On mangera, et il en restera.’ » Alors, il le leur donna, ils mangèrent, et il en resta, selon la parole du Seigneur.

 

PSAUME
(Ps 144 (145), 10-11, 15-16, 17-18)
R/ Tu ouvres la main, Seigneur : nous voici rassasiés. (Ps 144, 16)

Que tes œuvres, Seigneur, te rendent grâce
et que tes fidèles te bénissent !
Ils diront la gloire de ton règne,
ils parleront de tes exploits.

Les yeux sur toi, tous, ils espèrent :
tu leur donnes la nourriture au temps voulu ;
tu ouvres ta main :
tu rassasies avec bonté tout ce qui vit.

Le Seigneur est juste en toutes ses voies,
fidèle en tout ce qu’il fait.
Il est proche de tous ceux qui l’invoquent,
de tous ceux qui l’invoquent en vérité.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Un seul Corps, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême » (Ep 4, 1-6)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, moi qui suis en prison à cause du Seigneur, je vous exhorte à vous conduire d’une manière digne de votre vocation : ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour ; ayez soin de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix. Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même il y a un seul Corps et un seul Esprit. Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, au-dessus de tous, par tous, et en tous.

 

ÉVANGILE
« Ils distribua les pains aux convives, autant qu’ils en voulaient » (Jn 6, 1-15)
Alléluia. Alléluia.Un grand prophète s’est levé parmi nous : et Dieu a visité son peuple. Alléluia. (Lc 7, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus passa de l’autre côté de la mer de Galilée, le lac de Tibériade. Une grande foule le suivait, parce qu’elle avait vu les signes qu’il accomplissait sur les malades. Jésus gravit la montagne, et là, il était assis avec ses disciples. Or, la Pâque, la fête des Juifs, était proche. Jésus leva les yeux et vit qu’une foule nombreuse venait à lui. Il dit à Philippe : « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ? » Il disait cela pour le mettre à l’épreuve, car il savait bien, lui, ce qu’il allait faire. Philippe lui répondit : « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas pour que chacun reçoive un peu de pain. » Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit : « Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons, mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ! » Jésus dit : « Faites asseoir les gens. » Il y avait beaucoup d’herbe à cet endroit. Ils s’assirent donc, au nombre d’environ cinq mille hommes. Alors Jésus prit les pains et, après avoir rendu grâce, il les distribua aux convives ; il leur donna aussi du poisson, autant qu’ils en voulaient. Quand ils eurent mangé à leur faim, il dit à ses disciples : « Rassemblez les morceaux en surplus, pour que rien ne se perde. » Ils les rassemblèrent, et ils remplirent douze paniers avec les morceaux des cinq pains d’orge, restés en surplus pour ceux qui prenaient cette nourriture.
À la vue du signe que Jésus avait accompli, les gens disaient : « C’est vraiment lui le Prophète annoncé, celui qui vient dans le monde. » Mais Jésus savait qu’ils allaient l’enlever pour faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira dans la montagne, lui seul.
.Patrick Braud

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11 juillet 2021

Les écarts de Jésus et les nôtres

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Les écarts de Jésus et les nôtres

 Homélie pour le 16° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
18/07/2021

Cf. également :

Il a détruit le mur de la haine
Medium is message
Du bon usage des leaders et du leadership
Des brebis, un berger, un loup
Le berger et la porte
La différence entre martyr et kamikaze ou djihadiste
Un manager nommé Jésus

Où est passé le Général ?

Les Brulûres de l’Histoire - 29 mai 1968 : De Gaulle disparaitLes journaux du 30 mai 1968 posaient tous la question à la Une : « où donc est De Gaulle ? » La veille en effet, il avait disparu de l’Élysée et personne ne savait vraiment où se trouvait le Président, pas même son premier ministre Georges Pompidou ! En pleine période d’émeutes et de manifestations de mai 68, le Général avait subitement ressenti le besoin de prendre du recul, de se mettre à l’écart de ce tumulte pendant quelques heures. On le reverra ce soir du 30 mai rentrant à La Boisserie, sa demeure de Colombey-les-Deux-Églises. On apprendra plus tard que le chef de l’État s’était entre-temps rendu à Baden-Baden en Allemagne pour aller prendre conseil auprès du général Massu… De Gaulle refera le coup du retrait spectaculaire en 1969, après l’échec du référendum qui l’amènera à démissionner. Du 10 mai au 19 juin 1969, on le vit arpenter les dunes sableuses en Irlande, avec sa femme Yvonne, aux confins de cette terre d’extrême occident qu’est la plage de Derrynane. Besoin là encore de prendre du recul, de la hauteur, en revenant à ses racines irlandaises à un tournant de son histoire.

Toutes proportions gardées, Jésus fait son petit De Gaulle (à moins que ce ne soit l’inverse !) dans l’Évangile de ce dimanche (Mc 6, 30-34), en obligeant ses disciples à venir avec lui à l’écart de la foule : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. (…) Alors, ils partirent en barque pour un endroit désert, à l’écart ».

En français, ce mot écart est riche de significations. Quand quelqu’un fait un écart de conduite, c’est qu’il sort des rails tracés par les mœurs habituelles, ce qui est le plus souvent jugé négativement par les gens dits normaux. Commettre un écart de langage, c’est se laisser aller à des vulgarités choquantes. Le cheval qui fait un écart se débrouille ainsi pour éviter un obstacle. Les ballerines font le grand écart sur la scène théâtrale, pendant que les politiciens font le grand écart sur la scène publique entre des valeurs inconciliables… Il n’est jusqu’au tarot ou l’obligation d’écarter le chien réserve son lot de surprises à celui qui prend !

Jésus ici part à l’écart, et invite ses amis à faire de même avec lui. Qu’est-ce que cela veut dire ? En quoi cela peut-il nous concerner aujourd’hui ?

 

Pourquoi l’écart ?
Relisons les autres passages des Évangiles où Jésus va à l’écart.

– Pour se protéger

Les écarts de Jésus et les nôtres dans Communauté spirituelleDans l’Évangile de Marc d’abord, celui que nous lisons en cette année B.
Au début, il y est presque obligé, car un lépreux guéri lui fait une telle publicité que Jésus préfère éviter la  foule avide de sensationnel : « Une fois parti, cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais restait à l’écart, dans des endroits déserts. De partout cependant on venait à lui » (Mc 1,45).
À nous également il peut nous arriver de rencontrer un tel succès que nous devons nous protéger de la curiosité des foules, surtout quand elle est malsaine.

 

Pour guérir

On amène à Jésus un sourd, qui de plus parlait difficilement. Pour lui redonner l’ouïe et la parole, Jésus l’amène à l’écart de la foule : « Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue » (Mc 7, 33).
Par respect de la pudeur de l’infirme sans doute. Pour éviter la curiosité de la foule sur ses prétendus secrets de guérisseur. Pour ne pas se mettre en vedette. Saint Vincent de Paul disait : « quand vous donnez à un pauvre, il faut se retirer avant qu’il puisse vous remercier ». Guérir à l’écart des regards relève de cette même pudeur qui préserve la liberté du guéri et le protège des foules. Et cet écart préserve le bienfaiteur de la vaine gloire.
À nous de pratiquer cette même discrétion lorsqu’il nous arrive d’intervenir en faveur de quelqu’un. Venir en aide à l’écart permet de ne pas humilier, de ne pas rendre dépendant, de ne pas en tirer orgueil soi-même. « Que ta main gauche ignore ce que donne la main droite ! » (Mt 6,3).

 

– Pour retrouver sa vraie identité

À un moment-clé de sa mission, avant de plonger dans l’enfer de sa Passion, Jésus prend de la hauteur, physiquement, en se séparant de tous ceux qui le suivent pour gravir le Mont Thabor. Il n’emmène avec lui, à l’écart, que les trois témoins de sa Transfiguration, qui seront également les trois témoins de sa défiguration de Gethsémani : « Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmène, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux » (Mc 9, 2).
Nous aussi, lorsque nous devinons être un moment-clé de notre parcours, il peut nous être salutaire d’aller à l’écart, avec deux ou trois compagnons de route, pour aller puiser en hauteur la force d’affronter les épreuves qui nous attendent en bas. Être transfiguré demande de faire un écart, de ne pas rester le nez collé à l’action immédiate, pour refluer à la source de notre identité : « tu es mon fils bien-aimé… »

 

- Pour poser une question confidentielle

Là, ce sont quelques disciples qui veulent poser une question délicate à Jésus : « Et comme il s’était assis au mont des Oliviers, en face du Temple, Pierre, Jacques, Jean et André l’interrogeaient à l’écart » (Mc 13, 3). Ils sont bien embarrassés de poser leur question devant tout le monde, car cela risque de déstabiliser le groupe : « Dis-nous quand cela arrivera et quel sera le signe donné lorsque tout cela va se terminer » (Mc 13, 4 5).
Il y a des moments nous devons attendre d’être à l’écart, en toute confidentialité, pour poser certaines questions, échanger certains propos. Tout n’est pas dicible ouvertement. À nous de discerner ce qui doit être échangé à l’écart.

Dans les trois autres Évangiles, on repère encore d’autres raisons pour lesquelles Jésus va à l’écart :

- Pour passer à une autre mission

« Quand les Apôtres revinrent, ils racontèrent à Jésus tout ce qu’ils avaient fait. Alors Jésus, les prenant avec lui, partit à l’écart, vers une ville appelée Bethsaïde » (Lc 9, 10). Après le débrief de la première mission, Jésus prépare ses disciples à l’épisode de la multiplication des pains.
Entre deux temps forts de nos responsabilités, nous pouvons également marquer un temps d’arrêt, une pause, à l’écart. Enchaîner les projets à un rythme infernal sans se ressourcer entre-deux est le symptôme d’une boulimie d’action plutôt inquiétante à la longue…

 

– Pour prier et s’interroger sur soi-même.

J%C3%A9sus-pleure-sur-J%C3%A9rusalem-Greg-Olsen-20e écart dans Communauté spirituelle« En ce jour-là, Jésus était en prière à l’écart. Comme ses disciples étaient là, il les interrogea : “Au dire des foules, qui suis-je ?” » (Lc 9, 18).
Jésus régulièrement se met en retrait pour prier. Seul, à l’écart, dans un endroit où il se retrouve. Le passage cité montre qu’à l’écart, il s’interroge sur sa véritable identité, au point de revenir vers ses disciples pour leur demander : « qui suis-je ? »
Qui de nous n’a jamais été troublé au point de se demander : ‘qui suis-je ?’ Aller à l’écart pour prier cette interrogation est toujours un réflexe de bonne santé spirituelle.

 

– Pour se reposer

C’est le sens le plus simple, celui de notre évangile de ce dimanche. Jésus fait le lien explicite entre être à l’écart et se reposer : « Il leur dit : “Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu.” De fait, ceux qui arrivaient et ceux qui partaient étaient nombreux, et l’on n’avait même pas le temps de manger » (Mc 6, 31). En bon manager, il sait que son équipe a besoin de souffler de temps à autre. Et c’est vrai qu’en entreprise, prendre régulièrement une journée ‘au vert’ avec son équipe de travail est une sage et bonne habitude. Organiser un séminaire de rentrée dans un lieu agréable, prévoir une journée de débrief dans un cadre ressourçant etc. font partie des rituels indispensables à la santé relationnelle d’une équipe. Dans l’Évangile, c’est pour nourrir les foules de pain et de parole. Mais n’est-ce pas peu ou prou la finalité de toute activité professionnelle ?

 

De quoi l’écart est-il le nom ?

Examinons de plus près les enjeux de cet écart que Jésus fait faire aujourd’hui en embarquant ses disciples.

Frustrer les attentes immédiates de la foule.

Marc prend bien soin de préciser qu’il y avait un tel flux de demandeurs et de curieux qu’« on n’avait même pas le temps de manger ». Malgré l’attente énorme manifestée par tous ces gens, Jésus dit stop. En les mettant à l’écart, Jésus sait qu’il va couper tous ces gens d’un contact avec les disciples. Il file à l’anglaise, sachant qu’ils vont faire beaucoup de déçus dans l’immédiat. D’ailleurs la foule le supportera si peu qu’elle les suit en courant pour arriver avant de l’autre côté du lac ! La foule est dans le principe de plaisir : tout, tout de suite. Oser résister à cette pression populaire un peu magique fait partie du courage apostolique. Il est bon parfois de décevoir, de différer la demande. L’enjeu pour la foule est de transformer son besoin en désir, d’éduquer ce désir en le faisant grandir à la taille de ce que Dieu veut nous donner, qui est le plus souvent différent de ce que nous demandons… Pour les disciples, l’enjeu est d’apprendre à dire non, à devenir des pédagogues pour emmener ceux qui viennent à eux au-delà de leur première attente.

 

- Ne pas se laisser dévorer

Les gens ont faim de guérisons et de paroles. Du coup, ils dévorent les Douze, leur temps, leur énergie, jusqu’à les empêcher de manger eux-mêmes. Or rien ne sert aux pauvres que le riche épuise toute sa richesse d’un coup à tout donner ! La sagesse commande de préserver son intégrité en posant des limites, en sanctuarisant l’intime, en se soustrayant aux pressions indues. Un apôtre qui se viderait de lui-même au nom de sa mission y serait-il fidèle ? Comment pourrait-il à nouveau sauver, soigner, guérir, nourrir s’il s’effondre ? On a connu des militants très engagés qui se sont complètement négligés au nom de leur mission. Ce n’est pas sans susciter quelques interrogations : d’où vient cette volonté de toute-puissance ? Peut-on s’oublier soi-même au point de se détruire sous prétexte d’aider les autres ? L’amour des autres ne demande-t-il pas de s’aimer soi-même ? Le mythe de l’homme mangé qui sacrifie tout à la passion de son métier (de son ministère…) n’est pas au goût du Jésus ! Visiblement, ce n’est pas ce qu’il veut pour ses disciples, dont il prend soin en leur évitant le breakdown, le burn-out, en les emmenant à l’écart se reposer.

 

– Aimer la solitude

EALE-Mt-14-13-1024x684 reposÀ l’écart, dans un endroit désert : cela signifie se soustraire au bruit, à l’agitation, à la foule, aux occupations multiples. C’est accepter un rendez-vous avec soi-même, dans la solitude d’un monastère, d’un lieu spécial. Pour une équipe, c’est un rendez-vous avec un huis clos bienfaisant, en coupant les portables, en refusant l’éparpillement des journées de travail habituelles pour se retrouver ‘entre nous’.
Aimer la solitude permet donc de faire cet écart salutaire qui nous fera revenir remplis d’énergie et de richesse intérieure.
Elle serait suspecte l’agitation de quelqu’un qui multiplierait les activités, les actions, les occupations pour fuir la solitude, consciemment ou non…

 

– Aimer le repos

Les dimanches précédents nous ont fait aimer ces temps de repos où l’on fait une pause pour se ressourcer. « Dieu comble son bien-aimé quand il dort ». « Qu’il dorme ou qu’il se lève, la graine pousse d’elle-même sans qu’il sache comment ». Jouir d’un repos bien mérité, à l’écart du rythme ordinaire, est là encore une marque de sagesse. Les hyperactifs ont du mal à s’accorder ce temps de grâce, que les jaloux taxeront de paresse, les calculateurs de perte de temps. Pourtant, dormir bien calé dans le fond de la barque, admirer un beau paysage, savourer une bonne musique, tout simplement ne rien faire alors que tout s’agite autour de vous, tout cela fait partie d’une vie spirituelle équilibrée. Celui qui puise régulièrement à ce trésor d’équilibre aura à cœur d’en faire profiter son équipe, sa famille, ses amis. Les vacances, le tourisme, le sport, les rendez-vous festifs de l’été etc. s’inscrivent dans cette responsabilité qui est la nôtre : ouvrir à nos compagnons de route la possibilité de se reposer en chemin, à l’écart, dans un endroit désert.

 

- Nourrir l’action
Sans ce repos, l’action se vide de sa substance. Elle s’essouffle, tourne sur elle-même, se dégrade en activisme répétitif si régulièrement une césure ne vient à nouveau la connecter à sa source. Se mettre à l’écart, au repos, permet de revenir à l’action ensuite avec plus de profondeur. Tout engagement social, professionnel ou autre, s’il ne se nourrit pas régulièrement, dégénère en idéologie ou en répétition mécanique. Une nouvelle version du thème cher à Taizé autrefois : lutte et contemplation. Jamais l’une sans l’autre.
Être toujours dans l’action est une forme d’anorexie de l’âme. À la longue, cela ne peut qu’engendrer l’idolâtrie du pouvoir pour le pouvoir. Si l’action n’est pas nourrie de retraits réguliers, à l’écart, elle se transforme imperceptiblement en convulsions frénétiques, désordonnées, insensées.

 

Allons donc nous mettre à l’écart, cet été, pour nous reposer un peu. Et conduisons ceux dont nous sommes responsables à l’écart eux aussi, en barque, en téléphérique ou en montgolfière ! L’écart peut s’appeler monastère, lac de montagne, voilier en balade, randonnée en tous genres.
L’essentiel est de goûter le repos qui régénère, à l’écart des foules et du rythme ordinaire. Car Dieu comble son bien-aimé quand il dort, quand il rêve, quand il admire, s’émerveille, goûte la Création avec bonheur…

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je ramènerai le reste de mes brebis, je susciterai pour elles des pasteurs » (Jr 23, 1-6)

Lecture du livre du prophète Jérémie

Quel malheur pour vous, pasteurs ! Vous laissez périr et vous dispersez les brebis de mon pâturage – oracle du Seigneur ! C’est pourquoi, ainsi parle le Seigneur, le Dieu d’Israël, contre les pasteurs qui conduisent mon peuple : Vous avez dispersé mes brebis, vous les avez chassées, et vous ne vous êtes pas occupés d’elles. Eh bien ! Je vais m’occuper de vous, à cause de la malice de vos actes – oracle du Seigneur. Puis, je rassemblerai moi-même le reste de mes brebis de tous les pays où je les ai chassées. Je les ramènerai dans leur enclos, elles seront fécondes et se multiplieront. Je susciterai pour elles des pasteurs qui les conduiront ; elles ne seront plus apeurées ni effrayées, et aucune ne sera perdue – oracle du Seigneur.
Voici venir des jours – oracle du Seigneur, où je susciterai pour David un Germe juste : il régnera en vrai roi, il agira avec intelligence, il exercera dans le pays le droit et la justice. En ces jours-là, Juda sera sauvé, et Israël habitera en sécurité. Voici le nom qu’on lui donnera : « Le-Seigneur-est-notre-justice. »

 

PSAUME
(Ps 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6)
R/ Le Seigneur est mon berger : rien ne saurait me manquer. (cf. Ps 22, 1)

Le Seigneur est mon berger :
je ne manque de rien.
Sur des prés d’herbe fraîche,
il me fait reposer.

Il me mène vers les eaux tranquilles
et me fait revivre ;
il me conduit par le juste chemin
pour l’honneur de son nom.

Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi :
ton bâton me guide et me rassure.

Tu prépares la table pour moi
devant mes ennemis ;
tu répands le parfum sur ma tête,
ma coupe est débordante.

Grâce et bonheur m’accompagnent
tous les jours de ma vie ;
j’habiterai la maison du Seigneur
pour la durée de mes jours.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Le Christ est notre paix : des deux, le Juif et le païen, il a fait une seule réalité » (Ep 2, 13-18)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, maintenant, dans le Christ Jésus, vous qui autrefois étiez loin, vous êtes devenus proches par le sang du Christ. C’est lui, le Christ, qui est notre paix : des deux, le Juif et le païen, il a fait une seule réalité ; par sa chair crucifiée, il a détruit ce qui les séparait, le mur de la haine ; il a supprimé les prescriptions juridiques de la loi de Moïse. Ainsi, à partir des deux, le Juif et le païen, il a voulu créer en lui un seul Homme nouveau en faisant la paix, et réconcilier avec Dieu les uns et les autres en un seul corps par le moyen de la croix ; en sa personne, il a tué la haine. Il est venu annoncer la bonne nouvelle de la paix, la paix pour vous qui étiez loin, la paix pour ceux qui étaient proches. Par lui, en effet, les uns et les autres, nous avons, dans un seul Esprit, accès auprès du Père.

 

ÉVANGILE
« Ils étaient comme des brebis sans berger » (Mc 6, 30-34)
Alléluia. Alléluia.Mes brebis écoutent ma voix, dit le Seigneur ; moi, je les connais, et elles me suivent. Alléluia. (Jn 10, 27)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, après leur première mission, les Apôtres se réunirent auprès de Jésus, et lui annoncèrent tout ce qu’ils avaient fait et enseigné. Il leur dit : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. » De fait, ceux qui arrivaient et ceux qui partaient étaient nombreux, et l’on n’avait même pas le temps de manger. Alors, ils partirent en barque pour un endroit désert, à l’écart. Les gens les virent s’éloigner, et beaucoup comprirent leur intention. Alors, à pied, de toutes les villes, ils coururent là-bas et arrivèrent avant eux. En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de compassion envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les enseigner longuement.
.Patrick Braud

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