L'homelie du dimanche

  • Accueil
  • > Recherche : homelie epiphanie

18 juillet 2021

Afin que rien ni personne ne se perde

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Afin que rien ni personne ne se perde

Homélie pour le 17° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
25/07/2021

Cf. également :

De l’achat au don
2, 5, 7, 12 : les nombres au service de l’eucharistie
Foule sentimentale
Multiplication des pains : une catéchèse d’ivoire
Le festin obligé
Épiphanie : l’économie du don
Donnez-leur vous mêmes à manger
Les deux sous du don…
Le jeu du qui-perd-gagne
Un festin par-dessus le marché
L’eucharistie selon Melchisédek

Afin que rien ni personne ne se perde dans Communauté spirituelle logo_fpg_complet_T2

Faut pas gâcher

Selon une analyse menée en 2011 par la FAO, on estime que le gaspillage alimentaire dans le monde s’élève à 1,3 milliard de tonnes par an, soit environ un tiers de la production totale de denrées alimentaires destinée à la consommation humaine, soit plus de 41 tonnes par seconde ! Au niveau mondial, un quart de la nourriture produite est jeté sans avoir été consommé. Des chiffres choquants lorsque l’on sait que 13% de la population mondiale souffre de sous-alimentation. Ce gaspillage représente environ 750 milliards d’euros, soit 400 € par habitant en France (1250 € aux États-Unis).

Ce serait sans doute anachronique de projeter sur Jésus notre souci actuel de limiter un tel gaspillage alimentaire. Pourtant, dans les sociétés anciennes où prévalait l’économie de la rareté et non de l’abondance, on pratiquait par éducation et par habitude des réflexes pas si vieux que cela : respecter la nourriture, ne pas prendre plus qu’on ne peut manger, ne pas jeter ce qui est encore comestible. Comme disait mon grand-père qui nous racontait les tickets de rationnement d’après-guerre : « faut pas gâcher ! ». « Si tu as les yeux plus gros que le ventre, tu devras finir toute ton assiette », nous prévenaient les parents avant que nous nous servions à table en famille…

Dans le célèbre épisode de la multiplication des pains de ce dimanche (Jn 6, 1-15), on voit Jésus avoir ce souci de ne rien jeter de la nourriture partagée, et éduquer ses disciples à faire de même : « ‘Rassemblez les morceaux en surplus, pour que rien ne se perde.’ Ils les rassemblèrent, et ils remplirent douze paniers avec les morceaux des cinq pains d’orge, restés en surplus pour ceux qui prenaient cette nourriture ».

Des quatre évangélistes, Jean est le seul à rapporter cette parole du Christ : « Rassemblez les morceaux afin que rien ne se perde ». Rassembler pour que rien ne se perde. Et si nous aussi, nous étions invités à entrer dans cette dynamique ? Rassembler pour que rien ne se perde, pour que tout se multiplie et porte fruit…

 

Afin que rien ne se perde

Le sens premier de cet ordre du Christ est très simple : ne rien perdre des pains en surplus, c’est respecter la Terre qui a donné son fruit et le travail humain qui l’a transformé. Pensez aux cantines scolaires ou aux restaurants à la chaîne : éduquer à ne pas jeter de nourriture reste un défi !

124490416_o écologie dans Communauté spirituelleNous savons que Jn 6 est une catéchèse sur l’eucharistie. Raison de plus pour ne pas passer trop vite sur ce premier niveau de signification de notre texte : l’eucharistie s’ancre dans un respect de la Création et du travail humain, une écologie de la nourriture où rien n’est gaspillé ni jeté en vain. Célébrer l’eucharistie tout en cautionnant par nos comportements un tel gaspillage alimentaire serait profondément choquant, et contradictoire. À nous aujourd’hui de ramasser ce qui reste de nos productions abondantes, afin que rien ne se perde.

Pour en faire quoi ? Les garder en réserve pour les absents ; les porter à ceux qui ne peuvent se déplacer ni produire : les malades, les infirmes, les travailleurs retenus au loin etc. C’est exactement ce que les premières communautés chrétiennes ont fait avec le pain eucharistique. Lors de chaque assemblée, ce qui restait du pain consacré était pieusement recueilli, et gardé en réserve pour aller le porter aux absents, aux malades. C’est ainsi qu’est née ce qu’on appelle la réserve eucharistique. Pas pour adorer, mais afin que rien ne se perde, et qu’ainsi ceux qui ne sont pas là puissent en bénéficier après. Les diacres particulièrement étaient chargés de distribuer ce pain consacré aux absents, comme ils étaient chargés de distribuer l’argent de l’assemblée aux pauvres. Et c’était un seul et même service. La catacombe de Saint Calixte à Rome a gardé le tombeau de Tarcisius, diacre lapidé en 257 pour avoir voulu préserver l’eucharistie (qu’il portait sur lui pour les malades) de la profanation de ceux qui voulaient lui arracher [1].

Pyxide colombe Limoges vers 1210 - 1220

Pyxide colombe Limoges vers 1210 – 1220

Au fur et à mesure, on a inventé des moyens pour transporter dignement cette nourriture sacrée aux absents : scapulaire (étui), custode (petite boîte), ou pour garder cette nourriture en attendant (tabernacle). Les orthodoxes mettent le reste des hosties consacrées dans une pyxide (petit vase sculpté en ivoire ou métal précieux). On a retrouvé par exemple à Limoges une pyxide en émail en forme de colombe (l’Esprit) qu’on accrochait par une chaîne au-dessus de l’autel : on la descendait après la communion pour y mettre le reste des hosties consacrées, afin que rien ne se perde. Puis on la remontait en attendant la prochaine célébration. Ce n’est qu’après les controverses eucharistiques du IX° siècle que les catholiques en Occident ont transformé ce reste-à-partager en hosties-à-adorer. Même s’il est bien sûr légitime, cet usage occidental d’adoration du Saint Sacrement exposé ne doit pas faire oublier la finalité première de la réserve eucharistique : afin que rien ne se perde. Que ce soit de la nourriture humaine ou de la nourriture eucharistique, veillez à ne pas gaspiller, manifester respect et gratitude font partie d’une écologie chrétienne où notre lien à la Création nous empêche de l’instrumentaliser à l’excès.

 

Afin que nul ne se perde

Jésus ne sépare pas le souci (le care) de l’humain et de celui de la Création. Si Jésus veut que rien ne se perde des 12 paniers ramassés, c’est qu’il désire également que rien ne se perde des 12 tribus d’Israël refondées dans l’Église reposant sur les 12 apôtres. Jean dans son Évangile le répète 5 fois. C’est le dessein de Dieu d’abord, qui envoie son Fils unique pour que la vie éternelle soit offerte en abondance, et qu’ainsi l’homme ne se perde pas dans la mort : « Car Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle » (Jn 3, 16). Du coup, Jésus invite ses disciples à travailler non pour ce qui est périssable (la gloire, les honneurs, l’argent, le pouvoir…) mais pour ce qui restera à jamais (la communion d’amour entre les êtres) : « Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle » (Jn 6, 27). Et Jésus fait sienne la volonté de son père de ne perdre aucun de ses compagnons de route (à part Judas, qui de lui-même selon Jean s’est exclu de cette offre de salut, courant ainsi à sa perte) : « Or, telle est la volonté de Celui qui m’a envoyé : que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour » (Jn 6, 39). « J’ai veillé sur eux, et aucun ne s’est perdu, sauf celui qui s’en va à sa perte de sorte que l’Écriture soit accomplie » (Jn 17, 12). « Ainsi s’accomplissait la parole qu’il avait dite : “Je n’ai perdu aucun de ceux que tu m’as donnés” » (Jn 18, 9).

Ne perdre personne de ceux que Dieu nous a confiés…
Itineraire-d-un-enfant-perdu eucharistieCette phrase résonne fortement dans le cœur des parents qui veillent sur la croissance de leurs fils, de leurs filles ; dans la tête des responsables en entreprise (directeurs, managers, chefs d’équipe, syndicalistes etc.) qui doivent faire grandir (empowerment) leurs collaborateurs en savoir-faire et savoir être ; dans l’action des maires, députés, conseillers régionaux et acteurs politiques de tous ordres qui ont reçu la charge de maintenir l’unité et la paix entre leurs administrés etc.

Afin que nul ne se perde. N’est-ce pas la raison d’être de tous nos mécanismes de solidarité : Sécurité sociale, Aide à l’enfance, accompagnement des chômeurs etc. ?
Se perdre : socialement, c’est dériver dans l’économie souterraine de la drogue, de la prostitution, des mafias de toutes sortes. C’est baisser les bras jusqu’à abandonner le désir de travailler. C’est laisser l’alcool – ou tout autre addiction – aliéner sa propre existence jusqu’à devenir une brute.
Se perdre : spirituellement, c’est gagner l’univers en perdant son âme (Mc 8,36). Beaucoup de puissants se perdent eux-mêmes dans leur quête de pouvoir. Beaucoup de riches s’égarent dans l’accumulation des biens et la jouissance effrénée. À tel point qu’il est plus facile à un chameau qu’à eux d’obtenir la vie éternelle (Mt 19,24) !

Être habités par la passion que nul ne se perde est notre vocation de baptisés : au lieu de condamner ce qui nous choque, notre regard doit d’abord être celui du berger qui s’inquiète pour la brebis en danger. Au lieu de chercher à conforter notre position ou celle de notre Église, notre souci premier est d’aller chercher et sauver ceux qui étaient perdus (Lc 19,10), quitte à nous perdre nous-mêmes, quitte à y perdre la vie s’il le fallait.

Impossible que cette vocation baptismale n’ait pas de conséquences sociales ! Au travail, en famille, entre amis : notre désir est de nourrir chacun comme le Christ sur la montagne de l’autre côté de la mer (Jn 6,1), c’est-à-dire en pays étranger, là où les autres habitent et nous attendent, dans leur langue, leur culture, leurs aspirations, leurs contradictions. Il nous faut les nourrir de paroles et d’actes à consistance eucharistique. Et célébrer avec eux et pour eux ce partage des 5 pains et 2 poissons en chaque messe.

Voilà donc une double conversion à laquelle cet Évangile nous appelle : mieux respecter notre nourriture, afin que rien ne se perde ; mieux nourrir nos proches (physiquement, socialement, rituellement), afin que nul ne se perde.
Faisons nôtre cette double responsabilité, afin que rien ni personne ne se perde.

 


[1]. Son tombeau porte cette inscription : « Le vertueux Tarcisius portait les saintes espèces du Christ alors qu’une foule de méchants le pressait de les faire voir aux impies. Mais lui préféra perdre la vie et se faire tuer plutôt que de montrer à des chiens enragés les membres célestes ».

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« On mangera, et il en restera » (2 R 4, 42-44)

Lecture du deuxième livre des Rois

En ces jours-là, un homme vint de Baal-Shalisha et, prenant sur la récolte nouvelle, il apporta à Élisée, l’homme de Dieu, vingt pains d’orge et du grain frais dans un sac. Élisée dit alors : « Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent. » Son serviteur répondit : « Comment donner cela à cent personnes ? » Élisée reprit : « Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent, car ainsi parle le Seigneur : ‘On mangera, et il en restera.’ » Alors, il le leur donna, ils mangèrent, et il en resta, selon la parole du Seigneur.

 

PSAUME
(Ps 144 (145), 10-11, 15-16, 17-18)
R/ Tu ouvres la main, Seigneur : nous voici rassasiés. (Ps 144, 16)

Que tes œuvres, Seigneur, te rendent grâce
et que tes fidèles te bénissent !
Ils diront la gloire de ton règne,
ils parleront de tes exploits.

Les yeux sur toi, tous, ils espèrent :
tu leur donnes la nourriture au temps voulu ;
tu ouvres ta main :
tu rassasies avec bonté tout ce qui vit.

Le Seigneur est juste en toutes ses voies,
fidèle en tout ce qu’il fait.
Il est proche de tous ceux qui l’invoquent,
de tous ceux qui l’invoquent en vérité.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Un seul Corps, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême » (Ep 4, 1-6)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, moi qui suis en prison à cause du Seigneur, je vous exhorte à vous conduire d’une manière digne de votre vocation : ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour ; ayez soin de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix. Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même il y a un seul Corps et un seul Esprit. Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, au-dessus de tous, par tous, et en tous.

 

ÉVANGILE
« Ils distribua les pains aux convives, autant qu’ils en voulaient » (Jn 6, 1-15)
Alléluia. Alléluia.Un grand prophète s’est levé parmi nous : et Dieu a visité son peuple. Alléluia. (Lc 7, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus passa de l’autre côté de la mer de Galilée, le lac de Tibériade. Une grande foule le suivait, parce qu’elle avait vu les signes qu’il accomplissait sur les malades. Jésus gravit la montagne, et là, il était assis avec ses disciples. Or, la Pâque, la fête des Juifs, était proche. Jésus leva les yeux et vit qu’une foule nombreuse venait à lui. Il dit à Philippe : « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ? » Il disait cela pour le mettre à l’épreuve, car il savait bien, lui, ce qu’il allait faire. Philippe lui répondit : « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas pour que chacun reçoive un peu de pain. » Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit : « Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons, mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ! » Jésus dit : « Faites asseoir les gens. » Il y avait beaucoup d’herbe à cet endroit. Ils s’assirent donc, au nombre d’environ cinq mille hommes. Alors Jésus prit les pains et, après avoir rendu grâce, il les distribua aux convives ; il leur donna aussi du poisson, autant qu’ils en voulaient. Quand ils eurent mangé à leur faim, il dit à ses disciples : « Rassemblez les morceaux en surplus, pour que rien ne se perde. » Ils les rassemblèrent, et ils remplirent douze paniers avec les morceaux des cinq pains d’orge, restés en surplus pour ceux qui prenaient cette nourriture.
À la vue du signe que Jésus avait accompli, les gens disaient : « C’est vraiment lui le Prophète annoncé, celui qui vient dans le monde. » Mais Jésus savait qu’ils allaient l’enlever pour faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira dans la montagne, lui seul.
.Patrick Braud

Mots-clés : , , ,

4 janvier 2021

Recueil des homélies de l’Année A 2019-2020

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 00 min

Le recueil des homélies de l’Année A 2019-2020 est paru,

en version livre papier (12,90 €) et en version ebook (10,99 €) :

L'épiphanie du visage

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cliquez sur l’image

Vous pourrez choisir ensuite sur le site la version Livre ou Ebook.

 

Rappel : les recueils précédents des homélies de l’Année B – notre année liturgique 2020-2021 – sont toujours disponibles :

Le pourquoi et le comment                          Se laisser façonner                            Comme l'oued au désert

Mots-clés : , ,

27 décembre 2020

Signes de reconnaissance épiphaniques

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Des signes de reconnaissance épiphaniques

Homélie pour la fête de l’Épiphanie/ Année B
03/01/2021

Cf. également :

L’épiphanie du visage
Épiphanie : tirer les rois
Épiphanie : êtes-vous fabophile ?
Épiphanie : l’économie du don
Épiphanie : Pourquoi offrir des cadeaux ?
Le potlatch de Noël
Épiphanie : qu’est-ce que l’universel ?
L’Épiphanie, ou l’éloge de la double culture
L’inquiétude et la curiosité d’Hérode
Éloge de la mobilité épiphanique
La sagesse des nations

Les signes de reconnaissance

Signes de reconnaissance épiphaniques dans Communauté spirituelle signe-de-reconnaissanceEst-ce que vous encouragez souvent vos collègues ou vos proches ? Aimez-vous recevoir un compliment ? En donner ? Faites-vous régulièrement des feed-backs positifs aux membres de votre équipe ou de votre famille ? Êtes-vous plutôt très sobre, très neutre – voire indifférent – dans vos paroles et vos gestes sur les actions des autres ?
Vous avez sûrement remarqué qu’il suffit d’un : « Bravo, c’est super ! » ou d’un : « Good job ! »  adressé à un salarié pour voir ses yeux s’allumer et sa motivation se renforcer. Le baiser déposé sur le front de l’enfant avant qu’il ne s’endorme dans son lit, l’assurance d’un amour inconditionnel (« quoi que tu fasses, tu seras toujours chez toi à la maison ») font partie des provisions de confiance en soi qui lui permettront plus tard de traverser les crises.

Toutes ces paroles et gestes rassurent l’autre dans l’existence, l’aident à grandir (à tout âge), le conforte dans sa capacité à tenir sa place au milieu de nous. Éric Berne, le fondateur de l’Analyse Transactionnelle, a appelé signes de reconnaissance (stroke en anglais, qui est plus proche de caresse) ces retours – verbaux ou non verbaux – adressés à quelqu’un. Il appelle signe de reconnaissance « tout acte impliquant la reconnaissance de la présence d’autrui » [1]. C’est un message verbal ou non, positif ou négatif, que j’envoie à l’autre pour lui signifier qu’il existe à mes yeux.

Impossible d’évoluer, de grandir, de progresser sans recevoir ces signes de reconnaissance ! L’enfant-loup en manque au point de ne pas émerger de l’animalité. Le petit d’homme que personne n’a jamais dorloté, consolé, embrassé, félicité, risque de devenir une brute ou une épave.

 

1° effet : discerner le vrai visage de l’autre

Comment reconnaître des poux ?Fort heureusement, ce n’est pas le cas du bébé de la crèche ! À peine sorti du ventre de sa mère, il a les anges pour chanter à tue-tête la merveille de sa naissance, les bergers pour se réjouir de l’événement, et aujourd’hui les mages pour lui offrir des cadeaux somptueux.

Pleinement homme, Jésus commence sa vie terrestre en recevant des signes de reconnaissance dont il a aussi soif que du lait de sa mère ! Il accueille inconsciemment ces marques d’affection, de respect, de vénération comme la confirmation de sa mission. Tel  est d’ailleurs le premier sens du mot reconnaissance en français : reconnaître en l’autre ce qu’il est vraiment. Les anges reconnaissent en lui la gloire de Dieu se manifestant aux hommes. Les bergers rapportent à Marie et Joseph ce qu’on leur a dit : « Jésus est Sauveur, Christ et Seigneur », et ils s’en vont tout joyeux d’avoir ainsi reconnu en ce tout-petit au plus bas dans la mangeoire la manifestation (l’épiphanie) du grand Dieu « au plus haut des cieux ». Les mages reconnaissent à travers leurs présents que Jésus est vraiment le Grand Prêtre par excellence (encens), le Roi des rois (or), et le Prophète qui devait venir (myrrhe) [2].

À vrai dire, les signes de non-reconnaissance sont hélas eux aussi terriblement efficaces. L’aubergiste ignore ces étrangers et prétexte qu’il n’y a pas place pour eux à l’auberge. Hérode – « ce renard » - fait semblant d’appeler « roi des juifs » ce rival potentiel qu’il veut éliminer. Nous sommes nous aussi capables hélas d’envoyer des signes négatifs autour de nous !

Tels sont les signes de reconnaissance : positifs, ils aident celui qui sait les recevoir à discerner son identité profonde, sa vocation la plus personnelle ; négatifs, ils le découragent, le révoltent ou le désespèrent. Le pire est encore l’indifférence : ne pas envoyer de signes du tout…

 

2° effet : s’ancrer dans la gratitude

Gratitude rocks - PhotosDu coup, le deuxième sens du mot reconnaissance en français s’applique également dans la logique du don (comme dirait Marcel Mauss) que les mages pratiquent à l’Épiphanie : être reconnaissant, c’est accepter avec gratitude les cadeaux reçus, et témoigner auprès de leurs donateurs de leur effet positif en retour.

Ne croyez pas trop vite que cette reconnaissance-là est plus facile que la première ! Par humilité, par pudeur, à cause d’une éducation où l’on n’exprime pas ses émotions, nous avons souvent du mal à dire simplement : « le compliment que tu me fais me touche. Merci », ou bien : « ton retour m’encourage et me donne de l’énergie ». Nous avons du mal parfois à nous laisser étreindre affectueusement, à consentir à la bienveillance de l’autre, à accueillir simplement les marques d’admiration qui nous sont envoyées. Peut-être parce que nos parents ont été sévères, avares de compliments, réprimant leurs émotions. Peut-être parce que nous voulons être si parfaits que seules comptent à nos yeux les améliorations à faire et pas les progrès réalisés.

Heureux ceux qui peuvent se laisser toucher par les signes de reconnaissance offerts par leurs compagnons de route ! Il y a alors un échange réel : l’un reconnaît le positif en l’autre qui en retour est reconnaissant de ce feed-back.

Le Christ ne cessera de pratiquer cette pédagogie de la reconnaissance sur les chemins de Palestine. Il se réjouit de ce que les pécheurs, les femmes, les lépreux disent de lui. Il encourage le centurion (« jamais je n’ai vu une fois si grande en Israël ! »), les malades guéris (« ta foi t’a sauvé »), le criminel repenti (« ce soir, tu seras avec moi en paradis »), Zachée perché dans l’arbre (« aujourd’hui, le salut est entré dans cette maison »), la prostituée en pleurs versant un rare parfum sur ses pieds (« elle a montré beaucoup d’amour »).

Pour les chrétiens, la source de la reconnaissance est en Dieu même : c’est la circulation de la louange trinitaire d’une Personne à l’Autre. Le Fils reconnaît le Père comme son origine, et son infinie reconnaissance est l’Esprit, don vivant qui unit les deux. En pratiquant la reconnaissance, les humains participent – même sans le savoir - à la vie trinitaire dont ils proviennent et vers laquelle ils tendent.

 

3° effet : devenir ce que nous offrons

Or, encens, myrrhe - clipart vectoriel de Art libre de droitsD’où le troisième effet de cette circulation des cadeaux épiphanique que sont les signes de reconnaissance dans nos vies : ceux qui offrent sont transformés en ce qu’ils offrent, ou plutôt en celui à qui ils donnent. Si l’évangile de Luc précise que les mages sont repartis par un autre chemin, ce n’est pas seulement à cause d’Hérode, mais également parce qu’ils sont transformés grâce à l’offrande qu’ils viennent de faire. Ils ne sont plus les mêmes. L’or  offert au roi du monde les a rendus participant de cette royauté-là. L’encens offert fumant devant le Grand Prêtre par excellence les associe au culte nouveau, qui n’a plus besoin de Temple parce qu’il est « en Esprit et en vérité ». La myrrhe déposée en vue de l’ensevelissement les rend prophètes avec le Christ accomplissant les Écritures et déchiffrant chaque moment présent comme le moment de la grâce divine.

De même que nous finissons par nous assimiler à ce que nous mangeons, aux images que nous fréquentons, à la musique que nous écoutons, les mages finiront par devenir les prêtres, prophètes et rois que leurs cadeaux symbolisaient, et que l’enfant de la crèche incarnait.

Celui qui n’offre rien n’a rien.
Qui ne reconnaît jamais l’autre dans sa positivité ne sera pas lui-même reconnu.
Qui n’accueille pas la reconnaissance de l’autre se prive de provisions essentielles pour sa route.
 

De Bethléem au Golgotha Jésus ne cessera de reconnaître et de manifester en chaque visage rencontré l’étincelle divine qui s’y cache. Des mages au bon larron, il accueillera avec reconnaissance les marques de vénération qu’on lui adressera.

Il ne tient qu’à nous de devenir ce que nous offrons.
Il ne dépend que de nous de communier au Christ, afin de devenir - par lui avec lui et en lui - prêtre, prophète et roi avec l’encens, la myrrhe et l’or déposés au pied de la mangeoire de Bethléem.
Cela commence par l’humble pratique des signes de reconnaissance à donner aux autres, à accepter joyeusement pour soi-même…

 

[1]. Erice Berne, Des jeux et des hommes : psychologie des relations humaines, Stock, 1984.

[2]. Les mages offrent la myrrhe comme la femme l’onction à Béthanie : « Si elle a versé ce parfum sur mon corps, c’est en vue de mon ensevelissement » (Mt 26, 12). Ils prophétisent ainsi la mort de Jésus, car la myrrhe sert à l’embaumement des corps, ainsi que le mentionne Jean : « Nicodème  vint lui aussi ; il apportait un mélange de myrrhe et d’aloès pesant environ cent livres. Ils prirent donc le corps de Jésus, qu’ils lièrent de linges, en employant les aromates selon la coutume juive d’ensevelir les morts » (Jn 19, 39 40).

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La gloire du Seigneur s’est levée sur toi » (Is 60, 1-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples. Mais sur toi se lève le Seigneur, sur toi sa gloire apparaît. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Lève les yeux alentour, et regarde : tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ; tes fils reviennent de loin, et tes filles sont portées sur la hanche. Alors tu verras, tu seras radieuse, ton cœur frémira et se dilatera. Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi, vers toi viendront les richesses des nations. En grand nombre, des chameaux t’envahiront, de jeunes chameaux de Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ; ils annonceront les exploits du Seigneur.

 

PSAUME

(71 (72), 1-2, 7-8, 10-11, 12-13)
R/ Toutes les nations, Seigneur, se prosterneront devant toi. (cf. 71,11)

Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !

En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

Les rois de Tarsis et des Îles apporteront des présents.
Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande.
Tous les rois se prosterneront devant lui,
tous les pays le serviront.

Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Il est maintenant révélé que les nations sont associées au même héritage, au partage de la même promesse » (Ep 3, 2-3a.5-6)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, vous avez appris, je pense, en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous : par révélation, il m’a fait connaître le mystère. Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit. Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile.

 

ÉVANGILE
Nous sommes venus d’Orient adorer le roi (Mt 2, 1-12)
Alléluia. Alléluia.Nous avons vu son étoile à l’orient, et nous sommes venus adorer le Seigneur. Alléluia. (cf. Mt 2, 2)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda,tu n’es certes pas le dernierparmi les chefs-lieux de Juda,car de toi sortira un chef,qui sera le berger de mon peuple Israël. » Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. » Après avoir entendu le roi, ils partirent. Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , ,

29 décembre 2019

L’épiphanie du visage

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

L’épiphanie du visage

Homélie pour la fête de l’Épiphanie / Année A
05/01/2020

Cf. également :

Épiphanie : tirer les rois
Épiphanie : êtes-vous fabophile ?
Rousseur et cécité : la divine embauche !
Épiphanie : l’économie du don

Épiphanie : Pourquoi offrir des cadeaux ?
Le potlatch de Noël
Épiphanie : qu’est-ce que l’universel ?
L’Épiphanie, ou l’éloge de la double culture
L’inquiétude et la curiosité d’Hérode
Éloge de la mobilité épiphanique
La sagesse des nations

En Chine, le visage sert à tout. Reconnu par une caméra intelligente, il vous permet de payer au supermarché sans sortir votre carte bleue ni même faire la queue. Il vous donne  accès au métro, à l’entrée de votre immeuble, et à l’argent de votre compte en banque… Grâce à la reconnaissance faciale, le visage devient une signature unique, infalsifiable, qui simplifie les démarches de la vie courante.

Le revers de la médaille de cette prouesse technologique est l’avènement d’une société de contrôle, où la surveillance généralisée des visages permet de sanctionner, d’observer, de punir, de noter les citoyens. Chacun dispose ainsi d’une sorte de « permis à points » social en fonction de ses amendes, condamnations, incivilités ou au contraire des actes approuvés par le régime. Malheur à ceux dont le nombre baisse trop ! Les caméras les dénicheront où qu’ils soient et les écarteront du train, du métro, du spectacle auquel ils n’ont plus droit. On estime à près de 400 millions le nombre de caméras intelligentes dans le pays (une pour 3,5 habitants). Il passera probablement à 600 millions en 2025.

On pense bien sûr à George Orwell : son roman « 1984 » anticipait ce type de société de contrôle où la surveillance panoptique (= ayant vue sur tout) supprime l’anonymat et la vie privée. Et cela fait froid dans le dos…

Ces calculs sur les visages pour les traduire en une série de 0 ou 1 reconnaissable par l’intelligence artificielle font aussi penser à d’autres calculs étranges sur le visage humain, ceux des soi-disant docteurs nazis prétendant caractériser la race juive par son visage caricaturé à l’extrême. De grandes expositions à Paris et ailleurs consacraient cette approche anthropométrique du visage dans les années de l’occupation allemande. Sous couvert de scientificité, la mainmise sur le visage humain servait l’idéologie nazie : dénier aux juifs leur humanité et en faire des sous-hommes (Untermenschen). Cela fait froid dans le dos…

Après-guerre, bizarrement, cette manipulation des visages connut d’autres heures de gloire avec la pseudo-science de la morphopsychologie, inventée par un psychiatre français Louis Corman (1901–1995), heureusement largement inconnu. Il voulait classer scientifiquement les visages et en déduire les caractéristiques des personnalités de chacun d’après les traits de son faciès. Ce qui n’est pas sans rappeler d’ailleurs une autre pseudo-science, chinoise à nouveau, qui régnait autrefois à la cour de Pékin. Le Mian Xiang était l’art impérial de la lecture du visage, populaire en Chine depuis l’Antiquité. Cette technique d’inspiration taoïste, vieille de plusieurs millénaires, permettrait de décrypter le caractère d’une personne mais aussi de ‘prédire’ ses actes à partir d’une analyse minutieuse des traits de son visage (la distance entre ses yeux, leur courbure, la forme du nez, des oreilles et des rides…). Elle était employée dans la Chine traditionnelle pour sélectionner les candidats aux postes de fonctionnaire, mais aussi – déjà! pour repérer les personnes malveillantes dans une foule dinvités.

À l’opposé de ces pensées calculantes et techniciennes, le philosophe juif Emmanuel Levinas a réfléchi sur ce qu’il appelle l’épiphanie du visage. Lorsque nos regards se croisent, le visage de l’autre est un appel à la responsabilité éthique envers lui, pour en prendre soin et le servir. Il y a dans le visage d’autrui la manifestation d’une transcendance, de quelque chose qui nous échappe et nous commande à la fois, qui n’est pas mesurable, qui n’est pas objet de manipulation ni de calcul. L’exposition du visage à autrui – peau nue offerte à la rencontre – est bouleversante pour qui prend le temps d’y déceler l’infini qui s’y manifeste. C’est bien une épiphanie (au sens grec du terme) c’est-à-dire une manifestation (paraître au-dessus) de l’infini (la personne humaine) dans le fini (son visage). Emmanuel Lévinas appelle épiphanie l’expression du visage en tant qu’elle résiste à la prise et se refuse à la possession. Le visage s’impose par-delà les formes qui le délimitent. Il me parle et m’invite à une relation sans aucune mesure avec tout pouvoir. Cette dimension infinie, transcendante, purement éthique, est expression et discours. Sans recourir à la force, elle résiste infiniment à toute appropriation ou négation, y compris au meurtre : c’est une résistance désarmée et désarmante.

« Le visage est sens à lui seul. Toi, c’est toi. En ce sens, on peut dire que le visage n’est pas « vu ». Il est ce qui ne peut devenir un contenu, que votre pensée embrasserait ; il est l’incontenable, il vous mène au-delà.
Le  visage  se  refuse  à  la  possession,  à  mes  pouvoirs.  Dans  son épiphanie, dans l’expression, le sensible, encore saisissable se mue en  résistance  totale  à  la  prise.  (…)  L’expression  que  le  visage introduit dans le monde ne défie pas la faiblesse de mes pouvoirs, mais mon pouvoir de pouvoir.
L’infini paralyse le pouvoir par sa résistance infinie au meurtre, qui, dure et insurmontable, luit dans le visage d’autrui, dans la nudité totale de ses yeux, sans défense, dans la nudité de l’ouverture absolue du Transcendant. Il y a là une relation non pas avec une résistance très grande, mais avec quelque chose d’absolument Autre : la résistance de ce qui n’a pas de résistance – la résistance éthique.
L’épiphanie du Visage suscite cette possibilité de mesurer l’infini de la tentation du meurtre, non pas seulement comme une tentation de destruction totale, mais comme impossibilité – purement éthique – de cette tentation et tentative.
Le visage me parle et par là m’invite à une relation sans commune mesure avec un pouvoir qui s’exerce, fût-il jouissance ou connaissance.
Emmanuel Levinas, Totalité et infini, 1961.

Les Grecs pensaient autrefois qu’il fallait se masquer le visage pour jouer son rôle. Le masque de théâtre avait pour fonction de laisser porter la voix tout en cachant le visage. La personne (prosopon en grec, persona en latin) était alors en avant du masque (pro-sopon) le son qui perçait de derrière (per-sona). Avec Levinas, la personne humaine est au contraire celle que le visage révèle au lieu de la dissimuler, dans son irréductible altérité. C’est un autre qui se tient face à moi, et son altérité me renvoie au Tout-Autre dont il est une épiphanie. C’est pourquoi le visage d’autrui résonne comme une injonction éthique absolue : ‘tu ne tueras pas’.

Ce large détour par différentes conceptions du visage peut nous aider à redécouvrir le sens de la fête d’aujourd’hui.
Qu’est-ce en effet que l’Épiphanie sinon la manifestation de l’infini divin dans le fini de l’enfant de Bethléem ? En lui le Tout-Autre se révèle, l’indicible se laisse approcher, le très Grand est tout petit, l’invisible se donne à contempler. Les mages ne s’y sont pas trompés. Avec leur science astrologique, ils auraient pu se contenter de la description de leurs calculs. Ils avaient en quelque sorte inventé la reconnaissance faciale du Messie, à lire dans les astres mieux que les Chinois dans leurs caméras vidéo… Mais ils n’ont pas voulu en rester là. Cette connaissance théorique les laissait sur leur faim. Ils voulaient voir l’enfant. Ils désiraient éprouver son regard, scruter son visage, être physiquement en sa présence, se prosterner devant un être de chair et non une forme dans le ciel. Un Dieu sans visage pourrait-il vraiment entrer en relation, en communion avec l’homme ? Dès sa naissance, Jésus est l’épiphanie du Père : tout en lui nous parle de plus grand que lui ; ses actes nous montrent comment Dieu agit ; ses paroles lui sont inspirées par l’Esprit ; son visage bouleversera même ses ennemis dans le pardon offert.

Fêter l’Épiphanie, c’est donc répondre à l’injonction éthique qui me vient du visage d’autrui (pour reprendre Levinas) : ‘sois responsable de ton frère en humanité, ne te dérobe pas devant son regard. Contemple-le face-à-face et tu frémiras de pressentir une dignité infinie, ton cœur se dilatera de frôler ce qui dépasse l’entendement humain. Dans la rencontre de Bethléem, les mages font l’expérience de ce bouleversement intérieur. Les cadeaux qu’ils offrent sont les signes de leur responsabilité envers l’enfant : de l’or pour qu’il soit reconnu comme roi, de l’encens pour discerner en lui le Grand Prêtre venu de Dieu, de la myrrhe pour que son embaumement après la croix révèle au monde sa victoire sur la mort.

Totalité et infiniAllez rendre visite à un service de pédiatrie : vous ne pourrez pas échapper aux regards de ces enfants malades dont certains semblent vous avertir du danger extrême qui les menace et vous supplie en vous tendant leurs visages. Même le pire bourreau ne pourra rester insensible à cette détresse d’autrui qui est un appel à prendre soin de lui. On raconte que les commandos nazis chargés des basses besognes d’extermination en étaient réduits à se saouler continûment pour se confronter à des statistiques de travail et non à des visages humains implorant leur pitié ou flambant de colère et de haine.

À Bethléem, c’est presque l’effet symétrique. La profondeur du mystère qui émane du visage du nouveau-né oblige les mages à prendre soin d’eux-mêmes. Grâce à un songe commun, ils repartent « par un autre chemin » pour éviter la violence du fourbe Hérode qui aurait voulu les éliminer pour les faire taire. D’ailleurs Hérode fera tuer les premiers-nés à distance, sur un ordre politique, sans se salir lui-même les mains. 

Nous ne pouvons plus comme les mages aller nous prosterner au loin devant le Roi des juifs. Mais nous pouvons en-visager (c’est-à-dire donner un visage) à ceux que nous croisons sans les voir. Les voisins de palier, de quartier, de bureau. Les SDF dans la rue qui nous gênent et dont nous détournons le regard. Les gens trop gros, trop maigres, trop grands, trop petits, trop handicapés, trop différents de peau, psychologiquement trop dérangés… Et d’abord les tous proches : conjoint, enfants, famille, dont on croit connaître la personnalité et dont nous ne voulons plus nous étonner.

Dieu le Tout-Autre se révèle sur le visage d’autrui. Face-à-face, quelque chose de plus grand que tout se dévoile. Si je renonce à mettre la main sur lui (par la technique, le calcul, l’aveuglement idéologique, l’intérêt etc.), l’appel à prendre soin qui émane de son visage changera mon chemin et mes décisions.

Telle est l’épiphanie du visage humain, qui s’enracine dans l’Épiphanie du Christ à Bethléem : ne pas passer à côté de l’autre sans contempler sur son visage l’infini qui nous fait vivre tous les deux et nous convoque à devenir responsables l’un de l’autre…

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La gloire du Seigneur s’est levée sur toi » (Is 60, 1-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples. Mais sur toi se lève le Seigneur, sur toi sa gloire apparaît. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Lève les yeux alentour, et regarde : tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ; tes fils reviennent de loin, et tes filles sont portées sur la hanche. Alors tu verras, tu seras radieuse, ton cœur frémira et se dilatera. Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi, vers toi viendront les richesses des nations. En grand nombre, des chameaux t’envahiront, de jeunes chameaux de Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ; ils annonceront les exploits du Seigneur.

PSAUME

(Ps 71 (72), 1-2, 7-8, 10-11, 12-13)
R/ Toutes les nations, Seigneur, se prosterneront devant toi. (cf. Ps 71,11)

Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !

En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

Les rois de Tarsis et des Îles apporteront des présents.
Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande.
Tous les rois se prosterneront devant lui,
tous les pays le serviront.

Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

DEUXIÈME LECTURE
« Il est maintenant révélé que les nations sont associées au même héritage, au partage de la même promesse » (Ep 3, 2-3a.5-6)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, vous avez appris, je pense, en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous : par révélation, il m’a fait connaître le mystère. Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit. Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile.

ÉVANGILE
Nous sommes venus d’Orient adorer le roi (Mt 2, 1-12)
Alléluia. Alléluia.Nous avons vu son étoile à l’orient, et nous sommes venus adorer le Seigneur. Alléluia. (cf. Mt 2, 2)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda,tu n’es certes pas le dernierparmi les chefs-lieux de Juda,car de toi sortira un chef,qui sera le berger de mon peuple Israël. » Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. » Après avoir entendu le roi, ils partirent.
Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
 Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.
Patrick Braud

Mots-clés : , , , ,
12345...7