L'homélie du dimanche (prochain)

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31 août 2025

N’idolâtrez pas vos proches !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

N’idolâtrez pas vos proches !

Homélie pour le 23° Dimanche du Temps ordinaire / Année C
07/09/25

Cf. également :
La vie est courte…
La docte ignorance
Pourquoi Paul n’a-t-il pas voulu abolir l’esclavage ?
S’asseoir, calculer, aller jusqu’au bout
Quel sera votre sachet de terre juive ?
Les cimetières de la Toussaint

1. Quand la famille tue
Souvenez-vous de l’assassinat de Carlo, le beau-frère du Parrain II, Michael Corleone. Carlo battait sa femme, Connie, la sœur de Michael. Un jour, après une nouvelle scène de violence domestique, Connie appelle Sonny Corleone, son frère aîné, impulsif et violent, pour l’alerter. Mais c’était un piège. Carlo a provoqué la dispute exprès, sachant que Sonny viendrait — et qu’il tomberait dans une embuscade. Sonny est criblé de balles, dans l’une des scènes les plus violentes du film. Carlo est responsable de la mort de Sonny, par vengeance et ambition.

Des années plus tard, Michael Corleone, devenu le nouveau Don, fait mine d’avoir pardonné à Carlo. Il lui fait croire qu’il sera réintégré dans les affaires, qu’il est désormais accepté comme un vrai membre de la famille. Mais en réalité, Michael a décidé que Carlo devait mourir. Pas pour se venger personnellement, mais pour restaurer l’honneur du clan et assurer la sécurité de la famille. Dans la scène finale du film, Michael confronte Carlo :
« Tu as trahi la famille. Tu as livré Sonny ». Il lui fait avouer, puis lui dit :
« Je ne te ferai pas de mal. Tu quittes la ville, ta vie est épargnée ».
Mais au moment où Carlo monte dans la voiture… il est étranglé à mort par un homme de main.

Voilà le paradoxe moral : un meurtre « au nom de l’amour de la famille », Michael fait tuer le mari de sa propre sœur. Il ment à Carlo, simule le pardon, pour mieux l’éliminer. Il prétend agir sans colère, mais par devoir envers le clan. Ce meurtre est l’illustration parfaite de la logique mafieuse : l’amour de la famille justifie tout, y compris le meurtre.

Le meurtre de Carlo est aussi le début de la fin pour Michael. Il perd peu à peu son âme, sa femme (Kay), ses illusions, puis son fils (dans Le Parrain III).
Il est englouti par la logique d’un amour familial dépourvu d’amour véritable. En cherchant à sauver la famille, il finit par la perdre.

N’idolâtrez pas vos proches ! dans Communauté spirituelle Miniature-800x445Voilà à quoi conduit l’amour de la famille lorsqu’elle est idolâtrée au point de tout lui sacrifier. Jésus de Nazareth sait bien que donner la priorité absolue à ses proches conduit à l’injustice, au mensonge, aux pires violences. Lorsqu’il est ainsi désordonné, l’amour des siens est une idole qui – telle Moloch – dévore ses propres enfants. Ce n’est qu’en ordonnant cet amour à un plus grand que lui qu’il pourra s’épanouir au service du bien commun. D’où l’avertissement de notre lecture de ce dimanche (Lc 14,25-33) : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple » (Lc 14,26).

Éliminons d’emblée les contresens possibles à partir du verbe haïr (μισέω = miseo, en grec). L’usage de ce verbe en Israël est en réalité un sémitisme – quasi intraduisible – lorsqu’il s’applique à deux personnes. Haïr signifie alors préférer l’une à l’autre, comme il est écrit en Dt 21,15 : « Lorsqu’un homme a deux femmes, il peut arriver qu’il aime l’une et haïsse l’autre, et que toutes les deux lui donnent des fils. Si l’aîné est le fils de la femme qu’il hait… » La Loi n’indique pas une haine émotionnelle de la part du mari, mais seulement une préférence pour la première épouse, avant la deuxième épouse. De même Paul emploie ce verbe pour comparer Jacob et Ésaü : « comme il est écrit : J’ai aimé Jacob, j’ai haï Ésaü. » (Rm 9,13 ; cf. Mal 1,2–3). Ésaü n’était pas haï de son père, ni de YHWH, mais Jacob était le préféré d’Isaac, comme Joseph sera le préféré de Jacob. Si cette notion de préférence vous choque, rappelez-vous que c’est une relecture a posteriori de la vie de chacun. Il se trouve que Jacob a été plus fidèle à YHWH qu’Ésaü, et Joseph plus que ses frères. C’est pour expliquer leur réussite spirituelle à la différence des autres que les auteurs bibliques les revêtent d’une préférence divine. Les autres, frères, épouses ou proches, qui sont médiocres ou infidèles sont qualifiés de « haïs ».

C’est donc à une gestion de nos priorités que nous invite Jésus : « Dieu premier servi »,  selon la devise de Jeanne d’Arc. Si Dieu passe avant nos proches, nous pourrons aimer mieux, davantage, en vérité.
« Ce que le Christ demande, ce n’est pas que nous haïssions notre père ou notre mère au sens propre, mais que nous ne les aimions pas plus que lui, surtout si cet amour devient un obstacle à sa volonté » (Jean Chrysostome, Homélie 35 sur Matthieu).
« Il faut quitter tout ce qui est nôtre, même ce qu’il y a de plus intime, si cela empêche de s’attacher totalement à Dieu. La vraie liberté commence là où l’on cesse de posséder, même les siens » (Grégoire de Nysse, De la vie de Moïse).

Pourquoi ? Proposons quelques arguments rationnels qui nous invitent à ne pas idolâtrer nos proches.

2. Préférer le Christ remet chacun à sa juste place
Faire de ma famille un absolu, c’est lui rendre un très mauvais service. Car l’autre n’est pas Dieu, fut-il mon conjoint, mon père, ma mère, ma sœur, mon frère ! Aimer Dieu en premier, c’est placer chaque relation sous le signe de la vérité.

Nos proches ne sont plus des absolus, ni des moyens de nous combler, mais des personnes confiées à notre amour et à notre liberté.
Cela permet un amour juste, capable de dire « non » quand c’est nécessaire, de pardonner sans oublier, de prendre soin sans s’effacer. C’est un amour qui respecte la liberté de l’autre, qui ne cherche pas à le façonner à notre image, mais à l’aider à grandir dans sa vocation propre.
Dédiviniser nos proches, c’est également ne pas tout attendre d’eux. L’être aimé n’est pas là pour me combler. Il ne possède pas automatiquement tout ce qui me manque. C’est injuste de lui demander de compléter mes lacunes, de dissiper les angoisses, d’abolir ma solitude, de toujours m’apporter l’aide nécessaire. Lacan aimait à répéter avec humour :
« Aimer, c’est donner quelque chose que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » (Séminaire VIII) !
L’amour vrai ne comble pas le manque chez l’autre : au contraire, il le creuse. Partager le manque-à-être est une alliance respectueuse de l’altérité de chacun, creusant le désir d’être-plus au lieu de le saturer.

prosternez-vous-à-l-amorce-12596847 amour dans Communauté spirituelleIdolâtrer, c’est faire de l’autre un tout, un absolu, ce qui l’aliène à notre représentation et à notre narcissisme ; ce qui nous enchaîne nous-même à l’illusion d’une complémentarité impossible.
Croire que l’autre va réparer notre incomplétude, c’est tomber dans une forme d’idolâtrie affective étouffante. C’est ce que Jésus dit (sans avoir lu Lacan !) : si tu demandes à l’autre de remplir la place de Dieu, tu le perds – et tu te perds.

Communier dans l’amour suppose une certaine distance à cultiver, une réelle distinction des deux, car l’amour-fusion aliène et détruit. Développer cette distance intime au cœur de la relation est au-dessus de nos seules forces, si nous ne le recevons pas de Dieu-Trinité, en qui relation et distinction se conjuguent en communion de personnes différentes.
Revenir à la source trinitaire de l’amour nous permet d’irriguer nos amours humains à leur image et ressemblance. Tels les saumons remontant la rivière pour donner la vie, il nous faut refluer en Dieu, afin d’y puiser la qualité de relation avec laquelle nous chérirons nos proches.

3. Préférer le Christ rend l’autre libre
Idolâtrer nos proches, c’est en réalité les asservir, comme on assigne une idole à la poursuite de nos intérêts égoïstes. On se prosterne devant une statuette pour obtenir la guérison, on porte une amulette pour être protégé, on danse autour de totems pour obtenir la pluie : tous ces petits dieux ne sont que des inventions des fantasmes de notre désir de toute-puissance.

Idolâtrer l’être aimé, c’est le posséder, faire de lui la solution à mes problèmes, le bouche-trou de mes manques, l’esclave de mes demandes les plus folles.

L’altruisme cache souvent un désir possessif inavoué, à l’image des dames patronnesses du XIXe siècle qui allait nourrir « leurs pauvres ».

Regardez la vie associative : sous prétexte de générosité, combien de bénévoles ne récupèrent-ils pas un statut social, une autorité, une reconnaissance qui leur faisaient cruellement défaut ? Ils font croire que ce sont des militants désintéressés, mais ont soif de pouvoir, de domination, de gloire, à travers une militance apparemment innocente et humaniste. Très vite, ils veulent devenir indispensables, incontournables ; ils ont du mal à passer le relais (sous prétexte qu’il n’y a personne derrière) ; ils imposent leurs idées ; leur gouvernance, leur vision.
« Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi… » (Mt 20,26)

L’agapè, c’est cet amour qui aime sans condition de réciprocité. Mais pour qu’il ait valeur, encore faut-il qu’il ne serve pas de masque à un désir de maîtrise. L’amour chrétien n’attend pas tout de l’autre, car l’affection peut être facilement détournée en amour captatif s’il ne fait pas un certain travail de deuil sur le désir, sur le manque.
On peut se croire altruiste et être profondément possessif !
Or le samaritain se retire et disparaît avant que le blessé puisse le remercier. Et Saint-Vincent de Paul n’abordait le soin des pauvres qu’avec crainte et tremblement : « Quand vous donnez à un pauvre, il faut se retirer avant qu’il puisse vous remercier ». « Cherchons les plus pauvres et les plus abandonnés ; reconnaissons devant Dieu que ce sont nos seigneurs et nos maîtres, et que nous sommes indignes de leur rendre nos petits services ».

L’amour immodéré de sa famille – quand on la place au-dessus de tout, même de la vérité, de la justice ou de la liberté – peut devenir immoral, dangereux, voire illégal.
Le népotisme par exemple fait des ravages chez les puissants (et même dans l’Église !) : Napoléon avait placé ses enfants sur les trônes des royaumes d’Europe, Trump se sert de ses proches comme ambassadeurs fantômes ou négociateurs de l’ombre ; nos dirigeants confient des postes à des membres de leur famille sans compétences réelles ; des chefs d’entreprise détournent de l’argent pour leur famille etc.
La corruption, la justice, les inégalités se nourrissent fort bien de l’amour familial désordonné !

Par amour de leur famille, certains parents taisent le crime de leurs enfants, et des enfants mentent pour innocenter leurs parents.
Par amour de la famille, j’ai vu en Afrique des parents empoisonner leur fille qui refusait un  mariage arrangé, et les déshonorait par cette insoumission.
Par amour de la famille, les vendettas continuent à semer la mort en Corse, au Kosovo ou ailleurs.
Par amour de la famille, les « crimes d’honneur », si fréquents dans les cultures traditionnelles (Maghreb, pays slaves etc.) font régner un climat de terreur.
Par amour de la famille, des enfants « différents » (handicap, homosexualité, opinions politiques ou religieuses) sont mis à la porte, exclus, ou pire.
Par amour de la famille, des parents vont élever leur enfant-roi loin de tout repère et de toute limite.

L’amour du Christ nous libère de la peur et du besoin de possession. Quand on aime d’abord le Christ, on ne demande plus aux autres de combler ce que Dieu seul peut remplir : un besoin absolu de reconnaissance, de sécurité, de sens. Cela évite de transformer nos proches en « béquilles affectives » ou en idoles, et de les aimer pour ce qu’ils nous donnent, plutôt que pour eux-mêmes.
L’amour du Christ, qui est inconditionnel, guérit l’angoisse du manque et nous ancre dans une paix intérieure. Cela rend notre amour plus libre, moins centré sur nous, plus ouvert à l’autre tel qu’il est.

4. Aimer nos proches en Dieu
Le Christ est le raccourci le plus efficace entre les autres et nous. Aller vers l’autre en passant par Lui, c’est l’humble chemin de qui veut laisser Dieu aimer en lui et à travers lui.

Jean-Paul II l’écrivait : « L’homme ne peut se comprendre pleinement sans le Christ. Il ne peut non plus aimer véritablement les autres sans passer par le Christ, qui révèle pleinement l’homme à lui-même » (Redemptor Hominis, n° 10).
Et Benoît XVI complétait : « L’amour devient divin dans la mesure où il vient de Dieu et nous unit à Dieu. Il nous transforme jusqu’à ce que nous n’aimions plus seulement en nous, mais aussi à partir de Dieu, en Dieu ».
Le pape François abondait en ce sens : « Il ne s’agit pas de remplacer l’amour humain par l’amour divin, mais de l’inscrire dans l’amour de Dieu pour le rendre plus vrai » (Amoris laetitia, n° 104).

 familleC’est donc à partir de Dieu que nous pouvons le mieux aimer.
Quand vous voulez chérir vos proches, changez de point de vue, adoptez le point de vue de Dieu ! Voyez-le comme Dieu lui-même le voit.

Être plongé dans le cœur de Dieu est le plus court chemin pour être unis nos frères, et réciproquement la prière continuelle nous conduit de la compassion envers autrui à l’union à Dieu, et de l’union à Dieu à l’amour d’autrui, en les aimant à partir de Dieu et en Dieu.

Le starets Silouane, du mont Athos, raconte comment son intercession pour les ouvriers travaillant sur les chantiers de l’île le conduit au cœur du mystère divin, où là il retrouve les visages de ces ouvriers, qui à nouveau le mènent en Dieu seul etc., dans un mouvement perpétuel de Dieu à l’homme et de l’homme à Dieu :
« Au début, je priais avec des larmes de compassion pour Nicolas, sa jeune femme et leur petit enfant mais, à mesure que je priais, le sentiment de la présence divine m’envahissait de plus en plus ; à un certain moment, il devint si intense que, perdant de vue Nicolas, sa femme, leur enfant, leurs besoins, leur village, je n’eus plus conscience que de Dieu seul. Le sentiment de la présence de Dieu m’entraîna dans un recueillement de plus en plus profond ; soudain, au sein même de cette présence, je rencontrai l’amour de Dieu et, au cœur de cet amour, Nicolas, sa jeune femme et l’enfant ; alors, avec l’amour même de Dieu, je recommençai à prier pour eux ; mais je me sentis derechef attiré dans de nouveaux abîmes au fond desquels je rencontrai une fois de plus l’amour de Dieu. C’est ainsi que se passent mes journées : je prie pour chacun de mes ouvriers, tour à tour, l’un après l’autre ; la fin de la journée je leur dis quelques paroles, nous prions ensemble et ils vont se reposer. Quant à moi, je regagne le monastère pour m’y acquitter de mes devoirs monastiques » [1].


Conclusion :
aimer-son-prochain-300x158 idole
Aimer le Christ en premier, ce n’est pas aimer les autres moins — c’est les aimer mieux :

en vérité, sans mensonge ni illusion,
en liberté, sans dépendance affective,
avec une force qui dépasse nos limites humaines.
C’est un amour qui désencombre, qui élargit le cœur, et qui permet à chacun d’exister dans la lumière de Dieu, non dans l’ombre de nos attentes.
Aimer Dieu en premier n’abolit pas l’amour humain, mais l’élève,
L’amour du Christ purifie les attachements affectifs.
L’amour des proches, s’il est centré sur Dieu, devient plus vrai, plus libre, plus fort.
Les autres amours s’éclairent, se purifient et se fortifient lorsqu’ils sont ordonnés à l’amour du Christ.
L’amour du prochain devient plus vrai quand il est enraciné dans l’amour de Dieu, et non dans le besoin affectif et la peur de la perte.

Ne pas idolâtrer ses proches, c’est accepter leur altérité, leur manque, leur non-réponse.
C’est renoncer à la fusion, au désir d’être leur tout ou de faire d’eux notre tout.
C’est aussi savoir aimer sans posséder, jusqu’à accepter de perdre la vie au lieu de vouloir la garder : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple ».

___________________________________

[1]. Mgr Antoine Bloom, L’école de prière, Seuil (LV 143), 1972.


LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? » (Sg 9, 13-18)

Lecture du livre de la Sagesse
Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ? Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? Les réflexions des mortels sont incertaines, et nos pensées, instables ; car un corps périssable appesantit notre âme, et cette enveloppe d’argile alourdit notre esprit aux mille pensées. Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre, et nous trouvons avec effort ce qui est à notre portée ; ce qui est dans les cieux, qui donc l’a découvert ? Et qui aurait connu ta volonté, si tu n’avais pas donné la Sagesse et envoyé d’en haut ton Esprit Saint ? C’est ainsi que les sentiers des habitants de la terre sont devenus droits ; c’est ainsi que les hommes ont appris ce qui te plaît et, par la Sagesse, ont été sauvés.

PSAUME
(Ps 89 (90), 3-4, 5-6, 12-13, 14.17abc)
R/ D’âge en âge, Seigneur, tu as été notre refuge.
 (Ps 89, 1)

Tu fais retourner l’homme à la poussière ;
tu as dit : « Retournez, fils d’Adam ! »
À tes yeux, mille ans sont comme hier,
c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit.

Tu les as balayés : ce n’est qu’un songe ;
dès le matin, c’est une herbe changeante :
elle fleurit le matin, elle change ;
le soir, elle est fanée, desséchée.

Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :
que nos cœurs pénètrent la sagesse.
Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ?
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

Rassasie-nous de ton amour au matin,
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu !
Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains.

DEUXIÈME LECTURE
« Accueille-le, non plus comme un esclave, mais comme un frère bien-aimé » (Phm 9b-10.12-17)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre à Philémon
Bien-aimé, moi, Paul, tel que je suis, un vieil homme et, qui plus est, prisonnier maintenant à cause du Christ Jésus, j’ai quelque chose à te demander pour Onésime, mon enfant à qui, en prison, j’ai donné la vie dans le Christ. Je te le renvoie, lui qui est comme mon cœur. Je l’aurais volontiers gardé auprès de moi, pour qu’il me rende des services en ton nom, à moi qui suis en prison à cause de l’Évangile. Mais je n’ai rien voulu faire sans ton accord, pour que tu accomplisses ce qui est bien, non par contrainte mais volontiers. S’il a été éloigné de toi pendant quelque temps, c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave, mais, mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé : il l’est vraiment pour moi, combien plus le sera-t-il pour toi, aussi bien humainement que dans le Seigneur. Si donc tu estimes que je suis en communion avec toi, accueille-le comme si c’était moi.

ÉVANGILE
« Celui qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple » (Lc 14, 25-33)
Alléluia. Alléluia.
Pour ton serviteur, que ton visage s’illumine : apprends-moi tes commandements. Alléluia. (Ps 118, 135)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, de grandes foules faisaient route avec Jésus ; il se retourna et leur dit : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple.
Quel est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever, tous ceux qui le verront vont se moquer de lui : ‘Voilà un homme qui a commencé à bâtir et n’a pas été capable d’achever !’ Et quel est le roi qui, partant en guerre contre un autre roi, ne commence par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ? S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander les conditions de paix. Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. »
Patrick BRAUD

 

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24 août 2025

Le dîner de gueux

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le dîner de gueux

Homélie pour le 22° Dimanche du Temps ordinaire / Année C
31/08/25

Cf. également :
Quelle oreille sera attentive à votre sagesse ?
Recevoir la première place
Plus humble que Dieu, tu meurs !
Dieu est le plus humble de tous les hommes
Un festin par-dessus le marché
Le je de l’ouïe


1. Rendre l’invitation

Le dîner de gueux dans Communauté spirituelleJe revois encore mes parents, penchés sur la table de la salle à manger, papier et crayon à la main : ils faisaient ensemble la liste des relations à inviter à la maison dans les semaines suivantes, afin de ne pas être en reste dans leurs obligations sociales. C’est ainsi dans les milieux aisés où l’on aime bien recevoir : rendre l’invitation est impératif si l’on veut conserver un réseau de qualité. Plus tard, en fréquentant des milieux populaires, j’ai découvert que très peu d’entre eux organisent des repas chez eux (sauf peut-être pour la famille proche). La raison en est très matérielle : quand vous avez un logement exigu, sans  jardin, avec plusieurs enfants en bas âge, il n’est pas simple d’organiser une soirée mondaine… Sans compter le coût ! Alors ils se donnent rendez-vous à l’estaminet du quartier pour une moules-frites, ou au bar du coin pour un apéro où chacun paye sa part. Pas besoin de rendre l’invitation ici ! Au mieux, il s’agit de payer une tournée générale au comptoir !


Le repas dont parle Jésus ce dimanche (Lc 14,1.7-14) ne ressemble à aucun de ces rassemblements :

« Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour. Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes ».

 

Le critère pour recevoir le bristol du banquet évangélique semble être l’exact contraire de celui des CSP+ : pouvoir rendre l’invitation, et de celui des milieux modestes : chacun paye sa part.

A la cour des gueuxDans ce festin, le maître de maison décide de ne plus pratiquer l’entre-soi social. En rupture avec toutes les conventions de savoir-vivre, il fait appel aux miséreux pour remplir la salle du repas. Peut-être les forcera-t-il à entrer. Car les mendiants, les estropiés et autres exclus de la bonne société savent bien qu’ils ne peuvent honorer le commandement du Bottin mondain : « Que le dîner ait été excellent ou très médiocre, il est nécessaire de remercier la maîtresse de maison dans les jours qui suivent, et de rendre l’invitation assez rapidement ».

Pire : ils savent bien qu’ils ne sont pas du même monde que le maître de maison. Ils sont sales, sans dents, cheveux filasse et haillons de fortune. Ils n’oseraient jamais entrer d’eux-mêmes dans cette demeure trop clinquante pour eux, au risque de paraître ridicules  devant des plats et des manières trop sophistiquées pour eux. Et bien sûr, ils ne pourront jamais rendre cette invitation qui est largement hors de leur portefeuille et de leur monde.

 

Identifions-nous d’abord à eux, ces moins-que-rien, ces sans-le-sou : plus je prends conscience de ma pauvreté, de mon inconsistance, et plus je me prépare – sans le savoir – à être admis dans le royaume de Dieu. Jésus a prophétisé que les putains et les collabos entreraient les premiers (Mt 21,31) : pas besoin de faire semblant d’être impeccable donc ! Le crucifié à droite n’avait pas fait grand-chose de sa vie, peu respectable, et même coupable : c’est pourtant lui qui le premier est entré en paradis avec Jésus !

 

Sous la plume de Luc, ces gueux désignaient sans doute les non-circoncis, ces païens détestés par les juifs ultra-pratiquants. Nous avons été ces nations païennes invitées à entrer dans l’Alliance autrefois réservée à Israël. Aujourd’hui, ce dîner de gueux nous oblige plutôt à abandonner toute prétention morale qui justifierait un statut supérieur ou la certitude d’être élu. En effet, qui d’entre nous n’est pas pauvre, estropié, aveugle, boiteux dans un domaine ou un autre de son existence personnelle ? Le reconnaître est le sésame pour la salle du festin. « De tout cœur je me glorifierai de mes faiblesses » osait écrire Paul (2Co 12,9), lui l’énarque disciple de Gamaliel et citoyen romain…

 

2. L’anti dîner de cons

Le dîner de cons par Jacques VilleretSi vous avez vu ce film, vous n’avez pas vu oublier la bouille rondouillarde de Jacques Villeret expliquant sa passion des maquettes en allumettes à Thierry Lhermitte médusé par tant de naïveté absurde… Le dîner de cons est le piège tendu par ceux qui ne le sont pas ou supposés tels ! – pour ridiculiser l’invité en le faisant parler à table.
Le repas de fête de la parabole fait à peu près l’inverse : il révèle les ‘gens bien’ comme des idiots ne sachant pas profiter de la grâce qui passe, et les cons de l’époque comme les plus dignes de l’invitation.

 

Ce « dîner des gueux » mérite bien son nom auprès des croyants très religieux : ils se pincent le nez en passant près de ces indésirables ; ils sont scandalisés de leur accueil par le maître de maison ; et jamais il ne leur viendra à l’esprit de fréquenter ces infréquentables, encore moins de les faire asseoir à leur table !

 

Si l’on songe que le festin figure également l’eucharistie, on se dit que nos messes paroissiales sont bien plus proches d’un rallye versaillais que de ce dîner de gueux !
Si vous ne connaissez pas le phénomène des rallyes, demandez aux versaillais : il faut avoir la chance d’être parrainé pourrait être invité à l’une de ces soirées entre fils et filles de bonne famille, à charge de revanche d’ailleurs. J’y suis allé deux fois lors de mes études à Versailles. C’était visiblement un lieu de chasse : chasse au futur mari prometteur pour les jeunes filles en tenue de soirée, sous l’œil attentif des parents organisateurs ; chasse à l’aventure d’un soir pour les élèves de prépa ou d’écoles d’ingénieurs avides de décompression ; chasse aux contacts permettant d’enrichir le réseau relationnel de chacun ; sans oublier la chasse au somptueux buffet de cocktails et petits fours abondamment offerts. Cette pratique de l’entre-soi dure depuis des générations, au service de la reproduction sociale de certaines élites. Choix du quartier, choix des écoles mais aussi choix des activités de loisirs, ces rallyes contribuent à construire l’entre-soi des familles qui se retrouvent à la sortie des écoles, des églises, dans les associations, les salons, les réceptions diverses, du thé au bridge en passant par les grandes soirées ou fêtes nocturnes.

« Parmi vous il ne doit pas en être ainsi… » (Mt 20,23) : l’avertissement de Jésus sur l’exercice « mondain » du pouvoir vaut également pour nos fréquentations, nos invitations, nos loisirs…

 

3. La gratuité au menu

Ni dîner de cons, ni rallye versaillais, la réception dont parle Jésus n’a qu’un seul plat au menu : la gratuité.

 gueux dans Communauté spirituelleLes gueux qui y sont invités ne l’ont pas mérité. Ils sont étonnés de n’avoir rien à payer. Ils n’auront pas à rendre cette invitation qui est au-dessus de leurs moyens.
Jésus lui-même s’est glissé dans la peau d’un de ces gueux en acceptant des invitations chez des notables, des fonctionnaires ou des riches commerçants, sachant bien qu’il ne pourrait jamais leur offrir la même hospitalité en retour.
Accepter d’être invité, honoré, choyé, est pour nous un impératif spirituel, plus difficile qu’il n’y paraît. Car nous voulons toujours être à la hauteur, mériter, ne rien devoir à personne…

 

Après nous être identifié à ces dépenaillés, regardons le maître du repas. Jésus lui demande de fréquenter ceux qui ne sont pas de son monde, d’inviter hors de ses cercles habituels (amis, famille, riches voisins). Il lui faudra apprendre à les connaître d’abord, pour leur transmettre l’invitation, puis pour leur parler, manger et boire avec eux lors du dîner.

 

Faites le compte : combien de relations avez-vous hors de vos cercles habituels ? Combien d’amis de classe sociale, d’opinion politique ou de religion différentes des vôtres ? L’Évangile prescrit cette mixité-là au nom de la gratuité du salut, alors que le Coran l’interdit au nom de la pureté de la foi séparant les croyants des mécréants :
« Tu n’en trouveras pas, parmi les gens qui croient en Allah et au Jour dernier, qui prennent pour amis ceux qui s’opposent à Allah et à Son Messager, fussent- ils leurs pères, leurs fils, leurs frères ou les gens de leur tribu. » (Coran 58,22).

 

La fréquentation des mécréants – encore plus lors d’un dîner – est haram (interdite), car seuls les croyants réussiront à entrer dans les jardins d’Allah… : on est là aux antipodes de l’Évangile !

La gratuité dans nos relations est l’antidote à la fermeture du cœur.
Ne rien attendre en retour nous libère de l’évaluation d’autrui.
Inviter sans raison nous procure des rencontres improbables.

 

La rose est sans pourquoi par Silesius« La rose fleurit sans pourquoi » : répétait inlassablement un mystique du XVII° siècle (Angélus Silesius) : heureux serons-nous lorsque le plan de table de notre réception sera bousculé par l’arrivée de convives imprévus et insolvables !

Quelle invitation gratuite hors de mes cercles habituels vais-je lancer cette semaine ?…

 

Lectures de la messe

 

Première lecture
« Il faut t’abaisser : tu trouveras grâce devant le Seigneur » (Si 3, 17-18.20.28-29)

 

Lecture du livre de Ben Sirac le Sage
Mon fils, accomplis toute chose dans l’humilité, et tu seras aimé plus qu’un bienfaiteur. Plus tu es grand, plus il faut t’abaisser : tu trouveras grâce devant le Seigneur. Grande est la puissance du Seigneur, et les humbles lui rendent gloire. La condition de l’orgueilleux est sans remède, car la racine du mal est en lui. Qui est sensé médite les maximes de la sagesse ; l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute.

 

Psaume
(Ps 67 (68), 4-5ac, 6-7ab, 10-11)
R/ Béni soit le Seigneur : il élève les humbles. (cf. Lc 1, 52)

 

Les justes sont en fête, ils exultent ;
devant la face de Dieu ils dansent de joie.
Chantez pour Dieu, jouez pour son nom
Son nom est Le Seigneur ; dansez devant sa face.

 

Père des orphelins, défenseur des veuves,
tel est Dieu dans sa sainte demeure.
À l’isolé, Dieu accorde une maison ;
aux captifs, il rend la liberté.

 

Tu répandais sur ton héritage une pluie généreuse,
et quand il défaillait, toi, tu le soutenais.
Sur les lieux où campait ton troupeau,
tu le soutenais, Dieu qui es bon pour le pauvre.

 

Deuxième lecture
« Vous êtes venus vers la montagne de Sion et vers la ville du Dieu vivant » (He 12, 18-19.22-24a)

 

Lecture de la lettre aux Hébreux
Frères, quand vous êtes venus vers Dieu, vous n’êtes pas venus vers une réalité palpable, embrasée par le feu, comme la montagne du Sinaï : pas d’obscurité, de ténèbres ni d’ouragan, pas de son de trompettes ni de paroles prononcées par cette voix que les fils d’Israël demandèrent à ne plus entendre. Mais vous êtes venus vers la montagne de Sion et vers la ville du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, vers des myriades d’anges en fête et vers l’assemblée des premiers-nés dont les noms sont inscrits dans les cieux. Vous êtes venus vers Dieu, le juge de tous, et vers les esprits des justes amenés à la perfection. Vous êtes venus vers Jésus, le médiateur d’une alliance nouvelle.

 

Évangile
« Quiconque s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé » (Lc 14, 1.7-14)
Alléluia. Alléluia. Prenez sur vous mon joug, dit le Seigneur ; devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur. Alléluia. (cf. Mt 11, 29ab)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Un jour de sabbat, Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens pour y prendre son repas, et ces derniers l’observaient. Jésus dit une parabole aux invités lorsqu’il remarqua comment ils choisissaient les premières places, et il leur dit : « Quand quelqu’un t’invite à des noces, ne va pas t’installer à la première place, de peur qu’il ait invité un autre plus considéré que toi. Alors, celui qui vous a invités, toi et lui, viendra te dire : ‘Cède-lui ta place’ ; et, à ce moment, tu iras, plein de honte, prendre la dernière place. Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place. Alors, quand viendra celui qui t’a invité, il te dira : ‘Mon ami, avance plus haut’, et ce sera pour toi un honneur aux yeux de tous ceux qui seront à la table avec toi. En effet, quiconque s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé. »
Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité : « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour. Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes. »
Patrick BRAUD

 

 

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17 août 2025

La porte étroite

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La porte étroite

 

Homélie pour le 21° Dimanche du Temps ordinaire / Année C
24/08/25

 

Cf. également :

Les premiers et les derniers

Maigrir pour la porte étroite
Qui aime bien châtie bien ?
Dieu aime les païens
Chameau et trou d’aiguille
Les sans-dents, pierre angulaire
À quoi servent les riches ?
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?
Premiers de cordée façon Jésus

 

1. Ça bouchonne au péage

La porte étroite dans Communauté spirituelleAutoroute A10, péage de Saint-Arnoult-en-Yvelines un dimanche d’août vers 19 heures : les files de voitures s’allongent sur les 40 voies de circulation censées fluidifier le passage du plus célèbre péage de France. Près de 200 000 voitures par jour lors de ses pics d’été classés en rouge par Bison Futé ! L’entonnoir semble large vu d’en haut. En réalité, c’est le délai de paiement qui rétrécit le flux et donne l’impression d’être pris dans un formidable goulot d’étranglement.

Serait-ce d’un péage de ce genre dont Jésus parle dans notre évangile (Lc 13,22-30) : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas » ?

Il n’y aurait plus alors qu’à payer un abonnement au télépéage pour espérer passer plus vite que les autres… ou prier pour que Vinci installe rapidement le « flux libre » expérimenté ailleurs !

 

Or Jésus ne parle pas d’une foule se pressant pour franchir une porte, mais de chacun d’entre nous confronté à l’étroitesse de la porte devant lui. Cette image de la porte étroite n’évoque pas un entonnoir limitant le nombre de personnes pouvant entrer. Il ne faut pas s’imaginer qu’il n’y a qu’un seul passage étroit par lequel tous devraient passer, mais plutôt que chacun a sa propre porte, et que celle-ci est étroite.

Voilà qui change la perspective ! Il n’y a pas de compétition avec d’autres voyageurs sur le péage de l’autoroute. Il y a seulement la responsabilité personnelle : la mienne, la vôtre, pour traverser.

Cette première confusion écartée, interrogeons-nous : de quoi cette porte étroite est-elle le nom ?

 

2. Baisse la tête, grand Charles !

Portrait-de-Charles-8-1045x595 agonie dans Communauté spirituelleIl y a des portes dont il faut se méfier. Le 7 avril 1498, le roi Charles VIII est au Château d’Amboise, et il veut aller voir un match de jeu de paume qui se joue dans les fossés. Pour s’y rendre, il emprunte une galerie à grands pas, et il ne remarque pas que le linteau en pierre de la porte est trop bas : il s’y heurte violemment la tête. Il se relève mais, quelques heures plus tard, il s’écroule et ne s’en remettra pas. Il meurt ainsi, assassiné par une porte trop petite pour lui !

 

Voilà un premier sens possible : le salut est accessible à celui qui se fait petit. À l’image du pèlerin arrivant à la basilique de Bethléem, nous découvrons que l’entrée du royaume est exiguë, basse, si bien qu’il nous faut nous pencher, baisser la tête, afin de pouvoir franchir ce seuil. Dans ce lieu où Dieu se fait petit pour nous, le rejoindre demande d’emprunter ce même chemin d’humilité et d’abaissement que Paul appelle la kénose du Verbe : « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix… » (Ph 2,6–11).

Certains commentaires font allusion à une petite porte dans les remparts de Jérusalem. Après le coucher du soleil, cette porte restait ouverte plus longtemps que les grandes portes qui étaient plus difficiles à défendre. Les chameaux ne pouvaient y passer qu’en se défaisant de toutes leurs charges. C’est une porte identique qui se trouvait autrefois à Toulouse, à l’emplacement de la place du Capitole à l’entrée de la rue du Taur ; une maquette de cette porte se trouve au musée Raymond IV de Toulouse.

 

Certes, il y a des explications matérielles et historiques à l’exiguïté et l’étroitesse de cette porte : il était plus facile de contrôler qui entrait. Au temps des invasions – et Dieu sait s’il y en eut – la basilique était plus facile à défendre, mais les chrétiens, en voyant cette porte, se sont toujours rappelés la « Porte étroite » de l’Évangile d’aujourd’hui.

Les cavaliers du Moyen-Âge étaient obligés de descendre de leur  monture et même d’enlever tout leur équipement pour pouvoir passer. Le touriste américain avec tous ses appareils de photos sur le ventre était obligé d’en faire autant.

 

3. Vieille peau !

Cette allusion à l’humilité est féconde, mais elle ne suffit pas. Jésus parle en effet d’une porte étroite, plus que basse. Les gros ne pourront se faufiler, même de profil, par cette ouverture. L’obésité alimentaire prolifère dans le monde, l’obésité spirituelle également ! Être trop obèse pour passer la porte étroite, c’est s’être entouré de trop de graisses  spirituelles : nos biens, nos consommations, nos certitudes, nos savoirs techniques, notre volonté de puissance, d’indépendance, notre individualisme forcené etc.

De même que les caravaniers étaient obligés de décharger les colis de leur chameau pour passer la porte « du trou de l’aiguille » à Jérusalem, de même nous devons nous décharger de nos fardeaux, de nos richesses, pour entrer dans le royaume de Dieu. « Il est plus facile à un chameau d’entrer par la porte de l’aiguille riche d’entrer dans le royaume de Dieu » (Mt 19,24).

 

N’allez pas dire en vous-même : « moi, je ne suis pas riche, cela ne me concerne pas ». Car la cure de minceur réclamée par la porte étroite concerne chacun !

Tauler, mystique allemand du XIV° siècle, explique qu’avec le temps nous nous revêtons d’une carapace étanche en empilant plusieurs peaux successives afin de nous protéger.

« Mes enfants, à votre avis, d’où provient-il que l’homme n’arrive à pénétrer au fond de lui-même d’aucune façon ? En voici la cause : mainte peau épaisse, horrible, aussi épaisse que le front d’un bœuf, a été étendue par-dessus. Sachez que certaines personnes peuvent bien avoir trente à quarante de ces peaux, épaisses, grossières, noires, comme des peaux d’ours ».

Tauler a raison : nous nous sommes enveloppés de tant de couches superficielles que nous ne passons plus par l’embrasure de la porte du salut ! Comme un oignon qu’on épluche, il nous faut alors nous dépouiller une à une de ces vieilles peaux, de ces fausses protections, afin de nous exposer à la grâce au lieu de compter sur nos œuvres.

 

mue1 EckhartMaître Eckhart – autre champion de la mystique rhénane du XIV° siècle – prenait lui aussi cette image du passage si étroit qu’il demande de changer de peau pour y arriver.

Imaginez un serpent d’âge mûr, rampant dans nos broussailles intérieures.

« Lorsque le serpent remarque qu’il commence à vieillir, à se rider et à sentir mauvais, il cherche un passage étroit entre deux pierres voisines, et il s’y faufile, en les serrant de si près qu’il perd sa vieille peau ; et par-dessous une nouvelle peau s’est déjà formée. L’homme doit faire de même avec sa vieille peau ; que cela soit donc décapé par le passage entre les deux pierres qui sont l’une à côté de l’autre. »

 

Autrement dit : les vieilles peaux ne passent pas la porte du salut !

Accepter le salut offert en Jésus-Christ nous demande de déchirer nos vieux habits, de faire craquer nos anciennes habitudes, de laisser à terre nos protections habituelles pour revêtir la seule grâce qui nous vient du Christ. Un peu comme le baptisé de Pâques est invité à se déshabiller pour être plongé nu dans l’eau du baptistère, avant d’être oint de l’huile du saint chrême pour lui faciliter le passage…

 

Le plus difficile alors n’est pas de passer la porte, mais de se débarrasser de tout ce qui nous encombre pour cela.

À un moment donné, il faut avoir le courage de consentir à la nouveauté, de franchir le passage, même si on perd sa vieille peau, son vieux vêtement, même si on récolte des plaies et des écorchures. Sinon, commet être renouvelé par le Christ ? Il faut que nos vieux vêtements nous soient enlevés afin que, jour après jour, notre humanité intérieure devienne nouvelle.

 

4. La porte jubilaire

250px-Rom%2C_Vatikan%2C_Petersdom_-_Heilige_Pforte_1 jubiléEn cette année jubilaire 2025, des milliers de pèlerins feront le voyage à Rome pour passer la porte de la basilique Saint-Pierre dédiée à cet événement, en signe d’accueil du grand pardon jubilaire.

La tradition veut que traverser la Porte Sainte pendant une année sainte accorde l’indulgence plénière, c’est-à-dire le pardon des péchés.

Cependant, pour obtenir l’indulgence plénière plusieurs fois, certaines conditions doivent être respectées à chaque passage, telles que se confesser, participer à l’Eucharistie, prier pour les intentions du Pape, et accomplir des œuvres de charité.

La conversion symbolisée par le franchissement de la porte jubilaire rejoint ainsi le dépouillement prôné par Tauler et Eckhart. L’accent est mis ici sur la « remise à zéro » de toutes les dettes proclamée dans le Lévitique pour le Jubilé : « Vous ferez de la cinquantième année une année sainte, et vous proclamerez la libération pour tous les habitants du pays. Ce sera pour vous le jubilé : chacun de vous réintégrera sa propriété, chacun de vous retournera dans son clan. Cette cinquantième année sera pour vous une année jubilaire : vous ne ferez pas les semailles, vous ne moissonnerez pas le grain qui aura poussé tout seul, vous ne vendangerez pas la vigne non taillée. Le jubilé sera pour vous chose sainte, vous mangerez ce qui pousse dans les champs. En cette année jubilaire, chacun de vous réintégrera sa propriété » (Lv 25,10-13).

Passer la porte jubilaire – étroite ou large – est le signe du désir du pèlerin d’accueillir en plénitude la libération promise, dès maintenant.

 

5. Passer la porte : une agonie

Que ce soit la responsabilité personnelle, l’humilité, le dépouillement ou le jubilé, ce qu’évoque la porte étroite de Jésus demande un combat intérieur, une lutte spirituelle intense.

Paradoxe : c’est offert, mais cela ne s’accueille pas sans effort !

La foi n’est pas un quiétisme où la gratuité du salut servirait d’excuse à nos démissions, d’alibi à nos compromissions.

Luc emploie le verbe si fort d’agoniser pour décrire ce combat : « Efforcez-vous (γωνζομαι = agōnizomai) d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas » (Lc 13,24).

22846792_p porteOn entend bien l’agonie de Jésus à Gethsémani affleurer à l’énoncé de cette phrase de Luc. Car c’est une question de vie ou de mort (éternelles !), Et non une cure de détox pour le bien-être personnel !

Paul en savait quelque chose : « Tous ceux qui combattent (agonizomai) s’imposent toute espèce d’abstinences, et ils le font pour obtenir une couronne corruptible ; mais nous, faisons-le pour une couronne incorruptible » (1Co 9,25).

Il se laissait remplir par une force venue d’en haut, afin de demeurer fidèle à ce travail de la grâce en lui : « C’est à quoi je travaille, en combattant (agonizomai) avec sa force, qui agit puissamment en moi » (Col 1,29).

Il cite en exemple sur son compagnon Epaphras, qui – lui – combat par la prière : « Epaphras, qui est des vôtres, vous salue : serviteur de Jésus-Christ, il ne cesse de combattre (agonizomai) pour vous dans ses prières » (Col 4,12). Il exhorte Timothée à s’engager lui aussi dans cette voix rugueuse : « Combats (agonizomai) le bon combat de la foi, saisis la vie éternelle, à laquelle tu as été appelé, et pour laquelle tu as fait une belle confession en présence d’un grand nombre de témoins » (1Tim 6,12). Et Paul terminera sa vie en jetant ce regard en arrière : « J’ai combattu (agonizomai) le bon combat, j’ai achevé la course, j’ai gardé la foi » (2Tim 4,7).

 

“J’aimerais vous proposer quelque chose – disait le pape François à l’Angélus du 21 août 2016. Pensons maintenant un instant, en silence, à tout ce qui en nous, nous empêche de franchir cette porte : ma fierté, mon orgueil, mes péchés. Et puis, pensons à l’autre issue, cette porte grande ouverte par la miséricorde de Dieu qui, nous attend, de l’autre côté, pour nous accorder son pardon”…

Ne croyons pas que l’entrée dans le salut se fera pour nous sans détachement, sans douleur, sans effort.

Apprenons dès maintenant à perdre, à « maigrir », à muer, afin que la porte étroite ne soit pas notre condamnation…

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« De toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères » (Is 66, 18-21)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur : connaissant leurs actions et leurs pensées, moi, je viens rassembler toutes les nations, de toute langue. Elles viendront et verront ma gloire : je mettrai chez elles un signe ! Et, du milieu d’elles, j’enverrai des rescapés vers les nations les plus éloignées, vers les îles lointaines qui n’ont rien entendu de ma renommée, qui n’ont pas vu ma gloire ; ma gloire, ces rescapés l’annonceront parmi les nations. Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères, en offrande au Seigneur, sur des chevaux et des chariots, en litière, à dos de mulets et de dromadaires, jusqu’à ma montagne sainte, à Jérusalem, – dit le Seigneur. On les portera comme l’offrande qu’apportent les fils d’Israël, dans des vases purs, à la maison du Seigneur. Je prendrai même des prêtres et des lévites parmi eux, – dit le Seigneur.

Psaume
(Ps 116 (117), 1, 2)
R/ Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile. ou : Alléluia !
 (Mc 16, 15)

Louez le Seigneur, tous les peuples ;
fêtez-le, tous les pays !

Son amour envers nous s’est montré le plus fort ;
éternelle est la fidélité du Seigneur !

Deuxième lecture
« Quand Dieu aime quelqu’un, il lui donne de bonnes leçons » (He 12, 5-7.11-13)

Lecture de la lettre aux Hébreux
Frères, vous avez oublié cette parole de réconfort, qui vous est adressée comme à des fils : Mon fils, ne néglige pas les leçons du Seigneur, ne te décourage pas quand il te fait des reproches. Quand le Seigneur aime quelqu’un, il lui donne de bonnes leçons ; il corrige tous ceux qu’il accueille comme ses fils. Ce que vous endurez est une leçon. Dieu se comporte envers vous comme envers des fils ; et quel est le fils auquel son père ne donne pas des leçons ? Quand on vient de recevoir une leçon, on n’éprouve pas de la joie mais plutôt de la tristesse. Mais plus tard, quand on s’est repris grâce à la leçon, celle-ci produit un fruit de paix et de justice. C’est pourquoi, redressez les mains inertes et les genoux qui fléchissent, et rendez droits pour vos pieds les sentiers tortueux. Ainsi, celui qui boite ne se fera pas d’entorse ; bien plus, il sera guéri.

Évangile
« On viendra de l’orient et de l’occident prendre place au festin dans le royaume de Dieu » (Lc 13, 22-30)
Alléluia. Alléluia.
Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie, dit le Seigneur ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. Alléluia. (Jn 14, 6)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, tandis qu’il faisait route vers Jérusalem, Jésus traversait villes et villages en enseignant. Quelqu’un lui demanda : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » Jésus leur dit : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas. Lorsque le maître de maison se sera levé pour fermer la porte, si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte, en disant : ‘Seigneur, ouvre-nous’, il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes.’ Alors vous vous mettrez à dire : ‘Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places.’ Il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice.’ Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors. Alors on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le royaume de Dieu. Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. »

Patrick BRAUD

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15 août 2025

Ces allumés de chrétiens !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ces allumés de chrétiens !

 

Homélie pour le 20° Dimanche du Temps Ordinaire / Année C
17/08/25

Cf. également :

La foi divise
N’arrêtez pas vos jérémiades !
De l’art du renoncement
Les trois vertus trinitaires
Les djihadistes n’ont pas lu St Paul !
Du feu de Dieu !
Dieu fait feu de tout bois
La docte ignorance
Un baptême du feu de Dieu ? 

 

1. Johnny au Stade de France

Le 11 septembre 1998, le public du stade de France est en transe. Malgré la pluie battante, « Johnny allume le feu », comme le promettaient les affiches du concert géant. De sa voix rauque et puissante, il chante ces paroles composées en une nuit par Zazie :

Il suffira d’une étincelle,

D’un rien, d’un geste

Il suffira d’une étincelle,

D’un mot d’amour

Pour…

Allumer le feu, Allumer le feu…

Dans sa reprise de ce titre désormais culte, Johnny descendra du ciel – littéralement, depuis un hélicoptère – dans le même stade de France en 2012, pour embraser la foule de ses fans, devenue incandescente…

 

Jésus a un petit air de Johnny dans l’évangile de ce dimanche (Lc 12,49-53). Il se veut rebelle, partisan de la division au sein des familles, apportant à l’humanité un feu descendu du ciel :

« Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! Je dois recevoir un baptême, et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli ! »

On dirait que mettre le monde à feu et à sang est son programme révolutionnaire, et qu’il faut être brûlant comme lui pour le suivre !

Notons au passage qu’il faut donc être un peu allumé pour devenir disciple de ce Jésus incendiaire ! Les tièdes s’indigneront : cela va trop loin. Les cœurs refroidis ne se laisseront pas émouvoir par le show christique. Seuls les brûlants pourront reconnaître en ce passionné de Nazareth l’étincelle divine qui a déclenché leur propre passion. « Je connais tes actions, je sais que tu n’es ni froid ni brûlant – mieux vaudrait que tu sois ou froid ou brûlant. Aussi, puisque tu es tiède – ni brûlant ni froid – je vais te vomir de ma bouche » (Ap 3,15-16) : prenons garde à ce que ce reproche de l’Apocalypse ne vienne sanctionner nos demi-mesures, nos atermoiements et nos compromissions !

 

Les Torches de Néron

Détail du tableau : Les Torches de Néron ou Les Lumières du christianisme de Henryk Siemiradzki, réalisé en 1876.

Après l’incendie de Rome en 64, lorsque Néron enduisit de poix les condamnés chrétiens de Rome pour illuminer la ville avec des centaines de croix humaines brûlant comme des torches dans la nuit, savait-il qu’il prophétisait ainsi l’embrasement de tout l’Empire, et bientôt du monde entier, à l’annonce de l’Évangile ? L’historien Tacite écrivit : « L’assassinat des chrétiens était accompagné de railleries et ils étaient habillés de peaux d’animaux sauvages pour que les chiens les déchirent, ou bien ils étaient attachés à des croix et enduits de matières inflammables et quand le jour avait fui, ils éclairaient les ténèbres comme des torches… Néron aménagea ses jardins pour ce spectacle » [1].

Les torches humaines de Néron marquaient cruellement le début de l’embrasement universel…

 

Jésus avait-il en tête ce feu-là lorsqu’il prenait cette image flamboyante ?

Examinons ce que Luc évoque en parlant de feu.

 

2. Le feu chez Luc

Il y a 7 usages du mot grec πρ (pur) dans l’évangile de Luc. Les 3 premiers sont dans la bouche de Jean-Baptiste : « Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu. [...] Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. [...] Il tient à la main la pelle à vanner pour nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera le grain dans son grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas » (Lc 3,9.16.17). Il s’agit du feu consumant les arbres aux fruits mauvais et la paille séparée du blé, et du feu du baptême dans lequel le Christ nous plongera.

 

Dans le premier usage, le feu semble évoquer le jugement. En réalité, c’est la cognée qui tranche, et c’est la pelle à vanner qui sépare : le feu n’est pas le jugement, mais un autre usage pour recycler en quelque sorte les déchets de nos vies suite à ce jugement. Car un bon feu de bois, c’est précieux en hiver, quel que soit le bois. Et un feu de paille – qui ne s’éteint pas ! –, c’est joyeux les nuits de la Saint-Jean en été. Autrement dit, le feu apporté par Jésus serait peut-être une réponse à l’énigme du mal : même nos mauvais fruits produiront chaleur et lumière, même notre paille trop légère éclairera la nuit en brûlant…

Cette interprétation est si rare que même les Douze font le contresens : ils croient que « le feu qui tombe du ciel » est là pour détruire, châtier ceux qui refusent l’Évangile : « Voyant cela, les disciples Jacques et Jean dirent : “Seigneur, veux-tu que nous ordonnions qu’un feu tombe du ciel et les détruise ?” » (Lc 9,54 ; 4° usage). Ils n’ont pas compris que la plus grande victoire sur le mal n’est pas de le vaincre, mais de le transformer en bien, comme le mauvais arbre ou la paille transformés en chaleur et lumière. Ils étaient influencés par les récits de l’Ancien Testament où l’on voit le châtiment divin s’abattre sur Sodome et Gomorrhe : « Le jour où Loth sortit de Sodome, du ciel tomba une pluie de feu et de soufre qui les fit tous périr » (Lc 17,29 ; 5° usage). Le sens de ce rappel peut être trouvé dans la dernière phrase–énigmatique–de Jésus : « Là où sera le corps, là aussi se rassembleront les aigles » (Lc 17,37). Jésus cite le livre de Job : « Ses petits se gorgent de sang : là où sont les cadavres, là est l’aigle » (Jb 39,30). Il est intéressant de noter que le mot hébreu pour « cadavre » dans ce verset est חָלָל (chalal), qui peut être traduit par « transpercé à mort », ce qui fait penser immanquablement au cœur transpercé de Jésus sur la croix… Les aigles quant à eux sont le symbole des croyants qui mettent leur foi, leur confiance en Dieu : « Ceux qui se confient en YHWH renouvellent leur force. Ils déploient des ailes comme les aigles ; ils courent sans se lasser, ils marchent sans se fatiguer » (Is 40,31).

Ces allumés de chrétiens ! dans Communauté spirituelle f56e7097-45a0-4b93-8062-4f1428883234De façon symbolique, le cadavre de ce proverbe désigne donc le corps transpercé de Jésus, et les aigles sont les chrétiens qui s’assemblent autour de son corps ressuscité. D’ailleurs le verbe exact utilisé par Luc est « jeter » (βλλω = ballō) le feu (Lc 12,49; 6° usage), ce qui fait bien allusion au rassemblement (σύμλλω = syn-ballō jeter ensemble, ce qui a donné symbole) eschatologique de la fin des temps. Mais Jésus laisse pendant le sort des autres, de ceux qui ne veulent pas se laisser rassembler. L’image du feu peut laisser penser que même eux seront associés d’une manière mystérieuse à la transformation finale. Ce qui permet ‑ comme l’écrivait le grand théologien Hans Urs von Balthasar – d’« espérer pour tous », tout en laissant à chacun sa part unique de responsabilité.

 

Pierre renie Jésus devant le feu de la cour des gardesLe 7° et dernier usage du mot feu chez Luc concerne Pierre et son fameux triple reniement pendant l’arrestation de Jésus : « On avait allumé un feu au milieu de la cour, et tous étaient assis là. Pierre vint s’asseoir au milieu d’eux » (Lc 22,55). Le feu allumé contraste avec l’aveuglement de Pierre et sa trahison. C’est pourtant ce feu qui sera témoin de l’amer remords qui fera pleurer le roc, transformant ainsi son cœur de Pierre en  cœur de chair : « Il sortit et, dehors, pleura amèrement » (Lc 22,62).

 

Ces 7 usages – est-ce par hasard qu’il y en a 7 ? –, Luc va les rassembler en une synthèse inédite dans son livre des Actes des apôtres : « Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux » (Ac 2,3). Comme annoncé, le feu tombe du ciel lors de la Pentecôte, non pas pour détruire mais pour transformer : il fait de ces followers apeurés une équipe qui n’a plus peur de rien ! Car l’Esprit est bien le feu intérieur dont brûlait Jésus, le conduisant à prendre parti pour les petits, les pécheurs, contre les puissants, allant jusqu’au sacrifice suprême, par amour.

Le feu que Jésus est venu jeter sur la terre est bien l’Esprit Saint en personne. C’est lui que Jésus désire plus que tout. C’est en l’accueillant que nous pouvons nous laisser « allumer » par le Christ, devenant des torches humaines illuminant la nuit mieux qu’à Rome sous Néron…

« Je suis venu jeter un feu sur la terre, et qu’ai-je à désirer, s’il est déjà allumé ? » (Lc 12,49)

 

3. La vive flamme d’amour

Le feu jeté sur la terre par Jésus, c’est en plénitude l’Esprit de Dieu qui nous incendie d’amour sans nous consumer, tel le buisson ardent de Moïse. Lier feu et amour est l’un des plus grands thèmes de l’expérience mystique.

494x840 feu dans Communauté spirituelle« Voyez ce qui arrive quand le feu a pénétré le bois: il le transforme en lui-même et se l’unit ; puis, si ce feu devient plus intense et qu’il continue, il rend ce bois plus incandescent et plus enflammé, jusqu’à ce qu’enfin ce bois, devenu feu à son tour, lance des étincelles et des flammes. Telle est l’image de ce qui se passe ici. L’âme donne à entendre qu’elle est déjà, dans ce degré de transformation, tout embrasée; elle est déjà si transformée et si ennoblie intérieurement dans le feu d’amour que non seulement elle est unie à ce feu, mais que de plus elle lance elle-même de vives flammes. »

Cette image de saint Jean de la Croix dans « la vive flamme d’amour » (1585) évoque une expérience spirituelle accessible à tous. Il nous arrive en effet de communier si intensément à une musique, un paysage, une lecture, un visage que nous ne le savourons plus de l’extérieur : nous devenons alors cette musique, ce paysage, cette lecture, ce visage jusqu’à ne faire plus qu’un. Si bien que nous ne savons même plus ce que nous sommes en train de faire, oubliant tout pour le bonheur unique de faire corps. Celui qui vibre ainsi à l’unisson se perd lui-même. Il ne sait plus qui il est, s’il est heureux ou non, et cela lui importe peu. Son bonheur est illucide. Il ne peut en avoir conscience, car ce serait l’obliger à sortir de cette expérience de communion pour la regarder de l’extérieur. La vive flamme d’amour est ainsi : ceux  qu’elle éclaire et réchauffe sont à l’extérieur d’elle ; ceux qui demeurent en son sein brûlent d’eux-mêmes sans le vouloir ni s’en rendre compte, cachés dans la nuit obscure de la vive flamme d’amour. Ils sont paradoxalement d’autant plus dans l’obscurité qu’ils sont blottis au cœur de la flamme. Voilà pourquoi celui qui aime aime de nuit

Comme le feu transforme toute chose en lui-même, de même l’amour de Dieu pour qui se laisse embraser.
Voilà le désir ardent de Jésus, que ce feu brûle en nous !

Et l’on se souvient du cri d’alarme de Thérèse d’Avila :

Le monde est en feu !

Ce n’est pas le moment de traiter avec Dieu d’affaires de peu d’importance !

On pourrait même détourner la célèbre petite phr
se de Jacques Chirac au 4e sommet de la Terre à Johannesburg en 2002 :

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ».

L’incendie de l’Esprit Saint ne demande qu’à embraser tout notre être. Si nous regardons ailleurs, fascinés par les divertissements de la vie mondaine (succès, gloire, écrans, richesse…) nous passons à côté de cette transformation de tout notre être que le Christ nous promet avec son baptême dans le feu et l’Esprit.

 

Décidément, il faut être un peu allumé pour suivre Jésus !

Et vous : où en êtes-vous de votre feu intérieur ?

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[1]. « Mais tous les efforts humains, tous les dons somptueux de l’empereur et les propitiations des dieux ne purent dissiper la sinistre croyance que l’incendie de Rome résultait d’un ordre. Aussi, pour dissiper cette rumeur, Néron imposa-t-il la culpabilité et infligea-t-il les tortures les plus exquises à une classe haïe pour ses abominations, que le peuple appelait les chrétiens. Christus, d’où le nom tire son origine, subit le châtiment le plus dur sous le règne de Tibère, aux mains de l’un de nos procurateurs, Ponce Pilate. Une superstition des plus néfastes, ainsi réprimée pour un temps, éclata de nouveau non seulement en Judée, première source du mal, mais même à Rome, où toutes les choses hideuses et honteuses venues de toutes les parties du monde trouvent leur centre et se répandent. En conséquence, on procéda d’abord à l’arrestation de tous ceux qui plaidèrent coupables ; puis, sur leur dénonciation, une immense multitude fut condamnée, non pas tant pour le crime d’incendier la ville que pour haine envers l’humanité. Des moqueries de toutes sortes s’ajoutèrent à leur mort. Recouverts de peaux de bêtes, ils furent déchirés par des chiens et périrent, ou cloués sur des croix, ou condamnés aux flammes et brûlés, pour servir d’éclairage nocturne, après la tombée du jour. Néron offrit ses jardins pour le spectacle et donna un numéro au cirque, se mêlant au peuple, déguisé en cocher ou se tenant sur un char. Ainsi, même pour les criminels qui méritaient un châtiment extrême et exemplaire, un sentiment de compassion s’éveilla ; car ce n’était pas, semblait-il, pour le bien public, mais pour assouvir la cruauté d’un homme, qu’on les exterminait. »
Annales de Tacite XV.44.

 

Lectures de la messe


Première lecture
« Ma mère, tu m’as enfanté homme de querelle pour tout le pays » (cf. Jr 15, 10) (Jr 38, 4-6.8-10)


Lecture du livre du prophète Jérémie
En ces jours-là, pendant le siège de Jérusalem, les princes qui tenaient Jérémie en prison dirent au roi Sédécias : « Que cet homme soit mis à mort : en parlant comme il le fait, il démoralise tout ce qui reste de combattant dans la ville, et toute la population. Ce n’est pas le bonheur du peuple qu’il cherche, mais son malheur. » Le roi Sédécias répondit : « Il est entre vos mains, et le roi ne peut rien contre vous ! » Alors ils se saisirent de Jérémie et le jetèrent dans la citerne de Melkias, fils du roi, dans la cour de garde. On le descendit avec des cordes. Dans cette citerne il n’y avait pas d’eau, mais de la boue, et Jérémie enfonça dans la boue. Ébed-Mélek sortit de la maison du roi et vint lui dire : « Monseigneur le roi, ce que ces gens-là ont fait au prophète Jérémie, c’est mal ! Ils l’ont jeté dans la citerne, il va y mourir de faim car on n’a plus de pain dans la ville ! » Alors le roi donna cet ordre à Ébed-Mélek l’Éthiopien : « Prends trente hommes avec toi, et fais remonter de la citerne le prophète Jérémie avant qu’il ne meure. »

 Psaume
(Ps 39 (40), 2, 3, 4, 18)
R/ Seigneur, viens vite à mon secours !
 (Ps 39, 14b)

D’un grand espoir,
j’espérais le Seigneur :
il s’est penché vers moi
pour entendre mon cri.

Il m’a tiré de l’horreur du gouffre,
de la vase et de la boue ;
il m’a fait reprendre pied sur le roc,
il a raffermi mes pas.

Dans ma bouche il a mis un chant nouveau,
une louange à notre Dieu.
Beaucoup d’hommes verront, ils craindront,
ils auront foi dans le Seigneur.

Je suis pauvre et malheureux,
mais le Seigneur pense à moi.
Tu es mon secours, mon libérateur :
mon Dieu, ne tarde pas !

Deuxième lecture
« Courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée » (He 12, 1-4)

Lecture de la lettre aux Hébreux
Frères, nous qui sommes entourés d’une immense nuée de témoins, et débarrassés de tout ce qui nous alourdit – en particulier du péché qui nous entrave si bien –, courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée, les yeux fixés sur Jésus, qui est à l’origine et au terme de la foi. Renonçant à la joie qui lui était proposée, il a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice, et il siège à la droite du trône de Dieu. Méditez l’exemple de celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle hostilité, et vous ne serez pas accablés par le découragement. Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans votre lutte contre le péché.

Évangile
« Je ne suis pas venu mettre la paix sur terre, mais bien plutôt la division » (Lc 12, 49-53)
Alléluia. Alléluia.
Mes brebis écoutent ma voix, dit le Seigneur ; moi, je les connais, et elles me suivent. Alléluia. (Jn 10, 27)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! Je dois recevoir un baptême, et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli ! Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ; ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. »
Patrick BRAUD

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