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· « Sel de la terre », « lumière du monde » : ces deux images employées par Jésus (Mt 5, 13-16) pour décrire l’attitude de ses disciples dans la société de leur époque sont ultra célèbres.
On peut commenter chacune d’elles, indépendamment de l’autre. Or, ce qui est à la fois étonnant et remarquable dans ce texte, c’est queJésus pose ces deux images ensemble, alors qu’elles sont logiquement contradictoires !
Réfléchissez : les propriétés du sel et de la lumière sont antagonistes.
- Le sel va s’enfouir dans la nourriture
- La lumière au contraire surplombe (comme le fait le lampadaire dans le texte) ce qu’elle éclaire
- Le sel disparaît en agissant
- La source de lumière, elle, brille distinctement, séparée du reste
- Le sel révèle et relève le goût du plat, de l’intérieur
- La lumière fait sortir la réalité des ténèbres, de l’extérieur
Si ces deux images parlent de la façon dont les chrétiens se situent dans le monde, on a alors sur le plan sociologique deux extrêmes, qui définissent un axe « politique » :
sel <=======================> lumière,
de l’intégration (sel) à la contestation (lumière) du monde environnant.
L’axe sel <==> lumière
· Les chrétiens se reconnaissant dans l’image du sel chercheront à« vivre avec » leurs frères, à« vivre comme »eux. Cela a donné par exemple l’expérience des prêtres ouvriers depuis les années 1950, mais aussi l’Action Catholique (évangélisation du semblable par le semblable), le ralliement à la République (le ‘toast d’Alger’ en 1890 !), l’acceptation de la laïcité à la française, des lois sur l’école etc… Pensez encore aux églises construites dans les années 70-80, si humbles et modestes dans les banlieues qu’elles en demeurent invisibles…
Les chrétiens se reconnaissant dans l’image de la lumière chercheront quant à eux au contraire àmanifester leur différence, à préserver leur identité. Ils seront parfois tentés par le repli communautariste, mais auront à cœur de montrer que l’Église peut être une« société alternative » au monde moderne. Cela produit des groupes aussi divers que l’Opus Dei, les frères de Saint-Jean, la communauté St Martin ou le Renouveau charismatique, les nouvelles écologies spirituelles etc…
Il est d’ailleurs intéressant selon cette grille de lecture de noter que le titre choisi par Benoît XVI pour livrer ses confidences était précisément : « Lumière du monde » (livre paru en 2010), ce qui était cohérent avec la ligne directrice de son pontificat.
Or Jésus inscrit à la fois le sel et la lumière dans la feuille de route de son Église ! Comme souvent,il unit les contraires. C’est donc qu’il faut tenir les deux ensemble. Et ne pas céder au mouvement de balancier qui fait passer l’Église de la contestation du monde environnant à la complicité avec ses dérives, puis à nouveau à une crispation identitaire etc…
Il nous faut, collectivement (et peut-être même chacun individuellement !) être à la fois sel et lumière, vivre « avec » et « séparés », vivre « comme » et « différents », accompagner et innover, attester et contester…
L’axe levain <==> pharisien
On pourrait d’ailleurs croiser cet axesel <=> lumière avec un autre axe, très présent dans l’Évangile :
levain (dans la pâte) <=============================> pharisien.
- L’image dulevain dans la pâte (Lc 13,21) invite les chrétiens àparticiper à la construction du monde moderne, à accueillir positivement ses caractéristiques(liberté de la science, pluralisme démocratique…), et même à concourir à la réussite de cette société moderne (avec le risque de devenir complice de certaines de ses dérives).
- L’attitude pharisienne, elle, illustre les risques permanents de lafuite hors du monde, et d’unsuperbe isolement qui a toujours menacé les communautés chrétiennes. Le mot « pharisiens » est d’ailleurs la traduction du grec pharisaïoï, décalque direct de la forme araméenne perishayâ, de l’hébreu perûshîm = « séparés ». Les pharisiens se séparaient de ceux qu’ils considéraient comme impurs par rapport à la Loi. Aujourd’hui encore, les hassidim ultra-orthodoxes, leurs dignes héritiers, vivent dans des quartiers à part, et prennent soin de ne pas se mélanger en évitant tout contact avec les autres. En fustigeant le pharisaïsme, Jésus prévient ses disciples de ne pas tomber eux non plus dans cette attitude de refus de leur société, d’éviter la disqualification de la modernité pour nous aujourd’hui. Sur le thème : « tous pourris », « il n’y a plus de valeurs morales », « ce monde court à sa perte », la tentation sectaire fait des dégâts dans certains courants chrétiens (évangélistes surtout), en réinvestissant paradoxalement le vieux thème du monopole du salut (« hors de l’Église point de salut »).
Une représentation schématique
Si l’on croise ces deux axes :sel <=> lumière et levain <=> pharisien, on peut alors tenter la représentation suivante, où les différents groupes et courants chrétiens vont se répartir dans l’espace ainsi repéré, selon leur degré d’acceptation ou de refus de la modernité, selon leur attitude active ou passive envers elle.
Conjuguer les contraires
Dans l’histoire, la position de notre Église catholique a énormément bougé dans cet espace : les premiers martyrs chrétiens étaient plutôt en haut à gauche, l’Église constantinienne en haut à droite, l’Action Française en bas à gauche, les prêtres ouvriers en bas à droite etc… (amusez-vous à placer les groupes que vous connaissez !)
Une telle représentation reste schématique, et ne doit surtout pas être utilisée pour figer les positions des uns ou des autres. Car ces positions bougent sans cesse, et sont aujourd’hui disséminées dans tout l’espace.
L’important est de prendre conscience de sa propre trajectoire, de celle des groupes auxquels j’appartiens, et d’entendre l’appel du Christ à conjuguer les contraires : « vous êtes le sel de la terre et la lumière du monde ».
LECTURES DE LA MESSE
1ère lecture : Celui qui donne aux malheureux est une lumière(Is 58, 7-10)
Lecture du livre d’Isaïe
Partager ton pain avec celui qui a faim, recueille chez toi le malheureux sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable.
Alors ta lumière jaillira comme l’aurore, et tes forces reviendront rapidement. Ta justice marchera devant toi, et la gloire du Seigneur t’accompagnera.
Alors, si tu appelles, le Seigneur répondra ; si tu cries, il dira : « Me voici. » Si tu fais disparaître de ton pays le joug, le geste de menace, la parole malfaisante, si tu donnes de bon coeur à celui qui a faim, et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera comme la lumière de midi.
Psaume : Ps 111, 1a.4, 5a.6, 7-8a, 9
R/ Dans la nuit de ce monde, brille la lumière du juste.
Heureux qui craint le Seigneur ! Lumière des coeurs droits, il s’est levé dans les ténèbres, homme de justice, de tendresse et de pitié. L’homme de bien a pitié, il partage ; cet homme jamais ne tombera ; toujours on fera mémoire du juste.Il ne craint pas l’annonce d’un malheur : le c?ur ferme, il s’appuie sur le Seigneur. Son c?ur est confiant, il ne craint pas.À pleines mains, il donne au pauvre ; à jamais se maintiendra sa justice, sa puissance grandira, et sa gloire.
2ème lecture : En guise de sagesse, Paul annonce un Messie crucifié (1 Co 2, 1-5)
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, quand je suis venu chez vous, je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige du langage humain ou de la sagesse.
Parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié.
Et c’est dans la faiblesse, craintif et tout tremblant, que je suis arrivé chez vous.
Mon langage, ma proclamation de l’Évangile, n’avaient rien à voir avec le langage d’une sagesse qui veut convaincre ; mais c’est l’Esprit et sa puissance qui se manifestaient, pour que votre foi ne repose pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu.
Évangile : Sermon sur la montagne. Le sel de la terre et la lumiière du monde (Mt 5, 13-16)
Acclamation :Alléluia. Alléluia. Lumière du monde, Jésus Christ, celui qui marche à ta suite aura la lumière de la vie. Alléluia.(cf. Jn 8, 12)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
Comme les disciples s’étaient rassemblés autour de Jésus, sur la montagne, il leur disait : « Vous êtes le sel de la terre. Si le sel se dénature, comment redeviendra-t-il du sel ? Il n’est plus bon à rien : on le jette dehors et les gens le piétinent.
Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée.
Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors en voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. » Patrick Braud
Nos manuels d’histoire avaient autrefois gravé dans notre imaginaire collectif les qualités du preux chevalier du Moyen Âge : il devait être « sans peur et sans reproche » (chevalier de Bayard) et « défendre la veuve et l’orphelin ».
L’expression défendre la veuve et l’orphelin est cependant bien plus ancienne que le Moyen Âge. Depuis toujours, le duo veuve-orphelin symbolise de façon expressive la pauvreté et la grande fragilité de ceux qui se retrouvent sans mari, sans parents, soutiens humains indispensables pour survivre à des époques où les femmes ne pouvaient recevoir de salaire et où les enfants sans famille étaient livrés à la rue.
S’il est peu présent dans le Nouveau Testament, on le retrouve très souvent dans l’Ancien Testament, où les exhortations à prendre soin des plus démunis sont nombreuses : « Vous n’accablerez pas la veuve et l’orphelin » (Ex 22,21).
Il existait à l’époque un certain nombre de lois sociales destinées à garantir la protection des plus pauvres. Les Hébreux avaient prévu un moyen de protéger la veuve sans enfant par le remariage avec un frère du mari défunt pour lui donner une descendance. C’est la loi du lévirat définie dans le Livre du Deutéronome (Dt 25,5). Il était également prévu qu’une partie de la dîme soit prélevée pour venir en aide aux plus démunis (Dt 14,28-29). Ou encore de les laisser ramasser le surplus des récoltes :
« Tu ne feras pas dévier le droit de l’immigré ni celui de l’orphelin, et tu ne feras pas saisir comme gage le manteau de la veuve. Souviens-toi que tu as été esclave en Égypte et que le Seigneur ton Dieu t’a racheté. Voilà pourquoi je te donne ce commandement. Lorsque tu feras ta moisson, si tu oublies une gerbe dans ton champ, tu ne retourneras pas la chercher. Laisse-la pour l’immigré, l’orphelin et la veuve, afin que le Seigneur ton Dieu te bénisse dans tous tes travaux. Lorsque tu auras récolté tes olives, tu ne retourneras pas chercher ce qui reste. Laisse-le pour l’immigré, l’orphelin et la veuve. Lorsque tu vendangeras ta vigne, tu ne retourneras pas grappiller ce qui reste. Laisse-le pour l’immigré, l’orphelin et la veuve. Souviens-toi que tu as été esclave au pays d’Égypte. Voilà pourquoi je te donne ce commandement » (Dt 24,17-22).
Malgré ces garde-fous, les veuves et les orphelins faisant partie des catégories les plus faibles de la société, ils pouvaient difficilement se défendre et faire valoir les droits qui leur étaient assurés par la Loi.
Si la tradition populaire a gardé le duo veuve-orphelin, elle n’a pas conservé la troisième catégorie de personnes qui leur est très souvent associée dans les Écritures : l’étranger. Accueillir et protéger l’étranger est ainsi pour les Hébreux une question d’identité, une leçon de leur histoire, eux aussi ayant été étrangers dans un autre pays.
« C’est lui [le Seigneur votre Dieu] qui rend justice à l’orphelin et à la veuve, qui aime l’immigré, et qui lui donne nourriture et vêtement.
Aimez donc l’immigré, car au pays d’Égypte vous étiez des immigrés » (Dt 10,18-19)
Début 2026, on ne peut s’empêcher de remarquer à quel point ces recommandations sont hélas furieusement d’actualité !
D’ailleurs, il faudrait aujourd’hui adjoindre à ce triptyque : veuve/orphelin/étranger un quatrième terme : la mère de famille seule avec enfants. Ces tristement célèbres familles monoparentales constituent le tiers des foyers en dessous du seuil de pauvreté en France, et cumulent tous les handicaps : difficultés à trouver un logement social, faibles salaires, temps partiels, difficultés pour la garde des enfants et leur éducation etc.
C’est sur cette toile de fond sociale d’une pauvreté plus répandue qu’avant que nous devons entendre les appels des lectures de ce dimanche :
– « cherchez la justice, chercher l’humilité »clamait le prophète Sophonie (So 2,3).
– « ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi », tonnait l’apôtre Paul pour défendre sa communauté de Corinthe (1Co 1,26–31).
– « heureux les pauvres de cœur, heureux ceux qui pleurent… », annonçait Jésus aux foules qui le suivaient (Mt 5,1–12).
– et le psaume chante longuement l’action de YHWH en faveur des pauvres et les petits, dont la veuve et l’orphelin et l’étranger sont les figures les plus visibles :
« Il fait justice aux opprimés ; aux affamés, il donne le pain ; le Seigneur délie les enchaînés. Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles, le Seigneur redresse les accablés, le Seigneur aime les justes, le Seigneur protège l’étranger. Il soutient la veuve et l’orphelin, il égare les pas du méchant. D’âge en âge, le Seigneur régnera : ton Dieu, ô Sion, pour toujours ! » (Ps 146,7–10).
On ne compte ainsi pas moins d’une trentaine de mentions du trinôme veuve/orphelin/étranger dans la Bible, essentiellement dans l’Ancien Testament.
Par exemple, le Deutéronome ne cesse de commander : « “Maudit qui fait dévier le droit de l’immigré, de l’orphelin, de la veuve !” Et tout le peuple dira : “Amen.” » (Dt 27,19).
Les prophètes en rajoutent : « Si vous n’opprimez pas l’immigré, l’orphelin ou la veuve, si vous ne versez pas, dans ce lieu, le sang de l’innocent, si vous ne suivez pas, pour votre malheur, d’autres dieux, alors, je vous ferai demeurer dans ce lieu, dans le pays que j’ai donné à vos pères, depuis toujours et pour toujours » (Jr 7,6-7).
Les psaumes ne cessent de le mettre en musique, en y voyant une révélation de l’identité même de YHWH : « Père des orphelins, défenseur des veuves, tel est Dieu dans sa sainte demeure » (Ps 68,6).
Dans le Nouveau Testament, seul Jacques reprend ce leitmotiv, réaffirmant que c’est là la vraie pratique religieuse : « Devant Dieu notre Père, un comportement religieux pur et sans souillure, c’est de visiter les orphelins et les veuves dans leur détresse, et de se garder sans tache au milieu du monde » (Jc 1,27).
Premier focus donc : être chrétien sans défendre la veuve et l’orphelin ? Impossible !
2. Comment rencontrer le Christ en personne ?
Jacques nous mettait sur une piste essentielle : c’est en visitant les pauvres qu’on pratique sa religion. Autrement dit, la compagnie des pauvres n’est pas une conséquence sociale de la foi. Ce n’est même pas une exigence éthique découlant de notre foi au Christ. C’est le lieu même où le Christ se révèle !C’est auprès des veuves, des orphelins, des étrangers que nous apprenons à le connaître. C’est en eux qu’il se révèle à nous.
C’est notre fréquentation des petits, des humiliés, des faibles qui est le lieu même de notre rencontre du Christ.
Le pape Léon XIV l’a rappelé dans sa première exhortation apostolique du 04/10/2025 Dilexi te (Je t’ai aimé/choisi) : faire corps avec les petits et les pauvres n’est pas une conséquence sociale de la foi, c’est le lieu même où se révèle Jésus-Christ, le pauvre de Dieu. Léon XIV ne signe pas un texte social de plus, il renverse une hiérarchie implicite : on ne peut plus dire : « J’ai la foi donc je m’engage pour les pauvres ». C’est précisément l’inverse : la rencontre avec le Christ, but de toute vie chrétienne, a lieu en priorité et de manière privilégiée dans la rencontre avec les pauvres. « Nous ne sommes pas dans le domaine de la bienfaisance, mais dans celui de la Révélation », insiste Léon XIV (n° 5). L’engagement pour les précaires, les migrants, les malades, les personnes âgées isolées, ceux qui vivent dans la rue, n’est pas une conséquence sociale de la foi : c’est la foi elle-même. L’« option préférentielle pour les pauvres », expression souvent réduite à un courant ou une sensibilité dans l’Église, retrouve ici sa signification première, théologique : ce n’est pas une option humaine, c’est un choix de Dieu. C’est Lui qui les préfère. « Dieu montre en effet une prédilection pour les pauvres : c’est d’abord à eux que s’adresse la parole d’espérance et de libération du Seigneur… » (n° 21). Et les autres ? La Parole leur est, bien entendu, également adressée mais à travers les plus pauvres. Léon XIV franchit ainsi un seuil doctrinal : il ne demande pas aux catholiques de faire preuve de générosité, mais de reconnaître là où Dieu habite, là où ils peuvent le rencontrer. Être catholique, c’est marcher aux côtés des pauvres, c’est faire partie de ce peuple de pauvres en esprit.
Il faut relire ce paragraphe n° 5 si important :
« 5. C’est précisément dans cette perspective que l’affection envers le Seigneur s’unit à celle envers les pauvres. Ce Jésus qui dit : « Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous » exprime la même chose lorsqu’il promet aux disciples : « Je suis avec vous pour toujours » (Mt 28, 20). Et en même temps, ces paroles du Seigneur nous reviennent à l’esprit : « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Nous ne sommes pas dans le domaine de la bienfaisance, mais dans celui de la Révélation : le contact avec ceux qui n’ont ni pouvoir ni grandeur est une manière fondamentale de rencontrer le Seigneur de l’histoire. À travers les pauvres, Il a encore quelque chose à nous dire. »
Réalisons-nous ce que change pour nous cette affirmation : c’est la compagnie des pauvres qui nous donne de rencontrer le Christ ? Cela veut dire que, si nous ne fréquentons pas les plus pauvres de notre société, nous aurons beau aller à la messe très souvent, faire de belles liturgies, des processions grandioses ou des retraites très pieuses, nous ne connaissons pas le Christ… !
Les Pères de l’Église disaient que le sacrement de l’autel (eucharistie) est inséparable du sacrement du frère (diaconie). Saint Vincent de Paul osait enseigner à sa congrégation : « Les pauvres sont nos maîtres ». « Il faut se retirer avant d’avoir reçu un remerciement, car ce sont eux qui nous donnent ».
Dans un sens premier, les pauvres sont des maîtres à servir : se mettre à leur service, les assister matériellement et moralement, comme des serviteurs peuvent le faire à l’égard de leurs maîtres. Dans une société hiérarchisée, où chacun garde son rang, où normalement ce sont les pauvres qui sont au service des riches, l’injonction de Vincent de Paul4, impliquant un renversement des rôles, comporte en elle-même un aspect subversif.
Mais, dans un sens plus profond, les pauvres sont des maîtres en humanité. Cette acception était aussi présente à l’esprit de Vincent de Paul, comme en témoignent ses écrits et paroles. À leur contact, non seulement on peut devenir plus humain mais certains peuvent apprendre à penser ou à repenser soit leur propre vie soit celle de leur communauté en fonction des représentations qu’ils ont des besoins des pauvres. En ce sens, il y a des transformations qui s’opèrent à cause d’eux. Ils sont donc des maîtres pas seulement à servir mais aussi à suivre, comme des disciples peuvent suivre un maître.
Deuxième focus donc : il ne s’agit pas d’aller aider les pauvres après avoir rencontré le Christ (dans l’eucharistie, la prière ou autre) ; il s’agit de fréquenter les pauvres pour y rencontrer le Christ.
3. Les pauvres sont l’Église
Dans le sillage de saint Vincent de Paul, le père Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart-monde, répétait inlassablement : « Les pauvres sont l’Église ».
Sa démarche était double : atteindre les plus pauvres, afin de se laisser enseigner par eux comment réformer et repenser toute la société en fonction de, à partir d’eux, avec eux. Il écrivait [1] :
« Ce n’est pas la misère mais le combat contre la misère qui est un lieu théologique, révélant ainsi une dimension anthropologique universelle, et pas simplement une faille dans l’organisation rationnelle des sociétés modernes. »
Jésus le Christ s’est identifié à ceux qui occupent la dernière place dans nos sociétés :
« Il est allé rejoindre de façon irréversible le monde des très pauvres, des sans-abri. Comme eux, il se voulut sans pouvoir, sans prestige, sans biens. Comme eux, il n’eut pas où reposer sa tête. Il choisit de connaître la faim des affamés, auxquels il apprit à partager le pain. Il fit sien le monde des estropiés, des boiteux, des misérables, des sans-travail auxquels il offrit l’espoir, la prière et le pardon.
Si contrairement à Jésus-Christ, l’Église, à travers nous, nourrissait en elle une certaine volonté de puissance, de domination, de prestige ; si contrairement à Jésus-Christ, l’Église était complice du monde, elle ne pourrait pas être, pour ce monde, inspiratrice de justice, de vérité et d’amour. Elle doit choisir, dit l’apôtre Paul, ce qu’il y a de fou dans ce monde, car c’est ce que Dieu a choisi pour confondre les sages. Elle doit choisir ce qu’il y a de faible dans le monde car c’est ce que Dieu a choisi pour confondre la force. Dieu a choisi ce qui dans le monde est « sans naissance », ce que l’on méprise.
L’engagement de nos communautés à reconnaître ainsi dans les pauvres Dieu insulté, Jésus bafoué, sera la mesure d’après laquelle seront jugés nos engagements personnels. C’est en Église, mais aussi en famille, en groupe professionnel ou culturel, en groupe de chrétiens réunis à la Banque Mondiale ou dans une Ambassade, que nous irons à la recherche de ceux dont le Christ a voulu partager le destin, « la malédiction ». C’est ensemble que nous irons à la recherche de tous ceux que le Christ a tout particulièrement confiés à son Église ; à la recherche des estropiés, des malades, des familles vivant dans les slums ou errant dans les villes et campagnes. Il nous faut, d’une façon ou d’une autre, devenir en ce monde ouverture aux plus pauvres, ensemble. » [2]
Non seulement « L’Église est l’Église des pauvres », selon la belle prophétie de Jean XXIII au concile Vatican II, mais « Les pauvres sont l’Église ». Il ne s’agit donc pas de se pencher sur eux avec la condescendance des dames patronnesses du XIX° siècle. Il ne s’agit même pas de faire pour eux, de l’extérieur, pour soi-disant les aider. Il importe au contraire de faireavec eux, à partir d’eux, ensemble.
Ce renversement de nos priorités pour agir concerne aussi bien le logement social que l’accès à la culture, l’éducation des enfants que la sécurité dans nos quartiers etc. Cela concerne au premier chef la vie de notre Église : sa liturgie, sa diaconie, ses engagements dans le monde.
Par exemple, au lieu d’ânonner une intention de prière universelle pour les pauvres, il vaudrait mieux laisser un pauvre de l’assemblée prier pour les siens et pour tous. Au lieu d’une intention pour un malade, laisser un malade prier à haute voix etc.
Troisième focus donc : inclure les pauvres dans l’Église, au lieu d’en faire un objet de notre sollicitude.
Conclusion :
Les textes de ce dimanche ne plairont sans doute pas à ceux qui voudraient toujours plus de sacré, de rigueur liturgique et d’exigence morale dans nos assemblées. S’il nous manque les veuves, les orphelins, les étrangers au milieu de nous, si nos rangs ne comptent que des puissants, des sages, des CSP+, des cathos bien normés pratiquant l’entre-soi, au lieu des fous, des petits et des faibles que Paul célébrait à Corinthe, si les pauvres ne font pas partie de nos assemblées, nos amis, nos fréquentations, alors nous ne sommes plus l’Église de Jésus-Christ, mais un simple groupe religieux jaloux de son identité à préserver et de son influence à étendre.
Heureux les pauvres (d’argent et de cœur) : ils sont l’Église.
Heureux sommes-nous de faire corps avec cette Église-là !
Mais, au fait, où en êtes-vous de votre fréquentation des plus pauvres que vous ?…
________________________________
[1]. Joseph Wresinski, Les pauvres sont l’Église. Entretiens avec Gilles Anouil. Cerf, 2011.
[2]. Notes d’une conférence du Père Wresinski faite à une soirée organisée par les volontaires et les amis français du Mouvement ATD à Washington D.C., en octobre 1985.
La vidéo ci-dessous vous fait entendre le psaume de ce dimanche avec son trio étranger/veuve/orphelin mis en musique en mode blues,
composé par une intelligence artificielle : étonnant !
LECTURES DE LA MESSE
1ère lecture : « Je laisserai chez toi un peuple pauvre et petit » (So 2, 3 ; 3, 12-13)
Lecture du livre du prophète Sophonie
Cherchez le Seigneur, vous tous, les humbles du pays, qui accomplissez sa loi. Cherchez la justice, cherchez l’humilité : peut-être serez-vous à l’abri au jour de la colère du Seigneur. Je laisserai chez toi un peuple pauvre et petit ; il prendra pour abri le nom du Seigneur. Ce reste d’Israël ne commettra plus d’injustice ; ils ne diront plus de mensonge ; dans leur bouche, plus de langage trompeur. Mais ils pourront paître et se reposer, nul ne viendra les effrayer.
Psaume : Ps 145 (146), 7, 8, 9ab.10b R/ Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux ! ou : Alléluia ! (Mt 5, 3)
Le Seigneur fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain,
le Seigneur délie les enchaînés.
Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes.
Le Seigneur protège l’étranger,
il soutient la veuve et l’orphelin,
le Seigneur est ton Dieu pour toujours.
2ème lecture : « Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi » (1 Co 1, 26-31)
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance. Au contraire, ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est ; ainsi aucun être de chair ne pourra s’enorgueillir devant Dieu. C’est grâce à Dieu, en effet, que vous êtes dans le Christ Jésus, lui qui est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification, rédemption. Ainsi, comme il est écrit : Celui qui veut être fier, qu’il mette sa fierté dans le Seigneur.
Évangile : « Heureux les pauvres de cœur » (Mt 5, 1-12a) Acclamation : Alléluia. Alléluia.
Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! Alléluia. (Mt 5, 12)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu En ce temps-là, voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait : « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! » Patrick BRAUD
Ce fut le premier voyage de Léon XIV : en novembre dernier, le pape s’est rendu en Turquie, à Iznik plus précisément, où se trouvent les ruines de l’antique cité de Nicée. Il y a 1700 ans, l’empereur Constantin réunissait ici environ 300 évêques de tous les diocèses [1] et leur demandait de tout faire pour préserver l’unité de l’empire. En effet, dès la mort de Jésus, des courants divers ont développé des conceptions légèrement différentes au début, puis carrément divergentes ensuite, de l’identité du Christ. Certains insistaient davantage sur son humanité, d’autres sur sa divinité. En 325, le courant qui tenait le haut du pavé était celui du prêtre Arius qui soutenait que le Fils est inférieur au Père. Non sans quelques arguments scripturaires : « Le Père est plus grand que moi » (Jn 14,28) dit Jésus, souvent identifié à la Sagesse de Dieu, qui est une créature : « YHWH m’a créée la première de ses œuvres, Avant ses œuvres les plus anciennes » (Pr 8,22) etc. Mais leurs adversaires, en premier lieu saint Athanase, en faisaient autant : « Le Fils est Dieu, puisqu’il dit « Le Père et moi nous sommes un » (Jn 10,30) ! » On est ainsi conduit à constater qu’il ne suffit pas de citer l’Écriture pour en délivrer le sens authentique…
Il faut dire qu’Arius lui-même réagissait aux déclarations des modalistes, affirmant que Jésus n’est qu’une modalité de la manifestation du divin, lequel se montre également sous la forme de l’Esprit !
Les Pères conciliaires de Nicée se mirent d’accord sur une confession de foi – le fameux symbole de Nicée – qui servirait de ralliement aux chrétiens voulant rester unis dans l’Église. Les ariens, bien sûr, n’ont pas accepté le Credo de Nicée : ce fut le premier schisme officiel, malheureusement suivi par de nombreux autres.
« Le Christ est-il divisé ? », tonnait Paul dans notre seconde lecture (1Co 1,10-13.17) :
« Frères, je vous exhorte au nom de notre Seigneur Jésus Christ : ayez tous un même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous, soyez en parfaite harmonie de pensées et d’opinions. Il m’a été rapporté à votre sujet, mes frères, par les gens de chez Chloé, qu’il y a entre vous des rivalités. Je m’explique. Chacun de vous prend parti en disant : « Moi, j’appartiens à Paul », ou bien : « Moi, j’appartiens à Apollos », ou bien : « Moi, j’appartiens à Pierre », ou bien : « Moi, j’appartiens au Christ ». Le Christ est-il donc divisé ? »
Êtes-vous des partisans d’Apollos, de Pierre, de Paul, ou du Christ ?
Pourtant Apollos n’était pas « hérétique » : au contraire, c’était un juif « éloquent, versé dans les Écritures », qui une fois converti devint une star de l’évangélisation (Ac 18,24–28). Mais se réclamer d’Apollos, c’est confondre le disciple avec le Maître. C’est absolutiser une sensibilité aux dépens des autres. C’est surtout diviser le corps du Christ qu’est l’Église, en opposant les partisans d’Apollos à ceux de Pierre ou de Paul.
300 ans après Apollos, le modalisme et l’arianisme déchiraient eux aussi l’Église, et bien d’autres courants de foi encore (ébionites, marcionistes, docètes, adoptianistes, gnostiques etc.).
Comme un triste vestige, la basilique de Nicée où s’est tenu ce premier concile œcuménique est désormais sous les eaux d’un lac près d’Iznik, qui a englouti les pierres, les fresques et les icônes sous un mètre d’eau et plus…
Au bord de ce lac de Nicée, en compagnie des principaux représentants de toutes les Églises chrétiennes (à l’exception notable du patriarcat de Moscou…), Léon XIV a lancé un appel à la fraternité :
« Nous sommes tous invités à surmonter le scandale des divisions qui malheureusement existent encore, et à nourrir le désir de l’unité pour laquelle le Seigneur Jésus a prié et donné sa vie. Plus nous sommes réconciliés, plus nous, chrétiens, pouvons rendre un témoignage crédible à l’Évangile de Jésus-Christ, qui est une annonce d’espérance pour tous, un message de paix et de fraternité universelle dépassant les frontières de nos communautés et de nos nations ».
Nicée sous les eaux, c’est l’unité de l’Église dissoute dans nos séparations, nos schismes, nos querelles entre chrétiens. Nicée sous les eaux, c’est le Christ divisé, au grand dam de Paul.
Il faut rappeler que le mot symbole (σύμβολον / súmbolon) utilisé pour la confession de foi de Nicée signifie en grec : mettre (baleo) ensemble (sún), rassembler, unir. Le symbole est un objet coupé en deux (poterie, billet de banque…), dont les parties réunies à la suite d’une quête permettent aux détenteurs de se reconnaître.
Proclamer le symbole de Nicée–Constantinople, c’est se rassembler au sein d’une seule Église, c’est se reconnaître membres d’un même corps, c’est communier ensemble dans l’unité de la foi. Cette communion est trinitaire, car elle participe de la communion d’amour qui unit les trois Personnes divines. C’est dire que cette unité promeut les différences, joue de la gamme des particularités culturelles, spirituelles, liturgiques, théologiques, éthiques etc. sans les ériger en ruptures, sans schisme.
C’est une unité qui altérise, sans altérer.
La formule adoptée par le concile de Nicée à propos des deux natures du Christ, humaine et divine, vaut également pour l’Église, nos communautés, nos assemblées : le Christ est vrai homme et vrai Dieu, « sans séparation ni confusion ».
Le symbole de Nicée (notre Credo) est un opérateur d’unité : le réciter agrège au corps du Christ, qui n’est pas divisé. En disant ensemble : « Je crois », nous nous agrégeons au « Nous » de l’Église, le corps du Christ.
Nul doute que les musulmans ont inventé la Chahada – la confession de la foi islamique – sous l’influence indirecte du Credo qu’ils entendaient réciter le dimanche dans les Églises d’Arabie et du Moyen-Orient.
Nul doute encore que Mohamed ait été influencé par l’arianisme réfuté à Nicée : son Jésus est humain (thèse des ariens), certes « adopté » par Dieu comme prophète (c’était la thèse des adoptianistes), mais créature seulement :
« Oui, il en est de Jésus comme d’Adam auprès de Dieu : Dieu l’a créé de terre, puis il lui a dit : “Sois”, et il est » (Coran 3,59).
« Dis : “Lui, Dieu est Un ! Dieu ! L’impénétrable ! Il n’engendre pas ; il n’est pas engendré ; nul n’est égal à lui !” » (Coran 112,3).
Comme quoi les divisions des premiers siècles ont provoqué des répliques multiples, des Églises anté-nicéennes à l’islam, jusqu’à aujourd’hui (les Témoins de Jéhovah ou les Mormons par exemple).
La plupart des conciles ont en effet acté ou été suivis de schismes :
– le concile de Nicée a constaté le séparatisme des adoptianistes, des ébionites, des docètes, des marcionistes, des subordinatianistes, des ariens… Après Nicée, les homéens, les anoméens et les homéousiens se sépareront eux aussi.
– le concile d’Éphèse en 431 rompt avec les nestoriens (Église chaldéenne actuelle)
– le concile de Chalcédoine en 451 verra la coupure d’avec les monophysites (Églises arménienne, orthodoxe syrienne, copte)
– en 1054, Rome et Constantinople s’excommunient mutuellement (excommunications levées en 1965)
– le Concile de Trente (1545-1563) consacre la rupture entre catholiques et protestants de 1521.
- Vatican I (1869-1870) est refusé par les « vieux catholiques »
- Vatican II (1962-1965) est refusé par les traditionalistes (Mgr. Lefebvre 1905-1991)
À toutes ces séparations, il faut ajouter les innombrables divisions qui pullulent entre les dominations protestantes : on ne compte pas moins de huit grandes branches protestantes distinctes dans le monde, et plusieurs dizaines de milliers d’Églises protestantes locales ou indépendantes !
Le schéma ci-dessous montre bien hélas la fragmentation progressive de l’identité chrétienne en une multitude de confessions :
Le terme fragmentation qui vient à l’esprit en voyant ce schéma fait penser à un disque dur informatique sur lequel les fichiers sont dispersés en une multitude de fragments, au lieu d’être écrits d’un seul tenant. Il faut alors défragmenter le disque dur, qui autrement ralentit de plus en plus et finit par se détériorer à force d’innombrables accès en lecture/écriture pour exploiter ces fichiers.
En filant cette métaphore, on peut dire qu’il serait urgent de défragmenter notre univers ecclésial ! Malheureusement, l’œcuménisme marque le pas, depuis des années. Même le voyage de Léon XIV à Nicée n’a rien fait avancer jusqu’à présent…
Ceux qui fantasmeraient sur l’unité supposée de l’islam feront le même constat avec le schéma suivant : ce monothéisme est tout aussi fragmenté que le christianisme !
À notre plus grande honte, Nicée est désormais sous l’eau : la belle unité professée en 325 n’est plus qu’un lointain souvenir…
2. Quand suis-je facteur de division ?
Il est facile de nous lamenter des divisions au sommet ! Mais à notre échelle, sommes-nous réellement facteurs de communion, opérateurs d’unité ? C’est un enjeu de foi, et non une stratégie d’un groupe ou un calcul d’influence. La Passion du Christ pour notre unité entre chrétiens l’a conduit sur la croix, « afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11,52). Sa prière à Gethsémani nous oblige : « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17,21).
Vous allez protester : mais je ne suis pas hérétique, moi ! Pas si simple : le mot hérésie (αἵρεσις, haíresi en grec) vient du verbe choisir / prendre, et choisir trop. On devient « hérétique » lorsqu’on choisit un aspect de la foi au détriment des autres, en le survalorisant de manière exclusive. Les ariens soulignaient l’humanité de Jésus (contre les modalistes), à tel point qu’ils ont oublié sa divinité. Aujourd’hui, certains mettent l’accent sur le « sacré » en oubliant la dimension sociale de la foi ; ou l’inverse ! D’autres sont sensibles aux exigences morales découlant des Évangiles, aux dépens de l’intériorité ; ou l’inverse. En réalité, chacun de nous commence à devenir hérétique lorsqu’il sélectionne dans le donné de la foi ce qui lui plaît, en oubliant soigneusement le reste. Les fondamentalistes sélectionnent dans la Bible les versets qui plaident pour leurs thèses ; les traditionalistes sélectionnent dans les 20 siècles d’histoire du christianisme les périodes qui correspondent à leur sensibilité ; les paroissiens ordinaires sont tentés de se « bricoler » une foi individuelle en picorant ici et là ce qui les arrange, un peu comme on remplit un caddie à l’hypermarché… Il faudrait avoir le courage de penser contre soi-même pour ne pas s’enfermer dans un choix particulier !
Il est donc courant de diviser le Christ, selon le mot de Paul. Nous découpons trop souvent dans le Credo les passages que nous aimons ; nous choisissons nos assemblées, nos ministres, nos liturgies, pour qu’elles nous ressemblent. Du coup, nous pratiquons l’entre-soi sans nous en apercevoir.
Soyons sincères : cette fragmentation commence en nous-mêmes. « Nous sommes Légion », comme l’avouait le possédé à Jésus (Mc 5,9). Notre dispersion est d’abord intérieure, en chacun. Nous l’exportons ensuite en la projetant sur nos rassemblements. Si bien que la société entière devient un archipel, où l’on se côtoie sans se fréquenter, où l’on est juxtaposé, voire face-à-face, en évitant de se mélanger. Par le choix de l’école, du quartier, du sport, des amis, nous entretenons trop tranquillement les divisions qui minent le corps social ou le corps ecclésial.
« Christ serait-il divisé ? »tonnait Paul à l’encontre des partisans d’Apollos. Prenons garde à ne pas déchirer davantage le corps du Christ, localement dans notre paroisse ou plus largement entre chrétiens.
Et commençons humblement par défragmenter notre disque dur interne…
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[1]. Le pape Sylvestre I° n’était même pas présent (seuls ses légats y participaient)… ! De même pour le Concile de Chalcédoine (451) convoqué et présidé par l’empereur d’Orient Marcien en l’absence du pape Léon le Grand représenté par ses légats…
LECTURES DE LA MESSE
PREMIÈRE LECTURE
Dans la Galilée des nations le peuple a vu se lever une grande lumière (Is 8, 23b – 9, 3)
Lecture du livre du prophète Isaïe
Dans un premier temps, le Seigneur a couvert de honte le pays de Zabulon et le pays de Nephtali ; mais ensuite, il a couvert de gloire la route de la mer, le pays au-delà du Jourdain, et la Galilée des nations. Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi. Tu as prodigué la joie, tu as fait grandir l’allégresse : ils se réjouissent devant toi, comme on se réjouit de la moisson, comme on exulte au partage du butin. Car le joug qui pesait sur lui, la barre qui meurtrissait son épaule, le bâton du tyran, tu les as brisés comme au jour de Madiane.
PSAUME
(Ps 26 (27), 1, 4abcd, 13-14) R/ Le Seigneur est ma lumière et mon salut. (Ps 26, 1a)
Le Seigneur est ma lumière et mon salut ;
de qui aurais-je crainte ?
Le Seigneur est le rempart de ma vie ;
devant qui tremblerais-je ?
J’ai demandé une chose au Seigneur,
la seule que je cherche :
habiter la maison du Seigneur
tous les jours de ma vie.
Mais j’en suis sûr, je verrai les bontés du Seigneur
sur la terre des vivants.
« Espère le Seigneur, sois fort et prends courage ;
espère le Seigneur. »
DEUXIÈME LECTURE
« Tenez tous le même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous » (1 Co 1, 10-13.17)
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, je vous exhorte au nom de notre Seigneur Jésus Christ : ayez tous un même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous, soyez en parfaite harmonie de pensées et d’opinions. Il m’a été rapporté à votre sujet, mes frères, par les gens de chez Chloé, qu’il y a entre vous des rivalités. Je m’explique. Chacun de vous prend parti en disant : « Moi, j’appartiens à Paul », ou bien : « Moi, j’appartiens à Apollos », ou bien : « Moi, j’appartiens à Pierre », ou bien : « Moi, j’appartiens au Christ ». Le Christ est-il donc divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ? Le Christ, en effet, ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais pour annoncer l’Évangile, et cela sans avoir recours au langage de la sagesse humaine, ce qui rendrait vaine la croix du Christ.
ÉVANGILE
Il vint habiter à Capharnaüm pour que soit accomplie la parole d’Isaïe (Mt 4, 12-23) Alléluia. Alléluia. Jésus proclamait l’Évangile du Royaume, et guérissait toute maladie dans le peuple. Alléluia. (cf. Mt 4, 23)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
Quand Jésus apprit l’arrestation de Jean le Baptiste, il se retira en Galilée. Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord de la mer de Galilée, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali. C’était pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète Isaïe : Pays de Zabulon et pays de Nephtali, route de la mer et pays au-delà du Jourdain, Galilée des nations ! Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée. À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. »
Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et son frère André, qui jetaient leurs filets dans la mer ; car c’étaient des pêcheurs. Jésus leur dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent.
De là, il avança et il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque avec leur père, en train de réparer leurs filets. Il les appela. Aussitôt, laissant la barque et leur père, ils le suivirent.
Jésus parcourait toute la Galilée ; il enseignait dans leurs synagogues, proclamait l’Évangile du Royaume, guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple. Patrick Braud
1. Et moi, je ne le connaissais pas… Curieux d’entendre le précurseur déclarer par deux fois ne pas connaître Jésus, qui est pourtant son cousin ! « Et moi, je ne le connaissais pas » (Jn 1,31.33) : cette confession de non-savoir est pourtant la clé de la grandeur de Jean-Baptiste, lui qui est« le plus grand parmi ceux qui sont nés d’une femme » (Mt 11,1).
Jean Baptiste est, de tous les hommes, celui qui a approché de plus près le mystère du Verbe incarné. Et pourtant, c’est lui-même qui affirme ne pas connaître Jésus !
Après un tel témoignage du précurseur, serait-il légitime de notre part de prétendre connaître le Christ ? Est-ce même possible ?
Toute la difficulté réside dans le mystère même qu’est Jésus ! Le Christ, est certes notre frère en humanité (et en cela nous pouvons le connaître), mais il est aussi Dieu. Or Dieu est en lui-même inconnaissable parce qu’Il dépasse infiniment nos capacités humaines. Toute notre connaissance de Lui ne peut être que limitée et donc incomplète ! « Ô Toi, l’Au-delà de tout, n’est-ce pas tout ce qu’on peut connaître de toi ? », priait Grégoire de Nazyance. En d’autre terme, Dieu ne peut pas être totalement compris puisqu’il est infini.
Lorsque Jean Baptiste perçoit la divinité cachée derrière l’humanité du Christ, il tressaille ! Il se reconnaît complètement dépassé… d’où le : « et moi, je ne le connaissais pas »… Il tressaille au désert devant son cousin qui approche, comme il avait tressailli in utero devant le corps de Marie arrondi par la grossesse inattendue (Lc 1,41). Ce tressaillement est le signe d’une autre perception, donnée par l’Esprit et non acquise par l’intelligence. Jean Baptiste s’émerveille devant le mystère qu’est Jésus. S’il se sent indigne de dénouer la courroie de sa sandale, c’est parce qu’il a saisi que le Christ est la révélation de Dieu !
Comment déchiffrer cette étonnante confession d’inconnaissance du dernier prophète de l’Ancien Testament ?
Que pourrait-elle bien signifier pour nous aujourd’hui dans notre quête spirituelle ?
Essayons de décrypter l’ignorance volontaire de Jean-Baptiste à l’aide d’un manuscrit anonyme du XIV° siècle fort justement appelé :« Le nuage d’inconnaissance ». Examinons le chemin d’union à Dieu qu’il propose, en quoi il suit la voie tracée par Jean-Baptiste, et les appels que nous pouvons y entendre pour nous-mêmes.
2. Les deux nuages Ce traité anglais (The cloud of unknowing) du XIV° siècle s’inscrit dans une longue tradition mystique, qui expérimentent combien Dieu est plus grand que tout, suscitant ainsi un désir infini de le chercher et de lui être uni [1]. On a déjà cité Grégoire de Nazyance (IV° siècle) qui chante l’Au-delà de tout: au-delà des concepts, des définitions, des dogmes mêmes. Denis l’Aréopagite (V°) s’écriait, emporté par son élan amoureux : « Moins je connais Dieu, plus je le connais ». Même le génial rationnel qu’était Saint Augustin (IV°) admettait sa limite :« Si tu comprends, c’est que ce n’est pas Dieu ». Nicolas de Cues (XV°) écrira un traité sur « La docte ignorance ». Et Saint Jean de la Croix au XV° siècle continuera ce fil mystique avec sa « Nuit obscure ». C’est ce qu’on appelle la tradition apophatique (du substantif grec ἀπόφασις, apophasis, issu du verbe ἀπόφημι – apophēmi = « nier ») : nous pouvons dire ce que Dieu n’est pas, non ce qu’il est.
La non-connaissance que prônent ces génies de la foi, loin d’être désespérante ou bloquante, nourrit au contraire un désir toujours plus grand de contempler Celui qui échappe à toute emprise humaine.
L’inconnu anglais – et l’anonymat convient bien à cette quête d’inconnaissance – qui a écrit Le nuage d’inconnaissance, visiblement en le vivant lui-même, développe de façon structurée son expérience spirituelle en 75 chapitres.
En voici les thèmes principaux.
a) L’impossibilité de connaître Dieu par l’intellect Le thème fondateur : Dieu est absolument inconnaissable par les voies ordinaires de la connaissance. Tout ce que l’intellect peut saisir reste créé, alors que Dieu est incréé. L’auteur demande au disciple de renoncer à la spéculation, même théologique : « Car par la pensée tu ne peux jamais Le saisir, mais par l’amour tu peux Le saisir pleinement »(ch. 6) D’où le fameux« nuage d’inconnaissance », qui sépare l’âme de Dieu : non pas une ignorance brutale, mais un espace où l’intellect renonce à son pouvoir. « Mets-toi sous la nuée de l’inconnaissance entre toi et ton Dieu » (ch. 3).
b) La voie courte (oraison du cœur) : un acte nu et simple d’amour L’auteur propose une voie contemplative dépouillée, directe, sans images ni pensées, fondée sur un acte nu de volonté : aimer Dieu pour Lui-même. « Le plus court des chemins pour atteindre Dieu est un simple regard d’amour vers Lui » (ch. 4). La prière doit devenir une impulsion simple :« Prends un petit mot, d’une seule syllabe : “Dieu” ou “Amour”. Tiens-le serré dans ton cœur » (ch. 7). Cette méthode est celle de la tradition apophatique : effacer tout concept pour ne laisser qu’un désir. Ou encore de la prière du cœur chère aux orthodoxes (philocalie) qui se concentre sur une seule phrase (« Seigneur Jésus, fils de Dieu, prends pitié de moi, pécheur »).
c) Le « nuage d’oubli » : oublier tout ce qui n’est pas Dieu De même qu’un nuage d’inconnaissance masque Dieu, un nuage d’oubli doit masquer toutes les créatures, même « saintes » dans leur apparence. « Mets sous toi un nuage d’oubli, et tout ce qui vit sous le ciel, oublie-le »(ch. 5). Cette purification n’est pas mépris du monde, mais renoncement intérieur aux images, souvenirs, désirs, préoccupations, vertus affichées ou défauts passés.
d) L’amour comme force unique capable d’atteindre Dieu L’intellect est trop faible, mais l’amour peut dépasser le nuage : « Par l’amour, Dieu peut être atteint et tenu, jamais par la pensée » (ch. 6). L’auteur insiste : toute la vie spirituelle est unification du désir. Ce n’est pas la pureté préalable qui permet l’amour, mais l’amour qui purifie : « C’est l’amour qui fait l’unité avec Dieu, et non la multiplicité des œuvres »(ch. 24).
e) La pauvreté spirituelle et l’humilité : conditions de la voie contemplative L’humilité est présentée comme la base :« De toutes les vertus, l’humilité est la plus reconnaissable à Dieu »(ch. 13). Elle est aussi un antidote aux illusions mystiques, aux exaltations de l’imagination ou aux prétentions spirituelles.
f) Discernement : différence entre contemplation vraie et illusions Le texte met en garde contre les phénomènes psychiques, visions, ravissements sensibles, phénomènes extraordinaires etc.
Le véritable signe de la grâce est la charité humble, non les phénomènes.
Cela protège la mystique contre deux dangers : le quiétisme (passivité prétendument inspirée), et l’illuminisme (survalorisation des visions)
L’auteur recommande la plus grande sobriété en matière spirituelle :« Ne t’occupe jamais des visions, ni des miracles, ni des révélations ; ce sont risques pour les simples » (ch. 51). Il valorise au contraire la stabilité, la patience, la “nuée”, qui reste une pratique austère et pure.
g) La compassion envers tous et la prière pour autrui La voie mystique n’est pas fuite du monde : l’auteur insiste sur la charité réelle envers autrui. « Tu prieras pour tous les hommes, mais dans la simplicité de cet amour unique »(ch. 43). La compassion est un fruit direct de l’union à Dieu : plus on s’unit à Lui, plus on aime les autres.
h) La primauté de la grâce L’effort humain ne suffit jamais. La contemplation est essentiellement un don. « Cette œuvre ne peut être commencée ni poursuivie sans la grâce » (ch. 26). La volonté coopère, mais ne produit pas l’état contemplatif : elle ne fait que se disposer.
i) L’itinéraire spirituel : purification, simplification, union obscure La structure implicite du chemin : - Purification par l’humilité et l’oubli de soi - Simplification par l’acte nu d’amour - Union obscure où l’on “pénètre” le nuage d’inconnaissance par l’amour
« Dans l’obscurité, avance avec un seul amour humble » (ch. 46). « Lorsque je dis obscurité, j’entends un manque et absence de connaissance, comme est obscure pour toi la chose que tu ne connais pas ou que tu as oubliée puisque tu ne la vois pas avec l’œil de l’esprit. Et pour cette raison il n’est point appelé un nuage de l’air, mais un nuage d’inconnaissance, lequel est entre toi et ton Dieu » (ch. 4)
Le Nuage d’inconnaissance est vraiment l’un des chefs-d’œuvre de la mystique apophatique. Sa thèse centrale : Dieu est connu non pas par la connaissance, mais par l’amour.
La méthode : une prière nue, monosyllabique, dépouillée de toute image, opérant dans un double nuage : inconnaissance de Dieu et oubli du monde.
La spiritualité qu’il propose est humble, sobre, exigeante, centrée sur un seul désir : aimer Dieu dans l’obscur.
Il y a donc bien deux nuages : – le nuage d’inconnaissance (entre moi et Dieu)
– le nuage d’oubli (entre moi et le monde). Le premier symbolise la transcendance absolue de Dieu, la possibilité pour l’intellect de franchir cette distance par ses seules forces : on ne « voit » Dieu qu’en perdant la vision !
Le second symbolise la nécessaire purification intérieure de la mémoire, de l’imagination, de la sensibilité. C’est la voie du détachement, que la mystique rhénane (Maître Eckhart, Suso, Tauler) porte au plus haut point en ce même XIV° siècle. Eckhart parle de Abgelassenheit = consentir à laisser les choses et les êtres devenir eux-mêmes sans les posséder ni les abandonner.
L’espace entre ces deux nuages est celui où se déploie le pur amour (cf. Fénelon, Madame Guyon), l’amour qui reconnaît et promeut la grandeur de l’autre, du tout autre, avec gratuité et désintéressement.
3. La tête dans les nuages Jean-Baptiste a bien la tête dans ces deux nuages lorsqu’il s’efface devant Jésus en confessant ne pas le connaître. Il ne répond pas d’abord à la question « Qui es-tu ? », mais à la question plus profonde : Qu’est-ce que tu n’es pas ? Le texte dit :« Il confessa, il ne nia point, il confessa : Je ne suis pas le Christ » (Jn 1,20). Ce triple mouvement (confesser / ne pas nier / confesser) crée une sorte d’insistance liturgique : la vérité commence par la négation de ce que l’on n’est pas. C’est exactement la méthode du Nuage : avant toute affirmation sur Dieu, il faut un dépouillement, un renoncement à toute prétention.« Abandonne tout ce que tu crois savoir… et recouvre-le du nuage d’oubli »(chap. 5). Comme Jean-Baptiste, l’âme contemplative commence par un acte de non-être : elle laisse tomber ses images, ses concepts, ses identités spirituelles. Jean-Baptiste est donc le prototype de la théologie négative : il avance par ce qu’il refuse d’être. C’était un homme religieux, prophète, ascète, maître. Il aurait pu se laisser définir par ses œuvres, son ascèse ou son influence, comme aujourd’hui encore bon nombre de personnages importants se définissent en énumérant leurs œuvres et leurs titres… Pourtant il prononce une parole qui brûle tout rôle :« Je ne suis pas ».
Il refuse tout titre, toute fonction, toute projection que les autres poseraient sur lui. Le Nuage d’inconnaissance demande exactement le même geste : lâcher toutes les identités intérieures, même saintes :« Ne t’attache pas à ce que tu es, encore moins à ce que tu veux être. Laisse tout cela sous le nuage d’oubli »(chap. 13). La voie apophatique ne commence pas par l’élévation spirituelle, mais par l’effacement. Ainsi Jean-Baptiste anticipe la voie contemplative : il vide l’espace pour que Dieu soit tout.
Après les trois négations (je ne suis pas le Messie / Élie / le Prophète), Jean-Baptiste finit par s’identifier seulement à une voix : « Moi, la voix de celui qui crie dans le désert » (Jn 1,23). Une voix n’existe que pour laisser passer une parole qui n’est pas la sienne. Elle n’a pas de contenu propre. Elle est purement relationnelle, dépourvue d’identité substantielle. C’est exactement l’anthropologie du Nuage d’inconnnaissance : l’âme ne doit pas être un “être plein”, mais une capacité vide, une ouverture pure, un espace offert,« un rien aimant plus que toute chose »(chap. 4).
La parole de Jean-Baptiste —« Je ne suis pas / je ne le connaissais pas » — n’est pas une tristesse, mais une libération, une vacuité qui permet la venue du Christ. « Tu dois être prêt à devenir rien, afin que Dieu soit ton tout »(chap. 16). Jean-Baptiste accomplit ce principe de façon quasi parfaite : plus il s’efface, plus le Christ apparaît. Jean-Baptiste est ainsi une figure biblique du priant qui s’avance vers Dieu dans l’obscurité, la pauvreté, l’attente et l’amour : un véritable maître apophatique.
Comme Jean-Baptiste, il nous est proposé de progresser dans cette docte ignorance qui nous rend libres et détachés, la tête dans les nuages :« Et moi, je ne le connaissais pas… »
« Donc, apprête-toi à demeurer dans cette obscurité tant que tu le pourras, toujours plus soupirant après Celui que tu aimes. Car si jamais ton sentiment vient à Le connaître ou si tu dois Le voir, autant qu’il se peut ici-bas, toujours ce sera dans le nuage de cette obscurité. Et si tu as volonté de t’efforcer activement ainsi que je t’en prie, j’ai toute confiance en Sa miséricorde que tu y parviendras » (ch. 3)
« Tu t’avanceras vaillamment, mais prudemment, dans un pieux et joyeux élan d’amour, essayant de percer l’obscurité au-dessus de toi. Et frappe à coups redoublés sur cet épais nuage d’inconnaissance avec la lance aiguë de l’amour impatient ; et ne t’en va de là pour chose qui arrive » (ch. 6).
PREMIÈRE LECTURE « Je fais de toi la lumière des nations pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre » (Is 49, 3.5-6)
Lecture du livre du prophète Isaïe Le Seigneur m’a dit : « Tu es mon serviteur, Israël, en toi je manifesterai ma splendeur. » Maintenant le Seigneur parle, lui qui m’a façonné dès le sein de ma mère pour que je sois son serviteur, que je lui ramène Jacob, que je lui rassemble Israël. Oui, j’ai de la valeur aux yeux du Seigneur, c’est mon Dieu qui est ma force. Et il dit : « C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob, ramener les rescapés d’Israël : je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. »
PSAUME (Ps 39 (40), 2abc.4ab, 7-8a, 8b-9, 10cd.11cd) R/ Me voici, Seigneur, je viens faire ta volonté. (cf. Ps 39, 8a.9a)
D’un grand espoir j’espérais le Seigneur :
il s’est penché vers moi
Dans ma bouche il a mis un chant nouveau,
une louange à notre Dieu.
Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice,
tu as ouvert mes oreilles ;
tu ne demandais ni holocauste ni victime,
alors j’ai dit : « Voici, je viens. »
Dans le livre, est écrit pour moi
ce que tu veux que je fasse.
Mon Dieu, voilà ce que j’aime :
ta loi me tient aux entrailles.
Vois, je ne retiens pas mes lèvres,
Seigneur, tu le sais.
J’ai dit ton amour et ta vérité
à la grande assemblée.
DEUXIÈME LECTURE « À vous, la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ » (1 Co 1, 1-3)
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens Paul, appelé par la volonté de Dieu pour être apôtre du Christ Jésus, et Sosthène notre frère, à l’Église de Dieu qui est à Corinthe, à ceux qui ont été sanctifiés dans le Christ Jésus et sont appelés à être saints avec tous ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ, leur Seigneur et le nôtre.
À vous, la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ.
ÉVANGILE « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29-34) Alléluia. Alléluia. « Le Verbe s’est fait chair, il a établi parmi nous sa demeure. À tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. » Alléluia. (cf. Jn 1, 14a.12a)
Évangile de Jésus Christ selon saint Jean En ce temps-là, voyant Jésus venir vers lui, Jean le Baptiste déclara : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ; c’est de lui que j’ai dit : L’homme qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était. Et moi, je ne le connaissais pas ; mais, si je suis venu baptiser dans l’eau, c’est pour qu’il soit manifesté à Israël. » Alors Jean rendit ce témoignage : « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et il demeura sur lui. Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : ‘Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, celui-là baptise dans l’Esprit Saint.’ Moi, j’ai vu, et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu. » Patrick Braud